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LES DIX LIVRES
D'ARCHITECTURE
DE
VITRUVE
CINQUIEME LIVRE
CHAPITRE X
De quelle maniere les Bains doivent
estre disposez & quelles sont leurs parties.
Il faut premierement choisir un lieu fort
chaud & qui ne soit point exposé au Septentrion. Les
Etuves chaudes & les tiedes doivent avoir leurs fenestres au
couchant d'Hyver, ou si le lieu n'y est pas disposé, il faut
les tourner au Midy : parce que le temps de se baigner, suivant la
coustume, est depuis le midy jusqu'au soir. Il faut aussi faire en
sorte que le Bain
chaud (1) qui est pour les hommes,
& celuy des femmes, soient proches l'un de l'autre ; parce qu'on
pourra échauffer les
lieux où sont les vases
(2) de
l'un & de l'autre Bain avec un mesme fourneau (3). On mettra sur
ce fourneau trois grands vases d'airain, dont l'un sera pour l'eau
chaude, l'autre pour la tiede, & le troisiéme pour la
froide : ces vases seront
tellement placez (4)
& disposez que de celuy qui contient
l'eau tiede, il ira dans celuy qui contient la chaude autant qu'il en
aura esté tiré de chaude, & qu'il en entrera par la
mesme proportion de celuy qui contient la froide dans celuy qui
contient la tiede. Le
dessous des bains
(5)
sera echauffé par un seul fourneau.
Le plancher des Etuves qui doit estre creux
& suspendu, sera ainsi fait. Il faut premierement faire un
pavé avec des quarreaux d'un pié & demy qui aille
en penchant vers le fourneau, en sorte que si l'on y jette une balle
(6),
elle n'y puisse demeurer, mais qu'elle retourne vers l'entrée
du fourneau : car par ce moyen la flamme ira plus facilement sous
tout le plancher suspendu. Sur ce pavé on bastira des piles
avec des Briques de huit poulces, disposées &
espacées en sorte qu'elles puissent soûtenir des
quarreaux de deux piez en quarré. Ces Piles seront hautes de
deux piez & maçonnées avec de la terre grasse
meslée avec de la bourre ; & elles porteront, ainsi qu'il
a esté dit, les quarreaux de deux piez en quarré, sur
lesquels sera le Pavé.
Pour ce qui est de la voute des Bains, le
meilleur est qu'elle soit de pierre : mais si elle n'est que de
charpenterie il la faudra garnir & lambrisser de poterie en cette
maniere. On fera des verges ou des arcs de fer qu'on attachera
à la charpenterie avec des crampons de fer assez
prés-à-prés pour faire que des quarreaux de
poterie qui doivent estre sans rebord posent chacun sur deux arcs ou
verges de fer, afin que tout le lambris de la voute soit
soûtenu sur du fer : Le dessus de ce lambris sera enduit de
terre grasse meslée avec de la bourre, & le dessous qui
regarde le pavé, avec de la chaux & du ciment que l'on
recouvrira de Stuc, ou de
quelque autre enduit plus délié (7). Il sera bon que cette
voute soit double, afin que la vapeur qui sera receuë
entre-deux,s'y dissipe & ne pourrisse pas si-tost la
charpenterie.
La grandeur des Bains doit estre
proportionnée au nombre du peuple : mais leur proportion doit
estre telle qu'il leur faut de largeur un tiers moins que de
longueur, sans comprendre le Reposoir (8) qui est autour
du Bain, & le
Coridor (9). Ce Bain doit
estre éclairé par en haut afin qu'il ne soit pas
obscurcy par ceux qui sont à l'entour. Il faut que ces
Reposoirs qui sont autour du Bain soient assez grands pour contenir
ceux qui attendent que les premiers venus qui sont dans le Bain, en
sortent. Le Coridor qui est entre le mur & la Balustrade ne doit
pas avoir moins de six piez de large : parce que le degré qui
est au dessous, & l'appuy de dessus en emportent deux.
Le Laconicum ou Etuve
à faire suer (1o), doit estre jointe avec
l'Etuve qui est tiède, & il faut que l'une & l'autre
ayent autant de largeur qu'elles ont de hauteur jusqu'au commencement
de la voute, qui est en demi rond : au milieu de cette voute on doit
laisser une ouverture pour donner du jour, & y suspendre avec des
chaisnes un bouclier d'airain, par le moyen duquel, lorsque l'on le
haussera ou baissera, on pourra augmenter, ou diminuer la chaleur qui
fait suer. Ce lieu doit aussi estre arrondy au compas afin qu'il
reçoive en son milieu également la force de la vapeur
chaude qui tourne & s'épand dans toute sa cavité.
VITRUVE, De Re
Architectura / Les dix Livres d'Architecture de
Vitruve, corrigés & traduits
par M. Perrault, de l'Académie Royale des Scien-ces,
éd. J.B. Coignard, Paris, 1684.
Notes
______________________________________
I. LE BAIN CHAUD.
Caldarium & Laconicum signifient
quelquefois la mesme chose, sçavoir ce qu'on appelle Etuves en
françois. C'estoit un lieu où l'on échauffoit
seulement l'air pour fairesuer. Cicéron & Celse
l'appellent Asseum, pour le distinguer du Bain chaud qu'ils nommoient
Calidam lavationem, & qui estoit ce que Vitruve appelle icy Caldarium.
2. LES LIEUX OU SONT LES
VASES.
Vasaria estoit une des chambres des Bains où l'on serroit
les differens vaisseaux qui servoient à puiser l'eau, &
à la jetter sur ceux qui se baignoient. Ces vaisseaux estoient
Cacabi,
des Chaudrons ; Trullae, des Poëslons ;
Vrceoli, des Eguieres. Il y avoit encore dans cette chambre ces
grands vases d'airain dont il est parlé en suite, & qui
contenoient l'eau chaude, la tiede, & la froide qui estoient
conduites dans les Bains par de differens tuyaux.
3. FOURNEAU.
Hypocaustum signifie ordinairement un Poësle fait pour
échauffer l'air d'une chambre laquelle estoit appelée
Laconicum dans les Bains : mais icy c'est un fourneau qui
échauffe l'eau pour les Bains.
4. CES VASES SERONT TELLEMENT
PLACEZ.
La disposition & la forme de ces trois
vases qui est décrite assez obscurement par Vitruve n'est
expliquée par les Interprètes qu'avec des figures
qu'ils en ont fait tailler. Celle que Barbaro a mise dans son edition
latine fait assez bien entendre comme l'eau estoit beaucoup
echauffée dans l'un, & seulement renduë tiède
dans l'autre, & conservée froide dans le troisiéme,
par la scituation qu'ils avoient plus proche ou plus
éloignée du feu ; mais la maniere par laquelle Vitruve
entend que le vase de l'eau tiede en recevoit autant de froide qu'il
en donnoit de tiede au vase d'eau chaude, n'est point
expliquée par cette figure : Celles de Cisaranus & de
Rivius sont faites pour expliquer cette communication des eaux de
diffèrente temperature. Elles representent les trois vases
posez les uns sur les autres, sçavoir le vase A, qui contient
la froide ; le vase B, où est la tiede ; & le vase C, qui
est celuy de la chaude ; en sorte que ces vases envoyent chacun leur
eau dans les Bains par les conduits FFF, n'ayant de communication que
par un petit conduit, sçavoir le vase A, avec le vase B, par
le conduit D ; & le vase B, avec le vase C, par le conduit E.
Mais l'inconvénient est qu'il est impossible que la chaleur
qui monte fort promptement ne se communique bien-tost, & ne passe
du vaisseau inferieur qui est immediatement échauffé
par le feu, dans le vase du milieu, & dans celuy d'enhaut, &
qu'elle n'y devienne même plus chaude qu'en celuy d'embas. De
sorte que Vitruve ne s'estant point expliqué là dessus
; j'ay crû que je pouvois ajoûter aux interpretations de
Barbaro & de Rivius, une troisième qui me semble en
quelque façon probable, qui est de placer les trois vases G,
H, & I ; à costé l'un de l'autre, sçavoir G,
pour la chaude, H, pour la tiede, I, pour la froide ; supposant que
l'on a soin de faire que le vase qui contient le froid soit
toûjours plein : car si ces vaisseaux sont disposez de la
maniere qui se voit dans la figure qui est telle qu'ils
reçoivent du feu les impressions differentes & necessaires
pour donner à l'eau de l'un la chaleur, à celle de
l'autre la tiedeur, & pour n'alterer point la froideur de celle
du troisième ; la transfusion de l'eau d'un vaisseau dans un
autre se fera aisément, ainsi que Vitruve la demande, par le
moyen de deux Siphons courbez K & L, dont l'un, sçavoir L,
portera la tiede dans le vase de la chaude qui est G, les trois vases
estant à niveau : car il est facile d'entendre que des-lors
que l'on tirera de l'eau chaude du vase G, cette eau baissant dens
son vase en fera tomber par le Siphon K, une pareille quantité
de la tiede, que le Siphon attirera du vase H, & que par la mesme
raison l'eau tiede baissant dans le vase H, donnera occasion à
la froide du vase I, de descendre par l'autre Siphon L. Toute la
difficulté est que l'usage de ces trois vases estant de
fournir de l'eau non seulement l'un à l'autre, mais
principalement aux Bains par le moyen des tuyaux, qui sont au fond de
chaque vase & qui vont décharger dans le bain ces
differentes eaux quand on en ouvre les robinets ; il arrivera
lorsqu'on tirera de l'eau tiede du vase H, que cette eau venant
à baisser dans son vase qui est au milieu des deux autres,
l'un & l'autre de ces vaisseaux dont l'eau sera alors plus haute,
ne manquera pas de la laisser couler dans le vase du milieu, ce qui
est contre le texte, qui dit que l'eau froide seulement doit entrer
dans le vase de l'eau tiede. De sorte que pour obvier à cet
inconveniant, il faut concevoir que le Siphon K, qui fait aller l'eau
tiède dans le vase de la chaude a une soupape au bout qui est
dans le vase de l'eau chaude & que cette soupape empesche que la
chaude ne puisse passer dans le vase de l'eau tiede : car cela estant
ainsi, lorsque l'eau tiede baissera dans son vase, il ne pourra
recevoir que l'eau du vase qui contient la froide : il faut encore
supposer que le Siphon L, qui porte l'eau froide dans le vase de la
tiede, a aussi une soupape au bout qui est dans le vase de l'eau
tiede pour empescher que lors que l'on tire de l'eau froide, la tiede
ne puisse passer du vase H dans le vase I.
5. LE DESSOUS DES
BAINS.
Alveus signifie proprement dans les Bains la cuve où l'on
se baigne, mais on peut douter s'il ne doit point entendre icy des
vaisseaux d'airain où les eaux chaude, tiede & froide
estoient contenuës ; Et si cela estoit ainsi, la figure de
Barbaro & la mienne seroient meilleures que celle de Cisaranus,
parce que le texte dit que la voute qui est dessous ces vaisseaux
pour les échauffer, leur est commune, ce qui ne seroit pas aux
vases de Cisaranus dont il n'y a que celuy de l'eau chaude qui soit
sur le feu.
Mercurial, dans sa Gymnastique, croit que ce
fourneau souterrain estoit commun et donnoit de la chaleur tant aux
vases d'airain qu'à l'Etuve et aux Bains chauds, ce qui se
voit aussi dans le chapitre suivant, par la situation des differentes
parties dont les Bains estoient composez.
6. SI L'ON Y JETTE UNE
BALLE.
Mercurial apporte une autre raison de cette
pente que le pavé du fourneau devoit avoir, & un autre
usage de ces balles, qui estoit que ceux qui avoient soin
d'entretenir le feu dans ce fourneau, le faisoient en jettant une
balle frottée de poix, & faisant rouler cette balle sur le
plancher qui devoit ainsi estre en pente, afin que la balle put
revenir.
Neanmoins Palladius dit que cette pente de
l'atre du fourneau des Bains étoit faite pour aider la chaleur
à monter afin d'échauffer plus
puissamment.
7. OU DE QUELQUE AUTRE
ENDUIT.
Il paroist par cet endroit qu'Albarium opus n'est
point un simple blanchissement de lait de chaux, comme tous les
Interpretes le croyent ; mais que c'est une espece d'enduit,
opere albario sive
tectorio : J'interprete Albarium opus, le
stuc, parce que
de tous les enduits il est le plus blanc à cause du marbre
dont il est fait. Je traduis aussi sive tectorio,
c'est-à-dire sive alio
quovis tectorio, de quelque autre enduit plus
delié que le ciment : parce qu'après avoir dit qu'il
faut mettre le stuc, qui est un enduit délié, sur le
degrossissement du ciment, il faut entendre que si au lieu de stuc on
y met une autre espece d'enduit, ce doit estre un enduit fin &
delié.
8. LE REPOSOIR.
J'ay ainsi interpreté le mot grec
Schola,
qui signifie un lieu où l'on demeure sans agir & sans
travailler du corps. C'estoit un endroit dans les Bains où
ceux qui vouloient se baigner attendoient qu'il y eust place dans
l'eau. Quelques-uns estiment que c'estoit un Portique : Barbaro croit que
Vitruve a ainsi appelé le rebord du bassin dans lequel l'eau
estoit conte-nuë.
9. LE CORIDOR.
Philander & Barbaro veulent
qu'Alveus que j'interprete Coridor, soit icy la mesme chose
que labrum qui est le bassin où l'on se baigne ; ce que je ne
puis croire, à cause de la petitesse de ce bain, qui selon la
supputation de Barbaro n'auroit que quatre piez : car cette grandeur
ne peut estre suffisante pour un bain public tel qu'est celuy dont il
s'agit, qui devoit estre fort spacieux ; puisqu'il est dit qu'il
devoit estre proportionné au nombre du peuple, ce qui ne peut
estre entendu d'une baignoire de quatre piez de long, qui n'est que
pour une seule personne ; & d'ailleurs on sçait qu'il y
avoit des bains si grands que l'on y pouvoit nager, & et qui pour
cette raison estoient appelez Colymbethrae : Mais ce qui est
dit d'alveus, sçavoir, qu'il est entre le mur & la
Ballustrade, inter parietem
& pluteum, fait entendre assez clairement
qu'alveus ne peut estre le bain. Toute la difficulté est sur
l'equivoque d'alveus, qui à la
verité est synonyme avec labrum, & ne peut
signifier un Coridor que metaphoriquement ; mais cette signification
est familière à Vitruve, ainsi qu'il a esté
expliqué à l'endroit où il appelle alveolatum stylobatam, un Piedestail continu dont la corniche & la base font
des saillies qui laissent une partie enfoncée dans le milieu
& semblable à un canal. J'ay cru que dans
l'obscurité & dans la confusion de cet endroit je pouvois
donner cette interpretation au texte de Vitruve, principalement la
chose estant aussi claire qu'elle l'est, comme il se peut voir par la
Figure de la Planche XLVIII, qui est conforme en cela à celle
que Pyrrho Ligorio a dessinée sur un bas relief antique, &
qu'il a communiquée à Mercurial : car il paroist par
cette figure que le bain estoit un bassin de pierre dans lequel un
grand nombre de personnes se pouvoient baigner ensemble ; &
qu'autour de ce bassin il y avoit aux deux costez marquez CC, dans la
Planche XLVIII un espace assez large, & que le long des deux
autres costez il y avoit une Ballustrade qui faisoit un Coridor DD,
de chaque costé.
1o. LE LACONICUM.
Les Anciens appelloient ainsi les Etuves
seches, parce que les Lacedemoniens en ont esté les
inventeurs, & qu'ils s'en servoient ordinairement. Mercurial
reprend ceux qui confondoient le Laconicum, qui estoit le lieu
où l'on suoit, avec l'Hypocaustum, qui estoit le
fourneau qui échauffoit le Laconicum.
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