CADENCES CREOLES - HAITI / FONDATION 30 SEPTEMBRE
Itinéraires Caraïbes

Visage d'Haïti en q^uête de justice

29 et 30 septembre à Port-au-Prince
Commémoration du coup d'Etat de 1991

Mercredi 29 Septembre, 11 heures 30 - Place des Martyrs, Port-au-Prince, Haïti, W.I.

Un an après, ils sont toujours là. Des femmes, des hommes, quelques enfants qui tournent, imperturbablement, sur le terre-plein autour du monument à la mémoire des victimes du Coup d'Etat du Trente Septembre 1991. Et il ne suffit pas de dire qu'ils sont toujours là un an plus tard. Ces gens, marqués dans leur chair par la brutalité de la répression ou parents de victimes, sont venus chaque mercredi, de onze heures à douze heures, depuis Octobre 1997. Chaque mercredi, quelle que soit la force de la pluie, quelle que soit l'ardeur du soleil qui, réfléchi sur le béton, devient, à l'approche de midi, presque aveuglant.
Semaine après semaine, le centième mercredi se rapproche. Quelques uns se sont découragés en cours de route mais, à l'exemple des Mères de la Place de Mai venues d'Argentine en Août 1998 pour apporter leur soutien, ces femmes et ces hommes savent qu'ils s'inscrivent dans la durée. Il est certain que, depuis les fenêtres du Palais National, à quelques centaines de mètres de là, on peut les voir. Et ils comptent bien manifester ainsi jusqu'à ce que justice leur soit rendue.

Manifestation de la Fondation 30 Septembre

La manifestation de la Fondation 30 Septembre,
tous les mercredis sur la Place des Martyrs

Au soir du 29 Septembre 1991, dans les heures suivant le Coup d'Etat du Général Raoul Cédras, les partisans du Président Aristide s'étaient rendus en masse aux abords du Palais National, ou autour de sa résidence privée de Tabarre, pensant pouvoir empêcher le coup de force par leur mobilisation, comme ils avaient empêché la tentative de Roger Lafontant, fin 1990. La riposte des Forces Armées, planifiée, fut terrible. Des commandos embusqués firent un véritable carnage dans les rangs des manifestants désarmés, initiant un régime de terreur qui devait durer trois ans et faire entre 3 et 5 000 victimes.
Huit ans après le Coup d'Etat, cinq ans après le retour à l'ordre constitutionnel, l'impunité dont bénéficient aujourd'hui les bourreaux qui ont sévi pendant les trois années du régime de facto laisse aux victimes comme un goût amer. Songer que, pour les milliers de cas de violation des Droits Humains documentés tant par le système judiciaire haïtien, par les organisations civiles que par les institutions internationales, un seul procès s'est conclu par la condamnation d'un tortionnaire, l'an dernier, dans la ville des Cayes, au sud du pays.

Tout autour du monument dédié aux victimes, la Fondation Trente Septembre, qui regroupe plusieurs organisations de victimes du Coup d'Etat, a mis en place une exposition de photos présentant les tortionnaires, leurs victimes aux visages tuméfiés, les cadavres lâchés en pleine rue, les moments de violence qu'a connu Port-au-Prince.
Sur les clichés de militaires ou de miliciens du FRAPH («Front Révolutionnaire pour l'Avancement et le Progrès d'Haïti», une des principales organisations pro-putschistes), les visages, banals, les poses, qui se veulent martiales ou menaçantes, n'ont rien de très impressionnant et n'évoquent guère la terreur qu'ils ont fait régner pendant ces trois années de plomb. L'étranger en serait presque réduit à faire appel à son imagination, s'il n'y avait les témoignages de ceux qui ont perdu un bras, une jambe ou leur visage, de ceux dont le père, la sœur, le compagnon ont disparu dans une de ces nuits de violence aveugle.
Les photos des victimes sont de celles que l'on expose sur les étagères, dans les intérieurs modestes mais coquets des quartiers populaires de Port-au-Prince. Des personnes jeunes souriantes, vêtues de leurs meilleurs habits, posant devant un décor en trompe-l'œil. Ce sont (c'étaient) des animateurs sociaux, des moniteurs d'alphabétisation, des militants qui, dans leur quartier, s'étaient engagés « pou bagay yo chanje pou tout bon vre » (pour que les choses changent pour de bon). Ce sont ces gens, à la fois volontaires et vulnérables, que la répression du Général Cédras a ciblés en priorité, même si des personnalités comme Guy Malary, Ministre de la Justice, les frères Georges et Antoine Izméry, hommes d'affaires d'origine syrienne, partisans d'Aristide, ou encore le Révérend Père Jean-Marie Vincent, sont également tombés sous les balles.

Manifestation de la Fondation 30 Septembre

Quelques exemples des panneaux des manifestants :
"5000 morts ne sont pas 5000 chiens";
"Mettons fin à la violence pour que la Paix danse"...

Ce que montrent ces quelques photos, mieux que les analyses des politologues, c'est que la répression des années 1991-1994 a été une tentative délibérée d'assassinat de l'idéal démocratique haïtien, un effort désespéré et infiniment brutal pour tenter de remettre au pas toute une fraction de la population qui accédait à l'espace politique en demandant plus d'équité, une amélioration de ses conditions de vie et de nouvelles perspectives. « Tout moun se moun », « Aba lavi chè », « Yon lavi moyò » (Chaque personne est une personne, A bas la vie chère, Une vie meilleure)... Ces slogans n'ont jamais été la propriété d'aucun parti. Ils exprimaient, et expriment encore, l'espoir du peuple haïtien de vivre mieux dans un pays qui, malgré des problèmes qui peuvent paraître insondables, surprend, au détour d'un regard, d'un paysage ou d'une musique, par sa beauté indiscutable.

Ce mercredi, malgré le soleil implacable, la foule est compacte qui contemple et commente les photos exposées. Les vêtements défraîchis et dépareillés côtoient quelques tenues élégantes et, le temps d'une commémoration, les barrières sociales s'estompent. Les marchands de jus, de bananes frites, de chapeaux, sont venus glaner quelques clients. La vie continue parce qu'elle doit continuer, combat quotidien pour assurer le repas familial, mais elle ne saurait exclure la mémoire.

M. Lovinsky PIERRE-ANTOINE

M. Lovinsky PIERRE-ANTOINE, Président du Comité Exécutif de la Fondation 30 Septembre

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- Copyright Novembre 1999 - Alfred LARGANGE, CADENCES CREOLES