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Benoit Langevin

Benoit Langevin est technicien de la faune à la Société Faune et Parcs du Québec spécialisé dans le domaine de la Grande faune (cerf, orignal et ours). Son expérience de près de vingt ans a été acquise dans la région de l'Outaouais et plus récemment dans la région Chaudière-Appalaches. Benoit est un passionné du chevreuil et bien sûr amateur de chasse.
 

LE DÉTENTEUR DE PERMIS SPÉCIAL ET LE

CHOIX DE L’ANIMAL À RÉCOLTER

Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu de la bouche de chasseurs que la chasse du jeune cerf devrait être interdite. Pour plusieurs, récolter les jeunes est inconcevable puisqu’ils représentent la relève, le beau mâle qu’ils pourront récolter dans deux ou trois ans. Selon cette conception, faire feu sur ce segment de la population est synonyme de moins de cerfs la saison prochaine. D’autres n’osent pas faire feu sur un jeune par crainte d’être jugés par des gens ayant cette façon de voir.

Dans cet article, j’expliquerai quelques éléments de la biologie du cerf qui viennent contredire la théorie précédente. Il ne s’agit pas d’un plaidoyer en faveur de la récolte des jeunes à tout prix. Le choix du chasseur ayant devant lui une femelle et son jeune est un droit individuel et nous nous devons de respecter ce droit. Mon objectif est simplement d’éliminer certains préjugés afin que les chasseurs puissent faire un choix éclairé et, en même temps, permettre à ceux qui se présenteront à la station d’enregistrement avec un animal de 6 mois, d’avoir les arguments pour justifier leur choix.

Un bref rappel historique

Peu de chasseurs actuels ont connu la période faste qu’a été le début des années 60 pour la chasse du cerf. Entre 1960 et 1965, une moyenne de 116 000 et jusqu’à 126 000 personnes se sont procurés un permis de chasse au cerf (figure 1). Durant cette période, les chasseurs récoltaient en moyenne plus de 12 000 cerfs par saison pour atteindre le point culminant de 16 200 cerfs en 1962. A cette époque, la saison de chasse à l’arme à feu était d’une durée minimale de 30 jours et maximale de 52 jours selon la zone. De plus, les chasseurs pouvaient récolter n’importe quel cerf peu importe l’âge ou le sexe. Bien entendu la population de cerfs ne pouvait soutenir une telle pression de chasse si bien qu’elle amorça un déclin rapide et presque ininterrompu à partir de 1963.

Devant cette situation, les gestionnaires de l’époque ont tenté d’enrayer l’hémorragie en réduisant la longueur des saisons, mais cette mesure ne fut pas suffisante et la récolte continua de chuter, à tel point qu’au début des années 70 le chevreuil était devenu rare au Québec. En 1973, le nombre de permis vendus avait pratiquement diminué de moitié et la récolte n’était plus que de 3 500 cerfs. La situation était devenue dramatique et c’est en 1974 que les gestionnaires n’eurent d’autres choix que d’imposer une mesure peu populaire à l’époque, la « loi du mâle ».

Cette mesure qui n’autorisait que la récolte des mâles avec bois d’au moins 7 cm eut l’effet escompté et les récoltes se mirent à augmenter rapidement et de façon presque ininterrompue jusqu’à aujourd’hui. En 1984, les niveaux de population s’étaient suffisamment redressés pour qu’on autorise la récolte d’un certain nombre d’animaux sans bois en émettant des permis spéciaux dans les zones les plus productives du Québec. Cette modalité de chasse c’est-à-dire la « loi du mâle », assortie de l’émission de permis spéciaux, est depuis cette date la modalité de base dans la plupart des zones de chasse. Bien qu’à chaque année de plus en plus de permis spéciaux sont émis, on ne peut que constater que cette modalité n’a que ralenti l’accroissement de la population. Il n’y a jamais eu autant de cerfs au Québec que présentement. Même la récolte record de 16 000 cerfs de 1962 fait piètre figure comparativement aux 48 800 chevreuils récoltés en 2000.

Les leçons du passé

L’examen de cet épisode de la chasse du cerf au Québec nous en apprend beaucoup sur la façon de gérer les populations de ce cervidé. Tout d’abord, il est évident que la chute du nombre de chevreuils observée durant les années 60 est lié à une réglementation trop permissive. Nous ne pouvons nous permettre de chasser les cerfs de toutes catégories (âge et sexe) durant des saisons de 30 jours et plus et jusqu’au début décembre sans en subir les conséquences. Deuxièmement, la « loi du mâle » nous a prouvé qu’elle était un outil formidable pour redresser une population de cerfs en difficulté.

La protection des femelles, clef du succès

Le succès obtenu par la « loi du mâle » s’explique par une particularité comportementale des cervidés c’est-à-dire la polygamie. Le fait qu’un mâle dominant puisse accoupler plusieurs femelles au cours de la période du rut compense dans le cas de populations ayant un sexe ratio fortement débalancé en faveur des femelles. Dans le cadre d’une étude sur la productivité du cerf, j’ai eu à autopsier plus de cent cinquante femelles victimes d’accidents routiers et toutes, sans exception avaient des fœtus. Le nombre moyen de fœtus par femelle était de 1,34. Ceci est aussi vrai pour l’orignal où, même à des densités de beaucoup inférieures à ce qu’on connaît pour le cerf (de l’ordre de 20 à 50 fois moins), la grande majorité des femelles sont accouplées. C’est donc en protégeant les femelles qu’on peut réussir à augmenter rapidement les populations de cerfs et d’orignaux.

Femelle adulte versus jeune

C’est en raison de potentiels reproducteurs forts différents que biologiquement parlant il est préférable de récolter un jeune cerf plutôt que sa mère. Même si dans certains états américains jusqu’à 35 à 40 % des femelles sont accouplées dès leur premier automne, au Québec cette situation est très exceptionnelle. C’est la diminution de la durée du jour à l’automne qui incite les jeunes cerfs du nord à concentrer leurs énergies à la survie plutôt qu’à la reproduction. À seulement une occasion, j’ai autopsié une jeune femelle qui avait un fœtus, celle-ci avait été accidentée environ un mois avant la période de mise bas et le fœtus était si petit qu’il n’aurait probablement pas été viable.

La majorité des femelles de 1 ½ an sont matures mais ces dernières ont rarement des jumeaux. La proportion de portées de 2 augmente avec l’âge de la femelle et le potentiel reproducteur d’une femelle est à son maximum de l’âge de 3 ½ ans jusqu’à 7 ½ ans et diminue par la suite.

Les scénarios

Le dessin suivant illustre les deux scénarios possibles d’un chasseur en présence d’une femelle et son jeune. Dans le scénario 1, le chasseur choisit de récolter la femelle adulte. En supposant que le jeune soit une femelle, celle-ci ne sera accouplée que l’automne suivant (année 1) et donnera naissance à 1 seul faon puisque les femelles de
1 ½ an ont rarement des jumeaux. Cette femelle sera accouplée de nouveau à l’année 2 et donnera probablement naissance à des jumeaux. A la fin de la 3e année, nous aurons donc un total de 4 cerfs, soit 2 adultes et 2 jeunes.

Le scénario 2 illustre le cas d’un chasseur qui choisirait de récolter le jeune. Je vous fais grâce de la description détaillée du scénario puisque celui-ci fait appel aux mêmes potentiels reproducteurs que décrits précédemment. Dans ce cas-ci, au bout de la 3e année, nous aurons un total de 8 cerfs, soit 5 adultes et 3 jeunes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bien entendu, il s’agit de scénarios simplifiés puisqu’ils ne considèrent pas d’autres intrants importants dont les principaux sont la mortalité par prédation et la mortalité hivernale. Nos populations de cerfs sont élevées, tout comme celles des prédateurs qui profitent de cette abondance de nourriture. Le nombre de coyotes n’a jamais été aussi important et chaque coyote capture plusieurs cerfs annuellement. Les jeunes cerfs, moins habiles et rapides que leurs parents, surtout dans la neige, sont plus souvent victimes de prédation. Ces pauvres jeunes cerfs, moins hauts sur pattes et ayant accumulé moins de réserves corporelles sont aussi les premiers à mourir durant un hiver rigoureux. Lors d’un inventaire de mortalité réalisé au printemps 2000 dans la région Chaudière-Appalaches, 61 % des cerfs trouvés morts étaient des jeunes, et ce malgré que leur proportion dans la population soit généralement de l’ordre de 30-35%.

Les chevreuils ont donc des taux de survie différents selon leur âge et leur sexe et la première année est définitivement la plus difficile à franchir. Le scénario 1 est donc optimiste puisque la probabilité que la jeune femelle survive à l’hiver, surtout en absence de la mère est beaucoup moindre que la probabilité que la mère survive.

En conclusion

Un chasseur soucieux de préserver ou d’augmenter la productivité de son territoire de chasse aura donc tout intérêt à protéger les femelles adultes. Bien entendu il y a plusieurs autres facteurs qui peuvent influencer le choix d’un chasseur dont évidemment la quantité de viande qui entre dans le congélateur. Tous ceux qui ont eu la chance de récolter un jeune cerf et de trancher leur steak à la fourchette savent qu’il s’agit ici de sacrifier la quantité pour la qualité.

L’automne 2002 marquera l’entrée en scène du prochain plan de gestion du cerf 2002-2008. Les principaux objectifs de ce plan de gestion seront de stabiliser ou réduire le nombre de cerfs dans plusieurs zones de chasse. Pour arriver à atteindre ces objectifs il faudra récolter beaucoup plus d’animaux sans bois, c’est donc dire que de plus en plus de chasseurs devront choisir entre femelle ou jeune. J’espère que ces quelques informations vous seront utiles.

Pour rejoindre Benoit Langevin : sim.pas@sympatico.ca