SEJOUR
ALPINISME PERFECTIONNEMENT
du
12 au 18 juillet 2009
Massif
des ECRINS

Ce
stage avait pour objectif de préparer et de réaliser une course
majeure sur un sommet emblématique du massif des Ecrins ; il s'inscrivait
dans la suite des stages alpinisme/formation organisés par le
club et réalisés dans les Pyrénées ,en mars de chaque année
; les conditions de courses dans ce dernier massif ,moins élevé
donc sans acclimatation préalable, permettent de se familiariser
avec le terrain plus en altitude et des dénivellés plus
important des Alpes ,en été .
Outre des escalades rocheuses réalisées durant cette semaine de
juillet : falaise de Roche Robert et Tour Termier ( sommet
secondaire du Pic du Galibier) par la voie "Ponant Neuf
" (300m , difficulté : Très Difficile avec passages en 6a
) , le « club des Cinqs « : André ,Jean Paul ,Daniel
et Armelle emmenés par notre guide Pierre Beuscar) ont réussit
leur objectif ,à savoir la traversée intégrale de la MEIJE
.... en voici le récit conté :
Il
était une fois ...."Les brouillards cachaient le
ciel jusque près du zénith et reposaient encore sur toutes les
cimes du Pelvoux : on ne voyait que des champs de glace aux
reflets de plomb, semblables à des pans de nuages, et les bases
noiratres des montagnes ou croissent à grand'peine quelques
sapins rabougris...Puis les nuages battirent en retraite devant l'implacable
soleil, s'enroulèrent autour des hautes cimes, ou bien s'étendirent
comme de l'argent mat sur le métal éblouissant des névés.
Toutes les glaces se montraient dans leur splendeur :au centre
brillaient les trois glaciers de la Grave, blanches cataractes
aux vagues soulevées par de longues arètes et des rochers aigus;
çà et là, sur les escarpements, on voyait les tranches
bleuatres de la glace d'ou se détachaient parfois des pans
énormes, cristaux de cinquante mètres qui tombent d'un jet du
sommet des rocs, roulent avec un bruit tonnant plus fort que
celui de l'artillerie, et s'écrasent au milieu des paturages en
longues coulées d'une blancheur éclatante .Au delà des domes
arrondis qui limitent les champs de glace apparaissaient au loin
quelques cimes du Pelvoux, tandis qu'au-dessus des neiges, des
roches et des cimes, tronait éternelle et splendide la pyramide
de l' Aiguille du Midi ,ceinte d'un léger brouillard qui lui
faisait une auréole lumineuse et fondait ainsi ses lignes
superbes avec l'azur trop cru du ciel "...Ainsi s'exclamait,
un jour de 1860, depuis le col de l'Infernet , Elisée
Reclus, un des géographes du massif du Dauphiné qui
découvrait ,par là, la "divine apparition de ce sommet à
l'allure de madone ,la MEIJE , la Reine de l'Oisans...
Enfin gravie par Pierre Gaspard ,appelé depuis "Gaspard
de la Meije" ,guide paysan de St Christophe en
Oisans , la" Grande Difficile" avait été l'objet de
campagnes actives menées par ses" prétendants" ; la
rivalité franco-anglaise battait son plein ;le premier acte de
sa conquète ayant été enlevé ,le 28 juin 1870 par les deux
membres de l'Alpine Club :Miss Breevort et son neveu le
révérend Coolidge qui gravirent le Pic Central en compagnie des
guides autrichiens Almer .La rivalité franco-française n'était
pas non plus en reste ...entre les "activistes" du tout
jeune Club Alpin Français (création en 1874) et ceux de la
Société des Touristes du Dauphiné (création de la STD en 1875)dont
on peut lire dans l'annuaire de l'époque : "Il faut nous
piquer d'honneur ; le Dauphiné est notre bien ; c'est à nous de
découvrir et d'en faire connaitre les beautés...et si la MEIJE
doit ètre vaincue, souhaitons que les membres de notre club n'en
laissent pas l'honneur aux étrangers..."En réalité ,
certains étaient aussi actifs en mème temps dans les deux clubs
...et l'Honneur en sera sauf puisquil en reviendra et à un
étranger ,à savoir au jeune baron Emmanuel de Castelnau,
huguenot élevé sur les rudes pentes de l'Aigoual et à un
dauphinois ,à savoir au Père Gaspard un fameux 16
aout 1877.

Presque 150 ans après cet épisode légendaire , nous voici dans
les pas d'un autre Pierre...notre guide Pyrénéen (et inusable).
Avec lui ,nous avons projeté de réaliser ,au cour de cette
semaine, l'ascension du Grand Pic par l'arète du
Promontoire (comme le Père Gaspard),suivie de la
traversée intégrale des arètes , comme des funambules
chevauchant sur le fil à près de 4000m d'altitude ...cette
longue course se déroule sur trois jours. Venant des plaines de
l'ouest et du niveau zéro ,notre programme devait s'initier par
une acclimatation progressive sur des sommets secondaires ,afin
de faire le plein de globules rouges pour le jour J ...Que nenni
! à notre débarquement au camping de Villar d'Arène, notre
"Pierre" le Pyrénéen nous annonce d'emblée que l'acclimatation
se fera dans l'immédiat , sur les contreforts de notre montagne-emblème...les"Oracles"
météo ayant prédit une dégradation pluvio-orageuse en
deuxième partie de semaine ! Bref ! les bretons ne sont pas
« gens contrariants » et Pierre connaît nos
motivations
et retéléphone donc aux refuges pour inverser
lordre des réservations .
Cest ainsi que, surpris, mais contents den découdre,
nous déboulons, ce lundi 13 juillet, dans les vallons de la
Meije que certains avaient déjà arpentés les pieds sur les
planches, un hiver précédent. Cette fois, les planches sont
restées au placard, et la corde est sortie pour franchir et
gravir les Enfetchores, longue crète rocheuse qui
fend le glacier et nous conduit à la brèche de la Meije(3357m)
et
voilà 1100m davalés pour le premier jour : vous avez
dit « acclimatation » ,nous voilà servi !
Armelle en tombe dhypoglycémie avant de toucher les pentes
terminales et les piles de la cordée volante (André et Daniel)
donne des signes évidents de faiblesse
mais la proximité
du glacier des Etançons et du refuge du Promontoire ranime la
flamme et la brèche , spectaculaire porte entre deux mondes (ombre
et lumière)est franchie dans un souffle !
Déjà,
ce premier jour, sans le savoir, nous étions dans les pas de « gens
illustres »
En effet, la première traversée de la
Brèche revient à la célèbre cordée hissée au sommet du « célèbre
Cervin » ,lautre pyramide des Alpes suisses :
langlais Edward Whymper avec son fameux guide chamoniard
Michel Croz
çà date un peu : 23 juin 1864
Mais
quallaient-t- ils faire par là !!!

Le « Promontoire » : sil est un refuge qui
porte bien son nom, cest bien celui-là
Jean Paul qui
a habité en des temps pas si lointains dans des phares ne
contredirait pas cette vision, ou plutot ce contraste de vision
que vous éprouvez en vous postant à la « passerelle »
de ce navire immobile . Coté sud, une double vague de sommets
saligne en enserrant le vallon des Etançons
et, plus loin , au carrefour de la Bérarde, sévapore
jusquau sources du Vénéon, barrées par le
grand cirque blanc de la Pilatte et la barre noire des Bans . On
pivote sur les talons vers le septentrion : alors là, le
regard se brouille un temps avant daccomoder pour
saccrocher le long de la hautaine muraille du Glacier
Carré. Il faudra tordre le cou pour deviner les arètes du Grand
Pic qui se perdent dans les nuages convectifs qui ourlent ,en
cette fin daprès midi, les parois supérieures : 900
mètres dun verticalité vertigineuse . Atmosphère
dune veille de course : chacun recompte ses affaires
et les empile dans le sac dans lordre inverse ou ces divers
contenus ressurgiront demain au fil des besoins et pendant ce
temps , notre « Pierre » sest volatilisé
en reconnaissance du premier hectomètre descalade pour se
fixer quelques repères ; nous savons que laube du
jour prochain nous prendra comme à la sortie dun songe :
les pieds encore englués dans le marais nocturne avec les yeux
ébouriffés qui cherchent les prises . Lever : 3h30 ;départ :
4h ; daprès les décomptes du gardien ,nous ne serons
que 6 cordées dont 5 guidées .
Le monde des guides étant petit , Pierre a déjà trouvé des « relations
professionnelles » et parmi celles-ci un certain Robin
Molinati , guide au bureau de la Grave et fils de son père
Marcel : une vocation bien née ! la discussion porte
fatalement sur le métier et plus précisément sur les nouvelles
mesures de « tutorat » entre guide et aspirant-guide ;
celles-ci consistent à demander à des guides volontaires de
prendre sous leur tutelle des jeunes guides frais émoulus
de lENSA pour les former aux réalités du terrain ;
et plus précisément à lexpérience des relations avec la
clientèle et la définition dun projet professionnel ;
Pierre a déjà porté sa candidature ; Robin est plus
circonspect et entend mieux confier ce role aux compagnies de
guides qui assurent déjà cet accueil et cette formation depuis
toujours : cest lancien qui apprend les ficelles
du métier au nouveau ; problème : les nouvelles
générations ont plutot tendance à bouder les compagnies ;celles-ci
leur semblent faire de la retenue dinformation et appliquer
le principe dune certaine priorité dans loccupation
du terrain !!! Ah ! les histoires de familles !
Cà y est ! on est le 14 juillet ; il est 4 h du matin
et nous ne sommes pas là pour faire la « Grasse »
semble dire notre Pierre ; celui- ci a déjà franchi le
« Crapaud »,assurant Armelle et Jean Paul et
file déjà vers le « Campement des Demoiselles » ;
avec André, on essaie de coller au train ; il ne
sagit pas de ségarer sur une vire ou dans un couloir
qui mènent nulle part
Cest en 1875 quEmmanuel
de Castelnau ,agé seulement de 18 ans, fait la connaissance de
Pierre Gaspard ;celui-ci ,de vingt ans son ainé, est le
fils de Gaspard Hugues ,berger monté des plaines de la Crau aux
montagnes chauves de lOisans et établi à St Christophe en
épousant une Claudine Turc. Le fils, élevé à la diable, sera
plus habile à courir les chèvres et les chamois et farfouiller
les fours à cristaux quà noircir Dieu sait quel
cahier
Il na pas besoin dapprendre les gestes de
lalpinisme, ils lui sont naturels ! Le 16 aout 1877,
après de précédentes tentatives, ils se tiennent au
Promontoire ; lannée précédente, Henry
Duhamel, géodésien et habile montagnard avait, en
compagnie de Gaspard, buté au dessus de la pyramide « Duhamel »
,malgré lapport déchelles emboitables de 4,75
mètres chacune
Nos deux cordées ont déjà dépassé le couloir Duhamel
et le jour commence à poindre. Nous abordons les fameuses dalles
des Autrichiens ; Pierre a laissé quelques sangles
pour aider la cordée volante et ce nest pas du luxe ,étant
donné notre acclimatation succincte et le poids des sacs ;
cette dalle, haute de 20 mètres, lisse et verticale,a fait
hésiter Gaspard ; cest le jeune Castelnau qui paie de
culot : « je vais essayer seul »- piqué au
vif, la réponse de Gaspard ne se fait pas attendre ; « Eh
bien ! vous ne vous casserez pas la tète seul ;
puisque cest votre intention, je ne vous quitterai pas !
nous monterons ,puisque vous le voulez, mais nous ne descendrons
plus » et comme le rocher est trop lisse pour ètre grimpé
avec les grosses chaussures de cuir, on se déchausse et
cest en chaussettes que le passage est abordé et
vaincu
Le club des cinq arrive bientôt au Glacier Carré
après avoir suivi le « pas du chat »
les chaussures aux pieds ; nous chaussons ,de plus, les
crampons ..ce petit intermède neigeux dans la face est comme une
coquetterie .Les premiers conquérants y avait installé un
bivouac ; depuis la brèche du Glacier Carré, nous pouvons
saisir les lignes fuyantes de la face nord et notre cheminement
de fourmis de la veille ,depuis La Grave. Notre Pierre a bien
repéré litinéraire dans les dalles du Grand Pic qui par
endroit sont encore verglacées ; par deux fois, il lui
faudra envoyer un brin de corde à la cordée André/Daniel pour
assurer ces délicats passages ; puis ce sera le « Cheval
Rouge », dièdre lisse coiffé dune arète
horizontale sur lequel la cordée Gaspard/ Castelnau avait buté
pendant deux heures : je pus hisser mon fils jusquà
larète qui regarde La Grave, dans une affreuse cheminée
pleine de verglas et nous mimes enfin le pied sur la Meije
vaincue (interview à la Durance)
Au Grand Pic (3982m) : le temps de faire une photo ; et
il nous faut déjà plonger dans les rappels vers la
brèche Zsygmondy
La traversée des arètes
représente la cerise sur le gateau ;ce cheminement, corde
tendue, en « dents de scie », nest pas de tout
repos non plus ; le passage de Dent Zsygmondy se fera les
pieds dans la glace, longés sur un cable métallique ;
deuxième Dent, troisième Dent, puis la Dent Blanche et enfin le
Pic Central ou Doigt de Dieu (3974m) ;la
fatigue a ralenti le rythme ; mais il faut toujours rester
vigilant pour éviter les faux pas ; on place quelques
points dancrages de temps à autre ; Pierre nous
rappelle à lordre
et nous sommes tous bien soulagés
lorsque tout ce petit monde a enfin sauté la rimaye au bout du
dernier rappel ; nous brassons avec joie dans la neige et
tirons un large bord sur le Glacier du Tabuchet pour éviter
quelques crevasses
Voilà , ça fait 14 heures que nous nous sommes levé et lorsque
la gardienne du refuge de lAigle nous ouvre
la porte, nous basculons dans une euphorie muette de bonheur et
de fatigue ; nos yeux seront clos très vite, ce soir, et
nos feux dartifice seront les dernières lueurs
flamboyantes du crépuscule sur les arètes qui surgissent du
moutonnement des glaciers
Un dernier petit clin
dil au Pic Gaspard !

Merci aux deux « Pierre » pour ce voyage aux
confins de lazur
.