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Fatigue et attente
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Ce voyage m'a permis d'avoir un autre point de vue sur les questions qui m'intéressent, de faire progresser mes pensées, mais aussi de faire progresser une manière de voir (photographique). Mes recherches sont en fait basées sur des expériences personnelles et photographiques. Ces expériences sont liées à une manière de vivre, de vivre la fatigue, de vivre la fatigue de vivre. En changeant de continent, je m'attendais bien à trouver des différences dans la perception de la fatigue puisqu'il y a changement de culture. La fatigue est culturelle puisqu'elle paraît dépendre d'une société et du rythme de vie installé dans celle-ci. En occident, par exemple, le rythme est rapide. Il est même surhumain. Surhumain dans le sens où la vitesse de circulation est largement supérieure à la marche ou la course à pied humaine. La taille des habitations suit ce même développement. La maison de plein-pied, ou avec un étage se trouve dépassée par des ensembles immobiliers de dix étages. Ces changements de rapport de taille et de vitesse changent les autres variables qui y sont liées comme le temps, mais aussi créent des problèmes tels que la perte d'identité (dans la masse) et en même temps d' individualisation. Plus nous parcourons une distance en peu de temps plus nous nous permettons de faire de longues distances. |
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Nous passons une partie de plus en plus grande de la journée à nous déplacer. C'est une plage horaire réservée. Nous ne sommes bons à rien, mais surtout nous ne sommes bons à rien sans choix, ligotés par une action. On a trop codifié le temps on veut réglementer le temps. La lumière électrique nous a permis de travailler la nuit. Je veux ce rapport pour demain, et non je veux le rapport quand il sera fini. Impose une durée et non pas une qualité. Depuis l'industrialisation, le temps prime sur la qualité, le rendement. L'artisan est ouvrier et patron en même temps : équilibre entre la vitesse et la qualité. Dans l'industrie, il y a trois groupes de personnes distincts : l'employeur, les exécutants et le système commercial. Chacun pense pour son groupe, plus de compréhension entre les trois. Trois mondes séparés qui travaillent ensembles. Seul point commun : l'argent, mais pas dans les mêmes dimensions. La spécialisation entraîne une division entre les êtres humains, chacun tire de son côté. La société est faite pour harmoniser la vie en groupe mais certains impératifs financiers s'imposent. L'être humain n'est plus respecté, il est devenu un outil qui, du fait de l'augmentation des salaires et des charges, coûte cher, il faut donc en tirer le maximum. D'où la spécialisation, le travail à la chaîne où l'on va jusqu'à exploiter l'automatisme du geste. Travailler dans l'artisanat permet de voir ce que l'on fait, où on va. On va de la conception à la commercialisation de l'objet en passant par sa réalisation. Dans le travail à la chaîne, il n'y a qu'une tranche abstraite de réalisation et la conception d'ensemble disparaît. |
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La spécialisation devient privative. On est fatigué lorsqu'on n'est pas libre. En occident on ne pense qu'aux samedis soir, la société tient compte qu'il faut décompresser d'où création de rites et de fêtes. Ce n'est plus une semaine de fatigue qu'on a à récupérer maintenant mais une semaine de stress donc le dimanche n'est plus suffisant. Les sociétés essaient de compenser ces malaises dus aux contraintes en instaurant des règles de vie. D'où création de fêtes de soupape. A Bobo-Dioulasso il existe des danses de femmes où elles peuvent tout se permettre. Il s'agit d'une soirée de défoulement qui leur permet d'oublier et surtout d'accepter et de supporter les journées passées à s'occuper de la maison et des enfants. L'attente au Burkina ne semble pas être un fardeau. Une sorte de fatalisme plane sur leur tête et lorsqu'ils attendent, ils paraissent ne rien attendre. Comme s'ils n'avaient rien à attendre de la vie. Mais dans un esprit positif, optimiste. En France, c'est plutôt le contraire. Nous attendons mais nous pestons d'attendre. Nous pestons parce que nous pensons que nous avons mieux à faire ailleurs. Mieux que d'attendre à rien faire, parce que rien faire ça ne se fait pas. Et finalement, en quoi le fait de louper ou d'arriver en retard à un autre rendez-vous où d'ailleurs il est fort possible que l'on attende aussi, ou bien une émission de télévision, ou bien l'horaire du travail, ou bien le départ d'un train où on attendra le départ puis l'arrivée, est-il mieux que d'attendre paisiblement en sachant que de toute manière il faut attendre que ce soit ici ou ailleurs? |
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Cette philosophie de vivre semble d'ailleurs illustrée par des proverbes souvent cités : " Un homme pressé est toujours en retard", le temps en Afrique est fait pour les Africains. Cette philosophie de vivre, imprégnée d'un fatalisme optimiste est d'ailleurs bordée d'une implacable logique. Le temps en Afrique est fait pour les Africains,ce qui nous apparaît comme une évidence. Pourtant, quelques temps après mon arrivée, je commençais à en comprendre le sens. Il est vrai que le temps, ils le prennent, ils s'en emparent, ils en font ce qu'ils veulent. Il semble leur appartenir, ils l'ont dompté, alors qu'en occident nous semblons courir après. L'occidental est esclave du temps. C'est le temps qui commande au détriment de l'individu. (métro boulot dodo). Quel est l'origine de cet écart ? D'abord, le climat entraîne évidemment un rythme de vie différent. Mais il n'y a pas que cela. Par exemple, chez les enfants : les enfants ne sont pas conditionnés à un rythme artificiel s'ils ne vont pas à l'école, ce qui était fréquent en Afrique et le reste en brousse. Le travail de la femme est de s'occuper de la maison, des enfants, de piler le mil, etc. Des horaires de repas pourraient rythmer cette journée mais ces horaires ne paraissent pas fixes. En fait, on mange lorsqu'on est fatigué. Voilà une notion de la fatigue différente de chez nous. Nous mangeons à heure fixe même si nous n'avons pas faim. Nous vivons pour manger alors qu'en Afrique il est clair qu'on mange pour vivre. Par conséquent, ils ne petit-déjeunent pas. Ils sont d'ailleurs étonnés lorsqu'on leur dit que nous prenons le petit déjeuner, car nous mangeons pour rien, puisque nous ne sommes pas encore fatigués. Cette fatigue du matin est lisible sur leur visage (surtout chez les enfants) et lorsqu'ils mangent, ils semblent vraiment renaître. |