internet : chaos culturel ou vecteur de connaissance - P. Deramaix
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RACINE - ECRITS

l'internet : chaos culturel ou
vecteur de connaissance ?

par P. Deramaix

sommaire des textes philosophiques de P. Deramaix, voir Textes

ce texte a fait l'objet d'une communication au colloque "New technologies basies learning and employement support" - 17-18-19 septembre 1997 - Laboratory for Applied Epistemology

introduction

En courbe exponentielle, le développement de l'internet suscite de la part des décideurs politiques et économiques un enthousiasme à peine tempéré par les interrogations provoquées par les mésusages du réseau numérique mondial. D'ici peu, promet-on, bibliothèques et établissements scolaires seront connectés, ouvrant aux écoliers, étudiants, enseignants et chercheurs les portes d'une médiathèque virtuelle aux dimensions planétaires. Bien plus, l'interactivité inhérente du réseau numérique permettrait à chacun d'être acteur de cette bibliothèque de Babel en contribuant, de manière significative, à la production du savoir et au partage des informations. Nouveau monde virtuel, utopie communicationnelle, paradis cognitif, la "matrice" d'internet nous engloberait tout en permettant à chacun d'appréhender la totalité du Savoir : pour un peu, internet serait la concrétisation de l'Esprit absolu.

Loin de toute technophobie, il convient d'interroger cet image d'internet comme vecteur de connaissance, en en montrant, autant que possible, les limites et les paradoxes qui résultent d'une contradiction, fondamentale entre la fonction de transmission culturelle assumée par l'enseignement et la médiatisation planétaire dont l'internet semble représenter la quintessence. Une approche documentologique et une réflexion socio-critique, mettant l'accent sur la fonction émancipatrice de la communication, permettra de dégager les conditions pédagogiques pour que l'internet en milieu scolaire reste un vecteur de connaissance, d'autonomie culturelle et de participation citoyenne à la vie sociale.

transmission culturelle et communication

la transmission verticale du savoir

Pour mieux mettre en lumière les implications culturelles des réseaux d'information, il est sans doute nécessaire de rappeler les fonctions classiques de l'enseignement. En effet, en mettant en évidence l'éclatement des sources du savoir, nous risquons de perdre de vue ce qui en constitue l'ossature, la transmission d'une culture, d'une compétence et d'une légitimité, celle d'un statut professionnel. Une société se perpétue en effet historiquement et se reproduit en trois lieux : la Famille, l'Ecole, l'Entreprise. La famille assure la reproduction biologique, démographique et la transmission des valeurs éthiques qui stabilisent et légitimisent les rapports sociaux, l'école transmet le savoir et compétence, assurant la reproduction de la structure sociale, l'entreprise (que l'on prendra au sens très large du terme) assure la reproduction économique du capital.

Dans ce cadre là, nous avons donc l'image d'une société assurant sa perpétuation à travers des canaux bien structurés, stables et capables de donner/transmettre une vision unitaire du monde, et cela dans le cadre d'une relation verticale du type père/fils - maître/disciple - patron/apprenti. C'est ce qui caractérise ce que nous appelerions une culture "traditionnelle", désignée ainsi parce que le devoir essentiel du récipiendaire est de recevoir, comprendre et garder intact un héritage provenant de générations antérieures avant de le transmettre à son tour.

La modernité ébranle cet édifice en affirmant l'autonomie du sujet rendu apte à décider de son destin social et politique. L'instrument sociologique de cet révolution culturelle est la constitution d'un espace public où la communication serait à la fois ouverte et libre, mettant en oeuvre le langage commun de la raison, de la logique. Ouverte, parce que cet espace est accessible en droit, à toute personne, sans discrimination et que ces personnes entretiennent entre elles un rapport d'égalité et de réciprocité. Libre dans la mesure où aucune autorité est à même d'imposer un dogme ou de limiter arbitrairement la liberté de s'exprimer. La vérité n'est plus simplement transmise par un maître ou un gardien du temple, ou héritée d'une tradition ancestrale ; elle devient un savoir partagé, construit socialement à travers des procédures d'investigation, de raisonnement, d'expérimentation et de vérification.

La constitution de l'espace public de communication est, pour nous, un élément central de notre réflexion, car c'est dans ce cadre sociologique que se propagent les techniques de communication de masse.

L'opposition entre la verticalité et l'horizontalité n'est pas absolue. Même dans le cadre traditionnel, celle de l'apprentissage, la communication existe et l'établissement d'une interaction dynamique entre l'élève et le maître contribue à la productivité pédagogique. Cependant la verticalité de la transmission culturelle s'y manifeste doublement et de manière dominante, jusqu'il y a peu : d'une part, il y a une relation hiérarchique entre celui-qui-sait et le disciple, et d'autre part, il y a une relation d'ordre temporel : c'est de génération à génération que la culture est transmise. Ce qui est transmis est un héritage du passé.

l'horizontalité de la communication médiatique

La communication quant à elle se déploie dans l'horizontalité des rapports sociaux mais aussi dans la simultanéité, devenue extrême avec les possibilités techniques d'une interactivité à distance en temps réel. L'instantanéité devient aujourd'hui quasiment la norme des délais de réponses et de rétroaction.

L'horizontalité prend depuis quelques décennies le pas sur la verticalité en ce qui concerne la transmission des connaissances, des données. Le développement des médias concurrence sur plusieurs fronts les sources classiques du savoir institué : l'enseignement n'est plus, pour le jeune, le facteur premier de la transmission culturelle. Je ne fais pas ici que répéter le lieu commun de la multiplication des centres d'intérêts, capable d'ébranler l'autorité magistrale et génératrice de la classique inappétence scolaire. Le fait essentiel réside dans la construction collective, rapide, interactive d'un savoir en croissance exponentielle que les formes traditionnelles de la transmission ne peuvent plus gérer et appréhender.

On s'en réjouira, bien sur, de voir surgir une pluralité de sources d'information : l'école peut-on espérer sort de ses murs et se retrouve, potentiellement, dans la totalité de l'espace public, les médias assumant une partie de cette transmission culturelle. Mais cette espérance est ébranlée par le devenir actuel des mass médias, privatisés et soumis aux impératifs des publicistes, subordonnés aux intérêts à courte vue de la sphère marchande, du loisir et de la distraction pure.

Dans cette perspective nous devons penser, avec L. Sfez, les dérives contemporaines d'une communication étendue à toute la planète constituant un univers à la fois fermé sur lui-même, autoproductif et autoréférenciel, et englobant de manière unifiée toutes les composantes de la vie. (note 1)

La clôture s'opère à partir de la fascination technocratique fondant l'utopie cybernétique trouvant avec Wiener une rationalité nouvelle dans les recherches théorico-pratiques sur la communication et la régulation. Or on peut constater que ce discours enferme l'idée de communication sociale dans un cercle vicieux où le vivant est modélisé sur la technique et où cette modélisation permet le développement technologique, renforçant la perception mécaniciste des phénomènes naturels ou culturels. Théorie de l'information et théorie systémique deviennent les lignes de force d'une conception générale du monde, touchant à pratiquement toutes les sciences humaines, où la communication devient à la fois la clé du savoir et le remède à nos maux.

L'hégémonie planétaire de la technique imprègne l'idéologie de la société communicationnelle dans laquelle tout regard sur le monde ne peut être que médiatisé. Dès lors, c'est l'univers des medias, c'est à dire avant tout l'univers généré par la technique, qui constitue nos sources d'informations qui nous permettent de construire une image du monde. Mais dans la mesure où cet univers se clôt sur lui-même, ne se référe plus à la réalité, devenue invisible, mais à ses diverses représentations culturelles, nous voyons émerger un pur simulacre du monde qui nous englobe totalement, ou englobe du moins ceux qui vivent dans l'environnement technique propre aux sociétés industrialisées. Mais il s'agit là d'un artifice pur abolissant, en fin de compte, la frontière entre le naturel et l'artificiel.

Cette critique de l'idéologie de la communication masque cependant une composante émancipatrice de l'espace public mise en évidence par J. Habermas.

Habermas tente de poursuivre l'entreprise des Lumières mais dans une approche pragmatique où les acquis de la sociologie sont pris en compte. A l'idée de rationalité intrinsèque, transcendantale, de l'humain, Habermas substitue la possibilité d'une élaboration concrète d'un discours et d'une éthique rationnelle, fondée sur la discussion et la confrontation des idées dans l'espace public. C'est à une éthique de la communication qu'il nous convie, une éthique dont les lignes de force sont : vérité, adéquation du discours par rapport à une réalité externe à l'expérience subjective et véracité (ou sincérité) c'est-à-dire adéquation au vécu mental. D'autre part, le mode de formulation du discours doit correspondre aux normes socialement admises d'une discussion valide. (note 2)

Ce projet a l'intérêt de dépasser le relativisme postmoderne et de reconstruire une éthique universalisable, refondant ainsi la légitimité des droits universels, concernant l'ensemble de la communauté humaine. On comprendra dès lors l'intérêt que prend Habermas dans notre approche de l'espace médiatique planétaire qu'est internet. La question subsiste cependant de savoir si l'internet est un tel espace communicationnel et de devenir, en raison de sa dimension planétaire, le lieu d'une convivialité rationnelle permettant de dépasser les conflits de pouvoir et d'intérêt.

réseau informel et chaos informationnel

le "net", réseau mondial d'échange des données

Il est sans doute superflu de retracer ici l'origine et le développement de l'internet et de décrire ici les services offerts au grand public. (note 3) On présente souvent internet comme un réseau informatique à l'échelle planétaire, réparti sur un ensemble de noeuds constitués par les serveurs et les fournisseurs d'accès, mais on peut mieux le définir comme "un protocole commun à tous les ordinateurs et susceptible d'emprunter indifféremment de nombreux réseaux : téléphone, système interne d'entreprise, télévision par câble, satellite, fibre optique..."(note 4)

Deux mots suffisent à caractériser l'internet en tant que média : convivialité et réseau. La convivialité, terme a prendre dans l'acception de I. Illich, désigne la capacité d'une technique à être maitrisée par l'usager lui-même. Ce qui est le cas de la microinformatique économiquement peu coûteuse et des logiciels usités sur internet, dont beaucoup d'entre eux sont des sharewares. La réticularité de l'internet doit se comprendre sur le plan physique autant que sur le plan logique. Physiquement, le réseau informatique est réparti sur un ensemble de noeuds constitués par les serveurs et logiquement, les documents circulants sur internet peuvent être associés entre eux par les liens dits "hypertexte". Internet a donc une structure an-archique et chaotique.

Le réseau étant ce qu'en font les utilisateurs, un modus vivendi consensuel s'est imposé reflétant pour ainsi dire l'idéologie de la tribu informatique décrite par P. Breton à la fin des années 80 (note 5). La fluidité communicationnelle est de rigueur : toute information technique pouvant être utile à la communauté informaticienne doit être partagée, fût-ce au détriment des droits d'auteur (note 6). Deux préoccupations essentielles sous-tendent l'idéologie de l'internaute : la première est le souci du partage égalitaire des ressources, ressources qui sont aussi bien les moyens techniques (systèmes et protocoles de communication) que les matériaux informationnel mis en disposition. Deuxième préoccupation : le respect strict de la liberté d'information et d'expression, avec comme corrolaire, le refus de toute censure, qu'elle soit étatique ou institutionnelle.

Ces préoccupations reflètent l'esprit libéral propre aux milieux universitaires des années 60-70 marqués par une méfiance à l'égard des autorités centrales (fédérales) et une volonté d'autonomie individuelle. D'autre part, la vision sociale prédominante est un progressisme social où la communication est investie de la charge écrasante de résoudre, par elle-même, les tensions et les conflits qui traversent le monde. L'échange du savoir et des idées allaient permettre à la fois le progrès matériel et humain, et la mise en place de solutions rationnelles aux conflits ; de plus, la rencontre virtuelle générée par les réseaux informatique permettait à chacun de transcender les particularismes sociaux, ethniques ou raciaux par le biais d'une communication dégagée des affects sociaux, émotionnels, et corporels,

Cependant cette description unifie de manière excessive la réalité de l'internet. En faire l'expression collective d'une utopie égalitaire, libertaire et éclairée peut être un argument commercial ou une vision idéologique, mais cela ne répond pas, en Europe en tout cas, à la réalité sociologique. S'avère utile une typologie des divers acteurs sociaux qui interviennent tant dans la production du matériel et des logiciels nécessaires à l'usage du net, que dans l'utilisation économique, politique, institutionnelle ou non du réseau. Entreprises privées, fournisseurs d'accès, producteurs de hard ware, concepteurs de logiciels, institutions publiques, associations culturelles ou sociales, usagers privés, consommateurs ou producteurs d'information, formations politiques, institutions religieuses et sectes, sans compter les services de renseignement de toutes sortes, interviennent dans la vie du net avec leur logique, leurs intérêts, leur pouvoir, et leurs motivations, légales ou non. De par sa structure réticulaire, sa convivialité technologique, et en raison de sa diffusion internationale, il est quasiment impossible à un Etat - du moins à un état qui se refuse au contrôle absolu des medias - de censurer à la source les données qui y circulent. Ce qui entraine la nécessité d'une autorégulation éthique du fonctionnement du net, autorégulation dont la logique s'oppose incidemment aux intérêts économiques de ceux qui vivent du net, fournisseurs d'accès, publicistes, web designers.

l'illusion virtuelle

La virtualité est mise en avant pour caractériser le monde, de représentation et de signification, mis en place dans l'internet. Mais si l'on comprend classiquement cette virtualité comme un simulacre d'un monde concret, on peut envisager aussi la virtualité comme l'effet d'une téléprésence transgressant les frontières physiques, géographico-politiques et institutionnelles. A terme, la technologie de la réalité virtuelle pourra permettre une représentation effective de soi par le biais d'un personnage numérique constituant une image de soi. A la limite, ce simulacre pourrait être investi d'un statut social tel qu'un acte "virtuel", contrat, payement etc..., posé par ce double aurait une valeur performatrice portant aussi sur le monde concret. Ce qui relève encore de l'imaginaire deviendrait réalité grâce à l'intelligence artificielle.

Le concept de virtualité pourrait faire croire que la "réalité virtuelle" échappe à la réalité concrète pour relever uniquement du monde idéel. L'évocation de la virtualité réinstaure ainsi le présupposé dualiste opposant le monde des choses au monde des idées. Or une critique philosophique de l'idéalisme montre qu'il n'est aucune "idée", aucun "concept" en dehors d'une réalité physique, matérielle. Cette dernière pouvant être aussi bien un état cérébral (physiologique), que la trace matérielle d'un discours : écriture, son... ainsi une "réalité virtuelle" est avant toute une réalité physique : l'état physique d'un système informatique, de transducteurs et de périphériques suscitant un état physiologique de l'utilisateur, état qui est vécu subjectivement comme la "sensation" d'un monde virtuel.

Nous avons là affaire à un simulacre analogue à toute représentation/simulation esthétique (artistique ou non) d'une réalité concrète. La réalité virtuelle n'est rien d'autre qu'un spectacle total, impliquant l'ensemble des sens. La totalisation qu'elle représente résulte par ailleurs de l'interactivité permise par les périphériques à retour d'effet : l'image de l'univers virtuel dépendant par exemple de la position du corps. Cette implication du corps dans la re-construction de l'univers virtuel, et dans la constitution du simulacre, induit cette sensation particulière, attendue du moins, de "réalité", de "vécu" total, entrainant la confusion subjective entre le simulacre et la réalité.

Il sera plus juste de rapprocher la virtualité du logos, du discours, c'est à dire de cet ensemble complexe, signifiant, et régit par des lois de composition internes (le jeu de langage), capable de représenter, de simuler le monde matériel et d'exprimer les "états d'âme" du locuteur. Mais ce discours est lui-meme une composante matérielle du monde.

Dès lors on ne peut écarter le cybermonde de la concrétude matérielle du monde physique. Comme tout discours, comme toute donnée, les données numérisées sont le produit d'un travail, d'un travail d'information. Et peut-être devons nous ici rappeler l'analogie structurelle entre le travail et l'information. Le travail est une production de biens matériels, de valeurs d'usage comme de valeur marchande, à partir d'une matière première, informelle. Cette transformation de la matière première est en réalité une in-formation, mise en forme signifiante, qui nécessite une dépense énergétique. Les théoriciens de l'information, analysée en termes mathématiques, ont mis en évidence la similitude entre la seconde loi de la thermodynamique, définissant l'entropie, et cette formulation mathématique de l'information comme néguentropie. Une lecture thermodynamique (c'est à dire probabiliste) de l'information est possible (note 7), ce qui permet d'identifier un travail d'information à un travail matériel, et par là, de renouer avec une lecture matérialiste de l'économie dite "virtuelle".

Enfin, nous ne devons pas oublier une donnée bien concrète : quelle que soit leur implication dans le cybermonde, les acteurs d'internet, qu'ils soient usagers, concepteurs de programmes, créateur de page www, participants des jeux de rôle, chercheurs d'information ou producteurs de données sont des individus de chair, incarnés et enracinés dans un monde matériel. Pour virtuelle qu'elle puisse devenir, l'économie a comme finalité de perpétuer les conditions matérielles (et psychologiques) de notre existence physique. Si un cybermonde fonctionne, et si à la faveur du développement des technologies de l'information, l'économie se "virtualise", c'est bien grâce à ces 80 % de la population qui ne sont pas connectés au cybermonde (pour la simple raison qu'ils n'ont pas le téléphone). Ces quatre cinquième du monde se chargent, pour survivre, d'extraire à vil prix, les ressources matérielles, les matières premières qui alimentent l'économie des régions (post)industrialisées. L'enrichissement spéculatif de l'économie capitaliste repose, encore et toujours, sur la transformation de la nature et le travail de ceux qui n'ont d'autre ressource que leur corps.

du simulacre au logos : représentation ou expression ?

Dans sa critique de la communication, L. Sfez (note 8) oppose la fonction de représentation assumée par le discours à celle d'expression. La fonction de représentation est assurée par deux sujets autonomes, l'un émetteur l'autre récepteur, assurant une transmission d'un message, message relatif, représentant une réalité externe à ces sujet, monde extérieur et vécu intérieur. La généralisation, dans l'espace social, des technologies interactives de la communication intègre le sujet dans l'univers propre du discours : le sujet est lui-même une composante du discours qui apparaît ici comme vecteur d'expression d'un sujet devenu collectif, puisque le discours-monde concrétise sous forme de "textes" (qui peuvent être des images), l'expression des pensées individuelles. Ce que nous constatons est que l'attention est portée, quasi exclusivement, sur la technique communicationnelle, entendu par là aussi bien la technologie des médias que l'art du discours lui-même, rhétorique et logique. Ce qui conduit à ne considérer que le discours qui devient le plus souvent autoréférenciel, oubliant de valider la référence à ce qui est censé être re-présenté. C'est - conséquence de l'inflation du logos et de la sophistique généralisée - l'oubli quasi total de la vérité-adéquation (aux faits) au bénéfice de la vérité-cohérence.

M'écartant quelque peu de Sfez, je verrais dans la fonction représentative du discours, l'héritage du regard aristotélicien sur le monde, un regard qui distingue entre le sujet (soi) et l'objet, et classe les objets selon des catégories abstraites. Le mot re-présente quelque chose qui est distingué de son contexte. Cette fonction classificatoire et distinctive, qui permet aussi l'établissement de liens de causalité, est le substrat épistémologique de l'appropriation technicienne du monde, de cet "arraisonnement" que Heidegger évoque comme facteur de voilement de l'Etre.(note 9)

Face à cette fonction représentative du discours nous trouvons précisément une pensée de la production discursive où le sujet n'est plus séparé de ce qu'il veut représenter. La suspension phénoménologique du jugement, qui se refuse - temporairement - à voir dans le phénomène un existant qui se situerait au-delà de ce qui est perçu, ressenti comme vécu, permet la constitution d'un discours comme expression, dans l'ordre de l'idée, d'un vécu du monde, d'un ressenti. Ce n'est que dans une phase seconde, à savoir la confrontation des textes produits par chaque sujet, en un texte consensuel que l'on peut aboutir à un savoir global du monde, savoir qui englobe le sujet comme producteur de ce monde-discours. Le texte devient ainsi une entité englobante, universelle qui se confond avec le monde et fait l'objet d'une série continue d'interprétations successives, lectures qui accomplissent, de gré ou de force, le cercle herméneutique : on part d'une présupposition pour aboutir à une compréhension meilleure du texte en confrontant cette présupposition à l'expérience nouvelle. Chaque discours réinterprète ainsi un monde dont on sait, en fin de compte, qu'il est un logos, un discours englobant notre être.

L'opposition tracée ici doit être comprise comme une relation dialectique. La fonction représentative aboutit à la constitution de simulacres du réel, simulacre qui se réfèrent - par le biais de transductions diverses - aussi bien à une réalité physique (externe) ressentie comme phénomène, qu'à un état subjectif, correspondant à un état cérébral (un état physique de l'agent vecteur/producteur de l'information) dont le vécu est en quelque sorte le correspondant "phénoménal" subjectif (par opposition au phénomène objectif). Un texte, une image, un spectacle (réel ou virtuel) entretien avec l'objet une relation de désignation, de signification, de re-présentation : le mot re-présente la chose. Mais la chose est aussi un qualia, un vécu psychique, et dans cette mesure, le mot exprime la chose.

On peut dire que la représentation (individuelle ou collective) d'un monde est aussi l'expression d'un vécu du monde.

Dans cette perspective, le cybermonde - c'est à dire l'ensemble de la masse d'information circulant sur le net - nous apparaît comme un monde simulé, re-présenté, mais aussi comme l'expression collective des vécus individuels et subjectifs du monde, du monde réel dont fait partie - et c'est important de le souligner - le cybermonde.

En fin de compte, nous sommes, internautes, face à un spectacle, un texte, une représentation culturelle, idéologique, et une expression qui, en soi, n'est pas différente de n'importe quel spectacle, texte, culture, idéologie, expression... se manifestant hors de la cyberculture. Je corrigerais ce regard distancié en rappelant de suite que dans ce spectacle, nous somme aussi acteurs. C'est pourquoi le terme "cybermonde" est philosophiquement justifié, même si l'on s'abstient d'évoquer les possibilités d'une représentation virtuelle de soi par le biais des programmes et des jeux de rôle où l'on "s'immerge" dans un univers fictif. L'internaute pénètre et vit dans un univers de discours interactifs, où à la limite, ce ne sont plus des personnages vivants qui s'expriment mais où le texte inter-agit avec d'autres textes.

Ce processus de décorporalisation du sujet, abolissant le sujet lui-même à la manière du structuralisme, est amplifié par l'autonomie de plus en plus grande des logiciels, qui deviennent (semi)intelligents, par rapport à l'utilisateur. Il en est ainsi en ce qui concerne la recherche automatisée : les webscrawlers, les courtiers virtuels, les bots gestionnaires de mailing list, les analyseurs automatiques de textes et d'images sont les premières étapes d'une autonomisation du cybermonde.

Avec beaucoup d'optimisme, P. Levy décrit la virtualité comme le lieu d'émergence d'un esprit collectif, trouvant pour le décrire des formules qui le mettent en proximité immédiate d'un Teilhard de Chardin. De même on pourrait évoquer à la suite de Hegel l'émergence, dans le net, de l'Esprit absolu, Savoir total, autoproductif, autonome, autoréférenciel , Logos pur. Mais si Hegel voyait dans l'Etat - structuration autonome, autoréférentielle, rationnelle, autopoiétique des rapports sociaux - la concrétisation de l'Esprit, du rationnel devenu réel, nous pourrions entrevoir l'émergence, en dehors de l'Etat mais au sein de la société civile, d'une autre forme de rationalité collective concrétisant historiquement la forme la plus avancée du destin collectif de l'humanité.

face à la submersion documentaire

documentologie du net

A la fin du siècle dernier, deux avocats bruxellois, Paul Otlet et Henri La Fontaine, nourrissent un dessein véritablement utopique : celui de rassembler en un lieu unique un répertoire bibliographique couvrant la totalité des ouvrages publiés dans le monde. Internet concrétise ce projet de bibliothèque universelle, non pas en concentrant en un lieu précis le savoir du monde, mais en diffusant partout l'information produite localement. Une représentation récurrente d'internet est celle d'une bibliothèque universelle qui donne accès au répertoire catalographique mondial et constitue le lieu de dépôt des connaissances nouvelles. C'est une bibliothèque vivante où chaque usager peut y déposer, à volonté, sa propre production, tandis que diverses institutions, ainsi que des associations et des usagers bénévoles, entreprennent de numériser et publier on line les textes tombés dans le domaine public. A terme, le cybermonde engendrerait un raz-de-marée documentaire capable de nous submerger.

Je voudrais ici cerner quelques caractéristiques d'internet vue sous l'angle de la recherche documentaire en rappelant la fonction propre du documentaliste dans la gestion et l'exploitation de l'information. Le documentaliste joue le rôle d'un intermédiaire structurant, c'est à dire qu'il constitue une interface entre une masse documentaire non structurée (ou structurée de manière trop complexe pour qu'elle puisse être utilisable par l'usager) et l'usager qui désire retrouver les documents pertinents répondant à des critères de recherche. Pour ce faire, l'usager formule en langage naturel, une question du type : dans quel document puis-je trouver l'information X, question que le documentaliste (ou l'usager face à l'ordinateur par exemple) reformule sous forme de requête établie sur la base de mots-clés correspondant aux descripteurs indexant le document, éventuellement combinés selon la logique booléenne.

Cette masse documentaire peut être organisée selon deux principes : la classification systématique et l'indexation lexicale. Cette dernière consiste à associer à chaque document un indice, un ou des mots clés choisis parmi les termes récurrents et significatifs se trouvant dans le texte. Etablie à partir des documents eux-mêmes, elle permet au chercheur de retrouver les documents qui contiennent ces descripteurs. On ne reviendra pas ici sur les problèmes lexicographiques que présentent l'indexation, aboutissant à la nécessité d'établir des thésaurus normalisés.

Face à l'internet, l'utilisateur se trouve face à des problèmes inédits : en croissance rapide, la masse documentaire se présente de manière chaotique : les documents sont presque toujours évolutifs, des sites www s'accroissent, se construisent, établissent des liens avec d'autres, tandis que d'autres disparaissent ou changent d'adresse. D'autre part, aucun organisme central coordonne ou effectue les indexations et les classements le plus souvent assurée par l'auteur ou éventuellement par des logiciels d'indexation automatique.

Malgré tout, il y a moyen de s'y retrouver car on a développé les logiciels, les "moteurs de recherche" permettant d'indexer et de retrouver les documents indexés. De nombreux moteurs parcourent l'ensemble des textes pour en répérer les termes récurrents, préférenciellement dans les titres ou dans la méta-description du document donnée en "head zone". Mais ici, l'utilisateur se trouve face à un autre problème qui est celui de l'abondance et de la diversité de ces moteurs dont le nombre approche le millier (neuf cents environ). Des "métamoteurs" mettent en branle plusieurs moteurs en exploitant au mieux leurs caractéristiques propres pour proposer des réponses par classement de pertinence. A terme la recherche peut être automatisée, confiant à un gestionnaire le soin de repérer off line les documents répondant à un profil documentaire et de préparer un document secondaire, une page web résumant les documents retrouvés.

On voit ici l'importance que prend, dans ce travail, les techniques dérivées de l'intelligence artificielle, et liées au problème de la compréhension du langage naturel, en vue d'une indexation automatique. Jusqu'à présent, la "pollution informationnelle" n'est pas totalement évitée : un moteur très performant, retrouvera tout aussi bien des interventions ponctuelles dans un groupe de discussion que des documents web à haute valeur informative. Un recherche portant sur un auteur par exemple pourra donner tout aussi bien une bibliographie de cet auteur, une étude critique, un simple intitulé de cours relatif à cet auteur, une page publicitaire le citant etc...

Le travail classique du documentaliste, à savoir traduire en langage documentaire la requête de l'usager, interroger la base de donnée, répérer les documents pertinents et éliminer les autres, les hiérarchiser et produire éventuellement des abstracts ou un état de la question peut être pris en charge par des logiciels de recherche automatique. Ces courtiers en information (knowledge brokers) combinant la recherche automatique et l'analyse de contenu des textes permettent la mise en place de système de veille documentaire capable de retrouver dans la mouvance du web les sites innovateurs dans un domaine précis.

recherche et traitement documentaire automatisé

La technologie de la recherche documentaire automatisée devient - on le comprend aisément - un enjeu économique de taille et la mise au point de ces logiciels de recherche permettra, à qui peut l'acquérir ou s'abonner à un service de veille de pénétrer dans un cybermonde taillé sur mesure. Pour le grand public, la tendance qui prédominera sera de substituer à l'offre informelle une programmation pré-déterminée en fonction du profil de l'utilisateur, profil défini sur la base de sondages ou des requêtes habituelles de l'usager. A l'internaute inter-actif et créateur fait place à l'internaute-consommateur, visitant superficiellement des sites attractifs, plaisant, distrayant et surtout conçus comme support publicitaire. Au net informatif, lieu d'échange de savoir ou vitrine d'institutions publiques et culturelles, se substitue le net marchand, où l'entreprise prend la part de lion, infléchissant, en fonction d'impératifs de rentabilité, une politique de communication autant soucieuse d'image de marque que d'information solide. Face à ce devenir, les utilisateurs de base revendiquent un "web indépendant" mettant l'accent sur les potentialités créatrices de l'autoédition.

En déléguant les taches d'impression à l'utilisateur final, la technologie d'internet réduit considérablement le coût de l'édition et de diffusion. Un foisonnement d'auteurs, de groupes, de cercles d'idées ou de loisirs créent des sites parfois très élaborés, mais sans aucun contrôle de légitimation des données ou du contenu. Contrairement à l'édition papier, où le texte est évalué par un comité de lecture, un directeur de publication, ou les referees (dans l'édition scientifique), le cyber-auteur livré à lui-même. peut s'autoriser et éventuellement s'autoinstituer comme producteur d'un savoir fondé en soi.

De sorte que l'usager moyen se trouve face à des informations de valeur et de statut divers et pourrait ainsi sur-créditer des sites qui, tout en présentant les indices formels de scientificité, véhiculent des données incertaines, voire délirantes.(note 10)

Toute recherche documentaire doit nécessairement passer par une évaluation qualitative du document considéré dans le contexte institutionnel de sa production. L'usage documentaire du web présente à cet égard une difficulté nouvelle, en raison de la très grande diversité des sites en ce qui concerne leur statut, et le formateur internet travaillant en milieu pédagogique devra se départir, sans doute, du devoir de réserve qui incombe généralement au documentaliste lorsqu'il met à disposition de l'usager les références ou les documents demandés. En effet, un travail critique doit s'accomplir, travail qui est pas ou peu assumé par la presse, générale ou spécialisée, encore trop obnibulée par la nouveauté du medium.

En premier lieu, il convient de rappeler le cadre juridique de l'édition virtuelle qui obéit, mutadis mutandi, aux règles générales de l'édition et du droit de la presse, aussi bien en ce qui concerne la propriété intellectuelle (droit d'auteur) que ce qui est convenu d'appeler les "délits de presse" (incitation à la violence, au crime, à la haine raciale, diffamation...).

Classiquement le droit pénal relatif aux délits de presse est régi par le principe de la responsabilité en cascade, exception faite à la règle générale de la responsabilité collective des auteurs et co-auteurs. Ainsi si l'auteur est connu, l'éditeur, le diffuseur se voit dégagé de toute responsabilité, mais ces derniers - successivement éditeur et diffuseurs - peuvent être poursuivis si l'auteur est inconnu. Une publication imprimée doit légalement comporter le nom d'un éditeur (civilement) responsable et, en France, d'un imprimeur... une telle règle devrait être appliquée dans l'édition numérique : un éditeur responsable, comportant une adresse réelle, devrait être mentionné et en tout cas, la présence d'une telle mention est un critère important de validation du document. Une grille d'analyse et de validation du document devrait être établie, cherchant à définir l'identité sociale de l'auteur du document, ses sources et le statut du document.

Internet est encore un médium expérimental, qui cherche ses propres formes qui seront totalement novatrices puisque le web permet une édition multimédia. Il y a encore tout un travail de recherche et de conceptualisation qui doit être accompli à propos d'un outil surinvesti à la fois par le secteur marchand et par le secteur institutionnel comme source de publicité ou de prestige. D'autre part, il règne encore une certaine imprécision quant aux codes sémiotiques permettant d'identifier le statut - scientifique, artistique, administratif, institutionnel, littéraire - d'un document du web, permettant ainsi de le valider sociologiquement et de le contextualiser. Ce travail préalable à l'analyse textuelle, permettra de situer le document dans son environnement sociologique et culturel, de le hiérarchiser au sein du matériel récolté.

la transparence aveuglante du net

le net est-il un espace communicationnel illimité ?

Internet autorise une forme de communication écrite quasi immédiate, en temps réel (chatting) ou en temps différé (forums de discussion ou mailings lists). Ces services sont particulièrement prisés et créent une réelle communauté d'utilisateurs possédant sa sociologie propre.

les forums de usenet permettent une diffusion interactive de nouvelles, de messages à laquelle chaque abonné peut réagir par le même canal. Des groupes se forment selon les centres d'intérêt, les fils de discussion s'ouvrent et se ramifient au gré des répliques. La diffusion semble proche du temps réel, et, de fait, si la transmission n'est pas interrompue, le serveur reçoit instantanément les messages. Dans la mesure où la diffusion est planétaire, les messages transitent par divers noeuds, serveurs ou relais qui gèrent les news selon leurs impératifs propre, laissant parfois un délai s'écouler entre la réception et la transmission, ou vidant périodiquement leur répertoire des messages obsolètes qui l'encombrent... comme les critères de gestion ne sont pas unifiés, il arrive fréquemment que des irrégularités se manifestent dans la diffusion et la publication des messages : des répliques apparaissent avant le message qui les ont suscités et, parfois, des messages n'apparaissent pas sur certains serveurs, ce qui alimente la rumeur (infondée) d'une censure au sein de usenet. Les interventions sont ouvertes à tous, et totalement libres, exceptés dans les groupes modérés où un animateur filtre les messages non pertinents. Les seules règles existantes, qui sont plus consensuelles que répressives, résident dans le respect de la netiquette : refus des envois multiples, des "cross postages" (envois simultanés sur plusieurs groupes), respect de la vie privée (refus de publier un mail privé, par ex.), réservation des envois de fichiers binaires (images, logiciels) à des groupes spécifiques...

La souplesse du fonctionnement de ces groupes donne l'image d'un espace de communication quasi parfaite : la transparence est totale étant donné qu'aucun pouvoir, autre que celui de la persuasion, ne peut s'exercer sur les intervenants. D'autre part, les interventions sont, en principe, dégagées des enjeux économiques : chacun est censé participer à titre individuel et la publicité est - en principe - limitée sur usenet. Enfin, aucune censure, étatique ou autre, ne s'exerce sur les news-groupes. Sept à huit mille groupes "internationaux" fonctionnent régulièrement, à ce chiffre impressionnant, il faut ajouter les groupes nationaux ou locaux. Certains fournisseurs d'accès offrent plus de 10.000 groupes. Enfin, des réseaux et des groupes transitoires se forment, en fonction des événements et de demandes du public. La constitution d'un groupe suit une procédure de débat préalable et de vote, procédure efficace, bien structurée et acceptée par l'ensemble des usagers d'internet.

Ainsi usenet se présente comme un "lieu" d'information et de débat contradictoire, géré démocratiquement, structuré de manière évolutive, anarchique quant à son mode de fonctionnement, et largement ouvert tout en étant protégé des contraintes économiques et institutionnelles : ces caractéristiques pourraient faire croire que usenet concrétise, pour la première fois dans l'histoire, l'idée de Habermas, celle d'espace public étendu à l'échelle planétaire.

La réalité est plus prosaïque. La cyber-communauté humaine s'est fragmentée en d'innombrables groupes spécialisés et au sein de ces groupes, les échanges réels sont de qualité variable. Parfois très riches, ils se réduisent souvent à des polémiques (les flames) impliquant un nombre restreint d'individus.

Lorsqu'on observe la dynamique d'un groupe d'intérêt général, comme fr.soc.divers, soc.culture.belgium, ou fr.soc.politique on peut aisément déceler les zones de tension qui reflètent, probablement, les clivages idéologiques prédominants et les thèmes générateurs de flames - enchainement de polémiques - relèvent généralement d'une rupture du consensus : l'immigration, la dépénalisation de l'avortement, le racisme, l'histoire de la 2me guerre mondiale alimentent, sur les groupes français, des polémiques récurrentes, nourries semble-t-il d'interventions concertées issues de la droite extrême. Par ailleurs, des liens de connivence s'installent parfois entre intervenants, de sorte que des fils de discussion se rapprochent progressivement du private-joke. Le suivi d'un ou de plusieurs groupes de discussion prend du temps, et l'on peut croire que nombre d'internautes y consacrent une bonne partie de leurs loisirs. En fait, le nombre de participants est relativement restreint : la discussion se nourrit d'elle-même et pour elle-même, car, en raison de la relative marginalité de usenet, les enjeux réels - en dehors du net - de ces groupes restent modestes, exception faite pour des forums spécialisés à orientation professionnelle.

Une distorsion se dessine donc entre l'image que les internautes se donnent d'eux-mêmes et du net et la réalité sociologique d'un cybermonde se réduit à la dimension d'une multitude de clubs de loisirs et cafés de commerce... sans le café, mais pas nécessairement sans le commerce. Sans doute pourrait-on espérer de l'accroissement du nombre de connectés une élargissement de cet espace communicationnel si les effets de saturation n'obligeaient pas à plus de réalisme. En effet, la pléthore de messages engendre un bruit de fond et suscite le désintéressement. D'autre part, l'absence d'enjeux réels, économiques ou politiques, prédispose à l'improductivité des discussions creuses qui, le plus souvent, délaissent l'essentiel. Enfin, les groupes de usenet se prêtent mal à une communication publicitaire, souvent mal ressentie par les usagers, de sorte que le web, plus séduisant, fait l'objet des investissements économiques. Ainsi les fournisseurs d'acces, qui utilisent l'offre usenet (et en particulier un usenet non censuré) comme argument d'appel, se voient obligés, dans leur gestion, de tenir compte du prestige accru du web et des enjeux économiques qu'il représente. Usenet risque donc d'être délaissé en faveur d'un web plus rentable, pour le publiciste. La commercialisation de terminaux permettant la visualisation du web sur la télévision répond à cette optique : ces appareils ne permettent pas, en raison de l'absence de clavier, une interactivité sinon celle permise par l'usage de la souris, c'est à dire un simple surfing de site en site.

Ainsi nous devons corriger l'image du net comme un lieu de communication illimitée, un "espace habermassien" parfait. La transparence même du net, son interactivité comme son ouverture, engendre des effets paradoxaux résultant à la fois de la saturation du réseau et de l'émiettement des centres d'intérêts : le public rassemblé dans l'agora virtuel n'est plus une masse unifiée, celle des meeting et des rassemblements de rue, masse manipulable par des idéologues totalitaires. Il n'est pas non plus une population sérialisée en individus isolés : la communication est réelle, mais elle s'opère par segmentation selon des centres d'intérêts particuliers, ce qui, en fin de compte, renforce la subjectivité et la clôture sur soi. Paradoxalement, le net s'opacifie laissant libre cours à un relativisme juxtaposant le désirable et l'indésirable, le tolérable et l'intolérable dans un espace médiatique d'où tout jugement de valeur est réduit à la pure subjectivité du "j'aime ou je déteste". C'est face à cet horizon an-archique que nous devons ici penser les conditions d'une pratique citoyenne de l'internet.

démocratie virtuelle et anarchie économique

Dans le FAQ de présentation de usenet, l'auteur prend soit de spécifier que usenet ne peut en rien être assimilé à une démocratie ni à une "quelconque -cratie"... comme l'ensemble du net, la structure est a-centrée, et virtuellement anarchique. De là à préciser que l'idéologie anarchiste imprègne le réseau, il y a un pas que nous franchirons avec prudence. Si une liberté d'opinion quasi totale règne chez les utilisateurs d'internet tandis que les cadres du réseau, la dominante est plutot libérale, au sens américain du terme, et parfois libertarien : laisser circuler, laisser faire, tel semble être la divise maitresse des producteurs, distributeurs, marchands, consommateurs d'information. La ligne de partage idéologique étant plutôt sur le caractère public (et gratuit) des informations diffusées sur le net, ou le caractère privé des données considérées comme une marchandise, parmi d'autres.

Le cybermonde donne ainsi l'illusion d'une anarchie économique et politique, laissant ainsi libre cours à l'initiative et à la compétence individuelles sans que puissent s'exercer les contraintes sociales imposées dans le "monde réel". Cependant, la logique du cybermonde répond à des rapports transactionnels qui se situent aussi bien sur le plan économique que sur le plan idéologique, reflétant les tensions idéologiques et économiques de la société globale.

Trois logiques se confrontent dans l'espace du net : la première est celle d'une absence de censure, de liberté et de transparence de la communication. Autre logique, celle de la privatisation, que ce soit du respect de la vie privée, de la confidentialité des données ou de l'exigence du respect des droits intellectuels et commerciaux sur les marques, les produits, les productions intellectuelles (note11). Troisième logique, celle du droit, qui vise à une régulation du fonctionnement du net, à un controle des activités et à une répression des abus de la liberté d'expression. De prime abord, on pourrait dire que ces logiques s'opposent et déterminent une confrontation idéologique dans l'espace du net. Pourtant les frontières ne sont pas si nettes : les FAI s'insèrent nettement dans une logique marchande, dégageant toute responsabilité vis à vis des pouvoirs publics quant aux contrôle du contenu des informations qu'ils transmettent. La liberté d'expression (y compris en matière pornographique) a dans cette une signification plus marchande qu'éthique. Cependant, la pléthore de connections "chaudes" sature les lignes et induisent une perte de rentabilité à l'égard d'autres fonctions du net : échanges techniques, scientifiques ou échanges publicitaires et commerciaux. L'Etat quant à lui entend protéger et donner un cadre légal à la fonction économique du net, mais son intérêt réside aussi dans la constitution d'un espace démocratique et dans l'efficacité de ses fonctions "intellectuelles" : l'ouverture et l'accessibilité au réseau se conjugue avec la privatisation et le contrôle. Si les usagers craignent l'exercice d'une autorité externe, un contrôle étatique autant que la domination marchande, ils préconisent, à travers de multiples associations d'utilisateurs, une autorégulation, préférant jouer la carte du consumérisme (pression des usagers sur les fournisseurs et les serveurs) plutôt que celle de la législation.

Il faut rendre compte de la convergence entre la dérégulation économique préconisée par les néolibéraux et l'émergence planétaire des technologies de l'information. La dérégulation brise le monopole des services publics de télécommunication permettant aux entreprises d'accéder à des services plus concurrenciels et à profiter des avancées technologiques américaines ou des asiatiques. Permettant une interaction positive entre des secteurs jusqu'alors cloisonnés, industrie informatique et services publics de télécommunication, elle favorise la convergence technologique (comme la mise en place du réseau commuté) nécessaire à l'explosion de la société communicationnelle. Cependant, les mécanismes concurrentiels entrainent une concentration économique au profit de quelques oligopoles, capables de maitriser à la fois la production technique, la distribution des produits et la diffusion de l'information, adoptant par ailleurs une stratégie de contrainte technologique enfermant les consommateurs dans une situation de dépendance à l'égard de normes techniques (note 12) ou de logiciels dont la performance n'est pas inégalée. Par contre, l'ouverture du réseau, et la mentalité pionnière des informaticiens, a encouragé les échanges de graticiels, d'information et d'outils techniques, et la mise au point d'alternatives techniquement crédibles aux produits marchands, de sorte que la tentation monopolistique se trouve contrée par le dynamisme propre du réseau. Implanté dans les milieux universitaires, l'internet est l'outil d'une communauté scientifique pour qui : " par nature, les inventions ne peuvent pas être sujettes à la propriété" (note 13), comme disait Thomas Jefferson.

Pour P. Queau,

"La notion de " propriété intellectuelle ", relativement récente, n'a été acceptée par l'Etat que pour le bénéfice de l'intérêt général. En permettant aux inventeurs de déposer la description de leur invention en échange d'une reconnaissance officielle de propriété, on pensait ainsi s'assurer qu'elle ne disparaîtrait pas avec son inventeur, mais que sa mémoire en serait préservée pour le bénéfice de tous. "(note 14)
Cette conception libérale de la propriété intellectuelle s'écarte de la raison économique, qui voit dans la privatisation de l'information le moyen d'utiliser celle-ci comme une marchandise. Dans les faits, l'espace public des données pourrait se réduire comme une peau de chagrin dans la mesure où la recherche fondamentale est étroitement liée, par le biais de financement comme de l'organisation elle-même, aux intérêts privés. Ainsi que le note Queau, le secteur marchand cherche à contrôler non seulement la transmission de documents concrets soumis à propriété intellectuelle mais à considérer comme expression matérielle, donc comme bien marchand, l'idée même qui sous-tend telle ou telle réalisation :

La stratégie employée consiste à élargir toujours plus le champ du protégeable et du privatisable, qualitativement et quantitativement. Quantitativement : on cherche à augmenter la part du domaine privé (en étendue, en durée) et à diminuer la part dévolue au " domaine public ". Qualitativement : on cherche à brouiller la distinction entre " idée " (purement immatérielle) et " expression originale " (matérielle), pour étendre le sens de cette dernière notion. La notion d'expression matérielle d'une idée, assez claire et limitée lorsqu'elle prend la forme d'un livre, d'un dépôt de brevet ou d'un objet concret, perd de son acuité dans le méta-monde du cyberespace. Par exemple, comment faire le départ de l'idée et de son expression dans les divers niveaux d'écriture d'un logiciel, comme son code source, sa conception algorithmique, ou sa "personnalité" (flavor, look and feel, friendliness) ? Les problèmes qui se posaient déjà à l'industrie informatique (exemple : le procès Apple contre Microsoft concernant l'originalité du concept de " corbeille ") se ramifient et s'amplifient désormais dans le cadre de la Toile (World Wide Web), immense machine à circulation d'idées et d'images, de programmes et de textes.

(note 15)

Face à la dérégulation économique comme face au relativisme postmoderne qui caractérise la cyberculture, il convient peut-être de réinstaurer la notion d'intérêt général, qu'une instance neutre, internationale, indépendante des instances politiques et des acteurs économiques, pourrait assumer. Rousseau voyait dans le contrat social la forme idéale d'application de cette volonté générale qui permettait à tout un chacun d'assurer sa liberté et sa sécurité dans le cadre d'une relation réciproque d'aliénation de son propre pouvoir au profit d'un Etat de droit dont le gouvernement est assuré par des instances élues. Ce contrat social, de nature démocratique, implique cependant qu'une distance existe entre la volonté subjective de chaque électeur et la volonté générale incarnée par la Loi. Celle-ci brime toujours, d'une certaine manière, le désir individuel. Ainsi l'intérêt particulier se voit confronté à l'intérêt général, dont l'expression concrète résulte globalement d'interactions, de négociations, de confrontations ou de compromis au sein d'instances dont la légitimité trouve sa source dans le processus électoral de délégation du pouvoir populaire.

Ainsi donc l'Etat est légitimement à même de réguler, d'une manière ou de l'autre, les tensions existantes autour du cybermonde. Cependant, l'internet a une dimension internationale, ce qui remet en cause une des lignes de force de l'exercice du droit, la territorialité de son champ d'application. Des accords internationaux peuvent, il est vrai, pallier à cette difficulté, mais cette dernière ressurgit lorsqu'il s'agit d'agir concrètement sur le réseau. Ainsi tel ouvrage retiré de la vente à la suite d'une plainte justifiée, en France se retrouve on line sur un site miroir situé là où cette décision judiciaire n'est pas applicable. La transnationalité de l'exercice du droit devient pour ainsi dire un impératif si l'on veut contrôler à la fois les dérives marchandes du net et les abus de la liberté d'expression. Cependant, diverses raisons, et non seulement des raisons économiques, peuvent être mises en avant pour dissuader l'Etat, ou les Etats, des velléités de censure : le coût technique et économique des contrôles en est un, la nécessité de sauvegarder le dynamisme créateur du net, la difficulté technique de mettre au point des logiciels de filtrage et d'assurer une sélectivité sans dérive antidémocratique, l'affirmation de l'autonomie des usagers et de leur sens des responsabilités sont d'autres arguments avancés par les adversaires de la censure.

internet et enseignement

pédagogie du net

L'approche pédagogique de l'internet peut être développée sur les plans de l'exploitation documentaire et de l'usage communicationnel. En nous limitant à la question de l'apprentissage et usage en milieu scolaire (du niveau moyen) de l'internet et sans tenir compte de l'enseignement à distance, nous pouvons cerner l'intérêt pédagogique d'une participation active dans l'internet.

Si nous tenons compte des conditions favorables à une exploitation productive du net, sur le plan documentaire, le pédagogue mettra sans aucun doute l'accent sur la maitrise technique, et la compréhension des méthodes de recherche. Il gardera une attitude critique à l'égard de la documentation offerte, se départissant de la neutralité du documentaliste pour assurer avec lucidité sa fonction de tranmission culturelle, en imposant, par la sélectivité critique des ressources, hiérarchisées en fonction de leur pertinence et de leur validité, la verticalité effacée par la dimension communicationnelle du net.

Cette dernière sera naturellement exploitée dans la mesure où l'élève acquiert, dans le net, un statut d'auteur. La création d'un site web ne peut cependant se cantonner à une publication on line de textes, plus ou moins mis en pages et illustrées. L'intérêt de l'hypertexte réside dans la structuration non linéaire du document : la conception même s'en ressent et l'on pourra, en fonction de ce que l'on veut exprimer, adopter une structure hiérarchique, circulaire, ou en réseau, ouverte ou non vers d'autres sites. Ce qui nécessite une réflexion logique - comment structurer un document hypertexte - qui, à la limite, peut faire appel à des notions de topologie et une réflexion esthétique et sémiologique d'autant plus indispensable que le créateur de site web avance sur un terrain encore peu balisé par ses codes propres.

Le web traverse une évolution propre : dans un premier temps, la structure et la présentation des pages web est calquée sur le livre et le magazine. Ces derniers, d'ailleurs, adoptent actuellement, par retour d'effet, une mise en page inspirée du web. Mais d'autres structures sont possibles : la constitution d'un site circulaire, autoréférentiel, fermé, peut fort bien convenir à un discours philosophique. Une structure anarchique et réticulaire permettra des expériences esthétiques (artistiques) novatrices, brisant la narrativité linéaire pour adopter une approche plurielle, éminemment subjective où le "lecteur" est, enfin, maître du récit. A l'avant-garde artistique, des sites sont construits collectivement en permettant une interactivité où le spectateur devient lui-même créateur ou producteur du message : il en est ainsi d'un opéra composé en partie on line par des visiteurs et excécuté simultanément sur scène.

Sans laisser libre court à l'imaginaire technolâtre, nous devons malgré la réserve interrogative que nous pourrions éprouver, envisager avec J. de Rosnay ou Negroponte l'émergence d'une culture associant étroitement l'homme et ses outils électroniques, incorporant, dans les projets extropians (note 16) les plus audacieux, l'outil à l'organisme dont il est l'extension. Tôt ou tard, ces outils modifieront radicalement notre manière de communiquer autant que notre vision du monde et imposeront des formes inédites de sociabilité et de créativité.

Il est pratiquement superflu d'énumérer les fonctions pédagogiques de la création/gestion d'un site web : raisonnement logique dans la structuration du site, maitrise du langage dans la rédaction des textes, sens esthétique dans la présentation sur écran, et le choix des illustrations, interaction possible avec l'éducation musicale, et apprentissage du travail collectif dans une structure de production valorisante, avec comme perspective, une familiarisation avec une technique communicationnelle prisée par les employeurs... On aperçoit d'emblée que la pédagogie du net transgresse les frontières disciplinaires et qu'elle ne peut se réduire à une simple formation technique.

internet à l'école... aliénation ou émancipation ?

Dans un article du monde diplomatique, consacré à l'utilisation marchande du cyberspace, D. Schiller évoquait l'offre de la part d'AT&T de favoriser l'accès à Internet des écoles élémentaires et secondaires des Etats-Unis. Elle représentait, pour cette société, l'occasion idéale "de faire des affaires avec les écoles et de montrer les nouveaux produits aux parents" (note 17). Par ailleurs, les publicistes voient dans le net un enjeu économique de première importance : Schiller cite Edwin Artzt, président du principal annonceur du monde, Procter & Gamble,

« A nous de nous emparer à nouveau des réseaux électroniques et de forcer Internet à travailler dans notre intérêt (... ) Cela ne se fera pas aussi facilement qu'avec la radio et la télévision, où tout jouait en faveur de l'annonceur. Maintenant, nous nous heurtons à la concurrence. Elle ne viendra pas seulement des médias traditionnels sponsorisés par la publicité, mais aussi des programmes indépendants spectacles, loisirs, informations qui vont représenter une source de profit radicalement différente pour les prestataires de contenu. Le danger est réel. Car ces nouveaux fournisseurs de médias ont l'intention d'offrir aux consommateurs ce qu'ils désirent, au tarif que ces derniers voudront bien acquitter. Donc, si les prix des services prennent la place des revenus publicitaires, nous aurons là un grave problème.

Mais je ne pense pas que les choses se passeront ainsi. Si la profession procède comme elle l'a déjà fait, cette menace, réduite à néant, va devenir une formidable occasion de réaliser des bénéfices. Pensez à toutes ces nouvelles circonstances favorables. Nous pourrons utiliser l'interactivité pour faire participer le consommateur à nos publicités. (...) Si notre travail est bien fait, les gens seront vissés à leurs sièges, devant leurs ordinateurs, au moment de la pub. » (note 18)

La volontée affichée des publicistes est de faire du net ce qu'ils ont fait de la télévision privatisée : un lieu d'aliénation culturelle conçu à la mesure de l'audimat, en vue d'une rentabilité maximale des annonces, au détriment de la fonction de transmission culturelle et de la communication démocratique et scientifique. Il nous appartient de s'interroger dans quelle mesure la pédagogie du net, introduit en milieu scolaire, sera capable de contrer cette offensive.

Deux conditions devraient être remplies, et j'ose espérer que notre réflexion ainsi que les réflexions accomplies au sein de diverses institutions publiques, scientifiques ou académique conjointement avec des associations d'usagers indépendants y contribueront, pour que le net garde sa fonction émancipatrice et culturelle.

En premier lieu, il nous faut résister à la fascination technologique. La fonction du pédagogue ne peut se résumer à fournir un apprentissage technique de l'internet : la maitrise des logiciels et la compréhension du fonctionnement du net est certe nécessaire, mais elle ne suffit pas pour en permettre une appréhension critique. Un méta-savoir préalable s'avère donc indispensable à la pénétration dans le cybermonde : il consiste en un double volet, une compréhension documentologiste du net, permettant d'élaborer des stratégies pertinentes de recherche et de validation des documents, et une compréhension sociologique, voire politique, du cybermonde, qui permette de déceler les tensions et les fractures d'interêts qui traversent cet univers abusivement qualifié de virtuel.

Au-delà de cette compréhension critique de l'internet, dont les sources se situent d'ailleurs en dehors de l'idéologie communicationnelle générée par les concepteurs des réseaux d'information - elles se trouvent dans l'héritage philosophique dont nous disposons, depuis les sophistes jusqu'à Habermas, en passant par Kant, les Lumières, la théorie critique marxienne et postmarxienne, et sans négliger l'apport de la philosophie analytique et du langage - nous devons relever la nécessité d'agir, y compris dans l'institution scolaire comme acteur de l'internet et producteur de données.

L'institution scolaire appréhende le net comme la vitrine de ses activités, offrant au public les informations utiles et nécessaires la concernant, mais plus rares sont les écoles qui offrent aux élèves la possibilité d'agir, en éditeur responsable, dans le cybermonde, à travers un projet pédagogique interdisciplinaire où l'élève, comme créateur au sein du net, occupe la place centrale.

Si l'internet peut rester un outil d'émancipation, c'est dans la mesure où les internautes ne se contentent pas de répercuter, sans distanciation critique à l'égard du medium qu'ils utilisent, les lieux communs du consensus postmoderne. Un travail d'élucidation doit être accompli, articulant une approche externe du phénomène internet, mis en regard de la société globale, à une occupation interne du cybermonde dans une pratique d'intervention critique. Les deux approches se conjuguent - dialectiquement pour ainsi dire - dans une sociologie participante à laquelle sont conviés chercheurs et usagers de l'hyper-media du 21e siècle.

15 septembre 1997


notes

  1. L. Sfez, Critique de la communication, éd. Seuil, 1988.
  2. J. Habermas, Théorie de l'agir communicationnel, éd. Fayard, 1987. Morale et communication, éd. Cerf, 1986. De l'éthique de la discussion, éd. Cerf, 1992
  3. Différents services sont offerts sur internet : le courrier électronique et les groupes de discussion sont les plus utilisés. Les serveurs Gopher rassemblent une masse considérable d'informations stockées par les serveurs dans le monde entier et lisibles grâce à un logiciel client. A l'usage, le gopher s'avère assez austère, mais aussi fort rapide et efficace : l'utilisateur se déplace dans des fichiers organisés hiérarchiquement pour retrouver le document recherché, des moteurs de recherche permettent de rechercher les documents selon un mot-clé et de les regrouper dans une même fenêtre. Le web (www) permet la publication et la lecture de documents écrits, graphiques ou multimédias, liés entre eux par des liens hypertextuels, sans structure hiérarchique. La simplicité et la richesse du langage html en fait un instrument de communication visuelle et graphique particulièrement prisé par le grand public.
  4. Rosnay, Joël de -. Ce que va changer la révolution informationnelle, in Le Monde Diplomatique,août 1996 , page 19
  5. Breton, Philippe, La Tribu informatique, éd. Métaillé, 1990
  6. selon Schiller, D., Les marchands du cyberespace, in Le Monde Diplomatique, mai 1996 : " en 1995, la revue Fortune estimait que la moyenne globale de logiciels et données frauduleusement acquis représentait 49 % du total "
  7. voir les travaux de C. Shannon et W. Weaver
  8. Sfez, L. Critique de la communication, éd. du Seuil, 1988., p. 75
  9. Heidegger, M. , Essais et conférences, éd. Gallimard, 1980, (Tel), spécialement : La question de la technique.
  10. Ainsi une recherche sur le mot clé "mars" aboutit naturellement aux sites produits par la Nasa, les observatoires astronomiques, et les astronomes amateurs, mais on trouvera aussi, outre les spéculations astrologiques et la science-fiction, des documents traitant sous le mode pseudo-scientifique, de sculptures anthropomorphes sur le sol martien !
  11. Dans cette perspective on peut remarquer que la marchandisation d'internet réduit le caractère public du net en favorisant l'extension, dans le réseau, d'un espace communicationnel privé, l'intranet : "En janvier 1996, le « commercial » comprend plus du quart de tous les hôtes du réseau, surpassant largement le domaine de l'« éducatif » utilisé par les institutions universitaires. Mais, d'après des sources bien informées, il existe quatre fois plus de « réseaux cachés » connectés à Internet que de réseaux en connexion ouverte. Dans ce foisonnement, de nouveaux « intranets » (réseaux fermés qui connectent tous les ordinateurs d'une même aire entreprise, région, pays et auxquels ne peuvent avoir librement accès les usagers ordinaires d'Internet) se multiplient, et ce sont les entreprises privées qui se taillent la part du lion. Les « intranets » se sont emparés de la technologie d'Internet pour mettre au point un éventail de services privés dans l'entreprise et pour se brancher, de surcroît, sur le réseau des réseaux." Schiller, D, in le monde diplomatique, MAI 1996 - Pages 15 et 20
  12. voir le compte rendu des Ateliers internet, de l'Ecole Normale supérieure : http://elias.ens.fr/atelier/infos.html. "On remarquera, à la suite de Roberto Di Cosmo comment les fabriquants de logiciels arrivent à transformer sans cesse leurs formats de fichier et imposent par là l'achat de mises à jour de logiciels, ce qui d'une part génère une source permanente de profits (assimilable à un «impôt indirect» mondial à destination des USA, ce qui expliquerait pourquoi la loi anti-trust se s'applique pas) et d'autre part contribue à étouffer notre mémoire (pouvez-vous relire un document écrit sur une disquette il y a 10 ans?). Plus grave, on rencontre une démission politique quand par exemple, la Communauté Européenne accepte que ces formats, c'est-à-dire ces alphabets propriétaires qui se substituent aux alphabets «domaine public», bénéficient de la loi sur le copyright: le codage des mots ne nous appartient plus."
  13. Thomas Jefferson, cité par Queau, P. , Offensive insidieuse contre le droit du public à l'information, in LE MONDE DIPLOMATIQUE - février 1997 - Pages 26 et 27, texte disponible on line à http://www.monde-diplomatique.fr/md/1997/02/QUEAU/7750.html
  14. Queau, P. Offensive insidieuse contre le droit du public à l'information, in LE MONDE DIPLOMATIQUE - février 1997.
  15. Queau, P., ibid.
  16. Ce terme désigne des chercheurs ou des penseurs, souvent marginaux, qui préconisent l'extension des potentialités humaines par les technologies de pointe.
  17. Schiller, D. Les marchands à l'assaut du cyberspace, in Le Monde diplomatique, MAI 1996 - Pages 15 et 20, texte disponible on line à : http://www.monde-diplomatique.fr/md/1996/05/SCHILLER/2745.html
  18. un discours devant l'American Association of Advertising Agencies, 1993, cité par Schiller, D., article cité.
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