Mano Solo Interview

MANO SOLO
"Rêves d'évolution"
Mano Solo affirme haut et fort: "Je suis là".

Mano Solo est toujours là, il le dit, le crie, l'écrit de mille façons ; dans un livre aussi ("Je suis là", 155 rue du faubourg St Denis, 75010 Paris). Un livre en format de poche : juste à y enfoncer le poing et foncer dans les histoires, leur rentrer dedans : quelques lambeaux de vie, quelques morceaux de chair et l'inopportunité de la virgule dans l'urgence ; renifler chaque ligne, savoir lire entre chacune, respirer chaque atmosphère qu'elle traîne dans son sillage et lire ça à l'infini, le nez collé dessus, le sourire dégluti et le regard troublé. Nos sens, sans dessus dessous "Je suis là" nous livre l'auteur et l'auteur s'y délivre, défile -sans se défiler- la trame complexe d'une vie émaillée de déchirures et d'accrocs, délie les mots sans les diluer et encore, défie sa mort, au pied de son mur, poings levés jusqu'aux bras d'honneur. Un sang d'encre, essentiel!
L'art et ses manières

Mano Solo est toujours là, timide et grave ; à s'expliquer sans trêve, en douceur, sur ce qu'il est, ce qu'il fait. Tout ça ne va pas sans un peu d'inquiétude dans le regard, sans quelques mots qui s'étranglent, et ce sourire rare et beau qui hésite, sous-jacent, à se dévoiler. Pour le faire presque tout à fait, l'artiste se donnera tous les moyens : les siens et sous beaucoup de formes, assez pour ne jamais s'engoncer dans les clichés ou l'étiquetage. Il prendra aussi tous ceux mis à sa disposition, de manière tranchée et parfois abrupte : "J'aime pas la télé mais j'adore y aller! C'est vrai que je ne peux pas y passer sans faire le zapping le lendemain ! Parce que la télé est faite pour ne rien dire et moi, j'ai toujours quelque chose à dire ! (Rires) Je ne veux pas cracher dessus, au contraire, je me sers de tous les médias ; mais je leur en veux, ils sont tellement réducteurs. Il n'y a pas un article qui ne commence pas par "Le fils de Cabu qui a le sida" et ça, j'en ai plein le cul, s'ils n'ont rien d'autre à dire, qu'ils se taisent ! C'est fatigant d'être réduit à une étiquette. En plus, on me demande d'être cohérent ! Moi, je lutte contre la cohérence médiatique. On peut gratter et découvrir mes défauts ou mes torts, je m'en fous, je suis libre ! Les médias tendraient à faire croire qu'à partir du moment où on passe à la télé ou à la radio, on n'est plus paradoxal, on est tous des anges et moi, je ne suis pas un ange ! Et puis, je préférerais aussi qu'on perde moins de temps avec des chanteurs de variété à la con pour mettre en valeur de vrais artistes à la place, quel que soit leur mode d'expression... Même de la peinture ! Mais la peinture, ça intéresse qui en France ? Quels médias ? Sauf Arte peut-être, qui fait parfois de belles émissions... on est surtout pollués par de faux artistes ! Un mec comme Cabrel, c'est rien, c'est pas un poète. C'est populaire, mais c'est pas de la poésie, on se fout de la gueule du peuple ! C'est pas parce qu'on est "grand public" qu'on doit se vider comme ça. Au contraire : plus on recherche un grand public, plus on se doit de lui apporter quelque chose. C'est ça l'honnêteté artistique ! C'est peut-être pour ça que j'arrête la scène : je n'ai pas envie de déballer toujours la même salade pour me faire plein de pognon. Moi, je veux me faire du pognon pour continuer à avancer (Rires)."

Aimables souvenirs

Mano Solo est toujours là, naviguant au gré de références pas toujours revendiquées : "Brel, je m'y intéresse plus depuis qu'on m'en parle, je ne le regarde pas avec le même oeil qu'il y a cinq ans. Mais je fais ça dans l'autre sens : je ne me demande pas ce que j'ai de lui, mais ce que lui, il a de moi. Mais bon, c'est un mec qui me saoule, au bout de trois chansons, j'ai envie de lui dire : "Ferme ta gueule !". Mais quand j'écoute mon album, c'est pareil : au bout de trois chansons, je me dis la même chose ! (Rires). Moi, c'était plutôt Higelin, Téléphone, Kent... Surtout Higelin : c'est un mec qui nous a beaucoup apporté, dans la chanson et puis, au niveau de la liberté ! Lareine, c'est encore la pointure au-dessus : c'est un mec complet, un super danseur, un super acteur, il a une super voix et une super tronche ! Il a une expression vachement moderne. C'est aussi un cri, Lareine, c'est un mec qui gueule ! Tu sors de son spectacle, tu penses pas à autre chose, il t'a amené des ambiances, des histoires, des mots, une poésie. Il a été un déclic pour moi : avec lui, j'ai vu qu'il était possible de véhiculer des sentiments bruts et de le faire bien, sans se diluer..." ; toujours là, après les Chihuahuas ("Ça existe toujours, les Chihuahuas, c'est le groupe à Napo, mon guitariste et tu sais, le nombre de gens qui sont passés dans ce groupe, c'est impressionnant, une centaine de mecs, au moins ! C'est dommage, c'est un groupe qui était vrai, authentique. Il a raté le coche, je sais pas bien pourquoi. Moi, je jouais de la guitare, mais c'est Napo qui m'a viré, j'étais trop mauvais pour lui ! (Rires). Le seul mec qui reste depuis le début, c'est lui, il ne lâchera jamais le crachoir ! C'est d'ailleurs ce que j'aime chez lui...), après La Marmaille Nue ("Cette bourse du FAIR, je ne sais pas comment elle a été accueillie, mais elle m'a servi à me faire découvrir et remarquer et c'était le plus important ! Ça a conforté ma signature chez East West (ex-Carrère). Mon seul regret, c'est qu'ils ne m'aient pas laissé jouer à la soirée du FAIR à l'Elysée Montmartre parce que je n'avais plus de groupe, ils ont cru que j'allais me griller, mais moi tout seul, je les prenais tous, je l'ai déjà fait maintes fois, je peux faire mes concerts tout seul avec ma guitare !). Militant forcené et n'aimant que cela.

Je m'envole

Et c'est de ce point de vue-là que s'amorcent tous les combats pour une perpétuelle révolution : "Ne jamais te laisser baiser par ce qu'on t'a donné, réclamer toujours plus", avancer pour ne pas s'engluer dans une inertie désolante ou des extrémités paralysantes ("Je suis pas un extrémiste du tout, radical sûrement, mais pas extrémiste ! Je lutte contre ça, on ne construit pas grand chose dans les extrêmes et j'avais envie de faire quelque chose de réussi. Et puis moi, je suis un mec positif (silence). Ça, pour être positif... " (Sourire)), remonter -sans aucune permission de quiconque- tous les comptes à rebours et puis aussi, happer le regard des autres par des faits diversifiés et non plus divers, avec force, avec feu, avec foi, tant par la puissance de l'image, du propos et de la présence, la prestance : "Combien sont-ils, 10 000 ? Je les prends tous ! C'est un peu comme un combat, une baston : je me suis déjà fait éclater par des mecs, et même par terre la gueule en sang, je leur disais toujours d'aller se faire enculer (Rires) ! Un concert, je le porte comme ça : mes chansons, je dois les mettre dans la gueule des gens ! Et si j'arrête la scène aujourd'hui, c'est aussi pour ça : maintenant, les gens connaissent tout par coeur, je n'ai plus à combattre puisque ce que je voulais leur prouver, je leur ai déjà prouvé. Je n'y trouve plus aucun intérêt. Je ne fais que m'exécuter et je n'aime pas ça ! Je me sens un peu comme une machine, une machine qui sert à véhiculer des émotions... Il faut que je passe à autre chose, que je change de répertoire."

L'oeil carnivore

Et si le message est clair, le public amoureux, "cette masse, ce gros cerveau qui (me) renvoie des pensées ou des bases de réflexion" ne saurait pas empiéter sur sa lucidité même si parfois, le doute occupe une place de choix : "Les gens qui gueulent des conneries dans mes concerts, c'est indispensable ; et puis, je ne réclame pas le silence absolu ! Quand un mec me dit "Je veux bien mourir pour toi", j'ai envie de lui dire "Pauvre type", mais comme je ne suis pas venu pour l'agresser, je lui réponds "Ça me fait une belle jambe (Rires) !" Mais c'est très dur à doser, c'est très ambigu, très bizarre. Après, je me pose des questions, "Pourquoi il m'a dit ça", etc. et rien que pour ce fait-là, celui d'avoir à se poser des questions, de réfléchir, c'est bénéfique. Ça évite aussi de se prendre excessivement au sérieux ! En même temps, je ne leur en veux pas, à ces gens, de m'aimer comme ça, parce que j'ai tout fait pour. J'avais sûrement besoin d'amour, comme tout le monde, mais j'avais surtout envie de créer une dynamique de pensée, de montrer un sidéen positif dans la société, parce que quand tu as le sida, tout le monde te fabrique ta mort, personne ne te laisse aucune chance. Et de ce côté-là, je suis vachement plus efficace que toutes les campagnes de pub pour les capotes : tu sors de mon concert en te disant que tu vas faire attention à cette saloperie, parce que si c'est pour vivre la vie de Mano Solo, c'est pas la peine. Si tu veux je suis un autre genre de star : on ne peux m'envier, on ne peut pas s'identifier à moi ou être jaloux. Il faudrait être maso pour avoir envie de ça (Rires) !"

C'est pas en vain

Et la chanson est alors bien loin des paroles en l'air, puisqu'une perspective de mort, ça change la vie" : quelque fatalité atteint l'homme et celui-ci parvient dès lors à se rassembler, se ressembler ; se concerter, se constater ; se clouer à lui-même. Ce clou-là n'est plus la fin mais le fil de l'histoire, le noeud du problème, comme un nombril devenu regard quand autour, tout s'effondre. On arrive alors à se dépecer, se retrouver, se re-trouver écorché et vif et balancer tous ses encombrements d'homme civilisé : toutes ces éducations affectées, ces frivolités du savoir vivre, ces frelatages de l'âme, ces frilosités des apparences qui ne frappaient qu'un vide. Il y a bien mieux aujourd'hui pour le combler : soi. Un peu de ce qu'on est dans ce qu'on fait, avec toute la pudeur requise, la sienne en tout les cas ("J'ai plein de pudeur ! Mais c'est d'autres trucs, c'est peut-être pas les pudeurs habituelles, de tout le monde. C'est pour ça que je surprends les gens à leur ouvrir mon coeur comme ça. Ma pudeur à moi, les choses que je ne dis pas, elles sont ailleurs"). Et pour que les autres ne nous oublient pas : "Je travaille pour la postérité (Rires). Je fabrique le mythe de Mano Solo parce qu'il me survivra, et c'est quand même une consolation . C'est pour ça que j'ai créé les éphémères Frères Misère Et puis, je suis fier de moi, de ma réussite, de la façon dont je communique avec la société. Je travaille pour laisser des traces. Autant d'interviews, autant de passages télé, autant de chansons sorties c'est autant de traces". Les traces Autant de choses qui ne s'éloignent de soi que pour mieux y revenir, qui ne se détachent de soi que pour mieux y survivre. Sans oublier que "laisser des traces", ça signifie aussi "meurtrir".
"Les années sombres" (East West)


Anne Sérès
Cette interview est tirée de la revue "en ligne" LONGUEUR D'ONDES.