|
Remonter Bienvenue Des articles B&C Alain Jr Madore Christian Noel Michel Turenne Benoit Langevin Louis Gagnon Daniel Theberge Votre page La releve Mirador Ecolo Nos sites préférés Revue de presse Recherche Contactez-nous Forum Psychologie Galerie des artistes Jeu questionnaire Carte postale
| |
Benoit Langevin
 |
Benoit Langevin est
technicien de la faune à la Société Faune et Parcs du Québec spécialisé
dans le domaine de la Grande faune (cerf, orignal et ours). Son expérience
de près de vingt ans a été acquise dans la région de l'Outaouais et
plus récemment dans la région Chaudière-Appalaches. Benoit est un
passionné du chevreuil et bien sûr amateur de chasse. |
|
LE DÉTENTEUR DE PERMIS SPÉCIAL ET LE
CHOIX DE L’ANIMAL À RÉCOLTER
Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu de la
bouche de chasseurs que la chasse du jeune cerf devrait être interdite. Pour
plusieurs, récolter les jeunes est inconcevable puisqu’ils représentent la
relève, le beau mâle qu’ils pourront récolter dans deux ou trois ans. Selon
cette conception, faire feu sur ce segment de la population est synonyme de
moins de cerfs la saison prochaine. D’autres n’osent pas faire feu sur un
jeune par crainte d’être jugés par des gens ayant cette façon de voir.
Dans cet article, j’expliquerai quelques éléments de la
biologie du cerf qui viennent contredire la théorie précédente. Il ne s’agit
pas d’un plaidoyer en faveur de la récolte des jeunes à tout prix. Le choix
du chasseur ayant devant lui une femelle et son jeune est un droit individuel et
nous nous devons de respecter ce droit. Mon objectif est simplement d’éliminer
certains préjugés afin que les chasseurs puissent faire un choix éclairé et,
en même temps, permettre à ceux qui se présenteront à la station d’enregistrement
avec un animal de 6 mois, d’avoir les arguments pour justifier leur choix.
Un bref rappel historique
Peu de chasseurs actuels ont connu la période faste qu’a
été le début des années 60 pour la chasse du cerf. Entre 1960 et 1965, une
moyenne de 116 000 et jusqu’à 126 000 personnes se sont procurés un permis
de chasse au cerf (figure 1). Durant cette période, les chasseurs récoltaient
en moyenne plus de 12 000 cerfs par saison pour atteindre le point culminant de
16 200 cerfs en 1962. A cette époque, la saison de chasse à l’arme à feu
était d’une durée minimale de 30 jours et maximale de 52 jours selon la
zone. De plus, les chasseurs pouvaient récolter n’importe quel cerf peu
importe l’âge ou le sexe. Bien entendu la population de cerfs ne pouvait
soutenir une telle pression de chasse si bien qu’elle amorça un déclin
rapide et presque ininterrompu à partir de 1963.
Devant cette situation, les gestionnaires de l’époque ont
tenté d’enrayer l’hémorragie en réduisant la longueur des saisons, mais
cette mesure ne fut pas suffisante et la récolte continua de chuter, à tel
point qu’au début des années 70 le chevreuil était devenu rare au Québec.
En 1973, le nombre de permis vendus avait pratiquement diminué de moitié et la
récolte n’était plus que de 3 500 cerfs. La situation était devenue
dramatique et c’est en 1974 que les gestionnaires n’eurent d’autres choix
que d’imposer une mesure peu populaire à l’époque, la « loi du
mâle ».
Cette mesure qui n’autorisait que la récolte des mâles
avec bois d’au moins 7 cm eut l’effet escompté et les récoltes se mirent
à augmenter rapidement et de façon presque ininterrompue jusqu’à aujourd’hui.
En 1984, les niveaux de population s’étaient suffisamment redressés pour qu’on
autorise la récolte d’un certain nombre d’animaux sans bois en émettant
des permis spéciaux dans les zones les plus productives du Québec. Cette
modalité de chasse c’est-à-dire la « loi du mâle », assortie de
l’émission de permis spéciaux, est depuis cette date la modalité de base
dans la plupart des zones de chasse. Bien qu’à chaque année de plus en plus
de permis spéciaux sont émis, on ne peut que constater que cette modalité n’a
que ralenti l’accroissement de la population. Il n’y a jamais eu autant de
cerfs au Québec que présentement. Même la récolte record de 16 000 cerfs de
1962 fait piètre figure comparativement aux 48 800 chevreuils récoltés en
2000.
|

|
Les leçons du passé
L’examen de cet épisode de la chasse du cerf au Québec
nous en apprend beaucoup sur la façon de gérer les populations de ce cervidé.
Tout d’abord, il est évident que la chute du nombre de chevreuils observée
durant les années 60 est lié à une réglementation trop permissive. Nous ne
pouvons nous permettre de chasser les cerfs de toutes catégories (âge et sexe)
durant des saisons de 30 jours et plus et jusqu’au début décembre sans en
subir les conséquences. Deuxièmement, la « loi du mâle » nous a
prouvé qu’elle était un outil formidable pour redresser une population de
cerfs en difficulté.
La protection des femelles, clef du succès
Le succès obtenu par la « loi du mâle » s’explique
par une particularité comportementale des cervidés c’est-à-dire la
polygamie. Le fait qu’un mâle dominant puisse accoupler plusieurs femelles au
cours de la période du rut compense dans le cas de populations ayant un sexe
ratio fortement débalancé en faveur des femelles. Dans le cadre d’une étude
sur la productivité du cerf, j’ai eu à autopsier plus de cent cinquante
femelles victimes d’accidents routiers et toutes, sans exception avaient des fœtus.
Le nombre moyen de fœtus par femelle était de 1,34. Ceci est aussi vrai pour l’orignal
où, même à des densités de beaucoup inférieures à ce qu’on connaît pour
le cerf (de l’ordre de 20 à 50 fois moins), la grande majorité des femelles
sont accouplées. C’est donc en protégeant les femelles qu’on peut réussir
à augmenter rapidement les populations de cerfs et d’orignaux.
Femelle adulte versus jeune
C’est en raison de potentiels reproducteurs forts
différents que biologiquement parlant il est préférable de récolter un jeune
cerf plutôt que sa mère. Même si dans certains états américains jusqu’à
35 à 40 % des femelles sont accouplées dès leur premier automne, au Québec
cette situation est très exceptionnelle. C’est la diminution de la durée du
jour à l’automne qui incite les jeunes cerfs du nord à concentrer leurs
énergies à la survie plutôt qu’à la reproduction. À seulement une
occasion, j’ai autopsié une jeune femelle qui avait un fœtus, celle-ci avait
été accidentée environ un mois avant la période de mise bas et le fœtus
était si petit qu’il n’aurait probablement pas été viable.
La majorité des femelles de 1 ½ an sont matures mais ces
dernières ont rarement des jumeaux. La proportion de portées de 2 augmente
avec l’âge de la femelle et le potentiel reproducteur d’une femelle est à
son maximum de l’âge de 3 ½ ans jusqu’à 7 ½ ans et diminue par la suite.
Les scénarios
Le dessin suivant illustre les deux scénarios possibles d’un
chasseur en présence d’une femelle et son jeune. Dans le scénario 1, le
chasseur choisit de récolter la femelle adulte. En supposant que le jeune soit
une femelle, celle-ci ne sera accouplée que l’automne suivant (année 1) et
donnera naissance à 1 seul faon puisque les femelles de
1 ½ an ont rarement des jumeaux. Cette femelle sera accouplée de nouveau à l’année
2 et donnera probablement naissance à des jumeaux. A la fin de la 3e
année, nous aurons donc un total de 4 cerfs, soit 2 adultes et 2 jeunes.
Le scénario 2 illustre le cas d’un chasseur qui choisirait
de récolter le jeune. Je vous fais grâce de la description détaillée du
scénario puisque celui-ci fait appel aux mêmes potentiels reproducteurs que
décrits précédemment. Dans ce cas-ci, au bout de la
3e année, nous aurons un total de 8 cerfs, soit 5 adultes et 3
jeunes.
|
|
Bien entendu, il s’agit de scénarios simplifiés puisqu’ils
ne considèrent pas d’autres intrants importants dont les principaux sont la mortalité par prédation et la mortalité hivernale. Nos
populations de cerfs sont élevées, tout comme celles des prédateurs qui
profitent de cette abondance de nourriture. Le nombre de coyotes n’a jamais
été aussi important et chaque coyote capture plusieurs cerfs annuellement. Les
jeunes cerfs, moins habiles et rapides que leurs parents, surtout dans la neige,
sont plus souvent victimes de prédation. Ces pauvres jeunes cerfs, moins hauts
sur pattes et ayant accumulé moins de réserves corporelles sont aussi les
premiers à mourir durant un hiver rigoureux. Lors d’un inventaire de
mortalité réalisé au printemps 2000 dans la région Chaudière-Appalaches, 61
% des cerfs trouvés morts étaient des jeunes, et ce malgré que leur
proportion dans la population soit généralement de l’ordre de 30-35%.
Les chevreuils ont donc des taux de survie différents selon
leur âge et leur sexe et la première année est définitivement la plus
difficile à franchir. Le scénario 1 est donc optimiste puisque la probabilité
que la jeune femelle survive à l’hiver, surtout en absence de la mère est
beaucoup moindre que la probabilité que la mère survive.
En conclusion
Un chasseur soucieux de préserver ou d’augmenter la
productivité de son territoire de chasse aura donc tout intérêt à protéger
les femelles adultes. Bien entendu il y a plusieurs autres facteurs qui peuvent
influencer le choix d’un chasseur dont évidemment la quantité de viande qui
entre dans le congélateur. Tous ceux qui ont eu la chance de récolter un jeune
cerf et de trancher leur steak à la fourchette savent qu’il s’agit ici de
sacrifier la quantité pour la qualité.
L’automne 2002 marquera l’entrée en scène du prochain
plan de gestion du cerf 2002-2008. Les principaux objectifs de ce plan de
gestion seront de stabiliser ou réduire le nombre de cerfs dans plusieurs zones
de chasse. Pour arriver à atteindre ces objectifs il faudra récolter beaucoup
plus d’animaux sans bois, c’est donc dire que de plus en plus de chasseurs
devront choisir entre femelle ou jeune. J’espère que ces quelques
informations vous seront utiles.
Pour rejoindre Benoit
Langevin : sim.pas@sympatico.ca
|
|