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UNIVERS
SANTE

par Alexandrine Civard-Racinais
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" Tôt le matin, des soldats sont arrivés en camions ils ont évacué tous les habitants Sauf nous.
A 11 heure on a vu une flamme à environ sept kilomètres de Kainar, comme un deuxième soleil. Ça faisait de l'ombre partout Puis un gros champignon. On était content de voir un Beau spectacle" , témoigne Yeleogzhi (1)
Quelques heures plus tard, les militaires revenaient sanglés dans des combinaisons de protection. "ils portaient aussi des gants et des lunettes" précise le vieil homme, persuadé d'avoir servi de cobaye. " ils nous ont fait des prises de sang le jour même pour vérifier notre santé comme ils disaient. Nous ne savions pas ce qui se passait ".


Ce qui s'est passé de 1949, année de la mise en service du Polygone à 1989, laisse un goût de cendres En l'espace de 40 ans pas moins de 473 essais nucléaires (2) dont 119 essais atmosphériques ( incluant tirs d'excavation et de surface) effectués entre 1949 et 1963 eurent lieu sur ce site de 180 km (du nord au sud) sur 140 km (de l'est à l'ouest ) à cheval sur les oblast (régions de Semipalatinsk, Karaganda et Pavlodar. Une région. qui pour être steppique n'était pas pour autant désertique.


Des vitres brisées à 150 km.


Sarga Kainar Dolon... Nombreux étaient les bourgs et les villages autour du Polygone Tous ne furent pas évacués.. « il se trouva qu'il ( le village Karaul) fut pris dans la "traîné " radioactive (..). Dans un autre village le plafond s'effondre dans une salle à manger (..). il y eut force carreaux cassés et aussi à Semipalatinsk ( à 150 km du lieu de l'explosion). ( ... ). Dans un village situé au bout du ravin, les carreaux furent brisés et beaucoup d'enfants qui s'étaient collés aux fenêtres pour voir l'éclair furent blessés aux yeux (1955) », rapporte Andeï Sakharov, père de la bombe à hydrogène, dans ses Mémoires (3) Car si les populations Kazakhes des villages environnants étaient dans l'ignorance de « ce qui se passait »,
autorités militaires et politiques savaient « Dès 1956 à la demande des autorités soviétiques, le Pr Saim Balmukhanov, de I'Académie des Sciences d'Alma-Ata, a étudiés les incidences des essais sur la population. On savait des les années 1950 1955 que ces conséquences étaient négatives .

Ainsi il existait à Semipalatinsk un dispensaire officiellement dédié aux maladies transmises par le bétail à l'homme qui travaillait en fait et en secret sur les victimes d'irradiations » relève le Dr Jacques Mongnet secrétaire général de l'Association des médecins français pour la prévention de la guerre nucléaire (AMFPGN) (4 ) il faudra attendre mai 1989, quarante ans après le premier essai, trois ans après Tchernobyl, pour que, peu à peu, le voile se déchire. Une commission interdisciplinaire de 70 membres présidée par Anatoli Tsyb, directeur de l'Institut de recherche de radiologie médicale de l'Académie des sciences médicales d'URSS, et comprenant des parlementaires et des spécialistes kazakhs se livrera pendant trois semaines à des investigations poussées dans une zone de 200 kilomètres autour du Polygone.



10 000 à 30 000 personnes gravement irradiées

Publié début 1990, le rapport Tsyb (5) sur la situation radioécologique dans les territoires adjacents du Polygone sera le premier à reconnaître l'existence d'une irradiation externe lors du passage des nuages radioactifs des explosions atmosphériques entre 1949 et 1963) concernant au moins 10 000 personnes sur une population totale estimée à 85 000.
Un chiffre dont les experts s'accordent à penser qu'il a été sous-estimé, voire divisé par deux. A cette irradiation s'ajoute en autre une irradiation interne ( radionuclides incorporés par inhalation ou par ingestion) immédiatement consécutive aux explosions.


Explosion de l'une des premières bombes nucléaires soviétiques, dans les années cinquante sur le site Semipalatinsk.
Explosion de l'une des premières bombes nucléaires soviétiques, dans les années cinquante sur le site Semipalatinsk. « une partie importante de la population a été irradiée dans les années 1950-]960: Les doses reçues par les habitants des villages situés à proximité du site d'essais sont de l'ordre de 2 grays (6) et probablement supérieures par endroit. Du fait des déplacements des nuages radioactifs, cette irradiation a touché des villes importantes situés de 150 à 500 km du site principalement Semipalatinsk, Pavlodar et Bamaul (Russie) (voir la carte en page précédente) » analyse le Pr Christian Chenal radiothérapeute et radiobiologiste au Centre régional de lutte contre le cancer de Rennes, à la tête du Programme environnement santé au Kazakhstan (PESK)
« Exposés, dans le temps à des doses estimés à 2 grays, les habitants des villages situés à proximité du Polygone ont sans nul doute développé des effets à long terme avec leucémies et cancers solides à la clef La plupart étant décédés, les registres perdus ou non tenus... On n'en connaîtra, jamais le nombre exact. L'iode radioactif à vraisemblablement occasionné de nombreux cancers de la thyroïde parmi les enfants des villages environnants. Ces cancers ont du apparaître quatre à huit ans après une explosion » estime pour sa par le Dr Patrick Gourmelon, chef du département de protection de la santé de l'homme et de dosimétrie de l'institut de protection et de sûreté nucléaire (ISPN)Quarante ans après l'explosion de la bombe H Yeleoghzi Nourgaliev souffre d'un cancer de la peau.

Anémie, forte morbidité des nouveau-nés, maladies du sang chez l'enfant, augmentation des affections malignes chez l'adulte sont constatées depuis quelques années par le ministère de la Santé Kazakh sans que l'on puisse toujours juger de la fiabilité des chiffres annoncés.
Enfin, à l'irradiation interne et externe des habitants de la région, nés avant 1963, s'ajoute la contamination résiduelle à laquelle les habitants nés après 1963 ont été exposés du fait des essais semi-enterrés dans les monts Degelen. « Entre 1961 et I989, les soviétiques ont réalisé 354 tirs souterrains d'une puissance totale 9 438 kilotonnes (NDLR : L'équivalent de 500 bombes lâchées sur Hiroshima ) Les galeries de tirs sont contaminées à des doses significatives il faudrait prendre des précautions pour descendre à l'intérieur de ces puits. Nul ne sait ce que les soviétiques y ont laissé. Il pourrait y avoir des déchets nucléaires », suppute Daniel Robeau, adjoint du directeur délégué à la protection de L'ISPN.


Semipalatinsk Des premiers résultats qui font frémir
De l'avis des experts le nombre des victimes des essais nucléaires réalisés sur le site peut donc être estimé à 500000 personnes dans une fourchette basse et à 1 million dans une fourchette haute. Et l'on commence à peine à mettre en évidence certaines corrélations.
Un programme de recherche franco-Kazakh, débuté en 1993 et destiné à déterminer les zones contaminées et à évaluer l'effet de la contamination sur l'environnement avant de tenter une réhabilitation de ces zones est actuellement en cours (projet PBSK ) Linserm (U292, Dr Thonneau ) l'Université de Rennes. l (Inserm U435, Pr Christian Chenal ) et l'Institut de médecine d'Alma-Ata (Pr Churatov) travaillent ainsi conjointement à la réalisation d'une étude consacrée aux conséquences sur la reproduction humaine des expériences nucléaires menées dans la région de Semipalatinsk .


Les résultats d'une première étude épidémiologique portant sur la période de 1960 à 1990, consistant à comparer le nombre de malformations et leur typologie dans les trois régions exposées avec une région témoin (Akmola ) font frémir. «il semblerait que I'on assiste à une augmentation significative du nombre de malformations congénitales dans la région au sud-ouest du Polygone et l'on a découvert certaines malformations auxquelles nous ne nous attendions pas ! » révèle le Dr Patrick Thonneau, chargé de recherche à l'Inserm. « Ces résultats vont faire L'objet d'une validation d'ici trois mois avant publication début 1998 » Et une équipe nipponne a mis en évidence une augmentation des cancers des voies digestive.

« L'étude des effets sur l'homme n'est qu'un des élément de ce programme global qui s'intéresse également à la contamination des végétaux et des animaux, poursuit Chistian Chenal. Les premiers résultats font état d'anomalies génétiques chez les animaux qui paissent sur le site. Ces animaux présentent en outre des radionu cléides dans l'organisme (éléments radioactifs ) Il n'est donc pas impossible que l'on puisse retrouver des radionucléides dans les organismes humains. Notre problème actuel est que depuis 1991 et je peux en témoigner, les gens reviennent sur le site ce qui pose un problème de gestion du risque sanitaire ».

. Un lac creuse par les bombes

Seule une clôture de barbelé « interdit » en effet de pénétrer sur le Polygone fermé par décret en 1991, 0r deux lacs artificiels, correspondant à l'explosion de plusieurs charges atomiques situés sur le site, constituent une tentation permanente pour les éleveurs et leurs troupeaux. Notamment le Lac Tchagan (600 mètres de diamètre ) qui a vu le jour au terme d'un tir de surface réputé pour être parmi les plus polluants.

Yeleoghzi Nourgaliev, dernier survivant des témoins directs de la première bombe H. il souffre d'un cancer de la peau

Aujourd'hui encore, c'est l'un des points chauds du Polygone en terme de radioactivité. 0r si l'eau est faiblement contaminée (car peu conductrice ) les berges sur lesquelles les troupeaux viennent s'abreuver le sont fortement.

. « Les populations qui vivent autour du Polygone sont bien entendu informées des dangers encourus mais beaucoup les négligent soupir M. Danenov, ambassadeur du Kazakhstan en France En outre il est très difficile de convaincre les gens à qui le régime soviétique a répété pendant des années "vous ne courez aucun danger »
lorsque le Polygone connaissait une activité et qu'il assistaient aux essais atmosphériques en jouant au football qu'iI y a aujourd'hui danger alors que le Polygone est fermé... Il faut sans cesse augmenter leur degré d'information . »

Autre problème celui des perturbations hydrogéologiques entraînées par les explosions souterraines effectuées dans les monts Degelen
« Certaines galeries sont actuellement inondées ce qui prouve la présence de nappes à proximité. Il serait donc étonnant qu'à long terme ne se pose le problème d'une contamination de la nappe phréatique qui est utilisée à l'extérieur du Polygone pour l'agriculture extensive.. », souligne Daniel Robeau


En attendant que des réponses fiables puissent être apportées à ces questions, des hommes des femmes et des enfants continuent à souffrir et à mourir sans nom et sans statut En 1993, le président Boris Eltsine annonçant que les personnes irradiées à la suite des essais nucléaires réalisés sur le site de Semipalatinsk seraient indemnisées Ce faisant le président russe reconnaissait officiellement et pour la première fois l'existence de ces victimes. En 1996, 1,8 milliard de roubles étaient transférés à la région de de l'Altai à la frontière avec le Kazakhstan ) à titre de compensation financière (cette région s'est trouvée elle aussi sous le vent des essais ) Les Kazakhs eux, ne voient toujours rien venir de la steppe poudreuse.
« je n'ai jamais reçu d'indemnisation se plaint Yeleogzi qui à perdu son emploi d'opérateur radio à la Poste de Kainar en raison de son cancer. Aujourd'hui (en 1993 ) je touche une retraite de 10000 roubles (environ 50 F ), de quoi acheter 5 bouteilles de vodka » pour noyer son chagrin et ses douleurs dans l'alcool
« Les personnes qui vivent à proximité du Polygone cherchent à être indemnisées et à se voir octroyer un statut de victime, ce qui est légitime mais difficile à réaliser pour le moment au vu des difficultés économiques que nous traversons déplore l'Ambassadeur du Kazakhstan en France. Ce problème comme celui de I'assèchement de la mer d'Aral est d'une tell envergure qu'il ne peut être réglé par un, voire deux Etats. C'est pourquoi il nous faut attirer l'attention de la communauté internationale sur ce drame, Yeleoghzi Nourgaliev ne tiendra sans doute pas jusque-là, s'il n'est pas déjà mort... Le dernier autre survivant de la bombe H est décédé en 1992





(1) Propos recueillis en novembre 1993, par Marc Delpho, envoyé spéciale de Libération.
(2) Il y eut très précisément 87 tirs atmosphériques, 26 tirs de surface, 6 tirs d'excavation et 354 tirs sous-terrains.
(3) Editions du Seuil, 1990 p 228

(4) Créé en 1984, l'AMFPGN est affiliée a l'association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire (IPPNW), lauréate du prix Nobel dela paix en 1985.

(5) Autour du polygone de Semiapalatinsk : niveau de radioactivité et radioécologie; doses d'irradiation de la population de la région de Semiapalatinsk, par A.F Tsyb, V.F Stepanenko, V.A Pikevitch and al, In Médecine et guerre nucléaire, 7,3,4-14 1992 (traduit du russe )

(6) On distingue la contamination, exprimée par l'activité (unité : le becquerel, Bq) et l'exposition exprimée par la dose ( unité le gray, Gy ou le sievert, Sv). Les dommages chez l'homme sont fonction de l'exposition, c'est à dire la dose reçue.

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