Le 18 avril 2001, un jeune lycéen de 19 ans, Guermah Massinissa, reçoit dans le corps, à l'intérieur des locaux de la Brigade de gendarmerie de Béni-Douala, et d'après le rapport d'autopsie, trois des six balles de kalachnikov tirées en rafale par le gendarme Mestari. L'une des balles tirées a blessé un autre gendarme qui se trouvait à proximité.
Le jeune Guermah fut admis à la polyclinique de Béni-Douala, puis à l'hôpital de Tizi-Ouzou pour les premiers soins. Devant la gravité de ses blessures, il fut transféré à l'hôpital Mustapha à Alger. Il devait y décéder le 20 avril 2001 à 8h15.
Le 22 avril 2001, à Oued Amizour, dans la wilaya de Béjaïa, trois membres d'un groupe de collégiens, se dirigeant vers le stade en compagnie de leur professeur de gymnastique, sont interpellés par les gendarmes, dans des conditions irrégulières.
L'inhumation du jeune Guermah Massinissa, le 23 avril, devait donner lieu à des émeutes en série. Entre-temps, la gendarmerie rend public un communiqué dans lequel elle déclare que le défunt avait été interpellé "suite à une agression suivie de vol". Le ministre de l'Intérieur reprend la fausse information et déclare que la victime était un "délinquant de 26 ans"; mais lors d'une conférence de presse le ministre reçoit un bulletin scolaire duquel il résulte que le jeune Guermah était en fait un lycéen.
Les deux bavures, aggravées par les fausses déclarations des autorités, que les populations considèrent comme diffamatoires pour la victime décédée, devaient donner lieu à une série d'émeutes dans les wilayas de Tizi-Ouzou et Béjaïa, et atteignent les wilayas limitrophes de Bouira, Sétif et Bordj Bou Arréridj.
Le mercredi 2 mai 2001, le professeur Mohand Issad était chargé par Monsieur le Président de la République d'entreprendre une enquête sur ces événements et lui donne toute latitude pour composer une commission ad hoc, mener les investigations comme il l'entendait, demander tout document et entendre toute personne qu'il jugera utile.
Le professeur Issad se mit en devoir de constituer la Commission d'enquête, pour une mission qui s'annonçait extrêmement difficile. Il entreprit des contacts. Il sollicita les uns, reçut l'offre spontanée d'autres. Il essuya quelques refus.
Au bout d'une quinzaine de jours, une commission d'enquête était constituée, dont la liste est jointe en annexe, composée essentiellement d'avocats, d'enseignants de droit, de magistrats et de membres de la société civile, issus de toutes les régions du territoire national.
Une première réunion plénière fut tenue le 16 mai 2001 dans les locaux aménagés pour la Commission au siège de la cour suprême, à l'effet de dégager les axes d'investigations.
- Immédiatement, se sont imposés les axes de recherche suivant : déplacement sur le terrain et audition de témoins,
- exploitation de la presse,
- exploitation de documents que le président devait solliciter des services concernés, soit le ministère de l'Intérieur, le ministère de la Justice, la Direction générale de la Sûreté nationale, la Gendarmerie nationale, le Département des renseignements et sécurité du ministère de la Défense nationale, des wilayas concernées et groupements de gendarmerie de Tizi Ouzou et Béjaïa.
Deux groupes furent constitués à l'effet de se rendre, l'un dans la wilaya de Tizi-Ouzou, sous la direction du bâtonnier Mahi Ghouadni, l'autre dans la wilaya de Béjaïa, sous la direction du bâtonnier Abdelwahab Benabid. Un troisième groupe devait rester à Alger, sous la responsabilité du professeur Issad.
Les groupes de Tizi-Ouzou et de Béjaïa ont accompli leur mission et rédigé des rapports. Le groupe resté à Alger réceptionna les documents qu'il a reçus des ministères de la Justice et de l'Intérieur, des wilayas de Tizi-Ouzou, Béjaïa, Bouira, Bordj Bou Arréridj et Sétif, de la Direction générale de la Sûreté nationale etu du Commandement de la Gendarmerie nationale.
Au retour des groupes qui se sont déplacés à l'intérieur du pays, cinq groupes de travail devaient de nouveau être constitués pour une exploitation plus poussée des données et des documents recueillis. Ces groupes furent placés sous la responsabilité respective de MM. Zekri, Ghouadni, Meziane, Benabid et Issad.
1) - Dans un état nominatif des citoyens décédés, dressé par le ministère de l'Intérieur pour la période du 22.04.2001 au 28.04.2001, il ressort les chiffres suivants : 13 décès pour la wilaya de Béjaïa, 26 pour la wilaya de Tizi-Ouzou, 1 pour la wilaya de Sétif et 1 pour Bouira.
* Dans un autre état global, arrêté au 12 mai 2001, le ministère de l'Intérieur donne les chiffres suivants :
- wilaya de Tizi-Ouzou : 30 décès, 147 blessés par balles, 77 "autres blessés";
- wilaya de Béjaïa : 13 décès, 29 blessés par balles, 220 "autres blessés";
- wilaya de Sétif : 01 décès, 3 blessés par balles, 3 "autres blessés";
- wilaya de Boumerdès : 05 blessés par balles, 01 "autre blessé";
- wilaya de Bouira : 01 décès, 06 blessés par balle.
Total : 45 décès, 190 blessés par balles, 301 "autres blessés".
* Pour les fonctionnaires de police, le même état donne 56 "autres blessés" à Tizi-Ouzou, 224 à Béjaïa, un à Boumerdès et 6 à Bouira.
* Pour la gendarmerie nationale :
- wilaya de Tizi-Ouzou : 78 "autres blessés";
- wilaya de Béjaïa : 81 "autres blessés";
- wilaya de Sétif : 13 "autres blessés";
- wilaya de Bouira : 08 "autres blessés".
Aucun gendarme n'a été touché par balle ou autre munition. Soit un total de :
- 45 décès et 491 blessés parmi la population.
* 287 blessés dans les rangs de la police et 180 blessés dans les rangs de la gendarmerie.
Si l'on reprend l'état nominatif des citoyens décédés au 12 mai 2001, on constate :
* Que le décès du jeune Guermah Massinissa le 20 avril 2001, non mentionné, porte le nombre des victimes dans la wilaya de Tizi-Ouzou à 31.
* Qu'à Tizi-Ouzou, le plus grand nombre de victimes est enregistré seulement sur deux jours, les 27 avril (8) et 28 avril (17), et à Béjaïa sur trois jours, soit les 25 avril (3), 26 avril (6) et 28 avril (4).
* Que ces décès ont eu lieu dans plusieurs localités différentes :
- wilaya de Tizi-Ouzou : 14 localités
- wilaya de Béjaïa : 8 localités
- wilaya de Sétif : 1 localité
- wilaya de Bouira : 1 localité
Soit 24 localités différentes, réparties sur 4 wilayas de Kabylie, et plus précisément 22 localités réparties sur les deux wilayas de Tizi-Ouzou et Béjaïa.
- D'après un autre état nominatif du même ministère de l'Intérieur, arrêté au 11 juin 2001, le dernier chiffre passait à 27 localités touchées (16 à Tizi-Ouzou et 11 à Béjaïa). Le nombre des décès passait à 34 à Tizi-Ouzou, 17 à Béjaïa, tandis qu'on enregistrait un 2e décès à Bouira et un décès à Alger. Mais il résulte de cet état, arrêté au 11 juin 2001, que le dernier décès est survenu le 29 mai à Tizi-Ouzou, le 27 mai à Béjaïa, le 26 mai à Bouira, tandis que le jeune Haniche Hamid, blessé le 31 mai lors des manifestations d'Alger, succombait à ses blessures le 6 juin 2001.
Au 11 juin 2001, le nombre de décès s'élevait à 55 parmi la population et un parmi les gendarmes, mort accidentellement par électrocution.
En revanche, et du 11 mai au 11 juin 2001, le nombre de blessés par balles passait pour les cinq wilayas (Tizi-Ouzou, Sétif, Boumerdès et Bouira) de 190 à 305. Le nombre des "autres blessés", qui était de 301 au 12 mai, n'est pas indiqué dans l'état établi au 11 juin.
- Pour les services de sécurité, le nombre de blessés, dont aucun par balle, passait de 467 (287 pour la police et 180 pour la gendarmerie) à 1579. On peut s'étonner de ce bond dans le nombre des blessés, et du nombre plus important dans les rangs de la police que dans ceux de la gendarmerie.
L'explication pourrait se trouver, d'une part dans le fait que la police n'a pas tiré par balles là où elle a eu à intervenir, ce qui l'a rendue plus exposée, d'autre part dans le fait que la gendarmerie elle-même a moins tiré par balles à partir du 11 mai, date du premier état global, ce qui l'a rendue plus vulnérable.
2) Des blessés par balles et des morts, du 18 au 28 avril 2001, en Kabylie (document arrêté au 3 juillet 2001)
Les données traitées ont pour source exclusive des documents officiels, communiqués par les services des ministères de la Justice, de l'Intérieur, de la Santé.
* 19 ans, est blessé en fin d'après-midi dans les locaux de la Gendarmerie de Béni-Douala.
* Il est blessé aux deux membres inférieurs par une rafale tirée d'un kalachnikov.
* Provoquées par une munition de guerre, les blessures sont gravissimes aux deux cuisses, avec lésions complexes du fémur droit et plaies vasculaires, notamment à la face postérieure du genou gauche.
* Il sera finalement transféré et opéré à Alger, durant la nuit.
* Le décès survient le 20 avril à 8h15.
Il est évident que la mort de Guermah Massinissa est la conséquence des blessures par balles reçues aux deux membres inférieurs.
Les blessures présentaient d'emblée un caractère "d'urgence extrême", c'est-à-dire que le pronostic vital était immédiatement mis en jeu. Le pronostic a été aggravé par les délais imposés au traitement. Les constatations nécropsiques ne font état d'aucune autre lésion, fermée ou ouverte, que celles provoquées par les balles et les traitements médico-chirurgicaux consécutifs. En particulier, la recherche d'ecchymose et de rupture traumatique d'organe interne est restée sans résultat.
Annexe 1. La page comporte trois tableaux intéressant les wilayates d'Alger, Tizi-Ouzou, Béjaïa, Sétif, Boumerdès et Bouira. Nous ne travaillerons ici que sur le total des blessés par balles de l'ensemble des wilayas concernées.
1.1. premier tableau :
Ce tableau montre que 50 + 217 = 267 citoyens ont été atteints par balles. La proportion des citoyens morts par balles serait donc :
50/267* 100 = 18,7 %, soit environ un mort pour cinq ou six blessés.
1.2. deuxième tableau :
Il compte, sur la même page, pour la même période et les mêmes lieux, les pertes des fonctionnaires de police.
S'il signale un total de 416 blessés, dont aucun ne l'est par balle, le nombre des décès est chiffré à zéro.
Ce tableau indique donc que les fonctionnaires n'ont subi aucun tir par arme à feu.
1.3 - troisième tableau
Il comporte les pertes des gendarmes.
Il indique:
Décédé : 001 (Béjaïa)
Blessé par balle : 001 (Tizi-Ouzou)
Autres blessés : 180
La mort du gendarme à Béjaïa n'est pas imputée à une blessure par balle. Le compte rendu de nécropsie rapporte la mort à une électrocution.
Ce tableau indique donc qu'un seul fonctionnaire a été blessé par arme à feu. Le blessé par balle l'a été sur le territoire de la wilaya de Tizi-Ouzou, sans autre détail.
* Il apparaît donc que, sur l'ensemble des wilayas d'Alger, Tizi-Ouzou, Béjaïa, Sétif, Boumerdès et Bouira, deux cent soixante sept citoyens ont été blessés par balles.
* parmi eux, cinquante sont morts.
* Le taux global de mortalité serait donc de 18,7 % sur l'ensemble des wilayate d'Alger, Tizi-Ouzou, Béjaïa, Sétif, Boumerdès et Bouira.
Rapporté à chacune des wilayas où il a été constaté des décès par balle (Tizi-Ouzou, Béjaïa, Sétif et Bouira), les chiffres deviennent :
" Tizi-Ouzou: total blessés par balles : 157, Béjaïa : 86, Sétif : 4, Bouira : 16
" Total morts par balles : Tizi-Ouzou : 31, Béjaïa (16), Sétif (1), Bouira (2).
" Pourcentages Tizi-Ouzou (19,75, Béjaïa (18,6), Sétif (20), Bouira (12,5).
Compte tenu de l'absence totale de pertes graves parmi les forces de l'ordre (un seul blessé par balle, dans des conditions non-précisées) en face de proportions de civils tués par balles qui apparaissent considérables, l'utilisation d'armes et de munitions de guerre pourrait apparaître largement excessive.
Ce document comporte deux tableaux, reproduits ci-dessous :
En ne prenant en compte que le total des blessés par balles de l'ensemble des wilayas concernées:
Total décédés : 51
Total blessés par balles : 218
Total autres blessés : 900
Citoyens, total décédés : 50
Citoyens, total blessés par balles : 217
Policiers, total blessés : 416
Gendarmes, total blessés : 181
Citoyens, total autres blessés : 304
Gendarmes, total décédés : 001 (électrocution)
Policiers, total décédés : 000
Ces deux tableaux confirment les impressions précédentes :
L'étude plus fine, en cours, par wilaya et par nature des lésions accentuerait l'impression d'une utilisation excessive des armes à feu par les fonctionnaires chargés du maintien de l'ordre.
Il apparaîtrait que le nombre des civils blessés par balles présente une proportion de morts, variant selon les lieux et les jours, de un sur dix, à un sur trois.
Cette proportion, portant sur des blessés civils dépourvus d'armes à feu, paraît effrayante. Elle n'est comparable qu'avec les pertes militaires, lors des combats réputés les plus durs en temps de guerre.
Les forces de l'ordre, aux mêmes lieux et moments ne présentent aucun blessé par balles, à fortiori aucun mort par balle.
. Elle ne porte donc que sur une partie de l'ensemble des décès répertoriés. Cependant, le nombre des dossiers exploitables (44) par rapport à l'ensemble des décès (51) permet une appréciation significative. Cette évaluation n'a été possible qu'à partir des comptes-rendus de nécropsies exploitables. Analyse des impacts : 44 dossiers exploitables
3.1 - siège
- Tête et cou 17 dont 2 impacts occipitaux
- Thorax : 21 incluant 6 impacts dorsaux.
- Abdomen : 5 dont un impact postéro inférieur.
Les cadavres montrent une prépondérance des impacts sur la tête, le cou et la moitié supérieure du thorax. Il y a beaucoup moins d'impacts abdominaux ou thoraco-abdominaux.
La répartition de ces localisations paraît difficilement imputable au hasard statistique.
3.2 - blessures
- Les orifices d'entrées sont petits, de l'ordre du centimètre.
- Ils sont toujours dans les normes d'aspect et de dimensions des munitions de guerre, arrivant sur la cible avec toute leur stabilité.
- Les descriptions dont nous disposons ne permettent pas d'évaluer avec précision la distance de tir, en particulier nous n'avons aucun élément suffisant qui permettrait d'affirmer un tir à "bout touchant". Cette éventualité n'est jamais mentionnée dans les rapports de nécropsie mis à notre disposition.
- Les orifices de sortie sont le plus souvent de l'ordre de plusieurs centimètres.
- Ils correspondent à ce que l'on rencontre habituellement dans les blessures par munition de guerre.
- Les trajets à l'intérieur des corps montrent, là encore, des lésions malheureusement banales dans ce type de blessures.
3.3 - nature des projectiles
L'analyse des comptes-rendus de nécropsie, en excluant trois dossiers inexploitables, révèle que :
-3.3.1 - Les plaies décrites portent toujours les stigmates des lésions causées par des projectiles à haute vélocité (supérieure à 800 m/s). Ces blessures, provoquant des dégâts considérables dans certaines configurations de direction d'impact et de nature de la cible (crâne, squelette etc.), ont pu faire évoquer par certains l'utilisation de balles "explosives".
-3.3.2 - N'ayant pu disposer d'aucun échantillon de projectile ou de fragments (exception faite du cas Guermah). Dans ce cas particulier, personne n'a évoqué l'éventualité de l'utilisation de projectiles non réglementaires. Il s'agissait de munitions de guerre, tirées par un AK 47, ni des radiographies des victimes avant l'extraction des agents vulnérants, aucun commentaire ne peut être exprimé à ce propos. Cependant, nous ne pouvons, à partir des éléments à notre disposition, dire si les blessures résultent de projectiles tirés par des fusils classiques ou d'armes de précision, ou de AK 47.
Cependant, les débris de projectiles qui ont pu être aperçus sur certaines chaînes de télévision, évoquent - malgré la brièveté des images - la probabilité de fragments de la chemise en laiton des projectiles ordinaires des armes de guerre en usage.
D'autres ont soupçonné l'utilisation d'armes de grande précision (fusils à lunette). Ces armes font naturellement partie de l'arsenal des forces spéciales, destinées notamment à la neutralisation des preneurs d'otages. Elles ont pu être observées dans notre pays, en particulier sur les lieux de certains barrages de contrôle.
Mais les soupçons exprimés par certains de l'utilisation de ces armes et de leurs munitions spéciales ne peuvent être, à ce jour, ni infirmées ni confirmées. Nous ne disposons en effet d'aucun témoignage précis, ni d'aucun élément de preuve matérielle.
3.4 - des munitions de guerre
- 3.4. 1 - Nous ne disposons d'aucun document ou pièce ni rapport d'expertise balistique, exception faite du cas Guermah. Dans ce cas particulier, personne n'a évoqué l'éventualité de l'utilisation de projectiles non réglementaires. Il s'agissait de munitions de guerre, tirées par un AK 47.
- 3.4.2 - Nous n'avons pas obtenu les dossiers radiologique ni des morts, ni des blessés par balles ayant survécu. Leur examen serait très important :
- Les images des projectiles, examinées sur les radiographies faites au moment de la première consultation hospitalière, seraient peu suspectes de "montage".
- L'analyse de ces images permettrait l'éventuelle identification de différents types de projectiles, ou, au contraire, un modèle unique.
- Cette analyse porterait autant sur les fragments de "chemise" que sur le contenu de cette enveloppe.
- Nous avons cependant une expertise balistique (Guermah) qui dit que les orifices de sortie des balles AK47 peuvent faire plus de six centimètres de diamètre.
- 3.4.3 - Les munitions de guerre réglementaires pour armes légères, type "OTAN" et type "russe" sont bien connues.
- Elles ne sont pas discutées quant à leur conformité avec les traités internationaux.
Elles sont construites pour :
- Elles sont cependant construites pour effectuer les délabrements les plus importants possibles.
- Effectuer leur trajectoire avec une vitesse "subsonique", entre 850 et 950 m/s
- 3.4. 5 - Conclusion :
- Une stabilité (et donc précision) maximale jusqu'à atteindre une cible distante de 300 et même 400 mètres.
- Pour se déstabiliser au maximum, dès le contact avec elle.
- Du fait de cette déstabilisation, les mouvements du projectile, à l'intérieur du corps de la cible, provoquent des cavités d'un diamètre supérieur à 10 fois la longueur du projectile.
- Cette cavité est soumise à une pression qui atteint N fois celle de la pression atmosphérique.
- La rencontre de tissus denses (os) aggrave les dégâts . Au niveau du crâne, les lésions décrites sont considérables : liquéfaction du cerveau et "éclatement" de la boîte crânienne sont couramment observés.
- Le fusil d'assaut AK47 est réputé avoir une bonne précision jusqu'à 100 mètres.
- Le fusil "séminov" est réputé avoir une bonne précision jusqu'à 300 mètres, et plus dans de bonnes conditions de réglage et de tir. Ses projectiles peuvent provoquer des lésions mortelles jusqu'à près de mille mètres.
- Les balles "modernes" ont été créées pour remplacer les balles "full metal jacket" de la fin du siècle dernier : ces projectiles en effet, restaient stables au cours de leur traversée de la cible. Et, sauf à provoquer une hémorragie foudroyante par déchirure de gros vaisseaux, elles n'entraînaient que "peu" de dégâts... Les blessés pouvaient rapidement redevenir des soldats opérationnels.
- Certains auteurs vont jusqu'à dire que les munitions modernes, normalement agréées par les règles internationales, sont très proches, par leurs effets, de ce qui était attendu des balles fabriquées pour se fragmenter au maximum, et dites "explosives".
3.4.5.1 - Toutes les blessures que nous avons eu à connaître sur documents nécropsiques sont compatibles avec les effets qui sont observés "normalement" lors des blessures occasionnées par des munitions de guerre.
Conclusion générale:
3.4.5.2 - Nous ne disposons d'aucun élément permettant de pousser plus loin nos conclusions.
1. Pendant la période considérée, les blessés par balles l'ont été par des munitions de guerre.
2. Les blessures infligées correspondent à ce que l'on attend de ce type de munition.
3. L'absence de tout document d'expertise (autre que celui de Guermah), d'indice matériel ou d'image radiologique, ne permet - eu aucun cas - de définir avec précision le type exact de l'agent vulnérant.
4. Nous avons une expertise balistique (Guermah) qui affirme que les orifices de sortie des balles AK 47 peuvent avoir un diamètre de plus de six centimètres.
5. Le nombre des morts paraît considérable, par rapport au nombre total des blessés par balles dans les mêmes conditions de lieu et de temps.
6. Les morts ont été le plus souvent immédiates ou très rapides.
7. La plupart des morts ont été touchés dans les parties vitales les plus fragiles, situées dans la partie haute du corps humain (au-dessus du sixième espace intercostal) et qui laissent peu de chances à une thérapeutique, fut-elle pratiquée d'extrême urgence.
8. La grande proportion de ces localisations mortelles paraît difficilement imputable au hasard de la dispersion des projectiles.
9. Moins grande est la proportion des blessés au ventre, la mort survenant alors malgré les efforts thérapeutiques.
10. L'importance des morts civiles par armes à feu resterait considérable s'il s'était agi d'un combat opposant deux belligérants combattant à armes égales.
6. Si on n'actionne pas la détente, l'arme incriminée ne provoque aucun tir lorsqu'elle tombe de l'épaule. 7. La chute de l'arme sur le sol ne peut déclencher la détente et engendrer les tirs".
"22 avril 2001-10h30 "Les esprits ne se sont pas calmés ... :
"Interpellation par la brigade de gendarmerie nationale d'Amizour de trois élèves du CEM Emir Abdelkader au moment où le professeur les conduisait vers le stade pour u ne séance de sport".
"Libérés aussitôt par le commandant de compagnie de la gendarmerie nationale sur intervention de Messieurs le chef de daïra, le commandant de compagnie de la gendarmerie nationale et le président de l'APC d'Amizour". A la même page on lit :
"A 15 heures : déplacement de Monsieur le wali et tenue d'une réunion au siège de la daïra d'Amizour en présence du chef de sûreté de wilaya adjoint, du commandement de groupement de gendarmerie nationale, du procureur général, du chef de daïra et du président d'APC, pour tenter de calmer les esprits...".
Dans le cadre des opérations de rétablissement de l'ordre public qui se déroulent dans vos circonscriptions respectives, il est rappelé que les munitions de guerre doivent être retirées aux personnels agissant en opération de maintien de l'ordre. Ces mesures doivent être strictement observées.
Dès réception des instructions ci-après qui doivent être appliquées par tous les Chefs d'unité et responsables des opérations du maintien de l'ordre.Le caractère contraignant de ces instructions suscite nombre d'interrogations quant aux modalités d'intervention des éléments de la Gendarmerie depuis le 15 avril 2001. Tout donne à penser que le commandement de la Gendarmerie avait pris des dispositions pour parer à l'éventualité de manifestations à l'occasion de la célébration du "Printemps berbère". Or il n'a pas été obéi.
A - Il est rappelé qu'il est strictement interdit à tout militaire quel que soit son grade d'avoir sur lui des munitions de guerre. La responsabilité du chef est entièrement engagée en cas de défaillance ou non-exécution de cet ordre.
B - Chaque responsable à tout échelon doit veiller à l'application de ces instructions et procéder personnellement à la fouille à corps de tout militaire avant tout déplacement ou déploiement et ce, à l'unité.
C. L'usage de lacrymogènes se fera rationnellement et à bon escient ; j'insiste à ce que le premier tir soit effectué par l'officier directeur des opérations.
D...............
E...............
F. N'intervenir que pour rétablir l'ordre en collaboration avec les éléments de la Sûreté nationale et ce, quand le besoin s'en fait sentir.
G. Mettre un dispositif dissuasif pour assurer la protection des casernes et personnels en délimitant un périmètre de sécurité.
H...........
Dans le cas contraire les unités isolées ne peuvent répondre que par l'usage des armes....Il ne semble pas que cet appel et que cet avertissement aient été entendus, puisque le recours aux armes était devenu courant, se soldant par le nombre de décès et de blessés indiqué plus haut.
"Nous ne comprenons pas ces agissements et nous nous posons des questions encore une fois quant aux objectifs de ces provocations".
"Nous constatons avec regret qu'au moment où des voix s'élèvent pour appeler au calme, ces gens continuent à attiser le feu en allant chercher des jeunes chez eux pour les massacrer".
Aussi, il est clair que tous ces appels et les lectures partisanes qui sont faites de la situation, sont susceptibles d'influencer le cours des évènements et de provoquer un embrasement, pouvant prendre la forme d'une insurrection.
"Aux termes de ces écrits, il est réitéré la plate-forme de certaines revendications, portant sur l'injustice, l'impunité, les revendications démocratiques et socio-économiques", et appellent à une "grève générale, marche et meetings", pour le samedi 19 mai 2001 à Béjaïa.
Les membres de la Commission qui se sont déplacés à Tizi Ouzou et à Béjaïa ont entendu, malgré la réserve exprimée à l'encontre de toute commission d'enquête, des autorités, des élus, des universitaires et de simples citoyens dans chacune de ces deux villes et alentour.
Jughurta et Ali, de Béni-Douala, Slimane, étudiant, Nacéra étudiante, Hamid, commerçant, Rachid, Djazira et Hocine, Nourredine. Ils sont de Beni Douala, Aïn El Hammam, Tizi Rached, Mekla, Maâtkas.
Ali, de Beni Douala, déclare que le jeune Massinissa avait été "embarqué" par un gendarme et deux civils dans une voiture Laguna, et qu'il a été torturé. Les personnes qui étaient autour de lui confirment la version.
A Tizi Ouzou, le jeune Boughrara, sortie de chez lui pour rejoindre un groupe qui était en face des CNS, à une distance de 200 m environ, s'écroule, touché de 2 balles. La 3e est allée se loger dans le mur du bâtiment.
A Aïn El Hammam, dit Djazira, 33 ans, un gendarme tire délibérément sur une femme à son balcon. Elle en meurt.
Deux jeunes gens de Tizi Rached, et dans une longue déposition, rapportent ce qui se passe chez eux.
S'agissant du corps de la gendarmerie dans sa globalité, il lui est reproché :
* sous le vocable de "hogra", de nombreuses exactions
* de manière plus précise, la gendarmerie serait un corps corrompu avec la base un véritable système fondé sur une répartition des rôles. C'est ainsi que certains gendarmes se seraient spécialisés dans les cartes du service national, d'autres seraient les "parrains" du transport du sable, d'autres enfin "exploiteraient" les documents afférents aux véhicules automobiles.
* le 3e grief a trait aux mauvaises mœurs et à la débauche puisqu'à Sidi Rached, localité rurale, existent 2 lieux de débauche, débit de boissons et cabaret, fréquentés par les gendarmes, qui par ailleurs, en garantiraient le maintien. Ceci est très mal accepté par la population.
Ils reprochent à un gendarme en particulier un certain Nabil, d'avoir délibérément commis un véritable meurtre le samedi 28 avril vers 13h. Ce gendarme, connu sous le sobriquet de Van Damme, aurait profité de ces graves évènements pour opérer un règlement de compte en assassinant Ahmane Mourad, 38 ans, marié, 2 enfants. Les relations entre le gendarme et ce citoyen s'étaient particulièrement dégradées lorsque ledit gendarme, jeune et célibataire, s'était montré irrespectueux à l'égard des jeunes filles de la localité. Selon les 2 témoins, ce gendarme qui se trouvait sur la terrasse de l'édifice de la Gendarmerie le samedi 28 avril à 13h, a froidement mis en joue Ahmane, qui était debout à proximité de son lieu d'habitation, situé à plus de 100 m de l'édifice, et l'a abattu d'une balle de Séminov, tirée dans le crâne. Ce fait serait à l'origine d'une escalade de violence puisque les jeunes de Tizi Rached essayèrent à trois reprises de forcer le portail du siège de la Gendarmerie au moyen de 3 véhicules lourds, propriété de la commune.
Les griefs qui reviennent toujours et dans la bouche de tous, seront résumés par Noureddine, de Maâtkas :
La hogra, la corruption, les passe-droits sont la règle dans la wilaya de Tizi Ouzou.
S'y ajoutent l'absence de sanction à l'encontre des responsables, l'absence de réaction des autorités politiques, et l'ordre de tirer, qui est bien venu de quelque part... dans des cas qui ne sont pas tous des cas de "légitime défense".
Un haut responsable de l'Etat, exposant les faits qui se sont déroulés dans la wilaya de Tizi Ouzou, laisse percer son dépit :
"On n'a pas le droit de faire subir à la région pareilles choses...
"On n'a pas le droit de sacrifier la région... On n'a pas le droit d'exploiter pareillement la mort de Maâtoub Lounès... Aujourd'hui c'est... qui s'exprime, mais demain ce sera le simple citoyen qui s'exprimera...".
Cinq universitaires, (deux sociologues, deux linguistes et un économiste) font un large exposé devant les membres de la commission.
Ils brossent un large panorama des problèmes de la région, qui vont de la sensibilité culturelle et identitaire au chômage et à la misère qui sévissent dans la région. Les corps de l'Etat sont accusés d'encourager la délinquance et la corruption. Le corps de la gendarmerie est soupçonné de complicité agissante et impunie avec des réseaux de trafic de sable, de proxénétisme et de circulation de la drogue jusque dans les établissements scolaires. Il semble, d'après ces témoins, que la situation de lutte contre le terrorisme ait donné des pouvoirs exorbitants à certains gendarmes, qui semblent échapper de fait au contrôle de leur hiérarchie et au contrôle social de la population puisqu'ils ne sont généralement pas originaires de la région (contrairement aux autres corps de police dont le recrutement serait plus local).
Les témoins se déclarent consternés par l'ampleur de la répression.
Trois membres de la commission se sont rendus le mardi 22 mai 2001, au siège de l'ONM, où ils ont rencontré le secrétaire général, son adjoint et le secrétaire général de l'ONEM.
Ils brossent un tableau général de la situation en Kabylie. Ils donnent des faits précis :
* Le chef de brigade de Mekla a ordonné à ses gendarmes de ne pas tirer sur les manifestants et qu'il abattrait quiconque enfreindrait ses ordres,
* Par contre, un autre chef de brigade est surnommé Ringo
* A Larba Nath Irathen, ils ont appris que la police a tiré sur la stèle de Abane Ramdane
* A Oued Aissi, des meurtres relatifs aux affaires de sable n'ont pas été élucidés.
Interrogés sur l'éventualité d'un complot, ils répondent par l'affirmative et ajoutent que "la cause amazigh est trahie". Ils ne donnent pas plus de précisions.
Les avocats de Tizi Ouzou, auxquels deux confrères membres de la Commission ont rendu visite, marquent leur réticence, mais parlent quand même.
Les réticences sont expliquées par l'inefficacité des précédentes commissions, par le fait qu'elles ne sont destinées qu'à "anesthésier l'opinion et enterrer les problèmes".
L'un d'eux résume et ironise : "le pouvoir tue et le pouvoir enquête". Ils attendent un signe fort des autorités politiques par exemple, et en premier des sanctions contre ceux qui ont donné l'ordre de tirer car, ajoute l'un d'eux "les gendarmes n'auraient jamais tiré sans l'ordre de leur hierarchie". Ils donnent des informations, soit sur un ton affirmatif, soit au conditionnel. Ainsi, "les assassins de manifestants sont clairement identifiés par les citoyens et les comités de village".
"Les rapports d'autopsie démontrent l'intention de tuer. Pour quelle raison utiliser des balles explosives ? Pourquoi tirer dans le dos ? Pourquoi l'absence de sanctions ?"
"La mort des 8 policiers de Tigzirt" ne serait pas le fait du GIA. "La population pense plutôt qu'il s'agit d'une vengence des gendarmes sur ces policiers, tous natifs de la région et qui avaient exprimé leur sympathie à cette même population".
Il y aurait eu des échanges de tirs entre les gendarmes et les policiers. C'est ainsi qu'à Larba Nath Irathen, les manifestants ont saccagé le siège de la brigage sans toucher le commissariat de police mitoyen.
Un avocat ajoute :
Les gens s'interrogent sur la non-intervention de l'Armée, il s'agit donc d'une lutte de clans au sein du pouvoir ou chacun essaye de pousser l'autre à l'erreur, la population civile faisant les frais de toutes ces luttes intestines.
Un autre avocat précise :
"Nous ne sommes pas contre les gendarmes, mais contre le responsable qui a donné l'ordre de tirer sur les manifestants".
"Le colonel de la gendarmerie, le commandant du secteur militaire sont toujours en place.
"Une victime transportée par Maître Fellahi, a été arrachée de ses mains par les gendarmes de la brigade de Mekla qui l'ont achevée".
A Azazga, ajoute un autre, "un gendarme a tué quatre personnes par ailleurs, les criminels sont identifiés, les présidents des comités de village ont la liste de tous les auteurs de ces crimes, qui sont malheureusement toujours en liberté.
"Le résultat des travaux de la commission doit être publié dans la presse". Le groupe dit de Béjaïa, sous la responsabilité du bâtonnier Abdelwahab Benabid, se rendit dans cette ville le 21 mai 2001. Mais dès le 7 mai des contacts ont été entrepris avec les localités de Amizour, Sidi Aïch, Seddouk, Akbou, Ighzar Amokrane et Souk El Thenine pour recueillir des témoignages. Le 21 mai 2001, le groupe rencontra M. le wali de Béjaïa. Celui-ci fit un tableau général de la situation. Il établit le bilan au 21 mai 2001 : 13 tués par balles et 82 blessés par balles. Le nombre total de blessés serait à cette date de 511 dont 87 gendarmes. Il signale la perte d'un œil de la petite fille d'un gendarme, ainsi que l'incendie des sièges des partis FFS et RCD à Amizour. Il attribue "ces évènements" aux éléments "trotskistes, du PST et notamment ceux activant au sein de l'éducation".
Quant à l'incident d'Amizour, le wali reprend la version diffusée par les gendarmes. Il considère celui-ci comme pure coïncidence avec celui de Béni Douala, que les opérations de contrôle et de saisie des marchandises auprès des commerçants, qui avaient menacé de faire grève, entraient dans le cadre des attributions classiques du Darak. Mais le wali précise que les marchandises saisies ont été restituées, qu'il n'était pas au courant de cette initiative et qu'aucun ordre n'a été donné par lui. Qu'une réunion avait été organisée avec les services concernés et qu'il avait donné ordre " de ne plus entreprendre de telles démarches sans son accord préalable".
Le wali donne les causes, économiques et sociales, qui ont influé sur les évènements. Il "n'a pas exclu une main cachée des gros commerçants concernés par l'import" ni une implication "de mains étrangères derrière tout cela".
Ce sont donc les "gros commerçants", et des "mains étrangères", qui auraient saisi, puis restitué, les marchandises, fait interpeller les trois collégiens d'Amizour et fait tirer sur Guermah Massinissa !
Les membres de la commission continuèrent leurs investigations. Les responsables de la santé leur parlèrent des morts et des blessés.
Les enquêteurs essayèrent de récupérer les balles extraites des corps. En vain, les autorités invoquant tour à tour l'absence de telle ou telle personne, ou simplement l'erreur ou l'oubli.
A Tichy, Aokas, où le groupe est arrivé au milieu des échauffourées, les membres de la commission entendirent ce qu'ils avaient déjà entendu ailleurs : provocations, tirs à balles réelles, pillages et casse. Un président d'APC précise que "les dépassements sont programmés", et que les manifestations sont dues "aux provocations de darkis".
Les diverses autorités de Béjaia donnent, soit des versions déjà mises au point, soit des sanctions prises... tout ceci déjà entendu ailleurs.
Les constats et les témoignages rapportés par la presse algérienne sont trop nombreux, trop précis et trop pleins de certitudes pour ne pas être relevés. Les témoignages de seconde main ne sont pas des preuves au sens juridique, mais la presse a occupé une place si grande et marqué si fortement l'opinion qu'elle ne peut pas laisser indifférent. Les sondages opérés dans la lecture des quelques quotidiens permettent de constater que sur plus de deux mois les dépassements continuent...
Le quotiden Le Matin du 23 mai 2001 rapporte (p.3) les témoignages déposés devant la délégation du Parlement européen, et plus précisément devant Mme Hélène Flautre, députée européenne, et son assistant Claude Taleb. Le mari de Nadia Aït Abba, enseignante tuée à Aïn El Hammam, le 28 avril, déclare, tel que rapporté par le journal : les gendarmes ont violé les franchises scolaires. Ils ont saccagé de nuit l'école où enseignait la défunte avant d'écrire sur sa blouse : "Vive la gendarmerie nationale et à bas Tamazight". Le journal rapporte que les gendarmes ont tiré sur des gens qui voulaient secourir des blessés. Ainsi, de M. Ouidir Salah, blessé au genou le 28 avril à Aïn El Hammam, qui dit avoir vu les gendarmes "empêcher les manifestants de secours les blessés". Ce serait le cas de Aït Amar Omar "tué parce qu'il était venu secourir".
Le père de Belhouane Azzedine, 25 ans, tué lors des émeutes qui ont éclaté à Larbaâ Nath Irahen, dira : "Le visage de mon fils a complètement sauté, preuve qu'il a été tué par des balles explosives. Il était méconnaissable".
Les incendiaires continuent . La presse du jeudi 24 mai 2001 rapport à la une :
* Kabylie : c'est l'escalade (Le Matin)
* Liberté : Kabylie : dangereuse escalade
* El Watan : Poursuite des émeutes à Béjaïa
* Le Quotidien d'Oran : La situation s'aggrave à Béjaïa. C'est l'embrasement dans la région du Sahel à l'est de Béjaïa.
* Le Soir : Excédée, la Kabylie se rallume.
Le même jour, les télévisions étrangères (TF1 et France 2) montrent la manifestation de 10.000 femmes à Tizi Ouzou.
Le quotidien Le Matin du 24 mai 2001 rapporte : "Hier vers 19h 30 des gendarmes ont fait usage de leurs kalachnikovs, en tirant sur les murs des maisons et des locaux commerciaux à Souk El Tenine. Ils ont même, selon des témoins oculaires, procédé à la destruction de pharmacies, de kiosques et de cabines téléphoniques au moyen de bulldozers et autres engins de travaux publics". Le même journal rapporte qu'à El Kseur "les CRS ont violé plusieurs domiciles et quelquefois défoncé des portes".
Le journal ajoute que "en réaction à la répression de plus en plus incontrôlée exercée par les forces de sécurité dans plusieurs localités de Béjaïa, les manifestants ont multiplié les destructions ces dernières vingt-quatre heures. Dans la seule ville de Kherrata, qui relève de la wilaya de Sétif, une station d'essence Naftal a été incendiée ainsi que la recette des Impôts".
le même journal rapporte (P.3) qu'à Tigzirt on continue à tirer à balles réelles. La Nouvelle République, du même jour jeudi 24 mai 2001, rapporte (p.3) qu'à Maâtkas, un jeune manifestant "a été tabassé et déshabillé avant d'être jeté dehors. Cette même gendarmerie a, par ailleurs, proféré des obscénités et porté atteinte à l'honneur des habitants".
El Watan du même jour, rapporte (P.3) qu'à Tizi Ouzou des échauffourées nocturnes continuaient entre la population et les CNS. Il signale que "la résidence du commandant du groupement de Tizi Ouzou a failli être la proie des flammes".
Le même journal annonce (p. 23) un nouveau commandant de groupement à Tizi Ouzou. Plus d'un mois après le début des troubles qui ont éclaté dans la région !
Liberté du même jour, jeudi 24 mai 2001, signale l'attaque par des gendarmes d'un bar à Tizi Ouzou et les mauvais traitement infligés aux consommateurs que l'on a fait sortir.
Le même journal ajoute à la même page (3) l'attaque de la brigade de Tizi Ouzou à 22h 30 par une dizaine de jeunes gens qui, à l'aide de cocktails Molotov, ont incendié la brigade. Les gendarmes sortis, "ont décidé de s'en prendre aux premiers passants". Et le journaliste déclare avoir vu de son bureau en direct "le passage à tabac de trois individus", l'un portant un cartable, les deux autres "d'un âge très avancé".
Les CRS (sic) ne seraient arrivés qu'à 23h 15, mais à 00h55, les émeutiers "pas disposés à rentrer chez eux", auraient allumé un grand feu au niveau de la rue "menant vers l'hôpital Nedir". Le journaliste ne donne pas la suite.
- La presse du 19 juin 2001 fait état de troubles qui perdurent depuis maintenant deux mois et ne semblent pas devoir s'arrêter.
Un quotidien du 19 juin 2001 donne même le titre suivant à l'un de ses articles, à propos de Tizi Rached : "Des gendarmes pillent la ville". L'article commence ainsi : "Après l'expédition punitive organisée récemment à Tizi Rached, les gendarmes viennent de franchir une étape dangereuse pour la survie-même de l'Etat en tant qu'Etat et Nation, en saccageant, pillant et brûlant pratiquement tout le chef-lieu de la commune de Tizi Rached" Un quotidien du même jour affiche le titre suivant : "la tension demeure vive en Kabylie et s'étend à l'Est".
Il fait état de trois morts à Akbou, 40 blessés à Aïn M'lila et deux autres par balles à Draâ Ben Khedda et Ath Yenni. Annaba, Tebessa, Aïn M'lila, Batna, Khenchela, Guelma, El Tarf et Oum El Bouaghi sont touchées.
L'émeute semble être l'unique langage entre la société et le pouvoir.
Sous la plume de son reporter, Yahia Harkat, le quotidien Le Matin du mardi 26 juin revient sur les fusillades qui ont eu lieu à Draa El Mizan le jeudi d'avant (21 juin). Le journaliste se rend à l'hôpital Krim Belkacem de la localité et interroge les blessés.
Hakim raconte : "J'étais à 300 m de la brigade lorsque à partir de la bâtisse de la gendarmerie, un gendarme m'a tiré deux balles dans le dos". (tir à balles et à grande distance).
A 10h 30 les premières rafales font les premières victimes : Didouche Ferhat (14 ans) décède au cours de son transfert vers un hôpital d'Alger, alors que Khalfouni Kamel (28 ans) rendra l'âme juste après son admission à l'hôpital. Ali (27 ans) a été touché par six balles dans les parties génitales. Il reconnaît avoir pris part à la "manif" de mardi où cinq jeunes gens ont été blessés par balles, mais ce jeudi, c'est au moment où il est sorti de la maison qu'il a été touché par les tirs d'un gendarme (tir à balles et à grande distance et sans motif de légitime défense).
Belabiod Hakim (29 ans) "était ce jeudi noir loin du siège de la brigade... mais il n'a pas échappé puisque Hakim a été touché par une balle dans le dos... : "jeudi, j'étais à 500 m de la brigade, à côté de la Casoral. Un jeune de Draâ El Mizan est blessé à l'œil par une bombe lacrymogène. J'accours pour le secourir, mais un gendarme qui a suivi mes mouvements, a tiré 4 balles dans ma direction dont une m'atteindra dans le dos. Son copain, Saïd Benzahi (21 ans), a été lui, touché à la cuisse : "c'est vers 14h qu'un gendarme m'a visé avec un séminov. Même les secouristes "n'ont pas été épargnés".
M. Amrani Noureddine, n'est pas un émeutier. Père de famille, il travaille comme gardien à l'hôpital Krim Belkacem. Il témoigne :
"Il devait être midi, ce jeudi, lorsque les gendarmes ont mis le feu à un champ de blé non loin de la brigade. Au moment où je suis intervenu en les interpellant sur le danger d'un tel acte, un des gendarmes n'a pas trouvé mieux que de me tirer dessus. La balle qui m'a atteint à la cuisse m'a transpercé le fémur."
Les gendarmes auraient même "tiré des balles et des bombes lacrymogènes en direction de l'hôpital", poursuit Noureddine.
Si Yahia Dahmane, commerçant, a eu les doigts tailladés lors des affrontements de jeudi. Pour lui "les gendarmes ont fait dans la provocation". Mais, poursuit le journaliste, c'est jeudi que l'irréparable a failli se produire. 16 blessés par balles et des dizaines d'autres par des bombes lacrymogènes ont été enregistrés.
Améziane Mourad, 19 ans, a été touché par balles loin de la brigade à côté de l'hôpital. Pour lui, c'est la preuve que les gendarmes ont fait dans la provocation. Son collègue, Menas, 27 ans, tient, lui aussi, à témoigner : la balle qui l'a atteint lui a transpercé le bassin. C'était jeudi à 12h 30. Comme les autres blessés, il a été touché loin du siège de la brigade :
"J'étais un peu isolé de la foule quand j'ai vu un gendarme en position de tir dans ma direction. J'ai essayé d'esquiver mais la balle m'a atteint au bassin". Aziz, 20 ans, a été l'un des premiers à être blessé, jeudi dernier à 10h. "Le gendarme m'a pourchassé d'une rafale de balles dont une m'a fracassé le péroné. Je suis donc tombé à terre, le gendarme a poursuivi sa course folle vers moi, sans doute pour m'achever. C'est grâce à des manifestants qui m'ont évacué à l'hôpital que j'ai eu la vie sauve". Son état reste néanmoins critique.
Le journaliste signale que des manifestants avaient remis un chargeur de balles aux autorités locales, récupéré à Tizemrin, après qu'un gendarme eut tiré sur un mulet.
- La réaction violente des populations a été provoquée par l'action non moins violente des gendarmes, laquelle, pendant plus de deux mois, a nourri et entretenu l'événement : tirs à balles réelles, saccages, pillages, provocations de toutes sortes, propos obsènes et passage à tabac. La commission n'a pas relevé de démenti.
- Au commencement ce ne sont pas les foules qui ont été l'agresseur. Elles ne sont pas à l'origine des deux événements déclenchants (Guermah et Amizour). Si quelqu'un a forcément donné l'ordre de tirer à balles réelles, en revanche personne n'a donné l'ordre de cesser le feu.
- Les gendarmes sont intervenus sans réquisition des autorités civiles comme la loi le stipule.
Les ordres de la gendarmerie de ne pas utiliser les armes n'ont pas été exécutés, ce qui donne à penser :
* Où que le commandement de la gendarmerie a perdu le contrôle de ses troupes.
* Où que la gendarmerie a été parasitée par des forces externes à son propre corps, avec forcément des complicités internes, qui donnent des ordres contraires, et assez puissantes pour mettre en mouvement la gendarmerie avec une telle rudesse pendant plus de deux mois et sur une étendue aussi vaste.
- La Gendarmerie nationale a été isolée et impliquée seule. Son appel (du mois celui d'un groupement régional) à impliquer les autres services de sécurité, et ses mises en garde, n'ont pas reçu d'écho.
- La violence enregistrée contre les civils est celle d'une guerre, avec usage de munitions de guerre.
- La légitime défense, notion juridique, est corrigée par l'opportunité politique. Au demeurant c'est une autorité tierce, en droit pénal, les tribunaux, qui apprécie l'état de légitime défense, et non l'une des parties.
- Comparativement la manifestation sans précédent, du 14 juin 2001 à Alger, a pu être contenue sans usage d'armes à feu, et 20 ans auparavant, en Kabylie, la répression n'a pas engendré de morts.
Les troubles qui ont affecté certaines localités de l'Est du pays ont cessé aussi vite qu'ils sont apparus, ce qui peut signifier que derrière les troubles qui ont secoué les wilayas de Kabylie, puis les autres localités, il y a volonté de l'homme.
- Aucune force du paysage politique algérien n'est capable de soulever une région, sur une telle étendue et en si peu de temps, ni étendre les troubles à plusieurs localités de l'Est du pays et y mettre fin en quelques jours.
- La mort de Guermah et l'incident d'Amizour ne sont que les causes immédiates des troubles
constatés. Les causes profondes résident ailleurs : sociales, économiques, politiques, identitaires et abus de toute sorte. Les responsabilités sont situées en amont.
- Les autorités et les institutions ont été averties dans des délais raisonables et le
directeur général de la Sûreté nationale a même laissé prévoir une insurrection. Cela n'a reçu aucun écho et donne la désagréable impression que personne ne s'était senti concerné.
- La Commission nationale d'enquête s'est heurtée à des réticences et des refus déguisés dans ses demandes de renseignements, documents, balles extraites et radiographies. Des "sachants" se sont manifestés, par téléphone ou par intermédiaire, mais déclarent ne pouvoir témoigner dans la conjoncture actuelle.
- On ne peut justifier le laxisme et les négligences, comme on ne peut expliquer les dépassements, par l'insuffisance de la formation et ainsi justifier l'impunité des responsables, qui restent à identifier.
- Les meneurs, les "récupérateurs" et les télévisions étrangères sont intervenus en aval. Ils n'ont pas déclenché les événements, qui ont commencé à Béni Douala pour s'étendre à 16 localités, puis Amizour pour gagner finalement 11 autres localités.
- Si une "main" quelconque peut, aussi rapidement et aussi facilement, soulever une région du pays, loin des côtes, des ports et des aéroports, cela signifierait que l'Algérie est dangereusement vulnérable et que la République n'est pas capable de prévoir, déceler et contenir.
Ce sont là les conclusions provisoires de la Commission Nationale d'Enquête. Elle continuera les investigations lorsque les langues seront déliées, la peur disparue et les éventuels témoins sécurisés.