Trois types de problèmes doivent être envisagés : L'irradiation externe des populations entre 1949 et 1963Nous possédons essentiellement trois sources d'information : le rapport Tsyb, le rapport Dubasov, les données de Gusseiev.
En 1990, un rapport officiel a été publié par l'académicien russe Tsyb (réf. n°3) sur la situation radioécologique dans les territoires adjacents au polygone. Le rapport reconnaît l'existence d'une irradiation externe d'une population de 10 000 personnes habitant dans les environs du polygone de Semipalatinsk sur une population totale estimée à 85 000. Le chiffre est probablement sous-estime. La dose reçue par les habitants de l'Altaï est estimée à 60 cGy du fait de l'explosion de 1949 et à 2 ou 3 cGy après le test de 1962 (Dubasov réf. n°2)). Le niveau de dose est estimé à 2 cGy (Semenovka), 1,6 Gy pour Dolon, 0,2 Gy pour Sargal 0,24 Gy pour Kainar, et 0,37 Gy pour Abaï.
Dans le rapport présenté à Vienne en janvier 1994, Dubasov et Matoushenko (réf. n°l) fournissent des informations supplémentaires.
Les régions les plus touchées sont celles de Semipalatinsk, de l'est-Kazakhstan, de Pavlodar, et de l'Altaï en Russie.
Les tirs les plus contaminants semblent être ceux de 1949 et de 1953. Pour les 9 autres tirs considérés comme contaminants, nous n'avons pas de données suffisamment précises. Pour l'explo- sion de 1949, la dose estimée pour la population est de 134 cSv à Dolon, 13 cSv à Mostic, 24 cSv à Lokot. Concernant l'explosion de 1953, la dose estimée à la population est de 42 cSv à Sargal et a pu atteindre 40 cSv à Karaul chez 191 personnes restées dans la ville malgré l'ordre d'évacuation de la population. Quatre vingt dix pour cents de la dose a été reçue dans le mois suivant l'explosion (tableau 5). Pour l'Altaï, l'irradiation la plus importante de la population a eu lieu en 1949 (60 cSv) et en 1962 (2 à 3 cSv).
Durant la période des essais souterrains, un supplément d'irradiation externe à la population a pu être occasionné en deux circonstances: sur 343 essais, des fuites de produits radioactifs se sont produits 13 fois en raison de fractures du terrain, libérant dans l'atmosphère 11000 à 15000 TBq (3 à 4.10" Ci) de césium 137 et 100 à 200 TBq (5 à 5.103 Ci) de strontium 90. Cependant il n'a pas été constaté d'augmentation significative de la radioactivité ambiante car il n'y a pas eu rejet d'aérosols, donc pas de contamination résiduelle. Dans 60 % des tirs, un relarguage de gaz inertes a été observé dans l'atmosphère, entraînant une augmentation passagère de la radioactivité. Le 12 février 1989, 3 à 5 heures après l'explosion, le débit de dose à Tchagan (60 km du site) était de 230 ^Sv par heure. L'irradiation consécutive a été considérée comme négligeable (5 . 10^ cSv).
Pour Dubasov, le surcroît d'irradiation a été en moyenne dans la région de Semipalatinsk de 0,16 centigray par an depuis 1949.L'Institut de radioécologie dirigée par le Pr. Goussiev fait état de cartes dosimétriques montrant clairement les directions dans lesquels les panaches radioactifs se sont déplacés.
A partir de ces données, il est possible de tirer quelques conclusions :
Evaluation de la dose d'irradiation interne reçue par la population
Barkhudarov (réf. n°4) a présenté en janvier 1994 un rapport sur les conséquences radiologiques des retombées radioactives dues aux expériences nucléaires en CEI. Ces données ne sont disponibles que depuis 1963. La contamination moyenne en césium 137 de l'organisme humain est présentée dans la fig. n°3. La contamination par le strontium 90 en fonction de l'année et de l'âge est présentée dans la fig. n°2. Il s'agit là de données moyennes et la contamination n'est bien entendu pas uniforme sur la totalité du territoire de la CEI. Elle est plus importante dans l'Est et en Asie Centrale du fait des conditions climatiques et de la nature du terrain. L'analyse de la nourriture a été faite pour le césium 137 et le strontium 90. On observe un maximum de concentration dans les années 1963-1965 (par exemple 9,3 Bq.kg-' de pain en 1963 contre 0,16 Bq.kg^ en 1985). Cependant, il y a sûrement de grandes disparités en fonction de la qualité des sols. Pour le gibier la concentration en césium était de 1500 Bq.kg-' en 1964, et de 56 Bq.H pour le lait. Grâce à ces différentes mesures, Barkhudarov a fait une estimation de la dose effective de 0,45 mSv par an en 1963. Les doses reçues par les populations de la CEI à la suite des essais nucléaires ont été estimées à 1,1 mSv par exposition externe (0,57 mSv pour le césium et 0,53 mSv pour les radionucléides à vie courte), 0,4 mSv par exposition interne dont 0,3 mSv du au césium et 0,1 mSv du au strontium. Le surcroît de dose totale estimée est donc de 1,5 mSv.
En pratique, la situation est probablement très différente au Kazakhstan. Nous n'avons aucune donnée sur la contamination par le strontium, notamment entre 1949 et 1963. Pour l'iode radioactif, le rapport Tsyb donne quelques estimations de doses (entre 2 et 6 Gy) pour les périodes 1949-1953. Les effets de cette irradiation à long terme ne sont pas connus.
La contamination résiduelle actuelle
Les informations proviennent de trois sources : le rapport Tsyb, le rapport d'israel, les données de 1'AIEA.
les conclusions du rapport Tsyb (réfn°3) : sont les suivantes :
Si l'on considère l'irradiation externe résiduelle, il n'y a pas d'augmentation par rapport à la radioactivité naturelle à l'exception d'un endroit très limité au nord de Sargal où le débit de dose est de 30 ^Sv par heure. Le rapport entre l'activité du césium et celle du plutonium dans le sol est de 5. La contamination des sols par le césium est de l'ordre de 3700 Bq.m^ (0,1 Ci.km^). La contamination par le strontium est de l'ordre de 1850 Bq.m^ (0,05 Ci.km^), avec des maximums allant jusqu'à 18500 Bq.m^ (0,5 Ci.km^). Pour la plutonium, la contamination se présente sous la forme de tâches de 740 Bq.m^ (0,02 Ci.km^ à 11000 Bq.m^ (0,3 Ci.km^. Le plutonium s'y trouve sous une forme fixée et est donc très peu mobile.
Les mesures de radioactivité faites sur la viande, les os, ne montrent pas actuellement d'excès de radioactivté. L'étude est très pauvre concernant l'effet sur les populations : 98 caryotypes ont été effectués dans la population à risque montrant certaines anomalies qui ne sont pas décrites. La population témoin a été mal choisie (pollution chimique...).Le taux estimé de cancers supplémentaires est de 55 pour une valeur de base de 824. Ainsi, le surcroit de cancers dans la population exposée irait de 7 à 35 pourcents. Aucune information médicale relative aux premières années d'utilisation du site n'est disponible. C'est dans cette période que des leucémies auraient pu être observées.
Le rapport d'izrael (réf. n°5).
Y. lzrael dans une communication présentée à Vienne en janvier 1994 donne des informations complémentaires concernant les explosions de 1953 et 1962. Les retombées étaient composées essentiellement de césium 137, de cobalt 60 et de strontium 90 ainsi que des europiums 152 et 154. Les retombées se sont effectuées dans la direction du sud-est, touchant les villages de Sargal et Karaul. Quatre vingt quinze pour cents de la contamination du sol se retrouvent dans les 3 premiers centimètres. Concernant la contamination de 1962, les principales sources d'irradiation gamma provenaient du zirconium 95, du ruthénium 106, et du strontium 90.
En 1990-91, une carte de la contamination en dehors du polygone a été publiée. Elle montre que le niveau moyen de contamination par le césium 137 ne dépasse pas 18500 Bq.m^ (0,5 Ci.km^). Elle montre aussi les zones de contamination maximum : trois zones au sud (zone de Kainar), une zone au sud-est du polygone correspondant à l'explosion de 1953 (zones de Sargal et Karaul) et une zone à l'Est près du lac Tchagan.
Ces données sont confortées partiellement par la dernière mission de 1'AIEA en juillet 1994 montrant que le surcroît de radioactivité est de l'ordre de 10 à 20% par rapport à l'irradiation naturelle dans le villages de Dolon, Sargal et Kainar. Selon le témoignage de Balmukhanov, il existerait une contamination au plutonium en certains points des zones habitées (notamment à Sargal).
De cette approche dosimétrique globale et encore incomplète des territoires contigus au polygone, on peut tirer les renseignements suivants :
Au total, l'examen des données en notre possession sur la contamination du polygone d'essais nucléaires de Sémipalatinsk et des régions adjacentes, permet de confirmer qu'il existe un authentique problème radioécologique dans cette région.
Une partie importante de la population a été irradiée dans les années 1950-1960. Les doses reçues par les habitants des villages situés à proximité du site d'essais nucléaires sont de l'ordre de 2 Gy et probablement supérieures à certains endroits. Du fait du déplacement des nuages radioactifs, cette irradiation a touché des villes importantes situées de 150 à 500 km du site, principalement Sémipalatinsk ou Oust-Kamenogorsk, Pavlodar et Barnaul (Russie). Aucune mesure de réhabilitation de ce site n'a jusqu'à présent été entreprise, afin de protéger la population locale des effets de la contamination résiduelle, via la chaîne alimentaire.
Le développement économique de la région de Sémipalatinsk ne pourra s'effectuer que lorsque la situation aura été clarifiée, voir dédramatisée.
Le problème des conséquences sur les populations des essais nucléaires de Sémipalatinsk représente un véritable enjeu socio-politico-économique au Kazakhstan. D'ores et déjà, un certain nombre de recommandations peuvent être faites :Réunir toutes les informations dosimétriques et médicales et notamment celles provenant de Russie.
• Compléter et valider toutes ces données.
• Compléter les données épidémiologiques, notamment dans le domaine de la cancérologie, de la reproduction humaine, de la pédiatrie et de l'endocrinologie.
• Etablir des registres en vue d'études médico-épidémiologiques rétrospectives et surtout prospectives.
• Prendre en compte, non seulement les aspects médicaux, somatiques, mais également psycho-sociaux liés à la présence du polygone d'essais nucléaires.
• Compléter les investigations sur la qualité de l'alimentation, dans les zones habitées à proximité du polygone.
• Etablir un programme d'aide à la formation de spécialistes kazakhes, et plus particulièrement dans le domaine de la radioécobiologie, de la médecine et de la psychosociologie.