«Je me suis résolu à la torture... J’ai moi-même procédé à
des exécutions sommaires...»
Le général Paul Aussaresses, quatre-vingt-deux ans,
personnage-clé de la bataille d'Alger, se prononce contre la repentance de la
France à l'égard de la torture lors de la guerre d'Algérie. Le général Paul Aussaresses, quatre-vingt-deux ans, a été
l’un des personnages-clés de la bataille d’Alger en 1957. En janvier de cette
année-là, le général Massu appelle à ses côtés ce commandant, chef de bataillon
parachutiste, ancien d’Indochine, ancien du Service de documentation extérieure
et de contre-espionnage (Sdece), fondateur du 11e Choc (bras armé de la
division action des services spéciaux), pour coordonner les renseignements à
Alger. L’objectif est de démanteler les réseaux FLN et de mettre fin à la vague
d’attentats qui ensanglantent le secteur.
La figure du général Aussaresses
apparaît dans de nombreux récits parus ces dernières années. Dans La Guerre
d’Algérie , Yves Courrières le présente sous l’appellation « commandant O ».
Pierre Vidal-Naquet, dans La Torture dans la République, parle de lui comme
étant le chef de file « de ce qu’il faut bien appeler une équipe de tueurs
professionnels » et souligne que son nom « ne figurera guère que dans un seul
dossier publié, celui de l’affaire Audin. ». Dans Les Centurions , de Jean
Lartéguy, le général Aussaresses est présenté sous le nom de Boisfeuras. Il est
enfin « le barbu » dans le roman de Robert Escarpit, Meurtre dans le pignadar .
«Au fur et à mesure que le
dossier de la guerre d’Algérie s’inscrit dans le débat en France se pose une
question essentielle : la responsabilité du pouvoir politique de l’époque dans
la pratique de la torture. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?
– Je suis arrivé à Alger début
1957, à la demande du général Massu qui, à la tête de la 10e division
parachutiste, venait de se voir confier les pouvoirs de police sur le Grand
Alger. Son second, le colonel Yves Godard, ne voulait pas de cette action
policière. “Ce n’est pas pour nous” , disait-il. Alors Massu avait décidé
d’appeler deux types qu’il estimait sûrs et sur lesquels il pourrait s’appuyer
: le lieutenant-colonel Trinquier et moi. J’avais reçu une mission précise-:
travailler avec la police d’Alger – dont Paul Teitgen était alors secrétaire
général à la préfecture – et les officiers de renseignement, ainsi que le juge
Bérard, conseiller juridique de Massu. Au début, nous n’avons eu aucun problème
avec Teitgen. Ce n’est que plus tard qu’il a commencé à montrer des réticences
à coopérer avec les paras.
Paul Teitgen a même
démissionné de ses fonctions, le 12 septembre de cette année là…
– Teitgen avait en effet découvert
qu’on le roulait dans la farine depuis longtemps. Je lui faisais signer des
assignations à résidence, ce qui permettait d’enfermer les personnes arrêtées
dans des camps, notamment au lieu-dit Paul-Cazelles, dans le sud du département
d’Alger. En fait, on exécutait ces détenus, mais Teitgen ne s’en est rendu
compte qu’après coup.
Paul Teitgen a dit que, sur
les 24 000 assignations à résidence qu’il avait signées, 3 024 des personnes
concernées avaient disparu.
- Oui, cela doit correspondre à
peu près à la réalité. L’intérêt, si j’ose dire, du système mis en place par
Massu tenait justement à cela : avoir un officier de liaison – moi, en
l’occurrence avec les services de police et la justice, et qui endossait
beaucoup de responsabilités.
» Tous les matins, avec Trinquier,
je faisais mon rapport à Massu et lui racontais ce qui s’était passé la nuit
précédente. Pour qu’on s’en souvienne, nous consignions tout dans un gros
cahier manifold. Il y avait quatre pages pour chaque jour : une pour Massu, une
pour Salan [commandant en chef des forces armées en Algérie], une pour Lacoste,
[ministre-résident en Algérie] et enfin une pour moi. Parfois, je disais à
Massu : « On a ramassé untel » et je le regardais dans les yeux avant d’ajouter
: « On le tuera demain.
» Massu poussait un grognement, et
je prenais cela pour un oui. » Une nuit, je m’en souviens, Bigeard m’a dit-:
“J’ai capturé le groupe terroriste de Notre-Dame-d’Afrique, une bande de tueurs
dont je ne sais pas quoi faire. Est-ce que vous pouvez demander à Massu son
avis ?” Que pouvait-on faire ? Livrer ces hommes à la justice ? C’était hors de
question, nous avions autre chose à faire que d’examiner les situations
particulières de certains individus dans le cadre de la légalité... Trinquier
et moi, on va alors chez Massu, et Trinquier lui suggère : “Tu ne crois pas
qu’on devrait les envoyer dans le maquis (autrement dit les flinguer) ?” Massu
a répondu : “Un maquis éloigné !” Peu après, sinon le même jour, rapplique Max
Lejeune, le secrétaire d’Etat aux forces armées, en visite à Alger. Massu lui
explique le problème et lui dit : “Alors, qu’est-ce qu’on fait ?” Max Lejeune,
qui avait très bien compris, lui a fait la réponse suivante : “ Lorsque Ben
Bella et ses assistants [les chefs historiques du FLN] ont été repérés par la
France dans un avion au-dessus de la Méditerranée [le 22 octobre 1956], la
décision du gouvernement français a été d’abattre l’appareil. Si nous avons
finalement renoncé à en donner l’ordre, c’est parce que l’équipage était
français… Vous m’avez compris ? ” Massu a poussé un grognement. Il avait
compris…
- Et Robert Lacoste, alors
ministre-résident en Algérie, était-il lui aussi informé de ces méthodes ?
– Il était parfaitement au
courant. Il lisait tous les jours les comptes rendus du cahier manifold. Il y
était écrit, par exemple, qu’un militant du FLN avait fait l’objet dans la nuit
d’une exécution sommaire. Ce n’était pas marqué en ces termes mais c’était très
clair. Je peux vous donner une autre preuve de la connaissance de Lacoste de
toutes ces pratiques. Un jour, les membres d’un groupe parlementaire débarquent
de Paris pour enquêter sur la torture en Algérie. Lacoste les envoie à Massu.
On les fait escorter par le capitaine de Denoix de Saint-Marc, car c’était un
officier avec beaucoup de prestance et un excellent contact humain. Pendant
leur tournée, les parlementaires tombent sur un officier de renseignement en
train d’interroger un fellagha. Le porte-parole du groupe saute sur l’occasion
et demande à l’officier français, un colonel malin (qui avait été prévenu de
leur visite) : “Qu’en est-il de la torture ?” Et l’autre lui répond : “Eh bien,
vous voyez, j’étais justement en train d’interroger un prisonnier. ” “Et
comment procédez-vous ? ” , demande le parlementaire, soupçonneux. “Eh bien,
j’écoute ce que mon prisonnier me dit” , répond l’autre sans se démonter. “Et
comment êtes-vous sûr qu’il vous dit la vérité ? ” , insiste le parlementaire.
“Eh bien, je le fais jurer sur le Coran ! ” , répond l’officier de
renseignement, en réussissant à garder son sérieux… Et à ce moment-là, on
entend le fellagha qui s’écrie : “Sur un Coran électrique, oui ! ” ... C’est
Denoix de Saint-Marc, qui avait assisté à toute la scène, qui me l’a racontée,
ce qui m’a fait beaucoup rire !
– En juin dernier, le
général Massu avait exprimé ses regrets au sujet de la torture. Avec le recul,
estimez-vous toujours, quant à vous, que la torture était indispensable ?
– La torture ne m’a jamais fait
plaisir mais je m’y suis résolu quand je suis arrivé à Alger. A l’époque, elle
était déjà généralisée. Si c’était à refaire, ça m’emmerderait, mais je
refairais la même chose car je ne crois pas qu’on puisse faire autrement.
Pourtant, j’ai le plus souvent obtenu des résultats considérables sans la
moindre torture, simplement par le renseignement et la dénonciation. Je dirais
même que mes coups les plus réussis, ça a été sans donner une paire de gifles.
– Cela tendrait donc à
prouver qu’en prenant du temps, et en y mettant les moyens, on peut se passer
de la torture ?
– Oui, avec du temps et beaucoup
de travail, vraiment beaucoup de travail. Et dans certaines situations, ce
n’est pas possible. Nous sommes pris par l’urgence. Personnellement, je n’ai
jamais torturé, et pourtant, je n’ai pas les mains propres. Il m’est arrivé de
capturer des types haut placés au sein du FLN et de me dire : “Celui-là est
dangereux pour nous, il faut le tuer” et je l’ai fait, ou je l’ai fait faire,
ce qui revient au même. Ce qu’il faut que vous compreniez, car c’est essentiel,
c’est que cela ne me faisait pas plaisir. Et si j’ai moi-même procédé à des
exécutions sommaires, c’est que je voulais assumer ce genre de choses, pas
mouiller quelqu’un d’autre à ma place. C’est d’ailleurs pourquoi je ne veux pas
accuser le pouvoir civil de l’époque. Affirmer qu’il nous donnait des ordres
dans ce domaine serait faux et, surtout, s’abriter derrière, cela reviendrait à
dire que les militaires se dégonflent et qu’ils se déchargent de leurs
responsabilités. En mon nom personnel – mais je n’engage que moi –, je refuse
cette attitude.
– Combien de prisonniers
algériens avez-vous ainsi abattus, en dehors de tout accrochage sur le terrain
?
– C’est difficile à dire… Ce sont
des actes difficiles… On ne s’y fait jamais. Je dirais entre 10 et 30…
– Vous ne savez vraiment pas
précisément combien d’hommes vous avez tués ?
– Si… J’en ai tué 24.
– En avez-vous parlé avec
votre famille ?
– Non, je n’en ai jamais discuté
avec ma femme, elle ne le supporterait pas. Mes trois filles non plus,
d’ailleurs. Un jour, quelqu’un a posé des questions sur la torture à l’une de
mes filles et lui a dit : “Votre père était expéditif pendant la guerre
d’Algérie !” Ma fille est alors venue me voir, elle voulait en savoir plus. On
a un peu discuté, mais elle a mal réagi. Elle m’a dit : “Il ne fallait pas !”
Je la comprenais. Mais, du coup, on ne parle pas de cela.
– Quelle serait votre
réaction si l’Etat français en venait un jour à faire une sorte de repentance à
propos de l’Algérie ?
– Je serais contre. On n’a pas à
se repentir. Qu’on reconnaisse des faits précis et ponctuels, oui, mais en
prenant garde à ne pas généraliser. Pour ma part, je ne me repens pas.
– Et Maurice Audin, est-ce
qu’on aura un jour la confirmation des circonstances de son décès, à savoir
qu’il a été étranglé par le lieutenant Charbonnier après avoir été torturé et
non qu’il s’est évadé comme l’a affirmé l’armée ?
– Je ne sais rien pour ce qui est
de Maurice Audin. Vraiment rien.
- Vous étiez le numéro un du
renseignement à Alger à cette époque. Cela paraît impossible à croire…
– Je ne sais rien, je vous le
répète. La seule chose que je peux vous dire, c’est que ce n’était pas
Charbonnier. Il n’était pas dans le secteur à ce moment-là. Il était ailleurs,
occupé à procéder à des arrestations et à exploiter des renseignements. Mais il
n’était pas là.
– Quand le fils du
lieutenant Charbonnier affirmait à l’hebdomadaire Marianne du 24 juillet que
son père n’était pas responsable de la mort de Maurice Audin et qu’il n’avait
fait qu’assumer un acte commis par d’autres, il disait donc la vérité ?
– Le lieutenant Charbonnier n’y
était pour rien, c’est tout ce que je peux vous dire. »
Propos recueillis par Florence Beaugé
Le Monde du
22 Novembre 2000