UNIVERSITE MONTPELLIER I DEA Sciences de l’Information et de la Communication et Nouvelles Technologies, sous la direction d’Alex Mucchielli et Claude Leboeuf.

Laboratoire Corps et Culture.
 

Université Montpellier I

Faculté des sciences du sport et de l’éducation physique

700 av. du Pic Saint-Loup

34090 Montpellier

 
 
 

Mémoire soutenu par Céline Garcia

Les stratégies de construction
du modèle du champion
dans les filières de Haut niveau.

Les Silences du corps.


Directeur de Recherche : M. Jacques Gleyse

Président du Jury : M. Claude Leboeuf 

Octobre 1999

Les stratégies de construction
du modèle du champion
dans les filières de Haut niveau.


Les Silences du corps.


 
 
Je remercie les jeunes sportifs du CREPS de Montpellier pour m’avoir accorder un peu de leur temps.
Je remercie bien sûr les entraîneurs ainsi que A. Pelloux et J. Moraguès pour m’avoir permis de rencontrer ces jeunes.
Je remercie enfin M. Gleyse pour son écoute.

Les stratégies de construction du modèle du Champion dans les filières de haut niveau.

 
Les Silences du corps.


Page d'accueil
 

Introduction………………………………………………………1

 

I / Des outils conceptuels pour explorer un système……………………..3

  1. Le système des filières de haut niveau
  1. Filières de haut niveau : qu’est ce que c’est ?
  2. Le CREPS, centre d’accueil pour les filières……………………………….4
  1. Théories
II / La parole dévoile le système…………………………………………..9
  1. L’entretien clinique
  2. La consigne de départ
  3. La population……………………………………………………………10

1ère partie : Le dépassement se fait corps……………………………..12

 

I / Le système comme dépassement de l’individu
 
 

  1. Né pour être Champion
  1. Le Sport de Haut Niveau : un mode de vie……………………………….13
  • Le manque
  • Les sacrifices, les choix, le doute……………………………………15
  • Les plaisirs
  1. Un rôle parfois difficile à tenir…………………………………………..18
  • Double projet…double vie
  • Et l’école, dans tout ça !…………………………………………….23
  • Un rôle d’adulte pour un corps adolescent
  1. Etre Champion par nature……………………………………………..26
  • Les prédispositions
  • Le sentiment d’être différent………………………………………..29
  • Fierté……………………………………………………………….30
  1. Un corps donné au système……………………………………………….34
  1. Abnégation
  2. Etre bon pour l’équipe…………………………………………………36
  3. Un équilibre fragile……………………………………………………39
  4. Les parents…et les autres……………………………………………...41

II / Pas de victoires faciles ni d’échecs lamentables…………………….44
 
 

  1. L’impératif sportif…………………………………………………………45
  • Travailler dur……………………………………………………….46
  • S’appliquer, faire de son mieux……………………………………...49
  • Progresser…………………………………………………………..52
  • Se défoncer toujours plus, " tout donner "…………………………..55
  • Souffrir……………………………………………………………...61
  • Se forcer…………………………………………………………….63
  1. L’objectif…………………………………………………………………..66
a) Atteindre la perfection technique, le modèle, être reconnu…

b) Prouver, à soi et aux autres………………………………………………69

c) Monter…………………………………………………………….72

 
 
 

2ème partie : Le corps adolescent mis sous silence…………………….76

 

I / Le Sport-maîtrise
 
 

  1. Fabrication d’un corps performant et puissant……………………………..77
  1. Un corps au service de la performance
  2. Contrôle des corps, hégémonie du muscle…………………………………...78
  3. Normalité, normalité… ?……………………………………………….81

 
 
  1. L’oubli du corps…………………………………………………………...84
  1. Le corps s’efface, l’instrument est là…
  • Vision technique du corps
  • Sacrifice……………………………………………………………..86
  1. Le silence du corps……………………………………………………..90

 
 
  1. Le corps pulsionnel resurgit malgré tout…
a) Par la fabrication d’un corps nouveau…………………………………….96
    • Dysharmonies, dysmorphophobies…
b) Dans la contre-performance……………………………………………..100

c) Par la compétition……………………………………………………...102

 
 
 

II / Le mental………………………………………………………………105
 
 
  1. La motivation……………………………………………………………..107
a) La confiance en soi …………………………………………………….110

b) Le moral ……………………………………………………………..112

c) Surmonter……………………………………………………………..113

  • Surmonter la fatigue, trouver la volonté
  • Surmonter le ras le bol…………………………………………….114
  • Surmonter le stress
  • Surmonter la douleur………………………………………………115
  • Surmonter les obstacles

 
 
  1. Ne pas penser…………………………………………………………….116
Car penser peut : - forcer l’adolescent à s’auto-évaluer

- démotiver

    • angoisser (avant la compétition)
    • provoquer la contre performance

 

Conclusion………………………………………………………………..122

 

 

Annexe : Exemple de découpage d’un entretien.

Bibliographie


Introduction
table des matieres
 
  " Jamais pourtant le corps n’aura été si utile à la représentativité du sujet dans ses relations sociales. Mon corps est le moyen logique de la vie économique. Le corps n’intéresse pas pour lui-même, mais dans ce qu’il permet d’obtenir grâce à lui ; il est un moyen et non une fin en soi. " (B. Andrieu, 1994, p. 213)

 Ce mémoire de DEA fait suite, en fait, à mon mémoire de maîtrise Cet Autre Inaccessible qui traitait des représentations d’adolescents vis-à-vis de leur corps lorsqu’ils étaient en EPS .

Durant l’adolescence l’enfant traverse une période difficile pendant laquelle il va prendre conscience d’un corps nouveau. Selon l’expression de F. Dolto, il " suinte " une nouvelle carapace. Les modifications hormonales entraînent une transformation spectaculaire du corps, de ses proportions, de son modelé qui remet en cause la représentation qu’il en a. L’ancienne image du corps devient incompatible avec les nouvelles dimensions corporelles du moi. Il n’est pas toujours facile pour l’adolescent d’intégrer toutes ces modifications corporelles, et parfois, son corps lui apparaît comme quelque chose d’étrange et d’étranger. Il se perd dans un corps inconnu qui trahit ses émotions, exprime ses maladresses. L’adolescent se trouve face à un nouveau corps qu’il ne maîtrise plus, un corps trop grand, trop lourd, trop parlant… Parce que " à l’adolescence, l’ennemi c’est le corps " (A. Birraux, 1994, p. 14), apparaît le " malaise adolescent ", phénomène que l’on connaît bien pour l’avoir tous vécu, plus ou moins.

Au vu des entretiens que j’ai mené (lors de mon mémoire de maîtrise), l’EPS apparaît comme véritable révélateur d’angoisses pour l’adolescent, vis à vis de son corps mais aussi du corps de l’autre. En effet, comme il est communément dit, le sport est souvent reflet de la société. Dés lors, la pression exercée par le social qui impose des normes corporelles et de comportement, se retrouve dans l’EPS au travers de l’esprit de compétition qui y règne. Il est apparu qu’autrui, parce qu’il véhicule inévitablement ces normes sociales, participe du regard que le jeune porte sur son corps.

Ainsi, l’adolescent s’impose un modèle idéalisé sur lequel il va calquer son comportement et sa propre apparence. Le sportif de haut niveau apparaît alors comme le modèle parce qu’il incarnerait la performance et le corps parfait…

 

Au vu de ces résultats, et parce que " là où il y a modèle, il y a sens " (Devereux, De l’angoisse à la méthode) il m’a semblé intéressant de savoir comment se construit le modèle du corps chez les adolescents sportifs de haut niveau (dans le cadre des filières de haut niveau).

Devant le constat que cette recherche nécessitait une vision plus large du phénomène que pour la précédente, j’ai changé d’orientation théorique. L’" Info-Com " me permettait ainsi de prendre en compte l’individu en situation, en interrelation avec le contexte. De plus, travailler sur les adolescents Sportifs de Haut Niveau m’a permis d’analyser la situation inverse de celle qui s’était présentée lors du mémoire de maîtrise et ainsi, de mettre à jour une réalité plus large de la représentation du corps sportif chez les adolescents.

D’autre part, selon C. Carrier " la motricité est l’objet de l’investissement. Elle est soumise à la répétition des entraînements spécifiques à chaque discipline qui ont un caractère nécessairement contraignant voire obsessionnel et qui provoquent des transformations corporelles différentes et indépendantes des modifications pubertaires. Le corps ainsi maîtrisé s’inscrit dans une trajectoire dont le but est " l’extrême de la performance ". " (1993, p. 156) Ceci nous amène alors à se poser la question de savoir si il existe réellement un processus pubertaire chez l’adolescent champion ! Peut être, en fait, l’adolescent sportif de haut niveau ne vit il pas les mêmes troubles que l’adolescent non sportif ? Dans ce cas, quelle signification donner au modèle idéalisé déjà cité plus haut ? Quelles sont les relations entre ce modèle, l’adolescent sportif de haut niveau et le système sportif lui-même ?

 

" Pour l’école de Palo Alto, un système est un ensemble d’interaction donnant un sens à une action qui s’insère en son sein (Watzlawick, 1972). Une action, une communication, c’est-à-dire une interaction, lorsqu’elle est analysée seule n’a pas de sens " (A. Mucchielli, 1996, p. 249). Le comportement du sportif de haut niveau ne tire ainsi toute sa signification qu’en relation avec le système dans lequel il évolue. Le modèle du champion n’est compréhensible que s’il est analysé en relation avec le système sportif et la représentation qu’en a le sportif lui-même.

" Chaque système d’interaction a ses propres règles de fonctionnement qui constituent une force propre à la reproduction " ( Ibid., p. 248). On peut alors se poser la question du modèle du champion en tant que produit de la relation entretenue entre le sportif de haut niveau et le système. De plus, " puisque tout ce qui est produit revient sur ce qui le produit dans un cycle lui-même auto constitutif, auto organisateur et auto producteur " (E. Morin, 1990, p. 100), alors, le modèle du champion serait aussi producteur du système sportif ainsi que de sa relation avec l’adolescent sportif de haut niveau.

Le champion serait produit et producteur du système. Celui-ci apparaîtrait alors comme un " tout organisé et organisateur " (Ibid., p. 115), qui rétroagit pour produire le modèle du champion par le biais de la relation entretenue avec le jeune (qui est à la fois libre et contraint d’user de stratégies pour se faire corps du champion, mais aussi, produit et producteur de l’image du champion).

Portant une attention particulière aux acteurs et aux significations, cette recherche s’inscrit donc dans le cadre du paradigme de la complexité.

 

Dans le cadre de mes recherches, je me suis posée la question suivante : Quelle sont ces stratégies de construction du modèle du champion chez le jeune sportif intégré dans le système des Filières de Haut Niveau du CREPS de Montpellier ?

Autrement dit, sur quelles stratégies repose la construction du modèle du champion, et, si stratégies il y a, comment sont elles mises en place dans le fonctionnement du système ?

 

Ainsi, par le biais de l’entretien clinique, la parole permit au corps de ces adolescents de se dévoiler, et par la même occasion, de me livrer, à travers lui, leur représentation du système des Filières.

  • En premier lieu, il s’agira donc d’exposer la démarche de ma recherche, son déroulement, ses difficultés, ainsi que les bases théoriques sur lesquelles se fondent mes propos.
  • Les parties qui suivent ensuite sont la résultante des entretiens menés avec des adolescents sportifs de haut niveau du CREPS de Montpellier, ainsi que de l’analyse du cadre dans lequel ils prennent place :
    • Une première partie traite plus précisément de la relation du corps de ces jeunes avec le système lui même. Apparaît alors un système qui dépasse le corps adolescent au profit de la construction d’un champion, fait de performance et de puissance. Les discours dévoilent alors les comportements stratégiques à adopter pour devenir Champion.
    • La deuxième partie traite plus particulièrement de l’influence directe du système sportif, de ses normes, sur le corps lui même, ainsi que de l’état d’esprit que le jeune se doit aussi d’assimiler (lequel état d’esprit faisant partie des stratégies à adopter pour se construire).
  • On trouvera, enfin, en annexe, un exemple de découpage d’un entretien.
I / Des Outils conceptuels pour explorer un système :
 

  table des matieres

 

Au terme des entretiens, il est apparu que les jeunes sportifs de haut niveau, intégrés dans les filières de haut niveau du CREPS de Montpellier, développent une stratégie d'acteur (au sein du système des pôles) pour se construire en tant que champion et ainsi atteindre le modèle identificatoire.

 

 

1) Le système filières de haut niveau:
 

a) Filières de haut niveau: qu'est-ce que c’est?

  table des matieres

" Les filières de haut niveau représentent, avec les listes de sportifs reconnus par le MJS et le suivi social des sportifs, un des principaux programmes. Éléments essentiels du dispositif national du sport de haut niveau, elles permettent d'identifier les véritables champions de demain et de leur donner des moyens de réussir leur carrière sportive et sans oublier leur avenir professionnel. " (Guy Drut, in Filières de haut niveau, Plaquette du Ministère de la Jeunesse et des Sports, 1996, p. 2).

 

Dès lors, ce qu'on appelle les filières de haut niveau se place, en fait, dans la continuité des anciennes sections sports-études (1974- 84) puis des centres permanents d'entraînement et de formation (1984- 95).

C'est en 1995 qu'a été mise en place une réforme visant à moderniser le fonctionnement du dispositif de formation des élites. L'ensemble des besoins des jeunes sportifs, depuis le moment où ils ont été découverts jusqu'au terme de leur carrière internationale, sont pris en compte dans ce dispositif.

Ce nouveau dispositif a donc été repensé dans l'optique de donner de meilleures conditions d'entraînement, de favoriser la réussite des sportifs de haut niveau, mais aussi de leur donner une professionnalisation. Ainsi, chaque filière correspond à une discipline. De plus, les " futurs champions " (pour reprendre le terme utilisé dans la plaquette) bénéficient de formules adaptées d'aménagement du régime de scolarité et du calendrier des examens, ainsi que d’un accueil dans des établissements scolaires du second degré ciblés.

" Les sportifs doivent pouvoir réaliser leur double projet sportif et social dans les meilleures conditions de réussite possible : C'est pourquoi la formation scolaire, universitaire ou professionnelle représente une partie essentielle du dispositif. " (plaquette filière de haut de niveau, MJS, p. 4)

Ainsi l'entrée en filière de haut niveau permet aux jeunes sportifs de haut niveau en devenir de pouvoir mener de front études et entraînements. Les jeunes sont repérés par leurs fédérations lors de stage de détection, et l’entrée en filière de haut niveau est alors conditionné par une entrée en " pôle ".

Les " pôles " sont classés en deux catégories : Pôle espoir (Sportifs de Haut niveau en devenir) et Pôle France (regroupant majoritairement de jeunes sportifs de haut niveau).

" En règle générale, le passage de l'athlète au sein de ces structures de préparation puis de maintient au plus haut niveau, est devenu quasi indispensable. " (M. Honta, in Sport de Haut niveau en régionalisation, 1998, p. 165)

Dès lors, une fois l’entrée dans un pôle acquise, les jeunes n'ont plus qu'un objectif: progresser afin de remplir le but qu’ils se sont fixé et que le système des filières de haut niveau a fixé pour eux, à leur entrée en " pôle ": devenir champion, le meilleur dans leur catégorie.
 
 

  1. Le CREPS, centre d'accueil pour les filières.
table des matieres

Le CREPS (Centre Régional d’Education Populaire et du Sport) constitue, avec l’INSEP (Institut National du Sport et de l’Education Physique) les centres d’accueil pour les filières de haut niveau. Le CREPS de Montpellier accueille ainsi plusieurs "pôles Espoirs " et "pôles France " dans de nombreuses disciplines telles que le volley-ball, l’athlétisme, le tennis de table, le basket-ball, la natation, ou encore, la gymnastique. Le CREPS prépare aussi, entre autre, au Brevet d’Etat d’éducateur sportif.

 

Le CREPS se présente comme un site très agréable à vivre. Il se situe en effet dans un cadre exceptionnel dans lequel les bâtiments s’entrecroisent avec une intense végétation.

Il est constitué, néanmoins, d’un vaste ensemble de bâtiments. Parmi ces bâtiments, on peut trouver des lieux de vie pour les jeunes tels que la cafétéria ou encore des salles de travail. Sont prévus aussi un restaurant, une infirmerie, un accueil pour le courrier, l’internat, et bien sur, des gymnases. Tout est fait pour inspirer le calme et la plénitude. L’accès au stade Philippidés est facilité par une entrée à l’intérieur même du CREPS. L’athlète n’a pas besoin de sortir du centre sportif pour aller s’entraîner. D’ailleurs, toutes les disciplines disposent, sur le site, d’un lieu d’entraînement, à l’exception de la natation. Les nageurs doivent se rendre dans le centre ville, à la piscine Olympique d’Antigone. En fait, ceci n’est pas très gênant car peu d’entre eux sont internes au CREPS. Pour les autres, en majeure partie en internat, le moindre temps libre, en dehors des cours, se passe dans l’enceinte du CREPS.

Ce lieu est si bien organisé que le sportif peut y vivre en complète autarcie. Le CREPS se présente comme un monde hors monde dans lequel le seul lien avec le social est l’école. Désormais, l’adolescent, coupé du monde, vit en véritable reclus, dans un mode de communication où domine la performance.

L’objectif de l’institution persiste insidieusement. En effet, chaque bâtiment porte un nom se reportant à une ville, une région, un pays d’accueil des Jeux Olympiques. J’ai mené, par exemple, de nombreux entretiens dans la salle Géorgie du bâtiment Atlanta !

Dés lors, dans un cadre serein, tout est organisé pour que les objectifs d’excellence, de performance, et notamment, les J.O. ne soient pas oubliés. Toute communication avec l’extérieur semble devoir être limitée au profit d’un endoctrinement et d’un enfermement totalitaires. D’ailleurs, la fréquence des entraînements ne permet pas (ou très peu) de temps libre à l’adolescent qui ne côtoie alors que les membres du CREPS et les autres sportifs. Mais, le jeune, conscient de faire partie d’une " élite ", accepte, malgré tout, ce système de formation proposé par l’institution, et ce, dans le but de se construire en tant que champion.

 

2) Théories :

table des matieres

Ainsi, comme il est décrit ci-dessus, tout est mis en place, dans le système d'encadrement des filières de haut niveau, pour favoriser l'acquisition, par le jeune sportif de haut niveau en devenir, de la norme sportive. On pourrait d’ailleurs dire que le système crée des normes propres à la production du champion. Dès lors, le jeune sportif de haut niveau en incorporant ces normes, participerait à son tour à la construction de l’image du champion en même temps qu’il se construirait à cette image.

" Vague du sport, médiatisation de l'entreprise, explosion de l'aventure, glorification de la réussite sociale et apologie de la consommation : en une dizaine d'années, la société française s'est convertie au culte de la performance [...] Le sport est sorti du sport, il est devenu un état d'esprit, un mode de formation du lien social, du rapport à soi et à Autrui pour l'homme compétitif que nous sommes tous enjoints de devenir au sein d'une société de compétition généralisée. " (Erhenberg A., 1991, p. 13-14) Aujourd'hui, la performance semble être une qualité que tout homme moderne doit intégrer pour répondre au mode de vie social. Il faut réussir, être performant, rapide, efficace et, même, le meilleur, pour entrer dans une normalité. Le sport "symbolise l'image de l'individu autonome, soucieux de sa forme physique comme de son équilibre psychologique, qui gère son apparence physique, sa vie professionnelle ou son stress comme l'entrepreneur de sa propre vie... " (ibid., 1991, p. 95.)

D'ailleurs, ceci, les médias l'ont bien compris. L'image du sportif est utilisée en abondance dans les spots publicitaires. Désormais, le sportif de haut niveau est une image qui vend et qui se vend auprès des jeunes et des moins jeunes. " Le culte du champion est devenu grâce aux moyens de communication de masse et à la presse sportive une véritable industrie. " (Brohm, 1992, p. 137)

Pour rendre compte de cela, il n'est pas besoin de se retourner bien loin. Un seul exemple me paraît suffisant et probant : la coupe du Monde de football. On peut même se résumer à une seule date : le 12 juillet 1998. Ce jour-là, l’équipe de France remporte la coupe et, ce jour là aussi, commence pour les joueurs de cette équipe un véritable processus de médiatisation de l'image glorieuse qu’ils transportent. Dès lors, face à l'engouement énorme du public, les médias véhiculent désormais, et à profusion, l'image parfaite de l'homme modèle car beau, musclé et surtout… performant.

Dès lors, David Ginola, qui avait déjà innové auparavant en vendant son image (ou plutôt, ses cheveux) à l'Oréal s'affiche aujourd'hui dans des défilés de mode, pour Morgan, (entre autres…) Barthès vend les produits Mc Donald's, Lizarazzu les petits Lu, Zidane, le favori de la coupe, est placardé partout pour Leader Price ! (…)

Le corps, l'image du sportif de haut niveau apparaît partout, sur le petit et le grand écran. On associe désormais le corps beau au corps performant et on en fait un véritable modèle de propagande presque universel. Le mariage de Karembeu et d’Adriana, star montante du mannequinnat, pourrait bien être la métaphore de cet idéal de perfection promut de plus en plus dans nos sociétés occidentales ! D’ailleurs, " nous sommes agis, influencés, transformés en bien ou en mal par les autres hommes, et, en même temps nous agissons sur eux, nous les modifions de différentes manières, l’homme est à la fois actif et passif, agissant et agi, échangeant avec ses semblables expériences et actions " (R.D. Laing, La politique de l’expérience, 1969, in A. Mucchielli, 1998, p. 28) En même temps que les médias utilisent et produisent l’image du champion, nous participons aussi de sa construction en l’acceptant comme norme de référence (tout comme le jeune sportif de haut niveau l’accepte comme modèle à suivre, en même temps qu’il se construit et donc le produit à son tour).

 

Parce que "dans un univers machiniste où l'efficacité domine tout, les champions transmettent par leur geste un "idéal normatif de la motricité ", selon l'expression de F.J.J.Buytendijk, et qui n'est autre que celui de la perfection technique. Le champion est un idéal de perfection et d'efficacité dans la société industrielle ; le champion est le type même de l'individu adapté au travail corporel et à la machine. " (Brohm, 1992, p. 341). Alors le jeune sportif de haut niveau en incorporant les normes pourrait se poser comme cet "idéal normatif ". Le système des filières construirait la représentation du champion pour le jeune sportif de haut niveau qui, en incorporant les normes sportives, se rapprocherait du modèle, pour, un jour, l’atteindre.

Dés lors, le sportif, en tant que modèle de référence, participerait à la représentation sociale du champion comme modèle à suivre pour chaque individu. Car, "le champion est le meilleur, il est la référence absolue [...] C'est le modèle à atteindre, il est l'avant-garde sportive. " (Ibid., 1992, p. 338).

Parce que "d’un côté, la représentation sociale est définie par un contenu : information, images, opinions, attitudes etc... Ce contenu se rapporte à un objet : un travail à faire, un événement économique, un personnage social, etc. ... [et que] d'un autre côté, elle est la représentation sociale de ce sujet (individu, famille, groupe, classe...) en rapport avec un autre sujet. " (D. Jodelet, 1992, p. 362). On peut dire que le champion, ou du moins, l’image qui en est véhiculé, est le fruit d'une représentation sociale collective.

D’ailleurs, si la représentation sociale est définie comme "la connaissance "spontanée " [...] qui se constitue à partir de nos expériences, mais aussi des informations, savoirs, modèles de pensée que nous recevons et transmettons par la tradition, l'éducation, la communication sociale. Aussi est-elle, par bien des côtés une connaissance socialement élaborée et partagée. " (Ibid., 1992, p. 360).

Alors, l’image mythologique du champion est le produit d'une pensée sociale, d'une pensée collective, une représentation sociale qui participe à la construction de la réalité.

De plus, "la société est une production humaine. La société est une réalité objectives. L'homme est une production sociale. " (Berger, 1996, p. 87). Le champion est donc bien un produit social en même temps qu’il participe à la production des normes sociales qui lui sont propres. Ou, plutôt, le champion est bien le produit de l'institution sportive en même temps qu’il la représente.

On peut comprendre le terme du champion dans le sens de la théorie des rôles. " Toute situation de communication inter-humaine voit chaque acteur interpréter un rôle destiné in fine à assurer sa maîtrise de la situation, c’est-à-dire à pouvoir se faire reconnaître dans le rôle qui est le sien. " (Goffman, in A. Mucchielli, 1991, p. 8) Dés lors, l'individu, ici, en l'occurrence, le sportif de haut niveau, joue un rôle, celui du champion.  " Les institutions sont incorporées dans l'expérience individuelle au moyen des rôles [...] En jouant des rôles, l’individu participe à un monde social. En intériorisant ces rôles, le même monde devient, pour lui, subjectivement réel […] Dire, alors, que les rôles représentent l'institution revient à exprimer que les rôles permettent à l'institution d'exister, à tout jamais, comme une présence réelle dans l'expérience des individus vivants. " (P. Berger, 1996, p. 104-105)

D'ailleurs, Bernard Jeu ne dit il pas que, "l’édifice social du sport repose sur le champion qui apparaît comme l’universel concret. " ?

De plus, selon Kaes (1976) "les représentations sociales de groupe réel [...] se structurent en grande partie autour d' " organisateurs socioculturels ". " Ces organisateurs sont empruntés à des modèles qui apparaissent comme des universaux de la groupalité ".

Ainsi l'image mythologique du champion apparaît comme un modèle universel pour l'homme moderne participant d'un système d'interprétation, voire même, un système de norme, médiateur entre le sportif de haut niveau et son milieu.

" Le champion est le médiateur d'une image sociale du corps... L'image sociale du champion représente une moyenne idéale dans la société donnée, celle qui normalise les autres image du corps. " (Brohm, 1992, p. 341).

 

Le corps du sportif peut donc être vu comme le " médium communicationnel " d'un système de norme que l'individu aurait incorporé. Il devient alors produit de la société, mais aussi producteur du système de norme véhiculé. En effet, en se posant comme un modèle de référence, il agit lui même sur ces normes et donc, sur les individus qui les incorporent ou non. D'autre part, les acteurs sociaux, en intégrant ce système de normes contribuent à leur tour au renforcement de l'image mythologique du corps sportif. Ainsi, comme Edgar Morin pourrait le penser, le sportif de haut niveau est construit par la société mais aussi participe à sa construction. Le sportif est alors produit et producteur du système.

Nous rejoignons donc le principe de " récursion organisationnelle " dans le sens où " la société est produite par les interactions entre les individus, mais la société, une fois produite, rétroagit sur les individus et les produit. " (E. Morin, p. 100).

Dès lors, la société, par le biais des normes sociales a produit la représentation du champion qui, lui même, participe à la construction de ces mêmes normes et à l'élaboration de nouvelles qui le poserons à nouveau comme modèle de référence. Comme " dans le processus récursif, les effets et produits sont nécessaires au processus qui les génère. Le produit est producteur de ce qui le produit. " (Ibid., p. 115) Alors le sportif de haut niveau produit de la norme et s'autoproduit en même temps. " Le producteur et lui-même son propre produit. " (Ibid., p. 115).

De plus, l’individu sportif de haut niveau, tout en étant dans le social, représente la norme de référence socialement définie par l'institution sportive, en même temps qu'il est produit par cette norme. En incorporant ces normes de référence, il devient représentant, modèle social. Le social (par le biais du système sportif) en tant que tout est entré en lui. Ainsi, " non seulement la partie est dans le tout mais le tout est dans la partie . " (Ibid., p. 100).

Désormais, le jeune sportif de haut niveau est dans l'institution sportive et, celle-ci, par le biais de la norme sportive, est alors à l'intérieur de lui qui est à l'intérieur du social et produit à son tour de la norme sportive (laquelle participe à la construction du système sportif qui construit à son tour une image du champion pour le jeune sportif de haut niveau qui l’incorpore etc. ...).

 

Dès lors, afin d’incorporer ces normes, et afin de se construire à l'image du champion, le jeune sportif de haut niveau en devenir va développer une stratégie d'acteur au sein du système des filières de haut niveau.

Sur l’emploi du concept de " stratégie " je reviendrai ici sur Crozier: " c'est l'utilité même du concept de stratégie que de s'appliquer indifféremment aux comportements en apparence les plus rationnels et à ceux qui semblent tout à fait erratiques. Derrière les humeurs et les réactions affectives qui commandent ce comportement au jour le jour, il est en effet possible à l'analyste de découvrir des irrégularités qui n'ont de sens que par rapport à une stratégie. Celle-ci n’est donc rien d'autre que le fondement inféré ex post des irrégularités de comportement observées empiriquement. " (Crozier, 1977, p. 56-57).

On pourrait, à partir de là, avancer l’hypothèse que le jeune met en place une stratégie afin de se construire à l'image du champion et donc de produire le modèle identificatoire. Le discours de l’adolescent sportif de haut niveau serait alors rationnel au vu de cette stratégie. D’ailleurs, au regard des travaux de C. Carrier sur l’investissement de l’adolescent champion dans le sport de haut niveau et des conséquences sur son corps, il apparaîtrait que, le jeune, pour se construire en tant que champion, rechercherait l’occultation de son corps d’adolescent pubère au profit d’un corps fait de performance et de maîtrise uniquement.

De plus, " une situation organisationnelle donnée ne contraint jamais totalement un acteur. Celui-ci garde toujours une marge de liberté et de négociation. Grâce à cette marge de liberté [...], chaque acteur dispose ainsi de pouvoir sur les autres acteurs, pouvoir qui sera d'autant plus grand que la source d'incertitude qu’il contrôle sera pertinente pour ceux-ci [...] Et son comportement pourra et devra s'analyser comme l'expression d'une stratégie rationnelle visant à utiliser son pouvoir au mieux pour accroître ses " gains ", à travers sa participation à l'organisation. " (Ibid., 1977, p. 91). Autrement dit, " faire taire son corps " n’est autre que, pour le jeune sportif de haut niveau, une stratégie au sein du système des filières de haut niveau qui lui permettra de se construire à l’image du champion. Ainsi, à travers sa participation à la construction et à la production du modèle, le jeune participe aussi au renforcement du système et en tire un bénéfice : être reconnu en tant que champion, ou, du moins (pour les jeunes sportifs de haut niveau en devenir), être de plus en plus proche du modèle.

" On ne peut donc parler des objectifs ou de la rationalité d’une organisation comme s’ils existaient en soi, en dehors et au dessus des individus ou groupes, qui seuls peuvent les porter et leur donner vie en les incluant dans leurs stratégies et en les actualisant dans leurs comportements. A la limite, l’organisation elle-même n’existe qu’à travers les objectifs et rationalités partiels des individus ou groupes en son sein. " (Ibid., 1977, p. 94)

D’ailleurs, on peut dire que le champion, son image mythologique, mais aussi, sa réalité corporelle, sont nécessaire à l’institution sportive qui y trouve sa validité. L’institution sportive, ici les filières de haut niveau, se trouve, en effet, représentée au travers du corps du champion et donc, en fait une référence absolue. Mais, en même temps que le champion est nécessaire au système (car lui apporte une reconnaissance du public), le système est nécessaire au sportif de haut niveau qui veut se construire en tant que champion. Dès lors, le futur champion, pour se construire, pourrait occulter son corps et lui substituer un modèle basé sur la performance qui serait l’archétype du champion sportif.

 

" D’une part, l’homme est un corps […] D’autre part, l’homme a un corps. C’est à dire que l’homme fait l’expérience de lui-même en tant qu’entité non identique à son corps, mais ayant au contraire ce corps à sa disposition. En d’autres termes, son expérience de lui-même est toujours en équilibre entre l’être et l’avoir du corps, équilibre qui doit sans cesse être rétablit. " (Berger, 1996, p. 74) Le jeune sportif de haut niveau a donc un corps, corps performant qu’il faut sans cesse perfectionner. Corps qu’il considère comme étant à sa disposition, qui lui servirait à se construire en tant que champion. Le jeune sportif de haut niveau utiliserait donc son corps pour atteindre l’objectif qu’il s’est fixé au travers de l’institution sportive. En occultant le corps qu’il est, corps vivant, adolescent, vulnérable et maladroit, il mettrait son corps à disposition et créerait un équilibre artificiel entre " l’être et l’avoir du corps ".

En faisant taire son corps adolescent, il devient ainsi jeune sportif de haut niveau, performant et correspondant à la norme sportive du système des filières de haut niveau.

" Dans tous les sports, la technique choisie est celle qui est la plus efficace, la plus rentable […] Aujourd’hui, dans toutes les disciplines sportives, le corps tout entier du sportif est mobilisé techniquement. Plus rien n’est laissé au hasard. La recherche du rendement entraîne l’éducation technique du corps dans son ensemble. Les moindres parties du corps sont utilisées rationnellement. L’organisme est de plus en plus saisi sous l’angle instrumentaliste. L’unité vécue du corps propre est niée et le corps tout entier, devenu instrument technique possible, est transformé en outil polyvalent […] A la subjectivité du corps se substitue ou se surajoute la technicité pragmatique des gestes construits en vue de la performance. " (Brohm, 1993, p. 253)

Tout alors, dans la stratégie de l’adolescent sportif de haut niveau, est mis en place pour produire le geste efficace qui le hissera et le maintiendra au plus haut. Mais comme sa réalité biologique ne lui permet pas encore de devenir " naturellement " performant, sûr de lui, efficace et maître des transformations de son corps pubère, il préfère dissimuler ce corps au profit de l'entraînement physique. En quelque sorte, on pourrait dire que le sport lui sert d'échappatoire, ou même, de carapace pour se protéger de son adolescence et communiquer autre chose que la maladresse d’un corps pubère non accepté par la norme sportive.

D’ailleurs, " Philippe Gutton […] analyse ce que le sport, mais aussi la scolarité, ont permis à un adolescent athlète et élève de haut niveau d’éviter : c’est-à-dire " l’adolescence elle-même, les processus de l’adolescence. Le sport est devenu un système défensif contre les processus psychiques secondaires à la puberté et à ce titre très envahissants. " (Marie F. Lollinni, fev. 1993, revue Quel Corps ?, p. 174) Par le sport intensif, communiquerait le corps fantasmé, idéalisé du sportif de haut niveau.

 

Dès lors, la clé, le principe fondamental qui régit le système de construction du modèle et lui donne sens apparaît comme étant l’occultation nécessaire de son corps, sa mise sous silence. Le jeune sportif de haut niveau, afin de correspondre à ce modèle de référence dissimule son corps, le fait taire au profit d'une hyper-concentration sur sa performance, sa réussite, son objectif.

Ainsi, les Silences du corps sont des stratégies de construction du champion, et permettent ainsi au jeune sportif de haut niveau de correspondre à la norme d’excellence imposée par le système sportif.

II La parole dévoile le système :

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Comme cela a déjà été dit, ce mémoire de DEA fait suite à mon mémoire de maîtrise. C’est pourquoi, afin de préserver cohérence et validité dans mon projet de recherche, j’ai utilisé la même méthodologie que pour le précèdent.
 
 

  1. L’entretien clinique
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" La démarche clinique consiste à considérer le sujet (individu, groupe ou institution) dans sa singularité historique et existentielle pour l’appréhender dans sa totalité à travers une relation personnelle nouée avec lui. Cette démarche mène le chercheur à l’examen approfondi, à l’aide des méthodes qualitatives qui lui paraissent pertinentes, d’un cas individuel en situation. " ( A. Mucchielli, 1996, p. 25)

L’entretien semi-directif de recherche s’imposa donc car je désirais avant tout que ces adolescents se livrent dans leur intégralité, leur originalité et, par la même occasion, me communiquent leurs conceptions du système des filières de haut niveau dans lequel ils sont intégrés. En effet, au fur et à mesure des entretiens, je me suis aperçue que "l’écoute des discours intérieurs " (C. Carrier, 1992, p. 83) de ces adolescents faisait émerger, en fait, le système du sport de haut niveau, ou, autrement dit, toutes les stratégies à mettre en œuvre afin de rentrer dans la norme sportive et atteindre le modèle recherché par tous, ainsi que par l’institution sportive elle même : le Champion.

Par ailleurs, l’entretien clinique a été utile car révélateur d’un système de construction différent selon les disciplines sportives pratiquées. J’ai pu remarquer que l’adolescent pratiquant un sport à dominante technique, ou du moins, instrumentalisé (comme le tennis de table et le volley) n’avait pas le même comportement que celui qui n’a, pour seul outil, que son corps (la natation).

L’adolescent nageur est un adolescent en pleine forme physique apparente (corps souvent très musclé, teint frais, pas de cernes sous les yeux…). Aucun d’entre eux n’a montré de gêne, de nervosité à mon contact, ils se sont d’ailleurs livré assez facilement. Par contre, chez les autres, j’ai souvent été surprise par un physique en apparence fragile, un teint parfois très pâle, presque maladif, et une certaine nervosité apparente dans leurs gestes (certains tapaient du pied sans arrêt, d’autres se tordaient les doigts, peu d’entre eux osait me regarder et fixait le sol…). Les entretiens ont été plus difficiles à mener avec certains, comme M., avec qui il a fallu faire face à des silences interminables, quelle que soit la relance utilisée, du moment qu’elle concernait son corps comme ressenti. Ces silences réels laissent pressentir, a priori, d’autres silences possibles qui peuvent être pensés, en terme de communication, comme des silences du corps.

Ces remarques n’auraient pas pu se faire sans l’utilisation de la démarche clinique et, même si je me suis plutôt intéressée à l’analyse du discours lui-même, ces observations m’auront été utiles dans la compréhension du phénomène. Ainsi, l’entretien clinique fût, pour moi, un outil efficace pour faire émerger les stratégies de construction du modèle du Champion par les jeunes Sportifs de Haut Niveau.

De plus, n’oublions pas que le travail effectué est en relation très proche avec le corps comme ressenti. Dés lors, traiter d’un problème aussi sensible car personnel et intime ne pouvait se faire, selon moi, sans la discrétion et la délicatesse d’un entretien semi-directif (et anonyme !).

 

Une fois les entretiens recueillis, ils ont été analysés, catégorisés en fonction de l’hypothèse selon laquelle l’adolescent utiliserait des silences du corps comme stratégie de construction du champion. Chaque catégorie d’analyse a donc été pensée en relation avec cette stratégie et se constitue comme le résultat du dialogue de thèmes émergents des données brutes des entretiens, du concept scientifique qui peut s’y rapporter ainsi que d’un médiateur (ici : la construction du modèle du champion repose sur des silences du corps).

 

2) La consigne de départ

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Mener des entretiens avec des adolescents sportifs de haut niveau révélait pour moi une double difficulté :

D’une part, faire parler un adolescent de son corps n’est pas chose facile car il traverse souvent une période difficile au vu de son corps et de plus, l’adolescent n’est pas, généralement, une personne très " extravertie ".

D’autre part " parler est justement ce que les Sportifs de Haut Niveau cherchent à éviter en se polarisant sur l’efficacité musculaire " (C. Carrier, 1992).

Donc, comment allais-je arriver à faire parler une personnalité, au premier abord, si paradoxale et renfermée vis-à-vis de son corps ?

Le choix de la consigne de départ s’avéra très important car il fallait qu’au travers des ressentis adolescents vis à vis de leur corps, émerge le système ! De plus, il fallait que je garde une cohérence par rapport à la consigne utilisée lors de mon mémoire de maîtrise pour préserver une certaine validité à ma recherche. Cette consigne ayant été efficace et probante sur la population d’adolescent en EPS, j’ai construite une consigne de départ à peu prés similaire pour les discours d’adolescents Sportifs de Haut Niveau.

La consigne fût :

Comment est ce que tu te sens, toi, personnellement dans ton corps, quand tu pratiques ton sport ?

 

3) La population.

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Le choix de la population fût très vite déterminé : il me fallait rencontrer des jeunes sportifs de haut niveau… Mais, où les trouver et comment les rencontrer ?

Ce fût Mme Eva Beccaria, responsable du département du haut niveau à la jeunesse et sport, qui m’envoya voir M. Koering, directeur adjoint du Centre Régional d’Education Physique et Sportive de Montpellier.

Dés lors, les difficultés commencèrent… En effet, il est très difficile de contacter ces jeunes sans l’accord, d’une part, du directeur adjoint du CREPS, des psychologues concernés par la discipline, mais aussi de l’entraîneur !

Un parcours du combattant m’attendait… M. Koering, n’étant pas très ouvert à mon projet, prétexta que ces adolescents étaient déjà suffisamment encadrés de psychologues et qu’ils n’avaient donc pas besoin d’être " surchargés ". En fait, on peut se poser la question de savoir si il n’avait pas, tout simplement, peur que ces adolescents soient déconcentrés, déviés de l’objectif et de la tâche qui leur incombe ! En effet, devant les difficultés rencontrées, on ne peut qu’être persuadé que, derrière ce cadre idyllique qu’est le CREPS en apparence, se cache une préparation intensive que rien ne doit venir perturber. Le système protège donc bien ce qu’on appelle " l’élite ", et ne veut rien dévoiler de la production de celle-ci. Il semblerait que la protection de ces jeunes soit source d’enjeux énormes pour l’institution sportive (voire même, la nation !) qui s’efforce alors de couper du Monde réel ces adolescents en leur offrant un cadre de vie refermé sur lui-même et dominé par la compétition. D’ailleurs, " la recherche du corps performant nécessite l’organisation autour du concept de la compétition, d’une société parallèle à celle de notre culture " (C. Carrier, 1993, p. 159)

En fait, les silences du corps sont aussi silences de l’institution…

Je pus tout de même voir M. Moragués (professeur de psychologie du sport à Paul Valéry) qui fût de son côté intéressé par mon projet et qui me recommanda auprès d’une psychologue détachée au CREPS : Agnès Pelloux (professeur à Paul Valéry). Sur ses conseils, je pus enfin, par un moyen détourné, entrer au CREPS et commencer mes recherches.

Mais la tâche n’était pas pour autant terminée !

En effet, il me fallait trouver 1 fille et 1 garçon d’environ 16/17 ans faisant partie d’un pôle espoir ou un pôle France et ce, dans chacune des catégories sportives proposées au CREPS ! De plus, il fallait que le jeune soit disponible, son entraîneur coopérant !

La période de préparation des compétitions ayant commencé, beaucoup de jeunes étaient partis en championnat et d’autres étaient littéralement surchargés entre entraînements et examens scolaires. Je n’ai donc pas pu explorer toutes les catégories sportives proposées au CREPS.

 

Le choix de la population fût :

 

Volley Ball : - A. 17 ans pôle France

    • G. 18 ans pôle France
Natation : - N. 17 ans pôle France
    • F. 17 ans pôle Espoir
    • J. 17 ans pôle Espoir
Tennis de Table : - S. 16 ans pôle Espoir
    • M. 16ans ½ pôle Espoir
Dans le choix de ma population, je n’attache pas d’importance au choix d’une classification des sports. J’ai préféré neutraliser la variable des disciplines sportives afin de pouvoir tirer une réalité propre au sport de Haut Niveau et non une réalité significative de tel ou tel sport.

 1ere partie :
Le dépassement se fait corps.
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Le " citius, altius, fortius " continue à être la devise des jeunes Sportif de Haut Niveau.

Aller toujours plus haut, plus vite : faire toujours plus, toujours mieux est un impératif. Pousser son corps hors des limites du raisonnable, sortir son corps de son enveloppe originelle, presque, pour atteindre l’idéal de performance, le modèle du champion. Se dépasser est alors une stratégie pour faire émerger de son corps toutes les qualités nécessaires à la construction du Champion. Comme " la construction de soi fonctionne avec la destruction de soi […] et que " la réalisation de soi " [...] tend vers l’autosupression … " (P. Baudry 1991, p. 54-58), le dépassement se fait corps… et, avec lui, c’est le fonctionnement même du système des filières de haut niveau qui émerge au travers des actions du Sportif de Haut Niveau.

 

 

I Le système comme dépassement de l’individu.

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Au vu des entretiens, il est apparu que les jeunes Sportifs de Haut Niveau ne s’exprimaient pas complètement en tant qu’individu autonome mais en tant qu’individu Sportif de Haut Niveau intégré dans un système de Sport de Haut Niveau. En effet, le système, dans les discours adolescent, a pris la place de l’individu qui ne s’exprime souvent que par référence à l’équipe. De plus, les objectifs de l’institution sportive (" former les champions de demain ") ont tellement été intériorisés qu’ils les ont fait leur. Par leur bouche, s’exprime avant tout l’institution ! Ainsi, ces jeunes n’agissent qu’en fonction des objectifs fixés pour eux par le système des filières. Ils ont mis leur corps sous silence pour correspondre aux exigences, parfois " surhumaines ", mais néanmoins d’excellence, de l’institution. Ainsi le système a dépassé l’individu qui se construit dés lors selon les normes sportives imposées, mais pourtant, intériorisées très fortement. D’ailleurs, Pociello ne parle-t-il pas de " super intendance de leurs comportements et pour tout dire, la gestion pleine de leur vie… " (1997, p. 202).

 

 

1/ Né pour être champion.

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Les jeunes Sportifs de Haut Niveau ont tellement intégrés ces normes sportives qu’il semblerait, au travers de leur discours, qu’ils ressentent comme une destinée dans le Sport de Haut Niveau. Auraient-ils le sentiment d’être fait, depuis toujours, pour cela ? Ou bien, peut être est-ce parce qu’ils ne connaissent rien d’autre que le système du Sport de Haut Niveau depuis, pour la plupart, l’âge de 5 ou 6 ans !

Pour eux, le sport de haut niveau incarne un réel mode de vie, voire même une vie en parallèle de la vie quotidienne.

D’ailleurs, Claire Carrier souligne cet aspect de la vie d’un Sportif de Haut Niveau : " Franchir la grille d’entrée d’un Centre National d’Entraînement Sportif propulse le visiteur dans l’univers extraordinaire du corps performant, objectif qui se propose comme un idéal. La quête de cet idéal nécessite autour du concept de compétition, l’organisation d’une véritable société parallèle ". (1992, p. 26). D’où le sentiment de N. d’avoir une vie différente : " On a besoin de beaucoup d’entraînement… on a, on a pas la même vie que les autres personnes de notre âge quoi. Mais pas du tout la même vie ".
 
 

  1. Le sport de haut niveau : un mode de vie
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  • le manque :
Comme je le disais plus haut, ces adolescents ont pour la plupart commencé le haut niveau dés l’âge de 5 ou 6 ans, d’où, souvent, le sentiment de manque quand on est forcé de renoncer, tout comme S., à cause d’une blessure.

Malgré sa blessure S. aurait bien voulue continuer l’entraînement, ne pas s’arrêter. Il est parfois difficile d’admettre qu’il faut se reposer parce que son corps n’est plus aussi performant. S. n’était " pas contente ", " pas contente " de s’arrêter, à cause d’une cheville, défaillante :
 
 

C’est-à-dire que malgré le fait que tu aies mal à la cheville tu continuais à jouer ?

" Ben, non, j’ai arrêté… c’était trop et … fallait que je, fallait que je me repose quoi… "

Et comment ça s’est passé ?

" Ben c’était … c’était dur, ouais j’étais pas, j’étais pas contente… j’ai en fait, ça s’est un peu aggravé quoi, pendant une semaine j’ai rien fait… J’ai pas fait d’entraînement, pas de sport… "

Et qu’est ce que t’as ressenti ?

" Ben j’avais un … ça me manquait quoi… je … j’avais envie de reprendre et … "

Comment ça se fait que ça te manquait ?

" Ben, je pense que c’est au niveau physique, quoi… Parce que je suis habituée à faire au moins 2 h d’entraînement par jour et … ça me manquait, pendant une semaine j’ai rien fait… je … ça me manquait… "
 
 

Quand stopper l’entraînement devient une nécessité, un impératif, alors le manque s’installe. C’est un manque physique, pour S., un manque d’activité, un manque que N. assimile ici à une dépendance :
 
  " J’ai compris que si je faisais ce sport c’est parce que, c’est parce que je l’aimais et que j’en avais besoin quoi… C’est une drogue en fait ce sport… Si j’ai pas mes deux entraînements par jour, si j’ai pas ma musculation, si j’ai pas quoi, mes amis… Si j’ai pas … quoi cette envie de gagner ben je suis pas bien dans ma peau. "
 
La relation toxicomaniaque à son sport apparaît clairement dans le discours de cet adolescent. N. est " dopé ", " dopé " par un sport qu’il pratique régulièrement depuis son plus jeune âge, mais aussi par une façon de penser, d’être, typique du Sport de Haut Niveau : La " gagne ". Ressentir l’envie de gagner, la hargne de combattre est un composant nécessaire à son équilibre. S’installe alors une dépendance au système sportif.

 

Ce manque de compétition, on le retrouve aussi chez A., jeune volleyeur dont l’équipe vient de réussir les championnats de France :
 
 

Et si on te disait qu’il te fallait arrêter ?

" Ca me ferait mal, ouais … "

Tu peux m’expliquer un peu … ?

" Ben … maintenant j’aime le volley quoi, et … ça me fait plaisir de jouer au Volley… et ensuite, parce que, ça changera tout quoi. Ca fait 3 ans que je m’entraîne au Club de Volley ball en semaine et … heu… ça ferait drôle de changer quoi, de plus rien faire, de… Parce que là, j’ai, par exemple, bon ma classe, ceux de ma classe, ils ont pas cours le lundi après midi, le mercredi après-midi, et le vendredi après-midi… et heu… je sais que moi, me retrouver à leur place heu… bon ben, de terminer à midi, d’avoir toute l’après-midi de libre, heu… ça me ferai drôle Ca me ferai plaisir la 1er semaine mais après heu… "

Comment ça se fait … ?

" Ben j’ai ai fait toute ma vie du volley… je joue depuis l’âge de 6 ans… j’en ai fait toute ma vie, pour l’instant, et … " […]

Qu’est ce qui te manquerait dans le volley ?

" Bon, ça serai le jeu, et la compétition quoi la compétition…[…] Enfin, ça changerai tout quoi, j’serai, j’serai plus dans un groupe, comme ça, et tout… ça me manquerai… Enfin, si, je pense que ça me manquerai quand même… c’est surtout jouer au volley ball… "

Seulement le jeu …

" J’sais pas… non c’est la compétition… "
 
 

En plus du manque relatif à une activité physique intense et régulière depuis le plus jeune âge ainsi que d’un manque dû à la montée d’adrénaline que peut provoquer la compétition, le discours d’A. laisse apparaître un autre aspect au manque, celui du groupe, de l’équipe, des amis. (Nous verrons plus loin l’importance des rencontres mais aussi de l’encadrement et de la présence des autres sportifs de haut niveau dans ce milieu qui se constitue, en fait, comme une " micro-société ").

 

Mais le manque, c’est aussi le manque des sensations que l’on éprouve en pratiquant son sport et dont J. dit ne pouvoir se passer lorsqu’elle parle du milieu aquatique :
 
 

Et tu le ressens comme étranger ?

" Ben, non, en fait, moi, heu, c’est un milieu tout à fait normal pour moi parce que ça fait… heu… ça fait depuis que je suis toute petite que je nage, donc… en fait pour moi, c’est heu… J’pourrai pas m’en passer en fait. J’pourrai vraiment pas me passer de ne pas aller à l’entraînement. "

Comment ça se fait ?

" Ben, j’aime tellement le sport que je fais et j’ai tellement pris ce rythme de vie, que à l’heure actuelle je pourrai pas me passer de ne pas aller à l’entraînement. Même si j’ai mal dormi, ben, je ne peux pas m’en passer. "

Tu me dis " j’pourrai pas m’en passer ", c’est à dire ?

" Ben, j’ pourrai pas me passer, de ne pas aller à l’entraînement de, de ressentir ces joies et ces douleurs dans l’eau en fait ".
 
 

Donc, l’activité physique intense est une nécessité à leur équilibre, semble-t-il. Mais, paradoxalement, ces jeunes sont conscients des sacrifices qu’ils font au profit de ce mode de vie, et certains, même, expriment quelques doutes quant aux choix qu’ils ont fait, mais ces doutes se dissipent vite…
 
 
  • Les sacrifices, les choix, le doute…
"  L’enfant talentueux est remarqué, le système Compétition lui propose de canaliser ses capacités, tout un ensemble de motivations propres à l’enfant ou à son environnement proche (parents, amis, entraîneurs) sont d’emblée valorisées et…tout commence. Ce qui était auparavant un amusement devient un travail : on attend des résultats, on calcule les profits de l’éventuelle réussite, on mesure le prix à payer, on fait des bilans, et on décide si cela vaut ou non la peine de continuer à investir. L’enfant entre ainsi dans un système de fonctionnement prédéfini auquel il devra s ‘adapter pour y faire sa place. Les règles du jeu sont ici rigides ; un seul vainqueur, les autres sont les perdants, mais pour tous, l’investissement est total et se situe en dehors de la normalité avec tout ce que cela comporte. Les jugements de valeurs ne seront plus ceux d’une vie " normale " et l’enfant devra parfois renoncer à l’insouciance de ceux de son âge ; il subira des pressions, car on attendra de lui des résultats codifiés. Le choix d’un tel mode d’investissement est exclusif. "  (F. Champignoux, 1992, p. 103).

 

 

Le choix est " exclusif "… et sans appel. Ces adolescents ont choisis (ou bien on a choisis pour eux) ce mode de vie, ils ont choisis semble-t-il d’être différents, de vivre une autre vie que celle des adolescents de leur âge, au profit de la performance, d’un objectif tout tracé pour eux.

A peine 17 ans et déjà l’injonction du choix d’un mode de vie prédéfini accroché à leurs lèvres. Un choix lourd de conséquence sur leur avenir social mais qu’ils assument au regard des sacrifices dénoncés à voix haute.
 
 

J. : " Parce que, en tant que sportif on est obligé d’avoir une certaine, heu, un certain rythme de vie, une certaine manière de vivre, que … Que d’autres peuvent se … peuvent pas se permettre. C’est à dire sortir, on peut pas se permettre de sortir tous les soirs et de boire tous les soirs. Parce que l’alcool, on sait très bien que c’est pas bon pour, heu, pour le corps… On sait très bien que la fatigue d’une soirée n’est pas bonne pour le corps. Donc on est toujours en train de se battre continuellement contre soi en disant : Ben non, t’as choisi ça, t’as choisi ce rythme de vie. Tu dois te maintenir à ça et tant pis ".
 
Ou encore G. : Tu ne penses quand même pas à reprendre ta vie d’avant complètement …

" Non parce que … Heu… Si j’avais à choisir, je le referais quoi… Venir ici, rentrer dans un système sport-étude, heu, qui se passe bien, je le referais quoi, c’est vrai que des fois, je me dis, heu, ben, je vois que tous mes copains ils vont en vacances, aux sports d’hiver… Moi, j’ai une semaine de stage en Espagne. Bon, c’est bien l’Espagne, mais c’est pas trop des vacances… Là on pense que normalement on a toujours des vacances pour se reposer des cours et tout ça… Bon, nous, les vacances on en a pas, ou pas beaucoup… Mais t’a choisi, t’as, t’as choisi, tu t’es engagé, et … "
 
 

Un choix qui apparaît donc catégorique et définitif. Ils ont choisis, maintenant il convient d’aller jusqu’au bout malgré tous les obstacles qui peuvent se présenter, et tous les sacrifices à endurer. " L’urgence de la performance peut être telle qu’on est prêt à sacrifier un avenir physique, relationnel, social, pour le bénéfice d’un présent éphémère. L’actualisation ici et maintenant d’une toute puissance l’emporte sur le souci d’un avenir, la jouissance immédiate sur le report à plus tard d’une réalisation de soi. C’est le risque pris de l’autosuppression qui permet cette réalisation de soi. " (P.Baudry, 1991, p. 78.) Assumer son choix, permet donc d’incorporer le modèle.

 

Le choix, pour J., c’est aussi choisir de se construire un nouveau corps, plus performant, et de l’assumer pour atteindre son objectif :
 
 

"  On est obligé de voir évoluer son corps en faisant de la musculation et, donc, c’est un choix d’accepter, on a décidé, enfin on est athlète de haut niveau, on a décidé de, de, de, percer dans le monde de la natation. "
 
Assumer son corps, assumer son choix, et prendre en main sa propre vie. Désormais, " peu importe qui vous êtes ou ce que vous voulez, l’essentiel est de faire votre choix et de l’assumer ". (Ehrenberg, 1999, p. 142).
 
  Tu me dis, on est obligé de travailler, c’est, on est obligé de gagner en fait ! ?

J. : " Oui, ben oui, on a choisi, on a choisi ce, sinon on aurait pas fait de la natation à un haut niveau, on aurait continué en loisir ou, heu … on aurait stoppé au bout d’un moment. On a choisi ça, et ben, on assume. Bon, si on est pas assez fort mentalement ben on arrête. "
 
 

Ces discours adolescents, sur la notion de choix, rejoignent clairement la thèse d’Ehrenberg selon laquelle aujourd’hui, l’individu doit être l’auteur et le décideur de sa propre vie, mais aussi en être l’acteur.

" On a désormais affaire à ce qu’on peut appeler un processus d’institution de l’individualité[…]. Les acteurs, qu’ils soient privés ou publics, appliquent une même règle : produire une individualité susceptible d’agir par elle même et de se modifier en appuyant sur ses ressorts internes " […].Ces nouvelles formes de production de l’individualité peuvent être appelées les institutions du soi. " (Ibid., p143).

Dés lors, dans nos sociétés actuelles, la norme émergente (et de plus en plus totalitaire) étant l’action, on comprend mieux pourquoi l’institution sportive (ou plutôt le sportif de haut niveau) est proposé comme modèle à suivre. On comprend mieux aussi, le fait que les jeunes sportifs de haut niveau que j’ai rencontré vivent si bien, et avec une grande lucidité, la nécessité de faire autant de sacrifices, et en retirent du plaisir lorsque leur action aboutie.
 
 

J. : " Tout ce qu’on a fait … Malgré tout ce qu’on a, les soirées qu’on a gâché, les trucs comme ça. Enfin, les soirées qu’on a gâchées, des soirées auxquelles on a pas participé et tout. C’est encore plus plaisant de dire qu’on est arrivé à ce niveau là, avec le mental. "

Tu me parlais de fatigue, de soirées que t’as gâchées, y a un rythme de vie qui est difficile à soutenir ?

" Ah oui, oui, ben c’est clair. On s’impose un rythme de vie heu… On peut pas, on peut pas s’permettre de, par exemple, de sortir tous les samedis soirs, parce qu’on sera épuisé et on arrivera pas à tenir l’entraînement, au bout d’un moment ça marchera plus. Ca marchera plus, c’est, c’est pas possible. Bon, on peut sortir une fois, de temps en temps, comme ça, en s’faisant, en s’faisant une soirée tranquille, mais heu… on peut pas s’permettre d’aller, dire, tous les samedis soirs, " aller on va en boîte ", heu… pour s’éclater[…]. On fait beaucoup de sacrifices en fait. Sacrifice de, ben justement de pas sortir, de…, de…, de pas boire… de pas faire des trucs comme ça. "
 
 

Mais, au vu des sacrifices et des responsabilités d’adultes que ces adolescents assument, le doute émerge parfois, discrètement :
 
  Tu te poses des questions, c’est-à-dire ?

N. :  "  Ben tu te dis heu " est ce que j’ai fais le bon choix " parce que tu fais beaucoup de sacrifices… tu fais beaucoup de sacrifices et heu… si ces sacrifices, si ces sacrifices ne portent pas leurs fruits, ça sert à rien de continuer ces sacrifices. Donc autant en profiter. "

Tu as l’impression de faire beaucoup de sacrifices.

" Enormément … Ah ouais … je … les nageurs heu … Enfin les nageurs, les sportifs et les nageurs en particulier. "

 

F. :" C’est vrai qu’on est encore jeune, quoi dans un certain sens, et heu, on voit, bon les autres qui sont pas sportifs et qui sortent, ben. On se pose des question quoi, c’est … Ben, heu, est-ce que, est-ce que je loupe pas quelque chose à ce moment là. Mais, heu, je veux dire heu, bon, on y répond vite parce que on se dit que, eux peut-être, bon ils vont sortir, mais nous, est ce que on trouve pas plus dans ce qu’on fait, quoi ? Moi personnellement, je trouve plus dans ce que je fais. Je viens nager, c’est quelque chose où là je trouve du plaisir et puis bon, ben sortir…J’veux dire, bon, je peux sortir à d’autres moments quoi. "
 
 

Un doute aussitôt balayé par la passion, le goût pour la compétition et, peut-être, la différence… Un doute effacé par les plaisirs que peut procurer ce mode de vie hors du commun.
 
  J. :  " C’est vrai qu’on se dit " Oh, on a gâché une partie de notre jeunesse ", mais c’est faux. Parce que nous on ressent des sentiments, des choses qui sont beaucoup plus fortes, je pense, que ce que peuvent ressentir les autres. Enfin, quand… quand on perce dans le milieu de la natation, quand on fait une bonne course, ou heu, qu’on se retrouve tous entre copains, on a des sentiments beaucoup plus forts, j’pense, et … beaucoup plus intense que, que ceux qui sortent le samedi soir et qui reviennent complètement saouls, des trucs comme ça… "
 
Donc, un mode de vie, qui selon eux, apporterait énormément de plaisirs et de sensations fortes par la compétition et l’esprit de camaraderie qui peut régner lors des événements. Comme ils incarnent le modèle, qu’ils en acceptent les conditions et le mode de vie, ils se doivent de se penser au-dessus des autres…
 
  F. : " Heu… parce que … c’est vrai qu’il y a le, le plaisir avant tout de nager, mais heu, c’est vrai que, faire que de l’entraînement ça me ferait bizarre quand même… Parce que c’est vrai qu’arrivée en compétition, c’est, c’est toute une ambiance quoi, qui y a là bas. Après, c’est vrai que je connais beaucoup de monde parce que bon, sur le bord du bassin on se dit bonjour, heu… Après on échange entre les gens. On se raconte, bon, ce qui s’est passé entre temps et heu… C’est un tout quoi… c’est quelque chose qui… je pense que c’est quelque chose qui me manquerait quoi, si j’avais pas ça à côté. Heu… Ben… c’est vrai, avant tout c’est de nager et puis après, c’est vrai, l’ambiance conviviale qu’y a, qu’y a autour quoi… Et que je vis pas, j’sais pas, à l’école où c’est pareil…Puis bon, après, c’est, c’est aussi de partager avec les autres parce que c’est vrai que la compétition, on rencontre énormément de gens, on échange beaucoup, ce qu’on fait peut être pas aussi dans le scolaire où là, c’est plus, bon, ben on va travailler quoi. "
 
Au travers du discours de F. on ressent l’existence d’une " micro-société ", d’un mode de vie parallèle au mode de vie que nous connaissons tous. Le sport de haut niveau apparaît ici comme une véritable société à l’intérieur de notre société. F. appartiendrait à deux mondes : le sport de Haut Niveau et l’école (désormais son seul lien avec le social) !
 
 
  1. Un rôle parfois difficile à tenir
table des matieres
 
  • double projet… double vie.
" Privilégier l’épanouissement et la valorisation de l’activité physique et des sensations corporelles n’entre pas dans les critères d’insertion dans le groupe majoritaire. En effet, si la population générale a besoin du microcosme des sportifs de haut niveau pour vivre et montrer " son " impossible, le titre de champion n’est pas un équivalent de diplôme donnant directement accès au monde du travail. S’il est certainement un " plus " dans un curriculum-vitae et s’il " ouvre des portes ", il ne correspond pas à une compétence professionnelle reconnue en tant que telle, en dehors des métiers du sport.

Devant ce constat, les institutions sportives rendent compatibles avec les entraînements, la poursuite des études ou la possibilité d’une formation professionnelle. Les athlètes doivent ainsi faire preuve d’une grande adaptabilité pour mener de front des objectifs aussi différents qu’un projet sportif et un projet intellectuel ". (C. Carrier, 1992, p. 33)

 

Les adolescents sportifs de haut niveau se trouvent confrontés à un double projet de vie : réussir une carrière professionnelle, mais aussi une carrière sportive. Commence pour eux, à leur entrée en filières une course effrénée vers le résultat. Le temps devient alors un précieux allié ou bien un sérieux adversaire.
 
 

F. : " C’est vrai que on vit notre vie scolaire et puis la vie sportive en même temps et que c’est pas tout le temps hyper facile à gérer au niveau du temps, heu, de, des copines et puis bon, après, heu. "
 
Devant la difficulté de gérer un emploi du temps aussi chargé, où l’entraînement occupe une place énorme, apparaît la nécessité d’une vie réglée et organisée au son du "métronome ".

D’ailleurs, " outre le phénomène compétitif lui-même qui s’inscrit de toute façon dans une course contre la montre, la réalité des heures d’entraînement qui s’additionnent à celles de la scolarité alourdit les emplois du temps de façon telle que les activités empiètent largement sur le temps libre et les vacances "(Ibid., p. 34)
 
 

Et au niveau de l’école ?

J. : " Ben, au niveau de l’école, heu… C’est assez dur d’assumer les deux. Parce qu’en fait, heu, ben, on y a qu’à prendre l’exemple. Moi j’ai cours de 8h à midi, donc j’ai cours de 8h à 12h comme tout le monde. Après, de midi à 2h je nage. Eux, ben, ils peuvent pendant ce temps là, heu, manger ou travailler heu, si ils ont pas fait leurs exercices pour l’après-midi. Moi je peux pas me permettre, je nage de 2h à 4h je recommence les cours. Et à partir de 4h jusqu’à 7h et demi je nage. Enfin, jusqu’à, ouais, 7h, je nage. Donc, heu, bon eux, pendant tout ce temps là, ben ils ont eu le temps de, de travailler, de profiter, d’aller chez la copine, de parler avec la copine, heu… de faire des trucs comme ça. Et moi, à partir de 7h, je rentre et puis je travaille parce que j’ai pas… Faut, faut travailler pour le lendemain, tandis que eux ils ont pu faire ça pendant que moi je nageais. "
 
 

" Le sport est devenu une activité sérieuse qui mobilise l’individu tout entier. Le sportif s’entraîne toute l’année. La somme du travail effectué atteint souvent des proportions gigantesques […] A l’heure actuelle, il n’est pas faux de dire qu’il existe véritablement des athlètes forçats qui tournent sur la piste du matin au soir […] Le robot du sport, n’en déplaise aux humanistes, est en train de naître. " (J-M. Brohm, 1993, p. 251)

Les propos de J-M Brohm, aussi forts et provoquants qu’ils soient, illustrent bien la réalité du rythme de vie qui est imposé aux jeunes Sportif de Haut Niveau. Le champion est celui qui sait se plier aux exigences du système, mais aussi, qui les accepte et ne vit que pour se construire de plus en plus proche du modèle.
 
 

N. : " On se lève le matin déjà à 8 heures… Ce qui est pas si courant chez les jeunes… enfin, normalement on a cours à 8 heures. On a entraînement de 9h à 11h puis on, puis on a entraînement ensuite de 4h à 7h le soir et ensuite il faut faire le travail personnel à la maison quoi. "

Le travail personnel c’est-à-dire ?

" Le travail personnel c’est à dire quoi, tu fais tes devoirs, tu révises tes cours et compagnie… ça c’est le travail personnel. Et… je doute qu’il y a beaucoup de personnes qui font ce que nous faisons. Moi par exemple heu… j’sais pas… l’année dernière, je nageais dans un tout petit club à Martigues et heu… nous n’avions pas d’horaires aménagés et ça fait que… la piscine était libre seulement le matin à 6 heures et demi, à 6 h 1/2 le matin, donc je me levais à 6h du matin pour aller m’entraîner. Je me levais à 6 heures le matin, je terminais l’entraînement à 8 heures cinq je partais en cours… et je reprenais les entraînements le soir de 6 h ½ à 8 h ½ . C’est un rythme insoutenable… Mais j’avais, j’avais envie de progresser. "

 

J. : " Oui, ben oui, on a choisi, on a choisi ce, sinon on aurait pas fait de la natation à un haut niveau, on aurait continué en loisir ou, heu … on aurait stoppé au bout d’un moment. On a choisi ça, et bon on assume. Bon, si on est pas assez fort mentalement ben on arrête… "
 
 

Rythme de vie effréné et course au rendement résument la vie de ces jeunes sportifs de haut niveau qui " incarnent le projet explicite actuel de l’institution [et] en ont épousé la mission […]Ils poursuivent pour leur compte la double finalité : sport de haut niveau et études normales. " (C. Carrier, 1992, p. 35).

Mais cette " double finalité " n’est pas souvent facile à vivre et survient le ras le bol, la fatigue, l’impression qu’on ne va jamais y arriver.
 
 

Et tu parlais des cours, c’est difficile de concilier les deux ?

G. : " Heu… Non, non parce que quand tu es habitué, tu es habitué, ça va. Y a des périodes plus dures que les autres… Les périodes de révisions, de DS et tout ça, c’est, dur à passer quoi…Quand y a tout qui te tombe dessus et … Voilà quoi… " […]

Le ras le bol, c’est par rapport à…

" Ben, souvent … J’sais pas si c’est fait exprès, mais souvent c’est tout qui arrive en même temps… Là les entraînements, en ce moment on est vraiment pas bon, heu… Les entraînements sont souvent fatigants, la muscu. c’est fatiguant… Les cours heu… Les cours là, cette semaine j’étais bourré de DS. "
 
 

Les périodes d’examens accentuent le sentiment de fatigue et rendent plus difficiles les entraînements. Le rythme effréné leur semble, d’un coup ralenti, par les exigences d’une vie sociale qu’ils semblaient, un temps, avoir oublié.
 
  Comment ça se passe avec les études ?

A. : " Ben… c’est pas… on a pas beaucoup de temps libre, c’est… "

Comment tu le vis ?

" Ben en fait c’est heu… ben heu… ça va bien quand j’ai, j’ai pas trop de devoirs, pas trop de boulot… Mais dés que j’ai trop de devoirs, dés que j’ai un bac blanc, dés que j’ai un contrôle ben. Déjà ça me, ça me pète quoi parce que forcément on est jamais très content d’avoir un DS … Ensuite, ça peut amener à ce que je me couche tard le soir aussi… donc, je suis fatigué, je sais que j’serai moins bon au volley donc heu… C’est difficile… j’sais qu’il y a des périodes où j’suis fatigué, où faut que je travaille tard le soir et quand j’ai fini les cours, que j’vais au volley, bon, j’suis content mais… quand j’suis fatigué, j’suis pas très content d’y aller et… bon c’est pas, pas royal quoi… "
 
 

Pour A. aussi, pourtant en pleine réussite sportive, cette course effrénée au résultat devient course d’obstacles… course haletante…

Devant le projet de l’institution de former de véritables " sur-hommes " au sens " brohmien " du terme (c’est à dire des hommes complets au niveau physique mais aussi intellectuel) le corps biologique réel réapparaît. Les corps adolescents s’épuisent, craquent devant les exigences de la normalité sportive.
 
 

S. : " des fois, j’suis pas bien, j’suis fatiguée… "

T’es fatiguée ?

" Ben les courbatures, j’pense que des fois je m’étire pas assez… Et …Aussi, on a moins de sommeil quand on est ici que chez nous… parce que, le lendemain on a l’école heu, on se couche un peu tard et tout … et… ".

C’est difficile d’avoir ce rythme ?

" Un peu… parce que des fois on a pas fini notre travail on doit finir le soir. Parce qu’on a une étude de 8h à 9h ½ des fois on a pas fini tout notre travail donc, heu, on travaille le soir et … on se couche tard. Et le matin faut qu’on se lève tôt. "
 
 

S. a tellement incorporé le double projet que l’institution a pensé pour elle, que cette jeune sportive met un simple problème d’organisation de son temps à l’origine de sa contre performance, pourtant due à la fatigue ! Peut-être est-ce trop difficile d’admettre que l’on s’éloigne du modèle, que l’on se perd dans un système qui continue à fonctionner malgré tout.
 
  Et, qu’est ce que tu te dis quand tu y arrives pas ?

S. :" Ben j’me dis que, faut que je finisse l’entraînement quand même … Et que… que je me couche tôt, ou que, je m’organise mieux quoi… que j’essaie de mieux m’organiser par… "
 
 

Face à ce mode de vie les corps lâchent, le moral aussi.
 
 
 
  C’est à dire, tu craques c’est moralement ?

J. : " Ouais, parce qu’on a tellement mal et qu’on ne passe tellement plus… que… tu te mets à pleurer dans l’eau, à vider tout ton sac. Après ça va beaucoup mieux en fait. Tu pleures, t’évacues toute cette fatigue, tout ce stress et après ça va, tu te sens mieux. "

Et ça t’arrives ?

" Ouais, ça m’arrive. Ca m’arrive quand vraiment, heu… j’en peux vraiment plus quoi. Je suis heu… je suis à … à la limite du rouge quoi. Et après, ben après c’est reparti. Ben, t’as pu assister à un entraînement. Ben j’sais pas si t’as vu après, l’entraînement que c’était, ben, c’était assez dur, donc heu… Ca arrive qu’après on craque et qu’on, qu’on soit fatigué quoi. "
 
 
 
 

" Le sportif de haut niveau " apprend à s’épuiser " : Si on n’est pas assez entraîné, on ne va pas jusqu’à l’épuisement total ". (P. Baudry, 1991, p. 94) Dés lors, un sportif performant entre dans la normalité lorsqu’il s’épuise !

 

D’ailleurs, la fatigue, le rythme de vie difficile, est ressenti par N. comme une " banalité " :

Donc, même le rythme difficile…

" Non, non, ça c’est juste une banalité entre guillemets quoi… C’est sûr, en fin de semaine par exemple, on est, on est hyper fatigué. On est à la masse presque et heu… heureusement qu’on a le week-end pour récupérer quoi. C’est surtout en période hivernale que on a un besoin que on a un travail de longue distance… parce que c’est la période hivernale, c’est la période qui est juste avant les championnats de France. Et qu’on a besoin de ça quoi et que en fin de semaine on est lessivé. "
 
 

Il n’est donc pas normal de ne pas être fatigué lorsqu’on est sportif de haut niveau. La fatigue serait elle devenue une autre forme de dépassement de soi ? La fatigue serait-elle la preuve que le jeune est allé au-delà de ses limites, qu’il s’est " défoncé " et qu’il a " tout donné " (pour reprendre les termes employés régulièrement par ces adolescents) pour se construire champion. D’ailleurs, la fatigue " est associée à l’hypothèse de l’existence d’un syndrome de surentraînement qui est basé sur le constat suivant: à partir d’une certaine charge d’entraînement jugée alors excessive, les performances diminuent et apparaissent avec une fatigue irrécupérable et un dégoût des entraînements […] Elle signe la frontière entre l’extrême et l’excès " (C. Carrier, 1992, p. 69).
 
 
 
  Et si tu me parlais de la fatigue, comment tu la vis ?

J. : " Ben j’suis en état de fatigue en ce moment. Y a qu’à voir comme j’m’habille…Au début ça va, mais au bout d’un moment tu craques, heu, t’es trop, t’es trop fatiguée et t’attends impatiemment le week-end où tu dois toute la journée. Mais heu… Bon j’pense qu’il faut garder le moral. Toute façon on est tous fatigués heu… En plus moi ça me fait pas grand chose parce qu’en fait comment je la vis, ben on la vois pareil, on est tous fatigués au même moment parce qu’on a le même. "
 
 

Chez G., la fatigue se traduit par un ras le bol général qui aboutie à une envie de rentrer chez lui, de retrouver le calme du cercle familial. Devant la pression exercée par ce mode de vie, peut-être G. recherche-t-il une sérénité qu’il n’a plus dans le monde du haut niveau où le " toujours plus " est dominant :
 
  " Je suis fatigué par les entraînements, c’est surtout ça qui fatigue… Les entraînements… Mais l’entraînement, heu … C’est parce que je suis pas en forme… Si j’suis en forme je récupère vite et ça passe […]

Et qu’est ce que tu ressens quand ça va pas ?

" Ben j’ai surtout envie de, de rentrer chez moi, de me reposer, penser à… penser à… revivre comme avant, parce que… Avant j’étais tout tranquille, j’allais à l’école… C’est tout… Maintenant que j’ai le volley…[…]

C’est à dire ?

" C’est à dire, avoir un ras le bol, en avoir marre, de pas mal de choses, de tout presque… Et, heu… Avoir envie de … Rentrer à la maison, être tranquille pendant une semaine, se reposer et puis, puis repartir quoi... "
 
 

Face à la contre performance engendrée par la fatigue, G. cherche un point de fuite vers un lieu où il sait qu’il n’y a plus de compétition : la famille. Quand le match se passe mal, il ne pense qu’à une chose, partir, fuir…
 
  Dans ce cas là, tu penses à quoi ?

" Ben, je me dis que, " pourvu qu’il finisse ce match ", et que… Peut être que je puisse y aller, et puis… "
 
 

L’individu en aspirant à un retour dans sa famille, s’oppose au système (basé sur une vie coupé du social). Pour ces adolescents, internes toute l’année, la famille apparaît, en fait, comme une véritable issue de secours face à une pression parfois trop forte pour la supporter tout seul. Retourner dans sa famille permet de dire non à un modèle parfois totalitaire et de redevenir, l’espace d’un week-end, un adolescent.
 
  J. :" Moi personnellement, j’ai mes parents qui sont très très loin… qui habitent à la Réunion. Et donc, heu, dans cette période de doute quand ça va mal, mes parents me manquent. "
 
  • Et l’école dans tout ça ?
Immanquablement la fatigue se répercute sur l’attention en cours :
 
 
 
  Tout à l’heure tu me parlais des cours, comment ça se passe en cours ?

S. : " Ca va … Ben des fois, j’ai des moments de fatigue souvent, je suis souvent fatiguée… Mais bon ça va. "

 

G. : " Ben, à l’école, à l’école… Déjà, t’es moins attentif, parce que quand t’es fatigué, heu… "
 
 

Habitué à une hyper activité, le corps de G. se relâche en cours, de là débouche peut-être cette difficulté à se concentrer sur une activité intellectuelle, passive.

L’école représente aussi, le lieu où s’exerce une pression, celle de la réussite scolaire. Un autre impératif s’ajoute à la performance sportive, celui de la performance intellectuelle.
 
 

Et ça te pèse des fois ?

G. : " Ben, ce qui me pèse surtout, c’est au niveau des études. Parce que… Heu… Parce que des fois … Là, je passe le Bac… C’est dur et tout, heu, des fois j’me dis " je vais jamais y arriver, il faut que j’y arrive… Donc, heu… "
 
 

A double projet, double vie et… double responsabilité (réussite professionnelle et sportive). Quand, à cet âge, les adolescents commencent à peine à penser à leur avenir professionnel, ces jeunes sportifs ont déjà prévu leur plan de carrière.

Lorsque les autres rêvent d’un avenir un peu moins ordinaire, ces adolescents Sportifs de Haut Niveau, vivent déjà un projet de carrière hors du commun. Ils embrassent à 16 ou 17 ans, un avenir qui se veut prometteur et assument des responsabilités d’adultes. Parce que le champion est celui qui a une vie exceptionnelle, pour se construire selon le modèle, les jeunes sportifs de haut niveau incorporent ce qu’on pourrait appeler " le mythe sportif de l’extraordinaire " et donc, mettent en avant leur différence, leur capacité à vivre doublement leur projet de vie.
 
 

  • un rôle d’adulte pour un corps adolescent.
Parce que à chaque match important se joue l’avenir de leur équipe ou, tout simplement, le leur, s’exerce sur ces jeunes une énorme pression. La victoire apparaît comme un impératif catégorique* .
 
  A. :"Mais c’est… Je sais qu’avant chaque match j’arrive sûrement, enfin il faut qu’il soit important quoi, dés qu’il y a un match important, une compétition officielle et tout, je sais que, bon j’ai peur, j’ai peur ça forcément, je suis concentré et tout heu… j’essaie de penser un peu aux indications de l’entraîneur. Ce que je fais pas du tout à l’entraînement parce que heu, y a beaucoup plus d’entraînements que de matchs officiels. "

Et tu me dis que tu as peur…

" Ben, l’appréhension quoi, c’est, c’est, parce qu’il faut… J’ai peur, j’ai peur, j’espère que je vais être bien, qu’on va gagner, parce que c’est un match important donc heu… c’est de l’angoisse quoi, avant le match. "

L’angoisse de quoi ?

" Ben, de perdre ".
 
 

Angoisse de perdre parce qu’ils sont conscients que les enjeux sont importants, parce que c’est là que va se décider leur avenir.
 
  G. : " Encore, à notre niveau, ouais, c’est important. Parce que, parce que c’est à notre âge aussi, parce que c’est… C’est en ce moment qu’on apprend le plus de choses et, que… C’est en ce moment qu’il faut apprendre pour acquérir le plus d’expérience possible. Et puis là, sur ce point là, j’suis en retrait par rapport aux autres, et… Des fois, j’essaie des points et c’est bon, ça passe, et puis des fois… "
 
Parce qu’ils se sentent responsables de leur propre vie, ils s’imposent des obligations, celles de faire tout pour donner le meilleur de soi et réussir.

Pour ces adolescents, le sport est devenu un métier envers lequel ils ont des responsabilités.
 
 

G. : " Là t’as pas le droit d’avoir pas envie de jouer avant le début d’un match, de te dire " ouais, celui là il est facile ". Peut être à bas niveau, ouais, mais à notre niveau, t’as des obligations, à notre âge t’as des obligations, de devoir t’appliquer. Même si des fois on te le dis pas, heu, t’es pas bête, tu le sais que tu es obligé de, de tout faire… "
 
Au "métier d’élève " s’ajoute donc le " métier de sportif de haut niveau ". A la pression suscitée par les examens s’ajoute alors la pression de la compétition, de la réussite " à tout prix " parce qu’on joue sa vie, ou du moins toute une année d’intense préparation.
 
  Donc, c’est important de gagner en championnat.

A. : " Ben, justement, pour nous c’est pas très important je sais que, en sénior c’est important parce que c’est, c’est là qu’on voit comment t’es, c’est donc là où tu gagnes la, c’est donc là où y a, là où si t’es bon, ben t’es pris, t’es payé plus cher et donc c’est, c’est toute ta vie qui se joue là… "

Quand tu joues un match t’as l’impression de jouer ton avenir, ta vie ?

" Je sais que, par exemple, au dernier match en Israël, aux qualifications, je sais que, que je jouais heu, un peu toute l’année au niveau du volley quoi. Parce que si tu perdais c’était vraiment heu, y avait plus de compétition. " […]

C’est grave de perdre ?

" Ben ça dépend quel match mais heu… Là, la dernière compétition qu’on a fait, c’était en Israël, c’était les qualifications aux championnats d’Europe. C’est vraiment, heu, ce qui fixait toute la saison, parce que si on était qualifié aux championnats d’Europe, après on était, en fait là on s’est qualifié donc on est presque sûr d’être ensuite, ensuite d’aller aux championnats du Monde… Donc heu, ça y est, on a la saison qui est déjà, qui est un peu plus fixée quoi… Et heu donc c’est bien, c’était, c’était une finale bien, bien importante et heu et là… il fallait à tout prix gagner quoi. […] C’était un match décisif quoi et heu… on a perdu le 1er set et heu… moi j’ai vraiment voulu réagir parce que je pensais au, je pensais à après le match, forcément heu, le mois suivant la compétition, si on avait perdu, on se serait dit " putain " qu’on a été con de perdre ce match. Heu… on n’ira pas aux championnats d’Europe, on ira pas au championnats du monde et tout… et heu… je sais que … c’était vraiment pour pas, pour pas être hyper déçu et… je me suis dit " il faut vraiment qu’on gagne ce match parce que je pensais à plus tard, je pensais à après, je me disais que… on serait vraiment, on serait vraiment trop, vraiment trop " verts " de pas s’être qualifié. […] Je me voyais plus tard, 1 mois après avoir perdu ce match à me dire " putain qu’est ce qu’on a été con " encore, et encore quoi, à encore y penser donc heu, forcément, pour tous ceux de l’équipe je pense que c’était pareil. "
 
 

D’ailleurs, pour N., jouer sa vie, son avenir, se résume en une seule phrase, pourtant révélatrice de cette nécessité de réussite à tout prix : " Ou ça marche, ou ça casse, ou ça passe ou ça casse ".

 

Lors de compétitions, la peur de la blessure accentue souvent la pression, G., qui n’a pourtant jamais été blessé y pense néanmoins à l’approche des matches. En effet, si le corps lâche, c’est un avenir prometteur qui disparaît… Se blesser apparaît comme une faille dans le processus (pourtant si bien réfléchit par le système sportif) de construction du champion. Avec la blessure, le sportif ne correspond plus au modèle infaillible et parfait.

G. : "Mais sinon, au point de vu du volley, on est jamais à l’abri d’une blessure ou autre chose… On sait jamais quoi, si il y a une blessure, que tu te fais arrêter deux ans. Heu… T’es fini quoi, t’es… C’est plus la peine d’espérer de faire du sport de haut niveau plus tard […] "

Tu y penses des fois ?

" Ouais, heu… Surtout avant les compét, j’me dis, heu, " si tu te blesses, t’y vas pas, heu… Toute ta préparation, elle sera partie en… fumée… Ca aura servi à rien ce que t’as fait… ". Bon pour l’instant, j’ai jamais été blessé… Bon pour l’instant ça se passe bien ".
 
 

Donc, pression institutionnelle aussi car si il y a échec, il n’y a plus d’équipe, plus de tournois, du moins.

Pression mise par l’institution elle même sur le jeune qui se voit nommer " favoris " et donc qui a des responsabilités envers ceux qui l’ont accompagné jusque là, tout au long de sa jeune carrière.
 
 

Et en compétition, comment ça se passe ?

S. : " Ben ça dépend des compétitions, des fois je, je stresse… parce que j’suis, j’suis pas heu… j’suis, j’suis… parce ce que des fois je suis favorite un peu, et … et voilà quoi… j’ai peur de mal jouer et tout ça. "
 
 

" Ce sont là autant de pressions institutionnelles, de " projets d’adultes " et d’injonctions parentales fortes, que les adolescents ne peuvent guère remettre en question, s’ils sont irrémédiablement engagés dans une voie sans recours. S’ajoutent parfois les affres de l’inaccessibilité de cet idéal, forgé par d’autres. " (C. Pociello, 1997, p. 202)

 

Pressions ressenties mais non encore exprimées par F. qui a longtemps été entraînée par un père qui a fait le choix du Haut Niveau pour elle :
 
 

Et qu’est ce que tu te dis quand tu arrives en compétition ?

" Ben, heu, ben déjà… c’est vrai que, déjà j’ai, heu, la mauvaise façon c’est que je me dis d’abord " faut que tu fasses un bon temps " avant de me dire " bon ben, il faut que tu te fasses plaisir quoi ". Et, heu, c’est cette façon là qui est peut être pas bonne encore à, au moment d’aborder la compétition. C’est peut être que je me mets moi même quoi, la pression. A moins que ce soit les autres qui me la mettent. "
 
 

Ainsi, dés leur entrée dans le haut niveau, ces jeunes se voient imposer des projets de carrière et des objectifs qu’ils vont malgré tout, faire leurs tant la norme et la pression institutionnelle sont fortes. Dés lors ils assimilent de véritables projets d’adultes dans lesquels ils prennent, à seulement 16 ou 17 la responsabilité de leur avenir. Le sport de compétition devient pour eux un véritable métier qui fait doublon avec l’école.

Désormais, un impératif apparaît : mener à bien un avenir professionnel au sein de la société et assurer, réussir une carrière sportive (au sens professionnel du terme) au sein d’une " micro-société " construite par l’institution sportive (et le jeune lui-même).

L’adolescent doit alors se construire en tant qu’homme mais aussi en tant que Champion. D’où la nécessité d’être fort pour se construire doublement.
 
 

Quand tu passes de l’entraînement au match, comment ça se passe ?

G. : " A l’entraînement, si tu fais une faute, c’est pas pénalisé, c’est rien, alors qu’au match, ça sanctionne le score… Ben heu, on peut pas trop comparer les deux parce que… L’entraînement c’est tranquille, c’est… Tandis qu’en match, il faut que tu sois fort du début jusqu’à la fin, même si à l’entraînement il faut que tu sois concentré et tout ça… C’est pas la même chose… "

Ca te gêne de devoir être fort ?

" Ben, non, parce que ça me fait plaisir… Quand quelqu’un dit que je joue bien, ça me fait plaisir… "
 
 

Nécessité pourtant non ressentie par G. comme une pression. La règle du " surhomme " aurait-elle été intériorisée à tel point que le fait qu’il faille être fort sois devenu naturel ?
 
 
  1. Etre champion par nature
table des matieres

Depuis tout jeune, l’adolescent se construit en fonction d’un objectif qu’il s’est donné et que le système a donné pour lui : devenir Champion. Dés lors, il a incorporé la norme sportive afin de correspondre au modèle. C’est pour cela que, peut être, le jeune sportif de haut niveau a le sentiment d’être quelqu’un de différent au vu d’aptitudes " extraordinaires " remarquées dés le plus jeune âge. Par des stages de détection précoce, le système produit le champion dans une croyance en l’inné. Pour se construire champion, il faut donc s’affirmer en tant qu’être exceptionnel possédant des qualités jugées innées par le système, mais aussi, par soi-même. Détectés très tôt et éduqués dans l’optique d’un destin hors du commun, il n’est pas étonnant que ces jeunes aient le sentiment d’être né pour se faire champion. Dés lors, être performant serait acquis d’avance par le champion véritable.
 
 

  • Les " prédispositions "
La logique de la performance à tout prix, voire même, de l’exploit obligatoire appartient  " à une société gouvernée par l’idéal d’une performance, d’une rentabilité qui impose que la personne disparaisse derrière le fonctionnement tout individuel de grandes " machines institutionnelles " pour lesquelles il est devenu normal de se " défoncer ". " ( P. Baudry, 1991, p. 109) Ainsi, on peut dire que l’individu disparaît au profit d’une logique sportive très fortement intériorisée.

Dés lors, la réussite entre dans une normalité, l’échec est inconcevable.
 
 

Explique moi le fait que tu t’en veuilles.

A. : "  Ben, c’est normal parce que j’ai… j’aime pas être heu, j’aime pas faire des fautes, j’aime pas… Bon j’aime pas être mauvais non plus. C’est, vraiment l’impression d’être impuissant quoi… […] Enfin quand on fait un sport, j’sais pas, c’est pour être bon et… ça fait plaisir de faire un sport, ça fait plaisir de réussir quoi. "

Quand on fait un sport, il faut être bon.

" Ben, il faut être bon, non, il faut être bon pour ce qu’on a quoi. Il faut être bon c’est… c’est… Ben c’est pas il faut hein, c’est… moi j’trouve que c’est naturel parce que c’est… c’est clair. Le sport ç marche… Moi, pour moi, c’est comme ça, quoi, c’est… c’est… "
 
 

L’impératif de réussite est donc entré dans la normalité pour Andy. Les objectifs du système des filières de haut niveau ont tellement bien été incorporés, assimilés que ces adolescents considèrent comme naturelle cette recherche de l’excellence. Ici, le système a bel et bien dépassé l’individu. Correspondre à l’idéal de la normalité sportive devient alors le propre de ces adolescents, leur nature même !
 
  G. :" T’as pas besoin de te forcer, ça se fait tout seul… Parce que t’as envie, t’as envie d’être le meilleur. "

Tu dirais que ça vient naturellement de devoir à tout prix être le meilleur ?

" Oui, moi, ouais, je sais pas chez les autres, si ils se forcent ou si ils se forcent pas… Moi y a pas besoin de me dire " ouais, il faut que tu joues bien, que tu essaies d’être le meilleur ", je pense que c’est dans ma nature de vouloir toujours, toujours bien jouer… Surtout… "
 
 

Ainsi, vouloir être le meilleur est parfaitement naturel pour G. et devient même quelque chose d’instinctif et d’inné pour N. !
 
  Comment tu peux l’expliquer, cette recherche d’être le meilleur ?

" Je crois que c’est instinctif… si tu l’as pas à la naissance quoi, tu l’auras jamais… c’est… un don… j’sais pas t’es né avec… "

C’est à dire ?

" C’est à dire que… ben c’est instinctif quoi… ou tu l’as ou tu l’as pas quoi… c’est comme si tu es beau ou si t’es pas beau… t’es né avec… "

Et ça se travaille pas ?

" Non, ça peut pas se travailler, oh si… si ça peut se travailler mais pas.. pas bien quoi.. tu travailles… tu peaufines on va dire… Mais tu travailles pas quoi, tu progresses pas… tu.. ouais tu peaufines juste… "

Et le progrès ?

" A ce niveau, ben, ben, il est minime… il est, oui… il est hyper minime. "
 
 

" Dans une société de performance extrême le sport n’est plus seulement une activité corporelle : il devient un état d’esprit marqué par le goût du dépassement des limites ". (Ibid., 1991, p. 85) Parce que ces adolescents "baignent " dans le système depuis leur tendre enfance, ils sont imprégnés d’un état d’esprit basé sur la recherche de la performance et de la compétition. Par leurs discours, ils valident le système de croyance selon lequel ils ont été recrutés dans le haut niveau parce qu’ils auraient possédé des qualités hors du commun, voire même, extraordinaires.
 
  F. : " Parce qu’après c’est vrai que, j’fais de la natation aussi parce que j’ai des facilités. Au niveau heu… j’ai énormément de jambes, ce qui est assez impressionnant. Heu… après… heu… en fait heu … […] C’est vrai que, avec de la vitesse. Bon ça c’est quelque chose qu’on a ou qu’on a pas. Bon, moi, je suis sprinteuse parce que j’ai de la vitesse. J’suis quelqu’un d’assez impulsif. "

 

Et en ce moment, comment tu te situes ?

N. : " Ben, je suis jeune.. Donc heu… je nage dans un pôle France. Si je nage dans un pôle France c’est que j’ai un potentiel. Sans me jeter des fleurs. Si on nage ici, c’est qu’on a un certain potentiel et on est ici pour l’exploit. "
 
 

Le haut niveau serait donc réservé à des personnes hors du commun, dotées, dés la naissance, de quelques dons " surnaturels ", " extraordinaires ".

Dés lors, si on arrive pas à exceller dans sa discipline, ce n’est pas faute d’entraînement ou d’organisation, ni même le rythme effréné d’un tel mode de vie qui est en cause, mais, tout simplement le fait qu’on n’ait pas les qualités naturelles nécessaires pour devenir champion !
 
 

Et si en souffrant tu n’es pas le meilleur ?

N. : " Ben c’est que t’as pas les qualités nécessaire pour être le meilleur, ou alors c’est qu’il y a un truc qui cloche, et ça, je sais pas ce que c’est. "
 
 

Sentiment donc que son sport demande des qualités énormes, du point de vu physique mais aussi mental. N. et J. revendiquent alors que la natation est un sport très difficile, plus difficile et donc, pas accessible à tous.
 
  N. : "  Mais heu… c’est un sport quand même qui … qui est complet et qui demande heu… des qualités énormes quoi. "

 

J. : "On parle à personne dans l’eau, et tout. Donc il faut, faut être assez fort pour, pour pouvoir supporter tout ça. "

Tu as le sentiment qu’il faut être fort ?

"Ah oui, pour la natation, heu… c’est… il faut être très très fort, mais… c’est vrai que celui là, heu… c’est vraiment… Déjà t’es individuel et… t’as aucun contact avec les autres durant l’entraînement. "
 
 

Parce qu’il faut se dépasser tous les jours, autant physiquement que moralement, ces jeunes champions de demain ont l’impression que leur réussite est due à des qualités innées. Mais, peut être ont ils oubliés que pour en arriver là, ils ont travaillé leur corps et leur mental, qu’ils se sont forgé un état d’esprit et une carapace (de muscles) à toute épreuve.

D’ailleurs, J. ne parle-t-elle pas de devoir être fort pour accepter les changements opérés sur son corps ?
 
 

" Parce que c’est vrai que c’est… heu… Il faut être très fort mentalement pour pouvoir accepter les… les changements de son corps, les brusques changements de son corps. "
 
Si il y a eu changements, c’est donc bien que le corps du champion s’est construit au fil du temps avec les entraînements et que ces qualités là, ne sont donc plus innées…
 
 
  • le sentiment d’être différent.
Et vis-à-vis de ton corps, de ce que tu fais, comment ça se passe avec les autres qui sont non sportifs ?

F. : " Heu… ben c’est… l’année dernière j’étais avec des non-sportifs parce que cette année j’suis dans une classe qui, avec des horaires aménagés, donc j’ai que des sportifs. Heu… ben, dans un certain sens c’est aussi, heu, un moyen d’être différent des autres. Ce qui, qui, moi je trouve qui est assez plaisant quoi, de pas, de pas ressembler aux autres. De se dire, ‘bon, ben moi je fais quelque chose à côté’. Heu… moi je le vivais vraiment assez bien. Ca me faisait plaisir de me dire non, j’suis pas comme les autres, je rentre à la maison, je regarde la ‘téloch’ et puis, bon, j’veux dire rester débile devant la télé, à faire que ça quoi. C’est vrai que, je l’ai toujours assez bien vécu, et puis, là, en ayant que des sportifs, c’est bien parce qu’on échange chacun sur le sport qu’on fait, puis on apprend d’autres choses, des choses nouvelles et, puis, c’est vraiment bien. Heu… c’est vrai que quand on est quelqu’un, un sportif et que bon après c’est des non sportifs, oui, on se sent différent, on se sent pas pareil parce que, c’est, c’est des sujets de conversations qui sont pas les mêmes, en plus bon, ben, heu, ça va être, heu, ils vont par exemple, eux ils vont, par exemple la télé, ils vont regarder la télé, c’est des émissions par exemple qu’on voit jamais nous parce que à ce moment là on est toujours dans l’eau. Heu… là dessus au, je me sens différente, je me sens pas pareille. "

C’est-à-dire, tu es mal à l’aise ?

" Ah non, moi je me sens bien. Moi j’estime, bon, ben, que aller regarder la télé et aller nager c’est vraiment pas le même, le même plaisir quoi ? J’veux dire, moi je ressens quelque chose, tandis que eux ils subissent quelque chose… Heu… non, franchement… ça, c’est quelque chose qui me, qui me plaît. J’aurai pas aimé ressembler à, tout le monde, là dessus quoi. "

Et à quoi t’aimerais donc ressembler ?

" Ben, heu… Pour l’instant, à ce que je suis. A une nageuse, à… qui arrive à gérer les deux, l’école et la piscine, et puis qui aime ça. "
 
 

Sentiment d’être différent donc, de vivre quelque chose d’unique que l’on ne changerait pour rien au monde.

F., jeune sprinteuse performante se sent bien dans sa peau, bien dans son corps. Elle correspond au modèle idéal de performance que l’institution propose. Dés lors, elle a atteint le modèle du champion et se satisfait dans ce modèle.

En incarnant enfin le modèle, elle incorpore le système, l’accepte et donc produit le champion en même temps que celui-ci est produit du système.

 

Ce sentiment de différence, d’appartenance à un autre monde se ressent au travers des discours adolescents sous la forme de la " normalité ". En effet, lorsque on demande à ces jeunes comment ils se perçoivent dans le groupe, un mot leur vient immédiatement à la bouche : je suis normal. Par conséquent, la référence à la normalité serait référence au système des filières, seul mode de vie qui pourrait leur paraître normal au regard de l’institution sportive. Ou bien, serait ce que, se sentant tellement à part de la population adolescente, ils veulent se convaincre eux-même qu’ils appartiennent quand même à cette autre " micro société ", construite par les jeunes d’aujourd’hui.
 
 

Tu me parles souvent des cours, comment ça se passe ?

G. : " Heu, au point du vu relation, ben ça va quoi, c’est comme si… Ben je pense que pour eux j’suis un élève normal, sauf que je fais du sport tout les jours et que… Voilà quoi, c’est… Y a pas mal de sportifs dans la classe qui viennent pas du CREPS, mais, mais, je pense… "

 

Et toi, comment tu te ressens par rapport à eux ?

A. : " Ben, heu, j’sais que… enfin… normal quoi, j’pense pas trop aux heures de volley que je fais en plus et tout parce que je sais que, heu, des fois, moi ça m’amuse, des fois dans les sales périodes ça m’embête. "
 
 

Pour J., la différence ne se situe pas seulement au niveau du mode de vie mais aussi au niveau de l’image corporelle qu’elle transporte. Un corps différent des autres jeunes de son âge parce que musclé (et donc parfait véhicule de la norme sportive) :
 
  Et toi, tu te ressens comment alors ?

" Ben… moi je me sens une jeune fille normale, heu… Bon très musclée, mais heu, ça me dérange plus parce que heu… j’me dis que c’est un choix et que j’arrive à m’amuser comme je suis. J’suis pas heu… j’suis pas hyper musclée heu… pour heu… pour la taille et le corps, enfin, pour la personne que je suis et j’suis par hyper… Enfin, j’suis normale, je suis normale, je suis normale point. Voilà… "
 
 

Au travers de son discours, on a l’impression que J. a du mal à admettre sa différence, d’où, peut être, le besoin de se convaincre qu’elle est une adolescente comme les autres lorsqu’elle répète qu’elle est une jeune fille " normale ".

 

Mais, généralement, la différence n’est pas vécue par ces jeunes comme un problème, bien au contraire. En effet, ces adolescents sont fiers de ce qu’ils font, de ce qu’ils sont devenus.
 
 

  • fierté.
Par les stages de détection précoces et une idéologie basée sur une croyance en l’inné, le système magnifie la différence. L’adolescent, en acceptant ce système (et donc, de se construire champion) accepte l’idée d’être au dessus des autres de par sa nature même ! Dés lors, être champion par nature, c’est s’élever au rang du " sur-homme ", d’où le sentiment de fierté qui émergent des discours.

Ce sentiment apparaît d’ailleurs chez les adolescents que j’ai rencontré sous des formes très diverses. Mais, malgré tout, tous sont fiers de ce qu’ils sont devenus.

 

La fierté c’est, pour M., la fierté d’appartenir à un centre de Haut Niveau comme il y en a peu en France. Fierté donc, d’appartenir en quelque sorte à " l’élite " du sport de haut niveau, à l’institution sportive.
 
 

Pourquoi, ça représente quelque chose de particulier, pour toi d’être au CREPS ?

M. : " Ben c’est quand même un centre de haut niveau quoi. Y en a, pour le tennis de table, y en a que 6, 6 j’crois en France. Y en a qui, j’pense y en a beaucoup qui aimerait être ici… Faut en profiter quoi. […] On a quand même des structures particulières quoi… au niveau de l’entraînement, on fait beaucoup de physique par rapport à d’autres… on a des horaires aménagés et tout… Ces autres, quand ils sont dans leur club ils font pas ça parce qu’ils ont pas le temps… et bon il faut que quelqu’un y soient derrière quoi, ils sont tout seul, pour l’entraînement. "
 
 

Fierté aussi d’avoir réussi, d’être arrivé à ce niveau, malgré de nombreux obstacles à surmonter (obstacles institutionnels mais aussi affectifs) :
 
  J. : " C’est beaucoup de petits trucs comme ça, qu’on se dit, oui, heu, qui nous, qui nous rendent plus fier encore. Parce que justement, si on réussi, si on arrive à concilier l’étude et la natation, enfin le sport du moins. Ca nous rend beaucoup plus fier de dire qu’on a réussi à faire ça heu… Alors qu’on avait pas du tout les, comment dire, les mêmes chances on va dire que ceux qui, qui n’avaient que l’école à penser. "
 
Fierté encore, d’être méritant, au regard de la difficulté de la tâche. Mais aussi, pour G., la fierté c’est, avant tout, d’avoir réussi et de représenter son propre pays dans les événements sportifs importants. Fierté donc, de porter le maillot de l’équipe de France…
 
  C’est plus important quand tu portes le maillot de l’équipe de France ?

" Heu, ouais, parce que là on joue en Nationale 2, et en Nationale 2 c’est qu’on joue en championnat. Alors que quand on joue avec le maille de l’équipe de France, c’est un niveau international et… Ben c’est autre chose, c’est le niveau au dessus. "

Tu ressens quoi quand tu te dis que tu joues pour la France ?

" Ben, ça fait plaisir… J’me dis qu’il y en a beaucoup d’autres qui aimerait être à ma place et que… C’est pour ça que, faut que je fasse tout pour le mériter et… Ben, j’pense que tous ceux qui sont dans l’équipe de France ils vont dire la même chose… Ca fait plaisir que j’mérite de porter ce maillot, c’est normal… "[…]

Et le fait de jouer en équipe de France ?

" Ben, t’es fier, t’es… C’est clair tu représentes ton pays, t’es… Y a deux ans et demi, j’imaginais même pas porter le maillot de l’équipe de France un jour. Et… ça fait plaisir, chaque fois que tu le mets… C’est pour ça que faut que tu fasses tout pour continuer à jouer, encore plus avec ce maillot. "
 
 

La fierté d’être méritant (donc performant) apporte alors une certaine satisfaction d’être soi, et donc, donne de l’assurance.
 
 
 
  A. : " J’me dis, ben, c’est bien, j’suis bon et j’aime ça quoi… ça me fait plaisir. […] Ouais, c’est sûr, ça me donne de l’assurance… "
 
Mais la fierté, c’est aussi et tout simplement parfois, être fier de son sport comme N. :
 
  Et ce plaisir c’est quoi ?

" Ben… c’est les sensations… C’est les sensations de quoi, d’être bien… Et heu… c’est un sport heu… c’est un sport quoi magnifique quoi… "

C’est à dire ?

" Moi je trouve que c’est… ben… c’est … j’sais pas… Chacun va dire que son sport est le plus beau du monde. Et puis moi aussi quoi je vais dire que la natation, elle est le sport le plus beau du monde… il n’est pas assez reconnu hélas. " […]

Tu m’as dit " magnifique " c’est-à-dire, c’est la beauté du geste…

" Ouais, la beauté du geste ouais… parce que… tout le monde, encore une fois, tout le monde, … sans me, sans me vanter, mais j’sais pas, tout le monde n’est pas capable de faire ce qu’on fait…, c’est comme : tout le monde n’est pas capable de tirer comme un basketteur ou de faire des trucs comme un footballeur quoi… c’est chacun son truc. "

Pour toi , tu es fier de faire ce que tu fais ?

" Absolument, ouais… […] Ah c’est sûr, on est fier, on dit heu " ouais, mois j’suis nageur, j’suis nageur " Oh, y en a qui dise " ouais c’est dur comme sport… c’est pas assez payé ". Ben ouais, c’est pas assez payé mais j’aime ce sport quoi. Et puis j’suis fier de le montrer quoi… "
 
 

Fier d’être performant, bien sûr, mais aussi de la différence et de pouvoir le montrer.

Montrer sa performance aux autres et en être fier apparaît dans le discours de S., qui, avec ses mots d’adolescente admet être fière d’être ce qu’elle est ainsi que de le montrer aux autres, non sportifs, afin de se valoriser auprès d’eux :
 
 

Et vis-à-vis des autres de ta classe ?

" Ben, j’suis avec des sportifs et des autres de la classe normale quoi… mais ça va… "[…]

Vis-à-vis de ton corps ?

" Ben, au niveau du corps, je m’y crois un peu. J’sais pas, on est plus habitué à, à faire des choses physiques, heu, comme le sport en cours, y en a qui, qui sont, qui sont pas super bon quoi et puis nous, nous ça va puisqu’on est, on est habitué à, à faire des choses physiquement. "[…]

T’es fière des fois ?

" Ouais, j’suis fière de moi, j’suis contente… c’est… j’essaie quand même de reste modeste… pas… pas avoir la grosse tête. "
 
 

Parce qu’être champion c’est être au dessus des autres, la fierté d’être soi entre dans une normalité quand on appartient à une " élite ", que l’on incarne l’être exceptionnel.

Mais cette fierté peut se traduire au travers du corps musclé, qui, par un phénomène de mode est jugé beau car " ferme et en bonne santé " . Pour le sportif de haut niveau, être fier d’avoir un corps performant paraît fortement lié à la fierté d’avoir un corps musclé, " bien foutu " pour reprendre le terme de N.
 
 

Les sensations que tu as… qu’est ce que tu perçois au niveau de ton corps… ce que tu ressens quand tu pratiques ton sport…

N. : " Ce que je ressens, ben, je ressens quoi d’abord c’est heu… une notion, quoi, de puissance parce que… bon et puis je dois dire que, puis nous les nageurs on est… on est assez bien foutu entre guillemet… Enfin on est assez bien foutu. "
 
 

" Le corps sportif est la dernière forme des mythologies corporelles, celle du " corps sain, beau et fort ", produit par la civilisation des loisirs (avec son cortège d’images publicitaires) qui prétend ainsi réaliser à sa façon les rêves des anciens d’harmonie totale de l’homme, du " mens sano in corpore sano… " (M. Bernard , 1976, p. 137).

Comme, aujourd’hui, les top models, ont pris le statut de star, sont symboles de rêves, d’idéal… Sous cette " propagande " de corps minces, jeunes, musclés qui inondent les écrans de télévision et même de cinéma, comment résister et ne pas envier ces corps ?

Dès lors, parce que " avoir un bon corps ", un corps qui " tient la route " est un idéal de normalité désormais, le corps du jeune sportif de haut niveau apparaît comme le modèle à atteindre ou du moins, à envier, pour les adolescents non-sportifs.
 
 

J. : " Oui je suis fière. Parce que justement… de la part des filles des fois c’est " putain, t’as de la chance, t’as vu comment t’es faite !  T’as, t’as… j’sais pas, t’as pas de graisse au niveau des cuisses, t’as du muscle. " Ca pour eux, pour eux c’est vachement, et puis nous c’est un peu valorisant aussi de se dire bon, ben, malgré qu’on soit musclé, on arrive quand même à plaire donc heu… moi ça me dérange pas du tout. Ca me dérange pas. Et au niveau de la classe, y’a pour l’instant, jusqu’à présent, j’ai jamais eu de problème. Bon certes, heu, quand arrive l’été, qu’on se met en débardeur, c’est heu " ouah, t’as vu les épaules que t’as ! T’es vachement carrée ! Bon, ça… toute façon, on s’y fait, on se voit très bien dans la glace le matin. Donc heu… ça me dérange pas. Ca me dérange plus du moins. "
 
 
 
 
2) Un corps donné au système :

  table des matieres

Au terme des entretiens, il est apparu qu’il n’existe plus d’individualité au sein du groupe des Sportifs de Haut Niveau ou plus concrètement au sein de l’équipe.

En effet, le sportif qui pratique un sport collectif se fond dans son équipe et endosse des responsabilités vis-à-vis d’elle. Dés lors, chaque action est menée en fonction de l’équipe. On tombe alors dans une véritable relation d’interdépendance de l’athlète et de son équipe. S’installe ainsi une relation du " tout donner " à l’équipe, " tout faire " pour l’équipe.
 
 

Sinon, quand tu fais un match de cette importance tu penses à quoi ?

A. : " Ben pendant les matches… forcément à l’équipe, un peu l’entraîneur, les remplaçants, les arbitres, mais, heu… pas… je m’intéresse pas au public… heu… "
 
 

  1. Abnégation

  2. table des matieres
     

    Quand tu es en compétition par exemple… tout à l’heure tu me disais que ton apparence te plaisais en fait… Donc est ce que tu penses à ton propre corps, au regard des autres sur lui quand tu es par exemple en compétition ?

    N. : " Dans mon sport, c’est… c’est assez compliqué parce que… j’suis pas le seul à être musclé entre guillemet quoi…donc au regard des autres personnes heu… j’suis un illustre inconnu quoi donc heu… j’porte heu… par particulièrement d’attention à ça quoi. J’essaie de pas faire trop y faire attention. "

    Un illustre inconnu, c’est-à-dire vis-à-vis du public ?

    " Oui vis à vis du public, et puis des nageurs… J’sais pas, toute personne en général. "

     

    Ici, le système a dépassé l’individu qui n’existe plus qu’en tant que nageur. Dans le cadre d’une compétition, N. n’existe plus en tant qu’individu, en tant que corps. Il se fond dans le groupe des nageurs et s’efface devant la performance. Il n’y a plus d’individualité, seulement un groupe de sportifs de haut niveau qui vont s’affronter pour un titre.

    Mais, cette négation de soi apparaît beaucoup plus souvent dans les discours de sportifs qui jouent en collectif. Dés lors on remarque que l’individu s’efface, se donne à l’équipe, car il ressent des responsabilités vis-à-vis du groupe.

     

    Qu’est que tu ressens dans ces moments, quand tu es sur le terrain, en entraînement ?

    G. : "  A l’entraînement t’es obligé de parler avec les autres, de participer, alors que en dehors des entraînements, si tu veux être tout seul, tu y arrives "

    Et tu te sens obligé de participer…

    " Ben ouais, parce qu’on est un groupe, et… On est un groupe, et puis… Si toi ça va pas, les autres ça va plus aller. Donc t’es obligé de faire un effort pour les autres, puis si toi ça va pas, tant pis… Mais les autres, faut pas les entraîner avec toi… Donc, heu… Je me sens obligé, ouais, c’est normal, c’est pas une obligation, c’est… c’est normal. "

     

    Ainsi, quand G. entre sur le terrain, il se sent obligé de " faire " pour les autres. Il met ses " états d’âme " au placard et se consacre au match. Il enlève son individualité pour mettre sa tenue d’équipier.

    Dés lors, quand on appartient à une équipe, on ne peut pas se permettre de penser en tant qu’individu. Lorsqu’on joue, il faut se " donner ", se donner à l’autre, pour l’autre. " Le génie de l’instant performant se vit dans l’harmonie d’un groupe : l’athlète n’est plus seul " face à tous " et doit faire passer la cohésion de l’équipe avant son ambition personnelle voire accepter d’être celui, dans l’ombre, grâce à qui un autre va être remarqué. " (C. Carrier, 1992, p. 73).

     

    Le don de soi c’est donc aussi s’effacer au profit de l’autre.

     

    Et qu’est-ce que tu ressens, toi, personnellement quand en fait tu te rends compte que tu risques de faire perdre ?

    A. : " Ben, je, ben, toute façon j’suis tout le temps… Enfin je pense que… non, je mets jamais de mauvaise volonté… donc heu… ou j’suis mauvais, j’y arrive pas et l’entraîneur me sort ou bien, j’arrive à me rétablir quoi… ou bien je reste heu, j’suis mauvais dans, dans, un compartiment, un compartiment de jeu, mais j’y arrive bien dans l’autre et… Peut être que j’suis pas, j’suis pas bon en attaque par exemple, mais bon en défense ou au contre. "

    Et à quoi tu penses quand on te sort ?

    " Ben, heu, moi ça va, y a pas de problème… j’encourage celui qui vient de rentrer à ma place. Parce que… d’ailleurs je m’en veux d’être mauvais donc heu, quand je sors j’me dis " t’as été nul " et je dis " aller " à l’autre. "

     

    Parce que ce qui est important, c’est avant tout la victoire de l’équipe, l’athlète se doit de s’effacer au profit d’un autre plus performant. Dés lors, le don de soi se traduit en " suppression " de soi, de l’individu Sportif de Haut Niveau, de l’espace concret construit par l’équipe.

    Devant la contre performance l’athlète disparaît radicalement et assume sa disparition. Son corps sportif se tait, s’annule. L’individu est réduit à une voix qui se doit d’encourager l’autre car fait partie du groupe. Ici, on pourrait presque dire : le tout est dans la partie et la partie est dans le tout !

     

    Parce que le système est fragile et qu’il suffit d’un seul élément pour l’enrayer, G. se force, pour l’équipe, pour ne pas faire fléchir le système. Le corps s’abandonne alors à l’équipe.

    " Et… heu… au début du match, ça c’est pas bien passé avec le passeur, enfin, j’ai trouvé ça quoi, et je me suis recroquevillé sur moi même et, heu… Sans vouloir faire tomber le groupe… Mais… Mais je me suis recroquevillé sur moi même, j’étais, j’étais plus heureux de jouer… J’avais plus trop la volonté de jouer mais je le faisais pour les autres… Parce que ça se fait pas de mal jouer et tout ça parce que toi t’as pas envie, alors que tu joues à six… Enfin, c’est surtout, heu… Enfin, moi, quand ça va pas dans un match, heu, ben je pense que, je pense qu’on le voit, parce que je tire un peu la gueule, heu… Je parle plus beaucoup, mais, heu, je me force à jouer pour les autres.[…] Je me suis un peu, un peu forcé, un peu forcé à… Bon, pas à bien jouer mais à pas trop faire tomber l’équipe quoi…[…] Je me forcerais toujours à jouer, même si ça va pas, pour heu, pour les autres. […] Déjà pour… Même si l’équipe elle joue bien et que, que moi ça vas pas du tout, heu… J’suis content pour l’équipe qu’on ait gagné, mais heu… Dans un autre sens, j’me dis, heu… Non… Ca m’embête quoi, ça m’embête que je joue mal et que… Et que je pénalise les autres…Et… "
     
     

  3. Etre bon pour l’équipe
table des matieres

Les entretiens ont donc fait émerger une logique sportive (propre aux sports d’équipe) basée sur le don de soi pour l’autre, et même sur la suppression de l’individu au profit du collectif.

Dés lors, au travers du discours de G. apparaît la notion du " donner à l’autre et l’autre te donnera ". C’est le " jouer pour soi mais aussi, et surtout, pour l’équipe ".

D’autre part, parce que l’état d’esprit de ces sportifs est basé sur le don de soi pour l’autre et le don de l’autre pour soi, l’équipe est là pour soutenir…
 
 
 
 

Et quand vous gagnez, que tu as participé, qu’est ce que tu ressens ?

G. : " Ben t’es heureux, t’es content, c’est la joie quoi… "

T’es content de toi, de l’équipe …

" Ben, ouais, de moi, de l’équipe, et heu… De tout quoi, du match… T’es… Tu dis, " ouais, c’est bien et tout, on a bien joué, t’as bien joué… "

T’as pas de fierté ?

" Non, parce que comme c’est un sport collectif, il y en a un qui peut passer à travers et que l’équipe gagne quand même. Donc t’as pas à avoir une fierté toi, parce que, parce qu’on est six à jouer, et que c’est pas un joueur qui fait gagner l’équipe, même si y a des joueurs qui méritent plus que d’autres et que… C’est un sport collectif et… C’est pour ça qu’y a souvent la notion de faire pour l’autre, pour les autres… "

C’est important de sentir l’équipe derrière soi … ?

" Ouais… Ouais parce que dés qu’il y a un petit mouvement de flottement qui va pas et que les autres ils t’aident à te remettre dans le bain, ça te fais plaisir, c’est, c’est ce qui se passe le plus souvent en compétition, en match… Donc heu, c’est pour ça que, il faut que tu le fasses pour les autres et que les autres le feront pour toi. "

Quand tu joues c’est pour les autres ?

"  Ben, c’est pour moi et pour les autres… Parce que jouer, faire un match pour les autres en se disant " ouais, je fais ça pour les autres "… Ca sert à rien, je fais ça pour moi et pour les autres aussi… "
 
 

Mais cette logique du " faire pour l’autre " implique alors la notion de responsabilité, de culpabilité même, lorsque on est pas performant. En effet, le jeune sportif s’impose de devoir être performant pour son équipe, pour ne pas la pénaliser. L’esprit de camaraderie, de fraternité, cache en fait un impératif de réussite.
 
  T’as l’impression de devoir toujours être le meilleur ?

A. : "  Obligation, heu, j’sais pas, parce que…. Vis à vis des autres en fait… […] Bon c’est vrai que c’est pas obligé d’être au meilleur de moi même, c’est, c’est d’être bon. Si j’arrive à être bon et à, même pas être au mieux de moi même, mais être bon et à donner un plus à l’équipe alors j’suis content. "
 
 

Responsabilité vis-à-vis des autres qui constitue parfois une véritable pression. Ainsi, A., devant sa contre performance lors d’un match exprime son malaise vis-à-vis de ses équipiers. Apparaît alors le sentiment de culpabilité devant un système qui impose de " se donner " à l’équipe, au profit de la performance.
 
  A. : " Simplement, ben simplement j’me dis heu, j’suis con quoi, j’suis vraiment con… Mais pas plus que ça… Mais c’est pas pour ça que… c’est pas pour ça que je paraît abattu ou heu… j’pense c’est simplement intérieurement que je me le dis. "

Et par rapport aux autres ?

" Ben j’sais pas… disons que… ils sont… Enfin moi, moi je sais que… Non ça me… ça m’embête d’avoir été mauvais pour les autres quoi, parce que les autres, ça les, ça les handicape forcément parce que l’équipe ça l’handicape forcément et… et … pas plus que ça… je me dis pas après " putain ils vont m’en vouloir et tout " parce que … "
 
 

Il vaut mieux être performant, donc, pour ne pas culpabiliser. Mais il vaut mieux être bon, aussi, pour conserver son image auprès des autres, pour que ces autres ensuite ne posent pas de jugements sur soi.
 
 
    1. : " Des fois aussi, pendant les matches, si t’es vraiment nul y a les autres qui peuvent t’en vouloir aussi, heu… des trucs comme ça, quoi… et heu… "
On a l’impression, au travers du discours d’A. que le système " bloque " l’individu dans une logique de l’exploit pour l’autre, dans une totale négation de soi. La seule loi possible paraît être la loi du plus fort. Comme pourrait le penser A. Ehrenberg, la performance semble dominer, désormais, les rapports sociaux.
 
  Tu parlais des autres ?

A. : " Ben, heu… ben, vis à vis du groupe quoi, il vaut mieux être fort quoi… ça c’est… ça a un côté magique… " […]

Et comment tu peux expliquer qu’il vaut mieux être bon ?

" Ben, j’sais pas, si c’est… en fait ouais… peut être parce que tu te sens mieux quand t’es bon t’as plus de … donc t’as plus de facilité à … "[…]

Pendant un match…

" Ben si, quoi, pendant un match, quand j’suis mauvais ben ça m’embête de faire perdre mon équipe quoi, ça c’est… j’sais que ça m’arrive… De rater un acte important, ça, me fait chier pour l’équipe… vis à vis du groupe et tout.. Heu…"[…]

Et toi, donc tu réussis et tu as l’impression que ça facilite ton intégration dans le groupe ?

" Ouais, si c’est vrai en fait. […] en fait, en fait c’est parce que ça te donne de l’assurance. Tu sais que t’es mieux vu, mieux vu par les autres obligatoirement donc heu… "

Les autres, c’est qui ?

"  Les autres c’est le groupe, c’est… "

Les sportifs ?

" oui "
 
 

L’équipe apparaît donc comme un système fragile qui dépend du don de soi et d’une forte solidarité.
 
 
  1. Un équilibre fragile

  2. table des matieres
     

    Parce que la logique du système mise sur la performance à tout prix, l’échec d’un équipier, peut suffire à briser l’harmonie de toute une équipe. La contre performance n’étant pas pensable, on en veut à celui qui en est la cause. Dés lors, le conflit apparaît, l’équipe se transforme en véritable instance d’accusation.

    Comme la performance est entrée dans la normalité sportive, la rancune et la culpabilité aussi… L’équilibre du système est rompue à cause d’un élément défaillant.

     

    Est ce que t’as l’impression que si tu y arrivais pas ça serait un problème vis à vis des autres ?

    A. : " Ouais, ça pas.. y peut y avoir une petite rancune si c’est un match important, j’pense… Si tu fais un mauvais match, en général, l’équipe, l’équipe, elle t’en veut un peu mais c’est normal… parce que … "[…]

    Et en dehors des matches ?

    " En dehors des matches … j’sais pas… c’est pas… c’est pas… y a pas… j’sais pas quoi parce que, y a personne qui est rejeté parce qu’il a fait un mauvais match. Bon, on en parle, c’est vrai qu’on en parle quoi, mais y a personne qui est rejeté… heu… Ca dépend aussi de la mentalité de tout le monde quoi… mais heu… Non j’pense, y en a qui disent heu, "  il fait chier, heu, il nous a fait perdre le match " y en a d’autres qui font " ben il a essayé, il a pas réussi, heu tant pis quoi, c’était pas son jour ". Y en a d’autres qui, j’sais pas, qui, " ouais de toute façon il est nul ". Ca dépend, ça dépend un peu de tout le monde. Et, toute façon, c’est pas pour ça que, que, qu’on est, que plus personne veut lui parler ou… "

     

    " Tout jeu sportif est un système. Y sont en interaction les joueurs entre eux, les joueurs avec l’environnement physique " (P. Parlebas, 1986, p. 72) Donc, parce que tous sont en relation immédiate, la bonne entente, la motivation de chacun, sont des éléments nécessaires à l’équilibre du système.

     

    C’est important que tous soit en accord, que toute l’équipe soit en accord ?

    A. : " Ouais, ça c’est, c’est super important, c’est… c’est vrai qu’on joue, que l’équipe joue mieux quoi, y a tout le monde qui est, qui est présent sur le terrain, qui fait du bruit, qui, qui, encourage les autres et heu…. D’ailleurs, c’est ça, c’est dur parce que ça, de suite le rythme de l’équipe est un peu ralenti et faut réussir à repartir, quoi…[…] Quand j’me sens pas… à mon niveau habituel, j’essaie de, de, de, de plus heu, de faire plus d’effort pour le groupe, pour l’équipe, de mettre l’ambiance et tout quoi. J’essaie de me rattraper à ce niveau là. "

     

    " Le joueur doit continuellement détecter l’information portée par les comportements des co-participants, l’interpréter, la comprendre ; il doit saisir des relation et en faire émerger des nouvelles […] L’action du joueur est profondément influencée par la façon dont il perçoit adversaires et partenaires ". (Ibid. , p. 78-79)

    Dés lors, l’harmonie de l’équipe dépend des interrelations créées entre équipiers. Quand tout le monde s’entend et que la performance suit, apparaît alors la jouissance :

     

    Quand tu gagnes, comment ça se passe ?

    A. : " Ben, c’est bien parce que, ça va tout seul quoi… En général, si tout le monde est assez bon quoi, y a, y a… c’est plus facile quoi parce qu’y a beaucoup plus d’ambiance si tout le monde est bon, tout le mode est content, a fait son point heu… tout le monde est content quand il y a un contre et heu… y a beaucoup plus d’entrain en fait. Il y a plus d’entrain et c’est plus facile après de bien jouer… "

    Qu’est ce que tu ressens ?

    " Ben j’suis content… Si vraiment le… si c’est vrai que dés fois quand le match est vraiment important et qu’on arrive justement à bien, à bien s’installer dans le match et à bien faire un bon match, j’sais que je suis super content, quoi c’est vraiment une grosse joie pour toute l’équipe. "

     

    " L’individu jouant n’est ni une machine biomécanique à la Descartes, ni une machine cybernétique à la Wiener : il est une personne qui adopte des attitudes, choisit des stratégies, éprouve peine et plaisir, invente de nouvelles conduites motrices, crée des méta-règles insolites de communication, se meut dans l’illusion et les symboles " (Ibid., p. 72)

     

    Et tu ressens le besoin d’avoir l’équipe derrière toi ?

    A. : " Ouais, si elle est pas derrière moi, ça veut dire qu’elle est pas, qu’il y a pas trop d’ambiance et heu… moi j’essaye de la mettre et heu, je sais que en essayant de la mettre heu, si ça prend pas au bout d’un moment heu… Moi, même je vais lâcher quoi, je vais être, je vais 2, 3 fois, je vais crier : " Allez ! Allez ! on y va !", et si ça prend pas ben, c’est… ou persévère pas, on arrête. En fait, je lâche aussi. "

    Tu lâches, c’est à dire ?

    " Ben c’est " ah, ouais, heu, tout le monde est nul, heu… Ouais, j’suis nul ".

    Vous perdez confiance.

    " Ouais… je me dis que toute façon heu… Etant donné ce qu’on fait aujourd’hui, on pourra pas gagner… "

    Ca arrive souvent ?

    " Heu… c’est arrivé mais, non, ça arrive pas souvent… Ben justement, heu, maintenant j’essaie de, de jamais perdre confiance quoi. Et heu… j’ai… Et ben, quand c’est moi qui joue mal, j’essaye de pas perdre confiance et de continuer à encourager le groupe… ce que je disais tout à l’heure. Et quand c’est toute l’équipe qui joue mal, c’est là que c’est dur, c’est là que, c’est là que j’essaye de, pareil, de remotiver tout le monde. Mais, là, si ça marche pas, là c’est dur. Là c’est dur de garder le, le moral… "

     

    "  Au cours d’un jeu sociomoteur, le sujet est dans une structure d’échanges qui donne une portée et un sens à ses réalisations. L’action, d’un joueur est absurde essentiellement si elle n’est pas liée à celle des autres participants. " (Ibid., p. 8) Chaque action n’est valable, au yeux de la production du modèle, que si elle est faite en équipe. Ici, le champion se construit en relation avec d’autres apprentis-champions. La construction du modèle se réalise dans le collectif.
     
     

  3. Les parents…et les autres..
table des matieres

Le système, c’est aussi l’encadrement du jeune Sportif de Haut Niveau : les psychologues, les endocrinologues, les entraîneurs… et les parents.

Les discours d’adolescents traduisent les relations qu’ils entretiennent avec ce système d’encadrement (suivi psychologique ou autre…).
 
 

Tout à l’heure tu me disais que tu ne savais pas encore bien te gérer, c’est à dire ?

F. : "  Heu, ben, heu, on va dire que… quand… Julie, celle que vous avez vu avant, elle voit un psychologue, donc ils abordent déjà la course… Ce que, ce que… J’veux dire, bon ben, ils parlent… heu… elle dit bon ben, si elle va avoir des angoisses, comment… et il va lui dire bon, ben il va lui répondre que, avant tout quoi, il faut qu’elle pense à se faire plaisir ou des choses comme ça… heu… Moi, en arrivant d’un petit club, où bon, c’était, heu… j’veux dire, bon on faisait des performances. Mais pas trop, comment dire… c’était plus du folklorique quoi… On allait à une compétition, on montait… ce que vraiment la compétition en elle même. Là, bon, j’suis arrivée au MUC… là c’est… je suis rentrée au MUC parce que, bon, je voulais vraiment continuer, pousser mon niveau de, en natation. Et heu… c’est vrai que j’aborde les compétitions un peu, avec peut être trop d’angoisse. ce qui me coupe un peu heu… Et ben, que j’ai plus de mal quoi, à, aborder la nage elle même, en natation. "
 
 

Donc, le système ici, c’est ce qui aide à se préparer, à être au maximum de sa forme physique et psychologique. Mais, il apparaît surtout sous la forme de l’entraîneur. La relation entraîneur-entraîné semble nécessaire au bon déroulement de la formation, de la construction, devrais-je dire, du futur Champion.

D’ailleurs, l’entraîneur, pour F., est un soutien important dans les moments de doute :
 
 

Et, qu’est ce qui se passe dans ces moments là donc ?

" Et ben, heu, on va rechercher l’entraîneur pour lui demander heu, de quoi on est capable, ou chercher un appui, ou bon ben, se, se réconforter soi même en se disant " C’est pas vrai, à l’entraînement t’arrives à le faire, pourquoi t’y arriverai pas en compétition ".
 
 

L’entraîneur, c’est celui qui a la connaissance semble-t-il, celui qui met en confiance parce que les sportifs ont le sentiment qu’il sait ce qu’il fait, qu’il est sûr de lui dans les stratégies qu’il adopte.

Dans le discours de J., l’entraîneur peut d’ailleurs être assimilé à un véritable " gourou protecteur " du modèle du champion et de sa production.
 
 

Et à ce moment là, qu’est ce que… ?

J. : " Ben, heu… on essaie de comprendre où ça a cloché, qu’est ce qu’il fallait faire et tout ça. Donc après c’est une relation entraîneur-entraîné, on en parle avec l’entraîneur, on en discute pour voir heu… Si on aurait pas… par exemple si il aurait fallu travailler 2 semaines ou qu’une semaine. Après ça dépend de la morphologie de la personne. Et heu… Y a des personnes qui sont obligées de travailler 2 semaines et heu…pour faire un bon résultat. Et une autre qui sera obligée de travailler une semaine, qui peuvent travailler qu’une semaine. Après c’est une question de parler avec l’entraîneur, voir selon tes capacités et tout. Mais généralement c’est… Les entraîneurs sont fait pour ça, ils ont étudiés ça, donc c’est rare, que, que ça rate vraiment. "
 
 

Parfois, l’entraîneur se substitue à l’autorité paternelle, fort, sévère, mais juste. On pourrait même dire qu’il apparaît comme véritable  " sur-moi ", gardien de la logique compétitive de l’institution.
 
  A. : " Mais, heu… c’est tout… c’est ça quoi, des fois j’me dis que j’suis pas très bon parce que je suis fatigué… Parce que… "

Des fois tu te dis que t’es pas bon ?

" Ouais, par moment. Ouais des fois je ben ça se voit, y a l’entraîneur qui te dit " tu fais trop de fautes, t’es pas bon ". Bon il te dit pas que t’es pas bon mais il te le fait comprendre quoi, et… voilà quoi… "
 
 

" L’entraîneur est un personnage qui caractérise le sport de haut niveau. Sans sa présence, il est actuellement impossible de prétendre monter sur un podium international. Sa responsabilité vis à vis de l’athlète comme de la performance s’impose telle une évidence. L’entraîneur occupe une position clef. C’est lui qui dynamise la vitalité de l’objectif performant et développe la capacité de chaque individu à se plier aux diverses contraintes inhérente à ce but. Il est dans une position très complexe, à l’interface des exigences nationales, fédérales, comme personnelles de résultats… " (C. Carrier, 1992, p. 29-30)

Cette position difficile de l’entraîneur, F. la ressent énormément. Pour elle la relation entraîneur-entraîné s’inscrit fortement dans une relation de don. L’entraîneur occupe dans son discours, une position centrale du point de vu du rendement mais aussi et surtout, il constitue un soutien.
 
 

" Parce que bon c’est vrai qu’après l’entraîneur quand même il attend quelque chose derrière et puis heu… ce qui est normal parce que bon, il nous entraîne sur un laps de temps, et, heu, nous on est même pas… on, il faut quand même qu’on rende quelque chose quoi. Même si c’est à soi même, même si le temps fait plus plaisir peut être à soi même qu’à l’entraîneur. "

Tu me dis, " il faut qu’on rende quelque chose ", c’est-à-dire ?

" Heu… parce que… j’estime, heu, qu’au moment où, heu, il nous entraîne, il donne une part de lui même, enfin, c’est quand même, heu, c’est une passion pour lui aussi parce que avant nous, ils ont été nageur, comme nous, donc heu, ça a été pareil. Leur entraîneur qui leur a donné et puis ils refont pareil. C’est vrai que ils nous donnent, ben, heu, leur façon dans un certain sens, ils nous entraînent, heu, dans leur façon. Et heu… nous on rend, ben, heu, par un bon temps, par une belle nage parce que je veux dire. […]Mais heu, c’est vrai que, au moment où on nage, peut être que, c’est peut être une impression que j’ai moi, mais j’ai l’impression, c’est une partie d’eux même quoi, qui est en train, qui est en train de faire un effort quoi. "

Donc, tu as l’impression que tu nages pour eux ? " Heu… c’est… y a une partie de moi même, oui, qui nage aussi pour eux quoi. "
 
Ainsi, l’entraîneur donne sa connaissance et le sportif se doit de lui " rendre ", en contrepartie, une reconnaissance sous forme de résultats. Ici, le don de soi de l’entraîneur n’est pas gratuit, mais on peut le considérer aussi comme une négation de l’individu au profit du système. Ainsi le système, pour fonctionner, a besoin des capacités de l’entraîneur qui devient alors un instrument de production du Champion.

 

Mais le système ne se résume pas seulement à l’entraîneur, souvent, les parents y tiennent une place importante. Seul l’entretien avec F. a fait ressortir le rôle important de la famille, et ici, en l’occurrence, du père.

Souvent, l’entraîneur est considéré par de nombreux auteurs comme un substitut de la figure paternelle. Dans le discours de F., il semblerait que l’inverse se produit : le père prend le rôle de l’entraîneur. Il occupe en effet une place importante dans la gestion de la vie sportive de sa progéniture (de sa production pourrait-on dire…). F. nous présente alors l’image d’un père qui est totalement investi dans le haut niveau et dont elle semble être redevable. La logique du don de soi fonctionne, ici, à nouveau :
 
 

" Heu,… de décevoir si, peut être mon père. Plus parce que c’est vrai que, il s’est vraiment mis, heu, là dedans, j’veux dire avant, quand j’étais dans mon ancien club il était dans le bureau et tout, il chronomètre, il est tout le temps, heu, il a toujours été à toutes mes compétitions. Bon peut être moins maintenant, parce que je suis plus grande. Mais, il a toujours tout suivi. Puis bon, c’est lui aussi qui a choisi, heu… Parce que bon, quand j’étais plus jeune il y a eu un choix à faire parce que j’ai vraiment monté, au niveau de, de la natation. On a eu un choix à faire. Ou je continuais heu, à faire, bon ben, juste de… de, la natation, heu comme là, amateur. Ou je rentrais dans la compétition. C’est lui qui a choisi que je rentre dans la compétition, heu, donc c’est vrai que, … peur peut être de le décevoir à lui, puis de me décevoir à moi même quoi. Et heu… c’est vrai que bon, après heu, je pense que… Bon j’en discute quand même pas mal avec mon père, quoi, de mes temps. Quand j’arrive, c’est heu, bon, que je dise mon temps, que, qu’on en discute. Mais bon, après… […] Mais c’est vrai qu’au moment où je regarde mon temps, heu, je sais que, ben, derrière il a regardé tout ce que j’avais fait. Parce qu’en plus c’est vrai qu’il analyse beaucoup tout ce que je fais. Donc heu… c’est vrai que là, si on a fait un mauvais temps on est un peu plus mal à l’aise quoi. "
 
Ainsi, le système dépasse, et se substitue même, à l’individu. Le corps affectif de l’individu est mis sous silence au profit d’un corps performant. Le système des filières, avec une logique et un état d’esprit basé sur la négation de l’individu et le rendement à tout prix, s’est substitué à l’individu pour le construire, selon l’objectif fixé par l’institution, en Champion, véritable " sur-homme ". D’ailleurs, " dans sa spécialité, le sportif est tenu d’être " complet " […] Cette régulation des traits contraires ramène les complexités à une cohérence simplificatrice. Du physique au moral, du personnel au fonctionnel, tous les traits s’articulent, s’emboîtent pour constituer des figures typiques, stéréotypées. " (J. Gritti, 1975, p. 36).

Dés lors, en entrant dans les filières, l’adolescent adopte des stratégies (vis-à-vis de son corps) afin de correspondre aux exigences de la politique de rendement du système. Il en incorpore ainsi les normes à tel point qu’il laisse les objectifs de l’institution guider ses actions. L’individu accepte la logique sportive et la construit. La nécessité de réussite et de performance dépasse l’individu, investit le corps du sportif de haut niveau.

 

" Au nom du savoir et du pouvoir, on élabore les disciplines qui permettent d’augmenter la productivité, de multiplier les ressources, d’améliorer les techniques et, par la même, on commence à maîtriser la vie. Ce corps a été si bien encadré à tous les niveaux des rouages sociaux qu’il a cessé d’appartenir à son propriétaire[…] on l’a façonné  par l’éducation et par l’apprentissage de façon qu’il réponde aux exigences du système. " (L.V. Thomas, in Brohm, 1995, p. 136)

 

 

II Pas de victoires faciles ni d’échecs lamentables :

  table des matieres

" Perdre est peu de chose, si l’on évite la débâcle, la débandade. La figure héroïque ne supporte pas l’absence de résistance. Il lui faut, avant tout, quel que soit le score ou le déroulement de l’épreuve, ne jamais calmer son ardeur. Les défaites infamantes sont celles où l’on capitule sans combattre ". (P. Duret, 1993, p. 14). Dés lors, la victoire doit être méritée et non chanceuse. Mieux vaut perdre devant un adversaire de qualité que gagner facilement.
 
 

G. : " Parce que pour l’instant, on a eu aucun échecs… On en a eu un, mais c’était quand même dur dur… Il y avait très peu de chance qu’on passe… On a pas trop regretté. Pour l’instant, tous les matches importants, on a, on a réussi à gagner " […]

Qu’est ce que tu ressentirais si vous perdiez ?

" Ben, des regrets, toujours des regrets si on perd. Mais si on perd, sachant que les autres sont plus fort que nous, heu… Ca serait un défaite vraiment amère, heu, plus forts que nous ça serait, ça serait normal*, ça serait logique… Heu, si ils étaient moins forts que nous, si c’est de notre faute qu’on perd, là c’est, c’est les regrets, ça a du mal à partir quoi… Parce que tu te dis ‘ ouais, si on avait fait ça on aurait gagné. "
 
 

Les regrets disparaissent donc si le jeune sportif sait qu’il a tout fait pour gagner, qu’il ne pouvait en être autrement car l’autre était de taille à remporter la victoire. Mais en fait, le lapsus que l’on peut déceler dans le discours de G. ne révélerait-il pas autre chose ? Malgré tout, perdre reste difficile à admettre lorsque on a été éduqué dans une logique du rendement à tout prix. Par contre, gagner facilement, sans effort, quand la volonté, l’envie " n’y sont pas ", est décevant, la victoire n’est pas totale car la production du champion doit se faire impérativement dans la difficulté.
 
  G. : " En plus là on a gagné heu, ce week end, ça faisait longtemps et j’ai… J’sais pas… Ca m’a rien fait quoi… Parce que… Parce que j’ai participé un tout petit peu quoi… J’étais là, mais… C’est comme si j’étais pas là… Dans ma tête c’est ça… "
 
Ainsi, " La condition indispensable à tout champion pour devenir véritablement un héros est de savoir gagner. A ce titre plus la victoire est a priori improbable, plus le rapport de force semble défavorable et plus le triomphe entre dans la logique de l’exploit. " (Ibid., p. 14)
 
  Et vous faites des matches en équipe de France…

G. : " Ouais, là on a fait les qualifications pour les championnats d’Europe en Israël. Ben, y avait deux matches importants à gagner, on les a gagné. On a gagné tous les matches, mais surtout deux importants. […] On avait un peu de pression, on a eu du mal à se mettre dans le match, et heu, on a réussi à gagner, on s’est qualifié. "
 
 

En acceptant cet impératif de victoire difficile, l’adolescent se construit en tant que champion mais participe aussi à la production du modèle. Dés lors, la réussite est vécue avec une grande satisfaction lorsqu’elle a été difficile, que des obstacles ont été surmontés.
 
  J. : " Au contraire, je trouve que c’est encore plus satisfaisant, et encore plus plaisant de se dire, qu’on y est arrivé malgré toutes les transformations qui a eu en nous… tous les … "
 
Ainsi, la victoire dans l’effort, dans la difficulté, apparaît comme l’aboutissement de l’objectif que ces jeunes se sont fixés. Dés lors, pour être reconnu en tant que Champion, il faut gagner impérativement avec mérite ou perdre avec courage.

D’ailleurs, " A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ". (Corneille, le Cid, II, 2)
 
 
 
 

  • L’impératif sportif :
table des matieres

La logique d’extrêmisation, de rendement, de négation de soi est telle, que les jeunes Sportif de Haut Niveau que j’ai rencontré produisent très souvent leurs énoncés sous forme d’impératif moral tel que : " Il faut " ; " faut que je fasse… " ; " je dois "… Cet impératif moral est assimilé au surmoi par M.H. Brousse pour qui " La rigueur morale du surmoi produit une universalisation de l’action qu’on retrouve dans l’acte sportif qui, à s’inscrire dans la matrice de la compétition, s’universalise dans le comptage du record […] L’action motrice prise dans la logique échappe à celui qui la produit et, comme performance estampillée, lui devient extérieure : il s’y retrouve soumis comme les autres ; sa propre performance lui apparaît comme une nouvelle limite à dépasser, une barrière qu’il a posée à son insu. " (1991, p. 17).

Dés lors, l’impératif sportif impose à l’individu de devoir toujours aller plus haut, de toujours faire mieux et d’intégrer en fait la devise inébranlable du " Citius, Altius, Fortius ".

Ainsi, pour les adolescents des filières, il faut " travailler dur ", " s’appliquer ", " progresser ", " se défoncer ", " se forcer " (autre forme de dépassement), mais aussi " souffrir " pour se construire en tant que Champion.

Ces impératifs sont pour eux, autant de stratégies à adopter pour arriver au plus haut niveau.
 
 

  • Travailler dur
J. :" C’est le travail qui paye ".

 

Parce que rien n’est acquis d’avance, que toute récompense est le fruit d’un labeur difficile, le futur Champion se construit à force de travail. Il pose ainsi son projet pour se " travailler en travaillant, pour se faire lui aussi, à travers ce qu’il fait. " (J.P. Sartre, Critique de la raison dialectique , in J. Ardoino " La performance et sa mise en spectacle ", in Critique de la modernité sportive, p. 202.)

Pour ces jeunes sportifs, la réussite ne peut être alors que le fruit d’un travail fourni régulièrement et intensivement. Il faut travailler toujours plus pour atteindre l’objectif que l’on s’est fixé.
 
 

J. :  " Maintenant tu sais où t’en es. Il te reste plus qu’à encore à travailler plus pour pouvoir améliorer ton temps. Voilà, donc c’est un point de repère. "

Et t’as souvent l’impression de devoir travailler encore plus ?

" Ben… surtout heu… à l’heure actuelle, oui. Parce que moi ça fait, ouais, deux ans à peu prés, deux – trois ans que j’suis dans le haut niveau et heu, on atteint pas le… le must du haut niveau comme ça, en disant " maintenant j’arrive, c’est à moi ". Il faut, il faut toujours travaille. Même… j’pense que quand j’serais vraiment heu… quand j’aurai, quand j’serai, oh dans… quand j’aurai vraiment atteint ce que je voudrai c’est… Enfin pour l’instant je l’ai pas encore atteint donc heu… Faut que je travaille encore plus ".
 
 

La compétition sert ainsi de point de repère au dépassement des limites, mais comme ce n’est jamais assez, que le résultat n’est jamais satisfaisant, il faut travailler encore, ne pas s’arrêter. La performance n’est pas gratuite, il faut donc la payer, au prix d’un travail acharné, aliénant, même. C’est pourquoi l’adolescent semble vouloir se construire dans la difficulté, travailler toujours plus afin d’accéder au modèle, de l’incarner pour pouvoir le produire à son tour.
 
  Tu utilisais beaucoup la notion de devoir se faire mal, comment ça se fait ?

N. : " Ben, c’est très important ça, parce que, si tu te fais pas mal heu… On a rien sans rien quoi. Donc il faut bosser pour être le meilleur et… si tu veux bosser, faut pas, faut pas être là avec, heu, faut pas venir en touriste quoi. Faut venir ici avec le couteau entre les dents et c’est comme ça que ça marche. "
 
 

L’acharnement entre alors dans une normalité. Il est normal d’en " baver ", normal de réussir dans la difficulté. Ceux qui réussissent sans forcer, sans souffrir même, n’entrent pas dans la logique de l’institution, ne sont pas méritant. D’ailleurs " ceux qui vivent sont ceux qui luttent " écrivait Victor Hugo.
 
  C’est normal d’être le meilleur, d’être performant, de…

N. : " Normal d’être le meilleur ça dépend. Parce que, parce que t’en as qui sont très fort mais qui s’entraînent pas, et ça c’est pas normal. T’en as qui, qui sont fort, mais qui se donnent d’autant plus la peine. Et bon. "

Qu’est ce qui est normal alors ?

" Qu’est ce qui est normal ? C’est que tu, ben c’est que tu sois le meilleur tout en bossant au maximum de tes capacités.
 
 

Travailler toujours plus en vu de la compétition apparaît comme une obligation. On ne conçoit pas que la réussite puisse être facile, voire même, chanceuse.
 
  J. : " Ben on se dit que, il faut encore plus travailler la muscu parce qu’on en chie tellement à l’entraînement, on s’dit que, enfin, moi je me dis que plus j’travaillerai la muscu donc j’ai besoin de puissance dans l’eau. Et voilà, en fait… c’est… c’est bizarre… c’est vrai… "

Et tu me parlais de la performance, donc c’est important de faire une bonne performance ?

" Ben disons, qu’on travaille pour ça. On a tellement peu de compétitions dans l’année, heu… On en chie tellement dans l’eau. Que le jour de la compétition on aimerait faire une performance donc, heu, on est obligée de mettre toutes les chances de son côté pour faire ça. Don on est obligé de travailler à l’entraînement. […] On est obligé de beaucoup travailler. On peut travailler 3 mois… heu… sans rien avoir. Et puis, au bout du 5ème mois ça peut, comme ça d’un coup arriver. Donc c’est une question, heu,… En fait, on travaille, on travaille et on sait pas vraiment… On sait à peu prés quand, comment dire, quand le résultat va payer. Mais heu… On peut pas dire, " ben demain je vais faire un bon truc ", c’est… c’est absurde de dire ça. "
 
 

Dés lors, la normalité semble être réussir, mais au prix d’un travail acharné, d’un parcours difficile. Plus la victoire semble improbable et plus le sportif s’approche du modèle du Champion quand il la remporte.

La réussite est donc calculée, planifiée, avec l’entraîneur. Les périodes de travail intense sont prévues, tout comme les périodes de doute…
 
 

J. : " Je me dis t’as galéré pendant un an c’est pas pour, heu, c’est pas pour retomber comme ça, parce que, tu connais une petite période de doutes et ça c’est, prévu dans l’entraînement de toute façon, d’au bout d’un moment de plus avancer, parce que… pour faire des performances le jour où, le jour où on a les championnats, il faut connaître une grosse période de travail. "
 
La performance est donc le fruit d’un travail acharné mais planifié, " sérieux ". La réussite n’est plus alors hasardeuse, mais prévue.

L’individu, " la machine non triviale " (" dont on ne peut prédire le comportement ") d’E. Morin (1990, p. 109) ne semble plus exister ici. Selon les dires de ces adolescents, tout paraît programmé par et pour le système de construction du modèle. En fait, le champion, en produit et producteur du système serait programmé pour la performance. Son comportement, contrairement à celui de l’homme, serait il prédictible ? Dés lors, le modèle du champion ne serait plus que pur fantasme car idéalisé, déshumanisé.

Comme " pour la complexité, la réalité est changeante " et qu’on " ne peut programmer la découverte, la connaissance ni l’action " (Ibid., p. 109), l’adolescent sportif de haut niveau (en tant que " machine non triviale ") se doit d’user de stratégies pour atteindre le modèle et le produire à son tour. Le corps individuel, " non trivial ", est alors mis sous silence pour incarner le champion et donc permettre le fonctionnement du système.
 
 

" Mettre tous les moyens possible ", ça veut dire, pour maîtriser au maximum ?

G. : " Ouais, ben, tout ce qu’on a appris, tout ce qu’on sait, tout ce qu’on, tout ce qu’on, tout ce qu’on arrive à faire, on essaye de le faire le mieux possible… Tout ça c’est pendant l’entraînement donc, heu… C’est pour ça qu’il faut être sérieux pendant l’entraînement, aux matches, et heu… "

 

 

J. : " On a travaillé pour ça, y a pas de raisons pour que ça marche pas donc on essaie de donner vraiment tout ce qu’on a pour réussir. Pour atteindre la performance. "
 
 
 
 

Travailler dur, c’est aussi ne pas avoir de regrets si il y a contre-performance. L’échec est moins difficile à accepter quand on a donné le maximum de soi-même.
 
  Ne pas avoir de regrets, c’est à dire ?

J. : " Ben ne pas avoir de regrets le jour où, le jour de la course ça va pas marcher parce que j’me suis dit ben là quand il a fallu travailler t’as peut être pas travaillée autant que tu devais, donc heu, maintenant, c’est de ta faute. Tandis que là quand on est en état de fatigue musculaire et tout ça, et que le jour de la compét on a bien marché, on s’est dit ben, au moment où il fallait travailler, donner le maximum, ça a payé. Maintenant le travail a payé et voilà où t’en es. "

Qu’est ce qui se passe quand ça marche pas ?

" Quand ça marche pas, malgré les efforts qu’on a fourni ? oui, ben on se dit qu’il fallait encore plus travailler. Voilà . "
 
 

Si, au moment de la contre performance, le sportif a le sentiment qu’il n’a pas assez travaillé, la défaite est amère il s’en veut. Il n’a pas respecté le " contrat " passé avec l’institution, il ne s’est pas " donné " au profit de la performance.

Ainsi, pour éviter le regret, la culpabilité, il est nécessaire de travailler dur, mais aussi, de s’appliquer :
 
 

A.: " Quand on est bon pour heu, pour ce qu’on a quoi, c’est, c’est là qu’on s’amuse le plus quoi. C’est… […] On s’amuse, quand on a l’impression de, de faire ce qu’on peut. "
 
  • S’appliquer
Dans les discours adolescents, " s’appliquer " apparaît comme un autre impératif. En effet, en plus de travailler dur, il faut bien faire. L’important n’est plus de gagner, mais de bien jouer pour atteindre la perfection technique propre au champion.
 
  M. : " En compétition, j’veux toujours, heu… bien jouer avant de, avant de gagner quoi, … gagner passe, heu… passe après bien jouer " […]

Donc il vaut mieux bien jouer et pas gagner ?

" (Silence)… Des fois il vaut mieux bien jouer et perdre un match que… que bien jouer et gagner le match. Même si… heu… quand on gagne ça prouve quand même que… ça prouve qu’on est plus fort que l’autre quoi… mais bon… après quand on jouera sur des… sinon arrive sur des gars plus forts après, si on joue mal on va pas gagner… "
 
 

Ainsi, le véritable champion, c’est celui qui a accédé à la perfection technique, qui maîtrise son sport et qui le montre. D’où l’importance de faire des " beaux " points selon S. :
 
  Et quand tu joues à l’entraînement tu prends plaisir ?

" Ben quand je joue bien… quand je marque, dans les exercices, la plupart des points… J’prends du plaisir… aussi en, faisant des beaux points.  Ben, garder sur la table, faire des beaux… des choses un peu dures à faire… "
 
 

La recherche de la perfection technique apporte du plaisir au sportif qui l’a atteint. Dès lors, le jeune éprouve une satisfaction vis-à-vis de sa performance, même si elle ne relève pas de l’exploit.
 
  F. : " J’veux dire, ça arrive qu’à des compétitions on gagne, c’est des compétitions où, bon, y a pas beaucoup de monde et on sait très bien qu’on pouvait être la première même en faisant un temps, pas bon. C’est surtout, heu, la recherche, heu, de se sentir bien dans l’eau, d’avoir des appuis, de bien nager, puis d’avoir un bon temps quoi, à l’arrivée, parce que, on a bien nagé, on a eu ses appuis quoi… "

" Bien nager ", c’est à dire que tu cherches la perfection technique ou….

" Oui, dans un certain sens, oui… et la vitesse quoi. Parce que c’est vrai que, heu, la perfection technique va entraîner quoi, la vitesse… "
 
 

Cet impératif de perfection technique, autrement dit d’application, se montre parfois difficile à suivre. Il est d’autant plus difficile d’y répondre que la joie n’en est que plus intense quand on y réussi.
 
  C’est dur, c’est-à-dire ?

S. : " Ben, c’est difficile de… d’être sur la balle au bon moment. "

Et c’est important ?

" Ouais, pour bien appliquer son geste sur la balle et voilà. "

C’est-à-dire ?

" Ben… mieux faire mon geste, bien penser à placer la balle et voilà. "

Et en compétition donc, tu penses à quoi, à bien jouer, à… ?

" Ouais, ouais, bien écarter la balle… "

 

 

Tenter des choses, c’est-à-dire ?

M. : " Ben tenter… prendre des risques au niveau du, du jeu quoi. C’est à dire prendre des risques, faire des choses que, qu’on fait à l’entraînement… justement pour le faire en match, pas, pas seulement tenter de, d’assurer à chaque fois… essayer de marquer le point par exemple… mais de l’assurer. "[…]

L’objectif c’est de marquer le point ou c’est de bien jouer ?

" Il faut bien jouer pour arriver à marquer le point. C’est d’abord bien jouer… bien jouer sans marquer le point ça veut dire que l’autre il a réussi à… à ramener ce point… "

Bien jouer, c’est-à-dire maîtriser son jeu ?

" Bien jouer… c’est tactiquement, parce que… c’est beaucoup de tactique le tennis de table, comme beaucoup de sports, tous les sports et… heu… après il faut avoir les coups quoi, la technique, il faut être entraîné pour heu… "
 
 

L’important est donc de bien jouer techniquement, de maîtriser sa balle, de bien faire son geste et ainsi de construire le modèle. Par là, même, il est important de réussir à reproduire les " exploits " déjà accomplis à l’entraînement afin de s’en maintenir proche.

Ainsi, comme il est impératif de se " donner " pendant la compétition, il paraît évident de s’appliquer au maximum pour décrocher la victoire et continuer à produire le système de construction du champion.
 
 

Tu me dis " j’ferais tout pour réussir ", qu’est ce que tu fais alors…

G. : " Ben, heu, un maximum d’application, de volonté, de… On met tous les moyens possibles qu’on a pour pouvoir réussir. "
 
 

Il faut donc s’appliquer, même si les obstacles paraissent insurmontables. Il faut s’accrocher, ne pas lâcher malgré la fatigue. La construction du champion doit se faire coûte que coûte car le système doit perdurer.

Donner ce qu’il reste d’énergie et de volonté pour continuer apparaît comme une évidence. Pour A., on n’a pas d’excuses quand on est mauvais, car, même fatigué, on se doit toujours de s’appliquer.
 
 

Bon c’est vrai que, si t’es mauvais et que t’as pas trop, trop d’excuse, c’est dur pour…

" Moi j’me dis, j’suis fatigué et… Mais ça peut pas dire pour autant que j’me relâche complètement que je fais n’importe que je, je reste appliqué quoi. Je sais que j’y arriverai, que je le ferai. "
 
 

Dés lors, comme ce qui est important, c’est de bien jouer, perdre devant un adversaire plus fort (car plus proche du modèle), semble moins difficile à admettre.
 
  Et qu’est ce que t’as ressenti quand vous vous êtes qualifiés ?

G. : " Ben, j’ai ressenti que tout ce qu’on avait fait depuis le début de l’année surtout, ben, ça avait servi à quelque chose. J’savais que ça avait servi à quelque chose, mais… Fallait pas avoir de regrets, surtout si ils avaient été plus forts et qu’on pouvait rien y faire, tant pis, ils étaient plus forts… Que si on était plus fort, et qu’on avait mal joué, qu’on avait pas su exploiter ce qu’on savait faire, heu… Ca aurait été les boules quoi… "
 
 

Pas de regrets donc, parce que l’échec n’est pas lamentable, et que l’on s’est " donné " à la performance, à l’équipe. En perdant difficilement devant un autre, il permet à cet autre de se construire en tant que champion et donc participe quand même à la reproduction du système.

 

Pour M., la satisfaction d’avoir bien joué se substitue même à la déception de la défaite :
 
 

Qu’est ce que tu ressens quand tu vois, par exemple, que tu es en train de perdre un match ?

" Ca dépend en fait. C’est… Si heu, si je suis en train de perdre un match mais que je joue bien… ben… je sais que… que déjà je peux revenir. Donc si je joue bien je peux revenir dans le match donc j’ai pas perdi. Et même en perdant en bien jouant je serais quand même, heu, même si j’ai perdu, j’serai quand même, un peu satisfait d’avoir bien joué. Par contre si on perd et que, on joue mal, on sent qu’on va perdre et là, bon, … si on perd en mal jouant, c’est, c’est pas… l’autre il peut avoir bien joué aussi mais bon… "
 
 

Mais, malgré tout, la défaite reste amère car M. ne semble pas admettre que l’autre ait pu incarner le modèle du champion à ses dépends. Il semble penser que la défaite ne peut venir que du fait qu’il ait mal joué et donc s’est éloigné du modèle. La logique sportive étant ainsi faite, il est culpabilisant de perdre, peu importe si l’on s’est réellement dépassé ou non, car le dépassement ne connaît pas de limites.

Les jeunes sportifs affichent alors des regrets d’avoir mal joué, même quand la victoire est là.
 
 

Et quand vous gagnez ?

G. : " Ben, je suis content quand je sens vraiment que j’ai participé. Ce qui est presque 95% des cas. Et quand on gagne et que, et que, que le match s’est pas bien passé pour moi… Ben, quand c’est vraiment important, j’suis content, mais, mais, heu, j’ai quand même un petit regret, c’est d’avoir mal joué… Et, heu… "
 
 

Ainsi, G., pris dans un système basé sur le rendement, le travail difficile, le don (et même l’abandon) de soi à autrui mais aussi et surtout, à la performance, ne peut admettre qu’un autre ne s’applique pas, tout comme lui se l’est imposé:
 
  Quand t’arrives pas à être performant, ça te…

G. : " Ouais, mais même, le pire, c’était que, tu vois, dans l’équipe y en a qui se forcent à bien jouer, qui s’en veulent quand ils loupent quelque chose, et quand y en a quand ils loupent quelque chose, ben, ils s’en foutent complètement, ils disent " c’est pas grave "… Et là, y en a un qui a loupé, c’est tombé sur moi et j’avais plus envie… "

C’est à dire ?

" Ben, y avait un joueur qui me servait mal, et, heu, plusieurs fois d’affilé, et pendant tout le début du match. Et puis c’est ça qui m’a dégoûté, un peu dégoûté, et j’avais plus envie de jouer. Si ça continue comme ça pendant tout le match… C’est pas… Ca sert plus à rien… "
 
 

  • progresser
" Le " toujours plus loin " rime avec le " toujours plus vite " et sous-tend, chez l’athlète, une insatisfaction dont la dimension motivante est constamment stimulée : l’individu est inscrit dans un déséquilibre donné a priori " (C. Carrier, 1992, p. 8)
 
  C’est important de bien jouer ?

S. : " Ouais, ouais, pour gagner… "

C’est important de gagner ?

" Ouais, assez quoi, pour progresser… "

Comment ça ?

" Ben, pour, pour être parmi les meilleures…Bon, je sais que c’est dur et… pour l’instant, c’est… pour l’instant j’y suis pas trop quoi. "

Et comment tu ressens ça ?

" Ben… c’est… j’essaie, j’essaie encore plus de, de, de m’appliquer à l’entraînement et en compétition. "

C’est à dire travailler toujours plus ?

" Ouais, j’essaye… mais c’est dur "
 
 

Tout, donc, est fait, pendant l’entraînement, pour progresser afin d’atteindre un objectif : gagner.
 
  Pourquoi ?

A. : " Ben, c’est là où je vois, où je vois les progrès que j’ai fait, où je vois… comment j’suis… Si je m’entraîne toute l’année c’est vraiment pour être bon en match hein… C’est vraiment le résultat de, de un bon programme… Donc en fait… "

Comment tu vois que tu progresses ?

" Ben… ça se voit, c’est… y a peut être des petits progrès qu’on voit pas trop mais…[…] Toi tu sens que t’arrivais pas à faire ceci et on, t’y arrives heu… c’est… tu sens que t’es plus facile sur certain trucs… "

Et qu’est-ce que tu ressens quand tu te rends compte que tu progresses ?

Ben, c’est bien, ça, c’est …ce que j’ai fait ça a servi quoi… "

C’est à dire ?

" Ben tous les entraînements et tout, ça m’a servi pour progresser et… c’est, c’est… la logique de l’entraînement, c’est pour progresser. "

Donc, c’est important que tu arrives à progresser, à avoir du résultat.

" Ouais… "

C’est bon pour ton moral…

" Ouais "
 
 

La logique de l’entraînement, c’est donc de progresser, de faire mieux, toujours mieux. Le but de F., est alors de bien jouer, progresser techniquement :
 
  " J’sais pas, j’aime moins, heu… Bon c’est vrai, j’aime gagner, c’est normal hein… comme tout sportif… Mais c’est pas tellement mon, mon but quoi. Mon but c’est surtout, bon, ben, arriver à, à mieux nager à avoir heu…j’sais pas, une bonne technique, une belle nage – Heu… un bon temps à l’arrivée. " […]

Qu’est ce que tu veux dire dans le fait que tu recherches la technique ?

" Ben, heu… j’veux dire si on vient à l’entraînement, si on vient s’entraîner c’est aussi pour, bon, ben, progresser techniquement. C’est… c’est une histoire de glisse et tout. C’est aussi de la … c’est que de la technique. Heu… après heu… ce que je veux dire, ben techniquement, c’est heu… Apprendre carrément à nager la nage, quoi, j’veux dire, on l’apprend tout le temps. "[…]

Et c’est important le progrès ?

" Ben, heu, dans un certain sens, oui, très important quand même parce que c’est vrai que si on a pas de techniques, heu… Il y a un moment où on va stagner. "
 
 

" Ambition d’un progrès illimité du corps. Dans la pratique sportive, le corps est fantasmé comme capable de prodiges, comme corps à faire basculer vers des performances inimaginables, insoupçonnées, extrêmes. " (F. Baillette, 1992, p. 124).
 
  S. : " Ben on fait du physique… heu… le soir… puis heu… j’essaye de bien le faire quoi… pour que ça m’apporte quelque chose. "

T’as le sentiment que ça t’apporte quelque chose de jouer ?

" Ouais… ça complète mon jeu et … je peux, je peux, je peux essayer de progresser quoi "

Progresser, c’est important ?

" Oui… ben, c’est pour ça que je suis là, au CREPS.
 
 

Mais progresser aide aussi à prendre de l’assurance, se sentir bien, performant, conforme à une logique sportive qui les a conçu mais qu’ils construisent aussi.
 
  Et pour toi, c’est important de progresser ?

N. : " Ben, c’est hyper important parce qu’on se donne les moyens pour progresser… Et… Si dans un sport tu… tu te donne quoi, les moyens, que à l’entraînement tu… j’sais pas quoi… te faire mal et tout… tu travailles bien et que en compétition tu n’arrives pas à faire un bon résultat, là tu commences à te poses des questions donc, heu la promotion elle est importante quoi. "
 
 

Progresser constitue en fait une sorte de récompense, au même titre que la réussite, pour le travail fourni. Dés lors, que le travail paye, on a la volonté de continuer.

Progresser est une motivation qui donne l’envie de se dépenser encore plus, car on prend plaisir à jouer.
 
 

C’est à dire que tu prends plus plaisir à jouer ?

S. : " Ouais… à mieux jouer… que… je préfère gagner que rien faire quoi. "[…]

Pour toi, tu le ressens comme une obligation de devoir faire mieux ?

" ouais… pour progresser… "

C’est à dire ?

" Ben, oui il faut progresser quoi, pour continuer il faut… si, si je, si je régresse et ben, je prendrais moins de plaisirs et je… et j’aurai pas atteint mon objectif de progresser et au contraire… "

C’est important de progresser alors.

" Oui, au niveau mental… "[…]

Et qu’est ce que tu ressens à ces moments là, quand tu vois que toi t’es plus performante ?

" Ben, j’essaie de continuer, pour, pour progresser, enfin, pour avoir des bonnes notes aussi… "
 
 

La logique du système a été si bien intériorisée que ces adolescents " projettent " cet état d’esprit sur l’école. Ainsi, même à l’école, il est important de progresser, d’avoir de bonnes notes.

D’ailleurs, notons que cette logique, appliquée à l’école, est présente dans le monde entier. Dés lors, ce système, basé sur la performance serait construit par tous. Le mythe du champion serait alors construction sociale avant tout…
 
 

Et au niveau des performances ?

F. : " Heu, j’pense que, les performances c’est heu… c’est quelque chose aussi vraiment important quoi… Parce que c’est quelque chose que après, bon, ben on a fait des performances, on est content de soi… c’est comme à l’école quand on a une bonne note et qu’on, qu’on progresse, qu’on se sent progresser. "
 
 

Pour J., progresser est déculpabilisant. Si elle travaille dur, qu’elle se " donne " toute entière à la performance, dans le but de progresser, alors elle n’a pas de regrets à avoir, elle a rempli sa part de " contrat " :
 
  " Je donne tout ce que j’ai pour travailler, pour progresser. Donc plus tard j’aurai pas de regrets. Voilà c’est ça. On cherche à pas avoir de regrets et à… à se faire, ouais, à se faire plaisir tout le temps. "
 
Mais le progrès n’est jamais totalement satisfaisant (conformément à un état d’esprit basé sur le dépassement de soi). Dés lors, le travail est continue car il faut progresser, encore et encore.
 
  M. : " Donc je sais que j’ai progressé, mais… je suis content de ça déjà, mais bon, faut que je, faut que je continue comme ça quoi… "
 
Quand le progrès n’est pas suffisant pour remporter la victoire, une seule alternative : résister à la fatigue, à l’effort et  persister.
 
  Et comment ça se passe, qu’est ce que tu ressens quand tu vois, que tu n’es pas encore… ?

S. : " Ben, à l’entraînement j’essaye de me défoncer pour progresser… et en compétition aussi. "

Te défoncer, c’est à dire ?

" Ben… tout donner, à l’entraînement… physique, technique… "
 
 

  • Se " défoncer ", toujours plus…
Et qu’est-ce que tu ressens dans ces moments là, quand tu te rends compte que tu as progressé ?

M. : " Ben j’suis content… c’est… le travail… il a payé quoi… mais bon, faut pas s’arrêter là, il faut continuer quoi… faut toujours aller plus loin… "

C’est à dire ?

" Ben… on a atteint un certain niveau mais on peut, on peut toujours aller plus haut quoi… même les meilleurs, ils peuvent aller plus haut. "

Pour toi, c’est important d’aller toujours plus haut ?

" Ouais… faut toujours regarder en avant, faut pas… faut aller plus haut, pour progresser quoi, pour avancer… "
 
 

Le fameux "citius, Altius, Fortius " est bien là, présent dans l’état d’esprit de ces jeunes Sportif de Haut Niveau, il demeure la devise de l’institution sportive d’aujourd’hui.
 
  J. :  " Je m’imagine, heu…A aller heu… aller plus vite, pour arriver plus vite et pour avoir un meilleur temps… "
 
Ainsi, il faut toujours plus… aller toujours plus vite, avoir toujours un temps meilleur… pour être le meilleur.

Dans les discours adolescents cette recherche de l’excellence est flagrante. Une volonté s’affiche : être le meilleur, avoir le meilleur temps en compétition.
 
 

A.: "  Parce que moi je sais que, moi je veux, je veux être le meilleur, le meilleur possible à chaque fois quoi… "
 
En effet, de la compétition " découle une logique d’extrêmisation, c’est à dire une orientation continue vers le dépassement des limites, qu’elles se définissent par un record chiffré, un score ou encore un simple comptage individuel voire subjectif (M.H. Brousse, 1991, p. 14). Dés lors, la performance est l’objectif à atteindre et si possible, la performance ultime, extrême…
 
  N. : " Heu… je force heu le plus possible pour avoir une performance, heu plus… la plus importante quoi… pour avoir une bonne performance. "
 
" La symbolique sportive a été complètement accaparée par la recherche de la performance à tous prix, notion à la fois sportive et bureaucratique. On répète à l’envie qu’il faut s’entraîner, être performant, devenir un battant, un gagneur, tant et si bien que dans l’univers sportif on s’identifie moins à des personnes qu’à des choses ou des abstractions (la performance, le record, la compétence) ". (S. Moscovici, in Critique de la modernité sportive, 1995, p.183).

Dés lors, la logique sportive des filières de haut niveau, parce qu’elle se base notamment sur le don de soi, procède à la négation de l’individu au profit de la performance à tout prix et toujours plus inédite, extrême… Faillir devant l’exploit apparaît alors comme étant inconcevable, voire même interdit pour le jeune sportif de haut niveau qui accepte le système et le construit en retour, toujours sur ce mode obsessionnel.
 
 

A. : " En match il faut, il faut à tout prix gagner quoi. Et heu… alors que à l’entraînement c’est plus, c’est plus décontracte c’est plus… c’est pas pour ça qu’il faut faire n’importe quoi. "[…]

Qu’est ce que tu ressentais à ce moment là ?

" Ben, j’ai vraiment eu peur, parce que, tu sais, j’t’ai dis, heu, on a perdu le 1er set et… Bon, c’était pas loi d’être l’apocalypse, quoi c’était… "
 
 

Si il y a contre-performance donc, c’est la fin… la fin d’un rêve peut être, l’annulation de la personnalité du Sportif de Haut Niveau en tant que Champion, que héros,… sûrement !

Parce que, d’une part, " le sport a été autonomisé et séparé de ces valeurs fondamentales de beauté, de réalisation de soi, de liberté, de vérité, de coopération non agressive au profit d’une course acharnée à la performance et à l’efficacité qui est la négation des valeurs humaines fondamentales " , (Ibid., p. 186), alors l’individu s’est donné et a fait le système, il n’existe plus, si ce n’est dans la réalisation de l’exploit.

D’autre part, " Le record en soi participe aujourd’hui à chaque compétition comme une sorte de concurrent fantôme " (W. Umminger, in Brohm, 1992, p. 188). Dés lors, il faut sans cesse dépasser ce record qui se pose comme adversaire. D’ailleurs, " il se peut qu’au bout de quelques jours ou de quelques années l’athlète soit opposé à lui même, à son propre record, ou à celui d’autrui… Il y a donc un développement qui ne connaît pas de recul ". (Kossimov, in Brohm, 1992, p. 188). La performance apparaît toujours comme nouveau record à battre pour le jeune Sportif de Haut Niveau.

F. ressent d’ailleurs le besoin d’améliorer son temps. Ainsi, une performance faite durant l’entraînement se doit d’être dépassée pendant la compétition.
 
 

La performance c’est plus important pendant la compétition ?

F. : " Oui… oui parce qu’après, bon, heu… à l’entraînement c’est important, parce que bon dans un certain sens c’est, si on fait une bonne performance à l’entraînement ça veut dire qu’on peut encore plus l’améliorer au moment de, de la compétition. "
 
 

D’après M.H. Brousse, " l’impératif sportif implique une recherche de jouissance tyrannique (toujours plus haut, plus vite, plus fort, mieux) ; il produit un espace d’impossible qui échappe d’emblée à toute réalisation symbolique. Ce lieux réel, l’extrême ultime (ce qui est une expression impossible) est à jamais inatteignable par le comptage ou toute autre approche symbolique (j’appelle ici symbole le symbole mathématiques). Ne reste comme solution qu’à essayer d’y loger un vécu organique, une sensation charnelle, véritable ravissement au symbolique. Ces expériences de l’extrême, les sportifs cherchent, quand ils s’y sont frottés à les répéter, à l’aide d’automatismes qui mettent à distance l’expérience quotidienne de leur corps. " (1991, p. 17).

Parce qu’il faut se dépasser, dépasser la limite que l’on a en soi, F. avoue s’imposer des performances trop lointaines que celles qu’elle a l’habitude de produire :
 
 

Et là, tu ressens l’impératif de devoir vraiment être la meilleure ?

" Heu… De faire un meilleur temps, oui, ça oui. Quand j’arrive à la compétition, j’suis quelqu’un qui me met énormément les barres hautes et que, bon, ben, ça arrive quand même souvent que je sois déçue parce que je me la mets, monte tellement haut que bon, ben, c’est vrai que… Dans un certain sens, en étant réaliste, c’est vrai que bon ben, c’est peut être pas à ce moment là que je pourrai le faire quoi. C’est peut être plus tard dans l’année. Heu, mais c’est vrai que bon, ben, après c’est, c’est, sur ce plan là que j’ai plus de mal que les autres à aborder la compétition. "
 
 

Dépasser ses limites c’est donc aussi vouloir sortir de son corps ordinaire pour se faire Champion dans la performance. C’est se pousser hors de soi, lutter contre soi-même pour atteindre la performance ultime.
 
  " On a rien sans rien "… tu peux quand même nager pour le plaisir ?

N. : " Ouais tu peux nager pour le plaisir. Mais heu… t’as pas cette, heu, cette lutte contre soi même, tu nages pour le plaisir quoi, tu arrives là devant le public, tu fais 50 m, 100 m, voilà t’es content et tu repars non… Nous… Enfin moi ça fait quoi 10 ans que je me tape des entraînements… les entraînements quoi c’est pas ce que fait le public et heu, je suis très heureux comme ça… J’ai pas envie de changer. "

Tu me parlais de la lutte contre soi même, c’est quoi ?

" Ben, chacun à une limite en soi… Et heu tout le monde fait tout pour repousser cette limite. C’est ça la lutte contre soi même. Ben… tu te bats contre des adversaires mais en même temps contre un chronomètre. Et heu… tu peut être heu… Bien devant tes adversaires mais heu, par rapport à … mais par rapport à toi, tu peux, tu peux être Bidon quoi. "

Et tu as souvent l’impression de devoir lutter contre toi même ?

" Chaque jour. J’sais pas, j’me dépasse. "
 
 

Il faut donc lutter contre son corps biologique d’adolescent afin de le tenir au secret et de ne laisser s’exprimer que ce corps qui a pris le dessus : le corps sportif, performant. Ces jeunes ont donc le sentiment de devoir se dépasser tous les jours, de devoir se surpasser même.

Le dépassement de ses propres limites étant objectivement impossible, apparaît ici une mythologie construite par le sportif en dialogue avec le modèle.

 

La notion de lutte contre soi-même est présente aussi dans le discours de J. Pour elle, il est impératif de " se battre contre soi même " si l’on veut réussir en natation, mais il faut aussi se battre contre le milieu dans lequel elle pratique : l’eau. Dés lors il semble que le sportif peut être assimilé à la figure héroïque des conquérants d’antan. Aller plus loin afin de découvrir de nouveaux espaces est devenu aujourd’hui, aller plus loin pour découvrir un autre soi même, fabriqué par la performance.
 
 

J. : " Donc on est toujours obligé de se surpasser pour, pour pouvoir y arriver. "

C’est important de se surpasser ?

" Oui. Enfin, pour moi c’est important ".[…]

Aller plus vite c’est important ?

" Oui… oui, c’est important parce que… parce que c’est ça le but de la natation, c’est se battre contre soi même, se battre dans un milieu qui n’est pas du tout adapté à l’homme, c’est un milieu aquatique, on est pas, on est pas des poissons. Donc… (rire)… Heu… c’est se battre dans un milieu qui n’est pas adapté au notre et heu… de… chercher à aller beaucoup plus loin dans la performance. "
 
 

" Cette volonté de performance et d’intensité de la relation au Monde vise d’abord à inscrire une souveraineté dans un monde qui se dérobe en pleine crise du sens et des valeurs, où il importe à chaque acteur de produire une signification à son existence, à construire lui-même en bricolant avec des données de " l’air du temps ", les fondements de son sentiment d’identité. Ces " conquérants de l’inutile " en quête de dépense, de sueur, de performance, sont emportés par une recherche de limites ayant une valeur de garantie pour l’existence. Au terme de l’épreuve, les mêmes clichés s’énoncent inlassablement : " aller au bout de soi-même… " (D. Le Breton, 1993, p. 166).

Désormais, il ne suffit plus de profiter de l’instant présent mais de le vivre à fond, de se " défoncer " dans l’action.
 
 

N. : " Par rapport à ma course je, je me dis heu… j’suis bien entraîné donc heu, y a aucune raison que je me plante et … puis j’y vais tête baissée quoi… "[…]

C’est-à-dire ?

" Ben, si, si… tu prends du plaisir, par exemple quand tu as une passion, je préfère la vivre à fond. Si tu la vis pas à fond ben ça sert à rien de faire cette passion… tu passes à autre chose. "
 
 

N. correspond bien à l’idéologie sportive d’aujourd’hui. Il incarne la performance, le désir de réussite, l’acharnement au résultat que promeut l’institution. En même temps qu’à travers lui parle le système, son discours permet au système de fonctionner, N. fait donc le système en même temps qu’il est fait par lui.

Il semble même que ce jeune ne puisse que " vivre à fond " ce qu’il fait car, sinon, il n’aurait pas l’impression de vivre.

Imprégnés de situation extrêmes, les corps de ces adolescents Sportif de Haut Niveau ne peuvent s’éprouver, se ressentir que dans l’effort ultime, dans cette impression de " hors-corps " qu’est le dépassement. A ce propos, P. Gutton parle d’ " un formidable investissement narcissique de soi, un sentiment de toute puissance, l’impression (de se donner à fond, de se défoncer) d’être dans les extrêmes à la fois héros toujours en action et susceptible de se casser brusquement " (in. M.F. Lollini, 1986 , p. 70)
 
 

Et qu’est ce que tu te dis dans ces moments là ?

S. : " Ben faut que j’essaye quand même de, de me défoncer… De, de… mener le jeu malgré la fatigue… oui… mais bon j’y arrive pas tout le temps… "
 
 

Dans " une société gouvernée par l’idéal d’une performance, d’une rentabilité qui impose que la personne disparaisse derrière le fonctionnement individuel de grandes " machines institutionnelles " pour lesquelles il est devenu normal de se " défoncer ", (P. Baudry, 1991, p. 109), on comprend alors que l’individu Sportif de Haut Niveau cherche à se donner, se vider, au profit de la performance.
 
  J. : " Ben quand j’y vais motivée heu, tout l’entraînement est bien parce que, on cherche à … comme on est motivé on cherche à se défoncer à l’entraînement, à sortir de là fatiguée et puis voilà. Donc on est encore contente. On a fait… voilà, t’étais bien et t’as donné tout ce que t’avais et tout c’était pas mal. "

Donc tu prends plaisir à te fatiguer ?

" Oui, ouais… c’est vrai que c’est bizarre mais heu… je prends plaisir à me fatiguer parce que en me disant, en étant fatiguée, c’est à dire que je donne en ce moment tout ce que j’ai. "
 
 

Pour J., donc, " tout donner ", " se défoncer ", fait plaisir. Ca fait plaisir car on a le sentiment de s’être vidé de toute énergie. Plaisir de s’être " tué " à la tâche pour, paradoxalement, ressentir son corps plus proche, plus vivant. Tuer son corps organique pour magnifier la performance devenu homme, se produire champion et se donner ainsi au système. Tu " forces " ! c’est à dire ?

F. : " Ben, heu, à ce moment là, ben, y a un effort à fournir quoi, j’veux dire, heu… C’est quand même un… comment dire… j’veux dire… un effort à fournir parce que… il va falloir, bon, tirer sur les muscles, il va falloir, heu… Ben se donner à fond, tout donner, tout ce qu’on a… "
 
 

" Tout donner ", donner son corps organique, mortel au profit d’un instant de corps glorieux, magnifié, vivant. Donner son corps à la performance pour correspondre à l’idéal fixé par le système des filières. " Tout donner " aussi, pour ne pas culpabiliser de ne pas en avoir assez fait, de ne pas s’être livré totalement à l’institution.
 
  Et tu m’a dis que ça arrivait souvent…

J. : " Ben oui, ben oui… puisque je recherche ça justement, donc heu… je recherche un… Pour moi si j’arrive au bout d’une course et que j’ai pas eu, heu, j’ai pas eu, enfin, j’ai pa eu vraiment mal, je me dis " bon t’aurais pu aller encore plus vite ". Donc heu, je le regrette. Tandis que si j’ai fait une course et que, j’arrive, j’suis lessivée, j’en peux plus… Même si le temps n’est pas ce pas ce que je recherche, j’me suis dis, " t’es allée au maximum " donc j’ai pas de regrets là dessus. Après bon, ben, c’est peut être un travail technique, heu, un mauvais mouvement, un mauvais départ qui a fait que tu as fait ce temps-là. Mais sinon, si t’es allée à fond et que t’as très mal, ben, c’est que t’as rien à te reprocher là dessus. T’as donné ce que t’avais. "
 
 

" L’institution sportive est devenue une institution cannibale qui, voulant nier la mort par la vie (jeunesse, performativité, dynamisme), produit en fait des effets de mort " (Brohm, 1995, p. 294). Dés lors, le système est un système " anthropophage " qui se nourrit du meilleur de ses athlètes pour renforcer sa force de persuasion sur le jeune public non-sportif en présentant une politique du " mens sana in corpore sano " qui cache en fait une aliénation certaine.
 
  Bien jouer, c’est quoi pour toi ?

M. : " C’est… c’est heu… jouer le meilleur niveau de… qu’on peut jouer quoi… on… on est arrivé à, à réussir, à avoir un certain… ?

C’est à dire, donner le meilleur de soi même ?

" Voilà …"
 
 

Dés lors, il paraît normal, pour ces adolescents intégrés dans le système du haut niveau et désireux de se construire selon la norme sportive relative à la construction du champion, de donner le meilleur de soi pour la performance, normal de vouloir gagner à tout prix.
 
  Tout à l’heure tu me parlais de performances, donc c’est normal de gagner ?

J. : " Oui… c’est normal de vouloir gagner sinon on ferait pas ça. Si on veut pas gagner, ben, on reste chez nous et puis on regarde la natation à la télé… si on est là c’est qu’on veut gagner sinon… On veut gagner tout en se faisant plaisir. Faut pas, faut pas, arriver non plus à … arriver sur le bord du bassin et à détester tout le monde parce que on veut, on veut gagner et tout ça… Faut savoir gagner tout en se faisant plaisir. Bon, ben on a pas gagné cette fois ci, c’est pas grave on remet ça la semaine prochaine mais heu… Mais on s’est fait plaisir à ce moment là. C’est ça aussi… Savoir concilier les deux, la gagne et le plaisir. "

Et tu arrives à prendre du plaisir quand tu fais une mauvaise performance ?

" Heu… oui et non… Enfin, bon on est pas content parce que on a fait une mauvaise performance, mais en même temps heu…. Enfin moi personnellement, dés fois, j’suis pas contente quand j’ai fait une mauvaise performance. Mais en attendant j’me dis, j’ai donné tout ce que j’ai donc heu, bon tu t’es fait, dans un sens plaisir. Parce que t’as donné tout ce que t’avais. "
 
 

Pour J., il faut gagner, mais surtout prendre du plaisir dans ce qu’on fait. Parce que, en ayant le sentiment de prendre du plaisir, l’activité paraît moins aliénante et qu’elle a ainsi l’impression de prendre enfin quelque chose à une institution à qui elle " donne tout ".
 
 
  • Souffrir.
J. : " On a, on a tout fait pour y arriver donc on a, on a pas de regrets. On a pas de regrets parce qu’on a tout mis et on a eu mal… "

Avoir mal c’est avoir mis le maximum ?

" Ouais… Pour moi avoir mal c’est avoir mis le maximum. "
 
 

" La caractéristique du sport de haut niveau, c’est ce dépassement des seuils que constitue habituellement le principe de plaisir, pour que s’ouvre alors dans ce coin de réel impossible à satisfaire, et que s’approche une satisfaction hors équilibre : la jouissance. La douleur en est un des signes : " Pour gagner il faut savoir se faire mal. " (F. Labridy, 1997, p. 73)

La souffrance est donc entrée dans une normalité, validée par la logique d’extrêmisation du Sport de Haut Niveau. Dés lors, le système, par l’intermédiaire de l’entraîneur, impose cette normalité à l’athlète. Celui-ci, pour satisfaire au modèle, associe souffrance et bonne performance. Ainsi, pour se construire en tant que Champion et atteindre la performance ultime, il faut souffrir.
 
 

Donc, c’est normal de devoir souffrir pour être le meilleur ?

N. :  " Ouais, c’est normal . " […]

Donc il faut souffrir pour réussir ?

" Ouais… on a rien sans rien quoi. "
 
 

" Les meilleurs entraîneurs/dresseurs de rats sportifs avouent ouvertement que la mise en condition, la prise en main, la " préparation " (comme on parle de préparation de laboratoire…) de leurs " sujets " passent par l’imposition de la douleur, l’acceptation de la souffrance et donc la cruauté assumée ". (Brohm, 1993, p. 48)

" Cruauté assumée " donc, et bien plus encore, cruauté assimilée à une normalité ! La douleur est entrée dans les mœurs de l’institution sportive. Souffrir est devenu une évidence si l’on veut gagner. La logique de performance est tellement forte, que les jeunes sportifs vont même jusqu’à rechercher cette souffrance.
 
 

Et tout à l’heure tu disais, " on se fait plaisir ". Mais comment prendre plaisir tout en ayant mal ?

J. : " Ben, justement, je pense qu’on recherche ce mal en compétition. Le mal de la compétition est totalement différent du mal de l’entraînement, parce que à l’entraînement c’est un mal, heu, physique, c’est à dire des courbatures, des contractions, des heu… une fatigue qu’on ressent à force de nager matin, midi et soir. Mais à la compétition c’est un mal qui… On se dit, par exemple on a un 100m, on y va à fond et une fois qu’on a atteint ce mal c’est heu… c’est bien parce qu’on se dit là on est allé… heu, on a vraiment tout mis, on s’est vidé le ventre. "
 
 

Là encore, le sportif se donne, " se vide " délibérément, au profit de la logique sportive. Ces jeunes vont jusqu’à éprouver le corps dans des limites extrêmes de souffrance pour satisfaire un idéal de performance. " Se vider le ventre ", c’est bien ce que ça veut dire : Sortir hors de soi tout ce qui est organique, mortel. Se dépasser, passer outre la limite du corps biologique, le remplacer par le corps performant.
 
  Tous les jours tu te dépasses ?

N. :  " Je sais que les jours où, où je suis bien… Où j’ai vraiment envie, je sais que… j’me trucide quoi. "

C’est à dire ?

" J’me, j’me fais mal quoi, j’me dépasse. "

Et en compétition ?

" Ben, c’est la même chose quoi, c’est… même presque je souffre pire quoi. A la limite, quand tu vomis en sortant de l’eau quoi. "

Ca t’es arrivé ?

" Heu, une ou deux fois à l’entraînement. Ca m’est arrivé, je me suis tellement fait mal que… je suis sorti en vomissant. Comme on en parlait avec le psychologue hier, ouais parce qu’on a un psychologue qui s’occupe de nous, heu, lui il appelle ça du ma, du masochisme. C’est de l’autopunition quoi on va dire en quelque sorte. "

Tu le vis comme ça ?

" Moi, heu, moi je le vis pas comme ça quoi parce que ça me fait plaisir." […]

Tu le vis comment ?

" Comme une drogue, tu en as besoin. "

Le fait de te faire souffrir tu le vis comme quelque chose de normal ?

" Ouais, quoi pour nous les nageurs quoi, c’est normal "

Pour toi ?

" Pour moi aussi, pour moi aussi ouais. "
 
 

N. apparaît comme le type même du futur Champion que l’institution veut forger. En effet, ce jeune adolescent a un goût très prononcé pour la performance, le dépassement (comme on a pu le voir précédemment), mais en plus, il pousse son corps à l’extrême, le vide de son énergie et y prend plaisir ! Au même titre qu’il a construit une relation toxicomaniaque à son sport, il a installé cette même relation à la douleur. Dés lors, il exprime un besoin presque vital (paradoxal, donc) à souffrir pour la performance. Le don de soi est ici complet. " La jouissance dans le mouvement devient elle même la plupart du temps la jouissance dans l’effort, le plaisir dans la douleur, c’est à dire le plaisir masochiste. Le mouvement pénible connaît une transfiguration érotique : de peine il est devenu plaisir. Ce destin typique des pulsions sexuelles est particulièrement net dans le sport qui, en tant que modification systématique, est devenu une pratique organisée du masochisme. Son but est celui de tout masochisme, " jouir de la douleur " Freud. " (Berthaud G., in Brohm, 1992, p. 324)
 
  Tu me dis " on a mal " c’est à dire ?

F. : " Ben, heu, quand y a des séries qui sont plus dures, on a…quoi… mal physiquement. Mais c’est vrai que, après l’effort on ressent un bien être parce qu’on se dit " on a bien nagé, heu ". Si on a eu mal c’est qu’y a eu quelque chose derrière. "

C’est bien d’avoir mal ?

" Oui, dans un certain sens oui. "

Comment ça se fait ?

" Ben, parce que… Déjà… ça veut dire que, déjà, on fournit un effort… Si on nage heu… avec que des facilités c’est que, c’est tout souple, que y a rien, quoi, derrière… Tandis que d’avoir mal c’est que, c’est que bon on est entrain de fournir un effort. Et voilà… […] Parce que en fournissant un effort ça veut dire qu’on cherche, des appuis, et qu’on va de mieux en mieux nager. "
 
 

Prendre plaisir dans la douleur c’est donc aussi et avant tout, prendre plaisir parce qu’on a le sentiment de se " donner ", de progresser. Dès lors, le progrès ne va pas sans la douleur, c’est le progrès de la douleur et dans la douleur…

" " Tu vaincras dans la douleur ! " Tel pourrait être l’adage qui préside aux affrontements sportifs de haut niveau. " Gagner facile " est culpabilisant. L’athlète qui ne ressent pas la douleur imagine qu’il n’est pas allé jusqu’au bout de ses possibilités. Il doit évoluer dans ce que l’on pourrait nommer des " états limites ", qu’il doit se donner en spectacle, d’autant plus que cette façon d’être l’aide à trouver un sens aux souffrances qu’il subit pour s’imposer. Quand il dit : " Je me défonce ", il exprime en fait le plaisir qu’il ressent à rechercher plus de souffrance pour progresser ". (F. Champignoux, 1992, p. 109).

Souffrir apparaît alors comme l’ultime stratégie, l’extrême stratégie à adopter pour le jeune Sportif de Haut Niveau qui veut atteindre le modèle du Champion. Le dépassement trouve ici sa signification profonde : souffrir, pour sortir tout ce que l’on possède comme énergie de son organisme et éprouver ce sentiment de hors-corps, de jouissance extrême liée à la victoire.

 

Mais le dépassement, sans se centrer exclusivement sur les situations extrêmes, peut se trouver à un niveau très différent…
 
 

  • Se forcer
" Se forcer " apparaît fréquemment dans les discours des adolescents que j’ai rencontré. Parce que le système impose d’être au mieux de sa forme, toujours, et encore ; d’être battant, fort et puissant, les adolescents se dépassent, se forcent à jouer malgré la fatigue et le stress.
 
  Des fois, il t’arrive de ne pas avoir envie d’aller à l’entraînement ?

S. : " Ouais, des fois parce que, je suis fatiguée, j’ai mal un peu de partout… "

Et tu y vas quand même ?

" Ouais, j’essaie, j’essaie quand même de m’entraîner… " […]

Et qu’est ce que tu ressens ?

" Ben, faut, faut que je fasse l’effort quoi. Enfin, faut que je me déplace et… des fois c’est dur. "

 

G. : " Puis à l’entraînement, heu… Déjà, c’est dur à rentrer dans l’entraînement, parce que t’as mal, et… heu… t’as mal un peu partout, et heu… C’est ça le plus dur… Et… Quand t’es cuit, t’es cuit quoi… Et faut te forcer, faut te forcer, te pousser à bout, et ça se répercute à chaque entraînement, et chaque entraînement, d’entraînement en entraînement, et… "
 
 

Il faut donc persister, malgré la fatigue, il faut continuer à se " donner " pour la performance. Pour correspondre à la normalité, il faut se forcer, se forcer à avoir mal, à supporter la douleur et se dire que c’est un dur moment à passer. Mais le problème, c’est que ce " dur moment " se renouvelle tous les jours, au fil des entraînements…
 
  Ca t’arrive d’avoir un " ras le bol " ?

J. : " Si ça m’arrive… Mais heu… c’est pas dans mon caractère de tout laisser tomber j’en ai… Sois j’en ai ras le bol et j’me dis " Ouais tout laisser tomber j’en ai… Sois j’en ai ras le bol et j’me dis " Ouais j’vais pas à l’entraînement cet après midi " ça me saoule et tout…J’suis fatigué, Pancho y, enfin l’entraîneur y comprend pas ça ". et tout ça… Mais en fait, heu, après j’me dis " Bon aller, c’est quoi un entraînement, ça va pas te tuer, toute façon… Ca va pas te tuer, donc heu, tu vas le faire, même si t’as mal, t’es obligé d’avoir mal un jour ou l’autre. Donc heu, plus tu retardes, plus tu retardes, plus t’auras mal. Donc, autant y aller tout de suite, après ça passera mieux. Justement je pense que plus on travaille plus on en bave, plus ça passe tout seul et moins on a mal en fait. "
 
 

Paradoxalement, dans le discours de J., même si on a mal, il faut se forcer à s’entraîner, parce que après, de toute façon, la douleur disparaît ! Dés lors, à force de concentration sur la performance, la fatigue disparaît.
 
  Et dans ces cas là, comment ça se passe vis à vis de ton corps ?

A.: " Ben, heu… ben c’est dur pour le corps enfin, c’est surtout au début quoi. J’me dis faut, faut… faut, il faut se réveiller, se mettre en route quoi… alors forcément c’est, un peu… faut se mettre en condition, heu… c’est dur, mais après j’y pense même plus. "
 
 

Donc, la fatigue, la douleur, disparaissent pendant l’entraînement. Le corps en mouvement se substitue au corps fatigué et douloureux, non admis par la logique du système sportif.
 
  Comment tu fais pour surpasser l’angoisse ?

F. : " Ben heu,… ben déjà, j’essaye de me pousser parce que je sais que si je m’angoisse c’est parce que je veux faire un bon temps. Après je me dis que si je fais un bon temps, j’me ferais plaisir à moi-même, heu… j’ferais plaisir à mon père aussi… heu… mais bon, c’est surtout heu, j’me dis que j’aurais un bon temps à l’arrivée et que ça me fera plus plaisir que de m’angoisser pour rien quoi. "

Tu me dis " je me pousse " c’est à dire ?

" Ben, ça veux dire, que… y a des fois où on a vraiment pas envie de nager quoi, qu’on arrive, et puis bon, ben, y a la compétition, y a un temps à faire et heu… on est fatigué, et heu, c’est vrai que là, ben, faut se dire, " écoute, heu "… j’veux dire t’as, bon… moi j’suis sprinteuse donc je fais des courtes distances. " J’me dis bon, t’as que 100m à faire, écoute, ça dure 1’15’’, au prie quoi, donc, autant, quoi,… se dire bon, ben, tu forces pendant 1’ et après t ‘es tranquille quoi. Donc, c’est pour ça que je dis que je me pousse.
 
 

Se forcer, c’est déculpabiliser, mais aussi se faire plaisir. On prend plaisir parce que on a réussi à dépasser le stress, la fatigue, le ras le bol, même. En fait, le dépassement s’inscrit à nouveau dans une nouvelle dimension d’un plaisir qu’on pourrait appeler masochiste.
Une fois encore, la douleur s’oublie dans l’accomplissement de la performance.
 
  Il t’arrive d’aller à l’entraînement avec contrainte ?

J. : " Si, des fois… Des fois ça m’arrive d’y aller avec contrainte. On a vraiment pas envie d’y aller parce que, bon on a pas envie de faire quelque chose, on est fatigué à un point… Ca m’arrive d’y aller avec contrainte, mais une fois dans l’eau, heu… Ca me dérange plus. Une fois dans l’eau, j’me dis maintenant j’y suis, autant continuer hein… Puis après ça me dérange plus, ça me passe…. […] En fait heu, même quand j’y vais avec contrainte, heu, j’en ressors toujours avec plaisir quoi. "[…]

Tout à l’heure tu me disais pourtant j’suis fatiguée, j’ai pas envie d’y aller ?

" Ben, oui, des fois j’suis fatiguée, j’ai pas envie d’y aller, mais j’y vais quand même et… après j’me dis ben voilà, t’as réussi à combattre ce… Ben justement, t’as réussi à une force de caractère en te disant, en te motivant en y allant, en t’obligeant à y aller. "
 
 

C’est donc montrer sa " force de caractère " que de se forcer à pratiquer, c’est aussi montrer qu’on est fort, puissant, fabriqué comme le veut l’institution. En se forçant, donc, le jeune construit le modèle idéal du Champion.

 

Dés lors, travailler dur, s’appliquer, progresser, se " défoncer ", souffrir, se forcer, sont autant de comportements que les jeunes Sportifs de Haut Niveau emploient dans leur stratégies de construction du modèle idéal du Champion. Parce que le système des filières de haut niveau utilise ce modèle comme objectif de la formation, les adolescents s’imposent des comportements extrêmes et par là, opèrent une véritable mise à distance de leur corps. Le corps biologique est annulé au profit d’un corps extrême, fait de performance et de souffrance. Apparaît alors la culpabilisation lorsque l’adolescent ne correspond pas à cet idéal.

A., adolescent Sportif de Haut Niveau performant, au mieux de sa forme, se pose comme un impératif de réussir, d’être bon :
 
 

" Ben c’est… heu… moi j’m’en veut, on s’en veut après quand on fait une faute, on fait une faute, on s’en veut forcément, on s’en veut… "[…]

Et dans ces cas là, tu te dis quoi ?

" Ben, aller, faut, faut réussir quoi… faut vraiment que… faut vraiment que je réussisse quoi parce que… j’m’en veux sinon… mais intérieurement hein, c’est pas…. J’essaye de, j’essaye toujours de, de d’être… heu… d’apporter au niveau ambiance dans le groupe et tout parce que… ça y faut quoi… donc heu… "
 
 

L’impératif de réussite apparaît dans ce discours comme une véritable injonction, injonction, bien sûr, faite implicitement, insidieusement par le système des filières. A. fait partie de " l’élite ", il se doit donc de réussir…
 
  Et donc, si il arrive un moment où t’es pas bon, tu réagis comment ?

" Ben, j’m’en veux… Et si… heu… j’sais pas, si vraiment je, je… si dans le match, je voulais vraiment heu, si j’avais voulu vraiment… Enfin… Je m’en veux parce que je… Pour les matches important, quand j’suis pas bon j’m’en veux parce que je, forcément j’étais venu et j’avais envie d’être bon et tout, et j’ai pas réussi. […] j’me dis " faut que je sois bon, faut que je sois bon pour qu’on gagne ". Si après j’suis mauvais heu… j’m’en veux quoi…"
 
 

D’ailleurs, C. Pociello ne parle t il pas de " cette pression culturelle qui pousse à l’acte sportif ou qui donne à ceux qui ne sacrifient pas à ses injonctions, quelques scrupules. " (Pocielllo, 1996, p. 23)
 
 
 
 
  1. L’objectif :
a) Atteindre la perfection technique

table des matieres

" La tendance à réaliser des records de plus en plus élevés dans certains sports paraît lié à une structure de but qui semble n’avoir aucune limite supérieure " (K. Levin, in Brohm, 1992, p. 188). Comme nous l’avons vu précédemment, les adolescents Sportifs de Haut Niveau utilisent diverses stratégies (qui sont autant de formes de dépassement) dans le but de se construire en tant que Champion. Dés lors, un de leurs objectifs apparaît comme étant la maîtrise de leur sport, dans le sens où ils recherchent à travers le dépassement, la perfection technique.
 
 

F. : "  La vitesse ça va, ça va être bien un moment mais après ça va plus ressembler à rien quoi. Ca va être que, que de la force et bon, ben… J’veux dire, heu, si on a pas de technique derrière, ça sert à rien de nager. […] Après c’est vrai que la technique c’est quelque chose qu’on recherche. Une belle nage c’est quand même quelque chose qui est jolie à regarder aussi. "
 
"  Les athlètes de haut niveau cherchent à faire entrer en eux le modèle théorique parfait, le sosie gagnant, ce prototype absolu que dessinent les techniciens du geste sportif programmé. Un être fantomatique, une pure forme, erre, en effet, dans les laboratoires de l’effort, une sorte d’ectoplasme crée par les spécialistes de la recherche sportive : athlète paradigmatique, image suprême, réalisant le geste parfait, absolu. " (F. Baillette, in Brohm, 1995, p. 215)

Atteindre la perfection, la beauté du geste technique, constitue donc un des buts du " dépassement à tout prix ". Mais cet objectif se transforme vite dans la recherche d’une jouissance, de plaisirs et de sensations fortes liés à cette quête de perfection. En effet, une fois le geste technique parfait atteint, ces jeunes Sportifs de Haut Niveau témoignent d’une véritable exaltation, d’une complète satisfaction vis-à-vis d’eux-mêmes.
 
 

Des appuis, c’est à dire ?

F. : " Ca veut dire… ben heu… on est content parce qu’on a bien nagé, on sent bien les appuis pour pouvoir bien pousser. […] Ben, heu… à l’entraînement, bon ben, on sort de l’eau, on sait qu’on a fait un bon entraînement, ou c’est, de la glisse, au moment où on fait l’entraînement, heu, on sent ses appuis. Où ça va être heu, à la compétition, heu, un bon temps… C’est, c’est un tout quoi, le plaisir… "
 
 

Atteindre le geste technique (que ce soit en compétition ou à l’entraînement) procure donc énormément de plaisir, et constitue ainsi une récompense pour un travail acharné. Construire le modèle du geste idéalement efficient est donc ce qui est recherché.

Après la souffrance endurée, réussir le geste technique apparaît comme un havre de paix, un instant de tranquillité avant de repartir pour détrôner encore une fois son propre record.
 
 

Et quelles sensations tu as dans l’eau ?

J. : " Ben ça dépend des moments. Y a des fois on a des sensations de bonne glisse donc après, tout ça c’est un travail technique. Des sensations de bonne glisse dans l’eau, heu, de… de se sentir bien dans l’eau. Ca nous fait plaisir et tout, mais heu… "
 
 

Ainsi, le Sportif de Haut Niveau donne l’impression d’être à la recherche de sensations agréables qui remplaceraient, un instant au moins, la souffrance, la douleur qu’impose l’accession à l’idéal de performance.

Dés lors, cet idéal, une fois acquis, fait naître l’extase, la jouissance chez le sportif qui a ainsi l’impression de " tout gérer ", d’être maître de son sport… et de son corps.
 
 

Tu ressens quelque chose de fort, c’est à dire ?

F. : " Ben, ou dans le sens, bon ben, " là je sens vraiment que j’ai de la glisse, que, que, que tout va bien, que bon, ben, on sent tous ses appuis, on a l’impression vraiment d’avancer et heu, de, de faire quelque chose " […]

Et tu me parles souvent de la " glisse ", c’est à dire ?

" Ben, c’est la sensation heu, ben en fait, heu… Y a le… comment dire, la sensation de glisse, c’est le moment où on est dans l’eau et on va avoir énormément d’appuis, on va pouvoir heu, c’est le moment où tout gérer, où on va faire des jambes, où on va tirer au niveau de la, de la traction. On va avoir la puissance d’avancer encore plus, et puis on sent bien heu, et ben, l’endroit où passe la main. Tandis que bon, ben, après quand on a pas de glisse ça veut dire que bon, ben, heu… la main cherche l’endroit où il faut aller, et, puis… en fait on patauge quoi. […] Le moment de glisse c’est vraiment un moment de plaisir parce que bon, là, on sait que tout va bien, puis on a trouvé le, la, le bon mouvement quoi. "
 
 

Dés lors, la jouissance s’accompagne d’un fantasme de toute puissance, de maîtrise totale de soi, de son corps sportif.
 
  Des sensations, c’est à dire ?

N. : " Ben, heu, que tu sentes bien dans l’eau, que tu… t’y as un phénomène de quoi, de puissance, de glisse, de technique… Qui fait que tous ces paramètres jouent au niveau des sensations et t’as de bonnes sensations quoi, tu sens que tu prends bien de l’eau et tu te sens voler presque sur l’eau. Et ça c’est un plaisir énorme. "
 
 

L’expression de N. (" voler sur l’eau ") illustre bien ce que peut être cette sensation de jouissance extrême. Le sportif semble être dans un état second, hors du moi, hors du monde, dans un monde à soi, imaginaire, fantasmé, glorieux, dans lequel il " plane " littéralement. L’extase prise dans la performance parfaite peut alors être assimilée au plaisir toxicomaniaque, sentiment extrême de hors corps procuré par la " défonce ".

D’autre part, " aujourd’hui, l’intensité des rencontres sportives de haut niveau est telle que, pour être compétitif, les athlètes doivent posséder le " killer instinct ", ils doivent acquérir une mentalité de tueur, se transformer en de véritables bêtes fauves en entrant dans l’arène sportive. " (Ibid., p. 214)

La jouissance se transforme alors en véritable délire d’agressivité.
 
 

A.: " Ben ouais, ça fait plaisir de, de, de taper fort l’attaque, ça fait plaisir quoi de … de mettre des bombes de… " […]

Comment ça, expliques moi que tu veuilles être…

" Ben, parce que c’est bien, c’est, j’sais pas, c’est bien d’être, d’être fort, de tout réussir, heu… C’est… ça fait que, tu t’amuses, tu t’amuses, tu gagnes. C’est bien. C’est mieux que de tout rater de perdre et… et de s’en vouloir. "
 
 

Parce que " ne plus s’amuser c’est, peut on dire, être sans autre, être limité à ne pouvoir tenir qu’à soi. Un " soi " dont on dépend, tant il se trouve fabriqué par une institution figurée, mais sans visage, par la fonction de l’entraîneur. On n’est alors plus entraîné qu’à dépendre de soi. " (P. Baudry, 1991, p. 83). Alors la jouissance naît dans la relation à l’autre.

L’accession à la perfection technique s’apparente chez A. à la complétude de la relation à l’autre, à l’équipier. La jouissance est alors jouissance de l’autre, pour l’autre. Dés lors, par l’accession au geste parfait, au modèle idéal, le sportif montre à l’autre de quoi il est capable et se pose ainsi comme objet de désir pour le Sportif de Haut Niveau, qu’il soit équipier ou adversaire.

D’où le besoin exprimé par de nombreux adolescents de vouloir prouver sa valeur.

 

b) Prouver à soi et aux autres

  table des matieres

Le discours de M. utilise beaucoup la notion de " se montrer à soi-même " ce que l’on sait faire. Il semble alors que ces adolescents ressentent le besoin de se prouver constamment que ce qu’ils font est bien, qu’ils sont performants au regard d’un objectif d’excellence qu’ils se sont fixés. Peut-être aussi, cherchent-ils à se rassurer, quelque part, sur leur valeur, leur utilité même au sein du système.
 
 

Content de toi, c’est-à-dire ?

M. : " Je me montres à moi même, que, ce que je sais faire… si je joue bien, je fais des bons trucs donc c’est… je sais que, je sais le faire, donc je le fais… "

C’est important, pour toi de te montrer à toi même que tu es capable de… ?

" Ouais… ouais… (silence) "

Et comment ça se fait ? …

" (silence) "
 
 

Pris dans la logique de l’institution, M. ne trouve pas la raison de ce qui le pousse à vouloir se prouver sa valeur. Le système aurait-il pris la direction (au sens de " gérer ") de sa propre vie ?

Malgré tout, il affiche ouvertement qu’il joue pour lui, pas pour les autres, qu’il cherche tout d’abord à se montrer à lui même de quoi il est capable :
 
 

Des fois tu as l’impression qu’il te faut gagner, que c’est une obligation et que c’est pas seulement pour le plaisir que tu joues ?

" Non, non, moi je joue pour mon plaisir… toute façon quand je gagne c’est pour moi. C’est pas pou, heu… pour les autres… c’est pas pour les entraîneurs quoi… Non c’est pas, c’est pas une obligation. Je me montre le meilleur, j’essaie de montrer le meilleur de moi même pour moi, me montrer pour moi… pas aux autres quoi, aux entraîneurs et tout ça. " […]

Donc quand tu joues il faut vraiment que tu te prouves à toi-même que tu as progressé ?

" Ouais… que, que j’ai progressé. Par exemple j’ai, heu, quand je suis rentré j’avais un certain niveau, même en début d’année. En début d’année j’avais un certain niveau et… heu… là je sais que… dernièrement j’ai fait des compétitions et je sais que j’ai progressé quoi, parce que j’ai vu que, j’ai vu ce que je valais et… "
 
 

Missoum dénote d’ailleurs chez le Sportif de Haut Niveau l’existence " d’une forte dimension égocentrique s’exprimant dans la recherche constante d’une auto - évaluation de soi associée à la satisfaction de connaître et de prouver dans l’affrontement souhaité de l’obstacle, les limites de son potentiel. Toute la carrière du Sportif de Haut Niveau est en fait sous-tendue par la quête de parvenir à épuiser totalement et idéalement dans la performance, tout le potentiel dont il se croit investi ". (Missoum, 1984, p. 352).
 
  Le plus important, c’est de bien jouer ?

M. : " Ouais…bien jouer, progresser… me montrer à moi ce que je sais faire… aux autres aussi, mais bon, d’abord à moi… et après… "[…]

Qu’est ce que tu te dis, tu m’as dis " je suis démotivé ", c’est-à-dire ?

" Ben, on a plus envie de jouer parce que, vu qu’on, ce qu’on, vu la façon dont on, dont on a joué quoi… on se dit : " on s’entraîne tout… enfin moi je m’entraîne tous les jours et tout… après montrer ça… "

" Montrer ça ", c’est à dire ?

" Ben, montrer la façon dont, dont on a joué quoi si on a, si on joue pas bien… donc… "

C’est important de montrer qu’on a bien joué ?

" Ouais… montrer à soi même… Enfin montrer c’est… " […]

Tu n’es jamais satisfait de ce que tu as fait ?

" Si, je suis satisfait parce que, je, je… J’ai bien joué, j’ai montré que, je me suis montré à moi que j’ai progressé, aux autres aussi… "
 
 

Dés lors, se montrer à soi de quoi on est capable est une chose très importante, mais l’objectif de la performance semble quand même ancré dans le " prouver sa valeur " aux autres. (" autres " sportifs, " autre " public, mais aussi les proches).

Ainsi, prouver sa valeur dans le monde du sport de haut niveau apparaît comme une nécessité pour être reconnu dans son sport. Prouver sa valeur c’est alors assurer son avenir pour N. :
 
 

C’est important d’avoir la meilleure performance ?

" Oui parce que dans ce sport heu… Si t’as pas la meilleure performance heu… on te reconnaît pas… "

Pour toi c’est important d’être reconnu ?

" Absolument… ça montre que tu as des qualités, que tu es le meilleur. C’est ce que tout le monde recherche quoi. "
 
 

Mais prouver sa valeur c’est aussi pouvoir supporter la comparaison aux performances des autres, pour se distinguer, peut être…
 
  G. : " On le sait, mais, tout le monde en a envie, et… En plus, la génération d’avant elle a de bons résultats et on nous compare toujours aux autres. Et on a envie de faire voir qu’on les vaut ou qu’on vaut mieux. Parce qu’on a la possibilité de le faire. "
 
Le Sportif de Haut Niveau cherche alors à se dépasser, à atteindre la performance extrême pour " montrer " de quoi il est capable. Prouver sa valeur afin de se poser en modèle idéal de performance à atteindre, prouver qu’il incarne le champion et contribue à la reproduction du système.
 
  C’est à dire, qu’est ce que tu ressens ?

J. : " Ben,… j’ressens un certain plaisir à me dire " t’es allé au delà de ce que tu espérais "… J’ai l’impression, que… ça montre que, que j’ai un fort caractère et que… Moi, c’est ce que je recherche d’avoir un fort et de montrer à tout le monde que j’y suis arrivée malgré, heu, malgré, par tout ce que je suis passée. "
 
 

" Ne pas défaillir de l’image qu’on veut montrer à l’Autre. Pour y parvenir le sportif se soumet aux exigences de l’Idéal que représente l’institution sportive ou l’activité sportive qu’il a choisie. L’image idéale (i(a)) vient maîtriser la pulsion (a) au prix de la souffrance. La satisfaction imaginaire trouvée par les sportifs grâce à la mise en acte de leur corps, se retrouve aussi bien dans le sport de compétition que dans les pratiques sportives de masse ". (F. Labridy, 1997, p. 52).
 
  F. : " De, … ben de m’être fait plaisir quoi, en ayant fait un bon temps. Heu… aussi à mon père. C’est vrai que dans un certain sens c’est lui qui m’a toujours poussé. "
 
Apparaît ici une nouvelle dimension, celle de la famille. En effet, les adolescents sont, pour la majorité, en internat, ils ne voient donc pas leur famille de plusieurs semaines parfois, les compétitions ayant lieu souvent le week-end. Dés lors, on peut comprendre pourquoi la famille, les proches, n’interviennent pas souvent dans les discours.

La famille est d’autant plus éloignée que le jeune exprime un besoin de lui prouver sa valeur.
 
 

Tu me parlais de tes parents qui sont venus te voir…

G. : " Ben ça faisais… Ca faisais un moi et demi que je les avais pas vus donc, ça faisait plaisir de les voir et je… Surtout j’étais content de les voir et puis j’me suis dis " ils vont jouer, ils vont me voir jouer donc il faut que je fasse un match correct, bon match ". L’enthousiasme il y était pas trop non plus quoi, il était plus là à partir d’un certain moment. "
 
 

Une pression s’ajoute à celle de la compétition : satisfaire ses proches, être bon, pour eux…

G. trouve d’ailleurs une raison de se dépasser dans leur présence :
 
 

Et quand tu es en match ?

" Ben, heu… Ben la semaine dernière on a fait un match, et j’avais envie de jouer parce que mes parents ils venaient me voir… Bon j’ai toujours envie de jouer, mais là encore plus, j’avais une raison… "
 
 

Parce que l’on veut que ses parents soient fiers, on a envie d’être bon, pour leur montrer que tous ces sacrifices servent à quelque chose. Donc, on ne veut pas décevoir.
 
  Ca t’es égal que quelqu’un de proche vienne te voir, ça te déstabilise pas ?

A. : " Non, ça me déstabilise pas, non, c’est simplement que j’aimerai faire un bon match à ce moment là… pour lui montrer heu…Ce que je peux faire, ce que je sais faire. " […]

Même si c’est des proches.

Ben, heu. Si, en fait c’est sûr que quand… On préfère mentir, montrer*le mieux de ce qu’on peut faire quoi… Parce que… parce que c’est comme ça, que c’est… "

Donc tu réagis comment ?

" Ben, je, je… "
 
 

Dans le discours d’A., on décèle un lapsus, (" mentir " au lieu de " montrer "). Dés lors, prouver aux autres de quoi on est capable serait-il, en fait, vouloir mentir sur soi, montrer de soi l’image d’une sur-puissance performante alors que l’on est, en réalité, un simple adolescent avec ses failles et ses maladresses ?

Mais " prouver " c’est aussi, et enfin, montrer que l’on s’est fixé des objectifs et que l’on fait tout pour les atteindre :
 
 

Et, tu me disais que pour toi la performance est importante, tu peux m’expliquer un peu plus ?

F. : " Heu,… pour moi c’est important, parce que… c’est vrai que dans un certain sens c’est un peu le résultat des efforts qu’on a fait sur l’année, ou bon, sur le mois. Ca dépend quand c’est que tombe, quand c’est que tombe la, la compétition importante. Heu… c’est pour ça que c’est vraiment important quoi. Et puis ça me permet après de monter, au fur et à, mesure, parce que c’est par des temps qualificatifs qu’on monte dans les compétitions. Et c’est vrai que c’est le résultat pour montrer " bon, ben, j’ai bien bossé, au bon, ben, j’ai mal, j’ai pas très bien travaillé ". […]

Et toi, tu recherches quoi alors ?

" Heu… Ben, moi je recherche, heu… A, à monter quoi dans la compétition, à voir, heu, de quoi je suis réellement capable. Si, heu, je suis capable de, de, de me donner des objectifs et puis bon, ben, les atteindre. Après, bon, ben, après on verra quoi. "
 
 

" Monter " constitue alors un dernier objectif vers lequel mèneraient performance et souffrance.
 
 
  • " Monter "…
table des matieres

Plus concrètement donc, " monter " constitue l’objectif ultime à atteindre, objectif principal de la formation. Ainsi, le désir de tout adolescent Sportif de Haut Niveau est de progresser pour parvenir au sommet, dans les meilleurs de sa catégorie, voire même, le premier de sa catégorie. L’objectif, c’est, bien évidemment, devenir le Champion.

Dés lors, apparaît l’Autre, celui qui représente le modèle idéal que l’on veut atteindre. L’"Autre ", en tant que Sportif de Haut Niveau accompli, représente alors l’objectif de N. :
 
 

Et au niveau de tes performances donc, le regard de l’autre, du public ?

" Ah, les performances, le public. Ah ça c’est très important ça. Par exemple on nage avec des nageurs ici qui sont, quoi, des très bons nageurs ont un qui a fait 3 fois les jeux Olympiques. Et… c’est sûr que, quand on le regarde, c’est pas uniquement un nageur… c’est un très bon nageur. Tu le regardes… heu… T’es émerveillé quoi… Parce que t’aimerais bien faire ce qu’il fait… T’aimerais bien… "

Pourquoi, pour être admiré pour…

" Pour être admiré heu, ça vient pas au 1er plan… Parce que si il faisait quoi ce que je, si je faisais ce qu’il faisait, ça me procurerait un immense plaisir quoi en me disant " je suis quelqu’un dans la natation… Ca te procure un certain plaisir ouais… "

C’est important de devenir quelqu’un ?

" Ah oui, très important… Ben c’est, comme je disais tout à l’heure, c’est…Tu fais tout pour être le meilleur, voilà, c’est ça. "
 
 

Désir de devenir quelqu’un, donc, de devenir autre. Désir aussi d’atteindre l’autre, de dépasser sa performance, de se substituer à lui. Désir de " hors corps " encore, où l’on veut devenir corps de l’autre plus performant. Dés lors, la figure stéréotypé du Champion se dessine au travers des discours.

Le Champion, pour N., est fait de " sagesse ", de " lucidité ", bref… de maîtrise avant tout.
 
 

" Oui avec l’âge, avec l’expérience, heu, je pense acquérir une certaine sagesse quoi. Enfin, une sagesse entre guillemets. "[…]

C’est pas de devenir le meilleur ?

" Ben ça c’est… ça tu l’as toujours ça, tu l’as toujours mais… cette sagesse c’est… c’est de la lucidité en fait. C’est pas partir en… c’est pas partir trop lentement, c’est pas partir vite, c’est partir uniquement quand il faut pour donner le meilleur de toi - même sur la fin, c’est faire la meilleure performance possible. "

C’est ce que t’aimerai devenir ?

" Ouais "

C’est-à-dire ?

" Ben être le meilleur tout simplement. "

C’est-à-dire, comment tu décrirai ce que tu voudrai être ?

" Une personne qu’on regarderai pour ce qu’il est, et pour ce qu’il fait… voilà… Enfin qu’on regarderai… j’sais pas comment dire ! Je vois pas d’autres mots… "

Et cette personne ça serai un sportif de haut niveau ?

" Oui, oui… un très bon sportif "
 
 
 
 

Le Champion se présente comme étant hors du temps, hors du social, une personnalité parfaite, admirée, adulée, pour ses actions. D’ailleurs, " l’image du sportif comme homme en mouvement vient y soutenir les imaginaires de maîtrise et les recherches d’identité, voire les fascinations religieuses et les idolâtries pour certaines images corporelles. " (Ibid., p. 52)

Le Champion, c’est donc celui qui a la " maîtrise ", de soi et de son sport. Mais c’est aussi une personnalité complète, forte physiquement mais aussi intellectuellement. Conformément à l’objectif de formation de l’élite, le Champion se doit aussi d’avoir une formation intellectuelle sûre.
 
 

M. : " Si je suis ici c’est pour… pour arriver à quelque chose et… "

Arriver à quelque chose, c’est à dire ?

" Au niveau du sport quoi… au niveau des études, bien sûr, aussi mais… pour l’avenir quoi… "

Comment ça ?

" Bon… c’est à dire arriver dans les meilleurs français, au niveau national. "

Et c’est important pour toi ?

" Ouais… c’est un objectif que je me suis fixé et… "
 
 

Donc, le CREPS permet " d’arriver à quelque chose " que ce soit intellectuellement ou physiquement. La logique de performance s'applique aussi à l'intellect. On rejoint alors la devise Coubertinienne du " mens fervida in corpore lacertoso " (un esprit fervant, au sens de qualités intellectuelles, dans un corps robuste, fait uniquement de muscles).

D’ailleurs, G. paraît être conscient de cet objectif qu’il a fait sien :
 
 

" Du point de vu scolaire, toute façon, t’es obligé d’y arriver parce que sinon, le reste de ta vie t’es mal barré. Et sinon, du point de vu sportif, heu… Du point de vu sportif, ben, heu, ton objectif, c’est de réussir, et j’vais tout faire pour y arriver, parce que sinon, heu, ça aura servi à rien… Et… "

Donc, il faut réussir ?

" Ouais "
 
 

Dès lors, conformément aussi à la logique d’extrêmisation posée par le système et dominée par le " Citius, Altius, Fortius ", l’objectif pour ces adolescents se concrétise dans l’accession à un plus haut niveau, toujours et encore.
 
  Donc c’est important de continuer comme ça ?

M. : " Oui… pour arriver à… au haut niveau… Enfin je suis déjà haut niveau mais… pour arriver à, en senior en haut niveau. "

 

F. : " Je m’investis dans le sport aussi parce que, bon, j’aime ça. Mais aussi, parce que, bon, ben, j’aimerai monter quoi. Et heu c’est vrai que, en améliorant mes temps, en voyant les progressions que j’arrive à faire, par rapport à ce que je fournis… "

" Monter ", c’est à dire ?

" Ben, heu, déjà, ben, aller de, avoir de, de, de, de meilleurs temps quoi. Et puis bon, ben, monter dans le niveau des compétitions. Et voilà ".
 
 

Arriver à un plus haut niveau, progresser toujours plus pour enfin être reconnu en tant que Champion, et ainsi, incarner, construire, le fantasme du haut niveau, de la performance ultime, supérieure.
 
  Donc en fait le tennis de table c’est pour toi un moyen de monter, de se faire reconnaître ?

M. : " Ouais… se faire connaître par les résultats… enfin, se faire connaître, heu… par, par les autres… "

C’est-à-dire devenir quelqu’un de reconnu, de… ?

" Reconnu, oui, dans le monde du, du tennis de table… " […]

Donc tu joues pour le plaisir ?

" Ouais, pour le plaisir mais en même temps, heu, y a quand même certains objectifs quoi. "

Des objectifs, c’est-à-dire ?

" Ben,… rentrer dans les meilleurs français quoi… "
 
 

L’objectif de l’institution a donc été fortement intériorisé et construit par ces jeunes qui ont fait leur, le but suprême d’accession à la performance ultime. Tous, en effet, visent le modèle, tous visent l’excellence.

Les discours sont éloquents et n’ont pas besoin de commentaires, si ce n’est que la norme est posée : c’est l’excellence.
 
 

N. : " Au niveau des performances, je pense que dans quelques années je pourrai, enfin je pourrai, j’espère être en équipe de France. Cette année, l’année dernière j’étais n°4 français de ma catégorie d’âge. Le plus important c’est, ben c’est d’être 1er évidemment… Et je suis 4eme parce que je peux pas faire plus. "
 
" On peut concevoir le système compétitif comme venant se surajouter à l’activité physique : le fait de sauter en hauteur ou de nager devient un simple moyen pour atteindre des objectifs tels qu’être champion olympique, battre tel ou tel adversaire ou remporter un titre prestigieux. " (M. Durand, 1987, p. 85)
 
  C’est important pour toi d’arriver à faire des choses difficiles ?

S. : " Ouais… ben pour progresser et … arriver dans meilleures… "

Arriver dans les meilleurs c’est-à-dire ?

" Ouais… Ben c’est pour ça que… c’est pour ça que je joue… "[…]

Et tu peux m’expliquer un peu, pourquoi c’est si important ?

" Ben, pour, qu’on progresse au niveau Français, au niveau national et international. "

C’est un objectif ?

" Ouais "
 



2eme partie :
Le corps adolescent mis sous silence
table des matieres
Au fil des entretiens, une question s’est imposée : Mais qu’en est-il de " la personnalité fragile et vulnérable " de l’adolescent ? (E. Erikson, 1972, p. 171) Où est l’adolescent " mal à l’aise dans la réalité d’adulte par manque de confiance en soi ? " (F. Dolto, 1991, p. 17)

D’ordinaire, l’adolescent est défini par de nombreux auteurs comme une personnalité fragile, susceptible, en mal-être vis-à-vis d’un corps en plein changement et traversant souvent une crise identitaire (E. Erikson), un " moment de fragilité extrême " (F. Dolto, 1991, p. 17) où l’autre, son regard est constamment présent voire même, angoissant (cf. : mon mémoire de maîtrise Cet Autre Inaccessible).

Or, les adolescents qui nous intéressent ici ne correspondent pas, vraisemblablement, à la définition proposée. Peut-être, d’ailleurs, est-ce parce que, à l’adolescence, " les rapides transformations corporelles et l’incertitude du statut social, du côté du " réel ", la dynamique propre à l’adolescence, au réveil œdipien et aux tentations de défense régressive qu’il apporte parfois, du côté de l’imaginaire, font que ces fantasmes d’incertitude corporelle, la nécessité à tout prix de " cuirasser " - selon l’expression, de Wilhelm Reich – un corps dont l’unité est menacée, conduisent bien souvent à une frénésie physique et sportive… " (Gantheret. F., 1993, p. 137).

Dés lors, le sport serait un moyen pour fuir l’adolescence, mettre au silence un corps qui gêne car en proie à de nombreux changements physiologiques difficiles à maîtriser.

Les jeunes Sportifs de Haut Niveau rencontrés, en investissant dans le sport, passent à côté de leur adolescence en transformant leur corps pour la performance. Ainsi, le corps performant prend la place du corps adolescent. " Au corps " normal ", à la faiblesse corporelle, à ce corps morbide habité d’un processus suicidaire, il s’agit d’opposer un corps performant, un corps en forme ou encore une forme corporelle acquise au fond contre le corps ". (P. Baudry, 1991, p. 82)

 

Apparaît donc ici de nouvelles stratégies pour construire le modèle et se construire en tant que Champion : maîtriser son corps adolescent, le transformer afin de le faire disparaître au profit d’un corps de " gagneur ", de Champion.

 

 

I Le sport-maîtrise :

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Parce que " le corps abandonné à lui-même serait dangereux. Il faut donc le contrôler : agir sur le processus mortel qu’il contient en son dedans " (Ibid., p. 38). Le système sportif opère donc une fuite en avant des pulsions adolescentes dans un investissement presque total dans l’activité physique. Il évite ainsi de courir le risque d’un corps difficilement maîtrisable et pas assez performant. Il faut donc " contrôler les énergies adolescentes, encore plus dangereuses quand elles sont enfermées entre les murs d’un pensionnat " (ici, en l’occurrence, le CREPS). (Vigarello, 1982, p. 43)

Dés lors, le sport maîtrise le corps dans le sens où il le remplace par la construction d’un autre corps plus adapté à ce qu’on veut en faire. " Le corps est transformé en pure fabrique énergétique qui refoule toutes les dimensions affectivo-pulsionnelles qui risquent d’entraver le succès " (S. Moscovici, in Brohm, 1995, p. 186)

 

Née dans une société qui prône les valeurs cartésiennes de raison et de maîtrise de soi, on pourrait ici rapprocher l’idéologie sportive à celle de la société disciplinaire de M. Foucault où il dénonce cette " mise sous contrôle des moindres parcelles de la vie et du corps, dans le cadre de l’école, de la caserne, de l’hôpital ou de l’atelier " (et pourquoi pas du gymnase… ?). (1975, p 139). Ainsi, au XVIIIe, la société disciplinaire naît, et avec elle, des " méthode qui permettent le contrôle minutieux des opérations du corps, qui assurent l’assujettissement constant de ses forces et leur imposent un rapport de docilité. (Ibid., p. 139). On assiste à une véritable politique de coercition se fondant sur un rapport d’appropriation des corps, une manipulation calculée, ici, en l’occurrence, en vue de la performance.

Parce que " Est docile un corps qui peut être soumis, qui peut être utilisé, qui peut être transformé et perfectionné. "( M. Foucault, 1975, p. 138 ) L’institution sportive fabrique les corps en les " normant ", en mettant en place un modèle idéal à atteindre, modèle corporel de performance. Dés lors, le jeune sportif avoue se " fabriquer " un corps musclé, plus performant, pour devenir " quelqu’un ", devenir lui-même performance parfaite et construire le modèle.
 
 

  1. Fabrication :


table des matieres

" S’il faut donc assagir le corps, tâcher d’en dompter la mauvaise nature, réprimer sa morbidité intrinsèque, la " forme " autorise par contre la griserie du " dépassement de soi ", l’ivresse de la défonce absolue. [….] Il ne s’agit pas de " conquérir " le corps (" un vrai corps ") mais de le supprimer.[…] Tout se passe comme s’il fallait que le corps disparaisse dans une silhouette performante, dans une " ligne " compétitive [….] Le " corps sportif ", présent dans nombre d’images publicitaires, exprime bien moins un éloge du corps et de ses performances propres que le projet de s’en débarrasser. Dans nombre de publicités, le corps n’est plus l’objet de " soins ". Il devient l’engin d’une toute puissance. Il ne s’agit plus de le réguler mais de l’utiliser " à fond ". (Ibid., 1991, p. 52).
 
 

  1. Un corps au service de la performance.

  2.   table des matieres

    Pour les adolescents Sportif de Haut Niveau, leur corps désormais ne leur appartient plus totalement, il est devenu un moyen de réussir, de progresser, un outil en vue de la construction du Champion. Ce corps semble être devenu un intermédiaire entre l’institution et l’objectif à atteindre. Le sportif l’utilise pour la performance ultime, extrême. Dés lors, " la pratique d’un sport [semble être] centrée sur son propre perfectionnement avant toute autre finalité extérieure. " (A. Rauch, 1985).

     

    N. : " Le corps en compétition c’est sûr il est important… Et… c’est une base importante. Il y a… j’sais pas… 45% comme je disais tout à l’heure. C’est 45% qu’il faut quand même pas négliger quoi. "

    Une base importante c’est-à-dire ?

    " Ben… heu… c’est-à-dire que je… si… si t’as pas les 45% comme je l’expliquais tout à l’heure, ben t’avances pas quoi… t’es qu’à 55% de tes capacités… 45% c’est pas négligeable. "

    C’est-à-dire que pour toi c’est plus un instru…

    " Ouais c’est un instrument, voilà, oui c’est un instrument. "

     

    N. admet donc, sans hésitation aucune, que son corps constitue une base importante de sa réussite, et qu’il est pour lui, un moyen de progresser, d’être performant. Ainsi, " avec le sport, le corps se fait outil pour produire un effort, un résultat, un objet, un record, un exploit ". ( J. Ardoino, in Brohm, 1995, p. 201).

    Dés lors, ce " corps-outil ", apparaît comme quelque chose qu’il faut préserver, entretenir même, pour rester dans le haut niveau, pour être de plus en plus performant. Ainsi, S. entretient son corps pour garder la " forme " mais aussi et surtout pour son sport… :

     

    C’est-à-dire que tu ne fais pas vraiment attention à ton apparence ?

    " Enfin, moi, personnellement j’essaie de bien, de bien me porter quoi. "

    C’est-à-dire ?

    " Ben de … pas manger trop n’importe quoi, puis… pour pas trop grossir et… peu rapport à mon sport… "

     

    " La modernité, tout en se donnant " les gants " de traiter " aimablement " le corps, de le soigner en agence la répugnance. Si le corps doit être objet de soins, n’est ce donc pas qu’il est malade ? ". (P. Baudry, 1991, p. 32). En effet on peut se poser la question de savoir si le Sportif de Haut Niveau porte attention à son corps uniquement pour la performance, ou bien parce qu’il est conscient d’entrer dans un processus de destruction du corps affectif, relationnel (et même on peut ajouter " naturel ") au profit d’un corps fabriqué. Peut-être, en effet, est-il conscient qu’il se tue doucement en s’investissant intensivement dans le haut niveau.

     

    Tu me parles souvent du mental, mais, pourtant, ton corps… ?

    F. : " Ben c’est vrai, que à part plus gérer ça, le, le… Non, j’dirai pas que c’est un outil, quoi, c’est… mon corps… Heu… ben, c’est quand même quelque chose qu’il faut préserver, parce que bon, on, on tue énormément dessus, mais heu, … jusque là, heu… non je vois pas trop… c’est ce qui, quand même te permet de… Oui, de progresser, ouais je sais… Heu… "

     

    F. n’admet pas que son corps puisse être un outil, pourtant, s’il faut le préserver, c’est bien qu’il sert à quelque chose…
     
     

  3. Contrôle des corps, hégémonie du muscle.

  4.   table des matieres

    Et donc ce changement il paraît inévitable, pourquoi ? Ton corps c’est vraiment un moyen pour réussir ?

    J. : " Ben, oui, oui, parce que… c’est lui qui me fait avancer dans l’eau, donc heu… C’est un moyen de réussir. Ben c’est vrai que… le mental il joue mais… Bon, quand on est au niveau régional, on a le mental pour pouvoir gagner. Mais heu… on peut avoir, on a beau avoir le, le mental très très fort, au bout d’un moment on arrivera à saturation de l’exploit, donc il faudra modifier son corps pour pouvoir avancer encore plus. Donc c’est vrai que, le moral joue et au bout d’un moment le, le corps est obligé de changer pour justement, pour heu… pour continuer cette progression. "

    C’est-à-dire modifier son corps ?

    " Ben justement, heu… l’amener à développer ses muscles, l’amener à développer les muscles. Et à, accepter de passer de l’état de petite fille à l’état de femme musclée. "

     

    Donc, pour réussir, il faut se fabriquer un autre corps, plus performant, un corps fait de muscle. Le muscle devient une chose nécessaire à la construction du Champion. On abandonne alors le corps naturel, le corps adolescent pour l’investir par un corps fait de muscle et de puissance.

     

    Ce qui est dur, c’est la comparaison à l’autre, la compétition ?

    G. : " C’est que… Au point de vu du sport, heu… Moi ce qui va pas surtout, c’est la muscu… Et la muscu, heu… Ca, c’est une autre partie du sport, parce que le volley c’est, c’est un peu à part… Pour faire du volley, il faut être fort physiquement, et pour être fort physiquement, il faut faire de la muscu. "

     

    " Le corps doit être bien plus corrigé et remanié qu’entretenu. C’est au fond moins le corps qu’il faut parfaire qu’une " forme corporelle " qu’il s’agit d’acquérir. " (P. Baudry, in Brohm, 1995, p. 301).

     

    Et donc en fait, la vision de ton corps a changé à partir du moment où tu es rentrée dans le haut niveau ?

    J. : " Voilà, exactement… Comme je disais c’est le changement… le haut niveau c’est complètement différent du loi, pas du loisir, de la compétition régionale par exemple. […] Dés qu’on arrive au haut niveau on vise quoi, on vise les championnats de France, […] on essaie de se faire remarquer, donc pour se faire remarquer, il faut avancer, et pour avancer on est obligé de changer physiquement, on est obligé de prendre plus de puissance, donc de développer son corps, de travailler les muscles, et, de les développer de plus en plus. Donc heu, l’un ne va pas sans l’autre quoi. Le haut niveau ne va pas sans le changement physique. " […]

    Tu me parlais de la puissance …

    " Oui ben, la puissance, c’est donc la musculation et… et voilà… "

     

    Ainsi, il faut travailler le corps, développer le muscle, rechercher la puissance. Il s’agit de fabriquer un corps pour affronter un milieu hostile, désormais il faut adapter son corps, supprimer tout ce qu’il peut avoir de naturel pour qu’il puisse évoluer avec aisance dans un élément qui ne serait pas naturel pour le corps d’origine. " Nonobstant, la pratique du sport, non contrainte, est au service de la maîtrise pulsionnelle dans la mise en exergue d’une image d’un corps [...] qui va chercher à se substituer au moi. " (A. Birraux, 1994, p. 139)

    " Muscler son corps " revient alors à dire " contrôler son corps ". En se musclant, l’adolescent contrôle son corps biologique, fait taire son corps naturel. Ainsi, en contrôlant son corps, il maîtrise son sport.

     

    Et quand, tu pratiques ton sport, comment ça se passe ?

    J. : " Ben disons qu’on fait heu… Ben justement, quand on pratique le sport on recherche encore plus à se muscler. Parce qu’on se rend compte que pour, pour réussir dans la natation il faut vraiment être musclé, faut avoir de la puissance, donc heu… c’est un cercle vicieux parce que on recherche justement à, à avoir plus de, à avoir plus de muscles et tout, et en même temps c’est assez dangereux parce que justement on recherche à avoir du muscle et pas de la graisse et on a tendance des fois à tomber dans un cercle heu… presque un peu anorexique c’est-à-dire à travailler davantage en natation et en musculation et à essayer de, de très peu manger justement pour pas, pour pas prendre de graisse, pour prendre que du muscle et, on tombe un peu dans le système anorexique et… C’est vrai qu’on a tendance à surveiller vachement son poids, à faire très attention à ce qu’on mange, heu… voilà, après c’est une question de stabiliser son poids et… Et essayer de pas trop jouer avec son corps aussi. "

     

    Par la musculation et l’entraînement intensif, J. a l’impression de contrôler son corps, de le maîtriser. Pourtant, semble-t-il, elle paraît consciente du danger qu’elle lui fait courir parfois. Mais, prise dans une logique de rendement et de performance à tout prix, comment ne pas s’empêcher de " jouer avec son corps " lorsqu’on se rend compte que ça marche ! Comme il faut toujours se surpasser, aller plus loin, on joue toujours un peu plus avec son corps tout en ayant le fantasme d’une totale maîtrise de soi…

    " Le contrôle fastidieux de mouvements fractionnés est serti d’un idéal toujours reculé de pouvoir et de domination. […] Un autre corps est promis, porteur de valeurs authentiques où le sujet doit découvrir sa vérité […] avec tant de liberté différée, éclôt sans heurt un idéal de maîtrise de soi qui va de pair avec les enjeux de la réussite sociale. " (A. Rauch, 1985).

     

    Et aujourd’hui donc, par rapport à tes performances, il arrive de te comparer ?

    J. : " Oui, de me dire… bon aller… de me dire " ouais, elle a plus travaillé musculairement donc faudrait peut être que je me mette un peu plus à travailler ça, à travailler un peu plus les jambes, à travailler un peu plus les bras, développer un eu plus ça et ça. Oui ça arrive encore mais… c’est comme si maintenant, comme… j’arrive à apprécier mon corps donc heu, j’arrive, à me dire bon " tu vas faire ça et puis non, t’as pas besoin de développer ça, tu y arrivera en travaillant un peu plus, t’es pas obligée de faire de la musculation à ce moment là et tout ça. Donc, tout est une question de mental et, d’apprécier son corps je pense. "

    Il t’arrive de ressentir l’entraînement, la muscu. Comme une obligation ?

    " Ah oui, la musculation, souvent je suis obligée d’en faire. Parce que j’suis pas… il me manque une certaine puissance pour l’instant. Encore actuellement, il me manque une certaine puissance. Et la puissance, même si j’ai le mental, heu, c’est pas le mental qui la fait, c’est, heu, c’est la musculation qui est obligée de faire la puissance. "

    Et tu la vis comment la musculation ?

    " Bon ça va, ça me plaît, ça me plaît d’en faire. En fait… donc heu, j’y vais pas en me disant " zut y a encore la musculation " j’y vais pas avec contrainte, j’y vais avec plaisir. "

     

    En contrôlant ses entraînements, J. pense avoir un pouvoir de décision sur son corps. Dés lors, ceci apparaît comme une marge de liberté dans une vie réglée pour la performance. Mais malgré tout, si elle veut correspondre aux exigences du système, se muscler apparaît comme un impératif. " Le corps est appréhendé comme enveloppe à développer, muscler, modeler. L’entraînement fonctionne comme " outil pour écrire le corps ", selon l’expression de M. de Certeau (" Des outils pour écrire le corps ", in Traverses n° 14-15, avril 79) ou comme un " instrument de l’amaigrissement ", technique de mise en forme du corps. Les chairs non fonctionnelles, qui nuisent au rendement sportif, doivent être transformées en densités performantes, en viandes productrices de records. " (F. Baillette, 1992, p. 124)

     

    N. : " On a besoin de puissance donc on travaille… on travaille beaucoup cette puissance et… ça se ressens au niveau de notre sport quoi… sinon heu… "

    Tu me dis " on est assez bien foutu " ça veut dire que tu te trouves bien dans ton corps ?

    " Moi personnellement, oui, j’me trouve plutôt bien dans mon corps quoi… pare que… on… on s’entretient quoi parce qu’on fait de la musculation heu… On fait tout pour avoir le moins de déchets possibles dans notre corps quoi. C’est-à-dire qu’on doit se muscler, pas au maximum mais pour être le mieux dans l’eau quoi… "

    " Le moins de déchets ", c’est-à-dire ?

    " Ben moins de déchets, c’est-à-dire heu… pas la graisse… tout ce qui est inutile quoi. Le muscle doit prendre le dessus sur la graisse… si t’as 15% de graisse, heu… ça te sert pas à grand chose… Nous on tourne en moyenne à 10, 10%… Même si les nageurs sont heu… Les plus, les sportifs quoi, les plus… gras on va dire. Non c’est vrai parce que heu sans l’eau, t’y as heu… comment dire… une lutte contre le froid, donc t’as une dépense calorifique plus importante… donc t’as une petite couche de graisse supérieure qui, qui nous permet de lutter contre le froid quoi. "

    Et toi, est-ce-que c’est important pour toi d’être musclé, d’être… ?

    " Vis-à-vis de moi-même oui parce que si j’étais gros, quoi, si j’étais graisseux… Enfin si j’étais beaucoup graisseux parce que je suis un peu graisseux quand même… heu… j’me trouverai pas bien dans mon corps quoi. Ben j’aim… j’aimerai pas avoir une silhouette pas bien parfaite… j’aimerai qu’on me regarde en disant… Enfin qu’on me regarde, j’aimerai qu’on dise heu… Oh il est bien foutu quoi. C’est toujours agréable. "

    Et c’est le cas ?

    " J’sais pas (rire) je sais pas mais heu… J’me trouve heu… bien dans mon corps donc puis, je sais pas si à l’extérieur on me regarde quoi… "

     

    La guerre est déclarée, aucune graisse ne doit résister !

     

    Dés lors, il faut entrer dans une norme corporelle imposée pour la performance. Le muscle doit être majoritaire, il doit investir la totalité de l’athlète et en faire un " surhomme ", un conquérant de l’effort.

    N. a intégré le muscle comme une normalité, il refuse ainsi toute graisse qui pourrait déformer un corps qu’il travaille depuis l’âge de 5 ou 6 ans (âge auquel il a commencé la natation). Ainsi, les changements produits et qui ont été acceptés ne sont pas ceux de la puberté, mais ceux du sport de haut niveau (et, donc, du système).

     
     
     

  5. Normalité, normalité … ?


table des matieres

A l’instar des changements pubertaires, pour le jeune adolescent non sportif, le jeune Sportif de Haut Niveau est confronté à de brusques changements corporels provoqué par une activité physique intensive. " Ainsi, la pratique sportive de haut niveau à l’adolescence entraîne des transformations corporelles telles qu’elles peuvent laisser passer inaperçues les modifications pubertaires. " (C. Carrier, 1992, p. 63) Le sport a donc remplacé le corps adolescent par le corps musclé.

Le corps adolescent est mis sous silence, mais, la question de l’acceptation d’un nouveau corps se pose quand même et les troubles liés aux changements sont parfois les mêmes. Ainsi, J., a eu du mal à accepter ce corps qui s’est modifié brusquement à son entrée en filières de haut niveau. Dés lors, contrôler sa nourriture lui semblait être le seul moyen pour garder la maîtrise de ce corps qui se métamorphosait au fil des entraînements. Le muscle, parce qu’il changeait sa silhouette était assimilé à de la graisse, dés lors, moins manger lui permettait de contrôler son " volume ".

Parce que son corps lui échappait, elle essaya de le réduire… à néant. On peut voir ici une logique mortifère de la compétition sportive : Réduire ce corps pour qu’il soit plus léger, plus rapide.
 
 

Et sinon, quand tu pratiques donc, comment est-ce-que tu vis la compétition ?

" Comment est-ce-que je vis la compétition ?… C’est vrai que des fois, j’avais tendance à dire que, que si je ratais ma course, c’était parce que j’avais trop de poids, parce que j’avais grossie et heu… c’est vrai qu’à certain moment c’était, il fallait que… par exemple, si je savais que j’avais une compétition dans 3 semaines, et ben, ces 3 semaines là j’essayais, de, de moins manger, parce que je me disais ben, " moins tu mangeras, plus tu seras fine, ‘fin, plus t’auras de poids à soulever et moins t’avanceras. Et en fait c’est tout à fait faux…Maintenant dans la compétition ça me dérange plus, j’ai… heu… donc… heu… on est suivi par un endocrinologue, donc il nous a fait un plan de, de nutrition et tout, et maintenant, bon, mon corps en compétition j’arrive à le supporter, au contraire. "
 
 

Aujourd’hui, J. accepte son corps et, même, recherche le muscle. Faire de la musculation ne la dérange plus, elle a incorporé la norme sportive, se l’est appropriée. Le système des filières, avec l’encadrement psychologique (entre autre) dont il dispose, a réussi à lui faire apprécier le corps performant et donc à remplacer le corps adolescent.
 
  J. : " Voilà… sinon ben, on s’habitue, ouais, on s’habitue à son corps. Moi j’ai, franchement j’ai mis du temps. "

Et aujourd’hui ?

" Ben aujourd’hui ça va mieux, ça va mieux . J’ai… comme j’ai dit, j’ai appris à aimer mon corps, à voir que… j’en suis arrivée à me dire que c’est plus jolie une fille musclée qu’une fille heu… hyper fine qui ressemble à rien, qui n’a pas de poitrine qui n’a pas de bouche qui n’a pas de, qui n’a pas de cuisses. Et en fait, heu… enfin, moi j’aime mon corps, je pense que… pour l’instant au niveau de… ça va bien quoi… on m’a tou…, enfin, on m’a pas encore dis heu…Bon y a des petites réflexions mais qui nous passent au dessus maintenant, on se dit " mais, attend, c’est bon quoi ! ". J’suis faite comme ça, j’pourrai pas échanger . J’pense que le… plus dur c’est d’apprendre à aimer son corps et moi ça va mieux. Ca va beaucoup mieux. Et puis on est vachement encadré aussi au niveau de la piscine heu… Donc ça va, franchement ça va beaucoup mieux. Ca me dérange plus d’aller en musculation et de, et de soulever des poids, heu de … de travailler heu, de travailler mes cuisses et tout, de développer tout. Ca me, ça me fait plus rien. J’ai réussi à contrôler heu, à pas tomber dans l’a…, enfin, à arrêter l’anorexie et la boulimie. J’ai réussi à faire tout ça. "
 
 

La normalité se pose alors comme étant normativité d’un corps beau et esthétique car musclé et donc, puissant. Ainsi, dans le système du sport de haut niveau, la normalité supprime toute adolescence. La norme, c’est quand il n’y a pas d’adolescents pubères mais des " adolescents musclés, performants et maîtres d’eux-mêmes ".
 
  J. :  " Parce que tout change d’un coup, en fait. Du jour au lendemain on,… on devient mais vraiment, très très musclé de partout. "

Et le muscle ça te, ça te dérange ?

" Non, non, en fait, non. Parce que… heu… j’arrive à trouver ça beau. Enfin, pas, je cherche pas à être musclée… heu… avoir les veines qui ressortent, les trucs comme ça… Mais à donner une forme à mon muscle, à être heu… à être agré…, enfin, être agréable à voir quoi. "
 
 

" Dans la modernité le corps est devenu un double, un autre soi-même sur lequel bricoler. Dans les pratiques physiques et sportives qui nous intéressent ici et à travers les discours et les imaginaires qui en rendent compte, le dualisme en œuvre est celui qui oppose l’homme et son corps. Il fait de ce dernier un alter ego, le meilleur compagnon sur lequel l’homme doit veiller avec attention, car il sait que sur son apparence s’établit le jugement sans complaisance des autres, dans une société où l’esthétique tend à remplacer l’éthique ". (D. Le Breton, 1993, p. 165)

Ainsi, en agissant sur son corps, en le transformant, le Sportif de Haut Niveau se pose comme modèle corporel, comme corps normé, corps beau car corps sportif. D’ailleurs, les activités physiques et sportives peuvent être pensées comme " des matrices de légitimité symbolique : la jeunesse, la vitalité, la santé, la séduction, la performance, la détermination etc… " (Ibid., p. 164) sont autant de normalités que le corps sportif impose en tant que modèle idéal de corporalité.

N., parce qu’il a intégré la norme corporelle, imposée par le système sportif, se pose en tant que modèle :
 
 

D’accord, ça t’arrive pas d’être fier de ton corps ?

" Fier, entre guillemets, parce que… Fier entre guillemets parce que, parce que, parce que… On a un corps. Enfin les sportifs on a un corps, enfin on est obligé quoi d’avoir un corps, quoi pas trop vilain. Donc, tu te dis, quand tu vois un mec passer dans la rue heu, qui est assez quoi bedonnant. Tu te dis heu… ben j’aimerai pas être comme ça… c’est pas une fierté en fait… c’est… j’appelle pas ça de la fierté. "

Ca serait quoi alors ?

" Justement, heu, j’arrive pas à le définir… J’sais pas, t’es bien comme tu es et puis, puis tu bouges pas quoi. "

Donc en compétition t’es pas gêné du regard de l’autre sur ton corps ?

" Non, non… "

Même si dans le public il y a des proches qui viennent te voir ?

" Ouais, non, mais… Ah c’est sûr… ils vont me dire " Ah tu as un peu grossir, tu as un peu maigri, heu… " Ca j’essaie de… de pas trop y faire attention quoi… "
 
 

Ainsi, le corps performant devient normalité, corps à atteindre à tout prix, au prix de sacrifices sociaux autant que corporels. En effet, parce que la réalisation de soi en tant que champion passe par la nécessaire fabrication d’un nouveau corps, plus puissant, le corps biologique, naturel de l’adolescent est oublié, mis sous silence.

 
 
 

  1. L’oubli du corps :
  1. Le corps s’efface, l’instrument est là…
  table des matieres

" Le " corps sportif ", est sans doute bien moins inspiré par un éloge du corps, de ses capacités ou de ses performances propres que par le projet inverse de le " dépasser " et de s’en débarrasser. Dans cette perspective, la " mise en forme " peut être comprise comme un mode de disparition du corps. Sous couleur d’esthétique corporelle, il s’agit bien de nier le corps. Mr Caillat écrit : " Automatisé à l’extrême, le Champion oublie son corps. La perfection gestuelle est la négation du corps " (in M. Caillat, " De la libération du corps au corps glorieux ", in Actions et Recherches Sociales, Toulouse, Erés, 1985, n° 1, p. 96) ". (P. Baudry, 1991, p. 102)

Dés lors, ressentir son corps pour le jeune Sportif de Haut Niveau revient, en fait, à le penser en terme d’efficacité, de performance, d’instrumentalisation. Le corps affectif semble oublié, sacrifié même.
 
 

  • Vision technique du corps.
Donc qu’est ce que tu peux ressentir alors quand tu joues ?

S. :" Ben… "

Tout à l’heure, tu me disais " je force ". ?

" Ouais, je force, je contracte des muscles, je contracte… "

C’est-à-dire ?

" Ben, je me sers de certaines parties pour, pour jouer. Et puis… heu… j’essaie un peu d’y penser… surtout aux jambes, pour me placer… " […]

A quoi tu penses alors, en compétition par exemple ?

" Ben, je pense à mon jeu, puis, à bien me placer, à mettre bien,… à bien me placer, à me placer, à placer mes balles… voilà. "

C’est-à-dire que tu penses uniquement au niveau technique ?

" Oui… au niveau physique aussi, les jambes, les gestes… Je sais que si je suis écartée, sur, sur la table, ben, je sais qu’il faut que je me déplace, faut faire l’effort, faut que je me place. Sinon, les gestes, que je fasse pas, que je me décontracte, et, … que j’arrive à me relâcher quoi. "
 
 

Ressentir son corps, c’est alors savoir si on fait bien le geste ou non, savoir " se placer ", savoir utiliser ses muscles dans le mouvement efficace. L’adolescent concentre alors son attention sur les sensations musculaires, les impression de " bien ou de mal faire " en vue de la performance ultime.

" Aujourd’hui, dans toutes les disciplines sportives, le corps tout entier du sportif est mobilisé techniquement. Plus rien n’est laissé au hasard. La recherche du rendement entraîne l’éducation technique du corps dans son ensemble. Les moindres parties du corps sont utilisées rationnellement. L’organisme est de plus en plus saisi sous l’angle instrumentaliste. "(J.M. Brohm, 1993, p. 253).
 
 

A quoi tu penses dans ces moments ?

M. : " Non,… si des fois heu… avant de jouer par exemple, je me dis heu… je me concentre et je… et heu… et je me dis " à ce moment là je vais faire ça, ça… Quand la balle elle va venir là je vais faire ça, ça… "[…]

Quand tu joues, tu penses plus au niveau de ton jeu, c’est plus le mental qui… ?

" Oui… oui je pense plus, heu, au jeu, au sens tactique, heu, à ce qu’il faut faire, heu… " c’est bien, faut le refaire "…
 
 

Dés lors, le corps affectif, émotif est mis à distance et n’est utilisé que pour accomplir une performance, pour accéder au modèle. Le jeune oublie son corps propre, subjectif, au profit d’une hyperconcentration sur le geste technique parfait.
 
  Et quand tu pratiques ton sport, tu n’as pas d’image de ton corps ?

M. :  " Quand je joue ? non. "

Et quand tu joues pas ?

" Des fois je pense à des trucs… des trucs que je pourrai améliorer ou, des trucs qui ont été, qui ont été bons quoi… des choses qui ont été, que j’ai bien réussi en compétition… mais… "

Des " trucs " c’est-à-dire ?

" Ben des " coups, des, des… des coups que j’ai réussi et que… que par exemple l’autre il a pas rattrapé ou que… je me dis c’est bien, tu pourras le refaire ou, tu peux faire ça pour l’améliorer ou… "
 
 

M. est tellement pris par un objectif qui se pose à lui comme un impératif (la perfection technique, " s’appliquer ", " bien jouer "), qu’il en oublie son corps relationnel, son corps d’adolescent, (son corps humain, organique devrais-je dire !). Il n’a donc, tout comme N. d’ailleurs, plus de représentation de lui-même en tant que corps, que personne.
 
  Donc quand tu nages tu n’as pas de représentation, de vision de ton corps ?

N. : "  Je me représent… Non, et puis, non, enfin, c’est compliqué quoi… Enfin quand je nage j’essaie , c’est sûr, de faire un mouvement assez parfait, enfin parfait, la perfection n’existe pas. Mais j’essaie quoi de faire un mouvement presque parfait. Je me remémore l’entraînement, des gestes donc que tu répètes maintes et maintes fois. C’est sûr que tu as une vision de ton corps quoi… le bras il faut le passer comme ça, la jambe comme ça… "

Mais c’est pas esthétique ?

" Esthétique, non, tu te dis pas heu… j’suis pas… patati, patata quoi… non. "
 
 

Ainsi, penser à son corps, à son image est, pour ces adolescents, penser au geste technique parfait. Le corps est donc ramené à un instrument que l’on utilise et que l’on construit au profit de la performance. " De la représentation du corps machine ou corps machiné, la technologie […] élabore le fantasme du remplacement d’un corps toujours trop proche du cadavre, inutile, comme est déjà considéré celui des vieux. " (P. Baudry, 1991, p. 36)

Dés lors, le corps biologique, parce qu’il ne correspond pas au fantasme d’immortalité et de sur-puissance, est oublié par le jeune qui le remplace par un corps technique, calculé, efficace et froid, un corps construit selon le modèle du champion par et pour l’institution.

 

Corps froid et performant qui supprime toute sensation affective, émotionnelle. Mais, lorsque l’outil ne sert plus car la machine est en panne, en surchauffe, le corps biologique se ressent à nouveau.

Sensations désagréables donc, pour A., de ne plus arriver à relancer la machinerie, de ne plus être performant car, fatigué :
 
 

Quand tu me dis que t’es fatigué, c’est que t’as l’impression que ton corps, il suit plus, ou… ?

" Ouais… c’est ça, je suis mou heu… ben c’est surtout par rapport à ce que je fais quoi. Je sais que… heu… à l’attaque j’arrive pas, à, j’fais trop de fautes ou j’arrive pas à faire les 3m heu, donc j’suis pas assez haut, heu, j’suis pas, j’suis pas assez, j’suis pas assez bas quand j’fais une réception… Et heu donc j’me dis que c’est parce que j’suis fatigué quoi, j’sais que… "
 
 

Ainsi, seules la faille technique, la fatigue, voire même, la douleur font que le ressentir resurgit vis-à-vis du corps.
 
  S. : " Puis des fois ça marche et des fois ça marche pas ".

Et quand ça marche pas, tu as une perception de ton corps ?

" Enfin… je ressens plus rapidement la fatigue. Puis… "
 
 

Le corps ne se ressentirait-il que dans la contre performance ? Dés lors, la performance provoquerait inévitablement l’oubli du corps, son sacrifice.

D’ailleurs, pour F., penser à son corps pendant la performance ne lui vient pas à l’esprit, en effet, seul l’accomplissement d’une bonne course et d’un geste efficace persistent :
 
 

Et là tu ne penses pas à ton corps ?

" Ben, j’ai pas trop le temps quoi. Je veux dire bon… Après, peut-être on arrive à analyser une partie de la course, mais… c’est assez difficile quoi. C’est plus facile pour quelqu’un qui a eu, 800 m ou 400 m… Là on a le temps un peu plus de dire " Bon, ben, là t’as un peu moins, là t’as vraiment senti des appuis, là, là t’as pensé à autre chose, donc du coup, ben, heu, t’as, t’as pas assez forcé ou, heu, tu t’es dispersé " mais… "
 
 

  • Sacrifice du corps.

Comme on l’a vu, le corps est oublié, sacrifié au profit de la performance. Si bien que, lorsque les adolescents sont en compétition, le corps douloureux disparaît, la fatigue est oubliée, le corps est, à nouveau, négligé.
 
 

T’as souvent l’impression de devoir te pousser à bout ?

G. : " Ben, c’est souvent quand les semaines d’entraînements sont dures, parce que c’est les entraînements qui fatiguent beaucoup et heu… Ben, quand on arrive au match, ben heu, on est souvent un peu fatigué, mais on oublie la fatigue, parce que c’est le match quoi, et… […] Mais les matches importants, quand t’es fatigué, t’oublies la fatigue, et là tu te sens toujours en forme… "
 
 

Ainsi, la fatigue est oubliée… le corps performant persiste… la nécessité de réussite est plus forte…

Le système use le corps, ce corps qui se doit d’être infatigable et surpuissant, pour se construire champion et produire le modèle. Le soi-disant plaisir de l’activité physique compense, remplace, l’épuisement et la souffrance qui en résulte.
 
 

Et ce rythme là, tu me dis " c’est insoutenable " c’est-à-dire ?

N. : " C’est insoutenable… heu… physiquement. C’est heu, c’est assez éprouvant. Mais… Au vu du, au vu du plaisir quoi qu’on apprend à nager. C’est… c’est… c’est rien du tout quoi, on prend tellement de plaisir dans l’eau que… Après ce qu’on fait, on le fait avec plaisir quoi… parce que sinon on l’ferai pas. "
 
 

Dés lors, dans la performance, le corps fatigué s’efface, il n’a plus sa place dans une situation où seul le corps puissant est valorisé.
 
  S. : " Quand on gagne on pense moins à la fatigue, quand on perd on y pense plus quoi. J’sais pas, c’est… "

" Quand on gagne on pense plus à la fatigue ", c’est-à-dire que toutes les douleurs on ne les sent plus ?

" Enfin on essaie de les oublier… on les sent moins, on essaie encore plus de les oublier… on continue… "
 
 

" A l’entraînement, l’athlète est à l’écoute de son corps, à l’écoute des douleurs plus ou moins passagères, qu’il peut ressentir ici ou là et il s’en accommode. Elles se présentent comme des signaux. Il arrive qu’une douleur ressentie lors des entraînements n’apparaisse pas le jour de la compétition, car l’on cesse d’être à l’écoute de son corps pour se concentrer sur la course et comme le soulignait Freud : " Lorsque l’esprit est distrait par un intérêt d’un autre genre, les douleurs corporelles, même les plus intenses, ne se produisent pas. " (M. Grun-Rehomme, 1989, p. 35).
 
  F. :" Tant que j’y suis, j’fais pas trop attention quoi. C’est après, quand je vais avoir mal, c’est vrai qu’après je fais attention, heu, si, si j’ai mal, je vais bon, le dire tout de suite. Mais, heu, après, heu, y faire attention dans l’eau, non pas trop, quoi… C’est vraiment au moment où je ressens vraiment quelque chose de, de fort quoi, que je vais… c’est-à-dire quelque chose, mais autrement non. "
 
 
Les adolescents Sportif de Haut Niveau ne semblent jamais être si proche de leur corps que quand ils souffrent. En effet, dans les discours adolescents, le corps, sa perception, ne semble exister que par la souffrance et la fatigue ressenties.
 
  Est ce qu’il t’arrives de penser à ton corps quand tu pratiques ton sport ?

F. : " Ben, heu… c’est plus heu, je veux dire de la… Quand on a mal, on le ressent plus… heu… Autrement c’est des appuis, heu, c’est… un bien être ou c’est heu… le moment où on a mal parce que là on est en train de fournir un effort. Mais après heu… […] au moment où on a mal quoi et heu, là on sent vraiment son corps, on sait où c’est que ça fait mal et où c’est qu’il faut, où c’est qu’on va pouvoir rééquilibrer pour que bon, ben, on ait moins mal. Mais, après c’est vrai qu’on moment heu… c’est pas trop ce qu’on fait attention. "

 
 
 

Ainsi, dans la construction du champion, la souffrance s’efface, le corps douloureux est sacrifié pour la performance. Pendant la compétition, le corps est oublié, seule la mécanique reste. " L’athlète peut poursuivre la compétition en " surmontant " la douleur dans la mesure où il lui est permis d’espérer une jouissance, par la transformation de cette douleur corporelle " (Ibid., p. 35)

Pour N., cette douleur est recherchée en vue de la performance ultime. Dans le mal, le corps est sacrifié, la mort est recherchée dans l’usure provoquée pour l’extrême dépassement de soi. Le physique, le biologique disparaissent quand le mal parvient à la jouissance, seul persiste un état psychologique caractérisant le " gagneur ", le " fonceur, enfin bref, le Champion (héros surhumain qui surmonte la douleur et la sublime).
 
 

N. : " Je fonce quoi… je me mets minable…j’me fais mal […] tu prends pas de plaisir mais tu fais tout pour en prendre… tu te fais un peu plus mal pour prendre encore plus d’eau. "[…]

Se faire mal, c’est-à-dire ?

" Ben comme un coureur de marathon, ou un triathlète… heu… j’sais pas, à l’arrivée le mec il est mort… Il produit trop d’acide lactique, il en peut plus, il est essoufflé… Ben là, c’est pareil… c’est à deux doigts de mourir presque… Enfin, mourir, entre guillemets. "

Et ça te fais plaisir de ressentir ça ?

" Plaisir, heu… ça fait surtout mal… c’est… y a des fois, c’est insoutenable et… quand on t’annonce un temps, quand on t’annonce ça… heu… tu penses plus au côté physique. C’est uniquement… psychologique quoi… "
 
 

Ainsi, comme nous l’avons déjà vu plus haut, le Champion c’est celui qui " sait se faire mal ", qui supporte la douleur. Dés lors, entre dans la normalité la souffrance, le sacrifice corporel… quand le " corps craque ", c’est normal.
 
  J. : " Y a des moments où on se sent pas bien dans l’eau. On se sent lourd, on se sent… On a les bras qui passent plus. On se sent fatigué, on… on pleur souvent dans l’eau. Quand on a mal on pleure dans l’eau, c’est normal. "

C’est normal ?

" Ben quand on a mal, et ben, comme le corps en peut plus et ben… Ca craque dans l’eau et bé, après une fois qu’on est sorti de l’entraînement, et ben, l’entraînement c’est l’entraînement et… une fois qu’on a fini, c’est fini. De toute façon on peut pas y revenir là dessus hein. Après, ben, on oublie. "
 
 

Sacrifier son corps entre dans la normalité, participe même d’une stratégie pour atteindre le plus haut niveau. Parce qu’il faut se construire en tant que Champion, " casser " son corps initial semble être une solution pour ces adolescents. Il faut ainsi quitter son corps biologique, le transformer à coup de " cassures ", de blessures, pour le changer. La blessure fait peur, mais n’est pas inévitable, au contraire, on l’oublie vite dans l’objectif fixé.
 
  G. : " Ben, avant les compét. je pense souvent à la blessure, j’me dis " fais gaffe là ", heu… Mais… La peur, la peur, heu… Ben quand on a un objectif à atteindre heu… J’ferais tout pour l’atteindre quoi et je pense que tout le monde c’est pareil… Si, des fois, avant les matches importants, on a peur, on met la pression et heu, on a un peu plus peur mais… "
 
 
G. parle de la blessure, bien sûr, il faut l’éviter, mais bien qu’il en parle, la peur n’est pas si présente, l’angoisse de la blessure ne semble pas l’obséder énormément. En fait, dans la blessure, ce qui gêne, ce n’est pas l’atteinte portée au corps, mais seulement le fait qu’il faille arrêter l’activité, mettre son corps au repos. La blessure est une entrave au modèle car elle ralentie, pour un temps, la production du champion.

D’ailleurs, S. a eu des difficultés à admettre de s’arrêter et a donc provoqué une blessure. Dans son discours, il semble que la blessure ne soit pas si grave, du moment qu’elle ne fasse pas trop mal. Dés lors, pour atteindre la performance, on essaie de la ménager, de moins " tirer " dessus.
 
 

Malgré ces douleurs, tu continuais à jouer ?

" Ouais… pour, pour progresser… mais j’essayais quand même de faire, de faire attention quoi, de pas, de pas aggraver quoi… "

Qu’est ce que tu t’es dit alors ?

" Ben, j’me dis qu’on… quand j’ai des douleurs d’y aller pas trop trop fort quand même… pour pas me, bousiller… et… pour pas me blesser encore plus… "

Même en compétition tu vas doucement ?

" Ouais, quand je, quand j’suis blessée quoi un peu, que j’ai des douleurs j’essaie de faire attention, de pas… pas faire des, des gestes brusques, trop brusques… voilà "

Et tu y arrives en compétition à faire attention ?

" Ouais, ouais quand… ben, j’avais, j’avais… l’an dernier j’avais une entorse… Puis j’avais, j’avais, je m’étais fait une entorse… heu… trois jours avant la compétition, et, j’ai essayé de faire attention et voilà… J’y fais attention… Mais bon, y a eu une autre fois, j’en ai eu une autre, trois jours avant, pendant la compétition, ben, ma cheville elle était trop fragile et, elle a craqué. J’ai… j’ai arrêté la, compétition. "
 
 

Préserver son corps, c’est donc le " ménager " pour qu’il puisse servir le plus longtemps possible, pour repousser au maximum l’instant fatidique où, inévitablement, il va " craquer ". Il faut donc passer outre la douleur afin d’atteindre l’objectif d’excellence fixé par l’institution et par le jeune lui-même. Et, parce qu’il faut répondre à cette exigence normalisatrice du système sportif, l’adolescent sacrifie son corps, le traite comme un objet au service d’une stratégie pourtant destructrice.
 
  Sinon, au début tu me parlais des blessures ?

A. : " Moi c’est plutôt le dos… c’est par période quoi. J’suis fatigué, ça fait mal, tu te poses des questions, tu sais pas si tu devrais arrêter un peu, quelque jour, t’as peur qu’il y ait surtout qu’y ait des conséquences heu, pour heu, le reste de ta carrière quoi… Sinon…

Tu y penses souvent ?

" Ben ouais… enfin, ce que j’ai au dos c’est, heu, un début d’écrasement du disque, donc heu, j’ai, donc heu, pour l’instant c’est pas très important mais ça peut mal tourner quoi, ça peut tourner à une hernie discale, un truc comme ça et, heu, c’est vrai que pour un volleyeur c’est pas bon quoi… Et puis… de se faire opérer c’est pas très bon du tout, et… heu… je sais que ça me, enfin j’aimerai pas du tout me retrouver heu, à 25 ans avec une hernie discale ou un truc comme ça donc heu… " […]

Quand tu joues, est ce que tu y penses ?

" Heu, non… quand ça me fait mal, oui, quand ça me fait mal, ouais… Aux entraînements ouais, aux matches j’ai tendance à tout oublier… C’est après que…Ouais, c’est après, c’est… faut s’étirer et… "

Mais tu es prêt à continuer à jouer malgré le fait que ton dos, … ?

" […] Peut être qu’en fait je continuerai à jouer au volley mais, heu, que ça empirera, ça empirera, j’sais pas, peut être… toute façon j’ai pas envie d’arrêter le volley… toute façon je peux pas me dire, heu… J’arrête maintenant et je reprendrai plus tard alors comme ça je vais pas jouer à l’entraînement ça sert à rien… "
 
 

Le sacrifice est ici bien présent. A. préfère risquer la blessure plutôt que d’arrêter le volley. Il préfère continuer l’activité au détriment de son corps. Le détruire ne le gêne pas du moment qu’il puisse, une fois au moins, atteindre le summum, la jouissance totale d’être au plus haut niveau. Dés lors le Champion tue l’adolescent, le marque.

" Le sport laisse à l’athlète d’autres empreintes qui, si elles sont méconnue du public, font partie intégrante de la vie du sportif : les cicatrices. Comme l’atteste la présence d’un département médical spécialisé installé au sein d’un centre national d’entraînement. La pratique sportive intensive " casse " : c’est une réalité quotidienne […] On constate donc que le " marquage " de l’athlète résulte à la fois d’une nouvelle répartition musculaire et de cicatrices cutanées comme osseuses. " (C. Carrier, 1992, p. 41-42).

Ainsi, le " marquage " ne se limite pas seulement à la blessure, mais aussi, au sacrifice du corps adolescent par la fabrication du corps sportif :
 
 

J. : " Maintenant on est, il faut mettre toutes les chances de son côté et tant pis pour la transformation de son corps. C’est une question heu… après, donc, il faut s’habituer à cette idée et il faut aimer son corps.

 
 
 

  1. Le silence du corps


table des matieres

Bien que le jeune Sportif de Haut Niveau soit en relation directe avec son corps, (qu’il manipule et travaille à longueur de journée), la question de la relation à son corps, de sa perception a été pour eux réellement surprenante. Dés lors, les réactions ont été diverses, mais aucun n’a su répondre ! Leur corps leur serait-il étranger, paradoxalement ?
 
 

Et au niveau de ton corps, comment ça se passe ?

F. : " Heu… Dans l’eau, en compétition ou… Ben heu, ça dépend, en fait ça dépend, comment, comment tout se passe autour quoi, suivant… Ben ça peut être heu… l’entraînement ça peut être un moment de relaxation parce que c’est là où, bon, il y a plus de bruits, déjà, j’veux dire, bon, dans l’eau on entend pas grand chose. Heu… c’est vrai que là, en plus on est tout seul, avec soi même. Heu, au moment où il faut forcer on est tout seul avec soi même à se pousser. Heu… Mais après, heu, je vois pas grand chose d’autre à dire quoi… "

T’as pas de vision de ton corps ?

" Non, pas spécialement, non. "

Comment tu te perçois quand tu pratiques ton sport ?

" Heu… ça veut dire quoi exactement ? (rire). "

 Est ce que, par moment tu t’imagines comment tu es physiquement quand tu pratiques, peut être aussi par rapport aux regards des autres sur ton corps ou… ?

" Heu… non …alors là…non… j’vois pas du tout, non. "

Tu ne penses pas du tout à ton corps, à son apparence, quand tu pratiques ?

" Heu… non… Alors là, l’apparence, non… Peut être que bon, après si j’ai mal, ou, bon, si je me sens bien… Mais l’apparence extérieur non, pas trop… Non, en plus je veux dire, bon, on est en maillot, heu on s’voit tout le temps comme ça, heu… C’est pas trop à ça qu’on fait attention quoi. "

Et pour toi ton corps, c’est quoi… c’est un outil ?

" Heu… ça c’est la bonne question qu’on se pose jamais… "
 
 

F. ne semble pas posséder de corps esthétique, son apparence ne paraît pas occuper de place dans son esprit. Seul le corps dans et pendant l’effort existe, est présent pour elle.

Ressentir son corps se limite à un ressenti dans la souffrance et le mouvement. La question de la relation à leur corps ne semble pas les concerner, d’où les réactions surprenantes après l’écoute de la consigne.
 
 

Comment est-ce que tu te sens, toi, personnellement, dans ton corps, quand tu pratiques ton sport ?

N. : " C’est une question assez difficile d’abord (rire) et heu, moi comment j’me sens dans mon corps… heu… ben tout d’abord, ben j’me sens bien, c’est la moindre des choses parce que si j’me sentais pas bien j’ferais pas ce sport là… Comment j’me sens dans mon corps… C’est plutôt un sujet de dissert. ça ! ! Comment est ce que je me sens … […]

Donc vis-à-vis de ça, quand tu pratiques ton sport, que tu es en compétition, comment tu… ressens ton corps ?

" Comment est ce que je ressens mon corps ? … "
 
 

La technique a tellement été incorporée par ces jeunes qu’ils ne peuvent pas répondre à ma consigne, ou, du moins, ont besoin d’y réfléchir, de se poser la question une fois encore. La question de leur corps et inattendue, étonnante pour eux, voire même, gênante !
 
  Comment est-ce que tu te sens, toi personnellement, dans ton corps, quand tu pratiques ton sport ?

S. : " (rire)… Ben… je… je sais que je force, heu, sur certaines parties : mes jambes, mes abdos… je contracte des… Puis heu… quand je joues je pense pas trop à… ben, au…aux parties du… du corps. "

Il t’arrives pas de penser à ton corps, à l’apparence qu’il prend, heu ?

" non "
 
 

Par une technicisation croissante, ressentir son corps autrement que dans l’activité physique, le geste technique, ne semble pas être concevable. Le corps a tellement été mis sous silence au profit de la technique qu’il ne subsiste qu’un " corps-machine " qui ne pense que pour et par la performance. " Automatiser " son corps revient à le construire tel un robot sans faille, un corps fait seulement de technique qui aurait fait disparaître le corps adolescent. Ne ressentir son corps que dans le geste efficace et performant, participe d’un silence du corps permettant la production du modèle par le jeune sportif de haut niveau. Dés lors, la construction de ce corps " automate " prend sens au vu de la stratégie de construction du modèle du champion.

Ainsi le corps émotionnel s’efface (car peu prévisible, non programmable) pour laisser place à la performance programmée, au corps du champion.
 
 

Comment est ce que tu te sens, toi, personnellement, dans ton corps quand tu pratiques ton sport ?

A.: " Ouf !… Dans mon corps… Ben en fait, faut dire que c’est pas vraiment un truc auquel je pense souvent quoi… Parce que bon je fais du sport… Bon pendant les matches j’y pense carrément pas quoi, c’est heu, le volley, le volley donc heu… y a pas… j’y pense… j’suis trop concentré sur le match quoi. Ensuite, heu, ben, pendant les entraînements aussi, ben, ben heu… "
 
 

Parler de son corps provoque donc de la gêne chez S. (rire à l’écoute de la consigne), de la surprise aussi, chez A.

Le corps et les sensations qui s’y rapportent sont-ils si éloignés de la vie quotidienne de ces jeunes, pour qu'ils ne puissent en parler librement, ou du moins, spontanément ?

Ainsi, imaginer son corps, l’observer, le scruter, ne semble pas faire partie de la problématique de l’adolescent Sportif de Haut Niveau. (Pourtant, l’effet contraire se produit chez l’adolescent non sportif où on remarque, en effet, un véritable assujettissement au miroir).
 
 

Et quand tu pratiques est ce que tu t’observes, toi ?

J. : " Non, non, ça m’est jamais arrivé… non … franchement non… "

Qu’est ce qui se passe quand tu es en train de nager, mettons en compétition ?

" Ben quand j’suis en train de nager, je pense à, à aller… Enfin j’sais pas, non, j’pense pas… Ben on n’a pas idée de regard…, enfin de s’imaginer en train de nager. Si c’est ça que tu veux dire. Moi je m’imagine pas en train de nager, j’me regarde pas en train de nager… "

 

Quand tu fais du sport tu perçois pas ton corps ?

A. :  " Non, je, je fais pas attention à … comment je suis et tout… non. "
 
 

D’ailleurs, pourquoi se poser la question de son apparence lorsque l’on sait que celle-ci correspond à la norme corporelle véhiculée par le social et par son intermédiaire : l’institution sportive.

D’autre part, les adolescents Sportifs de Haut Niveau semblent s’être " immunisés ", " protégés " par une machinisation de leur corps. Ainsi, un corps froid, calculé, mesuré, où rien n’est laissé au hasard, et dans lequel l’affectif est mis à distance, ne risque pas de s’effondrer, ni d’avoir de failles !
 
 

Et quand tu pratiques, qu’est ce que tu ressens, quelles sont les sensations que tu… ?

F. : " Ben, … là heu… (rire)… exactement… je sais pas… "
 
 

" Au nom du savoir et du pouvoir, on élabore les disciplines qui permettent d’augmenter la productivité, de multiplier les ressources, d’améliorer les techniques et, par la même, on commence à maîtriser la vie. Ce corps a été si bien encadré à tous les niveaux des rouages sociaux qu’il a cessé d’appartenir à son propriétaire[…] on l’a façonné par l’éducation et l’apprentissage de façon qu’il réponde aux exigences normalisatrices du système. " (L.V. Thomas, in Brohm, 1995, p. 136) Ainsi, le système, en opérant une mise à distance du corps affectif rendrait il ces adolescents étrangers à leur propre corps ? !
 
  Et tu peux m’expliquer ce que tu ressens en compétition ?

N. : " Ce que je ressens en compétition au niveau de mon corps ? par exemple… pas grand chose (rire)… "

C’est-à-dire ?

"  En compétition je, je ne focalise pas du tout sur mon corps quoi… et même j’crois que… qu’aucun sportif focalise sur son corps en compétition parce qu’il pense à autre chose. "

C’est-à-dire ?

" A sa course… il pense à sa course… c’est le plus important en compétition. "
 
 

Dés lors, les jeunes ne semblent plus ressentir de sensation quelconque vis-à-vis de leur corps, parce que celui-ci a été réduit à l’état d’instrument de performance. D’où, peut-être, le besoin, pour F. de rechercher une sensation procurée par son corps, un sentiment fort, qu’elle aurait oublié à force d’entraînements et de compétitions :
 
  " Heu… Mais heu … c’est pas tellement être la meilleure, ou, heu, parce que après, j’veux dire, on peut avoir gagné mais c’est pas tellement ça qu’on recherchait. C’était peut être un temps ou, quelque chose heu… une sensation quoi. Quelque chose heu… autre quoi… "

Une sensation, c’est-à-dire ?

" Ben, la sensation heu… Se dire, bon, ben, heu… parce que… "
 
 

Au vu des entretiens, j’ai été troublée par les longs silences (et très fréquents) de M.. En effet, devant les relances concernant la relation entretenue avec son corps, son visage se baissait, ses doigts se tortillaient, le silence s’installait. D’ailleurs, " les pratiques sportives en privilégiant l’action, mettent l’accent sur l’être, sur l’effet d’existence et pas sur la pensée. Pour les sportifs, l’être suffit. Le performance sportive participe d’une expérience qui porte à l’être quelque chose qui ne peut pas se dire. […] Le sportif met en acte une part d’être, mais ne peut rien en dire. " (F. Labridy, 1997, p. 72)

Le champion serait-il donc un être d’action et non de parole ? Pourtant, n’est-ce pas le langage qui fait l’homme ? Ceci pose une nouvelle fois la question du champion en tant que modèle idéalisé, donc inaccessible, car il serait " non-homme ", voire même, " sur-homme " !

Les silences de M. peuvent ainsi prendre sens dans le cadre d’une stratégie afin de se construire selon un modèle fait d’actes et non de paroles…
 
 

Comment est ce que tu te sens, toi, personnellement, dans ton corps, quand tu pratiques ton sport ?

" (silence)… au niveau de l’entraînement, ou … en général ? "

Comme tu veux.

" (silence)… c’est mon plaisir quoi… c’est… j’aime ça… (silence) "[…]

C’est-à-dire, ton corps tu le vois comment ?

" (silence) "

Un moyen de progresser uniquement ?

" Ouais… (silence)… (soupir) j’sais pas… "

C’est-à-dire d’un moyen de, d’être performant dans ton jeu ?

" (silence) " […]

C’est-à-dire, au niveau du corps, qu’est ce qui se passe donc quand tu es stressé ?

" (silence) "[…]

Et vis-à-vis de ton corps, comment ça se passe ?

" (silence) "

Est ce que des fois tu as des représentations de ton corps quand tu joues ?

" (silence) Non – non… dans ma tête ? non… est ce que je me vois ? " […]

Et comment tu te sens toi dans ton corps quand tu fais ton sport.

" (silence) j’me sens bien quand, quand je joue bien, enfin, j’suis content de moi…quand je joue bien… "
 
 

Ici aussi, une fois encore, ressentir son corps c’est le sentir performant ou non, à l’aise dans l’activité ou non.

Le corps serait-il tabou ? Le ressenti, l’affect du moins, semblent bien l’être… Le corporel, chez le Champion, passerait-il au second plan ? Le corps du Champion serait alors celui qui se construit mentalement.

D’ailleurs, G. répond par le mental à une question sur le corps ! :
 
 

Et comment ça se passe dans ton corps ?

" Ben, mentalement, je m’en foutais complètement du match… La preuve, on a gagné et j’étais même pas heureux… Et puis, heu … Ben… Un match comme ça, ça reste quoi, parce que, tu te fatigues pour… Pour même pas avoir du plaisir, alors… "
 
 

Au vu des entretiens donc, l’adolescent Sportif de Haut Niveau, a tellement instrumentalisé son corps afin de se rapprocher de la construction d’un modèle sans faille technique, qu’il a du mal, désormais, à le ressentir, l’éprouver, autrement que dans une vision instrumentaliste et technique. Réduire son corps à un instrument de performance produit ainsi le modèle du champion et fait fonctionner le système.

 
 
 

  1. Le corps pulsionnel, adolescent resurgit malgré tout…


table des matieres
 

" Dans ce dénigrement pratiqué par l’homme à l’égard de son propre corps, la nature se venge de ce que l’homme l’a réduite à l’état d’objet de domination, de matière brute ". (Adorno et Horkheimer, La dialectique de la raison, ed Gallimard, Paris, 1974, p. 251) La " civilisation " prétend dominer, quand il faudrait, disons, composer. La nature, qui nous dérange de prés par ce corps que l’on est, exige d’être articulée. Prétendument soumise à la culture (à la " culture cultivée "), séparée d’elle, elle pèse : elle est un encombrement. Il faut s’en défaire. Mais comment se défaire de ce qui nous tient ? " (P. Baudry, 1991, p. 32)

 

Malgré l’effort de mise à distance du corps adolescent par une technicisation massive des corps, la nature reprend parfois ses droits, le corps silencieux se manifeste. Dés lors, le système lui même, dans sa logique de performance à tout prix, provoque le surgissement de la problématique adolescente.

On pourrait peut être appeler ça " les effets pervers du système du Sportif de Haut Niveau " si on était dans une logique pro-sportive (parce que les effets produits ne sont pas ceux escomptés par l’institution). Mais, disons, tout simplement, que chez certains adolescents, la compétition, la nécessité de performance, et, pour atteindre cela, de fabrication d’un corps de futur Champion, permet de faire resurgir l’adolescence (et les troubles qui lui sont propres).

 
 
 

  1. Par la fabrication d’un corps nouveau

  2.   table des matieres

    Chez J., jeune papillonneuse, la fabrication d’un corps sportif a été ressentie comme un " mal nécessaire ". En effet, inévitablement, son corps s’est métamorphosé très rapidement à son entrée dans le haut niveau. Dés lors, comme l’adolescent non sportif qui a du mal à accepter un corps désormais " adulte ", sexué, J. a eu du mal à accepter un corps sportif, musclé et a souffert de ce que l’on appelle la " dysmorphophobie ".

    " Cette obsession de la difformité du corps [ la dysmorphophobie] peut porter soit sur sa grosseur ou sa maigreur, soit sur sa taille, soit sur l’aspect disgracieux du visage, soit enfin sur les caractères sexuels ". (M. Bernard, 1976, p. 117)

    Ainsi, comme " il n’y a pas d’adolescence sans phobie " et que le dysmorphophobe établit " une relation de peur à un corps représenté dans le " dys " c’est-à-dire dans ce qui fait obstacle à l’harmonie " (A. Birraux, 1994, p. 163-165) alors, on peut dire, lorsqu’on écoute J., que l’adolescence resurgit bien dans la fabrication d’un corps nouveau. Dés lors, cette " fabrication " remplace le processus pubertaire, les modifications hormonales et physiologiques sont masquées.

    D’ailleurs, Claire Carrier note que " la pratique sportive de haut niveau à l’adolescence entraîne des transformations corporelles telles qu’elles peuvent laisser passer inaperçues les modifications pubertaires ". (1992, p. 63)

     

    Comment est ce que tu te sens, toi, personnellement, dans ton corps, quand tu pratiques ton sport ?

    J. : "  Ben disons que en fait, quand je suis dans le milieu de la natation je sens pas de différence parce que c’est vrai qu’on est à peu prés toute faite pareil, on est… on est vachement musclée on est assez carrée des épaules, heu, on est à peu prés toute faite de la même manière parce qu’on fait les mêmes plans d’entraînement, les mêmes, les mêmes exercices de musculation. C’est vrai qu’en dehors, par exemple quand je vais au lycée et que je vois des filles vraiment heu… très fines, très minces, sans épaules, c’est vrai que… bon, ça au début on a du mal à s’y faire parce que… on se dit on est pas pareil heu… tout le monde nous dit qu’on a des épaules de mecs, on a les bras musclés comme un mec et tout. C’est vrai que… y a une période assez dure où on se dit, " pourquoi on a fait ce sport ", pourquoi on a, pourquoi on a tellement changé au niveau du corps quoi… parce que c’est vrai que… enfin, moi, personnellement, quand j’étais petite, enfin quand j’étais petite, jusqu’au collège j’étais assez fine, assez mince… Et je me suis retrouvée avec, heu, en développant, heu, en pratiquant encore plus la natation, à voir mon corps qui se développait pas d’une manière féminine. Mais plutôt masculine. Et heu, quand on va dans un magasin et qu’on essaie un manteau taille 36 et qu’on rentre pas dedans et qu’on est obligé de prendre du 42 et qu’on a une réflexion d’une vendeuse " ouais vous avez des épaules aussi large, comme un monsieur ", heu… c’est vrai que ça fait pas des fois très très plaisir. "

     

    Dans le discours de J., la problématique adolescente ressort bien. Ici, la difficulté d’accepter son corps ne provient pas des changements pubertaires mais bien des changements provoqués par l’activité physique de haut niveau. D’ailleurs, " c’est très souvent en comparant la progression de sa puberté avec celle de ses camarades non sportifs que le futur Champion découvre son appartenance à une " autre normalité " corporelle. (Ibid., p. 62)

    J. a donc pris conscience d’un corps différent de ceux de son âge, un corps qui, parfois, ne cadre pas dans les exigences du social ou, du moins, qui ne ressemble pas aux corps minces, androgynes qu’on voit sur le petit écran. Elle a alors choisi le corps fabriqué plutôt que le corps biologique.

    Pour trouver son équilibre, elle a sacrifié le corps adolescent, le corps fantasmé, érotisé de la jeune femme stéréotypées des années 90, au profit du corps musclé, sportif. Dés lors, " " L’autre normalité " de ce corps scientifico-sportif est identifié, dans le regard des autres, prioritairement comme objet d’étude représentatif d’une spécialité donnée marquant de son empreinte le corps originaire de son athlète. En cela, le sport de haut niveau propose une utilisation du potentiel de développement physique de la puberté, " positivant " la maladresse motrice de cet âge, vers l’adéquation du corps à une fonction prioritaire de nature musculaire. " (Ibid., p. 63-64)

    Ainsi, parce que, lorsqu’il traverse ces changements corporels, l’adolescent " est dépaysé par sa propre personne " (Wallon), et que " l’adolescence est une quête de soi, une recherche d’identité " (Rodriguez-Tomé,1972, p. 38). Alors, l’adolescent Sportif de Haut Niveau trouve son identité dans le sport de haut niveau, ou plutôt, dans ce qu’il impose comme normalité corporelle.

    Désormais, le corps est finalement accepté car fait partie d’une normalité.

     

    J. : " Quand j’étais mal, c’est plutôt moi qui me suis persuadée heu… Enfin, je me voyais à travers le regard des gens. C’est-à-dire quelqu’un me regardait, moi je me disais de suite, " ouais il me regarde parce que ça, ça, ça… " C’est moi qui me plaisais pas donc heu, ce qui me plaisait pas je le ressortais sur les autres. […] En fait c’est moi, qui a un moment, heu, je me suis mis " martel en tête " en me disant heu " t’es pas comme ci, donc tu plairas jamais. Alors que c’est tout à fait faux. C’est tout à fait faux et j’étais, j’étais carrément dans le, dans la période mannequin hyper fine, heu… " Pourquoi t’es pas comme ça " heu " pourquoi t’as fait ça ". En fait, heu, c’est une question d’aimer son corps. Après on s’rend compte qu’on est quand même, enfin, j’me dis que je suis quand même mieux que ces filles qui, qui n’ont vraiment pas de formes et qui… […] J’aime bien mon corps. Non, j’aime bien mon corps. "

    Donc, il y a une période où le regard des autres te dérange ?

    " Ouais, à une période, le regard des autres me dérangeait. Aujourd’hui, non, Comme j’ai dit, ça va, ça va super bien quoi. "

    Même en compétition ?

    " Ben non, parce qu’en compétition on est toutes pareilles, donc le regard des autres heu… "

     

    J. a donc traversé une période très difficile au regard de son corps sportif. Ce corps il lui fallait l’accepter pour continuer le haut niveau, mais, en même temps, dans la vie de tous les jours, il constituait pour elle un fardeau.

    Période difficile, de boulimie et d’anorexie,… période dépressive. Mais, dans son cas, peut être est-ce le sport, finalement, qui l’a aidé. En choisissant le corps sportif, J. a opté pour un mode de vie, et, avec lui, un modèle corporel à suivre, celui du champion. Choisir de se construire selon ce modèle lui a permis d’entrer dans une normalité, et donc, dans un système qui l’aide à se construire en même temps qu’elle le produit, qui lui apporte un équilibre en même temps qu’elle permet son fonctionnement.

    Ainsi, en s’identifiant à une normalité corporelle, peut-être est-ce plus facile de s’accepter.

     

    Par ailleurs, le corps, parce qu’on ne l’accepte pas dans sa totalité avec les changements qui s’y sont fait, est rendue coupable, coupable de contre-performance. Ce corps, qui n’est pas comme on le voudrait, devient la cause de mauvaise performance pour J. qui, alors, le maltraite, le sacrifie dans des périodes successives d’anorexie et boulimie. Le corps est jugé trop gros et pas assez performant, donc il faut lutter contre lui, le supprimer et le remplacer par un corps sportif fait de performance.

     

    D’accord, et toi, comment tu le vis ton corps ?

    J. : " Ben moi, justement, j’étais comme ça, j’ai… heu… comment dire… heu… j’ai connu une très grosse période anorexie - boulimie. C’est-à-dire heu, j’voulais pas grossir j’voulais heu… j’voulais rester fine heu… j’voulais voir tout… j’voulais être fine parce que je me disais qu’en étant fine on avancerai mieux dans l’eau et tout. Et heu… Et en même temps heu… C’était une période très sombre parce que, j’voulais pas prendre d’épaules, j’voulais pas, j’voulais pas qu’on me dise que je ressemblais à un mec et en même temps je voulais pas grossir. C’était, c’était trop embrouillé dans ma tête… et ça a été la boulimie et l’anorexie complète. Et heu… Pendant 1 an ça a été horrible quoi. A me surveiller, à me faire vomir après chaque repas, à pas savoir si je devais aller à l’entraînement, faire… ça… c’est vrai que… quand on pratique le sport, enfin moi quand j’ai commencé à pratiquer le sport à haut niveau on a tout qui change, on a le corps qui change et heu… et c’est vrai que c’est assez perturbant. C’est assez perturbant parce que… parce que on se dit " on ressemble à quoi ! ? " On connaît une période heu… très dure… on voit… on a les muscles qui poussent, c’est clair on a des muscles qui poussent dans les jambes et tout heu… sur les bras, on a les dorsaux vachement développés heu… Moi, combien de fois j’ai entendu dire, t’as des cuisses plus grosses que moi… Enfin, de la part d’un mec… en me disant t’as les bras plus gros que moi et tout… "

     

    " Le corps est alors accusé […] Traité comme un objet qui ne fait pas partie de soi même, il peut être, économiquement, le dépositaire de la haine, de l’agressivité, de l’envie, c’est-à-dire de tous les affects menaçants pour son propre psychisme. " ( A. Birraux, 1994, p. 70)

    Ainsi, il faut punir son corps car il ne convient pas au souhait de l’institution (la performance) et il faut le punir, aussi, parce que on a du mal à abandonner son corps d’adolescent. " Ces perceptions déformées de l’apparence physique sont aggravées par la pression sociale qui s’exerce par le biais des stéréotypes et engendrent parfois des perturbations affectives plus ou moins durables. " (C. Tourrette, 1995, p. 41). Dés lors, l’apparence physique, le corps est coupable de mauvaises performances et provoque dévalorisation de l’image de soi. Ainsi, F., en se comparant aux autres, se trouve plus petite et se dévalorise, perd confiance car son corps est jugé inférieur de part sa petite taille.

     

    Tu me dis je m’en veux, c’est-à-dire ?

    " Heu… parce que souvent c’est… heu… parce que sur le moment j’ai hésité, parce que heu… quand j’étais plus petite c’est parce que heu… Rien que parce que je regardais elles étaient plus grandes à côté de moi, donc heu… Ben sur le coup j’me décourageais, j’me dégonflais. Mais heu… En fait, j’m’en veux, parce que, heu, je me dévalorise. Ca arrive que je me dévalorise par rapport aux autres. Donc heu, là dessus je m’en veux parce que je me dis que, " j’y vais c’est pour me faire plaisir et c’est pas pour, heu, me dégonfler dés que je vois qu’à côté elles sont plus grandes parce que ça veux rien dire en fait. "

     
     
     

  3. Dans la contre-performance.

  4.   table des matieres

    Ainsi, nous l’avons vu, le corps est rendu coupable de contre-performance. C’est là que le jeune commence à se comparer aux autres sportifs. Parce que " à l’adolescence, on construit une image de soi selon les critères de la bande, " ses modes, sa morale, ses valeurs " (Dolto-Tolitch, 1989, p. 24) alors, l’adolescent Sportif de Haut Niveau lorsqu’il traverse une période de contre-performance se dévalorise. Le corps performant de l’autre devient ainsi corps à atteindre.

     

    G. : " Et… Donc, heu… C’est surtout quand ça va pas, je me compare aux autres, je me dis " ouais, t’es, t’es en retard "  […]

    Toi, intérieurement tu te compares des fois, tu te dis " moi, j’y arrive pas… " ?

    " Ben, heu… Moi, mon problème, c’est surtout physiquement… Moi, j’suis moins fort physiquement que les autres, et…. Ben, je travaille sur tout ça pour arriver au même niveau que les autres, et… Et faut que je fasse tout pour arriver au même niveau que les autres, et… Et puis voilà… Encore, y en a qui disent c’est encore l’entraînement, c’est encore le travail, mais bon, c’est encore la volonté… Si t’as pas de volonté, ben tu restes comme t’es… Et … Et tu progresses pas, et les autres ils progressent, et… Y a un trous encore plus grand qui s’est crée entre eux, et, et toi… C’est la volonté… "

    Qu’est ce que tu veux dire quand tu dis que physiquement ça allait pas ?

    " Ben, par rapport aux autres, j’ai moins de qualité physiques, de puissance, de détente, de… Et… Je travaille autant que les autres, mais heu, ça me sert plus à moi qu’aux autres. Parce que je suis en retard par rapport à eux et… J’suis en retard et il faut que je comble le retard. Dés fois, des fois ça passe comme ça… J’me dis " t’es en retard, t’es en retard, c’est tout " mais… Des fois, quand tu vois… Quand t’es face à un échec… Heu… Face à un échec tu te fais un film, tu te dis " j’en ai marre, j’y arrive pas, les autres, ils y arrrivent ", et là tu te compares… C’est surtout quand il y a des échecs que tu te compares aux autres " […]

    C’est gênant comment ça ?

    " Ben, c’est… T’es en dessous des autres, et… Heu… T’aimerais bien, t’aimerais bien rattraper leur niveau. "

     

    Il faut donc s’entraîner encore plus, se dépasser toujours plus pour arriver à atteindre l’autre, sa performance…et, même, son corps. Il faut gommer la différence…

    G., parce qu’il a un corps moins puissant, ne correspond donc pas au modèle idéal instauré par l’institution sportive, dés lors, il se compare. En se comparant, il s’aperçoit de sa différence, il se sent alors rejeté, perd confiance :

     

    Et tu penses qu’avoir de bons résultats favorise ton intégration ?

    " […] C’est sûr que… avec la réussite, c’est, c’est dix fois mieux… La réussite, y a aucun problème qui se pose entre les deux… T’as pas de réussite… Tu fais " ouais, les autres, ils y arrivent, pas moi ", tu te sens rejeté. "[…]

    Comment tu expliques ça ?

    " Ben, c’est que, j’avais plus confiance… J’en avais marre de… J’en avais marre, de j’sais pas… J’en avais marre… Ben, c’est que j’étais pas trop en réussite, et… "[…]

    Comment tu expliques ce ras le bol dont tu me parles ?

    " Ben, y a beaucoup de choses qui tombent en même temps, c’est… Beaucoup de choses qui se passent pas bien en même temps, ou… Qui se passent pas comme t’aimerais que ça se passe… Des échecs, des… Des petites choses qui font que, que… Qu’tu te sens, pas rejeté, mais, qu’tu… J’sais pas, tu te sens pas bien, tu… "

     

    Parce que l’échec ne va pas dans le sens de la construction du champion, que le modèle n’est fait que de performance, la contre performance " parasite ", ralenti, le processus de construction du système. C’est alors que l’être adolescent, mal assuré, resurgit car il ne correspond plus au modèle, ne peut plus s’y identifier et, par conséquent, ne trouve plus sa place dans le système lui-même.

    La contre-performance fait donc resurgir l’adolescent " dysmorphophobe " dans son sentiment de rejet, de persécution, ses sautes d’humeur et son manque d’assurance. Mais la contre-performance fait aussi ressortir le caractère changeant et susceptible de l’Adolescent et traduit ainsi le phénomène de " dysharmonie " propre à l’adolescence. " La dysharmonie de l’adolescence est universelle. […] Dans le quotidien, la dysharmonie, c’est l’alternance de phases de morosité, d’enthousiasme, d’excitation, de dépression ; c’est l’irritabilité, l’hyperémotivité ou au contraire, la froideur, l’agressivité ; c’est la fatigabilité ou l’endurance extrême ; ces discordances d’humeur ne sont probablement pas plus psychologiques qu’elles ne sont la conséquence d’une fonction endocrinienne non encore stabilisée. " (A. Birraux, 1994, p. 35) D’ailleurs, F. admet avoir de mauvaises réactions en compétitions.

     

    " Heu… Ben tout d’abord, c’est vrai que je réagis mal. J’suis quelqu’un qui est assez " entière " donc heu, je réagis mal, je vais heu, m’emporter… je vais avoir, heu, les… J’vais un peu le vivre mal quoi, sur le moment. Après, bon, ben, j’vais aller discuter avec l’entraîneur et puis bon, là je vais essayer de, de revoir ma course. Mais, heu, c’est vrai, que, sur le moment, heu, je le prends assez mal. "

    Et comment ça se fait que tu… ?

    " Déjà, peut-être parce que… c’est vrai que… vu que j’ai un caractère entier heu, c’est ou l’un ou c’est tout bon ou c’est tout mauvais. Et que il faut, au fur et à mesure que, bon, ben, j’arrive à le gérer autrement et que, en fait… "

     

    F. a donc du mal à se gérer, à se maîtriser… Voici le retour de l’adolescence…

     
     
     

  5. Par la compétition


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La compétition constitue un moment de stress important pour le Sportif de Haut Niveau. Dés lors, resurgit l’adolescent dans la difficulté qu’ont ces jeunes à se contrôler affectivement et nerveusement.

Pour la compétition, les énergies se réveillent, apparaissent alors colère, impatience et " fougue " même.
 
 

J. : "  Je suis très impatiente. Donc j’aimerai que tout arrive tout de suite. Mais malheureusement, dans ce milieu là, on peut pas. "

 

N. : " Moi, je suis un nageur assez jeune, donc j’ai encore le temps de faire mes preuve, j’ai de l’inexpérience, de l’inexpérience, je suis un jeune loup on va dire… J’ai encore trop de fougue, donc heu… Ce que je veux dire c’est que… le jour où je serais un peu plus sage on va dire. Là je pourrai faire quelque chose de bien quoi. "[…]

Tu me dis " je suis un jeune loup, j’ai trop de fougue " c’est-à-dire, tu le vis comme ça ?

" Ouais, je le vis comme ça. Ouais, je, je , suis jeune, quoi, par rapport à des nageurs expérimentés. Je pars vite, heu, je, je, j’suis mort avant eux, heu… J’suis… c’est de la fougue quoi, j’suis un jeune quoi. "

Comment tu le ressens ça, il te tarde d’être mature, de.. ?

" C’est pas de l’immaturité, c’est pas de l’immaturité, c‘est… un manque de lucidité on va dire. Je préfère le dire comme ça… Un manque de lucidité, mais heu… "
 
 

Difficulté de se maîtriser, de se concentrer. " Le succès, n’importe quel type de succès, entraîne des risques et des responsabilités qui peuvent provoquer l’angoisse et la dépression, en particulier pour ceux qui l’atteignent trop tôt, trop vite, spécialement un succès dont la durée sera trop brève, comme cela arrive dans le sport ". (Antonnelli, in M.F. Lollini, 1986, p. 58).
 
  Donc quand tu es en compétition, à quoi tu penses en fait ?

F. : " Heu… quand, je suis en compétition, on dira que je sais pas encore très bien me gérer parce que avant j’étais dans un petit club et je veux dire, heu, on nous aidait pas trop… J’veux dire, on nous envoyait en compétition… C’était un peu plus, heu… la compétition familiale. Donc, heu… J’ai un peu de mal, quoi, encore à aborder les compétitions. Donc heu, j’angoisse beaucoup avant, et heu… Ben j’pense déjà, c’est vrai, heu, à faire un bon temps, ce qui est pas très bon. "

 

Et qu’est-ce qui te plaît exactement ?

M. : " Heu… jouer, en compétition… m’entraîner, être ici… "

En compétition, comment ça se passe ?

" Ben, des fois j’suis un peu stressé mais bon, ça m’arrivait avant, avant que je sois ici quoi… maintenant… on a travaillé ça et ça va mieux. Avant, avant je stressais, j’arrivais pas à très bien jouer, puis maintenant… maintenant je stresse moins quoi… vaut mieux quoi… parce que si je suis stressé… on arrive pas à se lâcher quoi en étant stressé. "
 
 

" Il n’y a pas de failles techniques, il a répété tous les gestes avec méthode, mais quand l’ombre de la compétition se profile, il a peur, il a peur de lui même et il fuit tout le beau monde qui l’entoure […] Il est confronté à une solitude incontournable qu’aucune préparation aussi bien faite soit elle ne pourra jamais lui éviter. Il est enfoncé dans 6 m de malheur avec mal au ventre, mal aux muscles, mal au genou gauche […] il est aussi éloigné de tout autre qu’on peut l’être, aussi éloigné de lui-même que possible. " (P. Fournel, in F. Labridy, 1997, p. 50)
 
  F. : " Ca me… J’veux dire, heu… c’est… de l’angoisse… J’sais pas… Juste avant… "

Et l’angoisse elle est liée à quoi ? La peur de ne pas faire de bonnes performances ?

" Oui… pour moi, oui… c’est l’angoisse de ne pas faire une bonne performance, ou de ne pas refaire mon temps… Ou… de pas faire mieux quoi. "
 
 

D’ailleurs, selon M. Durand, " avant la compétition, les attentes quant à la performance constituent la cause fondamentale du stress : les jeunes pratiquants ont peur de l’échec ou de ne pas être à la hauteur de la tâche. " (1987, p. 118) D’où le manque de confiance en soi que l’on retrouve fréquemment dans les discours de ces adolescents. Car, en effet, " un autre trait de personnalité influence l’expérience du stress : c’est l’estime de soi. Les sujets ayant une estime de soi élevée sont moins affectés par la situation de compétition que les enfants peu sûr s d’eux qui doutent de leur valeur. " (Ibid., p. 119)
 
  C’est important le mental ?

S. : "  Ouais, pour gagner ouais… Ben, dans les points décisifs, les derniers coups du match heu… moi c’est ça mon problème, j’suis, j’suis pas, j’suis pas lucide souvent puis, c’est à cause de ça que je perds des matches… […] Et je craque quoi… Je commence à plus savoir quoi faire…Après j’ai peur je, je prends pas trop d’initiatives et tout, et… et je perds… "

T’as peur de quoi ?

" Ben de, de perdre quoi ? J’suis pas, j’ai pas, pas de confiance en moi et… "

Comment ça se fait ?

" Ben j’sais pas… "[…]

Il t’arrive de stresser des fois ?

" Ouais. "

Et qu’est ce qui se passe ?

" Ben, j’suis plus lucide, je… j’sais plus quoi faire et… et ça fait que… je pense pas à mes jambes, mes bras, mes gestes… et… je commence à perdre… "
 
 

D’autre part, l’adolescent, éprouve un stress émotionnel dû à des modifications physiologiques. C’est pourquoi le jeune a un caractère très réceptif, très émotif, d’où la difficulté de maîtriser son corps dans la peur. Car, dans la peur, le corps échappe…

D’ailleurs, pour F., le corps est bien ce qui pose problème, ce qui est plus dur à gérer.
 
 

" Ben, c’est plus facile à gérer son mental et à se dire, que, son corps, c’est, plus difficile, quoi c’est quelque chose… Ben heu, j’vois pas trop… "

Tu t’appuies plus sur ton mental ?

" Ben oui parce qu’en fait, c’est là où j’ai vraiment besoin de me corriger ".
 
 

Paradoxalement, pour J., le stress est un véritable stimulant, un composant nécessaire à la bonne performance ! peut être a t elle réussi à contrôler son corps, à incorporer la norme de comportement propre à la figure du champion (c’est-à-dire l’homme performant, sûr de lui, sans failles…) !
 
  " Y a plus de raison d’avoir peur ", ça t’arrives d’avoir peur ?

" Ah oui, tout le temps… tout le temps. Le jour de la compétition c’est un stress, heu… […] C’est un stress que tout le monde ressent. Qu’on arrive pas à expliquer. On essaie de le contrôler plus ou moins bien, de faire avec plus ou moins bien mais… On peut pas, on peut pas l’enlever… on peut pas l’enlever… C’est un stress stimulant en fait. "
 
 

" Si le stress lié à la compétition n’est pas plus intense que celui associé aux autres formes de loisir ou d’évaluation, il semble que le fait de rencontrer cette situation de compétition avec une fréquence élevée permette aux pratiquants de construire des stratégies de gestion ou de contrôle de leurs réactions émotionnelles. " (Ibid., p. 123-124) Dés lors, gérer le stress participe de la stratégie du jeune sportif de haut niveau, afin de se construire selon le modèle.

 

 

II Le mental :

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"  Le corps sans affects ou la pensée désincarnée est une pure fiction " nous dit A. Birraux (1994, p. 48-49), et pourtant, il semble bien que c’est ce que recherchent les jeunes Sportifs de Haut Niveau !
 
 

Tout à l’heure au début de l’entretien à propos de ton corps, tu me disais que c’était quand même un moyen de progresser…

S. : " Ouais, ouais… mais… c’est le mental qui dirige tout quoi, c’est… qui, c’est le mental parce que on essaye de penser à, ce qu’on fait. Puis… "

T’as le sentiment que c’est lui qui dirige tout ?

" Ouais, j’sais… c’est le principal. "

C’est le principal, c’est-à-dire ?

" Ouais, c’est lui qui commande tout… Si on est, si on est bon techniquement, bon physiquement, heu, si on a pas trop le mental, c’est, c’est quand même dur de gagner quoi. "[…]

" Un bon mental " ? c’est quoi exactement pour toi, le mental ?

" Ben,… un bon… j’sais pas… un bon, un bon commandant quoi… Enfin, j’sais pas, le mental pour moi c’est le principal ".
 
 

En effet, nous l’avons déjà vu auparavant, ces adolescents recherchent à mettre à distance leur corps affectif, pulsionnel, car celui-ci peut être gênant car ne correspondant pas aux critères de l’institution sportive. Mais, il est apparu, d’autre part, que, chez ces jeunes, le  " mental " prime sur le corps. En effet, le corps est mis à distance par une " mentalisation " importante.

Dés lors, ces sportifs sont avant tout " mentalisation " de leur corps afin de mieux le contrôler. Pour eux, le plus important semble être ce " mental " (la volonté de gagner, de se battre, le moral, en un mot, la motivation).
 
 

F. : " … bon déjà, c’est vrai que, y a beaucoup de mental et heu… bon après y a le physique. Mais c’est vrai que si le mental suit pas … heu… c’est fini quoi. "
 
 
Donc le mental prime, domine le corps sportif. Tous ces adolescents en ont conscience. Avoir le " mental " est chose nécessaire à la construction du Champion.
 
  Donc en fait l’esprit prend le pas sur le corps ?

N. : " Ouais heu… pour… ouais… c’est… la natation c’est 30% de muscles et… Enfin 30%, c’est 45% de muscles et 55% qui sont dans la tête quoi. "

Et comment tu peux expliquer ça ?

" Ben, c’est… un état d’esprit. Si t’es bien physiquement et que t’as pas envie… t’as pas envie de nager. Et ben, tu feras rien. Alors que, si t’es moyen quoi physiquement mais que tu es hyper fort dans ta tête et ben… là tu vas faire quelque chose. "

 

J. : " C’est beaucoup dans la tête quoi, c’est heu… 90% dans la tête et 10% dans les bras. Enfin… oui et non, enfin, si, oui, 90% dans la tête et le reste dans les bras, et les 1O%, ben, c’est la musculation et voilà… C’est vrai que c’est beaucoup le mental… "
 
 

Le corps est mentalisé, contrôlé, voire même calculé et analysé.
 
  F. : " On va faire des performances, on est content, heu, tout, tout va bien quoi. Ou, bon ben, on va faire moins bien, et bon, c’est là où il faut analyser tout se qui s’est passé.[…] Heu… au moment de la compétition, ce qui se passe vraiment, ben, c’est le moment où on angoisse quoi parce que on se remet en question. Heu… c’est, heu, c’est là où bon, ben, heu, il y a une grosse partie du mental qu’il faut, qui, qui va travailler quoi. Parce que on va avoir heu, on va tout, tout, tout calculer. "
 
 
Le " mental " apparaît, aux dires des adolescents Sportifs de Haut Niveau, comme nécessaire. Mais je me suis souvent posée la question, ce " mental ", qu’est ce que c’est exactement ? En fait, le mental c’est, selon les adolescents, la volonté, le moral, la force de caractère, bref, c’est ce qui permet de garder la motivation bien ancrée au fond de soi.

 
 
 

  1. la motivation.
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" Le goût que l’enfant prend aux choses peut se mesurer au désir et au pouvoir qu’il a de les manier, de les modifier, de les transformer ". (H. Wallon, 1995, p. 190)
 
 

N. : " Pour l’instant encore ça va bien, je suis content de moi, j’fais des bonnes perfs., ouais, j’suis content de moi. "

C’est-à-dire ?

" J’éprouve une satisfaction, une satisfaction, tu prends encore plus de plaisir. Ca fait boule de neige en fait. Tu prends du plaisir, donc tu fais une bonne performance. Tu as fais cette bonne performance, donc tu éprouves encore plus de plaisir, donc tu t’entraînes encore plus pour pouvoir faire une meilleur, une autre, heu une grosse performance. Et boule de neige, et boule de neige, et boule de neige. "[…]

Tu n’imagines pas prendre du plaisir en ayant de mauvaises performances ou l’inverse… ?

" Prendre du plaisir en ayant de mauvaises performances… je connais pas de sportifs encore qui… qui… qui font ça quoi. "

Et toi ?

" Non plus, c’est… c’est une question de bon sens quoi… "
 
 

Ainsi, la bonne performance motive. Et parce qu’on est motivé, on prend plaisir à ce que l’on fait et donc, on le fait bien…" Ce qui incite un individu à agir et à accomplir des tâches pouvant se solder par un succès ou un échec, c’est le besoin qu’il a de se sentir compétent. Pour cela, il s’engage dans différentes activités au cours desquelles il essaie de dominer la situation, de faire preuve d’efficacité et de maîtrise. Les succès qu’il connaît dans ces situations s’accompagnent d’affects positifs, de plaisir, d’un sentiment de compétence et de valeur personnelle qui, en retour, vont accroître ou au moins préserver sa motivation à l’égard de la tâche qu’il vient d’accomplir. En d’autres termes, un individu est d’autant plus intéressé par une activité qu’elle est pour lui l’occasion de se sentir efficace, habile et d’éprouver du plaisir associé à cette efficacité. " (M. Durand, 1987, p. 40)
 
  C’est-à-dire, qu’est ce qui se passe si tu perds en jouant mal ?

M. : " Ben … j’suis démotivé… "

Tu perds le moral ?

" Ouais, voilà… j’ai plus trop envie de jouer… […] ça m’est déjà arrivé. "

Et qu’est ce qui s’est passé ?

" Ben, j’ai fait une mauvaise compétition, ou… voilà, c’est une mauvaise compétition quoi… Mauvaise compét, mauvais résultats et… et… j’ai pas… j’ai pas bien joué… "[…]

Tout à l’heure tu me parlais de stress, t’as l’impression des fois c’est dur de tenir moralement ?

" Ben ouais… quand on fait de mauvais résultats… Après bon, comme je l’ai dit, la motivation elle… c’est dur pour la faire revenir… et après, si on est pas motivé et qu’on va s’entraîner, on joue pas bien. Après on arrive à la compétition… la compétition d’après on… on est encore pas motivé, ou… peut être qu’on est motivé mais sans l’être quoi, sans… "
 
 

On remarque dans les discours de ces adolescents que la motivation est très souvent liée à la performance. Dés lors, il est beaucoup plus facile de garder le " mental ", lorsque l’on est en réussite. " Il est indéniable que cette forme de motivation s’exprime en sport et constitue la charpente de la motivation du pratiquant : il s’agit pour lui d’atteindre un objectif clairement défini […] tel que sa prestation puisse être évaluée en terme de succès ou d’échec. D’autre part, ces occasions de " démonstration de compétence " que sont les tournois, rencontres brevets, trophées de tous ordres se déroulent systématiquement sous le regard des autres : parents, amis, entraîneur, partenaires, adversaires, etc…, et réalisent ainsi les conditions d’une évaluation sociale sévère. La correspondance est si forte entre cette description des situations sportives et les définitions des " situations d’accomplissement " que l’on peut affirmer que l’institution sportive se fonde psychologiquement sur cette forme de motivation. " (Ibid., p. 42)

 

D’autre part, la motivation est nécessaire à l’accomplissement d’une bonne performance. Donc, motivation, mental et performance sont très étroitement liés.
 
 

Pour toi, pourquoi c’est si important ?

M. : " Parce que moi je sais qu’il faut que je sois motivé, concentré, pour bien jouer quoi. Si je suis pas motivé, si je, si je joue pour bien jouer quoi. Si je suis pas motivé, si je, si je joue et que j’me dis " ouais j’m’en fous ", en moi même, quoi, là je jouerai pas bien, donc faut que je me motive pour…"
 
 

Selon M. Durand, l’enfant, lorsqu’il fait du sport, recherche, entre autre, une efficacité, une maîtrise de son activité. Nous retiendrons ainsi un type de motivation qu’il a nommé la " motivation d’accomplissement " (1987, p. 38).

La motivation d’accomplissement, c’est ce besoin de performance résultant pour l’auteur " de la peur de l’échec et de l’espoir de succès " (Ibid., p. 39). Comme on a pu s’en rendre compte au fil des entretiens lus précédemment, ce besoin de résultats performants habite les adolescents Sportif de Haut Niveau qui témoignent alors d’une " aspiration à atteindre dans une compétition un but conforme à des normes d’excellence " (Ibid., p. 39)
 
 

Pour toi être performant c’est important ?

A. :  " Heu, en match oui, en match c’est vraiment très important, et… heu…Aux entraînements, enfin en entraînement, j’veux dire, vu que ça prend beaucoup de place dans ma vie, vaut mieux être performant. Comme ça, parce que, parce que j’ai plus de plaisir et tout quoi. Je sais que, une période où heu, j’suis fatigué, donc j’arrive pas à être bon au volley, déjà ça va m’embêter parce que je suis fatigué, ensuite ça va m’embêter parce que je prendrai moins de plaisir à jouer au volley… et… "

 
 
 

Nécessité de performance donc… pour garder la motivation, la volonté de gagner, le mental.

Ainsi, on s’aperçoit que la performance, en plus d’être facteur de motivation est aussi facteur de confiance en soi. Dés lors, au vu de mauvais résultats, l’adolescent perd confiance en lui et donc, se démotive… il n’a plus le " mental ".

Nécessité donc, de gagner pour garder confiance en soi, pour garder le " mental ". Nécessité aussi de rester motivé pour être performant, et vice versa. Pris dans le jeu de la compétition, le jeune Sportif de Haut Niveau est bloqué dans un cycle infernal où tout dépend de la performance et où la performance dépend de tout…

D’où la nécessité pour S. de s’encourager pour ne pas risquer la démotivation totale :
 
 

" Ben dans ma tête je me dis, je m’encourage quoi. Et puis, des fois quand je, quand je gagne le point je crie. Je crie un peu quoi… je me dis c’est bien, continue… On a des, on a des cris… enfin des cris, on parle fort quoi… et on fait, j’sais pas on fait des gestes, on serre le poing, vers nous et… voilà… on essaie un peu d’intimider l’adversaire… "

C’est important ?

" Ouais, pour, pour que ça soit lui qui, qui ait peur quoi. Qu’il craque mentalement… "[…]

C’est-à-dire ?

" Ben, si je joue bien, j’suis contente de moi… Après, dans la vie normale j’suis plus contente et… Enfin, quand je, quand je… quand j’suis pas bien, quoi, ben, j’suis plus déçue… même en cours, heu, chez moi… J’essaie de me dire " au prochain match tu feras mieux ". Et puis, et puis, souvent ça marche. "
 
 

  1. La confiance en soi

  2.   table des matieres

    La motivation liée à l’accomplissement, à la compétence perçue, " est à concevoir comme très liée à l’estime de soi, aux affects et sentiments qu’éprouve l’individu à l’égard de sa propre personne. " (Ibid., p. 47)

     

    Tout à l’heure tu parlais qu’il fallait être le meilleur. Comment tu l’expliques ça ?

    N. : " J’ai… quand tu montes sur un plot t’as 2 possibilités : ou tu stresse, c’est que tu doutes quoi, de toi même, c’est que t’es pas bien préparé. Ou tu es, ou tu montes sur le plot de départ et tu es, tu es confiant et là, tu sais que, tu vas tous les exploser quoi, heu, et c’est à ce moment là que, tu veux être le meilleur. "

    D’accord, et toi, qu’est ce que tu ressens dans ces moments là ?

    " Dans ces moments là, moi … ça dépend en fait de compétitions si t’as des compétitions où j’ai des bonnes sensations, j’ai des bonnes sensations quand j’me suis bien entraîné, je pense que… je peux faire un truc de correct. "

     

    Ici, N. témoigne d’une importante confiance en soi. En effet, parce qu’il se sait bien préparé, et donc, performant (proche du modèle idéal), il est sûr de lui, de ses compétences. Ainsi, la confiance en soi apparaît comme étant liée à la performance.

     

    Sinon, quand tu gagnes, t’as plus de confiance en toi après ?

    S. :" Ouais, j’suis mieux… "

    C’est-à-dire ?

    " Ben, mentalement, je me motive encore plus, heu… "

     

    Dés lors, la réussite renforce l’estime de soi du sportif de haut niveau qui, sûr de lui, de ses capacités, a le " mental ".

     

    Et comment tu te sens, qu’est ce qui se passe quand tu as l’impression de bien jouer ?

    M. :  " … Ben en fait c’est un cercle vicieux. Si je commence à … à rentrer des… à bien jouer quoi, ben après ça continue et ça s’enchaîne quoi. Alors que si, si on commence à … à faire des fautes au tennis de table, après on commence à être crispés, stressé, à être… Ca s’enchaîne quoi "

    Ca t’arrives des fois ?

    " Ouais, ça m’est arrivé… souvent avant que je sois ici… Mais bon ça m’arrive des fois encore, moins souvent. "

    Comment tu expliques que maintenant ça t’arrives moins souvent ?

    " Parce qu’on a travaillé heu… le mental, ouais le mental avec heu, avec un entraîneur. Puis peut être j’ai pris confiance en moi depuis que je suis ici.[…]

    Ca t’apportes quelque chose ?

    " Ben ça me, ça me… ça me, ça me donne de la confiance pour moi quoi… Ca me donne de la confiance… Après j’suis en confiance et … et après aux entraînements je… c’est pas la même mentalité quoi, le même état d’esprit… quand j’ai fait un bon résultat, après j’arrive à l’entraînement c’est pas, c’est pas pareil j’ai plus envie, j’ai encore, j’ai, j’ai encore envie de m’entraîner pour, pour faire encore mieux que ce que j’ai fait quoi… "

     

    Ainsi, le " mental ", ça se travaille… Pour se construire en tant que champion, on apprend à se gérer, à contrôler un corps peu sûr de lui car adolescent. Dés lors, le système participe à la fabrication du corps du sportif en lui inculquant un mode d’être relatif au sport de haut niveau. Par l’apprentissage du " self-control ", du " mental ", la corps adolescent est , une fois de plus, passé sous silence.

     

    Est-ce que des fois y a des moments où tu te sens pas capable ?

    F. : " Oui… c’est, ben, c’est ça. C’est vrai c’est ça, la compétition en elle même, c’est heu… se, c’est ce mental là qu’il faut, qu’il faut gérer. Ce qu’on apprend. Mais c’est vrai qu’il y a des fois où on se dit, " mais j’y arriverai jamais ". Ou, après, ça va être, t’es capable, tu vas vraiment y arriver ". C’est des moments, ben où on a pas confiance en soi même quoi. "

     

    Donc, pour correspondre à l’image du champion, il faut apprendre à " prendre confiance " pour " se donner " à fond. Mais, dans le sport de haut niveau, la confiance en soi n’est pas la seule composante nécessaire pour avoir un bon mental. En effet, avoir un bon mental, c’est aussi avoir le moral. Mais, là aussi, le moral échappe parfois.
     
     

  3. Le moral

  4.   table des matieres

    Comment est ce que tu te sens, toi, personnellement, dans ton corps, quand tu pratiques ton sport ?

    G. : " Ben, heu, ça dépend des fois, faire du sport, ben heu… Le plus souvent, ça me fait plaisir, sinon je serais pas ici… Sinon, dans certaine période c’est dur… Il y a un ras le bol général qui, qui commence par le sport et qui, qui gagne un peu tout quoi. "

    C’est dur, c’est-à-dire ?

    " C’est dur, ben… Les entraînements sont durs, des fois on est pas en forme et y a pas grand chose qui te réussis et, et… ben tu perds le moral… Mais c’est par petites périodes en général. "

     

    Le rythme de vie de ces adolescents est si difficile, que, parfois, indépendamment des performances, le moral peut lâcher…parce qu’on est fatigué, oppressé, même…

     

    Et c’est difficile de devoir toujours plus travailler ?

    J. :  " Oui, c’est, c’est heu… c’est pour ça que le moral il joue beaucoup à ce moment là… Parce qu’on s’dit, bon aller, c’était pas encore la bonne, il faut encore plus travailler donc heu… On est obligé d’avoir un moral heu, … un mental assez fort pour se dire ça. Parce que la natation, on peut travailler 1 an et progresser que d’un centième. Donc j’sais ce que c’est un centième, mais heu, un claquement de doigt en fait. C’est ça qui est embêtant. "

     

    Dés lors, il faut être fort pour supporter ce mode de vie, pour endurer autant de souffrances, et pour si peu de résultats parfois. C’est pourquoi, le " mental " domine.

     

    Et dans ces cas là, comment tu fais pour te remotiver ?

    M.: " Me remotiver, ben,… bon j’essaie de, de penser à la compét. qui arrive et heu… et je me dis heu, faut pas rester sur… sur une défaite comme ça, sur un mauvais résultat… donc bon, l’envie revient… "

    L’envie revient, comment ça ? parce que t’as fait un travail sur ton moral ?

    " Ouais, c’est plus au niveau heu, moral que… que physique. "

    Comment tu expliques que le mental soit plus important que le physique en fait ?

    " C’est pas plus important, mais, dans, dans ce sport c’est très important. "

     

    Tu te démoralise pas à l’idée que tu fais des fautes ?

    A. : " Non, enfin, j’me dis que c’est passager, c’est surtout ça quoi, enfin… Pour… justement, j’pense, pour pas trop démoraliser j’me dis que, c’est parce que je suis fatigué, ça me permet de… de… en plus j’pense que c’est un peu vrai quoi. J’pense que, j’pense que je suis fatigué et c’est normal et… Sinon j’pense que… "

     

    Garder le moral apparaît donc nécessaire pour continuer le haut niveau. Le moral participe alors de la confiance en soi et donc, de la motivation. Parce que, être motivé est une composante nécessaire à la réussite, " surmonter " (tant le parcours est difficile pour se construire en tant que champion), pourrait résumer, à mes yeux, l’état d’esprit que le jeune doit conserver s’il veut devenir champion.
     
     

  5. Surmonter
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  • Surmonter la fatigue, trouver la volonté.
G. :  " Heu… Des fois ça va, ça va tout seul parce que t’as tellement la volonté que t’as pas besoin de te forcer. Et des fois, quand… C’est surtout dans la tête que ça se passe… […] C’est surtout dans la tête qu’il faut… C’est la volonté qui… Qui te permet de… de faire le reste. "

Dans la tête, il faut… ?

" Ben il faut se motiver, il faut se forcer, heu… Quand c’est dur, heu, quand c’est dur et que tu te sens bien dans la tête, ben, t’as plus de facilité à le faire, donc… Quand c’est dur, et que tu vas pas bien dans la tête, que t’as pas le moral, alors, là, c’est, c’est… Il faut vraiment s’accrocher, et ‘est dur quoi. "

C’est-à-dire, t’accrocher ?

" Ben… Moi, j’ai du mal parce que… Pour s’accrocher, et ben… Il faut avoir la volonté, mais quand tu l’as pas."
 
 

Trouver la volonté de continuer quand le corps n’en peut plus…Lutter, s’accrocher, pour correspondre au modèle, semblent être le mot d’ordre de ces jeunes. Devant la contre-performance, surtout, ne pas baisser les bras, continuer à se battre, jusqu’au bout, contre sa fatigue, pour l’excellence, pour l’institution…
 
  A. : " Tu perds donc t’as, t’as encore plus tendance à, à baisser les bras et à laisser filer… Tandis que, en fait, en pensant plus à l’avenir, en pensant plus à, aux regrets qu’on aurait si on avait perdu, ben ça motive quoi. Ca fait partie de… Enfin, j’pense qu’il faut vraiment pas l’oublier quoi… Quand on est en match… Il faut pas baisser les bras et … "

Etre combatif tout le temps ?

" Ouais, c’est ça… On peut se dire en arrivant, heu " Putain, heu, c’est là où se joue toute la saison " et, pendant le match on y pense pas, enfin pendant le match, c’est, c’est moins évident d’y penser en fait. C’est… bon t’arrives en plus si t’es mauvais, tu perd le 1er set […]c’est dur de, de, de lever la tête et tout, c’est… de trouver la motivation. "
 
 

  • Surmonter le ras le bol.
G. : " Quand j’y arrive pas, je me dis, heu… Ben… J’essaye de pas, pas trop tomber, de pas le faire voir aux adversaires parce que… Sinon ils vont en profiter… J’essaye, j’essaye de rester fort dans la tête. De temps en temps… J’y arrive la plupart du temps, mais… Pas des fois, comme ce week-end… Jusqu’à ne plus avoir envie de jouer… Plus avoir envie de jouer, c’est qu’on en a un peu marre quoi… Faire le même sport, tous les jours, trois heures par jour… Puis arriver… Le week-end, ne plus avoir envie de jouer… Déjà ça m’embêtait pour les autres, et puis, pour moi, quoi, parce que le seul moment où je pouvais vraiment me faire plaisir, pendant le match, heu, essayer de me faire plaisir, heu… J’avais plus envie… "
 
 
Parce que, être champion, selon les critères définis par le système sportif, c’est se donner à fond pour la performance, le sportif de haut niveau se doit de surmonter le ras le bol, de garder la motivation pour produire un résultat.
 
  Il t’arrive de te dire " j’en ai marre, je suis fatigué, je vais arrêter " ?

N. : " Je vais arrêter heu… heu… Ca je l’ai dis une fois, je l’ai dis une fois mais je l’ai dis un peu à la légère parce que… j’avais fais une série de contre performances. Je me donnais beaucoup de mal à l’entraînement pour voir le résultat que j’avais en compétition, ça me disait plus trop de continuer quoi… Et puis j’ai repris goût quand même. Je me suis donné encore plus de mal… Et puis j’ai nagé pour moi.
 
 

  • Surmonter le stress
Et ton corps donc, heu, tu me parlais du mental tout à l’heure, c’est le mental qui primerait ?

M. : " Ouais… le mental… il faut être, il faut être concentré déjà, parce que si on regarde heu… si on regarde de partout, si on est dispersé, si on est pas concentré sur le match, heu… après on pense pas trop, on, on est pas concentré sur ce qu’on va faire donc heu, si on réfléchit pas à ce qu’on va faire ben… "

Le mental, c’est quoi exactement ?

" (Silence) ".

C’est uniquement la concentration, c’est… ?

" Ouais… concentration, heu, le, le… ouais, le stress aussi, le stress, la concentration, le stress. "

C’est-à-dire le stress ?

" […] Quand t’as peur de perdre donc heu, tu commences à être stressé, crispé, donc après… donc ça c’est dans la tête aussi qu’il faut…"
 
 

  • Surmonter la douleur
Et tu m’as dit tout à l’heure " on en chie à l’entraînement, " c’est-à-dire ?

J. : "  A oui. Ben, on souffre heu… Ben on souffre mentalement, parce que c’est très dur. Faut être très fort mentalement. La natation, heu… tout ce qu’on fait, heu, on tourne en rond dans un bassin, on fait des longueurs dans un bassin, on se parle pas… […] On voit quoi, le fond du bassin, une ligne, une ligne noire au fond du bassin, c’est tout ce qu’on voit. Et on a mal, heu, on a mal aux bras parce que ça joue beaucoup sur, sur la musculation, ça… on a mal de partout, on a mal moralement et on a mal physiquement. C’est ça qu’on essaie de surpasser, cette douleur mentale et physique. "

Et ça arrive souvent d’avoir mal ?

" Ah oui (rire). Ben surtout quand on est en grosse période de préparation, ça arrive d’avoir mal. "

Et qu’est ce qui se passe ?

" On essaie de, de garder le moral, et on se dit qu’on est obligé d’en passer par là pour réussir. […]On a tous mal de partout, on est fatigué, on en peut plus.. Mais pourtant, il faut que le moral tienne. "
 
 

  • Surmonter les obstacles
Et ce corps donc, du sportif de haut niveau, pour toi, il est préniant ou est ce qu’il passe en second plan et avant tout c’est le moral qui… ?

J. : " Heu… J’pense qu’il y a… ouais il y a beaucoup de moments où si on a besoin de force morale… pour pouvoir réussir… "

C’est-à-dire ?

"  Ben c’est-à-dire que, le moral sur tous les plans, ben pour réussir dans l’entraînement, pour pas, pour, garder le moral pour pouvoir continuer à nager, et en même temps, moralement, pour accepter le changement du, du corps. Et pour accepter, bon, des petites remarques qui… qui vont avec…  Donc c’est vrai que le moral prime beaucoup, pour un athlète de haut niveau "

Et c’est-à-dire, comment tu expliques que c’est le moral qui… ?

" Comme je disais le…, c’est la base de tout…[…]Bon ben, quand y a quelque chose qui va pas, si on a le moral on arrivera toujours à surmonter ce, cette période dure, même si… Si on est fort de caractère, ben, on arrive toujours à surmonter les obstacles qui surviennent. Donc heu… Même quand on voit son corps changer, même si on est… Si on arrive justement… Par exemple, moi je, moi j’aimais pas mon corps et maintenant j’suis arrivée à l’aimer. Donc c’est que le moral a beaucoup joué la dedans. Enfin le mental du moins a beaucoup joué là dedans. A savoir être… accepter cette transformation et heu… C’est la base de tout. Accepter cette transformation mentalement, donc on arrivera mieux à accepter la, heu, la souffrance dans l’épreuve, et dans l’entraînement, et on arrivera mieux à, à surmonter tout ce qui nous entoure, et heu, tout ce qui, tout ce qui fait obstruction à, à ce qu’on veut en fait, à ce qu’on veut atteindre. "

 
 
 

  1. Ne pas penser :


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" La valorisation et l’écoute des sensations comme la polarisation de tous les efforts sur la motricité permettent d’éviter de penser. " (C. Carrier, 1992, p. 80)

Ainsi, en mettant à distance son corps affectif, pulsionnel au profit d’une hyper concentration sur le geste technique efficace, le jeune Sportif de Haut Niveau évite de penser et ainsi d’affronter toute réalité décevante. Eviter de penser, c’est alors éviter de s’auto-évaluer, de se confronter à sa propre performance et ainsi de se rendre compte que l’on est pas encore tout à fait ce que l’on désirait devenir…
 
 

G. : " Puis à me calmer, à rester tranquille, à me reposer. "

Comment tu expliques cette fatigue ?

" Ben déjà je dors pas beaucoup quand ça va pas… J’ai du mal à dormir parce que… Dans ma tête ça travaille trop… Je cherche le pourquoi…"[…]

Tu me dis " je cherche le pourquoi "… ?

" Ben, la cause de, la cause de… Que je… Je me dis " comment ça se fait que ça se passe comme ça, que c’est comme ça "… Ca viens de la fatigue et, de la fatigue et du ras le bol… souvent… Puis quand on en a marre… Pour moi, le moindre petit truc est contrariant et… Comme… comme les personnes qui sont avec toi n’y peuvent pas grand chose… C’est pour ça que… C’est contrariant et… Je me recroqueville. "
 
 

Ainsi, quand ça va pas, G. " cherche le pourquoi ", la raison de ses contre performances, il pense s’auto-évaluer, et alors, se dévalue, perd confiance. C’est pourquoi, il vaut mieux se mettre à l’écart, se reposer, ne plus penser.

Se " recroqueviller " c’est ne plus penser à ce qui fait problème et éviter toute confrontation à l’autre, éviter toute discussion, toute évaluation qui risque de déstabiliser.
 
 

G. :  " Les autres là, cette semaine ceux de ma chambre, j’me suis… J’m’entendais pas tellement bien avec eux… Et le moindre petit truc me contrarie et c’est pour ça que, que je me mets à l’écart. "[…]

Comment ça ?

" Ben, je parle plus trop, je deviens… Dans la chambre, je parle qu’avec les gars de la chambre et… C’est tout quoi… C’est… "

Comment tu expliques que tu te mettes à l’écart ?

Ben j’sais pas… J’ai pas le… Ben… Je pense que c’est le moyen, le moyen de, pas de me guérir, mais de vouloir me recroqueviller… Je me… Je reste tout seul puis quand ça passe, ça passe quoi. J’aime pas trop parler, j’aime pas trop en parler aux autres, mais… C’est comme ça que ça se passe quoi. "
 
 

Mais, à trop penser, à trop chercher le pourquoi de la contre-performance, le jeune Sportif de haut niveau se démotive, perd le moral et s’enfonce dans la dépression. A trop penser, G. perd confiance en lui, se dévalorise. Par la contre-performance s’instaure une image de soi négative que G. n’a de cesse de ressasser.
 
  " Là, en ce moment, la muscu, c’est très lourd, donc, c’est fatigant, c’est, c’est éprouvant, et… Après un match comme celui de la semaine dernière… C’est pour ça aussi que dans ma tête ça allait pas trop. […] Dans les périodes où ça va pas, tu te fais " t’es vraiment un moins que rien, les autres ils y arrivent, toi tu y arrives pas… T’es zéro ", heu… Et heu… Ca t’aides pas quoi… C’est plus dur, c’est dur. "
 
 
La contre-performance hante les esprits de ces adolescents. Dés lors, ceux-ci, se démotivent, perdent l’envie de jouer. Penser constitue ainsi un handicap.
 
  S. : " Ben, j’suis déçue… et, après, pour les autres, pour les matches suivants… J’suis… Ca me reste dans la tête quoi.. ; Puis après j’arrive plus trop à…jouer " […]

Quand tu perds, tu ne prends pas de plaisir…

" Non, j’suis déçue… et après, ben… comme je disais tout à l’heure, après je pense encore au match que j’ai fait… J’suis pas contente et je joue encore moins bien.[…] Des fois je pense à des matches, des points perdus bêtement… Puis, ça, ça me reste dans la tête, puis, heu, j’suis pas motivée. "
 
 

Ces entretiens illustrent bien le discours de J.D. Moussay lorsqu’il dit, en parlant de Jean Bobet (frère de Louison Bobet, grand coureur cycliste), qu’il était un " coureur sans cesse démoralisé [ souffrant] d’une grande infirmité : il pense. Sa qualité d’intellectuel patenté […] l’engage dans une lucidité destructive : il analyse sa souffrance et perd en introspective l’avantage d’une musculature supérieure à celle de son frère " (1991, p. 19).

Dés lors, à force de penser aux matches précédemment perdus et d’essayer d’en analyser la cause, le sportif se démoralise, se démotive et même, comme S., s’angoisse.
 
 

Qu’est ce qui se passe alors ?

" Ben, on pense à la défaite, heu, au nombre de matches pas finis, et… et on pense pas à… on pense souvent à gagner que… On pense plus à , à la défaite qu’à la victoire. "
 
 

La pensée engendre la peur, l’angoisse de perdre. Plus le sportif pense aux actions échouées et plus il a de mal à retrouver la force de vaincre, désormais, il a peur.
 
  Et tu me parles d’angoisse, c’est-à-dire ? Qu’est ce qui se passe ?

F. :  " Heu… l’angoisse… heu… ben, heu, on hésite un peu, on sait pas si on va y arriver, si heu, on va faire un bon temps ou un mauvais. Puis après on pense un peu à ce qui va se passer derrière… Heu… quoi, en fait on analyse déjà la course avant de l’avoir faite. Et heu, on voit un peu tout ce qui va se passer, les erreurs qu’on peut faire, ou les chose qu’on peut bien faire. C’est un peu ça quoi, l’angoisse c’est, de savoir réellement ce qui va se passer quoi. "

Tu me dis " on pense à ce qui va arriver après " c’est-à-dire ?

" Heu… si… j’sais pas… on peut, heu, louper un virage heu… ou… trop, heu, comment dire, vouloir trop aller vite et puis… heu… mal prendre, heu, des appuis dans l’eau. "
 
 

A trop penser à son action, on doute… On doute de soi, on doute de ses capacités, on perd toute lucidité, toute maîtrise. C’est pourquoi, pour ne pas angoisser, il ne faut pas penser. Ne pas penser, donc, c’est aussi rester concentré sur son acte, ne pas se disperser pour réussir à tout gérer.
 
  Tu me disais, tout à l’heure, tu as employé le terme se disperser " ?

F. : " Ben heu… là c’est plus pour les nageurs de 800 m qui vont, par exemple, heu, à un moment donné, heu, j’sais pas… Parce que c’est vrai qu’on pense à autre chose quoi, quand c’est long… Et heu… à ce moment là, bon, ben peut être ils vont penser à autre chose et ils vont pas arriver à, à tout gérer quoi. "

Et pour toi ?

" Heu, pour moi, c’est assez difficile de me disperser sur 100 m, mais, heu, c’est vrai qu’après, des fois heu… Les erreurs que je fais c’est que je me mets quelque chose dans la tête. Et puis en fait, heu, c’est quelque chose qui est complètement faux et que j’aurai dû d’abord, heu, dire à l’entraîneur et qui me dise après… pour me recentrer quoi. Donc, heu, après, non c’est vrai que, c’est trop court pour que je me disperse. "
 
 

Ne pas penser apparaît alors comme un autre impératif stratégique pour se construire en tant que Champion. En effet, il faut éviter de penser, de réfléchir pour pouvoir gagner, ne pas stresser.

Dés lors, il ne faut penser à rien, si ce n’est qu’à jouer détendu et penser à ne pas penser ! L’adolescent subie alors une injonction : surtout ne pas oublier que l’on ne doit pas penser ! Mais alors, à quoi faut il penser ? Comment garder le " mental " si il ne faut pas penser ! ?
 
 

Donc en compétition tu te dis pas " faut à tout prix que je gagne " ?

M. :  " Non, non… ça m’est arrivé de me dire ça et bon, c’est là où… c’est quand on se dit ça qu’on est, qu’on est toujours heu, … le stress, tout ça quoi… "[…]

Comment tu vis la compétition alors ?

" Ben, si j’arrives à jouer relâché… penser d’abord à bien jouer avant de gagner… là… je… enfin… je me sens bien… "

Jouer relâché, c’est-à-dire ?

" Ben, pas… pas stressé quoi, pas… penser à bien faire et pas penser à gagner… pas trop… essayer de pas se monopoliser sur le score ou… plus penser au jeu quoi… même si le score aussi… bon… ça fait partie du jeu… "
 
 

Paradoxalement, quand l’objectif fixé est la performance à tout prix, l’adolescent doit s’imposer de ne pas y penser pour ne pas stresser. Parce que le stress nourrit souvent la contre performance, mieux vaut ne pas penser à gagner, mais seulement à bien jouer ! Ne pas penser participe donc à la mise sous silence du corps affectif de l’adolescent. Toute émotion est bannie au profit de la performance.

Ne pas penser revient donc, une nouvelle fois, à maîtriser son corps pour la performance.

D’ailleurs, J.D. Moussay distingue bien deux types de champion : " Un type sur le versant du " je pense " et l’autre sur le versant du " je suis " qui le rend fin prêt à l’acte sportif ". (Ibid., p. 20). Donc, n’est pas à même de réussir celui qui pense… !
 
 

G. :  " Ben, des fois, heu… Des fois quand tu fais un entraînement de merde, tu te dis, heu… " Comment ça se fait que j’y arrive pas, j’arrive plus rien à faire alors qu’il y a une semaine j’y arrivais "… Et encore c’est, c’est un peu dans la tête quoi… […] Quand tu doutes, heu… Faut te forcer, et c’est là qu’il y a souvent des échecs quoi… Tout est dans la tête… "[…]

Et là, comment tu te sens ?

" Ben, on est un peu dans le doute parce que ça se passe pas bien… Je doute un peu en ce moment mais je sais qu’au, qu’au moment de la compétition, il y aura pas de problèmes parce que, on aura tous envie de jouer on oubliera des petits trucs qui vont pas, et..."
 
 

Ainsi, penser amène le doute, la mauvaise performance.

Pour N., seule l’action est importante. Dés lors, pour réussir, pour se construire en tant que Champion, le sportif doit s’inscrire dans l’agir. Lors de la compétition, seul subsiste " l’être sportif de haut niveau ", tout ce qui a pu contribuer à la construction du sportif jusqu’à cet instant est mis de côté. Ne penser à rien semble être ne penser qu’à soi dans une identification à la performance.
 
 

Et donc, en compétition, au niveau de la performance, tu as des peurs de décevoir ou… ?

N. :  " C’est sûr tu as toujours un petit truc qui fait que tu as toujours peur de, pas de décevoir mais… Ca, je trouve que c’est dans l’inconscient, tu y penses pas, t’y penses jamais. Ou alors, si t’y penses c’est que tu vas merder. "

C’est-à-dire ?

" Ben si tu penses qu’il faut pas que tu déçoive ben, … j’sais pas… tu vas te faire mal mais, t’es pas au mieux de tes capacités. Donc tu vas faire une contre-performance on va dire. Et c’est à ce moment là que tu vas décevoir. Donc, là faut pas que tu nages pour eux, faut que tu nages pour toi. "

Et toi tu… ?

" Je nage pour moi. Je nage pas pour mes parents, je nage pas pour l’entraîneur… je nage pour moi…"
 
 

Ainsi, " Voilà contre quoi l’athlète doit se défendre, contre toute pensée qui viendrait le diviser dans le temps de son acte. " (Ibid., p. 20-21) Ne pas penser, c’est donc se concentrer sur son sport, mettre toutes les chances de son côté pour être performant.

Avoir la " tête vide ", débarrassée de toute émotion parasite, semble alors être ce que recherchent ces jeunes Sportifs de Haut Niveau. " Tout se passe comme si, pour ne pas penser son corps, le jeune (et des moins jeunes) le mettait au défi de lui signifier ses limites, non pour se garder de les atteindre, mais au contraire pour s’y confronter et les abolir. " (A. Birraux, 1994, p. 141)
 
 

F. :  " Au moment où on va nager, on a peu le vide, on voit pas tellement, heu, ce qui se passe autour parce qu’on est vraiment concentré sur ce qu’on doit faire…"[…]
 
 
" Penser " est donc à éviter, c’est donc chose rare, impensable… Il semble alors que seul doit subsister le " vide ", vide de l’esprit, vide pulsionnel, vide émotionnel. La pensée n’a pas droit de cité lors des compétitions, ne peuvent donc cohabiter l’acte et l’introspection.
 
  Des fois, on appréhende de faire une faute pour ne pas décevoir ou… ?

A. : " Non, non, quand même pas. Donc heu. J’veux dire heu, quand je vais pour attaquer j’me dis pas " faut pas que je fasse de faute parce que y a un proche qui me regarde… Peut être après, peut après seulement j’y pense heu… Par exemple, ça m’arrive souvent, ben, à tous, à toute l’équipe, ça arrive souvent de penser à ce, à ce que va dire l’entraîneur si on fait une faute mais heu… pas avant d’attaquer ou pas avant…Enfin, dans le match c’est vraiment, heu, enfin pour moi y a vraiment que le match quoi… "
 
 

Ainsi, " le sport est une pratique sociale qui repose sur l’adoration du corps, elle fait croire aux êtres parlants, qu’ils ont un corps et que cette possession peut leur éviter de penser. " (Labridy, 1997, p. 98). Dés lors, " une autre manière a contrario, de faire taire le corps, c’est de ne pas penser, c’est de se dépenser. " (A. Birraux, 1994, p. 138)
 
 
 

 
 

EN BREF… :
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Le CHAMPION se présente comme étant un être méritant, reconnu et envié car il a atteint son objectif (la victoire) dans la souffrance et le don de soi. C’est un être sans faille aucune, qui maîtrise son sport mais aussi son corps. Corps qu’il a su adapter à l’activité physique intensive, corps qui l’a conduit à la performance ultime et inédite. Un être hors du commun donc, qui mène une vie exceptionnelle et réalise des actions extraordinaires…

Le CHAMPION est alors un être complet physiquement et intellectuellement qui fait preuve d’une incroyable force de caractère, il donne corps à la devise coubertinienne du " mens fervida in corpore lacertoso ".

Le CHAMPION semble incarner pour ces jeunes sportifs un modèle inaccessible, illusoire, fantasme de complétude totale. Il représente, sans hésitation, l’Autre, l’alter. Autre que tout homme cherche à rejoindre pour ne faire qu’un et retrouver la plénitude perdue, la " jouissance de l’être " (Lacan). Autre par conséquent inaccessible pour l’adolescent car trop éloigné de l’humain, trop proche de l’être surnaturel fait de perfection totale.

 

Malgré tout, le jeune persiste à penser ce modèle idéal comme accessible. Dés lors, pour se construire selon ce modèle, il faut mettre en œuvre des stratégies. Lesquelles stratégies visent à faire disparaître le corps adolescent pour le remplacer par le corps du champion. La stratégie principale, vers laquelle se recoupent toutes celles qui vont suivre, n’est autre que la mise sous silence du corps, soit, Les Silences du Corps. Toutes les stratégies ci-dessous participent donc de ces silences du corps :

  • Abnégation de soi, au système, à l’équipe, à la performance.
  • Souffrir, surmonter la douleur physique et morale.
  • Etre " fort ", avoir le " mental ", la motivation.
  • Ne pas penser, seulement agir en vu de la performance ultime.
  • Se fabriquer un corps performant, musclé, maîtrisé et instrumentalisé.
  • Accomplir le geste parfait techniquement.
  • Accepter les sacrifices, le système, les transformations corporelles.
  • Accepter d’abandonner son corps adolescent.

L’" apprenti-champion " utilise donc des stratégies basées sur des mises sous silence du corps pour se construire champion. Ainsi, il se façonne un être et un corps proches de celui du modèle, et, par là même, il participe à la production de l’image du champion comme modèle idéal à suivre pour toute une société. D’autre part, en acceptant de se réaliser en tant que champion (et d’être construit par le système via le modèle), il reproduit le système sportif et en valide l’idéologie.

La construction du champion est ce qui fait fonctionner l’institution sportive, ce qui permet l’engouement énorme du public dont elle est sujette, mais aussi ce qui fait fonctionner le système de relation entre les sportifs et le système des filières lui-même.


 
 
 

L’Institution sportive * Sportif de Haut Niveau

 

 

 
 
 

Conclusion
table des matieres


  " La construction de soi fonctionne avec la destruction de soi " (P. Baudry,1991, p. 54)

 

 
 
 

Sur la première page de Leçons de pédagogie sportive, écrit par Coubertin en 1921, apparaît en filigrane : " Mens fervida in corpore lacertoso " (un esprit fervent – au sens de faculté intellectuelle - dans un corps robuste, fait seulement de muscle). Dés lors, cette citation semble avoir remplacé le célèbre " Mens sana in corpore sano " (un esprit sain dans un corps sain) au tournant du XXème siècle.

D’autre part, pour Coubertin, " le sport est la religion de l’excès " .

 

Au vu des résultats obtenus, le système sportif, semble-t-il, fonctionne encore sur cette idéologie. Il n’y a donc pas eu de réels changements de l’état d’esprit sportif, si ce n’est, en fait, l’abandon du " Mens sana in corpore sano " au profit d’une idéologie marquée par l’excès, le toujours plus. Le " citius, altius, fortius ", très vieil adage du sport, est donc toujours à la base de l’idéologie sportive d’aujourd’hui. Par contre, on ne recherche plus un esprit sain mais un intellect fervent. Le corps sain est, lui, remplacé par un corps qui ne serait fait que de muscle…

On rejoint alors ici l’illusion de la construction d’un " surhomme ", parfait intellectuellement et musculairement. Illusion pourtant nourrie, d’une part, par la politique des Filières de Haut Niveau qui vise la production de l’élite par la construction d’un champion autant sur le plan sportif que sur le plan intellectuel, scolaire ou professionnel, et, d’autre part, par l’adhésion des jeunes sportifs à cette volonté d’excellence et de production du modèle.

Au travers des discours adolescents, apparaît une nécessité pour pouvoir se construire selon l’objectif fixé par le système sportif : user de stratégies basées sur la mise sous silence du corps. A son entrée dans le système du sport de haut niveau, le jeune fait un choix : abandonner son corps pour revêtir un corps plus adapté à l’objectif d’excellence fixé pour lui, par l’institution sportive, un corps désormais consacré à la performance : le corps du Champion. Mais, malgré tout, le jeune sportif de haut niveau n’en est pas moins un adolescent, avec ses peurs et ses angoisses vis-à-vis d’un avenir flou, souvent dessiné par le monde des adultes, et irrémédiablement lié à la performance. Il faut alors travailler son corps pubère, le faire taire pour entrer dans le " moule ", dans la norme institutionnelle.

Mais comme " ce corps idéal qui ignore la soumission à la nécessité physiologique est aussi un corps impossible " (M. Onfray, 1991, p. 137), l’adolescent - s’il veut répondre aux exigences du système et atteindre cet état de " hors-conscience " qu’est la performance extrême, idéale - doit opter pour des stratégies. Selon C. Carrier, " La stratégie pour y accéder deviendrait alors, pour un individu donné, celle d’une mise à distance de tous les repères connus afin de déplacer son équilibre / homéostasie d’origine. Ainsi, cette " autre normalité " va s’organiser autour de la néo-formation d’un corps performant, d’un mode de communication pré-verbal et infralinguistique et d’un réseau de nouvelles dépendances. " (1993, p. 156)

 

Désormais, le champion est celui qui a réussi à faire taire son corps biologique, pulsionnel ; au profit d’une technique à toute épreuve. Le sportif de haut niveau, s’il veut devenir champion, se doit d’être performant, infaillible. Tel le " surhomme " il ne peut pas se permettre le moindre échec, et pour cela, il investit son corps dans une technicisation massive et un contrôle absolu de ses moindres mouvements.

Le jeune adolescent sportif de haut niveau, parce qu’il ne correspond pas encore à cette figure " mythologique ", utilise différentes formes de silences du corps afin d’y parvenir. Par conséquent, le don de soi, la souffrance, la fatigue, le progrès, l’oubli du corps naturel dans la fabrication d’un corps nouveau etc… sont autant de stratégies qui mettent le corps adolescent sous silence au profit de la construction du champion.

Le corps devient alors un outil stratégique au profit de l’institution sportive, via la construction du champion.

 

Le système sportif, par la mise en place d’un encadrement de filières, lui donne les moyens de se réaliser en tant que champion, et donc, de mettre à distance, définitivement, son corps adolescent. Cette politique, basée sur la production de l’élite, conduit le jeune à intérioriser l’objectif d’excellence et à le faire sien. Dés lors, le stéréotype du champion est posé comme référence à suivre et à devenir, pour, ensuite, participer en tant que champion, à sa médiatisation et se poser à son tour comme modèle identificatoire. Il participe ainsi à la validation du système et permet sa production, son fonctionnement. En se faisant champion, il produit le modèle et construit à son tour le système en même temps que celui-ci le construit.

 

Ainsi, le jeune sportif de haut niveau, en se transformant selon les vœux de l’institution, détruit volontairement son être adolescent et ne laisse paraître que le sportif, représentant du système. Le corps de l’acteur se tait au profit du système.

Par ailleurs, au travers de ce qu’est le système par les dires des adolescents, hic et nunc, le passé nous parle quand même. Ce qu’était l’idéologie sportive au sens coubertinien du terme, reste comme base fondatrice et immuable.
 
 
 

" Le sport " moderne " n’a plus rien à voir avec le vieil idéal du " mens sana in corpore sano ". Il est dénaturé et déludisé. Il tourne complètement le dos, à la fois à l’équilibre naturel, à l’épanouissement naturel des êtres humains et à leur besoin de jeu libre, spontané et joyeux. Il n’est plus que contrainte et souffrance, conditionnement technique et dépendance machinique. " (J. Chesnaux, in Brohm, 1995, p. 117)



Annexe : Exemple de découpage d’un entretien. 

 

Bibliographie :

table des matieres
 
 

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