Laboratoire Corps et Culture.
Université Montpellier I
Faculté des sciences du sport et de l’éducation physique
700 av. du Pic Saint-Loup
34090 Montpellier
Les stratégies de construction
du modèle du champion
dans les filières de Haut niveau.
Les Silences du corps.
Directeur de Recherche : M. Jacques Gleyse
Président du Jury : M. Claude Leboeuf
Les stratégies de
construction
du modèle du champion
dans les filières
de Haut niveau.
Les Silences du corps.
Introduction………………………………………………………1
I / Des outils conceptuels pour explorer un système……………………..3
1ère partie : Le dépassement se fait corps……………………………..12
I / Le
système comme dépassement de l’individu
II / Pas
de victoires faciles ni d’échecs lamentables…………………….44
b) Prouver, à soi et aux autres………………………………………………69
c) Monter… …………………………………………………………….72
c) Par la compétition……………………………………………………...102
b) Le moral ……………………………………………………………..112
c) Surmonter……………………………………………………………..113
- démotiver
Conclusion………………………………………………………………..122
Annexe : Exemple de découpage d’un entretien.
Ce mémoire de DEA fait suite, en fait, à mon mémoire de maîtrise Cet Autre Inaccessible qui traitait des représentations d’adolescents vis-à-vis de leur corps lorsqu’ils étaient en EPS .
Durant l’adolescence l’enfant traverse une période difficile pendant laquelle il va prendre conscience d’un corps nouveau. Selon l’expression de F. Dolto, il " suinte " une nouvelle carapace. Les modifications hormonales entraînent une transformation spectaculaire du corps, de ses proportions, de son modelé qui remet en cause la représentation qu’il en a. L’ancienne image du corps devient incompatible avec les nouvelles dimensions corporelles du moi. Il n’est pas toujours facile pour l’adolescent d’intégrer toutes ces modifications corporelles, et parfois, son corps lui apparaît comme quelque chose d’étrange et d’étranger. Il se perd dans un corps inconnu qui trahit ses émotions, exprime ses maladresses. L’adolescent se trouve face à un nouveau corps qu’il ne maîtrise plus, un corps trop grand, trop lourd, trop parlant… Parce que " à l’adolescence, l’ennemi c’est le corps " (A. Birraux, 1994, p. 14), apparaît le " malaise adolescent ", phénomène que l’on connaît bien pour l’avoir tous vécu, plus ou moins.
Au vu des entretiens que j’ai mené (lors de mon mémoire de maîtrise), l’EPS apparaît comme véritable révélateur d’angoisses pour l’adolescent, vis à vis de son corps mais aussi du corps de l’autre. En effet, comme il est communément dit, le sport est souvent reflet de la société. Dés lors, la pression exercée par le social qui impose des normes corporelles et de comportement, se retrouve dans l’EPS au travers de l’esprit de compétition qui y règne. Il est apparu qu’autrui, parce qu’il véhicule inévitablement ces normes sociales, participe du regard que le jeune porte sur son corps.
Ainsi, l’adolescent s’impose un modèle idéalisé sur lequel il va calquer son comportement et sa propre apparence. Le sportif de haut niveau apparaît alors comme le modèle parce qu’il incarnerait la performance et le corps parfait…
Au vu de ces résultats, et parce que " là où il y a modèle, il y a sens " (Devereux, De l’angoisse à la méthode) il m’a semblé intéressant de savoir comment se construit le modèle du corps chez les adolescents sportifs de haut niveau (dans le cadre des filières de haut niveau).
Devant le constat que cette recherche nécessitait une vision plus large du phénomène que pour la précédente, j’ai changé d’orientation théorique. L’" Info-Com " me permettait ainsi de prendre en compte l’individu en situation, en interrelation avec le contexte. De plus, travailler sur les adolescents Sportifs de Haut Niveau m’a permis d’analyser la situation inverse de celle qui s’était présentée lors du mémoire de maîtrise et ainsi, de mettre à jour une réalité plus large de la représentation du corps sportif chez les adolescents.
D’autre part, selon C. Carrier " la motricité est l’objet de l’investissement. Elle est soumise à la répétition des entraînements spécifiques à chaque discipline qui ont un caractère nécessairement contraignant voire obsessionnel et qui provoquent des transformations corporelles différentes et indépendantes des modifications pubertaires. Le corps ainsi maîtrisé s’inscrit dans une trajectoire dont le but est " l’extrême de la performance ". " (1993, p. 156) Ceci nous amène alors à se poser la question de savoir si il existe réellement un processus pubertaire chez l’adolescent champion ! Peut être, en fait, l’adolescent sportif de haut niveau ne vit il pas les mêmes troubles que l’adolescent non sportif ? Dans ce cas, quelle signification donner au modèle idéalisé déjà cité plus haut ? Quelles sont les relations entre ce modèle, l’adolescent sportif de haut niveau et le système sportif lui-même ?
" Pour l’école de Palo Alto, un système est un ensemble d’interaction donnant un sens à une action qui s’insère en son sein (Watzlawick, 1972). Une action, une communication, c’est-à-dire une interaction, lorsqu’elle est analysée seule n’a pas de sens " (A. Mucchielli, 1996, p. 249). Le comportement du sportif de haut niveau ne tire ainsi toute sa signification qu’en relation avec le système dans lequel il évolue. Le modèle du champion n’est compréhensible que s’il est analysé en relation avec le système sportif et la représentation qu’en a le sportif lui-même.
" Chaque système d’interaction a ses propres règles de fonctionnement qui constituent une force propre à la reproduction " ( Ibid., p. 248). On peut alors se poser la question du modèle du champion en tant que produit de la relation entretenue entre le sportif de haut niveau et le système. De plus, " puisque tout ce qui est produit revient sur ce qui le produit dans un cycle lui-même auto constitutif, auto organisateur et auto producteur " (E. Morin, 1990, p. 100), alors, le modèle du champion serait aussi producteur du système sportif ainsi que de sa relation avec l’adolescent sportif de haut niveau.
Le champion serait produit et producteur du système. Celui-ci apparaîtrait alors comme un " tout organisé et organisateur " (Ibid., p. 115), qui rétroagit pour produire le modèle du champion par le biais de la relation entretenue avec le jeune (qui est à la fois libre et contraint d’user de stratégies pour se faire corps du champion, mais aussi, produit et producteur de l’image du champion).
Portant une attention particulière aux acteurs et aux significations, cette recherche s’inscrit donc dans le cadre du paradigme de la complexité.
Dans le cadre de mes recherches, je me suis posée la question suivante : Quelle sont ces stratégies de construction du modèle du champion chez le jeune sportif intégré dans le système des Filières de Haut Niveau du CREPS de Montpellier ?
Autrement dit, sur quelles stratégies repose la construction du modèle du champion, et, si stratégies il y a, comment sont elles mises en place dans le fonctionnement du système ?
Ainsi, par le biais de l’entretien clinique, la parole permit au corps de ces adolescents de se dévoiler, et par la même occasion, de me livrer, à travers lui, leur représentation du système des Filières.
Au terme des entretiens, il est apparu que les jeunes sportifs de haut niveau, intégrés dans les filières de haut niveau du CREPS de Montpellier, développent une stratégie d'acteur (au sein du système des pôles) pour se construire en tant que champion et ainsi atteindre le modèle identificatoire.
1) Le système filières de haut niveau:
a) Filières de haut niveau: qu'est-ce que c’est?
" Les filières de haut niveau représentent, avec les listes de sportifs reconnus par le MJS et le suivi social des sportifs, un des principaux programmes. Éléments essentiels du dispositif national du sport de haut niveau, elles permettent d'identifier les véritables champions de demain et de leur donner des moyens de réussir leur carrière sportive et sans oublier leur avenir professionnel. " (Guy Drut, in Filières de haut niveau, Plaquette du Ministère de la Jeunesse et des Sports, 1996, p. 2).
Dès lors, ce qu'on appelle les filières de haut niveau se place, en fait, dans la continuité des anciennes sections sports-études (1974- 84) puis des centres permanents d'entraînement et de formation (1984- 95).
C'est en 1995 qu'a été mise en place une réforme visant à moderniser le fonctionnement du dispositif de formation des élites. L'ensemble des besoins des jeunes sportifs, depuis le moment où ils ont été découverts jusqu'au terme de leur carrière internationale, sont pris en compte dans ce dispositif.
Ce nouveau dispositif a donc été repensé dans l'optique de donner de meilleures conditions d'entraînement, de favoriser la réussite des sportifs de haut niveau, mais aussi de leur donner une professionnalisation. Ainsi, chaque filière correspond à une discipline. De plus, les " futurs champions " (pour reprendre le terme utilisé dans la plaquette) bénéficient de formules adaptées d'aménagement du régime de scolarité et du calendrier des examens, ainsi que d’un accueil dans des établissements scolaires du second degré ciblés.
" Les sportifs doivent pouvoir réaliser leur double projet sportif et social dans les meilleures conditions de réussite possible : C'est pourquoi la formation scolaire, universitaire ou professionnelle représente une partie essentielle du dispositif. " (plaquette filière de haut de niveau, MJS, p. 4)
Ainsi l'entrée en filière de haut niveau permet aux jeunes sportifs de haut niveau en devenir de pouvoir mener de front études et entraînements. Les jeunes sont repérés par leurs fédérations lors de stage de détection, et l’entrée en filière de haut niveau est alors conditionné par une entrée en " pôle ".
Les " pôles " sont classés en deux catégories : Pôle espoir (Sportifs de Haut niveau en devenir) et Pôle France (regroupant majoritairement de jeunes sportifs de haut niveau).
" En règle générale, le passage de l'athlète au sein de ces structures de préparation puis de maintient au plus haut niveau, est devenu quasi indispensable. " (M. Honta, in Sport de Haut niveau en régionalisation, 1998, p. 165)
Dès lors, une fois l’entrée dans un pôle acquise,
les jeunes n'ont plus qu'un objectif: progresser afin de remplir le but
qu’ils se sont fixé et que le système des filières
de haut niveau a fixé pour eux, à leur entrée en "
pôle ": devenir champion, le meilleur dans leur catégorie.
Le CREPS (Centre Régional d’Education Populaire et du Sport) constitue, avec l’INSEP (Institut National du Sport et de l’Education Physique) les centres d’accueil pour les filières de haut niveau. Le CREPS de Montpellier accueille ainsi plusieurs "pôles Espoirs " et "pôles France " dans de nombreuses disciplines telles que le volley-ball, l’athlétisme, le tennis de table, le basket-ball, la natation, ou encore, la gymnastique. Le CREPS prépare aussi, entre autre, au Brevet d’Etat d’éducateur sportif.
Le CREPS se présente comme un site très agréable à vivre. Il se situe en effet dans un cadre exceptionnel dans lequel les bâtiments s’entrecroisent avec une intense végétation.
Il est constitué, néanmoins, d’un vaste ensemble de bâtiments. Parmi ces bâtiments, on peut trouver des lieux de vie pour les jeunes tels que la cafétéria ou encore des salles de travail. Sont prévus aussi un restaurant, une infirmerie, un accueil pour le courrier, l’internat, et bien sur, des gymnases. Tout est fait pour inspirer le calme et la plénitude. L’accès au stade Philippidés est facilité par une entrée à l’intérieur même du CREPS. L’athlète n’a pas besoin de sortir du centre sportif pour aller s’entraîner. D’ailleurs, toutes les disciplines disposent, sur le site, d’un lieu d’entraînement, à l’exception de la natation. Les nageurs doivent se rendre dans le centre ville, à la piscine Olympique d’Antigone. En fait, ceci n’est pas très gênant car peu d’entre eux sont internes au CREPS. Pour les autres, en majeure partie en internat, le moindre temps libre, en dehors des cours, se passe dans l’enceinte du CREPS.
Ce lieu est si bien organisé que le sportif peut y vivre en complète autarcie. Le CREPS se présente comme un monde hors monde dans lequel le seul lien avec le social est l’école. Désormais, l’adolescent, coupé du monde, vit en véritable reclus, dans un mode de communication où domine la performance.
L’objectif de l’institution persiste insidieusement. En effet, chaque bâtiment porte un nom se reportant à une ville, une région, un pays d’accueil des Jeux Olympiques. J’ai mené, par exemple, de nombreux entretiens dans la salle Géorgie du bâtiment Atlanta !
Dés lors, dans un cadre serein, tout est organisé pour que les objectifs d’excellence, de performance, et notamment, les J.O. ne soient pas oubliés. Toute communication avec l’extérieur semble devoir être limitée au profit d’un endoctrinement et d’un enfermement totalitaires. D’ailleurs, la fréquence des entraînements ne permet pas (ou très peu) de temps libre à l’adolescent qui ne côtoie alors que les membres du CREPS et les autres sportifs. Mais, le jeune, conscient de faire partie d’une " élite ", accepte, malgré tout, ce système de formation proposé par l’institution, et ce, dans le but de se construire en tant que champion.
Ainsi, comme il est décrit ci-dessus, tout est mis en place, dans le système d'encadrement des filières de haut niveau, pour favoriser l'acquisition, par le jeune sportif de haut niveau en devenir, de la norme sportive. On pourrait d’ailleurs dire que le système crée des normes propres à la production du champion. Dès lors, le jeune sportif de haut niveau en incorporant ces normes, participerait à son tour à la construction de l’image du champion en même temps qu’il se construirait à cette image.
" Vague du sport, médiatisation de l'entreprise, explosion de l'aventure, glorification de la réussite sociale et apologie de la consommation : en une dizaine d'années, la société française s'est convertie au culte de la performance [...] Le sport est sorti du sport, il est devenu un état d'esprit, un mode de formation du lien social, du rapport à soi et à Autrui pour l'homme compétitif que nous sommes tous enjoints de devenir au sein d'une société de compétition généralisée. " (Erhenberg A., 1991, p. 13-14) Aujourd'hui, la performance semble être une qualité que tout homme moderne doit intégrer pour répondre au mode de vie social. Il faut réussir, être performant, rapide, efficace et, même, le meilleur, pour entrer dans une normalité. Le sport "symbolise l'image de l'individu autonome, soucieux de sa forme physique comme de son équilibre psychologique, qui gère son apparence physique, sa vie professionnelle ou son stress comme l'entrepreneur de sa propre vie... " (ibid., 1991, p. 95.)
D'ailleurs, ceci, les médias l'ont bien compris. L'image du sportif est utilisée en abondance dans les spots publicitaires. Désormais, le sportif de haut niveau est une image qui vend et qui se vend auprès des jeunes et des moins jeunes. " Le culte du champion est devenu grâce aux moyens de communication de masse et à la presse sportive une véritable industrie. " (Brohm, 1992, p. 137)
Pour rendre compte de cela, il n'est pas besoin de se retourner bien loin. Un seul exemple me paraît suffisant et probant : la coupe du Monde de football. On peut même se résumer à une seule date : le 12 juillet 1998. Ce jour-là, l’équipe de France remporte la coupe et, ce jour là aussi, commence pour les joueurs de cette équipe un véritable processus de médiatisation de l'image glorieuse qu’ils transportent. Dès lors, face à l'engouement énorme du public, les médias véhiculent désormais, et à profusion, l'image parfaite de l'homme modèle car beau, musclé et surtout… performant.
Dès lors, David Ginola, qui avait déjà innové auparavant en vendant son image (ou plutôt, ses cheveux) à l'Oréal s'affiche aujourd'hui dans des défilés de mode, pour Morgan, (entre autres…) Barthès vend les produits Mc Donald's, Lizarazzu les petits Lu, Zidane, le favori de la coupe, est placardé partout pour Leader Price ! (…)
Le corps, l'image du sportif de haut niveau apparaît partout, sur le petit et le grand écran. On associe désormais le corps beau au corps performant et on en fait un véritable modèle de propagande presque universel. Le mariage de Karembeu et d’Adriana, star montante du mannequinnat, pourrait bien être la métaphore de cet idéal de perfection promut de plus en plus dans nos sociétés occidentales ! D’ailleurs, " nous sommes agis, influencés, transformés en bien ou en mal par les autres hommes, et, en même temps nous agissons sur eux, nous les modifions de différentes manières, l’homme est à la fois actif et passif, agissant et agi, échangeant avec ses semblables expériences et actions " (R.D. Laing, La politique de l’expérience, 1969, in A. Mucchielli, 1998, p. 28) En même temps que les médias utilisent et produisent l’image du champion, nous participons aussi de sa construction en l’acceptant comme norme de référence (tout comme le jeune sportif de haut niveau l’accepte comme modèle à suivre, en même temps qu’il se construit et donc le produit à son tour).
Parce que "dans un univers machiniste où l'efficacité domine tout, les champions transmettent par leur geste un "idéal normatif de la motricité ", selon l'expression de F.J.J.Buytendijk, et qui n'est autre que celui de la perfection technique. Le champion est un idéal de perfection et d'efficacité dans la société industrielle ; le champion est le type même de l'individu adapté au travail corporel et à la machine. " (Brohm, 1992, p. 341). Alors le jeune sportif de haut niveau en incorporant les normes pourrait se poser comme cet "idéal normatif ". Le système des filières construirait la représentation du champion pour le jeune sportif de haut niveau qui, en incorporant les normes sportives, se rapprocherait du modèle, pour, un jour, l’atteindre.
Dés lors, le sportif, en tant que modèle de référence, participerait à la représentation sociale du champion comme modèle à suivre pour chaque individu. Car, "le champion est le meilleur, il est la référence absolue [...] C'est le modèle à atteindre, il est l'avant-garde sportive. " (Ibid., 1992, p. 338).
Parce que "d’un côté, la représentation sociale est définie par un contenu : information, images, opinions, attitudes etc... Ce contenu se rapporte à un objet : un travail à faire, un événement économique, un personnage social, etc. ... [et que] d'un autre côté, elle est la représentation sociale de ce sujet (individu, famille, groupe, classe...) en rapport avec un autre sujet. " (D. Jodelet, 1992, p. 362). On peut dire que le champion, ou du moins, l’image qui en est véhiculé, est le fruit d'une représentation sociale collective.
D’ailleurs, si la représentation sociale est définie comme "la connaissance "spontanée " [...] qui se constitue à partir de nos expériences, mais aussi des informations, savoirs, modèles de pensée que nous recevons et transmettons par la tradition, l'éducation, la communication sociale. Aussi est-elle, par bien des côtés une connaissance socialement élaborée et partagée. " (Ibid., 1992, p. 360).
Alors, l’image mythologique du champion est le produit d'une pensée sociale, d'une pensée collective, une représentation sociale qui participe à la construction de la réalité.
De plus, "la société est une production humaine. La société est une réalité objectives. L'homme est une production sociale. " (Berger, 1996, p. 87). Le champion est donc bien un produit social en même temps qu’il participe à la production des normes sociales qui lui sont propres. Ou, plutôt, le champion est bien le produit de l'institution sportive en même temps qu’il la représente.
On peut comprendre le terme du champion dans le sens de la théorie des rôles. " Toute situation de communication inter-humaine voit chaque acteur interpréter un rôle destiné in fine à assurer sa maîtrise de la situation, c’est-à-dire à pouvoir se faire reconnaître dans le rôle qui est le sien. " (Goffman, in A. Mucchielli, 1991, p. 8) Dés lors, l'individu, ici, en l'occurrence, le sportif de haut niveau, joue un rôle, celui du champion. " Les institutions sont incorporées dans l'expérience individuelle au moyen des rôles [...] En jouant des rôles, l’individu participe à un monde social. En intériorisant ces rôles, le même monde devient, pour lui, subjectivement réel […] Dire, alors, que les rôles représentent l'institution revient à exprimer que les rôles permettent à l'institution d'exister, à tout jamais, comme une présence réelle dans l'expérience des individus vivants. " (P. Berger, 1996, p. 104-105)
D'ailleurs, Bernard Jeu ne dit il pas que, "l’édifice social du sport repose sur le champion qui apparaît comme l’universel concret. " ?
De plus, selon Kaes (1976) "les représentations sociales de groupe réel [...] se structurent en grande partie autour d' " organisateurs socioculturels ". " Ces organisateurs sont empruntés à des modèles qui apparaissent comme des universaux de la groupalité ".
Ainsi l'image mythologique du champion apparaît comme un modèle universel pour l'homme moderne participant d'un système d'interprétation, voire même, un système de norme, médiateur entre le sportif de haut niveau et son milieu.
" Le champion est le médiateur d'une image sociale du corps... L'image sociale du champion représente une moyenne idéale dans la société donnée, celle qui normalise les autres image du corps. " (Brohm, 1992, p. 341).
Le corps du sportif peut donc être vu comme le " médium communicationnel " d'un système de norme que l'individu aurait incorporé. Il devient alors produit de la société, mais aussi producteur du système de norme véhiculé. En effet, en se posant comme un modèle de référence, il agit lui même sur ces normes et donc, sur les individus qui les incorporent ou non. D'autre part, les acteurs sociaux, en intégrant ce système de normes contribuent à leur tour au renforcement de l'image mythologique du corps sportif. Ainsi, comme Edgar Morin pourrait le penser, le sportif de haut niveau est construit par la société mais aussi participe à sa construction. Le sportif est alors produit et producteur du système.
Nous rejoignons donc le principe de " récursion organisationnelle " dans le sens où " la société est produite par les interactions entre les individus, mais la société, une fois produite, rétroagit sur les individus et les produit. " (E. Morin, p. 100).
Dès lors, la société, par le biais des normes sociales a produit la représentation du champion qui, lui même, participe à la construction de ces mêmes normes et à l'élaboration de nouvelles qui le poserons à nouveau comme modèle de référence. Comme " dans le processus récursif, les effets et produits sont nécessaires au processus qui les génère. Le produit est producteur de ce qui le produit. " (Ibid., p. 115) Alors le sportif de haut niveau produit de la norme et s'autoproduit en même temps. " Le producteur et lui-même son propre produit. " (Ibid., p. 115).
De plus, l’individu sportif de haut niveau, tout en étant dans le social, représente la norme de référence socialement définie par l'institution sportive, en même temps qu'il est produit par cette norme. En incorporant ces normes de référence, il devient représentant, modèle social. Le social (par le biais du système sportif) en tant que tout est entré en lui. Ainsi, " non seulement la partie est dans le tout mais le tout est dans la partie . " (Ibid., p. 100).
Désormais, le jeune sportif de haut niveau est dans l'institution sportive et, celle-ci, par le biais de la norme sportive, est alors à l'intérieur de lui qui est à l'intérieur du social et produit à son tour de la norme sportive (laquelle participe à la construction du système sportif qui construit à son tour une image du champion pour le jeune sportif de haut niveau qui l’incorpore etc. ...).
Dès lors, afin d’incorporer ces normes, et afin de se construire à l'image du champion, le jeune sportif de haut niveau en devenir va développer une stratégie d'acteur au sein du système des filières de haut niveau.
Sur l’emploi du concept de " stratégie " je reviendrai ici sur Crozier: " c'est l'utilité même du concept de stratégie que de s'appliquer indifféremment aux comportements en apparence les plus rationnels et à ceux qui semblent tout à fait erratiques. Derrière les humeurs et les réactions affectives qui commandent ce comportement au jour le jour, il est en effet possible à l'analyste de découvrir des irrégularités qui n'ont de sens que par rapport à une stratégie. Celle-ci n’est donc rien d'autre que le fondement inféré ex post des irrégularités de comportement observées empiriquement. " (Crozier, 1977, p. 56-57).
On pourrait, à partir de là, avancer l’hypothèse que le jeune met en place une stratégie afin de se construire à l'image du champion et donc de produire le modèle identificatoire. Le discours de l’adolescent sportif de haut niveau serait alors rationnel au vu de cette stratégie. D’ailleurs, au regard des travaux de C. Carrier sur l’investissement de l’adolescent champion dans le sport de haut niveau et des conséquences sur son corps, il apparaîtrait que, le jeune, pour se construire en tant que champion, rechercherait l’occultation de son corps d’adolescent pubère au profit d’un corps fait de performance et de maîtrise uniquement.
De plus, " une situation organisationnelle donnée ne contraint jamais totalement un acteur. Celui-ci garde toujours une marge de liberté et de négociation. Grâce à cette marge de liberté [...], chaque acteur dispose ainsi de pouvoir sur les autres acteurs, pouvoir qui sera d'autant plus grand que la source d'incertitude qu’il contrôle sera pertinente pour ceux-ci [...] Et son comportement pourra et devra s'analyser comme l'expression d'une stratégie rationnelle visant à utiliser son pouvoir au mieux pour accroître ses " gains ", à travers sa participation à l'organisation. " (Ibid., 1977, p. 91). Autrement dit, " faire taire son corps " n’est autre que, pour le jeune sportif de haut niveau, une stratégie au sein du système des filières de haut niveau qui lui permettra de se construire à l’image du champion. Ainsi, à travers sa participation à la construction et à la production du modèle, le jeune participe aussi au renforcement du système et en tire un bénéfice : être reconnu en tant que champion, ou, du moins (pour les jeunes sportifs de haut niveau en devenir), être de plus en plus proche du modèle.
" On ne peut donc parler des objectifs ou de la rationalité d’une organisation comme s’ils existaient en soi, en dehors et au dessus des individus ou groupes, qui seuls peuvent les porter et leur donner vie en les incluant dans leurs stratégies et en les actualisant dans leurs comportements. A la limite, l’organisation elle-même n’existe qu’à travers les objectifs et rationalités partiels des individus ou groupes en son sein. " (Ibid., 1977, p. 94)
D’ailleurs, on peut dire que le champion, son image mythologique, mais aussi, sa réalité corporelle, sont nécessaire à l’institution sportive qui y trouve sa validité. L’institution sportive, ici les filières de haut niveau, se trouve, en effet, représentée au travers du corps du champion et donc, en fait une référence absolue. Mais, en même temps que le champion est nécessaire au système (car lui apporte une reconnaissance du public), le système est nécessaire au sportif de haut niveau qui veut se construire en tant que champion. Dès lors, le futur champion, pour se construire, pourrait occulter son corps et lui substituer un modèle basé sur la performance qui serait l’archétype du champion sportif.
" D’une part, l’homme est un corps […] D’autre part, l’homme a un corps. C’est à dire que l’homme fait l’expérience de lui-même en tant qu’entité non identique à son corps, mais ayant au contraire ce corps à sa disposition. En d’autres termes, son expérience de lui-même est toujours en équilibre entre l’être et l’avoir du corps, équilibre qui doit sans cesse être rétablit. " (Berger, 1996, p. 74) Le jeune sportif de haut niveau a donc un corps, corps performant qu’il faut sans cesse perfectionner. Corps qu’il considère comme étant à sa disposition, qui lui servirait à se construire en tant que champion. Le jeune sportif de haut niveau utiliserait donc son corps pour atteindre l’objectif qu’il s’est fixé au travers de l’institution sportive. En occultant le corps qu’il est, corps vivant, adolescent, vulnérable et maladroit, il mettrait son corps à disposition et créerait un équilibre artificiel entre " l’être et l’avoir du corps ".
En faisant taire son corps adolescent, il devient ainsi jeune sportif de haut niveau, performant et correspondant à la norme sportive du système des filières de haut niveau.
" Dans tous les sports, la technique choisie est celle qui est la plus efficace, la plus rentable […] Aujourd’hui, dans toutes les disciplines sportives, le corps tout entier du sportif est mobilisé techniquement. Plus rien n’est laissé au hasard. La recherche du rendement entraîne l’éducation technique du corps dans son ensemble. Les moindres parties du corps sont utilisées rationnellement. L’organisme est de plus en plus saisi sous l’angle instrumentaliste. L’unité vécue du corps propre est niée et le corps tout entier, devenu instrument technique possible, est transformé en outil polyvalent […] A la subjectivité du corps se substitue ou se surajoute la technicité pragmatique des gestes construits en vue de la performance. " (Brohm, 1993, p. 253)
Tout alors, dans la stratégie de l’adolescent sportif de haut niveau, est mis en place pour produire le geste efficace qui le hissera et le maintiendra au plus haut. Mais comme sa réalité biologique ne lui permet pas encore de devenir " naturellement " performant, sûr de lui, efficace et maître des transformations de son corps pubère, il préfère dissimuler ce corps au profit de l'entraînement physique. En quelque sorte, on pourrait dire que le sport lui sert d'échappatoire, ou même, de carapace pour se protéger de son adolescence et communiquer autre chose que la maladresse d’un corps pubère non accepté par la norme sportive.
D’ailleurs, " Philippe Gutton […] analyse ce que le sport, mais aussi la scolarité, ont permis à un adolescent athlète et élève de haut niveau d’éviter : c’est-à-dire " l’adolescence elle-même, les processus de l’adolescence. Le sport est devenu un système défensif contre les processus psychiques secondaires à la puberté et à ce titre très envahissants. " (Marie F. Lollinni, fev. 1993, revue Quel Corps ?, p. 174) Par le sport intensif, communiquerait le corps fantasmé, idéalisé du sportif de haut niveau.
Dès lors, la clé, le principe fondamental qui régit le système de construction du modèle et lui donne sens apparaît comme étant l’occultation nécessaire de son corps, sa mise sous silence. Le jeune sportif de haut niveau, afin de correspondre à ce modèle de référence dissimule son corps, le fait taire au profit d'une hyper-concentration sur sa performance, sa réussite, son objectif.
Ainsi, les Silences du corps sont des stratégies de construction du champion, et permettent ainsi au jeune sportif de haut niveau de correspondre à la norme d’excellence imposée par le système sportif.
II La parole dévoile le système :
Comme cela a déjà été
dit, ce mémoire de DEA fait suite à mon mémoire de
maîtrise. C’est pourquoi, afin de préserver cohérence
et validité dans mon projet de recherche, j’ai utilisé la
même méthodologie que pour le précèdent.
" La démarche clinique consiste à considérer le sujet (individu, groupe ou institution) dans sa singularité historique et existentielle pour l’appréhender dans sa totalité à travers une relation personnelle nouée avec lui. Cette démarche mène le chercheur à l’examen approfondi, à l’aide des méthodes qualitatives qui lui paraissent pertinentes, d’un cas individuel en situation. " ( A. Mucchielli, 1996, p. 25)
L’entretien semi-directif de recherche s’imposa donc car je désirais avant tout que ces adolescents se livrent dans leur intégralité, leur originalité et, par la même occasion, me communiquent leurs conceptions du système des filières de haut niveau dans lequel ils sont intégrés. En effet, au fur et à mesure des entretiens, je me suis aperçue que "l’écoute des discours intérieurs " (C. Carrier, 1992, p. 83) de ces adolescents faisait émerger, en fait, le système du sport de haut niveau, ou, autrement dit, toutes les stratégies à mettre en œuvre afin de rentrer dans la norme sportive et atteindre le modèle recherché par tous, ainsi que par l’institution sportive elle même : le Champion.
Par ailleurs, l’entretien clinique a été utile car révélateur d’un système de construction différent selon les disciplines sportives pratiquées. J’ai pu remarquer que l’adolescent pratiquant un sport à dominante technique, ou du moins, instrumentalisé (comme le tennis de table et le volley) n’avait pas le même comportement que celui qui n’a, pour seul outil, que son corps (la natation).
L’adolescent nageur est un adolescent en pleine forme physique apparente (corps souvent très musclé, teint frais, pas de cernes sous les yeux…). Aucun d’entre eux n’a montré de gêne, de nervosité à mon contact, ils se sont d’ailleurs livré assez facilement. Par contre, chez les autres, j’ai souvent été surprise par un physique en apparence fragile, un teint parfois très pâle, presque maladif, et une certaine nervosité apparente dans leurs gestes (certains tapaient du pied sans arrêt, d’autres se tordaient les doigts, peu d’entre eux osait me regarder et fixait le sol…). Les entretiens ont été plus difficiles à mener avec certains, comme M., avec qui il a fallu faire face à des silences interminables, quelle que soit la relance utilisée, du moment qu’elle concernait son corps comme ressenti. Ces silences réels laissent pressentir, a priori, d’autres silences possibles qui peuvent être pensés, en terme de communication, comme des silences du corps.
Ces remarques n’auraient pas pu se faire sans l’utilisation de la démarche clinique et, même si je me suis plutôt intéressée à l’analyse du discours lui-même, ces observations m’auront été utiles dans la compréhension du phénomène. Ainsi, l’entretien clinique fût, pour moi, un outil efficace pour faire émerger les stratégies de construction du modèle du Champion par les jeunes Sportifs de Haut Niveau.
De plus, n’oublions pas que le travail effectué est en relation très proche avec le corps comme ressenti. Dés lors, traiter d’un problème aussi sensible car personnel et intime ne pouvait se faire, selon moi, sans la discrétion et la délicatesse d’un entretien semi-directif (et anonyme !).
Une fois les entretiens recueillis, ils ont été analysés, catégorisés en fonction de l’hypothèse selon laquelle l’adolescent utiliserait des silences du corps comme stratégie de construction du champion. Chaque catégorie d’analyse a donc été pensée en relation avec cette stratégie et se constitue comme le résultat du dialogue de thèmes émergents des données brutes des entretiens, du concept scientifique qui peut s’y rapporter ainsi que d’un médiateur (ici : la construction du modèle du champion repose sur des silences du corps).
Mener des entretiens avec des adolescents sportifs de haut niveau révélait pour moi une double difficulté :
D’une part, faire parler un adolescent de son corps n’est pas chose facile car il traverse souvent une période difficile au vu de son corps et de plus, l’adolescent n’est pas, généralement, une personne très " extravertie ".
D’autre part " parler est justement ce que les Sportifs de Haut Niveau cherchent à éviter en se polarisant sur l’efficacité musculaire " (C. Carrier, 1992).
Donc, comment allais-je arriver à faire parler une personnalité, au premier abord, si paradoxale et renfermée vis-à-vis de son corps ?
Le choix de la consigne de départ s’avéra très important car il fallait qu’au travers des ressentis adolescents vis à vis de leur corps, émerge le système ! De plus, il fallait que je garde une cohérence par rapport à la consigne utilisée lors de mon mémoire de maîtrise pour préserver une certaine validité à ma recherche. Cette consigne ayant été efficace et probante sur la population d’adolescent en EPS, j’ai construite une consigne de départ à peu prés similaire pour les discours d’adolescents Sportifs de Haut Niveau.
La consigne fût :
Comment est ce que tu te sens, toi, personnellement dans ton corps, quand tu pratiques ton sport ?
Le choix de la population fût très vite déterminé : il me fallait rencontrer des jeunes sportifs de haut niveau… Mais, où les trouver et comment les rencontrer ?
Ce fût Mme Eva Beccaria, responsable du département du haut niveau à la jeunesse et sport, qui m’envoya voir M. Koering, directeur adjoint du Centre Régional d’Education Physique et Sportive de Montpellier.
Dés lors, les difficultés commencèrent… En effet, il est très difficile de contacter ces jeunes sans l’accord, d’une part, du directeur adjoint du CREPS, des psychologues concernés par la discipline, mais aussi de l’entraîneur !
Un parcours du combattant m’attendait… M. Koering, n’étant pas très ouvert à mon projet, prétexta que ces adolescents étaient déjà suffisamment encadrés de psychologues et qu’ils n’avaient donc pas besoin d’être " surchargés ". En fait, on peut se poser la question de savoir si il n’avait pas, tout simplement, peur que ces adolescents soient déconcentrés, déviés de l’objectif et de la tâche qui leur incombe ! En effet, devant les difficultés rencontrées, on ne peut qu’être persuadé que, derrière ce cadre idyllique qu’est le CREPS en apparence, se cache une préparation intensive que rien ne doit venir perturber. Le système protège donc bien ce qu’on appelle " l’élite ", et ne veut rien dévoiler de la production de celle-ci. Il semblerait que la protection de ces jeunes soit source d’enjeux énormes pour l’institution sportive (voire même, la nation !) qui s’efforce alors de couper du Monde réel ces adolescents en leur offrant un cadre de vie refermé sur lui-même et dominé par la compétition. D’ailleurs, " la recherche du corps performant nécessite l’organisation autour du concept de la compétition, d’une société parallèle à celle de notre culture " (C. Carrier, 1993, p. 159)
En fait, les silences du corps sont aussi silences de l’institution…
Je pus tout de même voir M. Moragués (professeur de psychologie du sport à Paul Valéry) qui fût de son côté intéressé par mon projet et qui me recommanda auprès d’une psychologue détachée au CREPS : Agnès Pelloux (professeur à Paul Valéry). Sur ses conseils, je pus enfin, par un moyen détourné, entrer au CREPS et commencer mes recherches.
Mais la tâche n’était pas pour autant terminée !
En effet, il me fallait trouver 1 fille et 1 garçon d’environ 16/17 ans faisant partie d’un pôle espoir ou un pôle France et ce, dans chacune des catégories sportives proposées au CREPS ! De plus, il fallait que le jeune soit disponible, son entraîneur coopérant !
La période de préparation des compétitions ayant commencé, beaucoup de jeunes étaient partis en championnat et d’autres étaient littéralement surchargés entre entraînements et examens scolaires. Je n’ai donc pas pu explorer toutes les catégories sportives proposées au CREPS.
Le choix de la population fût :
Volley Ball : - A. 17 ans pôle France
Le " citius, altius, fortius " continue à être la devise des jeunes Sportif de Haut Niveau.
Aller toujours plus haut, plus vite : faire toujours plus, toujours mieux est un impératif. Pousser son corps hors des limites du raisonnable, sortir son corps de son enveloppe originelle, presque, pour atteindre l’idéal de performance, le modèle du champion. Se dépasser est alors une stratégie pour faire émerger de son corps toutes les qualités nécessaires à la construction du Champion. Comme " la construction de soi fonctionne avec la destruction de soi […] et que " la réalisation de soi " [...] tend vers l’autosupression … " (P. Baudry 1991, p. 54-58), le dépassement se fait corps… et, avec lui, c’est le fonctionnement même du système des filières de haut niveau qui émerge au travers des actions du Sportif de Haut Niveau.
I Le système comme dépassement de l’individu.
Au vu des entretiens, il est apparu que les jeunes Sportifs de Haut Niveau ne s’exprimaient pas complètement en tant qu’individu autonome mais en tant qu’individu Sportif de Haut Niveau intégré dans un système de Sport de Haut Niveau. En effet, le système, dans les discours adolescent, a pris la place de l’individu qui ne s’exprime souvent que par référence à l’équipe. De plus, les objectifs de l’institution sportive (" former les champions de demain ") ont tellement été intériorisés qu’ils les ont fait leur. Par leur bouche, s’exprime avant tout l’institution ! Ainsi, ces jeunes n’agissent qu’en fonction des objectifs fixés pour eux par le système des filières. Ils ont mis leur corps sous silence pour correspondre aux exigences, parfois " surhumaines ", mais néanmoins d’excellence, de l’institution. Ainsi le système a dépassé l’individu qui se construit dés lors selon les normes sportives imposées, mais pourtant, intériorisées très fortement. D’ailleurs, Pociello ne parle-t-il pas de " super intendance de leurs comportements et pour tout dire, la gestion pleine de leur vie… " (1997, p. 202).
Les jeunes Sportifs de Haut Niveau ont tellement intégrés ces normes sportives qu’il semblerait, au travers de leur discours, qu’ils ressentent comme une destinée dans le Sport de Haut Niveau. Auraient-ils le sentiment d’être fait, depuis toujours, pour cela ? Ou bien, peut être est-ce parce qu’ils ne connaissent rien d’autre que le système du Sport de Haut Niveau depuis, pour la plupart, l’âge de 5 ou 6 ans !
Pour eux, le sport de haut niveau incarne un réel mode de vie, voire même une vie en parallèle de la vie quotidienne.
D’ailleurs, Claire Carrier souligne cet aspect de la vie d’un Sportif
de Haut Niveau : " Franchir la grille d’entrée d’un Centre National
d’Entraînement Sportif propulse le visiteur dans l’univers extraordinaire
du corps performant, objectif qui se propose comme un idéal. La
quête de cet idéal nécessite autour du concept de compétition,
l’organisation d’une véritable société parallèle
". (1992, p. 26). D’où le sentiment de N. d’avoir une vie différente
: " On a besoin de beaucoup d’entraînement… on a, on a pas la même
vie que les autres personnes de notre âge quoi. Mais pas du tout
la même vie ".
Malgré sa blessure S. aurait bien voulue continuer l’entraînement,
ne pas s’arrêter. Il est parfois difficile d’admettre qu’il faut
se reposer parce que son corps n’est plus aussi performant. S. n’était
" pas contente ", " pas contente " de s’arrêter, à cause d’une
cheville, défaillante :
" Ben, non, j’ai arrêté… c’était trop et … fallait que je, fallait que je me repose quoi… "
Et comment ça s’est passé ?
" Ben c’était … c’était dur, ouais j’étais pas, j’étais pas contente… j’ai en fait, ça s’est un peu aggravé quoi, pendant une semaine j’ai rien fait… J’ai pas fait d’entraînement, pas de sport… "
Et qu’est ce que t’as ressenti ?
" Ben j’avais un … ça me manquait quoi… je … j’avais envie de reprendre et … "
Comment ça se fait que ça te manquait ?
" Ben, je pense que c’est au niveau physique, quoi… Parce que je
suis habituée à faire au moins 2 h d’entraînement par
jour et … ça me manquait, pendant une semaine j’ai rien fait… je
… ça me manquait… "
Ce manque de compétition, on le retrouve aussi chez A., jeune
volleyeur dont l’équipe vient de réussir les championnats
de France :
" Ca me ferait mal, ouais … "
Tu peux m’expliquer un peu … ?
" Ben … maintenant j’aime le volley quoi, et … ça me fait plaisir de jouer au Volley… et ensuite, parce que, ça changera tout quoi. Ca fait 3 ans que je m’entraîne au Club de Volley ball en semaine et … heu… ça ferait drôle de changer quoi, de plus rien faire, de… Parce que là, j’ai, par exemple, bon ma classe, ceux de ma classe, ils ont pas cours le lundi après midi, le mercredi après-midi, et le vendredi après-midi… et heu… je sais que moi, me retrouver à leur place heu… bon ben, de terminer à midi, d’avoir toute l’après-midi de libre, heu… ça me ferai drôle Ca me ferai plaisir la 1er semaine mais après heu… "
Comment ça se fait … ?
" Ben j’ai ai fait toute ma vie du volley… je joue depuis l’âge de 6 ans… j’en ai fait toute ma vie, pour l’instant, et … " […]
Qu’est ce qui te manquerait dans le volley ?
" Bon, ça serai le jeu, et la compétition quoi la compétition…[…] Enfin, ça changerai tout quoi, j’serai, j’serai plus dans un groupe, comme ça, et tout… ça me manquerai… Enfin, si, je pense que ça me manquerai quand même… c’est surtout jouer au volley ball… "
Seulement le jeu …
" J’sais pas… non c’est la compétition… "
Mais le manque, c’est aussi le manque des sensations que l’on éprouve
en pratiquant son sport et dont J. dit ne pouvoir se passer lorsqu’elle
parle du milieu aquatique :
" Ben, non, en fait, moi, heu, c’est un milieu tout à fait normal pour moi parce que ça fait… heu… ça fait depuis que je suis toute petite que je nage, donc… en fait pour moi, c’est heu… J’pourrai pas m’en passer en fait. J’pourrai vraiment pas me passer de ne pas aller à l’entraînement. "
Comment ça se fait ?
" Ben, j’aime tellement le sport que je fais et j’ai tellement pris ce rythme de vie, que à l’heure actuelle je pourrai pas me passer de ne pas aller à l’entraînement. Même si j’ai mal dormi, ben, je ne peux pas m’en passer. "
Tu me dis " j’pourrai pas m’en passer ", c’est à dire ?
" Ben, j’ pourrai pas me passer, de ne pas aller à l’entraînement
de, de ressentir ces joies et ces douleurs dans l’eau en fait ".
Le choix est " exclusif "… et sans appel. Ces adolescents ont choisis (ou bien on a choisis pour eux) ce mode de vie, ils ont choisis semble-t-il d’être différents, de vivre une autre vie que celle des adolescents de leur âge, au profit de la performance, d’un objectif tout tracé pour eux.
A peine 17 ans et déjà l’injonction du choix d’un mode
de vie prédéfini accroché à leurs lèvres.
Un choix lourd de conséquence sur leur avenir social mais qu’ils
assument au regard des sacrifices dénoncés à voix
haute.
" Non parce que … Heu… Si j’avais à choisir, je le referais
quoi… Venir ici, rentrer dans un système sport-étude, heu,
qui se passe bien, je le referais quoi, c’est vrai que des fois, je me
dis, heu, ben, je vois que tous mes copains ils vont en vacances, aux sports
d’hiver… Moi, j’ai une semaine de stage en Espagne. Bon, c’est bien l’Espagne,
mais c’est pas trop des vacances… Là on pense que normalement on
a toujours des vacances pour se reposer des cours et tout ça… Bon,
nous, les vacances on en a pas, ou pas beaucoup… Mais t’a choisi, t’as,
t’as choisi, tu t’es engagé, et … "
Le choix, pour J., c’est aussi choisir de se construire un nouveau
corps, plus performant, et de l’assumer pour atteindre son objectif :
J. : " Oui, ben oui, on a choisi, on a choisi ce, sinon on aurait
pas fait de la natation à un haut niveau, on aurait continué
en loisir ou, heu … on aurait stoppé au bout d’un moment. On a choisi
ça, et ben, on assume. Bon, si on est pas assez fort mentalement
ben on arrête. "
" On a désormais affaire à ce qu’on peut appeler un processus d’institution de l’individualité[…]. Les acteurs, qu’ils soient privés ou publics, appliquent une même règle : produire une individualité susceptible d’agir par elle même et de se modifier en appuyant sur ses ressorts internes " […].Ces nouvelles formes de production de l’individualité peuvent être appelées les institutions du soi. " (Ibid., p143).
Dés lors, dans nos sociétés actuelles, la norme
émergente (et de plus en plus totalitaire) étant l’action,
on comprend mieux pourquoi l’institution sportive (ou plutôt le sportif
de haut niveau) est proposé comme modèle à suivre.
On comprend mieux aussi, le fait que les jeunes sportifs de haut niveau
que j’ai rencontré vivent si bien, et avec une grande lucidité,
la nécessité de faire autant de sacrifices, et en retirent
du plaisir lorsque leur action aboutie.
Tu me parlais de fatigue, de soirées que t’as gâchées, y a un rythme de vie qui est difficile à soutenir ?
" Ah oui, oui, ben c’est clair. On s’impose un rythme de vie heu…
On peut pas, on peut pas s’permettre de, par exemple, de sortir tous les
samedis soirs, parce qu’on sera épuisé et on arrivera pas
à tenir l’entraînement, au bout d’un moment ça marchera
plus. Ca marchera plus, c’est, c’est pas possible. Bon, on peut sortir
une fois, de temps en temps, comme ça, en s’faisant, en s’faisant
une soirée tranquille, mais heu… on peut pas s’permettre d’aller,
dire, tous les samedis soirs, " aller on va en boîte ", heu… pour
s’éclater[…]. On fait beaucoup de sacrifices en fait. Sacrifice
de, ben justement de pas sortir, de…, de…, de pas boire… de pas faire des
trucs comme ça. "
N. : " Ben tu te dis heu " est ce que j’ai fais le bon choix " parce que tu fais beaucoup de sacrifices… tu fais beaucoup de sacrifices et heu… si ces sacrifices, si ces sacrifices ne portent pas leurs fruits, ça sert à rien de continuer ces sacrifices. Donc autant en profiter. "
Tu as l’impression de faire beaucoup de sacrifices.
" Enormément … Ah ouais … je … les nageurs heu … Enfin les nageurs, les sportifs et les nageurs en particulier. "
F. :" C’est vrai qu’on est encore jeune, quoi dans un certain sens,
et heu, on voit, bon les autres qui sont pas sportifs et qui sortent, ben.
On se pose des question quoi, c’est … Ben, heu, est-ce que, est-ce que
je loupe pas quelque chose à ce moment là. Mais, heu, je
veux dire heu, bon, on y répond vite parce que on se dit que, eux
peut-être, bon ils vont sortir, mais nous, est ce que on trouve pas
plus dans ce qu’on fait, quoi ? Moi personnellement, je trouve plus dans
ce que je fais. Je viens nager, c’est quelque chose où là
je trouve du plaisir et puis bon, ben sortir…J’veux dire, bon, je peux
sortir à d’autres moments quoi. "
Devant ce constat, les institutions sportives rendent compatibles avec les entraînements, la poursuite des études ou la possibilité d’une formation professionnelle. Les athlètes doivent ainsi faire preuve d’une grande adaptabilité pour mener de front des objectifs aussi différents qu’un projet sportif et un projet intellectuel ". (C. Carrier, 1992, p. 33)
Les adolescents sportifs de haut niveau se trouvent confrontés
à un double projet de vie : réussir une carrière professionnelle,
mais aussi une carrière sportive. Commence pour eux, à leur
entrée en filières une course effrénée vers
le résultat. Le temps devient alors un précieux allié
ou bien un sérieux adversaire.
D’ailleurs, " outre le phénomène compétitif
lui-même qui s’inscrit de toute façon dans une course contre
la montre, la réalité des heures d’entraînement qui
s’additionnent à celles de la scolarité alourdit les emplois
du temps de façon telle que les activités empiètent
largement sur le temps libre et les vacances "(Ibid., p. 34)
J. : " Ben, au niveau de l’école, heu… C’est assez dur d’assumer
les deux. Parce qu’en fait, heu, ben, on y a qu’à prendre l’exemple.
Moi j’ai cours de 8h à midi, donc j’ai cours de 8h à 12h
comme tout le monde. Après, de midi à 2h je nage. Eux, ben,
ils peuvent pendant ce temps là, heu, manger ou travailler heu,
si ils ont pas fait leurs exercices pour l’après-midi. Moi je peux
pas me permettre, je nage de 2h à 4h je recommence les cours. Et
à partir de 4h jusqu’à 7h et demi je nage. Enfin, jusqu’à,
ouais, 7h, je nage. Donc, heu, bon eux, pendant tout ce temps là,
ben ils ont eu le temps de, de travailler, de profiter, d’aller chez la
copine, de parler avec la copine, heu… de faire des trucs comme ça.
Et moi, à partir de 7h, je rentre et puis je travaille parce que
j’ai pas… Faut, faut travailler pour le lendemain, tandis que eux ils ont
pu faire ça pendant que moi je nageais. "
Les propos de J-M Brohm, aussi forts et provoquants qu’ils soient,
illustrent bien la réalité du rythme de vie qui est imposé
aux jeunes Sportif de Haut Niveau. Le champion est celui qui sait se plier
aux exigences du système, mais aussi, qui les accepte et ne vit
que pour se construire de plus en plus proche du modèle.
Le travail personnel c’est-à-dire ?
" Le travail personnel c’est à dire quoi, tu fais tes devoirs, tu révises tes cours et compagnie… ça c’est le travail personnel. Et… je doute qu’il y a beaucoup de personnes qui font ce que nous faisons. Moi par exemple heu… j’sais pas… l’année dernière, je nageais dans un tout petit club à Martigues et heu… nous n’avions pas d’horaires aménagés et ça fait que… la piscine était libre seulement le matin à 6 heures et demi, à 6 h 1/2 le matin, donc je me levais à 6h du matin pour aller m’entraîner. Je me levais à 6 heures le matin, je terminais l’entraînement à 8 heures cinq je partais en cours… et je reprenais les entraînements le soir de 6 h ½ à 8 h ½ . C’est un rythme insoutenable… Mais j’avais, j’avais envie de progresser. "
J. : " Oui, ben oui, on a choisi, on a choisi ce, sinon on aurait
pas fait de la natation à un haut niveau, on aurait continué
en loisir ou, heu … on aurait stoppé au bout d’un moment. On a choisi
ça, et bon on assume. Bon, si on est pas assez fort mentalement
ben on arrête… "
Mais cette " double finalité " n’est pas souvent facile à
vivre et survient le ras le bol, la fatigue, l’impression qu’on ne va jamais
y arriver.
G. : " Heu… Non, non parce que quand tu es habitué, tu es habitué, ça va. Y a des périodes plus dures que les autres… Les périodes de révisions, de DS et tout ça, c’est, dur à passer quoi…Quand y a tout qui te tombe dessus et … Voilà quoi… " […]
Le ras le bol, c’est par rapport à…
" Ben, souvent … J’sais pas si c’est fait exprès, mais souvent
c’est tout qui arrive en même temps… Là les entraînements,
en ce moment on est vraiment pas bon, heu… Les entraînements sont
souvent fatigants, la muscu. c’est fatiguant… Les cours heu… Les cours
là, cette semaine j’étais bourré de DS. "
A. : " Ben… c’est pas… on a pas beaucoup de temps libre, c’est… "
Comment tu le vis ?
" Ben en fait c’est heu… ben heu… ça va bien quand j’ai, j’ai
pas trop de devoirs, pas trop de boulot… Mais dés que j’ai trop
de devoirs, dés que j’ai un bac blanc, dés que j’ai un contrôle
ben. Déjà ça me, ça me pète quoi parce
que forcément on est jamais très content d’avoir un DS …
Ensuite, ça peut amener à ce que je me couche tard le soir
aussi… donc, je suis fatigué, je sais que j’serai moins bon au volley
donc heu… C’est difficile… j’sais qu’il y a des périodes où
j’suis fatigué, où faut que je travaille tard le soir et
quand j’ai fini les cours, que j’vais au volley, bon, j’suis content mais…
quand j’suis fatigué, j’suis pas très content d’y aller et…
bon c’est pas, pas royal quoi… "
Devant le projet de l’institution de former de véritables
" sur-hommes " au sens " brohmien " du terme (c’est à dire des hommes
complets au niveau physique mais aussi intellectuel) le corps biologique
réel réapparaît. Les corps adolescents s’épuisent,
craquent devant les exigences de la normalité sportive.
T’es fatiguée ?
" Ben les courbatures, j’pense que des fois je m’étire pas assez… Et …Aussi, on a moins de sommeil quand on est ici que chez nous… parce que, le lendemain on a l’école heu, on se couche un peu tard et tout … et… ".
C’est difficile d’avoir ce rythme ?
" Un peu… parce que des fois on a pas fini notre travail on doit
finir le soir. Parce qu’on a une étude de 8h à 9h ½
des fois on a pas fini tout notre travail donc, heu, on travaille le soir
et … on se couche tard. Et le matin faut qu’on se lève tôt.
"
S. :" Ben j’me dis que, faut que je finisse l’entraînement
quand même … Et que… que je me couche tôt, ou que, je m’organise
mieux quoi… que j’essaie de mieux m’organiser par… "
J. : " Ouais, parce qu’on a tellement mal et qu’on ne passe tellement plus… que… tu te mets à pleurer dans l’eau, à vider tout ton sac. Après ça va beaucoup mieux en fait. Tu pleures, t’évacues toute cette fatigue, tout ce stress et après ça va, tu te sens mieux. "
Et ça t’arrives ?
" Ouais, ça m’arrive. Ca m’arrive quand vraiment, heu… j’en
peux vraiment plus quoi. Je suis heu… je suis à … à la limite
du rouge quoi. Et après, ben après c’est reparti. Ben, t’as
pu assister à un entraînement. Ben j’sais pas si t’as vu après,
l’entraînement que c’était, ben, c’était assez dur,
donc heu… Ca arrive qu’après on craque et qu’on, qu’on soit fatigué
quoi. "
D’ailleurs, la fatigue, le rythme de vie difficile, est ressenti par N. comme une " banalité " :
" Non, non, ça c’est juste une banalité entre guillemets
quoi… C’est sûr, en fin de semaine par exemple, on est, on est hyper
fatigué. On est à la masse presque et heu… heureusement qu’on
a le week-end pour récupérer quoi. C’est surtout en période
hivernale que on a un besoin que on a un travail de longue distance… parce
que c’est la période hivernale, c’est la période qui est
juste avant les championnats de France. Et qu’on a besoin de ça
quoi et que en fin de semaine on est lessivé. "
J. : " Ben j’suis en état de fatigue en ce moment. Y a qu’à
voir comme j’m’habille…Au début ça va, mais au bout d’un
moment tu craques, heu, t’es trop, t’es trop fatiguée et t’attends
impatiemment le week-end où tu dois toute la journée. Mais
heu… Bon j’pense qu’il faut garder le moral. Toute façon on est
tous fatigués heu… En plus moi ça me fait pas grand chose
parce qu’en fait comment je la vis, ben on la vois pareil, on est tous
fatigués au même moment parce qu’on a le même. "
Et qu’est ce que tu ressens quand ça va pas ?
" Ben j’ai surtout envie de, de rentrer chez moi, de me reposer, penser à… penser à… revivre comme avant, parce que… Avant j’étais tout tranquille, j’allais à l’école… C’est tout… Maintenant que j’ai le volley…[…]
C’est à dire ?
" C’est à dire, avoir un ras le bol, en avoir marre, de pas
mal de choses, de tout presque… Et, heu… Avoir envie de … Rentrer à
la maison, être tranquille pendant une semaine, se reposer et puis,
puis repartir quoi... "
" Ben, je me dis que, " pourvu qu’il finisse ce match ", et que…
Peut être que je puisse y aller, et puis… "
S. : " Ca va … Ben des fois, j’ai des moments de fatigue souvent, je suis souvent fatiguée… Mais bon ça va. "
G. : " Ben, à l’école, à l’école… Déjà,
t’es moins attentif, parce que quand t’es fatigué, heu… "
L’école représente aussi, le lieu où s’exerce
une pression, celle de la réussite scolaire. Un autre impératif
s’ajoute à la performance sportive, celui de la performance intellectuelle.
G. : " Ben, ce qui me pèse surtout, c’est au niveau des études.
Parce que… Heu… Parce que des fois … Là, je passe le Bac… C’est
dur et tout, heu, des fois j’me dis " je vais jamais y arriver, il faut
que j’y arrive… Donc, heu… "
Lorsque les autres rêvent d’un avenir un peu moins ordinaire,
ces adolescents Sportifs de Haut Niveau, vivent déjà un projet
de carrière hors du commun. Ils embrassent à 16 ou 17 ans,
un avenir qui se veut prometteur et assument des responsabilités
d’adultes. Parce que le champion est celui qui a une vie exceptionnelle,
pour se construire selon le modèle, les jeunes sportifs de haut
niveau incorporent ce qu’on pourrait appeler " le mythe sportif de l’extraordinaire
" et donc, mettent en avant leur différence, leur capacité
à vivre doublement leur projet de vie.
Et tu me dis que tu as peur…
" Ben, l’appréhension quoi, c’est, c’est, parce qu’il faut… J’ai peur, j’ai peur, j’espère que je vais être bien, qu’on va gagner, parce que c’est un match important donc heu… c’est de l’angoisse quoi, avant le match. "
L’angoisse de quoi ?
" Ben, de perdre ".
Pour ces adolescents, le sport est devenu un métier envers
lequel ils ont des responsabilités.
A. : " Ben, justement, pour nous c’est pas très important je sais que, en sénior c’est important parce que c’est, c’est là qu’on voit comment t’es, c’est donc là où tu gagnes la, c’est donc là où y a, là où si t’es bon, ben t’es pris, t’es payé plus cher et donc c’est, c’est toute ta vie qui se joue là… "
Quand tu joues un match t’as l’impression de jouer ton avenir, ta vie ?
" Je sais que, par exemple, au dernier match en Israël, aux qualifications, je sais que, que je jouais heu, un peu toute l’année au niveau du volley quoi. Parce que si tu perdais c’était vraiment heu, y avait plus de compétition. " […]
C’est grave de perdre ?
" Ben ça dépend quel match mais heu… Là, la
dernière compétition qu’on a fait, c’était en Israël,
c’était les qualifications aux championnats d’Europe. C’est vraiment,
heu, ce qui fixait toute la saison, parce que si on était qualifié
aux championnats d’Europe, après on était, en fait là
on s’est qualifié donc on est presque sûr d’être ensuite,
ensuite d’aller aux championnats du Monde… Donc heu, ça y est, on
a la saison qui est déjà, qui est un peu plus fixée
quoi… Et heu donc c’est bien, c’était, c’était une finale
bien, bien importante et heu et là… il fallait à tout prix
gagner quoi. […] C’était un match décisif quoi et heu… on
a perdu le 1er set et heu… moi j’ai vraiment voulu réagir
parce que je pensais au, je pensais à après le match, forcément
heu, le mois suivant la compétition, si on avait perdu, on se serait
dit " putain " qu’on a été con de perdre ce match. Heu… on
n’ira pas aux championnats d’Europe, on ira pas au championnats du monde
et tout… et heu… je sais que … c’était vraiment pour pas, pour pas
être hyper déçu et… je me suis dit " il faut vraiment
qu’on gagne ce match parce que je pensais à plus tard, je pensais
à après, je me disais que… on serait vraiment, on serait
vraiment trop, vraiment trop " verts " de pas s’être qualifié.
[…] Je me voyais plus tard, 1 mois après avoir perdu ce match à
me dire " putain qu’est ce qu’on a été con " encore, et encore
quoi, à encore y penser donc heu, forcément, pour tous ceux
de l’équipe je pense que c’était pareil. "
Lors de compétitions, la peur de la blessure accentue souvent la pression, G., qui n’a pourtant jamais été blessé y pense néanmoins à l’approche des matches. En effet, si le corps lâche, c’est un avenir prometteur qui disparaît… Se blesser apparaît comme une faille dans le processus (pourtant si bien réfléchit par le système sportif) de construction du champion. Avec la blessure, le sportif ne correspond plus au modèle infaillible et parfait.
Tu y penses des fois ?
" Ouais, heu… Surtout avant les compét, j’me dis, heu, " si
tu te blesses, t’y vas pas, heu… Toute ta préparation, elle sera
partie en… fumée… Ca aura servi à rien ce que t’as fait…
". Bon pour l’instant, j’ai jamais été blessé… Bon
pour l’instant ça se passe bien ".
Pression mise par l’institution elle même sur le jeune qui
se voit nommer " favoris " et donc qui a des responsabilités envers
ceux qui l’ont accompagné jusque là, tout au long de sa jeune
carrière.
S. : " Ben ça dépend des compétitions, des fois
je, je stresse… parce que j’suis, j’suis pas heu… j’suis, j’suis… parce
ce que des fois je suis favorite un peu, et … et voilà quoi… j’ai
peur de mal jouer et tout ça. "
Pressions ressenties mais non encore exprimées par F. qui
a longtemps été entraînée par un père
qui a fait le choix du Haut Niveau pour elle :
" Ben, heu, ben déjà… c’est vrai que, déjà
j’ai, heu, la mauvaise façon c’est que je me dis d’abord " faut
que tu fasses un bon temps " avant de me dire " bon ben, il faut que tu
te fasses plaisir quoi ". Et, heu, c’est cette façon là qui
est peut être pas bonne encore à, au moment d’aborder la compétition.
C’est peut être que je me mets moi même quoi, la pression.
A moins que ce soit les autres qui me la mettent. "
Désormais, un impératif apparaît : mener à bien un avenir professionnel au sein de la société et assurer, réussir une carrière sportive (au sens professionnel du terme) au sein d’une " micro-société " construite par l’institution sportive (et le jeune lui-même).
L’adolescent doit alors se construire en tant qu’homme mais aussi
en tant que Champion. D’où la nécessité d’être
fort pour se construire doublement.
G. : " A l’entraînement, si tu fais une faute, c’est pas pénalisé, c’est rien, alors qu’au match, ça sanctionne le score… Ben heu, on peut pas trop comparer les deux parce que… L’entraînement c’est tranquille, c’est… Tandis qu’en match, il faut que tu sois fort du début jusqu’à la fin, même si à l’entraînement il faut que tu sois concentré et tout ça… C’est pas la même chose… "
Ca te gêne de devoir être fort ?
" Ben, non, parce que ça me fait plaisir… Quand quelqu’un
dit que je joue bien, ça me fait plaisir… "
Depuis tout jeune, l’adolescent se construit en fonction d’un objectif
qu’il s’est donné et que le système a donné pour lui
: devenir Champion. Dés lors, il a incorporé la norme sportive
afin de correspondre au modèle. C’est pour cela que, peut être,
le jeune sportif de haut niveau a le sentiment d’être quelqu’un de
différent au vu d’aptitudes " extraordinaires " remarquées
dés le plus jeune âge. Par des stages de détection
précoce, le système produit le champion dans une croyance
en l’inné. Pour se construire champion, il faut donc s’affirmer
en tant qu’être exceptionnel possédant des qualités
jugées innées par le système, mais aussi, par soi-même.
Détectés très tôt et éduqués dans
l’optique d’un destin hors du commun, il n’est pas étonnant que
ces jeunes aient le sentiment d’être né pour se faire champion.
Dés lors, être performant serait acquis d’avance par le champion
véritable.
Dés lors, la réussite entre dans une normalité,
l’échec est inconcevable.
A. : " Ben, c’est normal parce que j’ai… j’aime pas être heu, j’aime pas faire des fautes, j’aime pas… Bon j’aime pas être mauvais non plus. C’est, vraiment l’impression d’être impuissant quoi… […] Enfin quand on fait un sport, j’sais pas, c’est pour être bon et… ça fait plaisir de faire un sport, ça fait plaisir de réussir quoi. "
Quand on fait un sport, il faut être bon.
" Ben, il faut être bon, non, il faut être bon pour ce
qu’on a quoi. Il faut être bon c’est… c’est… Ben c’est pas il faut
hein, c’est… moi j’trouve que c’est naturel parce que c’est… c’est clair.
Le sport ç marche… Moi, pour moi, c’est comme ça, quoi, c’est…
c’est… "
Tu dirais que ça vient naturellement de devoir à tout prix être le meilleur ?
" Oui, moi, ouais, je sais pas chez les autres, si ils se forcent
ou si ils se forcent pas… Moi y a pas besoin de me dire " ouais, il faut
que tu joues bien, que tu essaies d’être le meilleur ", je pense
que c’est dans ma nature de vouloir toujours, toujours bien jouer… Surtout…
"
" Je crois que c’est instinctif… si tu l’as pas à la naissance quoi, tu l’auras jamais… c’est… un don… j’sais pas t’es né avec… "
C’est à dire ?
" C’est à dire que… ben c’est instinctif quoi… ou tu l’as ou tu l’as pas quoi… c’est comme si tu es beau ou si t’es pas beau… t’es né avec… "
Et ça se travaille pas ?
" Non, ça peut pas se travailler, oh si… si ça peut se travailler mais pas.. pas bien quoi.. tu travailles… tu peaufines on va dire… Mais tu travailles pas quoi, tu progresses pas… tu.. ouais tu peaufines juste… "
Et le progrès ?
" A ce niveau, ben, ben, il est minime… il est, oui… il est hyper
minime. "
Et en ce moment, comment tu te situes ?
N. : " Ben, je suis jeune.. Donc heu… je nage dans un pôle
France. Si je nage dans un pôle France c’est que j’ai un potentiel.
Sans me jeter des fleurs. Si on nage ici, c’est qu’on a un certain potentiel
et on est ici pour l’exploit. "
Dés lors, si on arrive pas à exceller dans sa discipline,
ce n’est pas faute d’entraînement ou d’organisation, ni même
le rythme effréné d’un tel mode de vie qui est en cause,
mais, tout simplement le fait qu’on n’ait pas les qualités naturelles
nécessaires pour devenir champion !
N. : " Ben c’est que t’as pas les qualités nécessaire
pour être le meilleur, ou alors c’est qu’il y a un truc qui cloche,
et ça, je sais pas ce que c’est. "
J. : "On parle à personne dans l’eau, et tout. Donc il faut, faut être assez fort pour, pour pouvoir supporter tout ça. "
Tu as le sentiment qu’il faut être fort ?
"Ah oui, pour la natation, heu… c’est… il faut être très
très fort, mais… c’est vrai que celui là, heu… c’est vraiment…
Déjà t’es individuel et… t’as aucun contact avec les autres
durant l’entraînement. "
D’ailleurs, J. ne parle-t-elle pas de devoir être fort pour
accepter les changements opérés sur son corps ?
F. : " Heu… ben c’est… l’année dernière j’étais avec des non-sportifs parce que cette année j’suis dans une classe qui, avec des horaires aménagés, donc j’ai que des sportifs. Heu… ben, dans un certain sens c’est aussi, heu, un moyen d’être différent des autres. Ce qui, qui, moi je trouve qui est assez plaisant quoi, de pas, de pas ressembler aux autres. De se dire, ‘bon, ben moi je fais quelque chose à côté’. Heu… moi je le vivais vraiment assez bien. Ca me faisait plaisir de me dire non, j’suis pas comme les autres, je rentre à la maison, je regarde la ‘téloch’ et puis, bon, j’veux dire rester débile devant la télé, à faire que ça quoi. C’est vrai que, je l’ai toujours assez bien vécu, et puis, là, en ayant que des sportifs, c’est bien parce qu’on échange chacun sur le sport qu’on fait, puis on apprend d’autres choses, des choses nouvelles et, puis, c’est vraiment bien. Heu… c’est vrai que quand on est quelqu’un, un sportif et que bon après c’est des non sportifs, oui, on se sent différent, on se sent pas pareil parce que, c’est, c’est des sujets de conversations qui sont pas les mêmes, en plus bon, ben, heu, ça va être, heu, ils vont par exemple, eux ils vont, par exemple la télé, ils vont regarder la télé, c’est des émissions par exemple qu’on voit jamais nous parce que à ce moment là on est toujours dans l’eau. Heu… là dessus au, je me sens différente, je me sens pas pareille. "
C’est-à-dire, tu es mal à l’aise ?
" Ah non, moi je me sens bien. Moi j’estime, bon, ben, que aller regarder la télé et aller nager c’est vraiment pas le même, le même plaisir quoi ? J’veux dire, moi je ressens quelque chose, tandis que eux ils subissent quelque chose… Heu… non, franchement… ça, c’est quelque chose qui me, qui me plaît. J’aurai pas aimé ressembler à, tout le monde, là dessus quoi. "
Et à quoi t’aimerais donc ressembler ?
" Ben, heu… Pour l’instant, à ce que je suis. A une nageuse,
à… qui arrive à gérer les deux, l’école et
la piscine, et puis qui aime ça. "
F., jeune sprinteuse performante se sent bien dans sa peau, bien dans son corps. Elle correspond au modèle idéal de performance que l’institution propose. Dés lors, elle a atteint le modèle du champion et se satisfait dans ce modèle.
En incarnant enfin le modèle, elle incorpore le système, l’accepte et donc produit le champion en même temps que celui-ci est produit du système.
Ce sentiment de différence, d’appartenance à un autre
monde se ressent au travers des discours adolescents sous la forme de la
" normalité ". En effet, lorsque on demande à ces jeunes
comment ils se perçoivent dans le groupe, un mot leur vient immédiatement
à la bouche : je suis normal. Par conséquent, la référence
à la normalité serait référence au système
des filières, seul mode de vie qui pourrait leur paraître
normal au regard de l’institution sportive. Ou bien, serait ce que, se
sentant tellement à part de la population adolescente, ils veulent
se convaincre eux-même qu’ils appartiennent quand même à
cette autre " micro société ", construite par les jeunes
d’aujourd’hui.
G. : " Heu, au point du vu relation, ben ça va quoi, c’est comme si… Ben je pense que pour eux j’suis un élève normal, sauf que je fais du sport tout les jours et que… Voilà quoi, c’est… Y a pas mal de sportifs dans la classe qui viennent pas du CREPS, mais, mais, je pense… "
Et toi, comment tu te ressens par rapport à eux ?
A. : " Ben, heu, j’sais que… enfin… normal quoi, j’pense pas trop
aux heures de volley que je fais en plus et tout parce que je sais que,
heu, des fois, moi ça m’amuse, des fois dans les sales périodes
ça m’embête. "
" Ben… moi je me sens une jeune fille normale, heu… Bon très
musclée, mais heu, ça me dérange plus parce que heu…
j’me dis que c’est un choix et que j’arrive à m’amuser comme je
suis. J’suis pas heu… j’suis pas hyper musclée heu… pour heu… pour
la taille et le corps, enfin, pour la personne que je suis et j’suis par
hyper… Enfin, j’suis normale, je suis normale, je suis normale point. Voilà…
"
Mais, généralement, la différence n’est pas
vécue par ces jeunes comme un problème, bien au contraire.
En effet, ces adolescents sont fiers de ce qu’ils font, de ce qu’ils sont
devenus.
Ce sentiment apparaît d’ailleurs chez les adolescents que j’ai rencontré sous des formes très diverses. Mais, malgré tout, tous sont fiers de ce qu’ils sont devenus.
La fierté c’est, pour M., la fierté d’appartenir à
un centre de Haut Niveau comme il y en a peu en France. Fierté donc,
d’appartenir en quelque sorte à " l’élite " du sport de haut
niveau, à l’institution sportive.
M. : " Ben c’est quand même un centre de haut niveau quoi.
Y en a, pour le tennis de table, y en a que 6, 6 j’crois en France. Y en
a qui, j’pense y en a beaucoup qui aimerait être ici… Faut en profiter
quoi. […] On a quand même des structures particulières quoi…
au niveau de l’entraînement, on fait beaucoup de physique par rapport
à d’autres… on a des horaires aménagés et tout… Ces
autres, quand ils sont dans leur club ils font pas ça parce qu’ils
ont pas le temps… et bon il faut que quelqu’un y soient derrière
quoi, ils sont tout seul, pour l’entraînement. "
" Heu, ouais, parce que là on joue en Nationale 2, et en Nationale 2 c’est qu’on joue en championnat. Alors que quand on joue avec le maille de l’équipe de France, c’est un niveau international et… Ben c’est autre chose, c’est le niveau au dessus. "
Tu ressens quoi quand tu te dis que tu joues pour la France ?
" Ben, ça fait plaisir… J’me dis qu’il y en a beaucoup d’autres qui aimerait être à ma place et que… C’est pour ça que, faut que je fasse tout pour le mériter et… Ben, j’pense que tous ceux qui sont dans l’équipe de France ils vont dire la même chose… Ca fait plaisir que j’mérite de porter ce maillot, c’est normal… "[…]
Et le fait de jouer en équipe de France ?
" Ben, t’es fier, t’es… C’est clair tu représentes ton pays,
t’es… Y a deux ans et demi, j’imaginais même pas porter le maillot
de l’équipe de France un jour. Et… ça fait plaisir, chaque
fois que tu le mets… C’est pour ça que faut que tu fasses tout pour
continuer à jouer, encore plus avec ce maillot. "
" Ben… c’est les sensations… C’est les sensations de quoi, d’être bien… Et heu… c’est un sport heu… c’est un sport quoi magnifique quoi… "
C’est à dire ?
" Moi je trouve que c’est… ben… c’est … j’sais pas… Chacun va dire que son sport est le plus beau du monde. Et puis moi aussi quoi je vais dire que la natation, elle est le sport le plus beau du monde… il n’est pas assez reconnu hélas. " […]
Tu m’as dit " magnifique " c’est-à-dire, c’est la beauté du geste…
" Ouais, la beauté du geste ouais… parce que… tout le monde, encore une fois, tout le monde, … sans me, sans me vanter, mais j’sais pas, tout le monde n’est pas capable de faire ce qu’on fait…, c’est comme : tout le monde n’est pas capable de tirer comme un basketteur ou de faire des trucs comme un footballeur quoi… c’est chacun son truc. "
Pour toi , tu es fier de faire ce que tu fais ?
" Absolument, ouais… […] Ah c’est sûr, on est fier, on dit
heu " ouais, mois j’suis nageur, j’suis nageur " Oh, y en a qui dise "
ouais c’est dur comme sport… c’est pas assez payé ". Ben ouais,
c’est pas assez payé mais j’aime ce sport quoi. Et puis j’suis fier
de le montrer quoi… "
Montrer sa performance aux autres et en être fier apparaît
dans le discours de S., qui, avec ses mots d’adolescente admet être
fière d’être ce qu’elle est ainsi que de le montrer aux autres,
non sportifs, afin de se valoriser auprès d’eux :
" Ben, j’suis avec des sportifs et des autres de la classe normale quoi… mais ça va… "[…]
Vis-à-vis de ton corps ?
" Ben, au niveau du corps, je m’y crois un peu. J’sais pas, on est plus habitué à, à faire des choses physiques, heu, comme le sport en cours, y en a qui, qui sont, qui sont pas super bon quoi et puis nous, nous ça va puisqu’on est, on est habitué à, à faire des choses physiquement. "[…]
T’es fière des fois ?
" Ouais, j’suis fière de moi, j’suis contente… c’est… j’essaie
quand même de reste modeste… pas… pas avoir la grosse tête.
"
Mais cette fierté peut se traduire au travers du corps musclé,
qui, par un phénomène de mode est jugé beau car "
ferme et en bonne santé " . Pour le sportif de haut niveau, être
fier d’avoir un corps performant paraît fortement lié à
la fierté d’avoir un corps musclé, " bien foutu " pour reprendre
le terme de N.
N. : " Ce que je ressens, ben, je ressens quoi d’abord c’est heu…
une notion, quoi, de puissance parce que… bon et puis je dois dire que,
puis nous les nageurs on est… on est assez bien foutu entre guillemet…
Enfin on est assez bien foutu. "
Comme, aujourd’hui, les top models, ont pris le statut de star, sont symboles de rêves, d’idéal… Sous cette " propagande " de corps minces, jeunes, musclés qui inondent les écrans de télévision et même de cinéma, comment résister et ne pas envier ces corps ?
Dès lors, parce que " avoir un bon corps ", un corps qui "
tient la route " est un idéal de normalité désormais,
le corps du jeune sportif de haut niveau apparaît comme le modèle
à atteindre ou du moins, à envier, pour les adolescents non-sportifs.
Au terme des entretiens, il est apparu qu’il n’existe plus d’individualité au sein du groupe des Sportifs de Haut Niveau ou plus concrètement au sein de l’équipe.
En effet, le sportif qui pratique un sport collectif se fond dans
son équipe et endosse des responsabilités vis-à-vis
d’elle. Dés lors, chaque action est menée en fonction de
l’équipe. On tombe alors dans une véritable relation d’interdépendance
de l’athlète et de son équipe. S’installe ainsi une relation
du " tout donner " à l’équipe, " tout faire " pour l’équipe.
A. : " Ben pendant les matches… forcément à l’équipe,
un peu l’entraîneur, les remplaçants, les arbitres, mais,
heu… pas… je m’intéresse pas au public… heu… "
Quand tu es en compétition par exemple… tout à l’heure tu me disais que ton apparence te plaisais en fait… Donc est ce que tu penses à ton propre corps, au regard des autres sur lui quand tu es par exemple en compétition ?
N. : " Dans mon sport, c’est… c’est assez compliqué parce que… j’suis pas le seul à être musclé entre guillemet quoi…donc au regard des autres personnes heu… j’suis un illustre inconnu quoi donc heu… j’porte heu… par particulièrement d’attention à ça quoi. J’essaie de pas faire trop y faire attention. "
Un illustre inconnu, c’est-à-dire vis-à-vis du public ?
" Oui vis à vis du public, et puis des nageurs… J’sais pas, toute personne en général. "
Ici, le système a dépassé l’individu qui n’existe plus qu’en tant que nageur. Dans le cadre d’une compétition, N. n’existe plus en tant qu’individu, en tant que corps. Il se fond dans le groupe des nageurs et s’efface devant la performance. Il n’y a plus d’individualité, seulement un groupe de sportifs de haut niveau qui vont s’affronter pour un titre.
Mais, cette négation de soi apparaît beaucoup plus souvent dans les discours de sportifs qui jouent en collectif. Dés lors on remarque que l’individu s’efface, se donne à l’équipe, car il ressent des responsabilités vis-à-vis du groupe.
Qu’est que tu ressens dans ces moments, quand tu es sur le terrain, en entraînement ?
G. : " A l’entraînement t’es obligé de parler avec les autres, de participer, alors que en dehors des entraînements, si tu veux être tout seul, tu y arrives "
Et tu te sens obligé de participer…
" Ben ouais, parce qu’on est un groupe, et… On est un groupe, et puis… Si toi ça va pas, les autres ça va plus aller. Donc t’es obligé de faire un effort pour les autres, puis si toi ça va pas, tant pis… Mais les autres, faut pas les entraîner avec toi… Donc, heu… Je me sens obligé, ouais, c’est normal, c’est pas une obligation, c’est… c’est normal. "
Ainsi, quand G. entre sur le terrain, il se sent obligé de " faire " pour les autres. Il met ses " états d’âme " au placard et se consacre au match. Il enlève son individualité pour mettre sa tenue d’équipier.
Dés lors, quand on appartient à une équipe, on ne peut pas se permettre de penser en tant qu’individu. Lorsqu’on joue, il faut se " donner ", se donner à l’autre, pour l’autre. " Le génie de l’instant performant se vit dans l’harmonie d’un groupe : l’athlète n’est plus seul " face à tous " et doit faire passer la cohésion de l’équipe avant son ambition personnelle voire accepter d’être celui, dans l’ombre, grâce à qui un autre va être remarqué. " (C. Carrier, 1992, p. 73).
Le don de soi c’est donc aussi s’effacer au profit de l’autre.
Et qu’est-ce que tu ressens, toi, personnellement quand en fait tu te rends compte que tu risques de faire perdre ?
A. : " Ben, je, ben, toute façon j’suis tout le temps… Enfin je pense que… non, je mets jamais de mauvaise volonté… donc heu… ou j’suis mauvais, j’y arrive pas et l’entraîneur me sort ou bien, j’arrive à me rétablir quoi… ou bien je reste heu, j’suis mauvais dans, dans, un compartiment, un compartiment de jeu, mais j’y arrive bien dans l’autre et… Peut être que j’suis pas, j’suis pas bon en attaque par exemple, mais bon en défense ou au contre. "
Et à quoi tu penses quand on te sort ?
" Ben, heu, moi ça va, y a pas de problème… j’encourage celui qui vient de rentrer à ma place. Parce que… d’ailleurs je m’en veux d’être mauvais donc heu, quand je sors j’me dis " t’as été nul " et je dis " aller " à l’autre. "
Parce que ce qui est important, c’est avant tout la victoire de l’équipe, l’athlète se doit de s’effacer au profit d’un autre plus performant. Dés lors, le don de soi se traduit en " suppression " de soi, de l’individu Sportif de Haut Niveau, de l’espace concret construit par l’équipe.
Devant la contre performance l’athlète disparaît radicalement et assume sa disparition. Son corps sportif se tait, s’annule. L’individu est réduit à une voix qui se doit d’encourager l’autre car fait partie du groupe. Ici, on pourrait presque dire : le tout est dans la partie et la partie est dans le tout !
Parce que le système est fragile et qu’il suffit d’un seul élément pour l’enrayer, G. se force, pour l’équipe, pour ne pas faire fléchir le système. Le corps s’abandonne alors à l’équipe.
" Et… heu… au début du match, ça c’est pas bien passé
avec le passeur, enfin, j’ai trouvé ça quoi, et je me suis
recroquevillé sur moi même et, heu… Sans vouloir faire tomber
le groupe… Mais… Mais je me suis recroquevillé sur moi même,
j’étais, j’étais plus heureux de jouer… J’avais plus trop
la volonté de jouer mais je le faisais pour les autres… Parce que
ça se fait pas de mal jouer et tout ça parce que toi t’as
pas envie, alors que tu joues à six… Enfin, c’est surtout, heu…
Enfin, moi, quand ça va pas dans un match, heu, ben je pense que,
je pense qu’on le voit, parce que je tire un peu la gueule, heu… Je parle
plus beaucoup, mais, heu, je me force à jouer pour les autres.[…]
Je me suis un peu, un peu forcé, un peu forcé à… Bon,
pas à bien jouer mais à pas trop faire tomber l’équipe
quoi…[…] Je me forcerais toujours à jouer, même si ça
va pas, pour heu, pour les autres. […] Déjà pour… Même
si l’équipe elle joue bien et que, que moi ça vas pas du
tout, heu… J’suis content pour l’équipe qu’on ait gagné,
mais heu… Dans un autre sens, j’me dis, heu… Non… Ca m’embête quoi,
ça m’embête que je joue mal et que… Et que je pénalise
les autres…Et… "
Les entretiens ont donc fait émerger une logique sportive (propre aux sports d’équipe) basée sur le don de soi pour l’autre, et même sur la suppression de l’individu au profit du collectif.
Dés lors, au travers du discours de G. apparaît la notion du " donner à l’autre et l’autre te donnera ". C’est le " jouer pour soi mais aussi, et surtout, pour l’équipe ".
D’autre part, parce que l’état d’esprit de ces sportifs est
basé sur le don de soi pour l’autre et le don de l’autre pour soi,
l’équipe est là pour soutenir…
G. : " Ben t’es heureux, t’es content, c’est la joie quoi… "
T’es content de toi, de l’équipe …
" Ben, ouais, de moi, de l’équipe, et heu… De tout quoi, du match… T’es… Tu dis, " ouais, c’est bien et tout, on a bien joué, t’as bien joué… "
T’as pas de fierté ?
" Non, parce que comme c’est un sport collectif, il y en a un qui peut passer à travers et que l’équipe gagne quand même. Donc t’as pas à avoir une fierté toi, parce que, parce qu’on est six à jouer, et que c’est pas un joueur qui fait gagner l’équipe, même si y a des joueurs qui méritent plus que d’autres et que… C’est un sport collectif et… C’est pour ça qu’y a souvent la notion de faire pour l’autre, pour les autres… "
C’est important de sentir l’équipe derrière soi … ?
" Ouais… Ouais parce que dés qu’il y a un petit mouvement de flottement qui va pas et que les autres ils t’aident à te remettre dans le bain, ça te fais plaisir, c’est, c’est ce qui se passe le plus souvent en compétition, en match… Donc heu, c’est pour ça que, il faut que tu le fasses pour les autres et que les autres le feront pour toi. "
Quand tu joues c’est pour les autres ?
" Ben, c’est pour moi et pour les autres… Parce que jouer,
faire un match pour les autres en se disant " ouais, je fais ça
pour les autres "… Ca sert à rien, je fais ça pour moi et
pour les autres aussi… "
A. : " Obligation, heu, j’sais pas, parce que…. Vis à
vis des autres en fait… […] Bon c’est vrai que c’est pas obligé
d’être au meilleur de moi même, c’est, c’est d’être bon.
Si j’arrive à être bon et à, même pas être
au mieux de moi même, mais être bon et à donner un plus
à l’équipe alors j’suis content. "
Et par rapport aux autres ?
" Ben j’sais pas… disons que… ils sont… Enfin moi, moi je sais que…
Non ça me… ça m’embête d’avoir été mauvais
pour les autres quoi, parce que les autres, ça les, ça les
handicape forcément parce que l’équipe ça l’handicape
forcément et… et … pas plus que ça… je me dis pas après
" putain ils vont m’en vouloir et tout " parce que … "
A. : " Ben, heu… ben, vis à vis du groupe quoi, il vaut mieux être fort quoi… ça c’est… ça a un côté magique… " […]
Et comment tu peux expliquer qu’il vaut mieux être bon ?
" Ben, j’sais pas, si c’est… en fait ouais… peut être parce que tu te sens mieux quand t’es bon t’as plus de … donc t’as plus de facilité à … "[…]
Pendant un match…
" Ben si, quoi, pendant un match, quand j’suis mauvais ben ça m’embête de faire perdre mon équipe quoi, ça c’est… j’sais que ça m’arrive… De rater un acte important, ça, me fait chier pour l’équipe… vis à vis du groupe et tout.. Heu…"[…]
Et toi, donc tu réussis et tu as l’impression que ça facilite ton intégration dans le groupe ?
" Ouais, si c’est vrai en fait. […] en fait, en fait c’est parce que ça te donne de l’assurance. Tu sais que t’es mieux vu, mieux vu par les autres obligatoirement donc heu… "
Les autres, c’est qui ?
" Les autres c’est le groupe, c’est… "
Les sportifs ?
" oui "
Parce que la logique du système mise sur la performance à tout prix, l’échec d’un équipier, peut suffire à briser l’harmonie de toute une équipe. La contre performance n’étant pas pensable, on en veut à celui qui en est la cause. Dés lors, le conflit apparaît, l’équipe se transforme en véritable instance d’accusation.
Comme la performance est entrée dans la normalité sportive, la rancune et la culpabilité aussi… L’équilibre du système est rompue à cause d’un élément défaillant.
Est ce que t’as l’impression que si tu y arrivais pas ça serait un problème vis à vis des autres ?
A. : " Ouais, ça pas.. y peut y avoir une petite rancune si c’est un match important, j’pense… Si tu fais un mauvais match, en général, l’équipe, l’équipe, elle t’en veut un peu mais c’est normal… parce que … "[…]
Et en dehors des matches ?
" En dehors des matches … j’sais pas… c’est pas… c’est pas… y a pas… j’sais pas quoi parce que, y a personne qui est rejeté parce qu’il a fait un mauvais match. Bon, on en parle, c’est vrai qu’on en parle quoi, mais y a personne qui est rejeté… heu… Ca dépend aussi de la mentalité de tout le monde quoi… mais heu… Non j’pense, y en a qui disent heu, " il fait chier, heu, il nous a fait perdre le match " y en a d’autres qui font " ben il a essayé, il a pas réussi, heu tant pis quoi, c’était pas son jour ". Y en a d’autres qui, j’sais pas, qui, " ouais de toute façon il est nul ". Ca dépend, ça dépend un peu de tout le monde. Et, toute façon, c’est pas pour ça que, que, qu’on est, que plus personne veut lui parler ou… "
" Tout jeu sportif est un système. Y sont en interaction les joueurs entre eux, les joueurs avec l’environnement physique " (P. Parlebas, 1986, p. 72) Donc, parce que tous sont en relation immédiate, la bonne entente, la motivation de chacun, sont des éléments nécessaires à l’équilibre du système.
C’est important que tous soit en accord, que toute l’équipe soit en accord ?
A. : " Ouais, ça c’est, c’est super important, c’est… c’est vrai qu’on joue, que l’équipe joue mieux quoi, y a tout le monde qui est, qui est présent sur le terrain, qui fait du bruit, qui, qui, encourage les autres et heu…. D’ailleurs, c’est ça, c’est dur parce que ça, de suite le rythme de l’équipe est un peu ralenti et faut réussir à repartir, quoi…[…] Quand j’me sens pas… à mon niveau habituel, j’essaie de, de, de, de plus heu, de faire plus d’effort pour le groupe, pour l’équipe, de mettre l’ambiance et tout quoi. J’essaie de me rattraper à ce niveau là. "
" Le joueur doit continuellement détecter l’information portée par les comportements des co-participants, l’interpréter, la comprendre ; il doit saisir des relation et en faire émerger des nouvelles […] L’action du joueur est profondément influencée par la façon dont il perçoit adversaires et partenaires ". (Ibid. , p. 78-79)
Dés lors, l’harmonie de l’équipe dépend des interrelations créées entre équipiers. Quand tout le monde s’entend et que la performance suit, apparaît alors la jouissance :
Quand tu gagnes, comment ça se passe ?
A. : " Ben, c’est bien parce que, ça va tout seul quoi… En général, si tout le monde est assez bon quoi, y a, y a… c’est plus facile quoi parce qu’y a beaucoup plus d’ambiance si tout le monde est bon, tout le mode est content, a fait son point heu… tout le monde est content quand il y a un contre et heu… y a beaucoup plus d’entrain en fait. Il y a plus d’entrain et c’est plus facile après de bien jouer… "
Qu’est ce que tu ressens ?
" Ben j’suis content… Si vraiment le… si c’est vrai que dés fois quand le match est vraiment important et qu’on arrive justement à bien, à bien s’installer dans le match et à bien faire un bon match, j’sais que je suis super content, quoi c’est vraiment une grosse joie pour toute l’équipe. "
" L’individu jouant n’est ni une machine biomécanique à la Descartes, ni une machine cybernétique à la Wiener : il est une personne qui adopte des attitudes, choisit des stratégies, éprouve peine et plaisir, invente de nouvelles conduites motrices, crée des méta-règles insolites de communication, se meut dans l’illusion et les symboles " (Ibid., p. 72)
Et tu ressens le besoin d’avoir l’équipe derrière toi ?
A. : " Ouais, si elle est pas derrière moi, ça veut dire qu’elle est pas, qu’il y a pas trop d’ambiance et heu… moi j’essaye de la mettre et heu, je sais que en essayant de la mettre heu, si ça prend pas au bout d’un moment heu… Moi, même je vais lâcher quoi, je vais être, je vais 2, 3 fois, je vais crier : " Allez ! Allez ! on y va !", et si ça prend pas ben, c’est… ou persévère pas, on arrête. En fait, je lâche aussi. "
Tu lâches, c’est à dire ?
" Ben c’est " ah, ouais, heu, tout le monde est nul, heu… Ouais, j’suis nul ".
Vous perdez confiance.
" Ouais… je me dis que toute façon heu… Etant donné ce qu’on fait aujourd’hui, on pourra pas gagner… "
Ca arrive souvent ?
" Heu… c’est arrivé mais, non, ça arrive pas souvent… Ben justement, heu, maintenant j’essaie de, de jamais perdre confiance quoi. Et heu… j’ai… Et ben, quand c’est moi qui joue mal, j’essaye de pas perdre confiance et de continuer à encourager le groupe… ce que je disais tout à l’heure. Et quand c’est toute l’équipe qui joue mal, c’est là que c’est dur, c’est là que, c’est là que j’essaye de, pareil, de remotiver tout le monde. Mais, là, si ça marche pas, là c’est dur. Là c’est dur de garder le, le moral… "
" Au cours d’un jeu sociomoteur, le sujet est dans une structure
d’échanges qui donne une portée et un sens à ses réalisations.
L’action, d’un joueur est absurde essentiellement si elle n’est pas liée
à celle des autres participants. " (Ibid., p. 8) Chaque action
n’est valable, au yeux de la production du modèle, que si elle est
faite en équipe. Ici, le champion se construit en relation avec
d’autres apprentis-champions. La construction du modèle se réalise
dans le collectif.
Le système, c’est aussi l’encadrement du jeune Sportif de Haut Niveau : les psychologues, les endocrinologues, les entraîneurs… et les parents.
Les discours d’adolescents traduisent les relations qu’ils entretiennent
avec ce système d’encadrement (suivi psychologique ou autre…).
F. : " Heu, ben, heu, on va dire que… quand… Julie, celle que
vous avez vu avant, elle voit un psychologue, donc ils abordent déjà
la course… Ce que, ce que… J’veux dire, bon ben, ils parlent… heu… elle
dit bon ben, si elle va avoir des angoisses, comment… et il va lui dire
bon, ben il va lui répondre que, avant tout quoi, il faut qu’elle
pense à se faire plaisir ou des choses comme ça… heu… Moi,
en arrivant d’un petit club, où bon, c’était, heu… j’veux
dire, bon on faisait des performances. Mais pas trop, comment dire… c’était
plus du folklorique quoi… On allait à une compétition, on
montait… ce que vraiment la compétition en elle même. Là,
bon, j’suis arrivée au MUC… là c’est… je suis rentrée
au MUC parce que, bon, je voulais vraiment continuer, pousser mon niveau
de, en natation. Et heu… c’est vrai que j’aborde les compétitions
un peu, avec peut être trop d’angoisse. ce qui me coupe un peu heu…
Et ben, que j’ai plus de mal quoi, à, aborder la nage elle même,
en natation. "
D’ailleurs, l’entraîneur, pour F., est un soutien important
dans les moments de doute :
" Et ben, heu, on va rechercher l’entraîneur pour lui demander
heu, de quoi on est capable, ou chercher un appui, ou bon ben, se, se réconforter
soi même en se disant " C’est pas vrai, à l’entraînement
t’arrives à le faire, pourquoi t’y arriverai pas en compétition
".
Dans le discours de J., l’entraîneur peut d’ailleurs être
assimilé à un véritable " gourou protecteur " du modèle
du champion et de sa production.
J. : " Ben, heu… on essaie de comprendre où ça a cloché,
qu’est ce qu’il fallait faire et tout ça. Donc après c’est
une relation entraîneur-entraîné, on en parle avec l’entraîneur,
on en discute pour voir heu… Si on aurait pas… par exemple si il aurait
fallu travailler 2 semaines ou qu’une semaine. Après ça dépend
de la morphologie de la personne. Et heu… Y a des personnes qui sont obligées
de travailler 2 semaines et heu…pour faire un bon résultat. Et une
autre qui sera obligée de travailler une semaine, qui peuvent travailler
qu’une semaine. Après c’est une question de parler avec l’entraîneur,
voir selon tes capacités et tout. Mais généralement
c’est… Les entraîneurs sont fait pour ça, ils ont étudiés
ça, donc c’est rare, que, que ça rate vraiment. "
Des fois tu te dis que t’es pas bon ?
" Ouais, par moment. Ouais des fois je ben ça se voit, y a
l’entraîneur qui te dit " tu fais trop de fautes, t’es pas bon ".
Bon il te dit pas que t’es pas bon mais il te le fait comprendre quoi,
et… voilà quoi… "
Cette position difficile de l’entraîneur, F. la ressent énormément.
Pour elle la relation entraîneur-entraîné s’inscrit
fortement dans une relation de don. L’entraîneur occupe dans son
discours, une position centrale du point de vu du rendement mais aussi
et surtout, il constitue un soutien.
Tu me dis, " il faut qu’on rende quelque chose ", c’est-à-dire ?
" Heu… parce que… j’estime, heu, qu’au moment où, heu, il nous entraîne, il donne une part de lui même, enfin, c’est quand même, heu, c’est une passion pour lui aussi parce que avant nous, ils ont été nageur, comme nous, donc heu, ça a été pareil. Leur entraîneur qui leur a donné et puis ils refont pareil. C’est vrai que ils nous donnent, ben, heu, leur façon dans un certain sens, ils nous entraînent, heu, dans leur façon. Et heu… nous on rend, ben, heu, par un bon temps, par une belle nage parce que je veux dire. […]Mais heu, c’est vrai que, au moment où on nage, peut être que, c’est peut être une impression que j’ai moi, mais j’ai l’impression, c’est une partie d’eux même quoi, qui est en train, qui est en train de faire un effort quoi. "
Mais le système ne se résume pas seulement à l’entraîneur, souvent, les parents y tiennent une place importante. Seul l’entretien avec F. a fait ressortir le rôle important de la famille, et ici, en l’occurrence, du père.
Souvent, l’entraîneur est considéré par de nombreux
auteurs comme un substitut de la figure paternelle. Dans le discours de
F., il semblerait que l’inverse se produit : le père prend le rôle
de l’entraîneur. Il occupe en effet une place importante dans la
gestion de la vie sportive de sa progéniture (de sa production pourrait-on
dire…). F. nous présente alors l’image d’un père qui est
totalement investi dans le haut niveau et dont elle semble être redevable.
La logique du don de soi fonctionne, ici, à nouveau :
Dés lors, en entrant dans les filières, l’adolescent adopte des stratégies (vis-à-vis de son corps) afin de correspondre aux exigences de la politique de rendement du système. Il en incorpore ainsi les normes à tel point qu’il laisse les objectifs de l’institution guider ses actions. L’individu accepte la logique sportive et la construit. La nécessité de réussite et de performance dépasse l’individu, investit le corps du sportif de haut niveau.
" Au nom du savoir et du pouvoir, on élabore les disciplines qui permettent d’augmenter la productivité, de multiplier les ressources, d’améliorer les techniques et, par la même, on commence à maîtriser la vie. Ce corps a été si bien encadré à tous les niveaux des rouages sociaux qu’il a cessé d’appartenir à son propriétaire[…] on l’a façonné par l’éducation et par l’apprentissage de façon qu’il réponde aux exigences du système. " (L.V. Thomas, in Brohm, 1995, p. 136)
II Pas de victoires faciles ni d’échecs lamentables :
" Perdre est peu de chose, si l’on évite
la débâcle, la débandade. La figure héroïque
ne supporte pas l’absence de résistance. Il lui faut, avant tout,
quel que soit le score ou le déroulement de l’épreuve, ne
jamais calmer son ardeur. Les défaites infamantes sont celles où
l’on capitule sans combattre ". (P. Duret, 1993, p. 14). Dés lors,
la victoire doit être méritée et non chanceuse. Mieux
vaut perdre devant un adversaire de qualité que gagner facilement.
Qu’est ce que tu ressentirais si vous perdiez ?
" Ben, des regrets, toujours des regrets si on
perd. Mais si on perd, sachant que les autres sont plus fort que nous,
heu… Ca serait un défaite vraiment amère, heu, plus forts
que nous ça serait, ça serait normal*,
ça serait logique… Heu, si ils étaient moins forts que nous,
si c’est de notre faute qu’on perd, là c’est, c’est les regrets,
ça a du mal à partir quoi… Parce que tu te dis ‘ ouais, si
on avait fait ça on aurait gagné. "
G. : " Ouais, là on a fait les qualifications
pour les championnats d’Europe en Israël. Ben, y avait deux matches
importants à gagner, on les a gagné. On a gagné tous
les matches, mais surtout deux importants. […] On avait un peu de pression,
on a eu du mal à se mettre dans le match, et heu, on a réussi
à gagner, on s’est qualifié. "
D’ailleurs, " A vaincre sans péril, on
triomphe sans gloire ". (Corneille, le Cid, II, 2)
La logique d’extrêmisation, de rendement, de négation de soi est telle, que les jeunes Sportif de Haut Niveau que j’ai rencontré produisent très souvent leurs énoncés sous forme d’impératif moral tel que : " Il faut " ; " faut que je fasse… " ; " je dois "… Cet impératif moral est assimilé au surmoi par M.H. Brousse pour qui " La rigueur morale du surmoi produit une universalisation de l’action qu’on retrouve dans l’acte sportif qui, à s’inscrire dans la matrice de la compétition, s’universalise dans le comptage du record […] L’action motrice prise dans la logique échappe à celui qui la produit et, comme performance estampillée, lui devient extérieure : il s’y retrouve soumis comme les autres ; sa propre performance lui apparaît comme une nouvelle limite à dépasser, une barrière qu’il a posée à son insu. " (1991, p. 17).
Dés lors, l’impératif sportif impose à l’individu de devoir toujours aller plus haut, de toujours faire mieux et d’intégrer en fait la devise inébranlable du " Citius, Altius, Fortius ".
Ainsi, pour les adolescents des filières, il faut " travailler dur ", " s’appliquer ", " progresser ", " se défoncer ", " se forcer " (autre forme de dépassement), mais aussi " souffrir " pour se construire en tant que Champion.
Ces impératifs sont pour eux, autant de
stratégies à adopter pour arriver au plus haut niveau.
Parce que rien n’est acquis d’avance, que toute récompense est le fruit d’un labeur difficile, le futur Champion se construit à force de travail. Il pose ainsi son projet pour se " travailler en travaillant, pour se faire lui aussi, à travers ce qu’il fait. " (J.P. Sartre, Critique de la raison dialectique , in J. Ardoino " La performance et sa mise en spectacle ", in Critique de la modernité sportive, p. 202.)
Pour ces jeunes sportifs, la réussite ne
peut être alors que le fruit d’un travail fourni régulièrement
et intensivement. Il faut travailler toujours plus pour atteindre l’objectif
que l’on s’est fixé.
Et t’as souvent l’impression de devoir travailler encore plus ?
" Ben… surtout heu… à l’heure actuelle,
oui. Parce que moi ça fait, ouais, deux ans à peu prés,
deux – trois ans que j’suis dans le haut niveau et heu, on atteint pas
le… le must du haut niveau comme ça, en disant " maintenant j’arrive,
c’est à moi ". Il faut, il faut toujours travaille. Même…
j’pense que quand j’serais vraiment heu… quand j’aurai, quand j’serai,
oh dans… quand j’aurai vraiment atteint ce que je voudrai c’est… Enfin
pour l’instant je l’ai pas encore atteint donc heu… Faut que je travaille
encore plus ".
N. : " Ben, c’est très important ça,
parce que, si tu te fais pas mal heu… On a rien sans rien quoi. Donc il
faut bosser pour être le meilleur et… si tu veux bosser, faut pas,
faut pas être là avec, heu, faut pas venir en touriste quoi.
Faut venir ici avec le couteau entre les dents et c’est comme ça
que ça marche. "
N. : " Normal d’être le meilleur ça dépend. Parce que, parce que t’en as qui sont très fort mais qui s’entraînent pas, et ça c’est pas normal. T’en as qui, qui sont fort, mais qui se donnent d’autant plus la peine. Et bon. "
Qu’est ce qui est normal alors ?
" Qu’est ce qui est normal ? C’est que tu, ben
c’est que tu sois le meilleur tout en bossant au maximum de tes capacités.
Et tu me parlais de la performance, donc c’est important de faire une bonne performance ?
" Ben disons, qu’on travaille pour ça.
On a tellement peu de compétitions dans l’année, heu… On
en chie tellement dans l’eau. Que le jour de la compétition on aimerait
faire une performance donc, heu, on est obligée de mettre toutes
les chances de son côté pour faire ça. Don on est obligé
de travailler à l’entraînement. […] On est obligé de
beaucoup travailler. On peut travailler 3 mois… heu… sans rien avoir. Et
puis, au bout du 5ème mois ça peut, comme ça
d’un coup arriver. Donc c’est une question, heu,… En fait, on travaille,
on travaille et on sait pas vraiment… On sait à peu prés
quand, comment dire, quand le résultat va payer. Mais heu… On peut
pas dire, " ben demain je vais faire un bon truc ", c’est… c’est absurde
de dire ça. "
La réussite est donc calculée, planifiée,
avec l’entraîneur. Les périodes de travail intense sont prévues,
tout comme les périodes de doute…
L’individu, " la machine non triviale " (" dont on ne peut prédire le comportement ") d’E. Morin (1990, p. 109) ne semble plus exister ici. Selon les dires de ces adolescents, tout paraît programmé par et pour le système de construction du modèle. En fait, le champion, en produit et producteur du système serait programmé pour la performance. Son comportement, contrairement à celui de l’homme, serait il prédictible ? Dés lors, le modèle du champion ne serait plus que pur fantasme car idéalisé, déshumanisé.
Comme " pour la complexité, la réalité
est changeante " et qu’on " ne peut programmer la découverte, la
connaissance ni l’action " (Ibid., p. 109), l’adolescent sportif
de haut niveau (en tant que " machine non triviale ") se doit d’user de
stratégies pour atteindre le modèle et le produire à
son tour. Le corps individuel, " non trivial ", est alors mis sous silence
pour incarner le champion et donc permettre le fonctionnement du système.
G. : " Ouais, ben, tout ce qu’on a appris, tout ce qu’on sait, tout ce qu’on, tout ce qu’on, tout ce qu’on arrive à faire, on essaye de le faire le mieux possible… Tout ça c’est pendant l’entraînement donc, heu… C’est pour ça qu’il faut être sérieux pendant l’entraînement, aux matches, et heu… "
J. : " On a travaillé pour ça, y
a pas de raisons pour que ça marche pas donc on essaie de donner
vraiment tout ce qu’on a pour réussir. Pour atteindre la performance.
"
J. : " Ben ne pas avoir de regrets le jour où, le jour de la course ça va pas marcher parce que j’me suis dit ben là quand il a fallu travailler t’as peut être pas travaillée autant que tu devais, donc heu, maintenant, c’est de ta faute. Tandis que là quand on est en état de fatigue musculaire et tout ça, et que le jour de la compét on a bien marché, on s’est dit ben, au moment où il fallait travailler, donner le maximum, ça a payé. Maintenant le travail a payé et voilà où t’en es. "
Qu’est ce qui se passe quand ça marche pas ?
" Quand ça marche pas, malgré les
efforts qu’on a fourni ? oui, ben on se dit qu’il fallait encore plus travailler.
Voilà . "
Ainsi, pour éviter le regret, la culpabilité,
il est nécessaire de travailler dur, mais aussi, de s’appliquer
:
Donc il vaut mieux bien jouer et pas gagner ?
" (Silence)… Des fois il vaut mieux bien jouer
et perdre un match que… que bien jouer et gagner le match. Même si…
heu… quand on gagne ça prouve quand même que… ça prouve
qu’on est plus fort que l’autre quoi… mais bon… après quand on jouera
sur des… sinon arrive sur des gars plus forts après, si on joue
mal on va pas gagner… "
" Ben quand je joue bien… quand je marque, dans
les exercices, la plupart des points… J’prends du plaisir… aussi en, faisant
des beaux points. Ben, garder sur la table, faire des beaux… des
choses un peu dures à faire… "
" Bien nager ", c’est à dire que tu cherches la perfection technique ou….
" Oui, dans un certain sens, oui… et la vitesse
quoi. Parce que c’est vrai que, heu, la perfection technique va entraîner
quoi, la vitesse… "
S. : " Ben, c’est difficile de… d’être sur la balle au bon moment. "
Et c’est important ?
" Ouais, pour bien appliquer son geste sur la balle et voilà. "
C’est-à-dire ?
" Ben… mieux faire mon geste, bien penser à placer la balle et voilà. "
Et en compétition donc, tu penses à quoi, à bien jouer, à… ?
" Ouais, ouais, bien écarter la balle… "
Tenter des choses, c’est-à-dire ?
M. : " Ben tenter… prendre des risques au niveau du, du jeu quoi. C’est à dire prendre des risques, faire des choses que, qu’on fait à l’entraînement… justement pour le faire en match, pas, pas seulement tenter de, d’assurer à chaque fois… essayer de marquer le point par exemple… mais de l’assurer. "[…]
L’objectif c’est de marquer le point ou c’est de bien jouer ?
" Il faut bien jouer pour arriver à marquer le point. C’est d’abord bien jouer… bien jouer sans marquer le point ça veut dire que l’autre il a réussi à… à ramener ce point… "
Bien jouer, c’est-à-dire maîtriser son jeu ?
" Bien jouer… c’est tactiquement, parce que… c’est
beaucoup de tactique le tennis de table, comme beaucoup de sports, tous
les sports et… heu… après il faut avoir les coups quoi, la technique,
il faut être entraîné pour heu… "
Ainsi, comme il est impératif de se " donner
" pendant la compétition, il paraît évident de s’appliquer
au maximum pour décrocher la victoire et continuer à produire
le système de construction du champion.
G. : " Ben, heu, un maximum d’application, de
volonté, de… On met tous les moyens possibles qu’on a pour pouvoir
réussir. "
Donner ce qu’il reste d’énergie et de volonté
pour continuer apparaît comme une évidence. Pour A., on n’a
pas d’excuses quand on est mauvais, car, même fatigué, on
se doit toujours de s’appliquer.
" Moi j’me dis, j’suis fatigué et… Mais
ça peut pas dire pour autant que j’me relâche complètement
que je fais n’importe que je, je reste appliqué quoi. Je sais que
j’y arriverai, que je le ferai. "
G. : " Ben, j’ai ressenti que tout ce qu’on avait
fait depuis le début de l’année surtout, ben, ça avait
servi à quelque chose. J’savais que ça avait servi à
quelque chose, mais… Fallait pas avoir de regrets, surtout si ils avaient
été plus forts et qu’on pouvait rien y faire, tant pis, ils
étaient plus forts… Que si on était plus fort, et qu’on avait
mal joué, qu’on avait pas su exploiter ce qu’on savait faire, heu…
Ca aurait été les boules quoi… "
Pour M., la satisfaction d’avoir bien joué
se substitue même à la déception de la défaite
:
" Ca dépend en fait. C’est… Si heu, si
je suis en train de perdre un match mais que je joue bien… ben… je sais
que… que déjà je peux revenir. Donc si je joue bien je peux
revenir dans le match donc j’ai pas perdi. Et même en perdant en
bien jouant je serais quand même, heu, même si j’ai perdu,
j’serai quand même, un peu satisfait d’avoir bien joué. Par
contre si on perd et que, on joue mal, on sent qu’on va perdre et là,
bon, … si on perd en mal jouant, c’est, c’est pas… l’autre il peut avoir
bien joué aussi mais bon… "
Les jeunes sportifs affichent alors des regrets
d’avoir mal joué, même quand la victoire est là.
G. : " Ben, je suis content quand je sens vraiment
que j’ai participé. Ce qui est presque 95% des cas. Et quand on
gagne et que, et que, que le match s’est pas bien passé pour moi…
Ben, quand c’est vraiment important, j’suis content, mais, mais, heu, j’ai
quand même un petit regret, c’est d’avoir mal joué… Et, heu…
"
G. : " Ouais, mais même, le pire, c’était que, tu vois, dans l’équipe y en a qui se forcent à bien jouer, qui s’en veulent quand ils loupent quelque chose, et quand y en a quand ils loupent quelque chose, ben, ils s’en foutent complètement, ils disent " c’est pas grave "… Et là, y en a un qui a loupé, c’est tombé sur moi et j’avais plus envie… "
C’est à dire ?
" Ben, y avait un joueur qui me servait mal, et,
heu, plusieurs fois d’affilé, et pendant tout le début du
match. Et puis c’est ça qui m’a dégoûté, un
peu dégoûté, et j’avais plus envie de jouer. Si ça
continue comme ça pendant tout le match… C’est pas… Ca sert plus
à rien… "
S. : " Ouais, ouais, pour gagner… "
C’est important de gagner ?
" Ouais, assez quoi, pour progresser… "
Comment ça ?
" Ben, pour, pour être parmi les meilleures…Bon, je sais que c’est dur et… pour l’instant, c’est… pour l’instant j’y suis pas trop quoi. "
Et comment tu ressens ça ?
" Ben… c’est… j’essaie, j’essaie encore plus de, de, de m’appliquer à l’entraînement et en compétition. "
C’est à dire travailler toujours plus ?
" Ouais, j’essaye… mais c’est dur "
A. : " Ben, c’est là où je vois, où je vois les progrès que j’ai fait, où je vois… comment j’suis… Si je m’entraîne toute l’année c’est vraiment pour être bon en match hein… C’est vraiment le résultat de, de un bon programme… Donc en fait… "
Comment tu vois que tu progresses ?
" Ben… ça se voit, c’est… y a peut être des petits progrès qu’on voit pas trop mais…[…] Toi tu sens que t’arrivais pas à faire ceci et on, t’y arrives heu… c’est… tu sens que t’es plus facile sur certain trucs… "
Et qu’est-ce que tu ressens quand tu te rends compte que tu progresses ?
Ben, c’est bien, ça, c’est …ce que j’ai fait ça a servi quoi… "
C’est à dire ?
" Ben tous les entraînements et tout, ça m’a servi pour progresser et… c’est, c’est… la logique de l’entraînement, c’est pour progresser. "
Donc, c’est important que tu arrives à progresser, à avoir du résultat.
" Ouais… "
C’est bon pour ton moral…
" Ouais "
Qu’est ce que tu veux dire dans le fait que tu recherches la technique ?
" Ben, heu… j’veux dire si on vient à l’entraînement, si on vient s’entraîner c’est aussi pour, bon, ben, progresser techniquement. C’est… c’est une histoire de glisse et tout. C’est aussi de la … c’est que de la technique. Heu… après heu… ce que je veux dire, ben techniquement, c’est heu… Apprendre carrément à nager la nage, quoi, j’veux dire, on l’apprend tout le temps. "[…]
Et c’est important le progrès ?
" Ben, heu, dans un certain sens, oui, très
important quand même parce que c’est vrai que si on a pas de techniques,
heu… Il y a un moment où on va stagner. "
T’as le sentiment que ça t’apporte quelque chose de jouer ?
" Ouais… ça complète mon jeu et … je peux, je peux, je peux essayer de progresser quoi "
Progresser, c’est important ?
" Oui… ben, c’est pour ça que je suis là,
au CREPS.
N. : " Ben, c’est hyper important parce qu’on
se donne les moyens pour progresser… Et… Si dans un sport tu… tu te donne
quoi, les moyens, que à l’entraînement tu… j’sais pas quoi…
te faire mal et tout… tu travailles bien et que en compétition tu
n’arrives pas à faire un bon résultat, là tu commences
à te poses des questions donc, heu la promotion elle est importante
quoi. "
Progresser est une motivation qui donne l’envie
de se dépenser encore plus, car on prend plaisir à jouer.
S. : " Ouais… à mieux jouer… que… je préfère gagner que rien faire quoi. "[…]
Pour toi, tu le ressens comme une obligation de devoir faire mieux ?
" ouais… pour progresser… "
C’est à dire ?
" Ben, oui il faut progresser quoi, pour continuer il faut… si, si je, si je régresse et ben, je prendrais moins de plaisirs et je… et j’aurai pas atteint mon objectif de progresser et au contraire… "
C’est important de progresser alors.
" Oui, au niveau mental… "[…]
Et qu’est ce que tu ressens à ces moments là, quand tu vois que toi t’es plus performante ?
" Ben, j’essaie de continuer, pour, pour progresser,
enfin, pour avoir des bonnes notes aussi… "
D’ailleurs, notons que cette logique, appliquée
à l’école, est présente dans le monde entier. Dés
lors, ce système, basé sur la performance serait construit
par tous. Le mythe du champion serait alors construction sociale avant
tout…
F. : " Heu, j’pense que, les performances c’est
heu… c’est quelque chose aussi vraiment important quoi… Parce que c’est
quelque chose que après, bon, ben on a fait des performances, on
est content de soi… c’est comme à l’école quand on a une
bonne note et qu’on, qu’on progresse, qu’on se sent progresser. "
S. : " Ben, à l’entraînement j’essaye de me défoncer pour progresser… et en compétition aussi. "
Te défoncer, c’est à dire ?
" Ben… tout donner, à l’entraînement…
physique, technique… "
M. : " Ben j’suis content… c’est… le travail… il a payé quoi… mais bon, faut pas s’arrêter là, il faut continuer quoi… faut toujours aller plus loin… "
C’est à dire ?
" Ben… on a atteint un certain niveau mais on peut, on peut toujours aller plus haut quoi… même les meilleurs, ils peuvent aller plus haut. "
Pour toi, c’est important d’aller toujours plus haut ?
" Ouais… faut toujours regarder en avant, faut
pas… faut aller plus haut, pour progresser quoi, pour avancer… "
Dans les discours adolescents cette recherche
de l’excellence est flagrante. Une volonté s’affiche : être
le meilleur, avoir le meilleur temps en compétition.
Dés lors, la logique sportive des filières
de haut niveau, parce qu’elle se base notamment sur le don de soi, procède
à la négation de l’individu au profit de la performance à
tout prix et toujours plus inédite, extrême… Faillir devant
l’exploit apparaît alors comme étant inconcevable, voire même
interdit pour le jeune sportif de haut niveau qui accepte le système
et le construit en retour, toujours sur ce mode obsessionnel.
Qu’est ce que tu ressentais à ce moment là ?
" Ben, j’ai vraiment eu peur, parce que, tu sais,
j’t’ai dis, heu, on a perdu le 1er set et… Bon, c’était
pas loi d’être l’apocalypse, quoi c’était… "
Parce que, d’une part, " le sport a été autonomisé et séparé de ces valeurs fondamentales de beauté, de réalisation de soi, de liberté, de vérité, de coopération non agressive au profit d’une course acharnée à la performance et à l’efficacité qui est la négation des valeurs humaines fondamentales " , (Ibid., p. 186), alors l’individu s’est donné et a fait le système, il n’existe plus, si ce n’est dans la réalisation de l’exploit.
D’autre part, " Le record en soi participe aujourd’hui à chaque compétition comme une sorte de concurrent fantôme " (W. Umminger, in Brohm, 1992, p. 188). Dés lors, il faut sans cesse dépasser ce record qui se pose comme adversaire. D’ailleurs, " il se peut qu’au bout de quelques jours ou de quelques années l’athlète soit opposé à lui même, à son propre record, ou à celui d’autrui… Il y a donc un développement qui ne connaît pas de recul ". (Kossimov, in Brohm, 1992, p. 188). La performance apparaît toujours comme nouveau record à battre pour le jeune Sportif de Haut Niveau.
F. ressent d’ailleurs le besoin d’améliorer
son temps. Ainsi, une performance faite durant l’entraînement se
doit d’être dépassée pendant la compétition.
F. : " Oui… oui parce qu’après, bon, heu…
à l’entraînement c’est important, parce que bon dans un certain
sens c’est, si on fait une bonne performance à l’entraînement
ça veut dire qu’on peut encore plus l’améliorer au moment
de, de la compétition. "
Parce qu’il faut se dépasser, dépasser
la limite que l’on a en soi, F. avoue s’imposer des performances trop lointaines
que celles qu’elle a l’habitude de produire :
" Heu… De faire un meilleur temps, oui, ça
oui. Quand j’arrive à la compétition, j’suis quelqu’un qui
me met énormément les barres hautes et que, bon, ben, ça
arrive quand même souvent que je sois déçue parce que
je me la mets, monte tellement haut que bon, ben, c’est vrai que… Dans
un certain sens, en étant réaliste, c’est vrai que bon ben,
c’est peut être pas à ce moment là que je pourrai le
faire quoi. C’est peut être plus tard dans l’année. Heu, mais
c’est vrai que bon, ben, après c’est, c’est, sur ce plan là
que j’ai plus de mal que les autres à aborder la compétition.
"
N. : " Ouais tu peux nager pour le plaisir. Mais heu… t’as pas cette, heu, cette lutte contre soi même, tu nages pour le plaisir quoi, tu arrives là devant le public, tu fais 50 m, 100 m, voilà t’es content et tu repars non… Nous… Enfin moi ça fait quoi 10 ans que je me tape des entraînements… les entraînements quoi c’est pas ce que fait le public et heu, je suis très heureux comme ça… J’ai pas envie de changer. "
Tu me parlais de la lutte contre soi même, c’est quoi ?
" Ben, chacun à une limite en soi… Et heu tout le monde fait tout pour repousser cette limite. C’est ça la lutte contre soi même. Ben… tu te bats contre des adversaires mais en même temps contre un chronomètre. Et heu… tu peut être heu… Bien devant tes adversaires mais heu, par rapport à … mais par rapport à toi, tu peux, tu peux être Bidon quoi. "
Et tu as souvent l’impression de devoir lutter contre toi même ?
" Chaque jour. J’sais pas, j’me dépasse.
"
Le dépassement de ses propres limites étant objectivement impossible, apparaît ici une mythologie construite par le sportif en dialogue avec le modèle.
La notion de lutte contre soi-même est présente
aussi dans le discours de J. Pour elle, il est impératif de " se
battre contre soi même " si l’on veut réussir en natation,
mais il faut aussi se battre contre le milieu dans lequel elle pratique
: l’eau. Dés lors il semble que le sportif peut être assimilé
à la figure héroïque des conquérants d’antan.
Aller plus loin afin de découvrir de nouveaux espaces est devenu
aujourd’hui, aller plus loin pour découvrir un autre soi même,
fabriqué par la performance.
C’est important de se surpasser ?
" Oui. Enfin, pour moi c’est important ".[…]
Aller plus vite c’est important ?
" Oui… oui, c’est important parce que… parce que
c’est ça le but de la natation, c’est se battre contre soi même,
se battre dans un milieu qui n’est pas du tout adapté à l’homme,
c’est un milieu aquatique, on est pas, on est pas des poissons. Donc… (rire)…
Heu… c’est se battre dans un milieu qui n’est pas adapté au notre
et heu… de… chercher à aller beaucoup plus loin dans la performance.
"
Désormais, il ne suffit plus de profiter
de l’instant présent mais de le vivre à fond, de se " défoncer
" dans l’action.
C’est-à-dire ?
" Ben, si, si… tu prends du plaisir, par exemple
quand tu as une passion, je préfère la vivre à fond.
Si tu la vis pas à fond ben ça sert à rien de faire
cette passion… tu passes à autre chose. "
Il semble même que ce jeune ne puisse que " vivre à fond " ce qu’il fait car, sinon, il n’aurait pas l’impression de vivre.
Imprégnés de situation extrêmes,
les corps de ces adolescents Sportif de Haut Niveau ne peuvent s’éprouver,
se ressentir que dans l’effort ultime, dans cette impression de " hors-corps
" qu’est le dépassement. A ce propos, P. Gutton parle d’ " un formidable
investissement narcissique de soi, un sentiment de toute puissance, l’impression
(de se donner à fond, de se défoncer) d’être dans les
extrêmes à la fois héros toujours en action et susceptible
de se casser brusquement " (in. M.F. Lollini, 1986 , p. 70)
S. : " Ben faut que j’essaye quand même
de, de me défoncer… De, de… mener le jeu malgré la fatigue…
oui… mais bon j’y arrive pas tout le temps… "
Donc tu prends plaisir à te fatiguer ?
" Oui, ouais… c’est vrai que c’est bizarre mais
heu… je prends plaisir à me fatiguer parce que en me disant, en
étant fatiguée, c’est à dire que je donne en ce moment
tout ce que j’ai. "
F. : " Ben, heu, à ce moment là,
ben, y a un effort à fournir quoi, j’veux dire, heu… C’est quand
même un… comment dire… j’veux dire… un effort à fournir parce
que… il va falloir, bon, tirer sur les muscles, il va falloir, heu… Ben
se donner à fond, tout donner, tout ce qu’on a… "
J. : " Ben oui, ben oui… puisque je recherche
ça justement, donc heu… je recherche un… Pour moi si j’arrive au
bout d’une course et que j’ai pas eu, heu, j’ai pas eu, enfin, j’ai pa
eu vraiment mal, je me dis " bon t’aurais pu aller encore plus vite ".
Donc heu, je le regrette. Tandis que si j’ai fait une course et que, j’arrive,
j’suis lessivée, j’en peux plus… Même si le temps n’est pas
ce pas ce que je recherche, j’me suis dis, " t’es allée au maximum
" donc j’ai pas de regrets là dessus. Après bon, ben, c’est
peut être un travail technique, heu, un mauvais mouvement, un mauvais
départ qui a fait que tu as fait ce temps-là. Mais sinon,
si t’es allée à fond et que t’as très mal, ben, c’est
que t’as rien à te reprocher là dessus. T’as donné
ce que t’avais. "
M. : " C’est… c’est heu… jouer le meilleur niveau de… qu’on peut jouer quoi… on… on est arrivé à, à réussir, à avoir un certain… ?
C’est à dire, donner le meilleur de soi même ?
" Voilà …"
J. : " Oui… c’est normal de vouloir gagner sinon on ferait pas ça. Si on veut pas gagner, ben, on reste chez nous et puis on regarde la natation à la télé… si on est là c’est qu’on veut gagner sinon… On veut gagner tout en se faisant plaisir. Faut pas, faut pas, arriver non plus à … arriver sur le bord du bassin et à détester tout le monde parce que on veut, on veut gagner et tout ça… Faut savoir gagner tout en se faisant plaisir. Bon, ben on a pas gagné cette fois ci, c’est pas grave on remet ça la semaine prochaine mais heu… Mais on s’est fait plaisir à ce moment là. C’est ça aussi… Savoir concilier les deux, la gagne et le plaisir. "
Et tu arrives à prendre du plaisir quand tu fais une mauvaise performance ?
" Heu… oui et non… Enfin, bon on est pas content
parce que on a fait une mauvaise performance, mais en même temps
heu…. Enfin moi personnellement, dés fois, j’suis pas contente quand
j’ai fait une mauvaise performance. Mais en attendant j’me dis, j’ai donné
tout ce que j’ai donc heu, bon tu t’es fait, dans un sens plaisir. Parce
que t’as donné tout ce que t’avais. "
Avoir mal c’est avoir mis le maximum ?
" Ouais… Pour moi avoir mal c’est avoir mis le
maximum. "
La souffrance est donc entrée dans une
normalité, validée par la logique d’extrêmisation du
Sport de Haut Niveau. Dés lors, le système, par l’intermédiaire
de l’entraîneur, impose cette normalité à l’athlète.
Celui-ci, pour satisfaire au modèle, associe souffrance et bonne
performance. Ainsi, pour se construire en tant que Champion et atteindre
la performance ultime, il faut souffrir.
N. : " Ouais, c’est normal . " […]
Donc il faut souffrir pour réussir ?
" Ouais… on a rien sans rien quoi. "
" Cruauté assumée " donc, et bien
plus encore, cruauté assimilée à une normalité
! La douleur est entrée dans les mœurs de l’institution sportive.
Souffrir est devenu une évidence si l’on veut gagner. La logique
de performance est tellement forte, que les jeunes sportifs vont même
jusqu’à rechercher cette souffrance.
J. : " Ben, justement, je pense qu’on recherche
ce mal en compétition. Le mal de la compétition est totalement
différent du mal de l’entraînement, parce que à l’entraînement
c’est un mal, heu, physique, c’est à dire des courbatures, des contractions,
des heu… une fatigue qu’on ressent à force de nager matin, midi
et soir. Mais à la compétition c’est un mal qui… On se dit,
par exemple on a un 100m, on y va à fond et une fois qu’on a atteint
ce mal c’est heu… c’est bien parce qu’on se dit là on est allé…
heu, on a vraiment tout mis, on s’est vidé le ventre. "
N. : " Je sais que les jours où, où je suis bien… Où j’ai vraiment envie, je sais que… j’me trucide quoi. "
C’est à dire ?
" J’me, j’me fais mal quoi, j’me dépasse. "
Et en compétition ?
" Ben, c’est la même chose quoi, c’est… même presque je souffre pire quoi. A la limite, quand tu vomis en sortant de l’eau quoi. "
Ca t’es arrivé ?
" Heu, une ou deux fois à l’entraînement. Ca m’est arrivé, je me suis tellement fait mal que… je suis sorti en vomissant. Comme on en parlait avec le psychologue hier, ouais parce qu’on a un psychologue qui s’occupe de nous, heu, lui il appelle ça du ma, du masochisme. C’est de l’autopunition quoi on va dire en quelque sorte. "
Tu le vis comme ça ?
" Moi, heu, moi je le vis pas comme ça quoi parce que ça me fait plaisir." […]
Tu le vis comment ?
" Comme une drogue, tu en as besoin. "
Le fait de te faire souffrir tu le vis comme quelque chose de normal ?
" Ouais, quoi pour nous les nageurs quoi, c’est normal "
Pour toi ?
" Pour moi aussi, pour moi aussi ouais. "
F. : " Ben, heu, quand y a des séries qui sont plus dures, on a…quoi… mal physiquement. Mais c’est vrai que, après l’effort on ressent un bien être parce qu’on se dit " on a bien nagé, heu ". Si on a eu mal c’est qu’y a eu quelque chose derrière. "
C’est bien d’avoir mal ?
" Oui, dans un certain sens oui. "
Comment ça se fait ?
" Ben, parce que… Déjà… ça
veut dire que, déjà, on fournit un effort… Si on nage heu…
avec que des facilités c’est que, c’est tout souple, que y a rien,
quoi, derrière… Tandis que d’avoir mal c’est que, c’est que bon
on est entrain de fournir un effort. Et voilà… […] Parce que en
fournissant un effort ça veut dire qu’on cherche, des appuis, et
qu’on va de mieux en mieux nager. "
" " Tu vaincras dans la douleur ! " Tel pourrait être l’adage qui préside aux affrontements sportifs de haut niveau. " Gagner facile " est culpabilisant. L’athlète qui ne ressent pas la douleur imagine qu’il n’est pas allé jusqu’au bout de ses possibilités. Il doit évoluer dans ce que l’on pourrait nommer des " états limites ", qu’il doit se donner en spectacle, d’autant plus que cette façon d’être l’aide à trouver un sens aux souffrances qu’il subit pour s’imposer. Quand il dit : " Je me défonce ", il exprime en fait le plaisir qu’il ressent à rechercher plus de souffrance pour progresser ". (F. Champignoux, 1992, p. 109).
Souffrir apparaît alors comme l’ultime stratégie, l’extrême stratégie à adopter pour le jeune Sportif de Haut Niveau qui veut atteindre le modèle du Champion. Le dépassement trouve ici sa signification profonde : souffrir, pour sortir tout ce que l’on possède comme énergie de son organisme et éprouver ce sentiment de hors-corps, de jouissance extrême liée à la victoire.
Mais le dépassement, sans se centrer exclusivement
sur les situations extrêmes, peut se trouver à un niveau très
différent…
S. : " Ouais, des fois parce que, je suis fatiguée, j’ai mal un peu de partout… "
Et tu y vas quand même ?
" Ouais, j’essaie, j’essaie quand même de m’entraîner… " […]
Et qu’est ce que tu ressens ?
" Ben, faut, faut que je fasse l’effort quoi. Enfin, faut que je me déplace et… des fois c’est dur. "
G. : " Puis à l’entraînement, heu…
Déjà, c’est dur à rentrer dans l’entraînement,
parce que t’as mal, et… heu… t’as mal un peu partout, et heu… C’est ça
le plus dur… Et… Quand t’es cuit, t’es cuit quoi… Et faut te forcer, faut
te forcer, te pousser à bout, et ça se répercute à
chaque entraînement, et chaque entraînement, d’entraînement
en entraînement, et… "
J. : " Si ça m’arrive… Mais heu… c’est
pas dans mon caractère de tout laisser tomber j’en ai… Sois j’en
ai ras le bol et j’me dis " Ouais tout laisser tomber j’en ai… Sois j’en
ai ras le bol et j’me dis " Ouais j’vais pas à l’entraînement
cet après midi " ça me saoule et tout…J’suis fatigué,
Pancho y, enfin l’entraîneur y comprend pas ça ". et tout
ça… Mais en fait, heu, après j’me dis " Bon aller, c’est
quoi un entraînement, ça va pas te tuer, toute façon…
Ca va pas te tuer, donc heu, tu vas le faire, même si t’as mal, t’es
obligé d’avoir mal un jour ou l’autre. Donc heu, plus tu retardes,
plus tu retardes, plus t’auras mal. Donc, autant y aller tout de suite,
après ça passera mieux. Justement je pense que plus on travaille
plus on en bave, plus ça passe tout seul et moins on a mal en fait.
"
A.: " Ben, heu… ben c’est dur pour le corps enfin,
c’est surtout au début quoi. J’me dis faut, faut… faut, il faut
se réveiller, se mettre en route quoi… alors forcément c’est,
un peu… faut se mettre en condition, heu… c’est dur, mais après
j’y pense même plus. "
F. : " Ben heu,… ben déjà, j’essaye de me pousser parce que je sais que si je m’angoisse c’est parce que je veux faire un bon temps. Après je me dis que si je fais un bon temps, j’me ferais plaisir à moi-même, heu… j’ferais plaisir à mon père aussi… heu… mais bon, c’est surtout heu, j’me dis que j’aurais un bon temps à l’arrivée et que ça me fera plus plaisir que de m’angoisser pour rien quoi. "
Tu me dis " je me pousse " c’est à dire ?
" Ben, ça veux dire, que… y a des fois
où on a vraiment pas envie de nager quoi, qu’on arrive, et puis
bon, ben, y a la compétition, y a un temps à faire et heu…
on est fatigué, et heu, c’est vrai que là, ben, faut se dire,
" écoute, heu "… j’veux dire t’as, bon… moi j’suis sprinteuse donc
je fais des courtes distances. " J’me dis bon, t’as que 100m à faire,
écoute, ça dure 1’15’’, au prie quoi, donc, autant, quoi,…
se dire bon, ben, tu forces pendant 1’ et après t ‘es tranquille
quoi. Donc, c’est pour ça que je dis que je me pousse.
J. : " Si, des fois… Des fois ça m’arrive d’y aller avec contrainte. On a vraiment pas envie d’y aller parce que, bon on a pas envie de faire quelque chose, on est fatigué à un point… Ca m’arrive d’y aller avec contrainte, mais une fois dans l’eau, heu… Ca me dérange plus. Une fois dans l’eau, j’me dis maintenant j’y suis, autant continuer hein… Puis après ça me dérange plus, ça me passe…. […] En fait heu, même quand j’y vais avec contrainte, heu, j’en ressors toujours avec plaisir quoi. "[…]
Tout à l’heure tu me disais pourtant j’suis fatiguée, j’ai pas envie d’y aller ?
" Ben, oui, des fois j’suis fatiguée, j’ai
pas envie d’y aller, mais j’y vais quand même et… après j’me
dis ben voilà, t’as réussi à combattre ce… Ben justement,
t’as réussi à une force de caractère en te disant,
en te motivant en y allant, en t’obligeant à y aller. "
Dés lors, travailler dur, s’appliquer, progresser, se " défoncer ", souffrir, se forcer, sont autant de comportements que les jeunes Sportifs de Haut Niveau emploient dans leur stratégies de construction du modèle idéal du Champion. Parce que le système des filières de haut niveau utilise ce modèle comme objectif de la formation, les adolescents s’imposent des comportements extrêmes et par là, opèrent une véritable mise à distance de leur corps. Le corps biologique est annulé au profit d’un corps extrême, fait de performance et de souffrance. Apparaît alors la culpabilisation lorsque l’adolescent ne correspond pas à cet idéal.
A., adolescent Sportif de Haut Niveau performant,
au mieux de sa forme, se pose comme un impératif de réussir,
d’être bon :
Et dans ces cas là, tu te dis quoi ?
" Ben, aller, faut, faut réussir quoi…
faut vraiment que… faut vraiment que je réussisse quoi parce que…
j’m’en veux sinon… mais intérieurement hein, c’est pas…. J’essaye
de, j’essaye toujours de, de d’être… heu… d’apporter au niveau ambiance
dans le groupe et tout parce que… ça y faut quoi… donc heu… "
" Ben, j’m’en veux… Et si… heu… j’sais pas, si
vraiment je, je… si dans le match, je voulais vraiment heu, si j’avais
voulu vraiment… Enfin… Je m’en veux parce que je… Pour les matches important,
quand j’suis pas bon j’m’en veux parce que je, forcément j’étais
venu et j’avais envie d’être bon et tout, et j’ai pas réussi.
[…] j’me dis " faut que je sois bon, faut que je sois bon pour qu’on gagne
". Si après j’suis mauvais heu… j’m’en veux quoi…"
" La tendance à réaliser des records
de plus en plus élevés dans certains sports paraît
lié à une structure de but qui semble n’avoir aucune limite
supérieure " (K. Levin, in Brohm, 1992, p. 188). Comme nous l’avons
vu précédemment, les adolescents Sportifs de Haut Niveau
utilisent diverses stratégies (qui sont autant de formes de dépassement)
dans le but de se construire en tant que Champion. Dés lors, un
de leurs objectifs apparaît comme étant la maîtrise
de leur sport, dans le sens où ils recherchent à travers
le dépassement, la perfection technique.
Atteindre la perfection, la beauté du geste
technique, constitue donc un des buts du " dépassement à
tout prix ". Mais cet objectif se transforme vite dans la recherche d’une
jouissance, de plaisirs et de sensations fortes liés à cette
quête de perfection. En effet, une fois le geste technique parfait
atteint, ces jeunes Sportifs de Haut Niveau témoignent d’une véritable
exaltation, d’une complète satisfaction vis-à-vis d’eux-mêmes.
F. : " Ca veut dire… ben heu… on est content parce
qu’on a bien nagé, on sent bien les appuis pour pouvoir bien pousser.
[…] Ben, heu… à l’entraînement, bon ben, on sort de l’eau,
on sait qu’on a fait un bon entraînement, ou c’est, de la glisse,
au moment où on fait l’entraînement, heu, on sent ses appuis.
Où ça va être heu, à la compétition,
heu, un bon temps… C’est, c’est un tout quoi, le plaisir… "
Après la souffrance endurée, réussir
le geste technique apparaît comme un havre de paix, un instant de
tranquillité avant de repartir pour détrôner encore
une fois son propre record.
J. : " Ben ça dépend des moments.
Y a des fois on a des sensations de bonne glisse donc après, tout
ça c’est un travail technique. Des sensations de bonne glisse dans
l’eau, heu, de… de se sentir bien dans l’eau. Ca nous fait plaisir et tout,
mais heu… "
Dés lors, cet idéal, une fois acquis,
fait naître l’extase, la jouissance chez le sportif qui a ainsi l’impression
de " tout gérer ", d’être maître de son sport… et de
son corps.
F. : " Ben, ou dans le sens, bon ben, " là je sens vraiment que j’ai de la glisse, que, que, que tout va bien, que bon, ben, on sent tous ses appuis, on a l’impression vraiment d’avancer et heu, de, de faire quelque chose " […]
Et tu me parles souvent de la " glisse ", c’est à dire ?
" Ben, c’est la sensation heu, ben en fait, heu…
Y a le… comment dire, la sensation de glisse, c’est le moment où
on est dans l’eau et on va avoir énormément d’appuis, on
va pouvoir heu, c’est le moment où tout gérer, où
on va faire des jambes, où on va tirer au niveau de la, de la traction.
On va avoir la puissance d’avancer encore plus, et puis on sent bien heu,
et ben, l’endroit où passe la main. Tandis que bon, ben, après
quand on a pas de glisse ça veut dire que bon, ben, heu… la main
cherche l’endroit où il faut aller, et, puis… en fait on patauge
quoi. […] Le moment de glisse c’est vraiment un moment de plaisir parce
que bon, là, on sait que tout va bien, puis on a trouvé le,
la, le bon mouvement quoi. "
N. : " Ben, heu, que tu sentes bien dans l’eau,
que tu… t’y as un phénomène de quoi, de puissance, de glisse,
de technique… Qui fait que tous ces paramètres jouent au niveau
des sensations et t’as de bonnes sensations quoi, tu sens que tu prends
bien de l’eau et tu te sens voler presque sur l’eau. Et ça c’est
un plaisir énorme. "
D’autre part, " aujourd’hui, l’intensité des rencontres sportives de haut niveau est telle que, pour être compétitif, les athlètes doivent posséder le " killer instinct ", ils doivent acquérir une mentalité de tueur, se transformer en de véritables bêtes fauves en entrant dans l’arène sportive. " (Ibid., p. 214)
La jouissance se transforme alors en véritable
délire d’agressivité.
Comment ça, expliques moi que tu veuilles être…
" Ben, parce que c’est bien, c’est, j’sais pas,
c’est bien d’être, d’être fort, de tout réussir, heu…
C’est… ça fait que, tu t’amuses, tu t’amuses, tu gagnes. C’est bien.
C’est mieux que de tout rater de perdre et… et de s’en vouloir. "
L’accession à la perfection technique s’apparente chez A. à la complétude de la relation à l’autre, à l’équipier. La jouissance est alors jouissance de l’autre, pour l’autre. Dés lors, par l’accession au geste parfait, au modèle idéal, le sportif montre à l’autre de quoi il est capable et se pose ainsi comme objet de désir pour le Sportif de Haut Niveau, qu’il soit équipier ou adversaire.
D’où le besoin exprimé par de nombreux adolescents de vouloir prouver sa valeur.
b) Prouver à soi et aux autres
Le discours de M. utilise beaucoup la notion de
" se montrer à soi-même " ce que l’on sait faire. Il semble
alors que ces adolescents ressentent le besoin de se prouver constamment
que ce qu’ils font est bien, qu’ils sont performants au regard d’un objectif
d’excellence qu’ils se sont fixés. Peut-être aussi, cherchent-ils
à se rassurer, quelque part, sur leur valeur, leur utilité
même au sein du système.
M. : " Je me montres à moi même, que, ce que je sais faire… si je joue bien, je fais des bons trucs donc c’est… je sais que, je sais le faire, donc je le fais… "
C’est important, pour toi de te montrer à toi même que tu es capable de… ?
" Ouais… ouais… (silence) "
Et comment ça se fait ? …
" (silence) "
Malgré tout, il affiche ouvertement qu’il
joue pour lui, pas pour les autres, qu’il cherche tout d’abord à
se montrer à lui même de quoi il est capable :
" Non, non, moi je joue pour mon plaisir… toute façon quand je gagne c’est pour moi. C’est pas pou, heu… pour les autres… c’est pas pour les entraîneurs quoi… Non c’est pas, c’est pas une obligation. Je me montre le meilleur, j’essaie de montrer le meilleur de moi même pour moi, me montrer pour moi… pas aux autres quoi, aux entraîneurs et tout ça. " […]
Donc quand tu joues il faut vraiment que tu te prouves à toi-même que tu as progressé ?
" Ouais… que, que j’ai progressé. Par exemple
j’ai, heu, quand je suis rentré j’avais un certain niveau, même
en début d’année. En début d’année j’avais
un certain niveau et… heu… là je sais que… dernièrement j’ai
fait des compétitions et je sais que j’ai progressé quoi,
parce que j’ai vu que, j’ai vu ce que je valais et… "
M. : " Ouais…bien jouer, progresser… me montrer à moi ce que je sais faire… aux autres aussi, mais bon, d’abord à moi… et après… "[…]
Qu’est ce que tu te dis, tu m’as dis " je suis démotivé ", c’est-à-dire ?
" Ben, on a plus envie de jouer parce que, vu qu’on, ce qu’on, vu la façon dont on, dont on a joué quoi… on se dit : " on s’entraîne tout… enfin moi je m’entraîne tous les jours et tout… après montrer ça… "
" Montrer ça ", c’est à dire ?
" Ben, montrer la façon dont, dont on a joué quoi si on a, si on joue pas bien… donc… "
C’est important de montrer qu’on a bien joué ?
" Ouais… montrer à soi même… Enfin montrer c’est… " […]
Tu n’es jamais satisfait de ce que tu as fait ?
" Si, je suis satisfait parce que, je, je… J’ai
bien joué, j’ai montré que, je me suis montré à
moi que j’ai progressé, aux autres aussi… "
Ainsi, prouver sa valeur dans le monde du sport
de haut niveau apparaît comme une nécessité pour être
reconnu dans son sport. Prouver sa valeur c’est alors assurer son avenir
pour N. :
" Oui parce que dans ce sport heu… Si t’as pas la meilleure performance heu… on te reconnaît pas… "
Pour toi c’est important d’être reconnu ?
" Absolument… ça montre que tu as des qualités,
que tu es le meilleur. C’est ce que tout le monde recherche quoi. "
J. : " Ben,… j’ressens un certain plaisir à
me dire " t’es allé au delà de ce que tu espérais
"… J’ai l’impression, que… ça montre que, que j’ai un fort caractère
et que… Moi, c’est ce que je recherche d’avoir un fort et de montrer à
tout le monde que j’y suis arrivée malgré, heu, malgré,
par tout ce que je suis passée. "
La famille est d’autant plus éloignée
que le jeune exprime un besoin de lui prouver sa valeur.
G. : " Ben ça faisais… Ca faisais un moi
et demi que je les avais pas vus donc, ça faisait plaisir de les
voir et je… Surtout j’étais content de les voir et puis j’me suis
dis " ils vont jouer, ils vont me voir jouer donc il faut que je fasse
un match correct, bon match ". L’enthousiasme il y était pas trop
non plus quoi, il était plus là à partir d’un certain
moment. "
G. trouve d’ailleurs une raison de se dépasser
dans leur présence :
" Ben, heu… Ben la semaine dernière on
a fait un match, et j’avais envie de jouer parce que mes parents ils venaient
me voir… Bon j’ai toujours envie de jouer, mais là encore plus,
j’avais une raison… "
A. : " Non, ça me déstabilise pas, non, c’est simplement que j’aimerai faire un bon match à ce moment là… pour lui montrer heu…Ce que je peux faire, ce que je sais faire. " […]
Même si c’est des proches.
Ben, heu. Si, en fait c’est sûr que quand… On préfère mentir, montrer*le mieux de ce qu’on peut faire quoi… Parce que… parce que c’est comme ça, que c’est… "
Donc tu réagis comment ?
" Ben, je, je… "
Mais " prouver " c’est aussi, et enfin, montrer
que l’on s’est fixé des objectifs et que l’on fait tout pour les
atteindre :
F. : " Heu,… pour moi c’est important, parce que… c’est vrai que dans un certain sens c’est un peu le résultat des efforts qu’on a fait sur l’année, ou bon, sur le mois. Ca dépend quand c’est que tombe, quand c’est que tombe la, la compétition importante. Heu… c’est pour ça que c’est vraiment important quoi. Et puis ça me permet après de monter, au fur et à, mesure, parce que c’est par des temps qualificatifs qu’on monte dans les compétitions. Et c’est vrai que c’est le résultat pour montrer " bon, ben, j’ai bien bossé, au bon, ben, j’ai mal, j’ai pas très bien travaillé ". […]
Et toi, tu recherches quoi alors ?
" Heu… Ben, moi je recherche, heu… A, à
monter quoi dans la compétition, à voir, heu, de quoi je
suis réellement capable. Si, heu, je suis capable de, de, de me
donner des objectifs et puis bon, ben, les atteindre. Après, bon,
ben, après on verra quoi. "
Plus concrètement donc, " monter " constitue l’objectif ultime à atteindre, objectif principal de la formation. Ainsi, le désir de tout adolescent Sportif de Haut Niveau est de progresser pour parvenir au sommet, dans les meilleurs de sa catégorie, voire même, le premier de sa catégorie. L’objectif, c’est, bien évidemment, devenir le Champion.
Dés lors, apparaît l’Autre, celui
qui représente le modèle idéal que l’on veut atteindre.
L’"Autre ", en tant que Sportif de Haut Niveau accompli, représente
alors l’objectif de N. :
" Ah, les performances, le public. Ah ça c’est très important ça. Par exemple on nage avec des nageurs ici qui sont, quoi, des très bons nageurs ont un qui a fait 3 fois les jeux Olympiques. Et… c’est sûr que, quand on le regarde, c’est pas uniquement un nageur… c’est un très bon nageur. Tu le regardes… heu… T’es émerveillé quoi… Parce que t’aimerais bien faire ce qu’il fait… T’aimerais bien… "
Pourquoi, pour être admiré pour…
" Pour être admiré heu, ça vient pas au 1er plan… Parce que si il faisait quoi ce que je, si je faisais ce qu’il faisait, ça me procurerait un immense plaisir quoi en me disant " je suis quelqu’un dans la natation… Ca te procure un certain plaisir ouais… "
C’est important de devenir quelqu’un ?
" Ah oui, très important… Ben c’est, comme
je disais tout à l’heure, c’est…Tu fais tout pour être le
meilleur, voilà, c’est ça. "
Le Champion, pour N., est fait de " sagesse ",
de " lucidité ", bref… de maîtrise avant tout.
C’est pas de devenir le meilleur ?
" Ben ça c’est… ça tu l’as toujours ça, tu l’as toujours mais… cette sagesse c’est… c’est de la lucidité en fait. C’est pas partir en… c’est pas partir trop lentement, c’est pas partir vite, c’est partir uniquement quand il faut pour donner le meilleur de toi - même sur la fin, c’est faire la meilleure performance possible. "
C’est ce que t’aimerai devenir ?
" Ouais "
C’est-à-dire ?
" Ben être le meilleur tout simplement. "
C’est-à-dire, comment tu décrirai ce que tu voudrai être ?
" Une personne qu’on regarderai pour ce qu’il est, et pour ce qu’il fait… voilà… Enfin qu’on regarderai… j’sais pas comment dire ! Je vois pas d’autres mots… "
Et cette personne ça serai un sportif de haut niveau ?
" Oui, oui… un très bon sportif "
Le Champion, c’est donc celui qui a la " maîtrise
", de soi et de son sport. Mais c’est aussi une personnalité complète,
forte physiquement mais aussi intellectuellement. Conformément à
l’objectif de formation de l’élite, le Champion se doit aussi d’avoir
une formation intellectuelle sûre.
Arriver à quelque chose, c’est à dire ?
" Au niveau du sport quoi… au niveau des études, bien sûr, aussi mais… pour l’avenir quoi… "
Comment ça ?
" Bon… c’est à dire arriver dans les meilleurs français, au niveau national. "
Et c’est important pour toi ?
" Ouais… c’est un objectif que je me suis fixé
et… "
D’ailleurs, G. paraît être conscient
de cet objectif qu’il a fait sien :
Donc, il faut réussir ?
" Ouais "
M. : " Oui… pour arriver à… au haut niveau… Enfin je suis déjà haut niveau mais… pour arriver à, en senior en haut niveau. "
F. : " Je m’investis dans le sport aussi parce que, bon, j’aime ça. Mais aussi, parce que, bon, ben, j’aimerai monter quoi. Et heu c’est vrai que, en améliorant mes temps, en voyant les progressions que j’arrive à faire, par rapport à ce que je fournis… "
" Monter ", c’est à dire ?
" Ben, heu, déjà, ben, aller de,
avoir de, de, de, de meilleurs temps quoi. Et puis bon, ben, monter dans
le niveau des compétitions. Et voilà ".
M. : " Ouais… se faire connaître par les résultats… enfin, se faire connaître, heu… par, par les autres… "
C’est-à-dire devenir quelqu’un de reconnu, de… ?
" Reconnu, oui, dans le monde du, du tennis de table… " […]
Donc tu joues pour le plaisir ?
" Ouais, pour le plaisir mais en même temps, heu, y a quand même certains objectifs quoi. "
Des objectifs, c’est-à-dire ?
" Ben,… rentrer dans les meilleurs français
quoi… "
Les discours sont éloquents et n’ont pas
besoin de commentaires, si ce n’est que la norme est posée : c’est
l’excellence.
S. : " Ouais… ben pour progresser et … arriver dans meilleures… "
Arriver dans les meilleurs c’est-à-dire ?
" Ouais… Ben c’est pour ça que… c’est pour ça que je joue… "[…]
Et tu peux m’expliquer un peu, pourquoi c’est si important ?
" Ben, pour, qu’on progresse au niveau Français, au niveau national et international. "
C’est un objectif ?
" Ouais "
D’ordinaire, l’adolescent est défini par de nombreux auteurs comme une personnalité fragile, susceptible, en mal-être vis-à-vis d’un corps en plein changement et traversant souvent une crise identitaire (E. Erikson), un " moment de fragilité extrême " (F. Dolto, 1991, p. 17) où l’autre, son regard est constamment présent voire même, angoissant (cf. : mon mémoire de maîtrise Cet Autre Inaccessible).
Or, les adolescents qui nous intéressent ici ne correspondent pas, vraisemblablement, à la définition proposée. Peut-être, d’ailleurs, est-ce parce que, à l’adolescence, " les rapides transformations corporelles et l’incertitude du statut social, du côté du " réel ", la dynamique propre à l’adolescence, au réveil œdipien et aux tentations de défense régressive qu’il apporte parfois, du côté de l’imaginaire, font que ces fantasmes d’incertitude corporelle, la nécessité à tout prix de " cuirasser " - selon l’expression, de Wilhelm Reich – un corps dont l’unité est menacée, conduisent bien souvent à une frénésie physique et sportive… " (Gantheret. F., 1993, p. 137).
Dés lors, le sport serait un moyen pour fuir l’adolescence, mettre au silence un corps qui gêne car en proie à de nombreux changements physiologiques difficiles à maîtriser.
Les jeunes Sportifs de Haut Niveau rencontrés, en investissant dans le sport, passent à côté de leur adolescence en transformant leur corps pour la performance. Ainsi, le corps performant prend la place du corps adolescent. " Au corps " normal ", à la faiblesse corporelle, à ce corps morbide habité d’un processus suicidaire, il s’agit d’opposer un corps performant, un corps en forme ou encore une forme corporelle acquise au fond contre le corps ". (P. Baudry, 1991, p. 82)
Apparaît donc ici de nouvelles stratégies pour construire le modèle et se construire en tant que Champion : maîtriser son corps adolescent, le transformer afin de le faire disparaître au profit d’un corps de " gagneur ", de Champion.
Parce que " le corps abandonné à lui-même serait dangereux. Il faut donc le contrôler : agir sur le processus mortel qu’il contient en son dedans " (Ibid., p. 38). Le système sportif opère donc une fuite en avant des pulsions adolescentes dans un investissement presque total dans l’activité physique. Il évite ainsi de courir le risque d’un corps difficilement maîtrisable et pas assez performant. Il faut donc " contrôler les énergies adolescentes, encore plus dangereuses quand elles sont enfermées entre les murs d’un pensionnat " (ici, en l’occurrence, le CREPS). (Vigarello, 1982, p. 43)
Dés lors, le sport maîtrise le corps dans le sens où il le remplace par la construction d’un autre corps plus adapté à ce qu’on veut en faire. " Le corps est transformé en pure fabrique énergétique qui refoule toutes les dimensions affectivo-pulsionnelles qui risquent d’entraver le succès " (S. Moscovici, in Brohm, 1995, p. 186)
Née dans une société qui prône les valeurs cartésiennes de raison et de maîtrise de soi, on pourrait ici rapprocher l’idéologie sportive à celle de la société disciplinaire de M. Foucault où il dénonce cette " mise sous contrôle des moindres parcelles de la vie et du corps, dans le cadre de l’école, de la caserne, de l’hôpital ou de l’atelier " (et pourquoi pas du gymnase… ?). (1975, p 139). Ainsi, au XVIIIe, la société disciplinaire naît, et avec elle, des " méthode qui permettent le contrôle minutieux des opérations du corps, qui assurent l’assujettissement constant de ses forces et leur imposent un rapport de docilité. (Ibid., p. 139). On assiste à une véritable politique de coercition se fondant sur un rapport d’appropriation des corps, une manipulation calculée, ici, en l’occurrence, en vue de la performance.
Parce que " Est docile un corps qui peut être
soumis, qui peut être utilisé, qui peut être transformé
et perfectionné. "( M. Foucault, 1975, p. 138 ) L’institution sportive
fabrique les corps en les " normant ", en mettant en place un modèle
idéal à atteindre, modèle corporel de performance.
Dés lors, le jeune sportif avoue se " fabriquer " un corps musclé,
plus performant, pour devenir " quelqu’un ", devenir lui-même performance
parfaite et construire le modèle.
" S’il faut donc assagir le corps, tâcher
d’en dompter la mauvaise nature, réprimer sa morbidité intrinsèque,
la " forme " autorise par contre la griserie du " dépassement de
soi ", l’ivresse de la défonce absolue. [….] Il ne s’agit pas de
" conquérir " le corps (" un vrai corps ") mais de le supprimer.[…]
Tout se passe comme s’il fallait que le corps disparaisse dans une silhouette
performante, dans une " ligne " compétitive [….] Le " corps sportif
", présent dans nombre d’images publicitaires, exprime bien moins
un éloge du corps et de ses performances propres que le projet de
s’en débarrasser. Dans nombre de publicités, le corps n’est
plus l’objet de " soins ". Il devient l’engin d’une toute puissance. Il
ne s’agit plus de le réguler mais de l’utiliser " à fond
". (Ibid., 1991, p. 52).
Pour les adolescents Sportif de Haut Niveau, leur corps désormais ne leur appartient plus totalement, il est devenu un moyen de réussir, de progresser, un outil en vue de la construction du Champion. Ce corps semble être devenu un intermédiaire entre l’institution et l’objectif à atteindre. Le sportif l’utilise pour la performance ultime, extrême. Dés lors, " la pratique d’un sport [semble être] centrée sur son propre perfectionnement avant toute autre finalité extérieure. " (A. Rauch, 1985).
N. : " Le corps en compétition c’est sûr il est important… Et… c’est une base importante. Il y a… j’sais pas… 45% comme je disais tout à l’heure. C’est 45% qu’il faut quand même pas négliger quoi. "
Une base importante c’est-à-dire ?
" Ben… heu… c’est-à-dire que je… si… si t’as pas les 45% comme je l’expliquais tout à l’heure, ben t’avances pas quoi… t’es qu’à 55% de tes capacités… 45% c’est pas négligeable. "
C’est-à-dire que pour toi c’est plus un instru…
" Ouais c’est un instrument, voilà, oui c’est un instrument. "
N. admet donc, sans hésitation aucune, que son corps constitue une base importante de sa réussite, et qu’il est pour lui, un moyen de progresser, d’être performant. Ainsi, " avec le sport, le corps se fait outil pour produire un effort, un résultat, un objet, un record, un exploit ". ( J. Ardoino, in Brohm, 1995, p. 201).
Dés lors, ce " corps-outil ", apparaît comme quelque chose qu’il faut préserver, entretenir même, pour rester dans le haut niveau, pour être de plus en plus performant. Ainsi, S. entretient son corps pour garder la " forme " mais aussi et surtout pour son sport… :
C’est-à-dire que tu ne fais pas vraiment attention à ton apparence ?
" Enfin, moi, personnellement j’essaie de bien, de bien me porter quoi. "
C’est-à-dire ?
" Ben de … pas manger trop n’importe quoi, puis… pour pas trop grossir et… peu rapport à mon sport… "
" La modernité, tout en se donnant " les gants " de traiter " aimablement " le corps, de le soigner en agence la répugnance. Si le corps doit être objet de soins, n’est ce donc pas qu’il est malade ? ". (P. Baudry, 1991, p. 32). En effet on peut se poser la question de savoir si le Sportif de Haut Niveau porte attention à son corps uniquement pour la performance, ou bien parce qu’il est conscient d’entrer dans un processus de destruction du corps affectif, relationnel (et même on peut ajouter " naturel ") au profit d’un corps fabriqué. Peut-être, en effet, est-il conscient qu’il se tue doucement en s’investissant intensivement dans le haut niveau.
Tu me parles souvent du mental, mais, pourtant, ton corps… ?
F. : " Ben c’est vrai, que à part plus gérer ça, le, le… Non, j’dirai pas que c’est un outil, quoi, c’est… mon corps… Heu… ben, c’est quand même quelque chose qu’il faut préserver, parce que bon, on, on tue énormément dessus, mais heu, … jusque là, heu… non je vois pas trop… c’est ce qui, quand même te permet de… Oui, de progresser, ouais je sais… Heu… "
F. n’admet pas que son corps puisse être
un outil, pourtant, s’il faut le préserver, c’est bien qu’il sert
à quelque chose…
Et donc ce changement il paraît inévitable, pourquoi ? Ton corps c’est vraiment un moyen pour réussir ?
J. : " Ben, oui, oui, parce que… c’est lui qui me fait avancer dans l’eau, donc heu… C’est un moyen de réussir. Ben c’est vrai que… le mental il joue mais… Bon, quand on est au niveau régional, on a le mental pour pouvoir gagner. Mais heu… on peut avoir, on a beau avoir le, le mental très très fort, au bout d’un moment on arrivera à saturation de l’exploit, donc il faudra modifier son corps pour pouvoir avancer encore plus. Donc c’est vrai que, le moral joue et au bout d’un moment le, le corps est obligé de changer pour justement, pour heu… pour continuer cette progression. "
C’est-à-dire modifier son corps ?
" Ben justement, heu… l’amener à développer ses muscles, l’amener à développer les muscles. Et à, accepter de passer de l’état de petite fille à l’état de femme musclée. "
Donc, pour réussir, il faut se fabriquer un autre corps, plus performant, un corps fait de muscle. Le muscle devient une chose nécessaire à la construction du Champion. On abandonne alors le corps naturel, le corps adolescent pour l’investir par un corps fait de muscle et de puissance.
Ce qui est dur, c’est la comparaison à l’autre, la compétition ?
G. : " C’est que… Au point de vu du sport, heu… Moi ce qui va pas surtout, c’est la muscu… Et la muscu, heu… Ca, c’est une autre partie du sport, parce que le volley c’est, c’est un peu à part… Pour faire du volley, il faut être fort physiquement, et pour être fort physiquement, il faut faire de la muscu. "
" Le corps doit être bien plus corrigé et remanié qu’entretenu. C’est au fond moins le corps qu’il faut parfaire qu’une " forme corporelle " qu’il s’agit d’acquérir. " (P. Baudry, in Brohm, 1995, p. 301).
Et donc en fait, la vision de ton corps a changé à partir du moment où tu es rentrée dans le haut niveau ?
J. : " Voilà, exactement… Comme je disais c’est le changement… le haut niveau c’est complètement différent du loi, pas du loisir, de la compétition régionale par exemple. […] Dés qu’on arrive au haut niveau on vise quoi, on vise les championnats de France, […] on essaie de se faire remarquer, donc pour se faire remarquer, il faut avancer, et pour avancer on est obligé de changer physiquement, on est obligé de prendre plus de puissance, donc de développer son corps, de travailler les muscles, et, de les développer de plus en plus. Donc heu, l’un ne va pas sans l’autre quoi. Le haut niveau ne va pas sans le changement physique. " […]
Tu me parlais de la puissance …
" Oui ben, la puissance, c’est donc la musculation et… et voilà… "
Ainsi, il faut travailler le corps, développer le muscle, rechercher la puissance. Il s’agit de fabriquer un corps pour affronter un milieu hostile, désormais il faut adapter son corps, supprimer tout ce qu’il peut avoir de naturel pour qu’il puisse évoluer avec aisance dans un élément qui ne serait pas naturel pour le corps d’origine. " Nonobstant, la pratique du sport, non contrainte, est au service de la maîtrise pulsionnelle dans la mise en exergue d’une image d’un corps [...] qui va chercher à se substituer au moi. " (A. Birraux, 1994, p. 139)
" Muscler son corps " revient alors à dire " contrôler son corps ". En se musclant, l’adolescent contrôle son corps biologique, fait taire son corps naturel. Ainsi, en contrôlant son corps, il maîtrise son sport.
Et quand, tu pratiques ton sport, comment ça se passe ?
J. : " Ben disons qu’on fait heu… Ben justement, quand on pratique le sport on recherche encore plus à se muscler. Parce qu’on se rend compte que pour, pour réussir dans la natation il faut vraiment être musclé, faut avoir de la puissance, donc heu… c’est un cercle vicieux parce que on recherche justement à, à avoir plus de, à avoir plus de muscles et tout, et en même temps c’est assez dangereux parce que justement on recherche à avoir du muscle et pas de la graisse et on a tendance des fois à tomber dans un cercle heu… presque un peu anorexique c’est-à-dire à travailler davantage en natation et en musculation et à essayer de, de très peu manger justement pour pas, pour pas prendre de graisse, pour prendre que du muscle et, on tombe un peu dans le système anorexique et… C’est vrai qu’on a tendance à surveiller vachement son poids, à faire très attention à ce qu’on mange, heu… voilà, après c’est une question de stabiliser son poids et… Et essayer de pas trop jouer avec son corps aussi. "
Par la musculation et l’entraînement intensif, J. a l’impression de contrôler son corps, de le maîtriser. Pourtant, semble-t-il, elle paraît consciente du danger qu’elle lui fait courir parfois. Mais, prise dans une logique de rendement et de performance à tout prix, comment ne pas s’empêcher de " jouer avec son corps " lorsqu’on se rend compte que ça marche ! Comme il faut toujours se surpasser, aller plus loin, on joue toujours un peu plus avec son corps tout en ayant le fantasme d’une totale maîtrise de soi…
" Le contrôle fastidieux de mouvements fractionnés est serti d’un idéal toujours reculé de pouvoir et de domination. […] Un autre corps est promis, porteur de valeurs authentiques où le sujet doit découvrir sa vérité […] avec tant de liberté différée, éclôt sans heurt un idéal de maîtrise de soi qui va de pair avec les enjeux de la réussite sociale. " (A. Rauch, 1985).
Et aujourd’hui donc, par rapport à tes performances, il arrive de te comparer ?
J. : " Oui, de me dire… bon aller… de me dire " ouais, elle a plus travaillé musculairement donc faudrait peut être que je me mette un peu plus à travailler ça, à travailler un peu plus les jambes, à travailler un peu plus les bras, développer un eu plus ça et ça. Oui ça arrive encore mais… c’est comme si maintenant, comme… j’arrive à apprécier mon corps donc heu, j’arrive, à me dire bon " tu vas faire ça et puis non, t’as pas besoin de développer ça, tu y arrivera en travaillant un peu plus, t’es pas obligée de faire de la musculation à ce moment là et tout ça. Donc, tout est une question de mental et, d’apprécier son corps je pense. "
Il t’arrive de ressentir l’entraînement, la muscu. Comme une obligation ?
" Ah oui, la musculation, souvent je suis obligée d’en faire. Parce que j’suis pas… il me manque une certaine puissance pour l’instant. Encore actuellement, il me manque une certaine puissance. Et la puissance, même si j’ai le mental, heu, c’est pas le mental qui la fait, c’est, heu, c’est la musculation qui est obligée de faire la puissance. "
Et tu la vis comment la musculation ?
" Bon ça va, ça me plaît, ça me plaît d’en faire. En fait… donc heu, j’y vais pas en me disant " zut y a encore la musculation " j’y vais pas avec contrainte, j’y vais avec plaisir. "
En contrôlant ses entraînements, J. pense avoir un pouvoir de décision sur son corps. Dés lors, ceci apparaît comme une marge de liberté dans une vie réglée pour la performance. Mais malgré tout, si elle veut correspondre aux exigences du système, se muscler apparaît comme un impératif. " Le corps est appréhendé comme enveloppe à développer, muscler, modeler. L’entraînement fonctionne comme " outil pour écrire le corps ", selon l’expression de M. de Certeau (" Des outils pour écrire le corps ", in Traverses n° 14-15, avril 79) ou comme un " instrument de l’amaigrissement ", technique de mise en forme du corps. Les chairs non fonctionnelles, qui nuisent au rendement sportif, doivent être transformées en densités performantes, en viandes productrices de records. " (F. Baillette, 1992, p. 124)
N. : " On a besoin de puissance donc on travaille… on travaille beaucoup cette puissance et… ça se ressens au niveau de notre sport quoi… sinon heu… "
Tu me dis " on est assez bien foutu " ça veut dire que tu te trouves bien dans ton corps ?
" Moi personnellement, oui, j’me trouve plutôt bien dans mon corps quoi… pare que… on… on s’entretient quoi parce qu’on fait de la musculation heu… On fait tout pour avoir le moins de déchets possibles dans notre corps quoi. C’est-à-dire qu’on doit se muscler, pas au maximum mais pour être le mieux dans l’eau quoi… "
" Le moins de déchets ", c’est-à-dire ?
" Ben moins de déchets, c’est-à-dire heu… pas la graisse… tout ce qui est inutile quoi. Le muscle doit prendre le dessus sur la graisse… si t’as 15% de graisse, heu… ça te sert pas à grand chose… Nous on tourne en moyenne à 10, 10%… Même si les nageurs sont heu… Les plus, les sportifs quoi, les plus… gras on va dire. Non c’est vrai parce que heu sans l’eau, t’y as heu… comment dire… une lutte contre le froid, donc t’as une dépense calorifique plus importante… donc t’as une petite couche de graisse supérieure qui, qui nous permet de lutter contre le froid quoi. "
Et toi, est-ce-que c’est important pour toi d’être musclé, d’être… ?
" Vis-à-vis de moi-même oui parce que si j’étais gros, quoi, si j’étais graisseux… Enfin si j’étais beaucoup graisseux parce que je suis un peu graisseux quand même… heu… j’me trouverai pas bien dans mon corps quoi. Ben j’aim… j’aimerai pas avoir une silhouette pas bien parfaite… j’aimerai qu’on me regarde en disant… Enfin qu’on me regarde, j’aimerai qu’on dise heu… Oh il est bien foutu quoi. C’est toujours agréable. "
Et c’est le cas ?
" J’sais pas (rire) je sais pas mais heu… J’me trouve heu… bien dans mon corps donc puis, je sais pas si à l’extérieur on me regarde quoi… "
La guerre est déclarée, aucune graisse ne doit résister !
Dés lors, il faut entrer dans une norme corporelle imposée pour la performance. Le muscle doit être majoritaire, il doit investir la totalité de l’athlète et en faire un " surhomme ", un conquérant de l’effort.
N. a intégré le muscle comme une normalité, il refuse ainsi toute graisse qui pourrait déformer un corps qu’il travaille depuis l’âge de 5 ou 6 ans (âge auquel il a commencé la natation). Ainsi, les changements produits et qui ont été acceptés ne sont pas ceux de la puberté, mais ceux du sport de haut niveau (et, donc, du système).
A l’instar des changements pubertaires, pour le jeune adolescent non sportif, le jeune Sportif de Haut Niveau est confronté à de brusques changements corporels provoqué par une activité physique intensive. " Ainsi, la pratique sportive de haut niveau à l’adolescence entraîne des transformations corporelles telles qu’elles peuvent laisser passer inaperçues les modifications pubertaires. " (C. Carrier, 1992, p. 63) Le sport a donc remplacé le corps adolescent par le corps musclé.
Le corps adolescent est mis sous silence, mais, la question de l’acceptation d’un nouveau corps se pose quand même et les troubles liés aux changements sont parfois les mêmes. Ainsi, J., a eu du mal à accepter ce corps qui s’est modifié brusquement à son entrée en filières de haut niveau. Dés lors, contrôler sa nourriture lui semblait être le seul moyen pour garder la maîtrise de ce corps qui se métamorphosait au fil des entraînements. Le muscle, parce qu’il changeait sa silhouette était assimilé à de la graisse, dés lors, moins manger lui permettait de contrôler son " volume ".
Parce que son corps lui échappait, elle
essaya de le réduire… à néant. On peut voir ici une
logique mortifère de la compétition sportive : Réduire
ce corps pour qu’il soit plus léger, plus rapide.
" Comment est-ce-que je vis la compétition
?… C’est vrai que des fois, j’avais tendance à dire que, que si
je ratais ma course, c’était parce que j’avais trop de poids, parce
que j’avais grossie et heu… c’est vrai qu’à certain moment c’était,
il fallait que… par exemple, si je savais que j’avais une compétition
dans 3 semaines, et ben, ces 3 semaines là j’essayais, de, de moins
manger, parce que je me disais ben, " moins tu mangeras, plus tu seras
fine, ‘fin, plus t’auras de poids à soulever et moins t’avanceras.
Et en fait c’est tout à fait faux…Maintenant dans la compétition
ça me dérange plus, j’ai… heu… donc… heu… on est suivi par
un endocrinologue, donc il nous a fait un plan de, de nutrition et tout,
et maintenant, bon, mon corps en compétition j’arrive à le
supporter, au contraire. "
Et aujourd’hui ?
" Ben aujourd’hui ça va mieux, ça
va mieux . J’ai… comme j’ai dit, j’ai appris à aimer mon corps,
à voir que… j’en suis arrivée à me dire que c’est
plus jolie une fille musclée qu’une fille heu… hyper fine qui ressemble
à rien, qui n’a pas de poitrine qui n’a pas de bouche qui n’a pas
de, qui n’a pas de cuisses. Et en fait, heu… enfin, moi j’aime mon corps,
je pense que… pour l’instant au niveau de… ça va bien quoi… on m’a
tou…, enfin, on m’a pas encore dis heu…Bon y a des petites réflexions
mais qui nous passent au dessus maintenant, on se dit " mais, attend, c’est
bon quoi ! ". J’suis faite comme ça, j’pourrai pas échanger
. J’pense que le… plus dur c’est d’apprendre à aimer son corps et
moi ça va mieux. Ca va beaucoup mieux. Et puis on est vachement
encadré aussi au niveau de la piscine heu… Donc ça va, franchement
ça va beaucoup mieux. Ca me dérange plus d’aller en musculation
et de, et de soulever des poids, heu de … de travailler heu, de travailler
mes cuisses et tout, de développer tout. Ca me, ça me fait
plus rien. J’ai réussi à contrôler heu, à pas
tomber dans l’a…, enfin, à arrêter l’anorexie et la boulimie.
J’ai réussi à faire tout ça. "
Et le muscle ça te, ça te dérange ?
" Non, non, en fait, non. Parce que… heu… j’arrive
à trouver ça beau. Enfin, pas, je cherche pas à être
musclée… heu… avoir les veines qui ressortent, les trucs comme ça…
Mais à donner une forme à mon muscle, à être
heu… à être agré…, enfin, être agréable
à voir quoi. "
Ainsi, en agissant sur son corps, en le transformant, le Sportif de Haut Niveau se pose comme modèle corporel, comme corps normé, corps beau car corps sportif. D’ailleurs, les activités physiques et sportives peuvent être pensées comme " des matrices de légitimité symbolique : la jeunesse, la vitalité, la santé, la séduction, la performance, la détermination etc… " (Ibid., p. 164) sont autant de normalités que le corps sportif impose en tant que modèle idéal de corporalité.
N., parce qu’il a intégré la norme
corporelle, imposée par le système sportif, se pose en tant
que modèle :
" Fier, entre guillemets, parce que… Fier entre guillemets parce que, parce que, parce que… On a un corps. Enfin les sportifs on a un corps, enfin on est obligé quoi d’avoir un corps, quoi pas trop vilain. Donc, tu te dis, quand tu vois un mec passer dans la rue heu, qui est assez quoi bedonnant. Tu te dis heu… ben j’aimerai pas être comme ça… c’est pas une fierté en fait… c’est… j’appelle pas ça de la fierté. "
Ca serait quoi alors ?
" Justement, heu, j’arrive pas à le définir… J’sais pas, t’es bien comme tu es et puis, puis tu bouges pas quoi. "
Donc en compétition t’es pas gêné du regard de l’autre sur ton corps ?
" Non, non… "
Même si dans le public il y a des proches qui viennent te voir ?
" Ouais, non, mais… Ah c’est sûr… ils vont
me dire " Ah tu as un peu grossir, tu as un peu maigri, heu… " Ca j’essaie
de… de pas trop y faire attention quoi… "
" Le " corps sportif ", est sans doute bien moins inspiré par un éloge du corps, de ses capacités ou de ses performances propres que par le projet inverse de le " dépasser " et de s’en débarrasser. Dans cette perspective, la " mise en forme " peut être comprise comme un mode de disparition du corps. Sous couleur d’esthétique corporelle, il s’agit bien de nier le corps. Mr Caillat écrit : " Automatisé à l’extrême, le Champion oublie son corps. La perfection gestuelle est la négation du corps " (in M. Caillat, " De la libération du corps au corps glorieux ", in Actions et Recherches Sociales, Toulouse, Erés, 1985, n° 1, p. 96) ". (P. Baudry, 1991, p. 102)
Dés lors, ressentir son corps pour le jeune
Sportif de Haut Niveau revient, en fait, à le penser en terme d’efficacité,
de performance, d’instrumentalisation. Le corps affectif semble oublié,
sacrifié même.
S. :" Ben… "
Tout à l’heure, tu me disais " je force ". ?
" Ouais, je force, je contracte des muscles, je contracte… "
C’est-à-dire ?
" Ben, je me sers de certaines parties pour, pour jouer. Et puis… heu… j’essaie un peu d’y penser… surtout aux jambes, pour me placer… " […]
A quoi tu penses alors, en compétition par exemple ?
" Ben, je pense à mon jeu, puis, à bien me placer, à mettre bien,… à bien me placer, à me placer, à placer mes balles… voilà. "
C’est-à-dire que tu penses uniquement au niveau technique ?
" Oui… au niveau physique aussi, les jambes, les
gestes… Je sais que si je suis écartée, sur, sur la table,
ben, je sais qu’il faut que je me déplace, faut faire l’effort,
faut que je me place. Sinon, les gestes, que je fasse pas, que je me décontracte,
et, … que j’arrive à me relâcher quoi. "
" Aujourd’hui, dans toutes les disciplines sportives,
le corps tout entier du sportif est mobilisé techniquement. Plus
rien n’est laissé au hasard. La recherche du rendement entraîne
l’éducation technique du corps dans son ensemble. Les moindres parties
du corps sont utilisées rationnellement. L’organisme est de plus
en plus saisi sous l’angle instrumentaliste. "(J.M. Brohm, 1993, p. 253).
M. : " Non,… si des fois heu… avant de jouer par exemple, je me dis heu… je me concentre et je… et heu… et je me dis " à ce moment là je vais faire ça, ça… Quand la balle elle va venir là je vais faire ça, ça… "[…]
Quand tu joues, tu penses plus au niveau de ton jeu, c’est plus le mental qui… ?
" Oui… oui je pense plus, heu, au jeu, au sens
tactique, heu, à ce qu’il faut faire, heu… " c’est bien, faut le
refaire "…
M. : " Quand je joue ? non. "
Et quand tu joues pas ?
" Des fois je pense à des trucs… des trucs que je pourrai améliorer ou, des trucs qui ont été, qui ont été bons quoi… des choses qui ont été, que j’ai bien réussi en compétition… mais… "
Des " trucs " c’est-à-dire ?
" Ben des " coups, des, des… des coups que j’ai
réussi et que… que par exemple l’autre il a pas rattrapé
ou que… je me dis c’est bien, tu pourras le refaire ou, tu peux faire ça
pour l’améliorer ou… "
N. : " Je me représent… Non, et puis, non, enfin, c’est compliqué quoi… Enfin quand je nage j’essaie , c’est sûr, de faire un mouvement assez parfait, enfin parfait, la perfection n’existe pas. Mais j’essaie quoi de faire un mouvement presque parfait. Je me remémore l’entraînement, des gestes donc que tu répètes maintes et maintes fois. C’est sûr que tu as une vision de ton corps quoi… le bras il faut le passer comme ça, la jambe comme ça… "
Mais c’est pas esthétique ?
" Esthétique, non, tu te dis pas heu… j’suis
pas… patati, patata quoi… non. "
Dés lors, le corps biologique, parce qu’il ne correspond pas au fantasme d’immortalité et de sur-puissance, est oublié par le jeune qui le remplace par un corps technique, calculé, efficace et froid, un corps construit selon le modèle du champion par et pour l’institution.
Corps froid et performant qui supprime toute sensation affective, émotionnelle. Mais, lorsque l’outil ne sert plus car la machine est en panne, en surchauffe, le corps biologique se ressent à nouveau.
Sensations désagréables donc, pour
A., de ne plus arriver à relancer la machinerie, de ne plus être
performant car, fatigué :
" Ouais… c’est ça, je suis mou heu… ben
c’est surtout par rapport à ce que je fais quoi. Je sais que… heu…
à l’attaque j’arrive pas, à, j’fais trop de fautes ou j’arrive
pas à faire les 3m heu, donc j’suis pas assez haut, heu, j’suis
pas, j’suis pas assez, j’suis pas assez bas quand j’fais une réception…
Et heu donc j’me dis que c’est parce que j’suis fatigué quoi, j’sais
que… "
Et quand ça marche pas, tu as une perception de ton corps ?
" Enfin… je ressens plus rapidement la fatigue.
Puis… "
D’ailleurs, pour F., penser à son corps
pendant la performance ne lui vient pas à l’esprit, en effet, seul
l’accomplissement d’une bonne course et d’un geste efficace persistent
:
" Ben, j’ai pas trop le temps quoi. Je veux dire
bon… Après, peut-être on arrive à analyser une partie
de la course, mais… c’est assez difficile quoi. C’est plus facile pour
quelqu’un qui a eu, 800 m ou 400 m… Là on a le temps un peu plus
de dire " Bon, ben, là t’as un peu moins, là t’as vraiment
senti des appuis, là, là t’as pensé à autre
chose, donc du coup, ben, heu, t’as, t’as pas assez forcé ou, heu,
tu t’es dispersé " mais… "
Comme on l’a vu, le corps est oublié, sacrifié
au profit de la performance. Si bien que, lorsque les adolescents sont
en compétition, le corps douloureux disparaît, la fatigue
est oubliée, le corps est, à nouveau, négligé.
G. : " Ben, c’est souvent quand les semaines d’entraînements
sont dures, parce que c’est les entraînements qui fatiguent beaucoup
et heu… Ben, quand on arrive au match, ben heu, on est souvent un peu fatigué,
mais on oublie la fatigue, parce que c’est le match quoi, et… […] Mais
les matches importants, quand t’es fatigué, t’oublies la fatigue,
et là tu te sens toujours en forme… "
Le système use le corps, ce corps qui se
doit d’être infatigable et surpuissant, pour se construire champion
et produire le modèle. Le soi-disant plaisir de l’activité
physique compense, remplace, l’épuisement et la souffrance qui en
résulte.
N. : " C’est insoutenable… heu… physiquement.
C’est heu, c’est assez éprouvant. Mais… Au vu du, au vu du plaisir
quoi qu’on apprend à nager. C’est… c’est… c’est rien du tout quoi,
on prend tellement de plaisir dans l’eau que… Après ce qu’on fait,
on le fait avec plaisir quoi… parce que sinon on l’ferai pas. "
" Quand on gagne on pense plus à la fatigue ", c’est-à-dire que toutes les douleurs on ne les sent plus ?
" Enfin on essaie de les oublier… on les sent
moins, on essaie encore plus de les oublier… on continue… "
F. : " Ben, heu… c’est plus heu, je veux dire de la… Quand on a mal, on le ressent plus… heu… Autrement c’est des appuis, heu, c’est… un bien être ou c’est heu… le moment où on a mal parce que là on est en train de fournir un effort. Mais après heu… […] au moment où on a mal quoi et heu, là on sent vraiment son corps, on sait où c’est que ça fait mal et où c’est qu’il faut, où c’est qu’on va pouvoir rééquilibrer pour que bon, ben, on ait moins mal. Mais, après c’est vrai qu’on moment heu… c’est pas trop ce qu’on fait attention. "
Pour N., cette douleur est recherchée en
vue de la performance ultime. Dans le mal, le corps est sacrifié,
la mort est recherchée dans l’usure provoquée pour l’extrême
dépassement de soi. Le physique, le biologique disparaissent quand
le mal parvient à la jouissance, seul persiste un état psychologique
caractérisant le " gagneur ", le " fonceur, enfin bref, le Champion
(héros surhumain qui surmonte la douleur et la sublime).
Se faire mal, c’est-à-dire ?
" Ben comme un coureur de marathon, ou un triathlète… heu… j’sais pas, à l’arrivée le mec il est mort… Il produit trop d’acide lactique, il en peut plus, il est essoufflé… Ben là, c’est pareil… c’est à deux doigts de mourir presque… Enfin, mourir, entre guillemets. "
Et ça te fais plaisir de ressentir ça ?
" Plaisir, heu… ça fait surtout mal… c’est…
y a des fois, c’est insoutenable et… quand on t’annonce un temps, quand
on t’annonce ça… heu… tu penses plus au côté physique.
C’est uniquement… psychologique quoi… "
C’est normal ?
" Ben quand on a mal, et ben, comme le corps en
peut plus et ben… Ca craque dans l’eau et bé, après une fois
qu’on est sorti de l’entraînement, et ben, l’entraînement c’est
l’entraînement et… une fois qu’on a fini, c’est fini. De toute façon
on peut pas y revenir là dessus hein. Après, ben, on oublie.
"
D’ailleurs, S. a eu des difficultés à
admettre de s’arrêter et a donc provoqué une blessure. Dans
son discours, il semble que la blessure ne soit pas si grave, du moment
qu’elle ne fasse pas trop mal. Dés lors, pour atteindre la performance,
on essaie de la ménager, de moins " tirer " dessus.
" Ouais… pour, pour progresser… mais j’essayais quand même de faire, de faire attention quoi, de pas, de pas aggraver quoi… "
Qu’est ce que tu t’es dit alors ?
" Ben, j’me dis qu’on… quand j’ai des douleurs d’y aller pas trop trop fort quand même… pour pas me, bousiller… et… pour pas me blesser encore plus… "
Même en compétition tu vas doucement ?
" Ouais, quand je, quand j’suis blessée quoi un peu, que j’ai des douleurs j’essaie de faire attention, de pas… pas faire des, des gestes brusques, trop brusques… voilà "
Et tu y arrives en compétition à faire attention ?
" Ouais, ouais quand… ben, j’avais, j’avais… l’an
dernier j’avais une entorse… Puis j’avais, j’avais, je m’étais fait
une entorse… heu… trois jours avant la compétition, et, j’ai essayé
de faire attention et voilà… J’y fais attention… Mais bon, y a eu
une autre fois, j’en ai eu une autre, trois jours avant, pendant la compétition,
ben, ma cheville elle était trop fragile et, elle a craqué.
J’ai… j’ai arrêté la, compétition. "
A. : " Moi c’est plutôt le dos… c’est par période quoi. J’suis fatigué, ça fait mal, tu te poses des questions, tu sais pas si tu devrais arrêter un peu, quelque jour, t’as peur qu’il y ait surtout qu’y ait des conséquences heu, pour heu, le reste de ta carrière quoi… Sinon…
Tu y penses souvent ?
" Ben ouais… enfin, ce que j’ai au dos c’est, heu, un début d’écrasement du disque, donc heu, j’ai, donc heu, pour l’instant c’est pas très important mais ça peut mal tourner quoi, ça peut tourner à une hernie discale, un truc comme ça et, heu, c’est vrai que pour un volleyeur c’est pas bon quoi… Et puis… de se faire opérer c’est pas très bon du tout, et… heu… je sais que ça me, enfin j’aimerai pas du tout me retrouver heu, à 25 ans avec une hernie discale ou un truc comme ça donc heu… " […]
Quand tu joues, est ce que tu y penses ?
" Heu, non… quand ça me fait mal, oui, quand ça me fait mal, ouais… Aux entraînements ouais, aux matches j’ai tendance à tout oublier… C’est après que…Ouais, c’est après, c’est… faut s’étirer et… "
Mais tu es prêt à continuer à jouer malgré le fait que ton dos, … ?
" […] Peut être qu’en fait je continuerai
à jouer au volley mais, heu, que ça empirera, ça empirera,
j’sais pas, peut être… toute façon j’ai pas envie d’arrêter
le volley… toute façon je peux pas me dire, heu… J’arrête
maintenant et je reprendrai plus tard alors comme ça je vais pas
jouer à l’entraînement ça sert à rien… "
" Le sport laisse à l’athlète d’autres empreintes qui, si elles sont méconnue du public, font partie intégrante de la vie du sportif : les cicatrices. Comme l’atteste la présence d’un département médical spécialisé installé au sein d’un centre national d’entraînement. La pratique sportive intensive " casse " : c’est une réalité quotidienne […] On constate donc que le " marquage " de l’athlète résulte à la fois d’une nouvelle répartition musculaire et de cicatrices cutanées comme osseuses. " (C. Carrier, 1992, p. 41-42).
Ainsi, le " marquage " ne se limite pas seulement
à la blessure, mais aussi, au sacrifice du corps adolescent par
la fabrication du corps sportif :
Bien que le jeune Sportif de Haut Niveau soit
en relation directe avec son corps, (qu’il manipule et travaille à
longueur de journée), la question de la relation à son corps,
de sa perception a été pour eux réellement surprenante.
Dés lors, les réactions ont été diverses, mais
aucun n’a su répondre ! Leur corps leur serait-il étranger,
paradoxalement ?
F. : " Heu… Dans l’eau, en compétition ou… Ben heu, ça dépend, en fait ça dépend, comment, comment tout se passe autour quoi, suivant… Ben ça peut être heu… l’entraînement ça peut être un moment de relaxation parce que c’est là où, bon, il y a plus de bruits, déjà, j’veux dire, bon, dans l’eau on entend pas grand chose. Heu… c’est vrai que là, en plus on est tout seul, avec soi même. Heu, au moment où il faut forcer on est tout seul avec soi même à se pousser. Heu… Mais après, heu, je vois pas grand chose d’autre à dire quoi… "
T’as pas de vision de ton corps ?
" Non, pas spécialement, non. "
Comment tu te perçois quand tu pratiques ton sport ?
" Heu… ça veut dire quoi exactement ? (rire). "
Est ce que, par moment tu t’imagines comment tu es physiquement quand tu pratiques, peut être aussi par rapport aux regards des autres sur ton corps ou… ?
" Heu… non …alors là…non… j’vois pas du tout, non. "
Tu ne penses pas du tout à ton corps, à son apparence, quand tu pratiques ?
" Heu… non… Alors là, l’apparence, non… Peut être que bon, après si j’ai mal, ou, bon, si je me sens bien… Mais l’apparence extérieur non, pas trop… Non, en plus je veux dire, bon, on est en maillot, heu on s’voit tout le temps comme ça, heu… C’est pas trop à ça qu’on fait attention quoi. "
Et pour toi ton corps, c’est quoi… c’est un outil ?
" Heu… ça c’est la bonne question qu’on
se pose jamais… "
Ressentir son corps se limite à un ressenti
dans la souffrance et le mouvement. La question de la relation à
leur corps ne semble pas les concerner, d’où les réactions
surprenantes après l’écoute de la consigne.
N. : " C’est une question assez difficile d’abord (rire) et heu, moi comment j’me sens dans mon corps… heu… ben tout d’abord, ben j’me sens bien, c’est la moindre des choses parce que si j’me sentais pas bien j’ferais pas ce sport là… Comment j’me sens dans mon corps… C’est plutôt un sujet de dissert. ça ! ! Comment est ce que je me sens … […]
Donc vis-à-vis de ça, quand tu pratiques ton sport, que tu es en compétition, comment tu… ressens ton corps ?
" Comment est ce que je ressens mon corps ? …
"
S. : " (rire)… Ben… je… je sais que je force, heu, sur certaines parties : mes jambes, mes abdos… je contracte des… Puis heu… quand je joues je pense pas trop à… ben, au…aux parties du… du corps. "
Il t’arrives pas de penser à ton corps, à l’apparence qu’il prend, heu ?
" non "
Ainsi le corps émotionnel s’efface (car
peu prévisible, non programmable) pour laisser place à la
performance programmée, au corps du champion.
A.: " Ouf !… Dans mon corps… Ben en fait, faut
dire que c’est pas vraiment un truc auquel je pense souvent quoi… Parce
que bon je fais du sport… Bon pendant les matches j’y pense carrément
pas quoi, c’est heu, le volley, le volley donc heu… y a pas… j’y pense…
j’suis trop concentré sur le match quoi. Ensuite, heu, ben, pendant
les entraînements aussi, ben, ben heu… "
Le corps et les sensations qui s’y rapportent sont-ils si éloignés de la vie quotidienne de ces jeunes, pour qu'ils ne puissent en parler librement, ou du moins, spontanément ?
Ainsi, imaginer son corps, l’observer, le scruter,
ne semble pas faire partie de la problématique de l’adolescent Sportif
de Haut Niveau. (Pourtant, l’effet contraire se produit chez l’adolescent
non sportif où on remarque, en effet, un véritable assujettissement
au miroir).
J. : " Non, non, ça m’est jamais arrivé… non … franchement non… "
Qu’est ce qui se passe quand tu es en train de nager, mettons en compétition ?
" Ben quand j’suis en train de nager, je pense à, à aller… Enfin j’sais pas, non, j’pense pas… Ben on n’a pas idée de regard…, enfin de s’imaginer en train de nager. Si c’est ça que tu veux dire. Moi je m’imagine pas en train de nager, j’me regarde pas en train de nager… "
Quand tu fais du sport tu perçois pas ton corps ?
A. : " Non, je, je fais pas attention à
… comment je suis et tout… non. "
D’autre part, les adolescents Sportifs de Haut
Niveau semblent s’être " immunisés ", " protégés
" par une machinisation de leur corps. Ainsi, un corps froid, calculé,
mesuré, où rien n’est laissé au hasard, et dans lequel
l’affectif est mis à distance, ne risque pas de s’effondrer, ni
d’avoir de failles !
F. : " Ben, … là heu… (rire)… exactement…
je sais pas… "
N. : " Ce que je ressens en compétition au niveau de mon corps ? par exemple… pas grand chose (rire)… "
C’est-à-dire ?
" En compétition je, je ne focalise pas du tout sur mon corps quoi… et même j’crois que… qu’aucun sportif focalise sur son corps en compétition parce qu’il pense à autre chose. "
C’est-à-dire ?
" A sa course… il pense à sa course… c’est
le plus important en compétition. "
Une sensation, c’est-à-dire ?
" Ben, la sensation heu… Se dire, bon, ben, heu…
parce que… "
Le champion serait-il donc un être d’action et non de parole ? Pourtant, n’est-ce pas le langage qui fait l’homme ? Ceci pose une nouvelle fois la question du champion en tant que modèle idéalisé, donc inaccessible, car il serait " non-homme ", voire même, " sur-homme " !
Les silences de M. peuvent ainsi prendre sens
dans le cadre d’une stratégie afin de se construire selon un modèle
fait d’actes et non de paroles…
" (silence)… au niveau de l’entraînement, ou … en général ? "
Comme tu veux.
" (silence)… c’est mon plaisir quoi… c’est… j’aime ça… (silence) "[…]
C’est-à-dire, ton corps tu le vois comment ?
" (silence) "
Un moyen de progresser uniquement ?
" Ouais… (silence)… (soupir) j’sais pas… "
C’est-à-dire d’un moyen de, d’être performant dans ton jeu ?
" (silence) " […]
C’est-à-dire, au niveau du corps, qu’est ce qui se passe donc quand tu es stressé ?
" (silence) "[…]
Et vis-à-vis de ton corps, comment ça se passe ?
" (silence) "
Est ce que des fois tu as des représentations de ton corps quand tu joues ?
" (silence) Non – non… dans ma tête ? non… est ce que je me vois ? " […]
Et comment tu te sens toi dans ton corps quand tu fais ton sport.
" (silence) j’me sens bien quand, quand je joue
bien, enfin, j’suis content de moi…quand je joue bien… "
Le corps serait-il tabou ? Le ressenti, l’affect du moins, semblent bien l’être… Le corporel, chez le Champion, passerait-il au second plan ? Le corps du Champion serait alors celui qui se construit mentalement.
D’ailleurs, G. répond par le mental à
une question sur le corps ! :
" Ben, mentalement, je m’en foutais complètement
du match… La preuve, on a gagné et j’étais même pas
heureux… Et puis, heu … Ben… Un match comme ça, ça reste
quoi, parce que, tu te fatigues pour… Pour même pas avoir du plaisir,
alors… "
" Dans ce dénigrement pratiqué par l’homme à l’égard de son propre corps, la nature se venge de ce que l’homme l’a réduite à l’état d’objet de domination, de matière brute ". (Adorno et Horkheimer, La dialectique de la raison, ed Gallimard, Paris, 1974, p. 251) La " civilisation " prétend dominer, quand il faudrait, disons, composer. La nature, qui nous dérange de prés par ce corps que l’on est, exige d’être articulée. Prétendument soumise à la culture (à la " culture cultivée "), séparée d’elle, elle pèse : elle est un encombrement. Il faut s’en défaire. Mais comment se défaire de ce qui nous tient ? " (P. Baudry, 1991, p. 32)
Malgré l’effort de mise à distance du corps adolescent par une technicisation massive des corps, la nature reprend parfois ses droits, le corps silencieux se manifeste. Dés lors, le système lui même, dans sa logique de performance à tout prix, provoque le surgissement de la problématique adolescente.
On pourrait peut être appeler ça " les effets pervers du système du Sportif de Haut Niveau " si on était dans une logique pro-sportive (parce que les effets produits ne sont pas ceux escomptés par l’institution). Mais, disons, tout simplement, que chez certains adolescents, la compétition, la nécessité de performance, et, pour atteindre cela, de fabrication d’un corps de futur Champion, permet de faire resurgir l’adolescence (et les troubles qui lui sont propres).
Chez J., jeune papillonneuse, la fabrication d’un corps sportif a été ressentie comme un " mal nécessaire ". En effet, inévitablement, son corps s’est métamorphosé très rapidement à son entrée dans le haut niveau. Dés lors, comme l’adolescent non sportif qui a du mal à accepter un corps désormais " adulte ", sexué, J. a eu du mal à accepter un corps sportif, musclé et a souffert de ce que l’on appelle la " dysmorphophobie ".
" Cette obsession de la difformité du corps [ la dysmorphophobie] peut porter soit sur sa grosseur ou sa maigreur, soit sur sa taille, soit sur l’aspect disgracieux du visage, soit enfin sur les caractères sexuels ". (M. Bernard, 1976, p. 117)
Ainsi, comme " il n’y a pas d’adolescence sans phobie " et que le dysmorphophobe établit " une relation de peur à un corps représenté dans le " dys " c’est-à-dire dans ce qui fait obstacle à l’harmonie " (A. Birraux, 1994, p. 163-165) alors, on peut dire, lorsqu’on écoute J., que l’adolescence resurgit bien dans la fabrication d’un corps nouveau. Dés lors, cette " fabrication " remplace le processus pubertaire, les modifications hormonales et physiologiques sont masquées.
D’ailleurs, Claire Carrier note que " la pratique sportive de haut niveau à l’adolescence entraîne des transformations corporelles telles qu’elles peuvent laisser passer inaperçues les modifications pubertaires ". (1992, p. 63)
Comment est ce que tu te sens, toi, personnellement, dans ton corps, quand tu pratiques ton sport ?
J. : " Ben disons que en fait, quand je suis dans le milieu de la natation je sens pas de différence parce que c’est vrai qu’on est à peu prés toute faite pareil, on est… on est vachement musclée on est assez carrée des épaules, heu, on est à peu prés toute faite de la même manière parce qu’on fait les mêmes plans d’entraînement, les mêmes, les mêmes exercices de musculation. C’est vrai qu’en dehors, par exemple quand je vais au lycée et que je vois des filles vraiment heu… très fines, très minces, sans épaules, c’est vrai que… bon, ça au début on a du mal à s’y faire parce que… on se dit on est pas pareil heu… tout le monde nous dit qu’on a des épaules de mecs, on a les bras musclés comme un mec et tout. C’est vrai que… y a une période assez dure où on se dit, " pourquoi on a fait ce sport ", pourquoi on a, pourquoi on a tellement changé au niveau du corps quoi… parce que c’est vrai que… enfin, moi, personnellement, quand j’étais petite, enfin quand j’étais petite, jusqu’au collège j’étais assez fine, assez mince… Et je me suis retrouvée avec, heu, en développant, heu, en pratiquant encore plus la natation, à voir mon corps qui se développait pas d’une manière féminine. Mais plutôt masculine. Et heu, quand on va dans un magasin et qu’on essaie un manteau taille 36 et qu’on rentre pas dedans et qu’on est obligé de prendre du 42 et qu’on a une réflexion d’une vendeuse " ouais vous avez des épaules aussi large, comme un monsieur ", heu… c’est vrai que ça fait pas des fois très très plaisir. "
Dans le discours de J., la problématique adolescente ressort bien. Ici, la difficulté d’accepter son corps ne provient pas des changements pubertaires mais bien des changements provoqués par l’activité physique de haut niveau. D’ailleurs, " c’est très souvent en comparant la progression de sa puberté avec celle de ses camarades non sportifs que le futur Champion découvre son appartenance à une " autre normalité " corporelle. (Ibid., p. 62)
J. a donc pris conscience d’un corps différent de ceux de son âge, un corps qui, parfois, ne cadre pas dans les exigences du social ou, du moins, qui ne ressemble pas aux corps minces, androgynes qu’on voit sur le petit écran. Elle a alors choisi le corps fabriqué plutôt que le corps biologique.
Pour trouver son équilibre, elle a sacrifié le corps adolescent, le corps fantasmé, érotisé de la jeune femme stéréotypées des années 90, au profit du corps musclé, sportif. Dés lors, " " L’autre normalité " de ce corps scientifico-sportif est identifié, dans le regard des autres, prioritairement comme objet d’étude représentatif d’une spécialité donnée marquant de son empreinte le corps originaire de son athlète. En cela, le sport de haut niveau propose une utilisation du potentiel de développement physique de la puberté, " positivant " la maladresse motrice de cet âge, vers l’adéquation du corps à une fonction prioritaire de nature musculaire. " (Ibid., p. 63-64)
Ainsi, parce que, lorsqu’il traverse ces changements corporels, l’adolescent " est dépaysé par sa propre personne " (Wallon), et que " l’adolescence est une quête de soi, une recherche d’identité " (Rodriguez-Tomé,1972, p. 38). Alors, l’adolescent Sportif de Haut Niveau trouve son identité dans le sport de haut niveau, ou plutôt, dans ce qu’il impose comme normalité corporelle.
Désormais, le corps est finalement accepté car fait partie d’une normalité.
J. : " Quand j’étais mal, c’est plutôt moi qui me suis persuadée heu… Enfin, je me voyais à travers le regard des gens. C’est-à-dire quelqu’un me regardait, moi je me disais de suite, " ouais il me regarde parce que ça, ça, ça… " C’est moi qui me plaisais pas donc heu, ce qui me plaisait pas je le ressortais sur les autres. […] En fait c’est moi, qui a un moment, heu, je me suis mis " martel en tête " en me disant heu " t’es pas comme ci, donc tu plairas jamais. Alors que c’est tout à fait faux. C’est tout à fait faux et j’étais, j’étais carrément dans le, dans la période mannequin hyper fine, heu… " Pourquoi t’es pas comme ça " heu " pourquoi t’as fait ça ". En fait, heu, c’est une question d’aimer son corps. Après on s’rend compte qu’on est quand même, enfin, j’me dis que je suis quand même mieux que ces filles qui, qui n’ont vraiment pas de formes et qui… […] J’aime bien mon corps. Non, j’aime bien mon corps. "
Donc, il y a une période où le regard des autres te dérange ?
" Ouais, à une période, le regard des autres me dérangeait. Aujourd’hui, non, Comme j’ai dit, ça va, ça va super bien quoi. "
Même en compétition ?
" Ben non, parce qu’en compétition on est toutes pareilles, donc le regard des autres heu… "
J. a donc traversé une période très difficile au regard de son corps sportif. Ce corps il lui fallait l’accepter pour continuer le haut niveau, mais, en même temps, dans la vie de tous les jours, il constituait pour elle un fardeau.
Période difficile, de boulimie et d’anorexie,… période dépressive. Mais, dans son cas, peut être est-ce le sport, finalement, qui l’a aidé. En choisissant le corps sportif, J. a opté pour un mode de vie, et, avec lui, un modèle corporel à suivre, celui du champion. Choisir de se construire selon ce modèle lui a permis d’entrer dans une normalité, et donc, dans un système qui l’aide à se construire en même temps qu’elle le produit, qui lui apporte un équilibre en même temps qu’elle permet son fonctionnement.
Ainsi, en s’identifiant à une normalité corporelle, peut-être est-ce plus facile de s’accepter.
Par ailleurs, le corps, parce qu’on ne l’accepte pas dans sa totalité avec les changements qui s’y sont fait, est rendue coupable, coupable de contre-performance. Ce corps, qui n’est pas comme on le voudrait, devient la cause de mauvaise performance pour J. qui, alors, le maltraite, le sacrifie dans des périodes successives d’anorexie et boulimie. Le corps est jugé trop gros et pas assez performant, donc il faut lutter contre lui, le supprimer et le remplacer par un corps sportif fait de performance.
D’accord, et toi, comment tu le vis ton corps ?
J. : " Ben moi, justement, j’étais comme ça, j’ai… heu… comment dire… heu… j’ai connu une très grosse période anorexie - boulimie. C’est-à-dire heu, j’voulais pas grossir j’voulais heu… j’voulais rester fine heu… j’voulais voir tout… j’voulais être fine parce que je me disais qu’en étant fine on avancerai mieux dans l’eau et tout. Et heu… Et en même temps heu… C’était une période très sombre parce que, j’voulais pas prendre d’épaules, j’voulais pas, j’voulais pas qu’on me dise que je ressemblais à un mec et en même temps je voulais pas grossir. C’était, c’était trop embrouillé dans ma tête… et ça a été la boulimie et l’anorexie complète. Et heu… Pendant 1 an ça a été horrible quoi. A me surveiller, à me faire vomir après chaque repas, à pas savoir si je devais aller à l’entraînement, faire… ça… c’est vrai que… quand on pratique le sport, enfin moi quand j’ai commencé à pratiquer le sport à haut niveau on a tout qui change, on a le corps qui change et heu… et c’est vrai que c’est assez perturbant. C’est assez perturbant parce que… parce que on se dit " on ressemble à quoi ! ? " On connaît une période heu… très dure… on voit… on a les muscles qui poussent, c’est clair on a des muscles qui poussent dans les jambes et tout heu… sur les bras, on a les dorsaux vachement développés heu… Moi, combien de fois j’ai entendu dire, t’as des cuisses plus grosses que moi… Enfin, de la part d’un mec… en me disant t’as les bras plus gros que moi et tout… "
" Le corps est alors accusé […] Traité comme un objet qui ne fait pas partie de soi même, il peut être, économiquement, le dépositaire de la haine, de l’agressivité, de l’envie, c’est-à-dire de tous les affects menaçants pour son propre psychisme. " ( A. Birraux, 1994, p. 70)
Ainsi, il faut punir son corps car il ne convient pas au souhait de l’institution (la performance) et il faut le punir, aussi, parce que on a du mal à abandonner son corps d’adolescent. " Ces perceptions déformées de l’apparence physique sont aggravées par la pression sociale qui s’exerce par le biais des stéréotypes et engendrent parfois des perturbations affectives plus ou moins durables. " (C. Tourrette, 1995, p. 41). Dés lors, l’apparence physique, le corps est coupable de mauvaises performances et provoque dévalorisation de l’image de soi. Ainsi, F., en se comparant aux autres, se trouve plus petite et se dévalorise, perd confiance car son corps est jugé inférieur de part sa petite taille.
Tu me dis je m’en veux, c’est-à-dire ?
" Heu… parce que souvent c’est… heu… parce que sur le moment j’ai hésité, parce que heu… quand j’étais plus petite c’est parce que heu… Rien que parce que je regardais elles étaient plus grandes à côté de moi, donc heu… Ben sur le coup j’me décourageais, j’me dégonflais. Mais heu… En fait, j’m’en veux, parce que, heu, je me dévalorise. Ca arrive que je me dévalorise par rapport aux autres. Donc heu, là dessus je m’en veux parce que je me dis que, " j’y vais c’est pour me faire plaisir et c’est pas pour, heu, me dégonfler dés que je vois qu’à côté elles sont plus grandes parce que ça veux rien dire en fait. "
Ainsi, nous l’avons vu, le corps est rendu coupable de contre-performance. C’est là que le jeune commence à se comparer aux autres sportifs. Parce que " à l’adolescence, on construit une image de soi selon les critères de la bande, " ses modes, sa morale, ses valeurs " (Dolto-Tolitch, 1989, p. 24) alors, l’adolescent Sportif de Haut Niveau lorsqu’il traverse une période de contre-performance se dévalorise. Le corps performant de l’autre devient ainsi corps à atteindre.
G. : " Et… Donc, heu… C’est surtout quand ça va pas, je me compare aux autres, je me dis " ouais, t’es, t’es en retard " […]
Toi, intérieurement tu te compares des fois, tu te dis " moi, j’y arrive pas… " ?
" Ben, heu… Moi, mon problème, c’est surtout physiquement… Moi, j’suis moins fort physiquement que les autres, et…. Ben, je travaille sur tout ça pour arriver au même niveau que les autres, et… Et faut que je fasse tout pour arriver au même niveau que les autres, et… Et puis voilà… Encore, y en a qui disent c’est encore l’entraînement, c’est encore le travail, mais bon, c’est encore la volonté… Si t’as pas de volonté, ben tu restes comme t’es… Et … Et tu progresses pas, et les autres ils progressent, et… Y a un trous encore plus grand qui s’est crée entre eux, et, et toi… C’est la volonté… "
Qu’est ce que tu veux dire quand tu dis que physiquement ça allait pas ?
" Ben, par rapport aux autres, j’ai moins de qualité physiques, de puissance, de détente, de… Et… Je travaille autant que les autres, mais heu, ça me sert plus à moi qu’aux autres. Parce que je suis en retard par rapport à eux et… J’suis en retard et il faut que je comble le retard. Dés fois, des fois ça passe comme ça… J’me dis " t’es en retard, t’es en retard, c’est tout " mais… Des fois, quand tu vois… Quand t’es face à un échec… Heu… Face à un échec tu te fais un film, tu te dis " j’en ai marre, j’y arrive pas, les autres, ils y arrrivent ", et là tu te compares… C’est surtout quand il y a des échecs que tu te compares aux autres " […]
C’est gênant comment ça ?
" Ben, c’est… T’es en dessous des autres, et… Heu… T’aimerais bien, t’aimerais bien rattraper leur niveau. "
Il faut donc s’entraîner encore plus, se dépasser toujours plus pour arriver à atteindre l’autre, sa performance…et, même, son corps. Il faut gommer la différence…
G., parce qu’il a un corps moins puissant, ne correspond donc pas au modèle idéal instauré par l’institution sportive, dés lors, il se compare. En se comparant, il s’aperçoit de sa différence, il se sent alors rejeté, perd confiance :
Et tu penses qu’avoir de bons résultats favorise ton intégration ?
" […] C’est sûr que… avec la réussite, c’est, c’est dix fois mieux… La réussite, y a aucun problème qui se pose entre les deux… T’as pas de réussite… Tu fais " ouais, les autres, ils y arrivent, pas moi ", tu te sens rejeté. "[…]
Comment tu expliques ça ?
" Ben, c’est que, j’avais plus confiance… J’en avais marre de… J’en avais marre, de j’sais pas… J’en avais marre… Ben, c’est que j’étais pas trop en réussite, et… "[…]
Comment tu expliques ce ras le bol dont tu me parles ?
" Ben, y a beaucoup de choses qui tombent en même temps, c’est… Beaucoup de choses qui se passent pas bien en même temps, ou… Qui se passent pas comme t’aimerais que ça se passe… Des échecs, des… Des petites choses qui font que, que… Qu’tu te sens, pas rejeté, mais, qu’tu… J’sais pas, tu te sens pas bien, tu… "
Parce que l’échec ne va pas dans le sens de la construction du champion, que le modèle n’est fait que de performance, la contre performance " parasite ", ralenti, le processus de construction du système. C’est alors que l’être adolescent, mal assuré, resurgit car il ne correspond plus au modèle, ne peut plus s’y identifier et, par conséquent, ne trouve plus sa place dans le système lui-même.
La contre-performance fait donc resurgir l’adolescent " dysmorphophobe " dans son sentiment de rejet, de persécution, ses sautes d’humeur et son manque d’assurance. Mais la contre-performance fait aussi ressortir le caractère changeant et susceptible de l’Adolescent et traduit ainsi le phénomène de " dysharmonie " propre à l’adolescence. " La dysharmonie de l’adolescence est universelle. […] Dans le quotidien, la dysharmonie, c’est l’alternance de phases de morosité, d’enthousiasme, d’excitation, de dépression ; c’est l’irritabilité, l’hyperémotivité ou au contraire, la froideur, l’agressivité ; c’est la fatigabilité ou l’endurance extrême ; ces discordances d’humeur ne sont probablement pas plus psychologiques qu’elles ne sont la conséquence d’une fonction endocrinienne non encore stabilisée. " (A. Birraux, 1994, p. 35) D’ailleurs, F. admet avoir de mauvaises réactions en compétitions.
" Heu… Ben tout d’abord, c’est vrai que je réagis mal. J’suis quelqu’un qui est assez " entière " donc heu, je réagis mal, je vais heu, m’emporter… je vais avoir, heu, les… J’vais un peu le vivre mal quoi, sur le moment. Après, bon, ben, j’vais aller discuter avec l’entraîneur et puis bon, là je vais essayer de, de revoir ma course. Mais, heu, c’est vrai, que, sur le moment, heu, je le prends assez mal. "
Et comment ça se fait que tu… ?
" Déjà, peut-être parce que… c’est vrai que… vu que j’ai un caractère entier heu, c’est ou l’un ou c’est tout bon ou c’est tout mauvais. Et que il faut, au fur et à mesure que, bon, ben, j’arrive à le gérer autrement et que, en fait… "
F. a donc du mal à se gérer, à se maîtriser… Voici le retour de l’adolescence…
La compétition constitue un moment de stress important pour le Sportif de Haut Niveau. Dés lors, resurgit l’adolescent dans la difficulté qu’ont ces jeunes à se contrôler affectivement et nerveusement.
Pour la compétition, les énergies
se réveillent, apparaissent alors colère, impatience et "
fougue " même.
N. : " Moi, je suis un nageur assez jeune, donc j’ai encore le temps de faire mes preuve, j’ai de l’inexpérience, de l’inexpérience, je suis un jeune loup on va dire… J’ai encore trop de fougue, donc heu… Ce que je veux dire c’est que… le jour où je serais un peu plus sage on va dire. Là je pourrai faire quelque chose de bien quoi. "[…]
Tu me dis " je suis un jeune loup, j’ai trop de fougue " c’est-à-dire, tu le vis comme ça ?
" Ouais, je le vis comme ça. Ouais, je, je , suis jeune, quoi, par rapport à des nageurs expérimentés. Je pars vite, heu, je, je, j’suis mort avant eux, heu… J’suis… c’est de la fougue quoi, j’suis un jeune quoi. "
Comment tu le ressens ça, il te tarde d’être mature, de.. ?
" C’est pas de l’immaturité, c’est pas
de l’immaturité, c‘est… un manque de lucidité on va dire.
Je préfère le dire comme ça… Un manque de lucidité,
mais heu… "
F. : " Heu… quand, je suis en compétition, on dira que je sais pas encore très bien me gérer parce que avant j’étais dans un petit club et je veux dire, heu, on nous aidait pas trop… J’veux dire, on nous envoyait en compétition… C’était un peu plus, heu… la compétition familiale. Donc, heu… J’ai un peu de mal, quoi, encore à aborder les compétitions. Donc heu, j’angoisse beaucoup avant, et heu… Ben j’pense déjà, c’est vrai, heu, à faire un bon temps, ce qui est pas très bon. "
Et qu’est-ce qui te plaît exactement ?
M. : " Heu… jouer, en compétition… m’entraîner, être ici… "
En compétition, comment ça se passe ?
" Ben, des fois j’suis un peu stressé mais
bon, ça m’arrivait avant, avant que je sois ici quoi… maintenant…
on a travaillé ça et ça va mieux. Avant, avant je
stressais, j’arrivais pas à très bien jouer, puis maintenant…
maintenant je stresse moins quoi… vaut mieux quoi… parce que si je suis
stressé… on arrive pas à se lâcher quoi en étant
stressé. "
Et l’angoisse elle est liée à quoi ? La peur de ne pas faire de bonnes performances ?
" Oui… pour moi, oui… c’est l’angoisse de ne pas
faire une bonne performance, ou de ne pas refaire mon temps… Ou… de pas
faire mieux quoi. "
S. : " Ouais, pour gagner ouais… Ben, dans les points décisifs, les derniers coups du match heu… moi c’est ça mon problème, j’suis, j’suis pas, j’suis pas lucide souvent puis, c’est à cause de ça que je perds des matches… […] Et je craque quoi… Je commence à plus savoir quoi faire…Après j’ai peur je, je prends pas trop d’initiatives et tout, et… et je perds… "
T’as peur de quoi ?
" Ben de, de perdre quoi ? J’suis pas, j’ai pas, pas de confiance en moi et… "
Comment ça se fait ?
" Ben j’sais pas… "[…]
Il t’arrive de stresser des fois ?
" Ouais. "
Et qu’est ce qui se passe ?
" Ben, j’suis plus lucide, je… j’sais plus quoi
faire et… et ça fait que… je pense pas à mes jambes, mes
bras, mes gestes… et… je commence à perdre… "
D’ailleurs, pour F., le corps est bien ce qui
pose problème, ce qui est plus dur à gérer.
Tu t’appuies plus sur ton mental ?
" Ben oui parce qu’en fait, c’est là où
j’ai vraiment besoin de me corriger ".
" Ah oui, tout le temps… tout le temps. Le jour
de la compétition c’est un stress, heu… […] C’est un stress que
tout le monde ressent. Qu’on arrive pas à expliquer. On essaie de
le contrôler plus ou moins bien, de faire avec plus ou moins bien
mais… On peut pas, on peut pas l’enlever… on peut pas l’enlever… C’est
un stress stimulant en fait. "
" Le corps sans affects ou la pensée
désincarnée est une pure fiction " nous dit A. Birraux (1994,
p. 48-49), et pourtant, il semble bien que c’est ce que recherchent les
jeunes Sportifs de Haut Niveau !
S. : " Ouais, ouais… mais… c’est le mental qui dirige tout quoi, c’est… qui, c’est le mental parce que on essaye de penser à, ce qu’on fait. Puis… "
T’as le sentiment que c’est lui qui dirige tout ?
" Ouais, j’sais… c’est le principal. "
C’est le principal, c’est-à-dire ?
" Ouais, c’est lui qui commande tout… Si on est, si on est bon techniquement, bon physiquement, heu, si on a pas trop le mental, c’est, c’est quand même dur de gagner quoi. "[…]
" Un bon mental " ? c’est quoi exactement pour toi, le mental ?
" Ben,… un bon… j’sais pas… un bon, un bon commandant
quoi… Enfin, j’sais pas, le mental pour moi c’est le principal ".
Dés lors, ces sportifs sont avant tout
" mentalisation " de leur corps afin de mieux le contrôler. Pour
eux, le plus important semble être ce " mental " (la volonté
de gagner, de se battre, le moral, en un mot, la motivation).
N. : " Ouais heu… pour… ouais… c’est… la natation c’est 30% de muscles et… Enfin 30%, c’est 45% de muscles et 55% qui sont dans la tête quoi. "
Et comment tu peux expliquer ça ?
" Ben, c’est… un état d’esprit. Si t’es bien physiquement et que t’as pas envie… t’as pas envie de nager. Et ben, tu feras rien. Alors que, si t’es moyen quoi physiquement mais que tu es hyper fort dans ta tête et ben… là tu vas faire quelque chose. "
J. : " C’est beaucoup dans la tête quoi,
c’est heu… 90% dans la tête et 10% dans les bras. Enfin… oui et non,
enfin, si, oui, 90% dans la tête et le reste dans les bras, et les
1O%, ben, c’est la musculation et voilà… C’est vrai que c’est beaucoup
le mental… "
" Le goût que l’enfant prend aux choses
peut se mesurer au désir et au pouvoir qu’il a de les manier, de
les modifier, de les transformer ". (H. Wallon, 1995, p. 190)
C’est-à-dire ?
" J’éprouve une satisfaction, une satisfaction, tu prends encore plus de plaisir. Ca fait boule de neige en fait. Tu prends du plaisir, donc tu fais une bonne performance. Tu as fais cette bonne performance, donc tu éprouves encore plus de plaisir, donc tu t’entraînes encore plus pour pouvoir faire une meilleur, une autre, heu une grosse performance. Et boule de neige, et boule de neige, et boule de neige. "[…]
Tu n’imagines pas prendre du plaisir en ayant de mauvaises performances ou l’inverse… ?
" Prendre du plaisir en ayant de mauvaises performances… je connais pas de sportifs encore qui… qui… qui font ça quoi. "
Et toi ?
" Non plus, c’est… c’est une question de bon sens
quoi… "
M. : " Ben … j’suis démotivé… "
Tu perds le moral ?
" Ouais, voilà… j’ai plus trop envie de jouer… […] ça m’est déjà arrivé. "
Et qu’est ce qui s’est passé ?
" Ben, j’ai fait une mauvaise compétition, ou… voilà, c’est une mauvaise compétition quoi… Mauvaise compét, mauvais résultats et… et… j’ai pas… j’ai pas bien joué… "[…]
Tout à l’heure tu me parlais de stress, t’as l’impression des fois c’est dur de tenir moralement ?
" Ben ouais… quand on fait de mauvais résultats…
Après bon, comme je l’ai dit, la motivation elle… c’est dur pour
la faire revenir… et après, si on est pas motivé et qu’on
va s’entraîner, on joue pas bien. Après on arrive à
la compétition… la compétition d’après on… on est
encore pas motivé, ou… peut être qu’on est motivé mais
sans l’être quoi, sans… "
D’autre part, la motivation est nécessaire
à l’accomplissement d’une bonne performance. Donc, motivation, mental
et performance sont très étroitement liés.
M. : " Parce que moi je sais qu’il faut que je
sois motivé, concentré, pour bien jouer quoi. Si je suis
pas motivé, si je, si je joue pour bien jouer quoi. Si je suis pas
motivé, si je, si je joue et que j’me dis " ouais j’m’en fous ",
en moi même, quoi, là je jouerai pas bien, donc faut que je
me motive pour…"
La motivation d’accomplissement, c’est ce besoin
de performance résultant pour l’auteur " de la peur de l’échec
et de l’espoir de succès " (Ibid., p. 39). Comme on a pu
s’en rendre compte au fil des entretiens lus précédemment,
ce besoin de résultats performants habite les adolescents Sportif
de Haut Niveau qui témoignent alors d’une " aspiration à
atteindre dans une compétition un but conforme à des normes
d’excellence " (Ibid., p. 39)
A. : " Heu, en match oui, en match c’est vraiment très important, et… heu…Aux entraînements, enfin en entraînement, j’veux dire, vu que ça prend beaucoup de place dans ma vie, vaut mieux être performant. Comme ça, parce que, parce que j’ai plus de plaisir et tout quoi. Je sais que, une période où heu, j’suis fatigué, donc j’arrive pas à être bon au volley, déjà ça va m’embêter parce que je suis fatigué, ensuite ça va m’embêter parce que je prendrai moins de plaisir à jouer au volley… et… "
Ainsi, on s’aperçoit que la performance, en plus d’être facteur de motivation est aussi facteur de confiance en soi. Dés lors, au vu de mauvais résultats, l’adolescent perd confiance en lui et donc, se démotive… il n’a plus le " mental ".
Nécessité donc, de gagner pour garder confiance en soi, pour garder le " mental ". Nécessité aussi de rester motivé pour être performant, et vice versa. Pris dans le jeu de la compétition, le jeune Sportif de Haut Niveau est bloqué dans un cycle infernal où tout dépend de la performance et où la performance dépend de tout…
D’où la nécessité pour S.
de s’encourager pour ne pas risquer la démotivation totale :
C’est important ?
" Ouais, pour, pour que ça soit lui qui, qui ait peur quoi. Qu’il craque mentalement… "[…]
C’est-à-dire ?
" Ben, si je joue bien, j’suis contente de moi…
Après, dans la vie normale j’suis plus contente et… Enfin, quand
je, quand je… quand j’suis pas bien, quoi, ben, j’suis plus déçue…
même en cours, heu, chez moi… J’essaie de me dire " au prochain match
tu feras mieux ". Et puis, et puis, souvent ça marche. "
La motivation liée à l’accomplissement, à la compétence perçue, " est à concevoir comme très liée à l’estime de soi, aux affects et sentiments qu’éprouve l’individu à l’égard de sa propre personne. " (Ibid., p. 47)
Tout à l’heure tu parlais qu’il fallait être le meilleur. Comment tu l’expliques ça ?
N. : " J’ai… quand tu montes sur un plot t’as 2 possibilités : ou tu stresse, c’est que tu doutes quoi, de toi même, c’est que t’es pas bien préparé. Ou tu es, ou tu montes sur le plot de départ et tu es, tu es confiant et là, tu sais que, tu vas tous les exploser quoi, heu, et c’est à ce moment là que, tu veux être le meilleur. "
D’accord, et toi, qu’est ce que tu ressens dans ces moments là ?
" Dans ces moments là, moi … ça dépend en fait de compétitions si t’as des compétitions où j’ai des bonnes sensations, j’ai des bonnes sensations quand j’me suis bien entraîné, je pense que… je peux faire un truc de correct. "
Ici, N. témoigne d’une importante confiance en soi. En effet, parce qu’il se sait bien préparé, et donc, performant (proche du modèle idéal), il est sûr de lui, de ses compétences. Ainsi, la confiance en soi apparaît comme étant liée à la performance.
Sinon, quand tu gagnes, t’as plus de confiance en toi après ?
S. :" Ouais, j’suis mieux… "
C’est-à-dire ?
" Ben, mentalement, je me motive encore plus, heu… "
Dés lors, la réussite renforce l’estime de soi du sportif de haut niveau qui, sûr de lui, de ses capacités, a le " mental ".
Et comment tu te sens, qu’est ce qui se passe quand tu as l’impression de bien jouer ?
M. : " … Ben en fait c’est un cercle vicieux. Si je commence à … à rentrer des… à bien jouer quoi, ben après ça continue et ça s’enchaîne quoi. Alors que si, si on commence à … à faire des fautes au tennis de table, après on commence à être crispés, stressé, à être… Ca s’enchaîne quoi "
Ca t’arrives des fois ?
" Ouais, ça m’est arrivé… souvent avant que je sois ici… Mais bon ça m’arrive des fois encore, moins souvent. "
Comment tu expliques que maintenant ça t’arrives moins souvent ?
" Parce qu’on a travaillé heu… le mental, ouais le mental avec heu, avec un entraîneur. Puis peut être j’ai pris confiance en moi depuis que je suis ici.[…]
Ca t’apportes quelque chose ?
" Ben ça me, ça me… ça me, ça me donne de la confiance pour moi quoi… Ca me donne de la confiance… Après j’suis en confiance et … et après aux entraînements je… c’est pas la même mentalité quoi, le même état d’esprit… quand j’ai fait un bon résultat, après j’arrive à l’entraînement c’est pas, c’est pas pareil j’ai plus envie, j’ai encore, j’ai, j’ai encore envie de m’entraîner pour, pour faire encore mieux que ce que j’ai fait quoi… "
Ainsi, le " mental ", ça se travaille… Pour se construire en tant que champion, on apprend à se gérer, à contrôler un corps peu sûr de lui car adolescent. Dés lors, le système participe à la fabrication du corps du sportif en lui inculquant un mode d’être relatif au sport de haut niveau. Par l’apprentissage du " self-control ", du " mental ", la corps adolescent est , une fois de plus, passé sous silence.
Est-ce que des fois y a des moments où tu te sens pas capable ?
F. : " Oui… c’est, ben, c’est ça. C’est vrai c’est ça, la compétition en elle même, c’est heu… se, c’est ce mental là qu’il faut, qu’il faut gérer. Ce qu’on apprend. Mais c’est vrai qu’il y a des fois où on se dit, " mais j’y arriverai jamais ". Ou, après, ça va être, t’es capable, tu vas vraiment y arriver ". C’est des moments, ben où on a pas confiance en soi même quoi. "
Donc, pour correspondre à l’image du champion,
il faut apprendre à " prendre confiance " pour " se donner " à
fond. Mais, dans le sport de haut niveau, la confiance en soi n’est pas
la seule composante nécessaire pour avoir un bon mental. En effet,
avoir un bon mental, c’est aussi avoir le moral. Mais, là aussi,
le moral échappe parfois.
Comment est ce que tu te sens, toi, personnellement, dans ton corps, quand tu pratiques ton sport ?
G. : " Ben, heu, ça dépend des fois, faire du sport, ben heu… Le plus souvent, ça me fait plaisir, sinon je serais pas ici… Sinon, dans certaine période c’est dur… Il y a un ras le bol général qui, qui commence par le sport et qui, qui gagne un peu tout quoi. "
C’est dur, c’est-à-dire ?
" C’est dur, ben… Les entraînements sont durs, des fois on est pas en forme et y a pas grand chose qui te réussis et, et… ben tu perds le moral… Mais c’est par petites périodes en général. "
Le rythme de vie de ces adolescents est si difficile, que, parfois, indépendamment des performances, le moral peut lâcher…parce qu’on est fatigué, oppressé, même…
Et c’est difficile de devoir toujours plus travailler ?
J. : " Oui, c’est, c’est heu… c’est pour ça que le moral il joue beaucoup à ce moment là… Parce qu’on s’dit, bon aller, c’était pas encore la bonne, il faut encore plus travailler donc heu… On est obligé d’avoir un moral heu, … un mental assez fort pour se dire ça. Parce que la natation, on peut travailler 1 an et progresser que d’un centième. Donc j’sais ce que c’est un centième, mais heu, un claquement de doigt en fait. C’est ça qui est embêtant. "
Dés lors, il faut être fort pour supporter ce mode de vie, pour endurer autant de souffrances, et pour si peu de résultats parfois. C’est pourquoi, le " mental " domine.
Et dans ces cas là, comment tu fais pour te remotiver ?
M.: " Me remotiver, ben,… bon j’essaie de, de penser à la compét. qui arrive et heu… et je me dis heu, faut pas rester sur… sur une défaite comme ça, sur un mauvais résultat… donc bon, l’envie revient… "
L’envie revient, comment ça ? parce que t’as fait un travail sur ton moral ?
" Ouais, c’est plus au niveau heu, moral que… que physique. "
Comment tu expliques que le mental soit plus important que le physique en fait ?
" C’est pas plus important, mais, dans, dans ce sport c’est très important. "
Tu te démoralise pas à l’idée que tu fais des fautes ?
A. : " Non, enfin, j’me dis que c’est passager, c’est surtout ça quoi, enfin… Pour… justement, j’pense, pour pas trop démoraliser j’me dis que, c’est parce que je suis fatigué, ça me permet de… de… en plus j’pense que c’est un peu vrai quoi. J’pense que, j’pense que je suis fatigué et c’est normal et… Sinon j’pense que… "
Garder le moral apparaît donc nécessaire
pour continuer le haut niveau. Le moral participe alors de la confiance
en soi et donc, de la motivation. Parce que, être motivé est
une composante nécessaire à la réussite, " surmonter
" (tant le parcours est difficile pour se construire en tant que champion),
pourrait résumer, à mes yeux, l’état d’esprit que
le jeune doit conserver s’il veut devenir champion.
Dans la tête, il faut… ?
" Ben il faut se motiver, il faut se forcer, heu… Quand c’est dur, heu, quand c’est dur et que tu te sens bien dans la tête, ben, t’as plus de facilité à le faire, donc… Quand c’est dur, et que tu vas pas bien dans la tête, que t’as pas le moral, alors, là, c’est, c’est… Il faut vraiment s’accrocher, et ‘est dur quoi. "
C’est-à-dire, t’accrocher ?
" Ben… Moi, j’ai du mal parce que… Pour s’accrocher,
et ben… Il faut avoir la volonté, mais quand tu l’as pas."
Etre combatif tout le temps ?
" Ouais, c’est ça… On peut se dire en arrivant,
heu " Putain, heu, c’est là où se joue toute la saison "
et, pendant le match on y pense pas, enfin pendant le match, c’est, c’est
moins évident d’y penser en fait. C’est… bon t’arrives en plus si
t’es mauvais, tu perd le 1er set […]c’est dur de, de, de lever
la tête et tout, c’est… de trouver la motivation. "
N. : " Je vais arrêter heu… heu… Ca je l’ai
dis une fois, je l’ai dis une fois mais je l’ai dis un peu à la
légère parce que… j’avais fais une série de contre
performances. Je me donnais beaucoup de mal à l’entraînement
pour voir le résultat que j’avais en compétition, ça
me disait plus trop de continuer quoi… Et puis j’ai repris goût quand
même. Je me suis donné encore plus de mal… Et puis j’ai nagé
pour moi.
M. : " Ouais… le mental… il faut être, il faut être concentré déjà, parce que si on regarde heu… si on regarde de partout, si on est dispersé, si on est pas concentré sur le match, heu… après on pense pas trop, on, on est pas concentré sur ce qu’on va faire donc heu, si on réfléchit pas à ce qu’on va faire ben… "
Le mental, c’est quoi exactement ?
" (Silence) ".
C’est uniquement la concentration, c’est… ?
" Ouais… concentration, heu, le, le… ouais, le stress aussi, le stress, la concentration, le stress. "
C’est-à-dire le stress ?
" […] Quand t’as peur de perdre donc heu, tu commences
à être stressé, crispé, donc après… donc
ça c’est dans la tête aussi qu’il faut…"
J. : " A oui. Ben, on souffre heu… Ben on souffre mentalement, parce que c’est très dur. Faut être très fort mentalement. La natation, heu… tout ce qu’on fait, heu, on tourne en rond dans un bassin, on fait des longueurs dans un bassin, on se parle pas… […] On voit quoi, le fond du bassin, une ligne, une ligne noire au fond du bassin, c’est tout ce qu’on voit. Et on a mal, heu, on a mal aux bras parce que ça joue beaucoup sur, sur la musculation, ça… on a mal de partout, on a mal moralement et on a mal physiquement. C’est ça qu’on essaie de surpasser, cette douleur mentale et physique. "
Et ça arrive souvent d’avoir mal ?
" Ah oui (rire). Ben surtout quand on est en grosse période de préparation, ça arrive d’avoir mal. "
Et qu’est ce qui se passe ?
" On essaie de, de garder le moral, et on se dit
qu’on est obligé d’en passer par là pour réussir.
[…]On a tous mal de partout, on est fatigué, on en peut plus.. Mais
pourtant, il faut que le moral tienne. "
J. : " Heu… J’pense qu’il y a… ouais il y a beaucoup de moments où si on a besoin de force morale… pour pouvoir réussir… "
C’est-à-dire ?
" Ben c’est-à-dire que, le moral sur tous les plans, ben pour réussir dans l’entraînement, pour pas, pour, garder le moral pour pouvoir continuer à nager, et en même temps, moralement, pour accepter le changement du, du corps. Et pour accepter, bon, des petites remarques qui… qui vont avec… Donc c’est vrai que le moral prime beaucoup, pour un athlète de haut niveau "
Et c’est-à-dire, comment tu expliques que c’est le moral qui… ?
" Comme je disais le…, c’est la base de tout…[…]Bon ben, quand y a quelque chose qui va pas, si on a le moral on arrivera toujours à surmonter ce, cette période dure, même si… Si on est fort de caractère, ben, on arrive toujours à surmonter les obstacles qui surviennent. Donc heu… Même quand on voit son corps changer, même si on est… Si on arrive justement… Par exemple, moi je, moi j’aimais pas mon corps et maintenant j’suis arrivée à l’aimer. Donc c’est que le moral a beaucoup joué la dedans. Enfin le mental du moins a beaucoup joué là dedans. A savoir être… accepter cette transformation et heu… C’est la base de tout. Accepter cette transformation mentalement, donc on arrivera mieux à accepter la, heu, la souffrance dans l’épreuve, et dans l’entraînement, et on arrivera mieux à, à surmonter tout ce qui nous entoure, et heu, tout ce qui, tout ce qui fait obstruction à, à ce qu’on veut en fait, à ce qu’on veut atteindre. "
" La valorisation et l’écoute des sensations comme la polarisation de tous les efforts sur la motricité permettent d’éviter de penser. " (C. Carrier, 1992, p. 80)
Ainsi, en mettant à distance son corps
affectif, pulsionnel au profit d’une hyper concentration sur le geste technique
efficace, le jeune Sportif de Haut Niveau évite de penser et ainsi
d’affronter toute réalité décevante. Eviter de penser,
c’est alors éviter de s’auto-évaluer, de se confronter à
sa propre performance et ainsi de se rendre compte que l’on est pas encore
tout à fait ce que l’on désirait devenir…
Comment tu expliques cette fatigue ?
" Ben déjà je dors pas beaucoup quand ça va pas… J’ai du mal à dormir parce que… Dans ma tête ça travaille trop… Je cherche le pourquoi…"[…]
Tu me dis " je cherche le pourquoi "… ?
" Ben, la cause de, la cause de… Que je… Je me
dis " comment ça se fait que ça se passe comme ça,
que c’est comme ça "… Ca viens de la fatigue et, de la fatigue et
du ras le bol… souvent… Puis quand on en a marre… Pour moi, le moindre
petit truc est contrariant et… Comme… comme les personnes qui sont avec
toi n’y peuvent pas grand chose… C’est pour ça que… C’est contrariant
et… Je me recroqueville. "
Se " recroqueviller " c’est ne plus penser à
ce qui fait problème et éviter toute confrontation à
l’autre, éviter toute discussion, toute évaluation qui risque
de déstabiliser.
Comment ça ?
" Ben, je parle plus trop, je deviens… Dans la chambre, je parle qu’avec les gars de la chambre et… C’est tout quoi… C’est… "
Comment tu expliques que tu te mettes à l’écart ?
Ben j’sais pas… J’ai pas le… Ben… Je pense que
c’est le moyen, le moyen de, pas de me guérir, mais de vouloir me
recroqueviller… Je me… Je reste tout seul puis quand ça passe, ça
passe quoi. J’aime pas trop parler, j’aime pas trop en parler aux autres,
mais… C’est comme ça que ça se passe quoi. "
Quand tu perds, tu ne prends pas de plaisir…
" Non, j’suis déçue… et après,
ben… comme je disais tout à l’heure, après je pense encore
au match que j’ai fait… J’suis pas contente et je joue encore moins bien.[…]
Des fois je pense à des matches, des points perdus bêtement…
Puis, ça, ça me reste dans la tête, puis, heu, j’suis
pas motivée. "
Dés lors, à force de penser aux
matches précédemment perdus et d’essayer d’en analyser la
cause, le sportif se démoralise, se démotive et même,
comme S., s’angoisse.
" Ben, on pense à la défaite, heu,
au nombre de matches pas finis, et… et on pense pas à… on pense
souvent à gagner que… On pense plus à , à la défaite
qu’à la victoire. "
F. : " Heu… l’angoisse… heu… ben, heu, on hésite un peu, on sait pas si on va y arriver, si heu, on va faire un bon temps ou un mauvais. Puis après on pense un peu à ce qui va se passer derrière… Heu… quoi, en fait on analyse déjà la course avant de l’avoir faite. Et heu, on voit un peu tout ce qui va se passer, les erreurs qu’on peut faire, ou les chose qu’on peut bien faire. C’est un peu ça quoi, l’angoisse c’est, de savoir réellement ce qui va se passer quoi. "
Tu me dis " on pense à ce qui va arriver après " c’est-à-dire ?
" Heu… si… j’sais pas… on peut, heu, louper un
virage heu… ou… trop, heu, comment dire, vouloir trop aller vite et puis…
heu… mal prendre, heu, des appuis dans l’eau. "
F. : " Ben heu… là c’est plus pour les nageurs de 800 m qui vont, par exemple, heu, à un moment donné, heu, j’sais pas… Parce que c’est vrai qu’on pense à autre chose quoi, quand c’est long… Et heu… à ce moment là, bon, ben peut être ils vont penser à autre chose et ils vont pas arriver à, à tout gérer quoi. "
Et pour toi ?
" Heu, pour moi, c’est assez difficile de me disperser
sur 100 m, mais, heu, c’est vrai qu’après, des fois heu… Les erreurs
que je fais c’est que je me mets quelque chose dans la tête. Et puis
en fait, heu, c’est quelque chose qui est complètement faux et que
j’aurai dû d’abord, heu, dire à l’entraîneur et qui
me dise après… pour me recentrer quoi. Donc, heu, après,
non c’est vrai que, c’est trop court pour que je me disperse. "
Dés lors, il ne faut penser à rien,
si ce n’est qu’à jouer détendu et penser à ne pas
penser ! L’adolescent subie alors une injonction : surtout ne pas oublier
que l’on ne doit pas penser ! Mais alors, à quoi faut il penser
? Comment garder le " mental " si il ne faut pas penser ! ?
M. : " Non, non… ça m’est arrivé de me dire ça et bon, c’est là où… c’est quand on se dit ça qu’on est, qu’on est toujours heu, … le stress, tout ça quoi… "[…]
Comment tu vis la compétition alors ?
" Ben, si j’arrives à jouer relâché… penser d’abord à bien jouer avant de gagner… là… je… enfin… je me sens bien… "
Jouer relâché, c’est-à-dire ?
" Ben, pas… pas stressé quoi, pas… penser
à bien faire et pas penser à gagner… pas trop… essayer de
pas se monopoliser sur le score ou… plus penser au jeu quoi… même
si le score aussi… bon… ça fait partie du jeu… "
Ne pas penser revient donc, une nouvelle fois, à maîtriser son corps pour la performance.
D’ailleurs, J.D. Moussay distingue bien deux types
de champion : " Un type sur le versant du " je pense " et l’autre sur le
versant du " je suis " qui le rend fin prêt à l’acte sportif
". (Ibid., p. 20). Donc, n’est pas à même de réussir
celui qui pense… !
Et là, comment tu te sens ?
" Ben, on est un peu dans le doute parce que ça
se passe pas bien… Je doute un peu en ce moment mais je sais qu’au, qu’au
moment de la compétition, il y aura pas de problèmes parce
que, on aura tous envie de jouer on oubliera des petits trucs qui vont
pas, et..."
Pour N., seule l’action est importante. Dés
lors, pour réussir, pour se construire en tant que Champion, le
sportif doit s’inscrire dans l’agir. Lors de la compétition, seul
subsiste " l’être sportif de haut niveau ", tout ce qui a pu contribuer
à la construction du sportif jusqu’à cet instant est mis
de côté. Ne penser à rien semble être ne penser
qu’à soi dans une identification à la performance.
N. : " C’est sûr tu as toujours un petit truc qui fait que tu as toujours peur de, pas de décevoir mais… Ca, je trouve que c’est dans l’inconscient, tu y penses pas, t’y penses jamais. Ou alors, si t’y penses c’est que tu vas merder. "
C’est-à-dire ?
" Ben si tu penses qu’il faut pas que tu déçoive ben, … j’sais pas… tu vas te faire mal mais, t’es pas au mieux de tes capacités. Donc tu vas faire une contre-performance on va dire. Et c’est à ce moment là que tu vas décevoir. Donc, là faut pas que tu nages pour eux, faut que tu nages pour toi. "
Et toi tu… ?
" Je nage pour moi. Je nage pas pour mes parents,
je nage pas pour l’entraîneur… je nage pour moi…"
Avoir la " tête vide ", débarrassée
de toute émotion parasite, semble alors être ce que recherchent
ces jeunes Sportifs de Haut Niveau. " Tout se passe comme si, pour ne pas
penser son corps, le jeune (et des moins jeunes) le mettait au défi
de lui signifier ses limites, non pour se garder de les atteindre, mais
au contraire pour s’y confronter et les abolir. " (A. Birraux, 1994, p.
141)
A. : " Non, non, quand même pas. Donc heu.
J’veux dire heu, quand je vais pour attaquer j’me dis pas " faut pas que
je fasse de faute parce que y a un proche qui me regarde… Peut être
après, peut après seulement j’y pense heu… Par exemple, ça
m’arrive souvent, ben, à tous, à toute l’équipe, ça
arrive souvent de penser à ce, à ce que va dire l’entraîneur
si on fait une faute mais heu… pas avant d’attaquer ou pas avant…Enfin,
dans le match c’est vraiment, heu, enfin pour moi y a vraiment que le match
quoi… "
EN BREF… :
table des matieres
Le CHAMPION se présente comme étant un être méritant, reconnu et envié car il a atteint son objectif (la victoire) dans la souffrance et le don de soi. C’est un être sans faille aucune, qui maîtrise son sport mais aussi son corps. Corps qu’il a su adapter à l’activité physique intensive, corps qui l’a conduit à la performance ultime et inédite. Un être hors du commun donc, qui mène une vie exceptionnelle et réalise des actions extraordinaires…
Le CHAMPION est alors un être complet physiquement et intellectuellement qui fait preuve d’une incroyable force de caractère, il donne corps à la devise coubertinienne du " mens fervida in corpore lacertoso ".
Le CHAMPION semble incarner pour ces jeunes sportifs un modèle inaccessible, illusoire, fantasme de complétude totale. Il représente, sans hésitation, l’Autre, l’alter. Autre que tout homme cherche à rejoindre pour ne faire qu’un et retrouver la plénitude perdue, la " jouissance de l’être " (Lacan). Autre par conséquent inaccessible pour l’adolescent car trop éloigné de l’humain, trop proche de l’être surnaturel fait de perfection totale.
Malgré tout, le jeune persiste à penser ce modèle idéal comme accessible. Dés lors, pour se construire selon ce modèle, il faut mettre en œuvre des stratégies. Lesquelles stratégies visent à faire disparaître le corps adolescent pour le remplacer par le corps du champion. La stratégie principale, vers laquelle se recoupent toutes celles qui vont suivre, n’est autre que la mise sous silence du corps, soit, Les Silences du Corps. Toutes les stratégies ci-dessous participent donc de ces silences du corps :
L’" apprenti-champion " utilise donc des stratégies basées sur des mises sous silence du corps pour se construire champion. Ainsi, il se façonne un être et un corps proches de celui du modèle, et, par là même, il participe à la production de l’image du champion comme modèle idéal à suivre pour toute une société. D’autre part, en acceptant de se réaliser en tant que champion (et d’être construit par le système via le modèle), il reproduit le système sportif et en valide l’idéologie.
La construction du champion est ce qui fait fonctionner l’institution sportive, ce qui permet l’engouement énorme du public dont elle est sujette, mais aussi ce qui fait fonctionner le système de relation entre les sportifs et le système des filières lui-même.
Conclusion
table des matieres
D’autre part, pour Coubertin, " le sport est la religion de l’excès " .
Au vu des résultats obtenus, le système sportif, semble-t-il, fonctionne encore sur cette idéologie. Il n’y a donc pas eu de réels changements de l’état d’esprit sportif, si ce n’est, en fait, l’abandon du " Mens sana in corpore sano " au profit d’une idéologie marquée par l’excès, le toujours plus. Le " citius, altius, fortius ", très vieil adage du sport, est donc toujours à la base de l’idéologie sportive d’aujourd’hui. Par contre, on ne recherche plus un esprit sain mais un intellect fervent. Le corps sain est, lui, remplacé par un corps qui ne serait fait que de muscle…
On rejoint alors ici l’illusion de la construction d’un " surhomme ", parfait intellectuellement et musculairement. Illusion pourtant nourrie, d’une part, par la politique des Filières de Haut Niveau qui vise la production de l’élite par la construction d’un champion autant sur le plan sportif que sur le plan intellectuel, scolaire ou professionnel, et, d’autre part, par l’adhésion des jeunes sportifs à cette volonté d’excellence et de production du modèle.
Au travers des discours adolescents, apparaît une nécessité pour pouvoir se construire selon l’objectif fixé par le système sportif : user de stratégies basées sur la mise sous silence du corps. A son entrée dans le système du sport de haut niveau, le jeune fait un choix : abandonner son corps pour revêtir un corps plus adapté à l’objectif d’excellence fixé pour lui, par l’institution sportive, un corps désormais consacré à la performance : le corps du Champion. Mais, malgré tout, le jeune sportif de haut niveau n’en est pas moins un adolescent, avec ses peurs et ses angoisses vis-à-vis d’un avenir flou, souvent dessiné par le monde des adultes, et irrémédiablement lié à la performance. Il faut alors travailler son corps pubère, le faire taire pour entrer dans le " moule ", dans la norme institutionnelle.
Mais comme " ce corps idéal qui ignore la soumission à la nécessité physiologique est aussi un corps impossible " (M. Onfray, 1991, p. 137), l’adolescent - s’il veut répondre aux exigences du système et atteindre cet état de " hors-conscience " qu’est la performance extrême, idéale - doit opter pour des stratégies. Selon C. Carrier, " La stratégie pour y accéder deviendrait alors, pour un individu donné, celle d’une mise à distance de tous les repères connus afin de déplacer son équilibre / homéostasie d’origine. Ainsi, cette " autre normalité " va s’organiser autour de la néo-formation d’un corps performant, d’un mode de communication pré-verbal et infralinguistique et d’un réseau de nouvelles dépendances. " (1993, p. 156)
Désormais, le champion est celui qui a réussi à faire taire son corps biologique, pulsionnel ; au profit d’une technique à toute épreuve. Le sportif de haut niveau, s’il veut devenir champion, se doit d’être performant, infaillible. Tel le " surhomme " il ne peut pas se permettre le moindre échec, et pour cela, il investit son corps dans une technicisation massive et un contrôle absolu de ses moindres mouvements.
Le jeune adolescent sportif de haut niveau, parce qu’il ne correspond pas encore à cette figure " mythologique ", utilise différentes formes de silences du corps afin d’y parvenir. Par conséquent, le don de soi, la souffrance, la fatigue, le progrès, l’oubli du corps naturel dans la fabrication d’un corps nouveau etc… sont autant de stratégies qui mettent le corps adolescent sous silence au profit de la construction du champion.
Le corps devient alors un outil stratégique au profit de l’institution sportive, via la construction du champion.
Le système sportif, par la mise en place d’un encadrement de filières, lui donne les moyens de se réaliser en tant que champion, et donc, de mettre à distance, définitivement, son corps adolescent. Cette politique, basée sur la production de l’élite, conduit le jeune à intérioriser l’objectif d’excellence et à le faire sien. Dés lors, le stéréotype du champion est posé comme référence à suivre et à devenir, pour, ensuite, participer en tant que champion, à sa médiatisation et se poser à son tour comme modèle identificatoire. Il participe ainsi à la validation du système et permet sa production, son fonctionnement. En se faisant champion, il produit le modèle et construit à son tour le système en même temps que celui-ci le construit.
Ainsi, le jeune sportif de haut niveau, en se transformant selon les vœux de l’institution, détruit volontairement son être adolescent et ne laisse paraître que le sportif, représentant du système. Le corps de l’acteur se tait au profit du système.
Par ailleurs, au travers de ce qu’est le système
par les dires des adolescents, hic et nunc, le passé nous
parle quand même. Ce qu’était l’idéologie sportive
au sens coubertinien du terme, reste comme base fondatrice et immuable.
(1992) Sociologie politique du sport, Nancy, ed Presses Universitaires
de Nancy.
(1991) Extrême et conscience, in Acte du troisième colloque sport et psychanalyse : La compétition, une logique de l’extrême, organisé par le GREPAS le 8 déc 1990, Paris, Insep publication.
(1999, janv) Du dépassement de soi à l’effondrement
psychique, in Esprit.
 Morin Edgar (1990) Introduction à la complexité, Paris, E.S.F, coll. Communication et Complexité.
(1991) Les situations de communication, Paris, ed Eyrolles.