Chasseurs de Rêves - l'Imaginaire sous toutes ses formes Untitled Document

Interviews

TERRY GILLIAM

Chasseurs de Rêves a eu la chance de rencontrer Terry Gilliam à Londres en début d'année. Conformément à la réputation du réalisateur, l'entretien est parsemé des petits rires nerveux de Gilliam, qui s'avère aussi drôle que gentil, et doté d'une sacrée culture cinématographique et picturale.

Tout comme pour l'interview de Jan Kounen, seule une partie de l'entretien est transcrite ici. Vous pourrez retrouver le reste dans Chasseurs de Rêves n°3, consacré aux univers décalés.
 

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Vous avez eu Roger Pratt comme directeur de photographie sur plusieurs films (Brazil, Fisher King, L'Armée des 12 Singes…) – vous pensez qu'il contribue à donner une atmosphère particulière à vos films ?

Non, c'est juste un bon copain ! (rires)

Roger et moi, on s'est rencontré sur le tournage de "Sacré Graal", alors qu'il commençait sa carrière comme assistant . Il était fantastique !

On a simplement une relation très simple – en fait, quand on travaille, on ne se parle pas beaucoup, on se comprend à demi-mot. Je pense que c'est vraiment un cameraman incroyable. Quand vous faites un film, vous savez, c'est un peu comme être un peintre, mais vous voulez contrôler tous ces éléments –or la discussion est très facile entre nous. Il n'y a pas de problèmes d'ego, et c'est très rapide. J'ai travaillé avec d'autres cameramen, qui étaient peut-être brillants mais très lents. Je ne peux pas travailler comme ça.

 

Comme ce qui s'est passé sur "Le Baron de Münchausen"…

Oui. Rottino est extraordinaire, et très doué, mais quelle lenteur ! Je n'arrive pas à travailler de cette manière. Ce qui se passe, c'est qu'on a de très belles images, mais que le jeu des acteurs a beaucoup souffert sur Münchausen, et il aurait peut-être pu être meilleur si on avait travaillé à mon rythme.

Quand on tourne, avec Roger et les autres cameramen – il y a deux ou trois excellents cameramen, Craig ???? a fait L'Armée des 12 Singes et Fisher King, et David Garfath a travaillé sur Brazil et Bandits, Bandits en Angleterre – on arrive à une sorte de triumvirat. On travaille vraiment en équipe, et c'est rapide.

 

Est-ce que vous vous sentez particulièrement proche de certains de vos personnages ?

Oui, les films sont toujours devenus un peu autobiographiques, d'une manière ou d'une autre. Quand ce sont des choses que j'ai écrites, elles sont véritablement autobiographiques – et sur les 12 Singes et Fisher King, ce sont des films où je me suis identifié aux personnages parce que je les comprenais, simplement c'est arrivé au fur et à mesure. Je pense – enfin, je crois – que j'essaie toujours d'avoir une approche singulière, et qu'au final cette approche me ressemble toujours. Parfois, pour les scripts écrits par d'autres personnes, les personnages ne s'expriment pas comme je l'aurais fait, mais ça parle toujours de choses…

Je veux dire, sur Fisher King ou L'Armée des 12 Singes, c'était un peu schizophrène parce que j'étais les 2 personnages à la fois. Brad et son espèce de frénésie, et Bruce, prisonnier d'un monde où il ne comprend pas très bien ce qui se passe.

 

Oui, c'est comme pour les relations entre Parry et Jack dans Fisher King…

Là aussi, c'est plusieurs aspects de moi. Robin, qui est dingue et fantaisiste, et plein d'idées romantiques sur la vie ; et puis Jeff qui est quelqu'un de trop intelligent pour lui, qui se coupe du reste du monde et qui doit apprendre à redevenir humain. Ce sont des choses auxquelles je m'identifie. Des gens comme Jeff – c'est une sorte d'éponge, il est devenu comme moi et je ne m'en suis pas aperçu jusqu'à la fin du tournage, jusqu'à ce que quelqu'un me le fasse remarquer et que je dise : "ah oui, effectivement…"

 

Votre premier film en solo était "Jabberwocky". Vous pensez avoir beaucoup de choses en commun avez l'univers de Lewis Caroll ?

Lewis Caroll est toujours quelque part, sauf qu'il ne s'agit pas tant de Lewis Caroll que d'un certain esprit de "non-sense" – comme dans Brazil. Mais beaucoup de choses viennent de Lewis Caroll. On grandit en lisant ses livres, et on apprend à penser comme lui, alors quand il s'agit de faire Jabberwocky, oui, ça me plait…
Mais Lewis Caroll n'est pas tout le temps derrière moi ! En fait, Jabberwocky était à mi-chemin entre ce que je faisais avec les Monty Python et ce que je fais maintenant. J'ai tenté de m'éloigner de plus en plus des films des Monty Python, où nous devions tout le temps être drôles. Ce n'était que des blagues, des blagues et encore des blagues, et je me sentais limité – j'avais envie d'essayer l'aventure, la romance, la tragédie et tout le reste…

 

Y a-t-il un réalisateur dont vous vous sentez proche ?

Non…enfin, pas un seul, il y en a beaucoup…Fellini…

 

Pourquoi ?

Parce qu'il a brisé le carcan du naturalisme. Les films ne doivent pas être "naturalistes", c'est comme de la musique, comme de la danse…Il a changé la vision que j'avais de la façon dont on fait un film. Fellini a été important, donc, et puis aussi Kurosawa : j'ai toujours aimé la façon dont il utilisait les images, et faisait des westerns dans un contexte asiatique. Et puis Buster Keaton, Stanley Kubrik, Orson Welles…

La liste pourrait continuer à l'infini. Alors ce que fais, c'est que pour chacun je prends les éléments que j'aime, et que j'oublie le reste, ce que je n'aime pas. Ils ont tous des éléments que je n'aime pas.

Kubrik, ses derniers films, je ne les aime pas beaucoup, mais ses premiers étaient brillants. C'était vraiment mon idole, mais je l'ai observé et je ne veux pas devenir comme lui !

 

Il s'est isolé de tout…

Il est fou ! Il est complètement isolé, il vit dans ce monde de cauchemars, et je pense que son obsession fait du tort à ses films. Il évite toute rencontre personnelle. J'ai discuté avec lui au téléphone, mais je ne l'ai jamais rencontré. En fait, c'est lui qui m'a éveillé au cinéma : la caméra qui file à travers les tranchées, je n'avais jamais vu ça avant, c'était fantastique et je me suis dit : "ah, alors les films peuvent être faits différemment !". J'avais grandi en regardant des films hollywoodiens ordinaires – Jerry Lewis, des films français quoi…

 

(rires) Effectivement, il est très apprécié en France !

(rires) Le seul pays qui connaît Jerry Lewis à présent…Mais en fait ses premiers films étaient très drôles ! Peut-être que la France a détruit Jerry Lewis, parce qu'elle l'a traité comme un auteur, plutôt que comme le comique qu'il était. Ca lui est monté à la tête, et son égo a gonflé, ses films sont devenus plus prétentieux – ce n'est pas lui qui les réalisait mais ils étaient drôles.

Et il y a Jim Carrey maintenant, c'est le Jerry Lewis moderne ! Les Français ont encouragé Jerry Lewis à devenir un être humain détestable. Je l'ai croisé une fois à Cannes, mais on n'a pas beaucoup parlé…Les Monty Python étaient là avec "le Sens de la Vie", et les caméras étaient sur nous, pas sur lui…J'ai senti quelqu'un dans mon dos, une bouffée de chaleur comme un volcan : je me suis retourné et c'était Jerry Lewis : "poussez-vous de là, vous êtes entre moi et les caméras !"…

 

Avez-vous vu et aimé l'Etrange Noël de Mr Jack, de Tim Burton ?

Oui et non ! Je pense que le film avait besoin d'un script, d'une histoire. J'ai trouvé que l'écriture n'était pas très bonne. L'idée était fantastique, l'animation formidable…

Vous aimeriez travailler en stop-motion comme ça ?

Non, pas vraiment…Mais ce n'est pas Tim Burton qui le réalise, vous avez Rick Heinrichs derrière qui fait tout. Globalement, Tim Burton a permis au film de se faire en y apposant son nom, et c'était son idée. Mais ça n'a pas grand chose à voir avec lui.

Mmmh….c'est quand même son univers, on trouve beaucoup de choses à lui dedans.

Il a esquissé les personnages, mais lui et Heinrichs ont fait un bout de chemin ensemble, alors…le film n'aurait pas pu être fait sans Tim, mais il n'était pas là. Je suis passé au studio au milieu du tournage, et il n'était pas là. Par contre, Danny Elfman était là et s'occupait de faire bouger les choses. Il disait que Tim était trop occupé à faire tout le reste. On peut créditer Tim pour l'univers. Mais je pense que la grande force de ce film, c'est son animation ! Tous ces personnages, c'est fantastique ! Tim était comme Spielberg pour Poltergeist, une sorte de directeur exécutif – il a eu l'idée et créé les personnages, Caroline Thompson a écrit le script, et puis Selick et ses animateurs ont fait le film. Mais il n'y a rien de mal à ça. Edouard aux mains d'argent passe à la télé aujourd'hui, et là c'est Tim Burton qui a fait le film. C'est une chose de donner l'étincelle à un film, de l'inspirer, et c'est bien…mais il ne l'a pas fait. Je pense que les dialogues auraient pu être mieux. Mais là je suis très critique, car c'est quand même un film très agréable !

 

Et pour Caro et Jeunet ?

Là aussi, je pense que leurs films sont vraiment merveilleux, sauf que l'histoire est faible. Les personnages sont légers, mais visuellement c'est la plus belle chose que j'ai vue. En fait, un ami est revenu des Etats-Unis hier et m'a rapporté le laserdisc de La Cité des Enfants Perdus.

Je trouve que l'atmosphère, le look du film, est tout simplement superbe ! Et il y a plein de choses très drôles ! Mais au final, je pense que l'histoire n'est pas aussi bien racontée qu'elle aurait pu l'être. Pour Delicatessen, l'histoire rebondissait, je suis resté impliqué pendant tout le film. Sur La Cité des Enfants Perdus, je m'ennuyais, j'étais distrait : "où donc l'histoire va-t-elle ?".

Et puis Ron Perlman : il a une tête intéressante, mais ce n'est pas un bon acteur. La petite fille est fantastique, par contre, elle est vraiment formidable ! On dirait qu'ils ont créé un univers avec plein de personnages formidables, mais qu'ils n'arrivent pas à y intégrer une histoire. Le film a été très critiqué ici pour ses problèmes narratifs.

 

Plusieurs critiques ont dit la même chose en France, que c'était en gros comme un conte de fées sans véritable histoire, juste très atmosphèrique.

Je suis d'accord avec ça ! Mais certains films qui ont de très bons personnages et une bonne histoire se retrouvent avec des critiques bien plus favorables alors qu'ils ne présentent aucune atmosphère !
Je crois que j'ai présenté ces films quand ils ont été distribués aux USA.
Miramax cherche souvent des réalisateurs qui sont connus aux Etats-Unis pour apposer leur nom sur le film. Un peu comme pour le "Tim présente…l'Etrange Noël" ! Mais Caro et Jeunet étaient d'accord – j'avais eu l'occasion de leur parler avant, l'idée étant que si ça pouvait aider le film aux Etats-Unis, c'était une bonne chose. Certains ont donc pensé que j'avais été impliqué dans Delicatessen, alors que ça n'était pas le cas.

 

Mais ça aurait presque pu être le cas pour "La Cité des Enfants Perdus" – il y a tellement d'éléments qui ressemblent à ce que vous faites !

Oui, mais je pense que c'est parce qu'ils viennent de la bande dessinée, comme moi. On a le même état d'esprit. Si vous regardez "La Q…" par exemple [une BD de M.A Matthieu, présentée à Gilliam avant l'interview), et que vous trouvez que ça ressemble à Brazil, c'est parce que c'est aussi de la BD. Je ne sais pas qui influence qui, mais on fait tous le même genre de choses, que ce soit en BD ou au cinéma. Je crois qu'il n'y a que Tim Burton, Caro & Jeunet et moi qui pouvons faire ça en films aujourd'hui, parce qu'on vient tous de l'animation. Alors on est capable de transposer ce monde en films. Mais quand je regarde les BD, je me dis qu'elles sont bien meilleures que ce que nous faisons. Je pense qu'il y a plus de liberté en BD, vous pouvez mettre en scène plus de choses incroyables – sauf que ça ne bouge pas et qu'il n'y a pas de son.

Mais regardez les images, surtout Schuiten et Peeters : woaah ! Si je pouvais transposer ça à l'écran, ce serait fantastique ! Mais je ne pense pas que ce soit possible, ça coûterait trop d'argent pour obtenir les mêmes effets. Et quand ça coûte trop d'argent, on ne peut pas faire ce genre d'histoire, car personne ne me donnerait l'argent pour réaliser une histoire de ce type. C'est ça le problème. Et pour Tim Burton…vous avez vu Mars Attacks ?

 

Oui !

C'est un film très étrange et très débile, en fait ce n'est pas vraiment un film mais plutôt un pastiche.
Mais je l'ai regardé l'autre soir, et j'ai trouvé que le début était vraiment "bande dessinée !".
Le début, c'est la meilleure partie du film, je trouve. C'était si puissant au niveau visuel ! Mais en définitive, il y avait de grands moments mais ça n'apportait rien à l'histoire. J'ai trouvé que ça n'avait aucune profondeur, c'était complètement superficiel. Mais cette séquence d'ouverture, c'était phénoménal, je me suis dit : "ça va être un film extraordinaire !". Ce passage où le troupeau de vaches enflammées déboule…
Vous savez combien coûte le film ? 80 millions de dollars ! Je ne peux pas trouver 80 millions de dollars. Pour Defective Detective, on fait quelque chose qui est bien plus onéreux que Mars Attacks, mais on le fait pour 50 millions de dollars, parce qu'on ne veut pas me donner plus. C'est comme pour Caro et Jeunet.
Je suis curieux de savoir à quoi Alien IV va ressembler.

 

On va savoir ça bientôt !

Oui…et le 5ème Element pourrait être intéressant, avec ce design à la Moebius. Et là aussi, le film a coûté 90 millions de dollars ! Pourtant, Tim et Luc font des "BD" plus simples que ce je fais, je crois. Mes films semblent avoir plus de difficultés à passer à travers le système des studios. Parce qu'ils sont plus…dérangeants, je ne sais pas si c'est le mot.

Et puis les films de Tim ont fait bien plus d'argent que les miens. Ils ont une situation très forte. Tim a fait Batman. Et comme il a fait ce film, on continue à lui donner de l'argent pour en faire d'autres. Moi, je n'ai jamais réalisé un film qui fasse autant de profit, alors je suis toujours dans une situation plus délicate. Si je faisais un film qui rapportait 100 millions de dollars aux Etats-Unis, j'aurais plus de liberté. Alors quand je dis "Voilà le genre de film que je veux réaliser, c'est ça que j'ai envie de faire", je n'ai jamais la possibilité de travailler avec le budget dont j'ai besoin, parce que je ne veux pas changer le film.

Les films de Tim Burton, en fin de compte, ne sont pas dérangeants – Edouard aux mains d'argent est un très beau conte de fées, c'est un film superbe et il fait partie de mes films préférés. Mais on se retrouve toujours avec une "happy end", sauf Mars Attacks. Mais dans Mars Attacks, il n'y a pas de gens véritables.

 

Oui, comme c'est une satire, les personnages sont plus stupides les uns que les autres…

Oui, exactement, ce sont tous des personnages de dessins animés. Mais Tim Burton a fait une série de films qui ont eu beaucoup de succès – Pee Wee, Batman, Batman II…Je crois qu'il n'y a que Edouard et Ed Wodd qui n'ont pas rapporté d'argent. Mars Attacks, je ne sais pas, je crois que ça ne marche pas très fort. Ca risque d'être difficile pour son prochain film, d'obtenir l'argent…On verra.

 

Est-ce que vous aimeriez travailler avec des dessinateurs de BD, comme Besson avec Moebius ?

Je ne sais pas comment travailler avec eux, c'est là le problème. Moi, je n'ai pas de problèmes pour transposer mes images à l'écran, alors parfois c'est plus facile de faire moi-même les dessins, parce que je sais ce qui est possible. Mais ce que fait Schuiten me fascine vraiment…Et puis, je ne travaille pas forcément avec les gens, mais…

 

…Vous jetez un œil sur leurs BD

…je leur pique leurs trucs ! (rires) Mais c'est vraiment ça, quand je vois quelque chose d'impressionnant je me dis "mmh, je pense que je peux reprendre ça de telle ou telle manière". Je fais comme tous les dessinateurs, on regarde ce que font les autres. Et c'est bien, c'est comme ça que ça doit se passer. On devrait s'inspirer mutuellement, et continuer à travailler ensemble.

 

Pour Fisher King, ça devait être un peu bizarre de tourner cette Quête du Graal dans notre monde moderne après avoir fait "Sacré Graal" avec les Monty Python, non ?

Non…il y a toujours une quête. Chaque film est une quête. C'est marrant, à chaque fois qu'il y a un graal dans un film, ils veulent que ce soit moi qui le fasse…Je n'y ai pas beaucoup pensé, en fait c'était une coïncidence. Ce que j'aimais dans ce film, c'était les personnages. Le fait qu'il y ait le Graal était bien, mais ce n'était pas très important pour moi. J'ai trouvé que les personnages, leurs relations étaient formidables. Et j'ai pensé que je pouvais prendre un script comme celui-ci et en faire quelque chose qui n'ait rien à voir avec ce que des réalisateurs hollywoodiens en auraient fait. Ils n'auraient pas transformé New York en une espèce d'endroit mythique – c'est comme un conte de fées.

 

Vous semblez beaucoup apprécier les mythes, ils sont présents dans toutes vos histoires.

Ce qui est intéressant dans un mythe, c'est qu'il parle de quelque chose, il y a toujours une raison derrière le mythe. Et si je parle de mythes d'une manière ou d'une autre, c'est sans doute parce que les miens sont plus évidents. (rires)

 

Non…Je ne dirais pas ça. Il y a plein d'exemples, Pinocchio dans Fisher King par exemple…

C'est amusant parce que Richard [La Gravenese] avait Pinocchio dans son script, mais il ne se servait pas de ce personnage, on a dû le travailler. Au bout du compte, c'est devenu l'histoire de Jack apprenant à devenir un vrai être humain. Au début du film, il est bidon, il a belle allure dans les magazines, il passe bien en photo mais ce n'est pas un vrai garçon. Au fil du film, il doit devenir réel.

Ca, c'était un lien qui avait du sens pour moi. Ce que je fais, c'est que je prends un script qui contient des éléments mythiques, et que je les pousse juste un peu plus loin – ce que ne feraient pas la plupart des réalisateurs hollywoodiens, parce qu'ils ne comprennent pas ça. Ils se contentent de parler des mythes.
George Lucas y est arrivé, mais de manière superficielle, bien que "La Guerre des Etoiles" soit un film très populaire et très divertissant. Je trouve qu'il ne met pas véritablement ses personnages à l'épreuve – il faudrait de véritables tortures. (rires)

 

Ses personnages finissent toujours par triompher.

Oui.
Je sais (sourire) : il est dans le conte de fées alors qu'il pense qu'il est dans les mythes.

 

Vous diriez que vous êtes plutôt pessimiste ou plutôt optimiste ?

Ohhh....Les deux, et c'est le problème. Je suis schizophrène. Je pense que je dois n'être qu'un schizophrène fou et dépressif...Je suis à la fois incroyablement pessimiste et incroyablement optimiste. Ca dépend du moment où vous me posez la question ! En ce moment, je me sens plutôt optimiste. Peut-être que dans 5 minutes ça aura changé...

 

Comment avez-vous obtenu ces effets de lumières complétement hallucinants sur le Chevalier Rouge ?

On a tout simplement fabriqué une armure qui ressemblait à une bombe. Sur le cheval, il y avait des bombes fumigènes qu'un type allumait, et de la fumée sortait de son costume…On a fait peu de choses physiquement. Et puis on a tourné, et j'ai coupé quasiment toutes les scènes du film ! Moins on voyait le Chevalier Rouge, mieux c'était. Ses apparitions sont devenues de plus en plus brèves – ça permet à votre esprit de faire le travail ! Parce que c'est juste un cheval et un chevalier en feu, avec de la fumée partout. On a peint le cheval en rouge…Mais quand vous le voyez, à l'arrêt, ça n'est pas aussi impressionnant. Et puis je rajoutais toujours plus de choses pour rendre l'image plus confuse. Les sons et la musique contribuent beaucoup au rendu, également…Il n'y a pas véritablement d'effets spéciaux, mais je ne m'attarde pas dessus. Je pense que souvent, dans d'autres films, on reste trop longtemps sur certaines choses : il n'y a plus de place pour l'imagination.

C'est comme dans le premier "Alien", c'était formidable, juqu'au moment tout à la fin où le monstre est ejecté du vaisseau et qu'on voit un type dans une combinaison en plastique. Ce plan devrait être coupé, il détruit tout, c'est vraiment trop bête. San ce plan, votre imagination pourrait créer un de ces monstres…
Les "Alien" suivants ont montré la créature de plus en plus. Ca ne me plait pas. Non pas que ce soit ne soit pas une créature intéressante. Mais avant, elle rampait aux alentours, on en voyait un bout par ci et un bout par là…C'était un vrai cauchemar, et ça aurait dû rester comme ça.

En fait, je m'oriente vers la radio…Plus je peux suggérer et vous laisser faire le boulot, mieux c'est ! C'est ma théorie !

 

Pensez-vous que le Baron de Münchausen ment consciemment ou inconsciemment ?

Ohhh…Il ment un peu, parce que mentir est plus intéressant que de dire la vérité. La mémoire est la plus grande forme de mensonge, parce qu'on se rappelle les choses différemment de la façon dont elles se sont passées.

 

Vous voulez dire, un peu comme dans L'Armée des 12 Singes, avec ce sentiment de "déjà vu" ?

Oui, c'est comme quand ses rêves commencent à changer, en fonction de ce qui lui est arrivé. On fait tous ça.

 

On en sait très peu sur Jill Layton, dans Brazil.

Effectivement. C'est intéressant, parce que le rôle était en fait plus important dans le script, légèrement plus complexe. Mais, pour différentes raisons, ça n'est pas passé dans le film. Elle est devenue en quelque sorte une autre incarnation des rêves de Sam. Elle n'est pas vraiment aussi réelle que je l'aurais souhaité. Mon idée originelle, c'est qu'elle était la moitié d'une personne, tout comme Sam. Et ensemble, ils devenaient une personne entière. Mais ça n'a pas marché. Alors on a coupé ça.


Vous l'avez tourné, puis coupé au montage ?

Non, ça ne marchait pas en répétitions. Pour partie parce que Kim ne comprenait pas le personnage. On avait une actrice qui n'était pas tout à fait capable de faire ce qu'on voulait. Mais il faut se débrouiller avec ce genre de situations, et limiter les dégâts. Et au final, je pense qu'elle fonctionne très bien. Ce n'est pas exactement ce que je voulais, mais l'ensemble du film n'est pas non plus exactement similaire à ce que je souhaitais, et c'est quand même assez bien.


A propos de 12 Monkeys

Comment s'est passée la direction d'acteurs, notamment vis-à-vis de Bruce Willis et Brad Pitt ?

J'ai simplement passé beaucoup de temps à répéter, particulièrement avec Bruce, en essayant de le pousser à toujours en faire moins et à ne pas extérioriser son personnage, à le rendre vulnérable. Vous pouvez voir ça dans la voiture, il est fantastique dans cette scène.

Il y a aussi la scène de la chambre d'hôtel où il est assis là sur le lit, disant : "Je veux être avec toi". Je veux dire que Bruce n'a jamais rien fait comme ça ! On a fait ces deux scènes vers la fin du tournage. Ca a pris la majeure partie du film pour le guider, lui donner assez confiance pour qu'il s'expose émotionnellement - parce qu'il n'a pas peur de s'exposer physiquement - il enlève ses vêtements sans broncher, mais quand vous essayer de lui faire montrer quelque chose d'intérieur, ça prend longtemps.
Pour Brad, je lui ai pris un coach pour la voix; et il s'est juste entraîné et entraîné pendant plusieurs mois pour pouvoir parler assez rapidement - au début, il ne pouvait pas parler comme ça.
C'était intéressant de voir jusqu'où on pouvait les amener, et ces deux acteurs voulaient vraiment prouver qu'ils étaient capables de faire ces choses, alors ils ont travaillé très dur.

 

Ils voulaient se libérer de leur image populaire...

Oui...qui sait ? En fait, je pense que Bruce Willis fait vraiment un très beau numéro d'acteur, et les articles de journaux passent la plupart de leur temps à parler de Brad, mais la performance de Madeleine est incroyable, et personne ne s'est donné la peine d'en parler parce que tout le monde est si intrigué de voir Bruce Willis et Brad Pitt dans des rôles différents qu'on ne la remarque pas. Alors qu'elle porte le tout !

 

Et de tous vos films, quel est le favori ?

Je ne sais pas, je ne sais vraiment pas. Je ne les regarde pas. Il faudrait que je me fasse une rétrospective personnelle et que je prenne le temps de décider...J'aime énormément Fisher King. Brazil est aussi assez bon....(en rigolant :) Bandits, Bandits, aussi, et Münchausen, et...Je ne sais vraiment pas quoi répondre à ça, c'est comme demander : "quel est votre enfant favori ?" - vous ne pouvez pas faire ça !

Pourquoi ce choix de ne pas voir vos films ?

C'est plus important de penser au prochain film. Peut-être que je suis juste un lâche, mais c'est toujours plus agréable de se rappeler les films en en parlant avec des gens qui me disent combien ils sont bons. Parce que quand je vais les voir, je vois toutes les erreurs, je n'aime pas vraiment ça. Mais il y a aussi le fait que je n'aime pas regarder en arrière. Je commencerai à regarder en arrière quand je ne pourrai plus faire de films, mais d'ici là, je continuerai à regarder vers l'avant.

 

Pour finir, quelle est la question qu'on vous a le plus posée en interview ?

(rires) C'était souvent "mais d'où tirez-vous vos idées ?" - et ça je n'ai pas la réponse - et puis "allez-vous faire un autre film avec les Monty Python ?".

 

Je préfère que vous fassiez les vôtres !

Moi aussi. J'essaie de faire des films qui soient différents, que personne d'autre ne réalise - sinon ça n'aurait pas d'intérêt de les faire. C'est pour ça que j'aime Tim Burton, bien que je n'aime pas toujours ses films, ou les frères Cohen - ils font des films vraiment uniques. Et c'est dommage que Caro et Jeunet ne travaillent plus ensemble.

 

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(propos recueillis en mars 97 par Mickaël Ivorra et Karen Guillorel)

 Quelques mois après cet entretien, Terry Gilliam reprenait le tournage de "Fear and Loathing in Las Vegas" suite à l'abandon de son réalisateur. S'est-il finalement décidé à faire un film "commercial" pour pouvoir monter le projet qui lui tient à coeur ? Connaissant le bougre, on peut parier que non et qu'il devrait encore réussir à nous étonner.

Dans Chasseurs de Rêves n°3 : Terry Gilliam nous parle de Brazil, l'Armée des 12 Singes, de Defective Detective et des problèmes rencontrés pour ses projets...