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Au XVIIIe siècle le jeune homme le plus riche
d'Angleterre meurt d'ennui. Il se console par le libertinage, le
scandale, la littérature, il écrit "Vathek", que
Mallarmé préfacera, se mêle à la Révolution française,
fait construire trois fois un manoir fabuleux. Pascal Pia
raconte cette étrange histoire.
Le Grand Larousse Universel du siècle dernier, où les noms
commençant par B occupent tout un volume, ne mentionne pas
Beckford (William). Sans la réédition de "Vathek",
que Mallarmé préfaça en 1876, peut-être Beckford serait-il
resté oublié en France, quoique ce soit dans notre langue
qu'il ait commencé d'écrire et de publier. C'est la gloire,
tardive elle-même, de Mallarmé qui l'aura remis en lumière.
Depuis la dernière guerre, "Vathek" a été
réédité trois fois à Paris. En 1960, M.André Parreaux
consacrait à l'oeuvre de Beckford envisagée du point de vue de
la création littéraire une thèse exhaustive à laquelle tous
les Beckfordiens devront désormais se reporter. Et voici que
M.Marc Chadourne, dans "Eblis ou l'enfer de William
Beckford", offre non plus aux seuls spécialistes, mais à
tous les lecteurs qu'intéressent les aventures de l'esprit, une
biographie critique, suivie d'un choix de pages extraites tant
des contes que des récits de voyages de ce personnage
hors-série. Pour M.Chadourne, Beckford mérite d'être rangé
comme William Blake et le marquis de Sade, parmi ce
"mystiques de l'enfer" dans la lignée desquels se
situent Byron, Edgar Poe, Baudelaire, Rimbaud, et même, plus
près de nous, André Gide.
Cet apprentissage ne soulèvera guère de protestations
aujourd'hui - ce qui ne veut pas dire que la postérité
l'acceptera. Les oeuvres durables ne sont jamais entendues de la
même façon par les générations successives. A propos de
"Vathek", Mallarmé parlait de l'évolution que la
science avait, selon lui, entraînée dans le genre littéraire
du "conte oriental", et il citait comme exemple de
cette évolution "Le Roman de la Momie",
"Salammbô et "La Tentation de saint Antoine". Ce
sont des rapprochements qu'on ne risquerait plus à l'heure
actuelle, mais qui n'avaient pourtant rien d'extravagant lorsque
Mallarmé les proposait. En revanche, Mallarmé n'eût
probablement pas osé assimiler Beckford au calife Vathek, dont
"les traits nobles et réguliers semblaient avoir été
flétris par des vapeurs malignes", et dans les yeux de qui
se lisaient le désespoir et l'orgueil. Il voyait en Beckford
non un damné, mais un "gentrelman extraordinaire", un
dandy qui, "à cause de son faste solitaire",
l'emportait peut-être sur Brummel, un amateur éclairé,
attentif à ne s'entourer que d'objets précieux et de beaux
livres. C'était s'en faire une image non pas fausse, mais
incomplète, et à laquelle une enquête un peu poussée lui
eût vraisemblablement permis d'ajouter des traits plus rares et
plus significatifs. Bien sûr, on ne disposait pas alors de
toutes les précisions qu'ont fournies aux Beckfordiens de notre
temps les papiers et les lettres mis au jour par M.Guy Chapman
et M.Boyd Alexander, mais du moins n'avait-on pas dû perdre
encore tout souvenir à Londres des rumeurs qui avaient couru
jadis sur le compte de Beckford.
Le petit prince
Né en 1760, fils d'un lord-maire et d'une Hamilton qui se
flattait de descendre de Marie Stuart, William Beckford, enfant
unique, avait à dix ans hérité de son père une fortune
colossale. Propriétaires de plus de la moitié des plantations
de la Jamaïque, les Beckford étaient en quelque sorte les
magnats du sucre. Leurs revenus étaient si considérables
qu'ils pouvaient se dispenser de gérer eux-mêmes leurs biens :
ce qu'en détournaient leurs intendants ne les appauvrissait
guère. L'enfance de William Beckford fut celle d'un petit
prince, dont les dispositions émerveillaient son entourage. La
légende veut qu'il ait appris le latin à trois ans, et qu'il
ait dès quatre ans parlé le français aussi aisément que
l'anglais. On raconte en outre que ses premières leçons de
musique lui auraient été données par le jeune Mozart, lorsque
celui-ci, sous la conduite de son père, vint se faire applaudir
à Londres. Comme ce séjour de Mozart en Angleterre eut lieu de
la seconde quinzaine d'avril au 1er août 1764; c'est-à-dire
quand cet enfant prodige avait huit ans, on a peine à croire
que son papa, si industrieux qu'il ait pu être, lui ait
demandé d'enseigner la musique à un bambin de moins de quatre
ans. M.Parreaux, dans sa thèse, estime pourtant que les dons
prodigieux de Mozart et les dons exceptionnels de Beckford ne
permettent pas de rejeter cette anecdote comme invraisemblable,
mais il reconnaît qu'aucune trace écrite ne semble en avoir
subsisté. Plus affirmatif, M.Chadourne écrit : "A
prodige, prodige et demi : William Beckford joue à quatre mains
avec son petit maître, improvise et chante pour lui."
Vers quinze ou seize ans, et même peut-être avant, on donne
à Beckford (ou il prend lui-même) un professeur de dessin,
l'aquarelliste Alexandre Conzens, qui se fait passer pour un
fils naturel de Pierre le Grand. En fait, on ne sait d'où
venait ce Cozens, qui se targuait d'avoir parcouru toutes les
Russies et une partie de l'Orient, et qui aurait possédé assez
d'arabe pour en inculquer l'essentiel à son élève. Il semble,
en tout cas, que Beckford ait reçu de lui d'efficaces conseils
de non-conformisme et d'émancipation. Cela ne laissa pas
d'inquiéter Mme Beckford qui, pour détacher son fils d'un
maître dangereux, prit le parti, en 1777, d'envoyer William en
Suisse, où elle avait des cousins. Le résultat ne répondit
pas à son attente. Au contact des Hamilton de Genève, Beckford
ressentit plus vivement que jamais le désir de n'être pas
"ce que les vieilles dames d'Angleterre appellent un
charmant gentleman". Plusieurs des lettres qu'il adressa
alors à Cozens témoignent de son mépris de la
respectabilité. Comme le dit M.Chadourne, "c'est la
révolte romantique, avec un bon demi-siècle d'avance, contre
le sain bon sens, la règle, le droit et tous les décalogues du
bien et du mal, mal moral ou mal physique."
Messes et moeurs noires
Etant donné la précocité de Beckford, il est vraisemblable
que, dès cette époque, il s'était découvert des goûts
pédérastiques, et que ces goûts n'étaient pas étrangers à
sa révolte. De retour en Angleterre, il s'éprend, à dix-huit
ou dix-neuf ans, d'un gamin de onze ans, William Courtenay,
unique rejeton mâle de la branche britannique d'une famille
qu'avaient illustrée trois empereurs de Byzance. Concurremment,
il subjugue une de ses cousines par alliance, Louisa Pitt, femme
de Peter Beckford. Il consent cependant à s'éloigner quelque
temps de l'enfant et de la jeune femme et, de juin 1780 à avril
1781, accomplit un voyage qui le mène d'Ostende à Naples, par
Coblentz, Vienne et Rome, avec retour via Paris. A Venise, deux
soeurs de l'illustre maison des Vendramin briguent ses faveurs,
mais il leur préfère leur frère. A Lucques, il s'intéresse
à un castrat, le sopraniste Gaspardo Pacchierotti, dont les
premiers succès sur les scènes italiennes ont été obtenus
dans des rôles féminins. Mais Pacchierotti a beau faire
"sa possible", comme dit une lettre de Beckford, le
voyageur frémit d'impatience. A peine a-t-il remis le pied en
Angleterre, il écrit à Cozens : "Je viens de débarquer,
tremblant de tous mes nerfs... Que de choses à nous dire !
Accourez !"
Il va préparer un réveillon dont lui-même et ses invités
se souviendront longtemps. Il tient de son père, dans le
Wilshire, un riche manoir, Fonthill, qu'il fait décorer par un
décorateur de théâtre, le peintre Loutherbourg, afin d'y
organiser à la Noël de 1782 de mystérieuses fêtes auxquelles
ne participeront que des personnes triées sur le volet : jeunes
femmes sans leur mari, jeunes filles et jeunes garçons. Les
allusions que Louisa Beckford devait faire ensuite dans ses
correspondances à ces fêtes qui s'étaient déroulées à huis
clos, et sans le concours d'aucun domestique, donnent à penser
que le programme en fut des plus libres. Louisa, qui s'était
chargée d'amener des "victimes", écrivait quelques
semaines plus tard à Beckford : "Plaise à Dieu que mon
William (son propre fils, qui n'avait encore que cinq ans) fut
d'âge. Il grandit chaque jour en beauté et, le temps venu,
répondra à la perfection à vos dessins. " Dans une autre
lettre, elle s'offre à servir encore de recruteur : "Je
dois un sacrifice aux furies et suis mûre pour toute entreprise
criminelle qu'il vous plaira, aimable incitateur, de
suggérer... Désignez les victimes. Ce sera mon affaire de les
leurrer dans vos filets et vous les trouverez à votre retour
pantelantes sur vos autels." Le jeune Courtenay avait été
de la fête.
Si mal informée qu'elle ait pu être des raouts secrets de
Fonthill, Mme Beckford mère dut savoir au moins que le
personnel du manoir avait eu pour Noël trois jours de congé.
Aussi en vint-elle à souhaiter que son redoutable fils se
mariât le plus tôt possible. Sans s'y refuser carrément,
Beckford différa l'exécution de ce projet en entreprenant un
nouveau voyage, au cours duquel il parcourut encore l'Italie.
Enfin, en mai 1783, il épousait Margaret Gordon, fille du comte
d'Aboyne, gentilhomme écossais sans fortune. Margaret avait
dix-neuf ans. Elle pouvait croire, comme sa belle-mère, que
Beckford allait désormait s'attacher à faire carrière. Les
électeurs d'un des fiefs paternels venaient de le choisir comme
représentant au Parlement. Le chancelier, lord Thurlow, avait
promis d'intervenir pour qu'il fût nommé lord dans la
promotion de décembre 1784.
Malheur à celui par qui le scandale arrive
Cette perspective ne pouvait que susciter des jalousies. On
en éprouva dans le clan des Courtenay, où l'on eut l'habileté
de les taire. Loin de bouder Beckford, on l'invita, sachant bien
qu'il ne laisserait pas échapper l'occasion de passer quelques
jours auprès de son giton. Il n'était que de le surveiller
pour le prendre en faute et soulever un scandale qui ruinerait
son avenir. Comme l'imprudent Beckford s'était retiré dans une
chambre avec le jeune William et qu'on l'avait entendu tirer le
verrou, il suffit de vouloir ouvrir la porte en présence de
témoins pour établir l'indignité de ce visiteur qui abusait
de la confiance de ses hôtes. La presse fut tenue au courant de
ce flagrant délit. Le Morning Herald du 27 novembre 1784, pour
mieux accabler le coupable, feignit de croire à son innocence :
"La rumeur relative à une erreur gramaticale de M. B... et
de l'honorable M.C. en regard des genres prend son origine, nous
voulons l'espérer, dans la calomnie. Car si dépravé que soit
l'être qui peut propager de tels rapports sans fondationrs, il
faut préférer l'existence d'un tel être à celle des
personnages qui, sans égards pour la loi divine, naturelle et
humaine, se ravalent eux-mêmes au-dessous de la plus basse
classe de brutes dans les rites les plus saugrenus."
Bien ou mal intentionnées, plusieurs personnes
conseillèrent alors à Beckford de repartir pour l'étranger.
Ç'aurait été se condamner soi-même. Il fut tenté de le
faire, mais un dernier moment, se ravisa et se retira à
Fonthill avec sa femme, alors enceinte. C'est seulement en
juillet 1785, trois mois après la naissance d'une première
fille, que Margaret et Beckford partirent pour la Suisse, où
l'année suivante, en mai, la jeune femme mourait d'une fièvre
purpérale douze jours après avoir accouché d'une autre fille.
Loin de désarmer les ennemis de Beckford, cette mort réchauffa
leur malveillance. Du corrupteur qu'ils avaient dénoncé non
sans quelque vérité en 1784, ils voulaient maintenant faire un
Barbe-Bleue. Au vu des journaux de Londres, les notables de
Vevey apportèrent spontanément à Beckford un témoignage
disant qu'ils se faisaient "un devoir et un plaisir"
de déclarer que ses procédés envers sa femme avaient été
"constamment ceux d'un époux rempli des attentions les
plus délicates et les plus soutenues."
A travers l'Europe et la Révolution
Beckford ne quitta la Suisse qu'en décembre 1786, après
avoir fait paraître chez un libraire de Lausanne la première
édition de son "Vathek" dont quelques mois auparavant
un secrétaire indélicat avait fait imprimer à son insu, à
Londres, une traduction en anglais. Il y avait alors plus de
quatre ans que Beckford avait écrit "Vathek", qui
n'était d'ailleurs pas le premier ouvrage de sa composition,
mais il n'avait encore rien publié, n'étant pas autrement
pressé de se faire lire par d'autres que ses amis. Rentré à
Fonthill en janvier 1787, il ne s'y attarda guère. Sa mère
redoutait que l'Angleterre ne lui fût encore malsaine. Elle le
pressa de partir pour la Jamaïque, où aucun Beckford ne
s'était montré depuis longtemps, et où il pouvait être utile
de rappeler l'existence du maître. Mais, embarqué le 3 mars
sur un méchant rafiot, Beckford y souffrit si fort du mal de
mer qu'il renonça au voyage dès l'escale de Lisbonne.
Durant sept ou huit ans, il séjourne alors soit au Portugal,
soit en Espagne, soit en France, en Savoie ou en Suisse. Il se
trouvait à Paris depuis un an au début de la Révolution et y
resta jusqu'en octobre 1789. Il y résida encore d'octobre 1790
à juin 1792, puis de novembre 1792 à mai 1793, et y serait
probablement demeuré plus longtemps si l'entrée en guerre de
l'Angleterre, en février 1793, n'eût rendu sa position
difficile, non vis-à-vis des Français avec lesquels il était
en excellents termes, mais vis-à-vis des adversaires qu'il
avait à Saint-James et qui n'eussent pas été fâchés de le
faire déclarer traître s'il eût continué à vivre en pays
ennemi. Il n'a pas laissé la moindre page sur les événements
révolutionnaires dont il fut témoin. "Rien, écrit
M.Chadourne, ne permet de deviner quelles protections ouvertes
ou secrètes lui permirent de se faufiler dans le bain de
sang." On sait toutefois qu'il servit au libraire parisien
Chardin une rente viagère de 2400 francs, laquelle
récompensait vraisemblablement d'autres services que
bibliophiliques, et l'on sait aussi que Santerre, avant de
partir pour la Vendée, le présenta au conseil général de la
Commune, où "Destournelles lui donna le baiser
fraternel"." Enfin, on sait également que lorsqu'il
dut se résigner à sortir de France, il ne lui fallut qu'une
dizaine de jours pour se faire délivrer un passeport dont
l'octroi, en ce temps-là, quand il n'était pas refusé, se
faisait attendre plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Sur
ce passeport, les autorités avaient ajouté à la suite de son
nom : "Etranger que Paris voit partir avec regret."
M.Chadourne ne formule pas d'hypothèse touchant les appuis
dont Beckford put bénéficier à une époque où la suspicion
était de règle en France. Sans pouvoir produire de pièces
là-dessus, nous inclinons à penser que ces appuis étaient
peut-être d'origine maçonnique. Autant il nous semble peu
probable que Beckford ait fréquenté les clubs
révolutionnaires autrement qu'en spectateur occasionnel, autant
nous ne serions pas surpris d'apprendre qu'il avait été reçu
dans l'une ou l'autre des sociétés de pensée constituées
avant 1789 et que la Révolution n'avait pas dissoutes.
L'éternel séducteur
Les aventures portugaises de Beckford ne manquent pas de sel.
Arrivé à Lisbonne au printemps de 1787, il y avait aussitôt
retenu l'attention du grand écuyer de la reine, le marquis de
Marialva, qui avait une fille à marier. A vrai dire, Dona
Henriqueta, qui n'avait encore que quinze ans, était déjà
promise à un vieux duc, mais Beckford eût fait un gendre plus
reluisant. Malheureusement, Mlle de Miarialva ne tentait pas le
riche Anglais qui se fût mieux accommodé du petit frère de la
jouvencelle, encore qu'un petit chignon ridicule déparaît la
coiffure de ce Pedrito. Un jeune Italien, élèvre du Séminaire
patriarcal et qui faisait merveille au clavecin, eut l'avantage
d'être choisi entre les meninos qui s'agglutinaient autour de
Beckford "comme des mouches sur le sucre". Ce devait
être le plus fidèle serviteur que Beckford ait jamais eu, le
seul peut-être dont l'affection ait résisté à ses
emportements et à ses foucades. On a comme l'impression que la
ferveur de Beckford eût été moins vive si l'Eglise ne lui
eût offert la musique et les musiciens qui lui plaisaient.
A Madrid, la fille et le gendre du duc de La Vauguyon,
ambassadeur de France, suscitèrent son empressement. Les quinze
ans de Marie-Antoinette de Listenais étaient bien séduisants,
sous la mantille espagnole, et bien séduisante aussi la
fraîcheur du prince de Listenais un peu plus jeune que son
épouse. Par surcroît, la petite princesse avait un frère, le
duc de Carency. M. de La Vauguyon se méfia de Beckford, et pour
plus de tranquillité, éloigna sa progéniture de la capitale.
La marquise de Santa Cruz se chargea d'atténuer la mélancolie
de Beckford. Elle était prête à abandonner pour lui son mari,
un grand d'Espagne. Beckford était "son cher pti" et
elle souhaitait, dans de jolis billets en "lingua
franca", être "assi heureuse" pour vivre
bientôt à ses côtés. Hélas ! elle avait déjà dépassé la
trentaine, et peut-être aussi était-elle trop impétueuse pour
Beckford, qui, réflexion faite, s'esbigna un peu
précipitamment.
Mais laissons là les amours variées de Beckford. Sa grande
entreprise, à partir de 1796, va être la construction, à
Fonthill, de son Escurial personnel, d'une "abbaye"
que surmontera une tour s'élevant à quatre-vingt-dix mètres.
Il demande à l'architecte Wyatt, président de la Royal
Academy, la mise au point et l'exécution des plans que
lui-même a conçus. Wyatt se fait payer très cher et ne se
presse guère. Les travaux durent plus de trois ans. C'est
seulement le 1er janvier 1800 que Beckford peut voir sa tour,
"entre des flèches de moindre grandeur, saluer le nouveau
siècle". Mais Wyatt a si mal calculé la résistance des
matériaux ou si mal établi les fondations de l'édifice qu'à
la première bourrasque il dégringole. On peut être architecte
officiel et ignorer l'abécé de son art. Il fallut recommencer.
La nouvelle tour fut achevée pour la Noël de 1801. Les
Hamilton de Naples, amis du maître de Fonthill-Abbey,
assistèrent à l'inauguration, accompagnés de Nelson, que Lady
Hamilton menait déjà par le bout du nez.
La demeure ensorcelée
Cependant, bien des travaux restaient encore à faire dans
l'abbaye : certaines ailes devaient être élargies, certains
appartements surélevés. On y travailla plusieurs années.
Becklford ne put s'y installer qu'en 1807 et y répartir enfin
ses collections de peintures, de statues, de porcelaines,
d'émaux, des livres, etc. Il n'allait pas tarder à en trouver
l'atmosphère lugubre, et même à trouver lugubres tous les
gens dont il était entouré. Il disait ressentir là le froid
de la tombe et appelait son abbaye son "saint
sépulcre". Aussi, ne fut-il pas fâché de s'en défaire
lorsqu'en 1822, la concurrence du sucre de betterave ayant
porté un coup fatal aux planteurs antillais, un acheteur
inespéré se présenta en la personne d'un trafiquant enrichi
dans le commerce de la poudre à canon.
Fonthill-Abbey était-il vraiment sinistre ? Constable, qui
l'a visité en 1823, c'est-à-dire quand Beckford l'avait déjà
vendu, dit dans une lettre à sa femme : "Je suis monté en
me promenant jusqu'au sommet de la tour. Salisbury, à 25km de
là, s'élançait vers le ciel comme une aiguille et les bois et
les lacs étaient plendides ; et d'autre part, au nord,
s'étendait la région des coteaux. L'entrée de Fonthill et
l'intérieur sont superbes. Imaginez la cathédrale de
Salisbury, ou même n'importe quel bel édifice gothique,
splendidement décoré de rouge et d'or, d'anciens tableaux et
de statues dans presque toutes les niches, de grands coffrets
d'or pour les reliques, et des glaces dont quelques-unes gâtent
l'effet. Mais c'est, somme toute, un endroit superbe, idéal et
romantique, absolument une féerie."
Il fallait des féeries à Beckford, mais il n'est point de
féerie dont on ne se lasse, et un temps vient où l'esprit le
plus vif n'en conçoit plus de nouvelles. L'enfer de Beckford,
ç'a été sans doute son imagination. Nous ne croyons pas que
Swinburne se soit trompé en écrivant en 1876 à Mallarmé qui
venait de lui envoyer sa réédition de "Vathek" :
"Je me suis toujours figuré Beckford comme un homme très
malheureux et beaucoup plus profondément rongé de malaise et
d'ennui mélancolique que ne le fut jamais son admirateur Byron.
Il me semble que cela éclate ou murmure, ici comprimé, là
s'échappant partout, et dans son livre et dans tout ce qu'on
raconte de vrai ou de faux à son égard..."
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