J'ai vu tous les films nuls dont vous parlez
Cette rubrique est dédiée à Christophe Lemaire (et donc à Robert Paimboeuf, et donc à, etc...) sans lequel nous (mon collaborateur et moi) aurions peut-être eu une cinéphilie peinarde, normale. Mais par sa faute, nous avons fait de notre vie une errance sans fin entre les bacs pouilleux des magasins de vidéo du 10eme arrondissement, ces endroits où l'on peut encore, après avoir contrecarré les bravades des  vigiles, trouver des horreurs sans nom que l'on pensait à jamais enfouies entre les pages d'un Ecran Fantastique ou d'un Starfix moisi au fond du passage Jouffroy. Que Lemaire sache que c'est lui qui a fait de nous ces monstres qui courbent l'échine sous les quolibets des vrais cinéphiles (ceux qui vont aux rétrospectives Dreyer), et sont obligés de planquer leurs cassettes quand ils reçoivent leurs beaux-parents.

J'AI VU TOUS LES FILMS NULS DONT VOUS PARLEZ (merci Christophe Lemaire)

Qu'on ne se méprenne pas avec ce titre accrocheur mais faux : je suis loin d'avoir vu tous les films nuls dont vous parlez. Mais si je ne m'étais pas ainsi vanté, vous auriez peut-être passé votre chemin avec défiance. La présente rubrique a pour objet de parler, de temps en temps, d'un nanar qui m'a particulièrement ravi (et parfois, ça sera pas moi mais mon collaborateur).
Le genre de prédilection est le fantastique. "Bien entendu le fantastique", serais-je tenté de dire : le fantastique est sans doute le genre qui produit les navets les plus ludiques ; loin de nous en revanche l'idée de brocarder le genre. Peut-être un jour, cependant, parlerons-nous du Diable Rose dans lequel Roger Carel joue un officier nazi.

Qu'on ne méprenne pas non plus sur nos intentions : il ne s'agit pas de dire du mal de tous ces films, mais de vous inciter à aller les voir. C'est cruel que de se moquer d'un nanar, autant que de plaisanter sur le compte d'un handicapé. Toutefois, la métaphore cesse ici : un handicapé est beaucoup moins amusant qu'un nanar.

Il ne s'agit pas dans cette colonne d'enfoncer les portes ouvertes comme l'ami Forestier, qui confond "nanar" avec "surfait" mais de vous mettre le nez dans les bacs moisis des bazars vidéos des grands boulevards et du 10eme arrondissement parisiens, de vous faire lever à quatre heures du matin pour aller reluquer la vitrine sordide d'un vidéo-club en faillite depuis les années 80.  Vous croyez qu'on s'y croit ? A ce niveau, vous verrez que le snobisme ne joue presque plus.

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Aujourd'hui : Les mutants de la Saint-Sylvestre
de Norman J. Warren

 

Un soir de décembre, j’ai compris que la trisomie ne touchait pas seulement les hommes, mais aussi les œuvres filmiques ; la sixième chaîne de télévision française venait de diffuser tardivement Les mutants de la Saint-Sylvestre, qui terrassa ma fatigue et ma raison. Comme il se doit, j’ai longtemps, et en vain, cherché à me renseigner sur ce film, jusqu’au jour où le désagréable mais compétent Norbert Moutier sortit la cassette de l’une de ses étagères déformées par le poids des films pornos qu’elles supportent. " Formidable ! Je le cherche depuis des années ! ", m’exclamai-je. " C’est vingt-cinq francs ", répondit-il. Le titre original, Bloody New Year, m’apparut finalement moins révélateur, en termes d’autritude, que sa traduction française : le mot " mutant " en de pareilles circonstances véhicule un indéfinissable concept, qui s’applique aussi bien aux personnages qu’à l’ensemble de l’équipe technique….

Les mutants de la Saint-Sylvestre se dérobe à toute analyse, et même à tout résumé digne de ce nom. Des jeunes gens, venus s’amuser dans une fête foraine, sont pris en chasse par un propriétaire de manège psychopathe et une horde de Hell’s Angels. Ils s’enfuient en montant dans un hors-bord qui les mène sur une île sauvage, qu’ils se mettent en devoir d’explorer. Ils parviennent à un hôtel de luxe désert, doté d’un personnel fantôme, et dans lequel d’étranges phénomènes se produisent (ex : Rudolph Valentino jaillit de l’écran alors que les héros sont dans une salle de projection, et étrangle l’un d’entre eux). Les poursuivants, tenaces, finissent par atteindre l’île à leur tour et d’abord victimes des mêmes événements bizarres, deviennent des sortes de morts-vivants implacables. Aucun des protagonistes, tour à tour zombifiés, étranglés, brûlés, décapités par un moteur de hors-bord, enterrés vivants, projetés dans le passé, ne sortira vivant de cette escapade.

Film de zombies ? Film de fantômes ? Film de monstres ? Dur de décider tant est cruelle l’absence totale d’unité des phénomènes constatés. Entre la premier élément surnaturel et le mot " fin ", toutefois,on aura eu droit à une explication pseudo-scientifique, visant à justifier le reste du film : dans les années 40, un avion lâcha une bombe expérimentale sur l’île, la plongeant dans une spirale temporelle. Cela explique en effet les fantômes. Cela explique moins le monstre-sac-poubelle qui se rue hors d’une table de nuit, ou encore l’attaque de zombies finale. Et à bien y réfléchir, je retire ce que je viens de dire : cela n’explique rien du tout. D’abord franchement bouffon, le film finit par se faire réellement angoissant, dès lors que l’on comprend que strictement tout peut arriver. L’absence de second degré se fait étouffante, tout comme dans Le zombie qui venait de l’espace, du même réalisateur, où, rappelons le, il n’y a aucun zombie. Les mutants de la Saint-Sylvestre tire parti – involontairement – d’avoir été filmé en plein jour, sous un soleil de plomb. De fait, il ressemble parfois à un film de vacances snuff, si tant est que ce que je viens d’écrire ait la moindre signification. Avec le recul, je pense qu’il s’agit de mon mauvais film préféré, parce qu’il est le seul qui, à force de médiocrité, fasse plonger le spectateur dans le domaine du merveilleux. On peut commencer par en rire, mais finalement, le film est vainqueur ; tout critère permettant d’évaluer ce qu’on a sous les yeux s’estompe et chaque image, même vue pour la première fois, ressemble à un souvenir. Bonté divine, je crois que j’adore ce film… J’espère seulement qu’il existe.

Janvier 1999

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Dans les profondeurs du triangle des bermudes