
Actualité De « Tartuffe », une analyse critique par P. GAILLARD
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Un dévot, écrit La Bruyère en 1692, est celui qui sous un roi athée serait athée. H Par scrupule ou par malice, La Bruyère précise en note « un faux dévot », mais il ne corrige pas la phrase elle-même, qui sera même souvent imprimée sans la note. A cette date par conséquent, comme l'attestent d'ailleurs un grand nombre de textes contemporains, le mot dévot est devenu presque entièrement synonyme d'hypocrite ; un hypocrite d'un genre particulier, il est vrai, un hypocrite persuadé, si l'on peut dire, un hypocrite qui a tellement vécu et intégré son hypocrisie qu'elle est devenue en quelque sorte sa nature même, qu'il ne peut plus vivre, penser, parler, sentir autrement que le demande son attitude adoptée (mais sans cesser pour cela d'obéir à ses intérêts ou appétits les plus pressants !), un hypocrite à la fois dogmatique et cauteleux, cynique et patelin, intransigeant et rusé, - un « pharisien », disait déjà le Christ dans les Évangiles, un « sépulcre blanchi». Il y avait déjà un certain temps d'ailleurs que les disciples les plus fidèles de Jésus avaient cessé d'employer le mot « dévot » pour se désigner eux-mêmes. Le terme, qui signifie « voué, dévoué entièrement à la religion », leur paraissait beaucoup trop prétentieux. Ils aimaient mieux répondre, lorsqu'on les interrogeait sur leur orientation essentielle, qu'ils essayaient simplement d'être « chrétiens », à la mesure de leurs forces. C'est en tout cas ce que leur conseille avant comme après Tartuffe le père Bourdaloue : «On ne vous demande pas d être dévots, dit-il, on vous demande d'être chrétiens » ; et Boileau fait la même distinction à sa manière dans sa onzième Satire : Car d'un dévot souvent au chrétien véritable La distance est deux fois plus longue à mon avis Que du pôle antarctique au détroit de Davis. Le mot « chrétien », lui, n'est pas devenu péjoratif.
UNE MALADIE AUX MILLE VISAGES
Mais la phrase de La Bruyère nous rappelle aussi, avec la franchise la plus crue, que les « dévots » prospèrent sous tous les régimes monolithiques, c'est-à-dire soumis à un seul pouvoir, que ce soit le pouvoir d'un homme, d'un mouvement, d'une doctrine. Ce pouvoir n'a même pas besoin d'être exclusif ; il suffit qu'il soit dominant, bien établi, qu'il procure les situations, la fortune, l'accès aux cercles en vue, la gloire. Il y a ou il y a eu des dévots francs-maçons sous un président de la République franc-maçon, des dévots gaullistes sous un gouvernement gaulliste, des dévots de l'Opus Dei sous le croisé Franco, des dévots de « Marx-Engels-Lénine-Staline » sous la tyrannie du génial père des peuples, des dévots du Petit Livre Rouge sous le grand timonier Mao. II y a eu en 1942 des dévots de Pétain qui dénonçaient dévotement les Juifs et s'appropriaient leurs biens, il y a eu en septembre 1944 de tardifs dévots de la Résistance qui stigmatisaient comme les pires criminels des gens qui s'étaient simplement trompés. Presque tous les écrivains français nous ont prévenus : « La colère des dévots est terrible... Ils prennent leur haine contre vous pour la preuve que vous ne valez rien », dit Marivaux, et Montesquieu constate : « La dévotion trouve toujours pour faire une mauvaise action des raisons qu'un simple honnête homme ne saurait trouver. » Avant même Molière, Pascal s'était exclamé, après avoir prouvé qu'ils étaient capables d'aller jusqu'au meurtre : « Je ne sais même si on n'aurait pas moins de dépit de se voir tuer brutalement par des gens emportés que de se sentir poignarder consciencieusement par des gens dévots. » « Méfiez-vous, ce sont gens implacables » ; cette fois le conseil est de Louis XIV lui-même, rapporté dans la Correspondance entre Boileau et Brossette. Car il y a aussi des dévots sous un roi qui ne l'est pas, bien entendu. Louis XIV n'est pas dévot dans les années 1660, pas du tout : la phrase précédente le dit assez. S'il l'avait été, Tartuffe n'aurait jamais vu le jour. Louis XIV, même, les déteste, comme Mazarin, comme Colbert, il doit se défendre contre leurs intrigues... Mais précisément pour cela, Tartuffe, dans les années 1660, n'a pas choisi le terrain politique. Il n'est pas ambitieux au sens exact du mot, il ne brigue aucune charge officielle, aucun poste voyant. S'enrichir par l'État est peu sûr, l'État est trop divers, trop « public », on y est trop en vue. Une famille riche au contraire n'a parfois aucune défense ; on peut s'en approprier dans le secret l'argent, la femme et les filles, le confort ; on peut même savourer la jouissance un peu sadique de « diriger des êtres », de les imprégner tout entiers. A quoi bon le travail et les peines donc, la dévotion suffit !... Et la dévotion suffit aussi à protéger en cas de coup dur. Le parti essaie toujours d'étouffer le scandale lorsqu'il va toucher un de ses membres !... Tartuffe, apparemment, a bien choisi. La pièce de Molière pourtant, lorsqu'on l'étudie avec attention, nous renvoie de nouveau aux observations paradoxales données plus haut : le plus hypocrite des hommes ne peut jamais l'être tout entier; chacun de nous a besoin d'être lui-même. Le charlatan croit à ses drogues !... Tartuffe est probablement en partie sincère, en partie déchiré, en partie « chrétien ». Il joue son personnage, mais il le devient. II aime Elmire comme un homme à femmes, mais vraiment aussi comme un dévot. Ce méfiant finit toujours par croire à la sincérité des autres, il se laisse rouler par l'Exempt comme par la femme d'Orgon ; il va en personne quérir la justice, - qui l'enferme !
TARTUFFE A CHANGÉ
C'est pourquoi il faut se garder ici, comme toujours, des jugements trop prompts et sans nuances. Tartuffe était au XVII siècle une pièce d'actualité, comme le reconnaît nettement l'ami de Molière qui a écrit pour le défendre en 1667, aussitôt après la deuxième interdiction, la Lettre sur l'Imposteur. On ne peut pas l'étudier sans rappeler ce qu'était la société française à cette époque. Et Tartuffe est encore aujourd'hui une pièce d'actualité, la plus jouée d'ailleurs, avec Dom Juan, de toutes les oeuvres de Molière. Mais ce n'est plus la même actualité ! Les tentatives pour adapter la pièce ont toutes échoué, que ce soit Le Tartuffe révolutionnaire, après Thermidor, Un homme habile, sous Charles X, ou, en 1975, Derrière le rideau (peinture d'un grand écrivain communiste hypocrite). Stendhal, au contraire, dons Le Rouge et le Noir, et à un moindre degré François Mauriac dons Asmodée et Passage du Malin, ont réussi parce qu'ils ont créé des personnages tous différents. On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. Tartuffe est pour nous comme un homme qui a existé, qui est même devenu un type (les dictionnaires sont obligés de mettre le mot dans les noms communs et dans les noms propres), mais qui n'existe plus tel quel. Le chercher tel quel autour de nous est absurde, il a trop changé pour trouver encore des Orgon ! On doit étudier la pièce, je crois, comme on étudie une belle page d'histoire vivante, - engagée, suggestive, comique, - mais une page d'hier, qui ne désigne plus directement aucune personne ni aucune cabale, religieuse ou autre. Seulement « ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le revivre », dit Santayana' ; ceux qui n'ont pas scruté avec suffisamment d'attention la personnalité de l'étrange bonhomme risquent bien d'être un jour ou l'autre, mais d'une façon différente, « tartuffiés ».
A/Le cadre historique
On s'imagine parfois que les monarchies absolues n'ont pas d'histoire intérieure : tant que le régime reste totalitaire et la force d'un seul côté, il ne peut pas y avoir, semble-t-il, de conflit public puisque les libertés d'expression n'existent pas ; un jour peut-être, la pression refoulée sera trop forte ou le couvercle aura un défaut, la marmite sautera, mais jusque-là c'est le calme, l'ordre règne. Il n'en est pas ainsi : les idées, les intérêts et les passions des hommes se manifestent quand même, indirectement ou directement, et souvent avec une très grande force. La violence latente, les interdictions, les condamnations, les morts, sont très visibles pour peu qu'on y regarde de près. L'évolution se poursuit et, de temps en temps, une oeuvre d'art témoigne, expliquant les luttes secrètes. En France, en 1660, la monarchie s'est imposée. Elle règne apparemment sans partage. Elle domine les trois ordres, y compris donc le clergé. Mais de quel droit ? - « De droit divin », c'est-à-dire au nom de Dieu, du Dieu de l'Église catholique. Le Roi ne peut régner que parce qu'il a été sacré à Reims et parce que l'Eglise catholique, seule Église officielle, commande de lui obéir sous peine de sacrilège, puni en ce monde et en l'autre. Il y a donc, en fait, deux pouvoirs : Racine ne craint pas de le faire dire à Agamemnon dans Iphigénie en 1674 : le pouvoir temporel, quelle que soit parfois sa répugnance, doit obéir au pouvoir spirituel parce que c'est le pouvoir spirituel qui assure la soumission du peuple. Si le souverain résiste à l'Église, pourquoi l'Église interdirait-elle de résister au souverain ? Quel frein pourrait d'un peuple arrêter la licence, Quand les Dieux, nous livrant à son zèle indiscret, L'affranchissent d'un joug qu'il portait à regret ?
L'ÉGLISE ET LA ROYAUTÉ
La plupart du temps, les deux pouvoirs s'appuient l'un sur l'autre comme ils y ont intérêt. Ils se protègent réciproquement contre leurs ennemis : protestants, déistes, illuminés, frondeurs, libéraux, opposants de tous poils... Mais ils se surveillent avec au moins autant de méfiance, chacun craignant d'être assujetti par l'autre. Les délégués royaux au Concile de Trente avaient nettement refusé l'établissement en France de l'Inquisition, qui assurait à l'Eglise, partout ou elle était installée, une puissance si redoutable. La riposte de l'Église est simple. Rome dès lors, dans les conflits incessants entre « le Roi Très Chrétien » (de France) et « Sa Majesté Très Catholique » (d'Espagne), soutient quasi ouvertement la monarchie espagnole. Dès lors aussi Rome essaie d'installer en France, à côté des grands ordres religieux supranationaux comme les jésuites, des sociétés secrètes qui se donnent exactement le même but que ceux-ci : défendre la vraie foi et la véritable Église ad « Majorem Dei Gloriam », oeuvrer et combattre constamment, sur cette terre, « pour la plus grande gloire de Dieu». Malgré les efforts de la Contre-Réforme, la religion apparaît en effet, à l'Église, menacée par un nouveau danger aussi grave et même plus grave encore peut-être que celui des huguenots : l'influence des libertins, à laquelle on n'avait pas prêté assez d'attention au XVIe siècle, obsédé que l'on était par les Guerres de Religion. Aujourd'hui, il importe d'exiger et d'obtenir contre eux l'intervention du pouvoir temporel, de les détruire avant qu'il n'aient grandi.
« LIBERTINS DÉNIAISÉS », « LIBERTINS DÉBAUCHÉS »
Qu'est-ce donc qu'un libertin ? Le mot vient de l'adjectif latin libertinus, formé lui-même sur le substantif libertus. Un libertus, à Rome, c'était un homme qui avait cessé socialement d'être esclave, un « affranchi », un futur homme libre. Par analogie, un « libertin » en France au XVIIe siècle, c'est bien entendu aussi un affranchi, mais de quoi ? - Affranchi des superstitions populaires et des religions, confessent discrètement un certain nombre de libertins ; ils se félicitent entre eux d'avoir réussi à « se déniaiser », on dirait aujourd'hui à « se désaliéner ». Mais ils vivent le plus souvent en humanistes fort convenables, déduisant leur art de vivre de l'expérience. - Affranchi de la morale comme de la foi, proclament ouvertement les autres par leurs actions plus encore que par leurs paroles. Le plus célèbre sera Dom Juan, « grand seigneur méchant homme » qui jette par-dessus les moulins non seulement la fidélité et l'honnêteté, mais jusqu'à la loyauté la plus élémentaire. D'un égoïsme résolu, il ne se reconnaît de responsabilité envers qui que ce soit et il ne tient plus qu'à une chose, l'honneur de demeurer jusqu'au bout, impavide, celui qu'il est. Bien entendu, entre ces deux catégories, les adversaires des libertins font « l'amalgame ». On ne peut s'affranchir de la religion sans du même coup s'affranchir de la morale, affirment-ils ; tous ces soi-disant « déniaisés » sont en réalité des débauchés, des « pourceaux d'Épicure » qui essaient de trouver dans la philosophie matérialiste antique une justification pour leurs débauches. En vain l'abbé Gassendi et son disciple Sarazin rédigent-ils des Apologies d Épicure pour rétablir la vérité sur le philosophe grec, expliquant en particulier ce qu'il entendait par « bien vivre » : « Il est impossible de bien vivre si on ne vit d'une façon réfléchie, morale et juste, ni de vivre d'une façon réfléchie, morale et juste si on ne vit bien. » En vain Molière lui-même, disciple de Gassendi et traducteur de Lucrèce, se moque-t-il avec finesse dans Tartuffe de ceux qui appellent libertins tous les gens un peu perspicaces : « C'est être libertin que d'avoir de bon yeux » (vers 320). Peine perdue ! Le sens péjoratif s'imposera dans la langue. Le père Garasse a gagné, qui écrivait en 1623 dans La Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, les différenciant soigneusement des « impies » et des « athéistes », affligés, eux, de tous les vices de Gomorrhe : « J'appelle libertins nos ivrognets, moucherons de tavernes, esprits insensibles à la piété, qui n'ont d'autre Dieu que leur ventre, enrôlés en cette maudite confrérie qui s'appelle la Confrérie des Bouteilles. ». « Libertin » aujourd'hui ne signifie plus du tout « libre penseur », mais « homme sensuel un peu leste », dévergondé sans grand sérieux.
LA COMPAGNIE DU SAINT-SACREMENT
Cette même année 1623 pourtant, Théophile de Viau était bel et bien jeté en prison pour libertinage intellectuel et pour blasphèmes, non pas du tout pour ivrognerie. Il affirmait à son lecteur, au lieu de l'inviter à boire : Mon esprit, plein d'amour et plein de liberté, Sans fard et sans respect t'écrit la vérité. Et il faut croire, bien qu'il soit mort en 1626 des suites de sa détention, que son influence était réellement très forte (les jeunes gens l'appelaient « Prince des Poètes », « Apollon du début de ce siècle »), car la fameuse Compagnie du Saint-Sacrement, celle qui obtiendra l'interdiction de Tartuffe, est créée moins de trois ans après la mort de Théophile, en 1629. Oh ! très discrètement. Ses statuts et ses consignes, révélés seulement 65 ans plus tard, en 1694, expliquent son titre. Aucune action ouverte. Les responsables de Paris envoient à leurs confrères de province « un mémoire des moyens de se conformer à la vie cachée de Jésus-Christ au Très-Saint-Sacrement, à qui toutes les Compagnies qui portent ce nom doivent tâcher de ressembler par le secret et leur silence » « La Compagnie n'agit point de son chef, ni avec autorité, ni comme corps, mais seulement par ses membres, en s'adressant aux prélats pour les choses spirituelles, à la Cour et aux magistrats pour les choses temporelles... Elle excite sans cesse, à entreprendre tout le bien possible et à éloigner tout le mal possible, tous ceux qu'elle juge propres à ses fins sans se manifester elle-même » Aussi longtemps qu'elle le pourra, en effet, la Compagnie agira ainsi, dans l'ombre. D'une part, elle multiplie les oeuvres charitables auprès des malades, des pauvres, des prisonniers, en veillant seulement à ce que cette charité ne soit pas perdue : « Si l'on rencontre des pauvres qui ne soient pas suffisamment instruits aux principes de la foi, ou qui négligent de s'acquitter de leurs devoirs, on les avertira que, s'ils ne changent, on les abandonnera ; comme, en effet, si dans le mois suivant, ils ne se sont fait instruire et qu'ils ne rapportent le témoignage de celui qui les aura catéchisés, on leur refusera l'aumône jusqu'à ce qu'ils aient satisfait à ce que dessus. » Mais, d'autre part, la Compagnie dénonce directement et discrètement aux évêques, - et aux juges ! - les individus, les groupements qu'elle estime dangereux ou suspects, et elle veille à ce que les affaires ne s'enlisent pas. Les résultats sont publiés sans commentaires, suffisamment édifiants dans leur sécheresse malgré le jargon administratif : Arrêt du 8 mars 1655. Claude Poulain, dit Saint-Amour, « condamné à être tiré de la prison de Senlis à jour de marché et conduit nu en chemise, la torche au poing, la corde au col, attaché sur une claie au cul d'un tombereau, au-devant de la principale église de Senlis, et, là, faire amende honorable, puis être conduit au marché pour y être pendu et étranglé, son corps et son procès brûlés et réduits en cendres, et les cendres jetées au vent... ». Arrêt du 19 juin 1655. Pierre Mercier, dit Maison-Rouge, tavernier, condamné à la même peine. Arrêt du 19 août 1655. Pierre Bernier, condamné à être pendu et étranglé « pour avoir juré et blasphémé le Saint Nom de Dieu en jouant aux cartes et aux quilles ». Etc. Le ler septembre 1662 encore, deux ans avant Tartuffe, Claude Lepetit, avocat parisien, meurt sur le bûcher à 23 ans, le poing coupé, « pour avoir écrit des pièces de vers où l'on parlait sans assez de respect des puissances et de la religion établie ». Le 14 mars 1663, c'est le tour d'un pauvre illuminé, Simon Morin, condamné après avoir été espionné de toutes les manières, brûlé vif en place de Grève avec ses écrits. II avait « abjuré » pourtant... En 1633, à Rome, Galilée avait été réduit seulement à la surveillance constante du Saint-Office. La France, grâce à la Compagnie du Saint-Sacrement, n'avait plus besoin d'Inquisition.
RETOURNEMENTS SPECTACULAIRES
Naturellement, en 30 ans d'activités semblables, les confrères, qui n'étaient pas toujours dune finesse extrême, avaient fini par se découvrir peu à peu, et ils s'étaient fait beaucoup d'ennemis. Des affaires graves éclatent à Caen, à Argentan, à Bordeaux, en Languedoc. Mazarin vomit « les dévots » car ils soutiennent en pleine guerre la cause de l'Espagne contre la France, ils intriguent contre lui auprès de la Reine-Mère. « Tous ces prétendus serviteurs de Dieu sont en réalité des ennemis de l'État », dit-i1... Colbert rencontre déjà la « Cabale » partout, comme il l'appelle, et il ne s'étonnera guère plus tard, lorsqu'il épluchera les comptes fantastiques du surintendant des Finances Fouquet, de découvrir que celui-ci avait versé des « gratifications considérables aux principaux de la Compagnie ». « Ces messieurs se mêlent de diverses affaires, écrit le docteur Guy Patin, rapportant l'opinion commune... Ils mettent le nez dans le gouvernement des grandes maisons, ils avertissent les maris de quelques débauches de leurs femmes - un mari s'est fâché de cet avis et s'en est plaint... Ils ont intelligence avec ceux de la même confrérie à Rome, se mêlent de la politique, et ont dessein de faire recevoir en France le Concile de Trente... plaintes en ont été faites au Roi. » Chez les écrivains, même aversion en général, qu'ils connaissent ou non l'existence précise de la Société. Le bon Corneille lui-même critique dans son Imitation de JésusChrist « ces dévots indiscrets dont le zèle incommode », et La Rochefoucauld constate sans ambages : « La plupart des dévots dégoûtent de la dévotion. » Quant à Molière, il les trouve en face de lui dès ses débuts : en 1643, M. Olier, curé de Saint-Sulpice, a fait expulser l'illustre Théâtre du territoire de sa paroisse. Quatorze ans plus tard, alors que Molière croyait devoir bénéficier pendant longtemps de la protection et des subsides du prince de Conti, gouverneur du Languedoc, celui-ci se convertit brusquement et devient aussi rigoriste et ennemi des divertissements qu'il avait été généreux et favorable aux Lettres. Il coupe les vivres à la troupe, accuse les comédiens, fait le vide autour d'eux. « II se fait furieusement craindre de toute la province », écrira encore Racine le 27 juillet 1662... Pareils retournements sont d'ailleurs assez fréquents. C'est le perspicace Saint-Évremond qui le remarque : « Dans la religion le plus libertin devient souvent le plus dévot », - soit en toute sincérité, par « illumination » subite d'une âme portée aux choix extrêmes, soit pour échapper à des poursuites judiciaires (comme Renart partant pour la Croisade), soit pour « faire une fin » ou par hypocrisie pure et simple ! La crainte des fagots est très rafraîchissante, disait Voltaire. Pour continuer secrètement ses recherches scientifiques et les faire passer en Hollande, Galilée avait accepté de dire en public ce qu'on voulait. Dom Juan fait de même pour continuer sans être inquiété « ses douces habitudes » avec les femmes ! Dès lors qu'on a pu lier, à force de grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti, on est à couvert, lui fait dire l'auteur de Tartuffe... On voit, «sans (se) remuer, prendre (ses) intérêts à toute la cabale, (on est) défendu par elle envers et contre tous ».
ASSAUTS D'HYPOCRISIE
Molière n'exagère pas. Une chanson clandestine des années 1650 laisse penser que la tactique de Dom Juan n'était pas très rare : Puisqu'enfin il faut que je quitte Ce beau titre de débauché, Je veux devenir hypocrite, Crainte qu'il me manque un péché ; Et je prendrai la contenance De quelque cagot d'importance... Ah ! que je vais bien contrefaire Le visage d'un innocent ! Je ne veux plus stinger à plaire, Qu'au révérend Père Vincents...
Ainsi fleurit naturellement l'ambiguïté sous les dictatures idéologiques. De vrais libertins deviennent ouvertement dévots, de vrais dévots deviennent clandestinement libertins. A qui se fier? On ne sait même jamais avec certitude qui ou qui n'est pas de la Compagnie !... En novembre 1660, Mazarin décide de trancher dans le vif. II fait procéder à une enquête approfondie - et il requiert nettement l'interdiction... Mais c'est lui qui est roulé. II est obligé pour cela de s'adresser au Parlement, et Guillaume de Lamoignon, son Premier Président, est de connivence avec les Confrères. C'est même, estimera Colbert plus tard, « un des principaux de la Cabale, sinon le chef ». Lamoignon, sous couvert d'obéir à Mazarin, fait adopter un arrêté d'interdiction en apparence extrêmement sévère, mais rédigé en termes tellement généraux que la Compagnie du Saint-Sacrement n'est même pas nommée. Lorsque le cardinal s'éteint quelques mois après et que Louis XIV décide d'exercer lui-même le pouvoir, les deux camps sont face à face.
B/La bataille pour la représentation
La Compagnie, d'abord, se met en veilleuse. Elle ne peut rien contre l'arrestation de Fouquet : Louis XIV a agi avec une extrême rapidité (septembre 1661). Le premier grand chef d'oeuvre de Molière, L'École des Femmes (1662), apparaît aux Confrères comme une abomination, mail ici non plus ils ne peuvent rien d'efficace, le succès est déjà là. La Compagnie laisse agir les pédants et les précieux. Au contraire, en 1664, ils sont prévenus (par qui ?) que Molière écrit une pièce contre les dévots. Aussitôt, avant même que Tartuffe soit achevé, avant même que trois actes en soient joués exceptionnellement à Versailles pour les fêtes de l'Ile enchantée, ils se réunissent chez le marquis de Laval, le 17 avril : « On parla fort ce jour-là de travailler à procurer la suppression de la méchante comédie de Tartuffe. Chacun se chargea d'en parler à ses amis qui avaient quelque crédit à la Cour pour empêcher sa représentation. ». Ils réussissent. Ils laissent jouer les trois actes à la Cour le 12 mai, mais aussitôt après, l'archevêque de Paris, Hardouin de Beaumont de Péréfixe (ancien précepteur du Roi), Guillaume de Lamoignon (Premier Président au Parlement) interviennent en personne auprès de Louis XIV. Celui-ci « pressé là-dessus à plusieurs reprises », rapporte Brossette dit à Molière, doucement, « qu'il ne fallait pas irriter les dévots ». On ne sait rien de plus. II semble que le Roi n'ait pas voulu, alors, peiner sa mère Anne d'Autriche devenue très pieuse et à ce moment-là fort malade (Molière sera accusé en 1666 de la faire mourir de chagrin). Le 13 mai, en tout cas, les représentations publiques de la pièce sont interdites. Molière avait toujours la possibilité de jouer sa pièce en représentations privées, devant les personnes « capables d'un juste discernement ». Il la joue donc devant « Madame » (Henriette d'Angleterre, belle-sour du Roi), devant le Grand Condé ; il en fait lecture devant le cardinal Chigi, nonce et neveu du pape, qui paraît n'y rien trouver à redire... Mail, bien entendu, comme il l'avoue, la suppression des représentations publiques est pour lui « un coup sensible ». Déjà d'ailleurs certains le croient à terre et se précipitent pour l'achever. L'abbé Roullé, docteur en Sorbonne, publie un pamphlet où il essaie de forcer la main au Roi. II affirme, au milieu des pires flatteries, que celui-ci a ordonné au comédien « sur peine de la vie » de ne plus rien « produire au jour de si indigne et de si infamant », car déjà cette fois Molière méritait la peine capitale.
MOLIÈRE VOUÉ AU FEU
« Il méritait par cet attentat sacrilège et impie' un dernier supplice exemplaire et public, et le feu même avant-coureur de celui de l'Enfer, pour expier un crime si grief de lèse-majesté divine, qui va à ruiner la Religion Catholique, en blâmant et jouant sa plus religieuse et sainte pratique, qui est la conduite et direction des âmes et des famines par les sages Guides et Conducteurs pieux. ». Ce pamphlet a pour titre « Le Roi glorieux au Monde » et il y a plus de cinquante pages de ce style, révélateur d'un certain aspect du XVIIe siècle; mais Roullé fur le premier puni. Louis XIV, furieux d'une telle bassesse, ordonna la suppression du libelle (dont il ne rests aujourd'hui que trois exemplaires). Molière se défend, II écrit au Roi son premier placet :
Sire, Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j'ai cru que, dan l'emploi où je me trouve, je n'avais rien de mieux à faire que d'attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle; et comme l'hypocrisie sans doute en est un de plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j'avais eu, Sire, la pensée que je ne rendrais pas un petit service à tous le honnêtes gens de votre royaume, si je faisais une comédie qui décriât les hypocrites, et mît en vue comme il faut routes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes le friponneries couvertes de ces faux-monnayeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistiquée. Je l'ai faite, Sire, cette comédie, avec tout le soin, comme je crois, et toutes les circonspections que pouvait demander la délicatesse de la matière ; et pour mieux conserver l'estime et respect qu'on doit aux vrais dévots, j'en ai distingué le plus que j'a pu le caractère que j'avais à toucher. je n'ai point laissé d'équivoque, j'ai ôté ce qui pouvait confondre le bien avec le mal et ne me suis servi, dans cette peinture, que des couleurs expresses et des traits essentiels qui font reconnaître d'abord un véritable et franc hypocrite. Cependant routes mss précautions ont été inutiles. On a profité, Sire, de la délicatesse de votre âme sur les matière de religion, et l'on a su vous prendre par l'endroit seul que vous êtes prenable, je veux dire par le respect des choses saintes. Les Tartuffes, sous main, ont eu l'adresse de trouver grâce auprès de Votre Majesté, et les originaux enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu'elle fût, et quelque ressemblante qu'on la trouvât.
Mais le Roi ne peut ni ne veut revenir sur sa décision. Reine-Mère est toujours malade. A Rome, Louis XIV obtenu des excuses du pape à la suite dune rixe sordide entre soldats pontificaux et soldats français, on a même édifié une pyramide expiatoire ! II n'entend pas pousser à bout ses adversaires. Encore aujourd'hui on n'a pu retrouver aucun document sérieux sur le Tartuffe de 1664. On ne sait même pas s'il a été achevé et ce que contenaient exactement les trois actes joués le 12 mai... Le Grand Condé fait bien demander à Molière s'il ne pourrait pas donner devant lui le quatrième acte au cas où celui-ci serait écrit, précisant qu'il faut n'en parler à personne, mais les témoignages sont contradictoires sur ce qu'il en a été exactement. On sait seulement que la Compagnie, satisfaite en somme par l'interdiction publique et craignant des initiatives inopportunes comme celle du curé Roullé, exhorte ses membres à ne plus rien écrire contre la pièce : « Mieux vaut l'oublier que de l'attaquer, de peur d'engager l'auteur à la défendre. »
DOM JUAN
En attendant, Molière n'a plus rien à jouer de lui sur son théâtre (mais il a créé la première pièce de Racine, La Thébaïde). Ses camarades le pressent. II écrit et il joue à Paris Dom Juan, une pièce à grand spectacle, étonnamment complexe, où il parvient à dénoncer l'égoïsme, la débauche, le cynisme, l'hypocrisie de son héros, tout en exaltant sa lucidité et son courage. La pièce obtient un très grand succès. Elle n'est pas « interdite » (ici encore il faut se borner à rapporter les faits sans en connaître les dessous exacts), mais une scène essentielle est supprimée dès le lendemain de la première et l'ouvre ne sera pas reprise après le congé de Pâques malgré des recettes extrêmement fortes... Le Roi vraisemblablement a dû s'incliner une nouvelle fois, mais il n'a pas voulu prononcer une seconde interdiction officielle. Afin de dédommager Molière, il lui accorde même, pour sa troupe, le titre de « Troupe du Roi » et, pour lui-même, une pension annuelle de 6 000 livres. Molière continue donc de jouer à Versailles. II donne des comédies-ballets, L 'Amour Médecin, Mélicerte, Le Sicilien ou l'Amour peintre. A Paris, il crée Le Misanthrope, une des pièces qu'il a le plus travaillée, Le Médecin malgré lui, Alexandre, de Racine, Attila, de Corneille... Mais il ne cesse de penser à Tartuffe, il remanie et remanie la pièce pour qu'elle puisse ne choquer aucune personae de bonne foi. Il veut être prêt pour la première occasion favorable... Or, après la mort d'Anne d'Autriche, après la mort du prince de Conti et du curé Roullé, après la condamnation définitive de Fouquet, Colbert mène résolument ses attaques. Pour augmenter la production, il décide de supprimer un certain nombre de fêtes religieuses pendant lesquelles il était défendu de travailler ; il entend également réduire le nombre des moines qui ne font rien et il recule à vingt-cinq ans pour les hommes l'âge des voux de religion. La Compagnie organise la résistance sur ces points, mais elle décide aussi, devant la ténacité du ministre (et ses enquêtes), « qu'il est de la prudence de ne se plus s'assembler,... de céder à l'orage en attendant des jours meilleurs ». Les circonstances devenues moins favorables aux dévots, Molière croit pouvoir faire représenter sa pièce. Il estime que les esprits sont désormais suffisamment préparés, nous dit Grimarest, et il a cru comprendre aussi lors dune conversation avec Louis XIV, qu'il a effectivement l'autorisation royale. Le 5 août 1667, il donne dans son théâtre une représentation publique de sa comédie remaniée : nouveau titre, L Imposteur; nouveau nom du personnage (qui nest plus un clerc), Panulphe.
INTERDICTION TOTALE
Molière s'est trompé. Le lendemain, sa pièce est de nouveau interdite... Le Roi vient de partir au siège de Lille ; et Guillaume de Lamoignon est toujours premier président du Parlement (chargé de la police), Hardouin de Beaumont de Péréfixe occupe toujours l'archevêché de Paris. Surtout les Confrères ont trouvé un argument nouveau beaucoup plus sérieux que ceux de 1664 et contre lequel un comédien excommunié ne peut rien dire. Lorsque le directeur de la Troupe du Roi, que Boileau accompagne, vient demander à Lamoignon la levée de l'interdiction, il s'entend répondre exactement « Monsieur, je fais beaucoup de cas de votre mérite ; je sais que vous êtes non seulement un acteur excellent, mais encore un très habile homme qui fait honneur à votre profession, et à la France, votre pays ; cependant, avec toute la bonne volonté que j'ai pour vous, je ne saurais vous permettre de jouer votre comédie. Je suis persuadé qu'elle est fort belle et fort instructive, mais il ne convient pas à des comédiens d'instruire les hommes sur les matières de la morale chrétienne et de la religion ; ce n'est pas au théâtre à se mêler de prêcher l'Évangile. » Molière est « entièrement déconcerté », il se trouble, il comprend qu'il a encore perdu. « Monsieur le Premier Président lui fit entendre, par un refus gracieux, qu'il ne voulait pas révoquer les ordres qu'il avait donnés, et le quitta en lui disant : « Monsieur, vous voyez qu'il est près de midi ; je manquais la messe si je m'arrêtais plus longtemps. » C'est probablement ce « refus gracieux » qui donna à Molière l'idée de faire répondre à Tartuffe pressé par Cléante, dans la version définitive de la pièce, les trois vers demeurés célèbres à juste titre Il est, Monsieur, trois heures et demie Certain devoir pieux me demande là-haut, Et vous m'excuserez de vous quitter si tôt. Mais Molière n'a pu utiliser nulle part la raison supplémentaire ahurissante donnée à tous par Hardouin de Péréfixe, beaucoup moins intelligent que Lamoignon, dans son ordonnance archiépiscopale du 11 août 1667 : « Considérant que dans un temps où notre grand Monarque expose si librement sa vie pour le bien de son État, et où notre principal soin est d'exhorter tous les gens de bien de notre Diocèse à faire des prières continuelles pour la conservation de sa Personne sacrée et pour le succès de ses armes, il y aurait de l'impiété de s'occuper à des spectacles capables d'attirer la colère du Ciel, avons et faisons très expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de notre Diocèse, de représenter, lire, ou entendre réciter la susdite Comédie, soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque prétexte que ce soit, et ce sous peine d'Excommunication. »
LES MODIFICATIONS APPORTÉES À LA PIÈCE
Molière ne pouvait même plus jouer Tartuffe en séances privées : il y allait de la vie des soldats français et de celle du Roi !... Aussitôt il envoie à Lille deux de ses comédiens présenter la défense de la pièce, rappeler toutes les modifications qu'il y a apportées : « En vain je l'ai produite sous le titre de l'Imposteur, et déguisé le personnage sous l'ajustement d'un homme du monde ; j'ai eu beau lui donner un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée et des dentelles sur tout l'habit ; mettre en plusieurs endroits des adoucissements, et retrancher avec soin tout ce que j'ai jugé capable de fournir l'ombre d'un prétexte aux célèbres originaux du portrait que je voulais faire : tout cela n'a de rien servi. La cabale s'est réveillée aux simples conjectures qu'ils ont pu avoir de la chose. [...] Ils ont l'art de donner de belles couleurs à toutes leurs intentions. Quelque mine qu'ils fassent, ce n'est point du tout l'intérêt de Dieu qui les peut émouvoir : ils l'ont assez montré dans les comédies qu'ils ont souffert qu'on ait jouées tant de fois en public, sans en dire le moindre mot. Celles-là n'attaquaient que la piété et la religion, dont il se soucient fort peu mais celle-ci les attaque et les joue eux-mêmes ; et c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir. Ils ne sauraient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux de tout le monde. [...] J'attends avec respect l'arrêt que Votre Majesté daignera prononcer sur cette matière ; mais il est très assuré, Sire, qu'il ne faut plus que je songe à faire de comédie, si les Tartuffes ont l'avantage ; qu'ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais, et voudront trouver à redire aux choses les plus innocentes qui pourront sortir de ma plume... »
LA PAIX DE L'ÉGLISE
Le Roi, encore une fois, ne répond à Molière que par de bonnes paroles ; il ne tient à désavouer ni l'archevêque, ni le ministre de la police... D'autant qu'il est engagé, à leur insu, et bien entendu à l'insu de Molière, dans des négociations très serrées avec le pape sur les grandes affaires religieuses du royaume. Ces négociations, sur lesquelles nous n'avons évidemment pas la place de nous étendre ici, se poursuivent pendant toute l'année 1668, et l'affaire de Tartuffe naturellement ne peut avancer d'un pas. Au contraire, à peine les pourparlers finis, dès que ce qu'on appellera la Paix de l'Église est conclue, en janvier 1669, la question se règle comme par enchantement. La Compagnie, qui n'est plus soutenue par Rome, ne peut plus rien. Elle sait que Colbert guette ses moindres manifestations, elle détruit tout ce qu'elle peut de ses archives, elle disparaît. Molière, pour le moment, n'a plus d'ennemis efficaces. Tartuffe est joué sans aucune protestation le 5 février 1669 et toutes les semaines suivantes avec un plein succès. Molière exulte. Il est tellement heureux qu'il écrit au Roi, le même jour, sur le ton de la plus franche plaisanterie. Il lui demande une place de chanoine ! pour un ami médecin !
Sire, Un fort honnête médecin, dont j'ai l'honneur d'être le malade, me promet et veut s'obliger par-devant notaires de me faire vivre encore trente années, si je puis lui obtenir une grâce de Votre Majesté. Je lui ai dit, sur sa promesse, que je ne lui demandais pas tant, et que je serais satisfait de lui pourvu qu'il s'obligeât de ne me point tuer. Cette grâce, Sire, est un canonicat de votre chapelle royale de Vincennes, vacant par la mort de... Oserais-je demander encore cette grâce à Votre Majesté, le propre jour de la grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par vos bontés ? Je suis, par cette première faveur, réconcilié avec les dévots ; et je le serais, par cette seconde, avec les médecins. C'est pour moi sans doute trop de grâces à la fois ; mais peut-être n'en est-ce pas trop pour Votre Majesté ; et j'attends, avec un peu d'espérance respectueuse, la réponse de mon placet.
La pièce est restée constamment depuis 1669 au répertoire de nos théâtres.
P. GAILLARD
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Sources bibliographiques:
Extrait d'une analyse critique de P. GAILLARD sur le tartuffe de Molière.
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