Oasis interdites, Ella Maillart
Oasis interdites

En 1935, Ella Maillart, l'une des plus étonnantes voyageuses de ce siècle, va entreprendre la traversée de la Chine d'Est en Ouest afin d'atteindre les oasis " interdites " du Sinkiang, province chinoise reculée et désertique, hauts plateaux encadrés au sud par le Tibet, au nord par la Mongolie. Forte tête, accoutumée à se débrouiller seule, les circonstances vont lui adjoindre un compagnon de voyage, Peter Fleming, reporter, homme d'esprit mais aussi de caractère.

Les préparatifs se font à Pékin où l'on sait déjà que ce périlleux voyage devra s'accomplir en grande partie à dos de cheval, de mule ou même de chameaux, le train et les camions ne couvrant que le début du périple. A Pékin, ils n'oublient pas d'emporter du menthol pour faire respirer les chevaux épuisés lorsqu'ils grimperont les cols, ils ne répugneront pas non plus à se faire vacciner contre le typhus, vaccin alors obtenu grâce à des élevages de poux !

Un mois et demi après avoir quitté Pékin, nos deux comparses quittent la civilisation et abordent enfin l'aventure avec leurs premiers chevaux. Ella Maillart hérite d'un bon petit cheval qui, tout fou d'avoir quitté l'écurie, zigzague en tous sens. Elle fini par le baptiser Slalom en pensant à ses skis et aux pentes enneigées de sa Suisse natale. A cheval elle trône sur une selle en bois aux arçons élevés, rembourrée de son sac de couchage. Peter achète quant à lui un poney noir comme le diable, bien plus joli que Slalom, mais qui devait lui en faire voir de toutes les couleurs. Il le baptise Greys.

Pour nourrir la petite caravane, Peter chasse le lièvre, Ella montée sur Slalom se chargeant de les rabattre vers lui en faisant de grand moulinet avec sa cravache, debout sur ses étriers. Malgré tous ses efforts, Peter ne ramène pas toujours de lièvre, et fini par s'en prendre à Slalom en le traitant d'affreux animal de carrousel. Mais Ella sait au fond de son cœur qu'elle a un petit cheval formidable, qui comprend tout ce qu'elle veut et dont le trot amblé est si confortable.

Greys par contre est un insupportable poney qui a plusieurs reprises va ruer, jeter Peter à terre, le piétiner et partir dans un galop éperdu en dispersant au loin sa selle et ses bagages. Peter ne bronche pas mais en ressort généralement avec le teint couleur de concombre. Quand tout se passe bien Peter chevauche son poney qui disparaît alors sous le manteau militaire de son maître, dont les jambes pourraient se toucher sous le ventre de l'animal.

Les poneys sont nourris deux fois par jour, d'orge et de pois cassés, aussi durs que de la pierre. Un jour en retirant le musette de Slalom, Ella y découvris une couronne de molaire ! Dans ces paysages désertiques tout le monde souffre. Les cavaliers doivent marcher pour épargner les chevaux qui enfoncent dans le sable, parfois le sol est profondément craquelé par la sécheresse, il n'y a alors pas d'eau pour les bêtes. Slalom maigrit à vue d'œil et sa sangle est au dernier cran. Greys, souffrant de la vessie, se roule par terre. Pour le soigner une Mongole parvint à lui faire avaler, par les naseaux, un peu de l'alcool chinois dont Peter s'octroie toujours un verre à l'heure du cocktail.

Dans ce paysage désertique c'est aussi l'ennui qui les guette. Ella a comme seule distraction l'observation de l'ombre de Slalom qui passe lentement d'un coté à l'autre du poney au fil de la journée. Elle en profite aussi pour se faire les ongles et se démêler ses cheveux forts emmêlés par le vent et la poussière. Greys, toujours faible, se fait remorquer par un Slalom toujours plein de bonne volonté, bien souvent au-delà de ses propres capacités physiques. Peter fini par échanger son poney contre une petite jument rousse qu'il baptise Cyanara.

Mais les bêtes restent inquiètes et Slalom n'est pas satisfait de sa petite ration d'orge : pour quémander, il a alors une manière charmante de passer la tête dans l'entrée de la tente dès que les cavaliers mangent. Cela ne suffit pas, Slalom traîne les pieds et s'arrête tous les deux cents mètres. Ella lui parle alors doucement mais il la regarde d'un œil lamentable avant de reprendre la marche. Slalom est souvent accablé de fatigue, la tête basse où seule son oreille a la force de se tourner vers Ella quand elle lui parle.

Une dernière rivière traversée avec peine, et Slalom regarde Ella de son œil devenu immense, sa paupière se fronçant en accent circonflexe. Slalom est comme enraciné, il a fourni le maximum de ce qui lui était possible. Ella a compris qu'il faut maintenant prendre congé de cet ami sur le dos duquel elle a vécu tant de journées inoubliables. Elle le desselle, l'embrasse sur le nez et part en laissant derrière elle son petit cheval immobile dans la solitude.

Les journées qui suivirent sans Slalom furent bien tristes pour Ella Maillart, qui cinquante ans plus tard regrette de ne pas avoir emporté le sac de pois cassés qui a manqué à Slalom pour survivre. Après tant d'années, son abandon déchire toujours le cœur d'Ella.

 

Vous pouvez retrouver le récit de ces aventures dans :
" Oasis interdites " d'Ella Maillart aux éditions Voyageurs Payot, 1989.
" Courrier de Tartarie " de Peter Fleming aux éditions Phébus, 1989.

Photographies copyright Musée de l'Elysée Lausanne.

Retrouvez cette aventurière exceptionnelle sur le site officiel d'Ella Maillart :
http://www.ellamaillart.ch .
Elle nous laisse quantité de livres et de photographies qui témoignent de son regard émerveillé sur le monde.
Merci aux auteurs du site officiel et au Musée de l'Elysée Lausanne pour les photographies.