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Les Grands Entretiens. |
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HUGH ROBERTS: «KABYLIE, UN DÉFICIT DE REPRÉSENTATION POLITIQUE»
Hugh Roberts est maître de recherche à la London school of economics and political science. Il a publié une série d’articles sur l’Algérie: The battlefield - Algeria 1988-2002 - Studies in a broken polity. Ed. Verso, Mars 2003.
Paris, 12 Juin 2003 - Hugh Roberts est directeur du projet Afrique du Nord de l'International crisis group (ICG). Cette organisation non-gouvernementale travaille sur la prévention et la résolution de conflits et publie un rapport intitulé «Algérie: Agitation et impasse en Kabylie».
Algeria Interface: Vos conclusions sur la crise en Kabylie portent globalement sur les déficits démocratiques, la nature autoritaire du régime… S’agit-il, selon vous, des éléments moteurs du conflit dans la région?
HUGH ROBERTS:Nous estimons que le fond du problème, lors des émeutes du printemps 2001, c’est l’impunité, la «hogra», comme l’ont exprimé les manifestants eux-même. Nous avons donc posé la question de l’arbitraire, des abus de pouvoir, etc. Ce sont des questions nationales, en rapport avec ce qui a poussé les jeunes émeutiers d’octobre 1988 à descendre dans la rue. À notre avis, ces prémisses de la «hogra» viennent d’un déficit de représentation de la population, une représentation politique réelle et efficace. Nous considérons que c’est là un aspect fondamental - évidemment il y a d’autres questions, dont la question identitaire -, mais les émeutes en Kabylie comme ailleurs en Algérie sont symptomatiques d’une situation: les populations n’ont pas d’autre recours pour se faire entendre, pour exprimer leurs griefs, car le système de représentation politique fonctionne mal. La raison essentielle réside dans la faiblesse des assemblées, le fait qu’elles ne possèdent pas de vrais pouvoirs: ce ne sont pas des lieux sérieux de décision politique.
Le gouvernement a manqué à plusieurs reprises l’occasion de régler la crise et de trouver des solutions rapides pour mettre fin au conflit. Comment l’expliquez-vous?
Nous ne prétendons pas connaître tous les tenants et aboutissants de ce qui s’est passé au sein du régime. Mais il me semble qu’une donnée fondamentale est la faiblesse de l’aile civile de l’élite politique nationale, et donc du gouvernement, par rapport à l’aile militaire. Et donc les civils, les ministres, y compris le chef du gouvernement, ne possèdent pas l’autorité nécessaire pour trancher des questions politiques importantes. Évidemment, nous savons tous que le pouvoir algérien est travaillé par ce qu’on appelle abusivement des clans, des factions: il y a des rivalités, des concurrences, des interférences réciproques, et il me semble que tout cela a empêché d’aboutir à une démarche claire et résolue.
Cela va à l’encontre de la thèse du «pourrissement» évoquée par des interlocuteurs dans votre rapport…
Nous pouvons dire objectivement qu’il y a eu pourrissement, mais de là à affirmer que c’était une démarche volontaire, c’est une autre histoire, mais c’est tout à fait possible, on ne peut pas l’écarter. D’ailleurs, si c’était un choix, on peut dire que cela a fonctionné, dans la mesure ou le mouvement a fini par s’aliéner l’appui d’une bonne partie de l’opinion dans la région: les gens sont las de toute cette histoire.
Les différents témoignages sont contrastés concernant les travaux de la commission Issad…
Nous considérons que c’est un travail intéressant, surtout le premier rapport. Des éléments de l’opinion dans la région ont apprécié ce rapport, qui est sérieux et s’appuie sur une documentation et des témoignages nombreux. Par rapport aux commissions d’enquête précédentes c’est un grand pas en avant, il faut le voir, à notre avis, de cette manière-là. Évidemment, beaucoup de gens sont restés sur leur faim, on a voulu qu’il aille plus loin, mais on peut comprendre que ce n’était pas facile. Mais on peut aussi soutenir que c’était aux forces politiques, aux partis, et aux médias de prendre le relais.
Comment analysez vous les positions intransigeantes du mouvement de contestation kabyle?
Il y a plusieurs facteurs, et notamment le fait que le gouvernement algérien n’a pas pu traiter le problème de manière efficace, tout au début, et de faire en sorte que justice soit faite. Le gouvernement lui-même a admis que cela le dépassait, ce qui a contribué au sentiment qu’il était inutile de négocier. Mais il me semble aussi que le mouvement - se voulant unitaire en Kabylie - a regroupé plusieurs courants, dont un courant radical qui ne semble pas croire aux possibilités de «compromis utiles». Ce courant-là a pu l’emporter en partie au sein du mouvement. Mais il y a aussi l’implication des partis politiques, il y a beaucoup d’influences, et il me semble qu’il y a un manque de cohérence, par exemple, entre les deux plate-formes de revendications (El-Kseur et Illoula, Ndlr).
Vous estimez que la projection de la jemaa, le conseil du village traditionnel, sur le mouvement et « l’horizontalité » de l’organisation sont à l’origine de ses difficultés?
Le mouvement a refusé la participation des associations et des syndicats, des forces sociales essentiellement urbaines, de type moderne. Il a insisté sur une participation basée uniquement sur la résidence, ce qui fait que ce sont les bases de la société villageoise qui ont été déterminantes, et ce sont des bases sociales essentiellement conservatrices. Cela a empêché que le mouvement s’étende en dehors de la Kabylie: la participation des syndicats, des associations, aurait été un pont vers d’autres régions. Si on avait accepté la participation des forces urbaines structurées, comme les associations, on aurait eu une participation féminine importante, comme on l’a vu lors des premières manifestations. Et en même temps la manière avec laquelle le mouvement s’est structuré a empêché le débat: le fait qu’on insiste sur le consensus, qu’avant chaque conclave les délégués obtiennent de nouveaux mandats sur des questions précises, est un système très lent et très lourd, qui tend vers l’unanimisme et empêche la clarification par le débat. Nous pensons donc qu’il faut poser la question des choix faits au tout début du mouvement: ce sont des choix lourds de conséquences. Ce qui s’est passé est complexe, ce n’est pas une régression simple vers le traditionnel, ce sont des démarches qui s’inscrivent dans la tradition, tout en œuvrant à les faire évoluer. Sauf que certains choix, comme le «principe d’horizontalité» est un refus du leadership de type moderne, clair et comptable devant les activistes, ce qui, en fin de compte, a permis aux médias algériens de faire émerger des leaders de manière tout à fait informelle. Des leaders qui sont devenus presque charismatiques. Ce qui a créé une situation très difficile.
Que pensez vous du recul de l’influence du FFS et RCD au fil de la crise?
C’est très clair: les deux premiers partis de la région ont perdu beaucoup de terrain. Il faut signaler qu’en 1997 déjà, le FFS et RCD se sont partagé tous les sièges de la wilaya de Tizi-ouzou avec moins de 50 % de l’électorat kabyle. C’était donc un début de désaffection. Notre analyse est que les partis de la région ont fini par décevoir la population à cause justement de leur incapacité à assurer une représentation politique efficace. En dehors de la question identitaire, les deux partis se sont surtout penchés sur des questions nationales, comme le problème de l’islamisme et de la rébellion, et n’ont pas su œuvrer de manière efficace à la promotion de l’idéal démocratique. Ils se neutralisent au niveau national et n’ont pas pris en charge les préoccupations et les intérêts matériels de la population: en fait ils n’ont pas fait le travail d’un parti politique…
Cette situation a-t-elle a favorisé l’émergence du mouvement autonomiste de Ferhat Mehenni ?
À mon avis le mouvement autonomiste s’appuie sur un sentiment qui ne date pas d’hier, qui est ancré dans la société kabyle. Le sentiment de la différence et de la particularité kabyle a été renforcé ces quinze dernières années. Le fait que les deux partis kabyles n’aient pas pu assurer une participation efficace de la population, qu’ils se soient cantonnés dans une opposition stérile devait favoriser tôt ou tard un courant de pensée autonomiste. Mais il est quand même frappant qu’en Kabylie, jusqu’à présent, très peu de gens semblent intéressés par ce projet. Les mouvements de coordination insistent sur leur propre rejet de ces propositions, même si, dans leurs revendications, il y a le retrait des gendarmes de la région: une revendication régionaliste, qui rejoint le point de vue de Ferhat Mehenni. À court terme, on peut dire que l’émergence du MAK (Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie) a empêché le mouvement de coordination de trouver des appuis sérieux en dehors de Kabylie. Cela a créé un amalgame en donnant l’impression que le mouvement était quelque chose de purement kabyle, à tendance autonomiste. Mais à long terme, on ne peut pas exclure le développement de ce courant, si le rapport de la Kabylie à l’ensemble national algérien reste problématique, si les partis enracinés dans la région ne peuvent pas rebondir et assurer une représentation politique efficace des populations - avec une orientation nationale - , et si les problèmes particuliers de la région sur le plan socio-économique restent sans solutions. Même s’il y a beaucoup de résistances dans la société kabyle à ce point de vue.
Dans ses recommandations, l’ICG préconise la création d’une commission d’enquête parlementaire sur la situation économique en Kabylie. Pourquoi?
La Kabylie, tout en participant à la vie économique nationale, a ses particularités: la situation économique y est très déprimée, la région est économiquement dépendante, et la source de revenus provenant des émigrés commence à se tarir. Pourquoi ne pas se pencher sérieusement sur la question de manière à permettre aux forces politiques de la région de participer de manière constructive à une solution? On peut amorcer un effort de représentation politique, se pencher sur les problèmes matériels de la population, au lieu de se cantonner sur un discours identitaire par exemple. L’agitation de ces deux dernières années a aggravé la situation économique, a poussé à une fuite des capitaux, comme elle a empêché les investissements privés…
Quel est l’impact réel du travail de l’ICG? Vos recommandations sont-elles prises en compte par les gouvernements?
Nous espérons que nos recommandations alimentent les réflexions des acteurs algériens. C’est dans cet esprit-là que nous les formulons. Il nous appartient également de rectifier le tir de temps en temps. Nous avons essayé dans ce rapport de faire des recommandations assez concrètes plutôt que des injonctions vagues et générales. Nous avons par exemple ciblé en particulier la question des pouvoirs des assemblées, et nous espérons que ce sera pris au sérieux, pas seulement par le gouvernement mais aussi par les partis politiques. Bien sûr, nous avons pris contact avec le gouvernement pour cette enquête: le principe a été accepté, nous avons travaillé librement. Nous avons émis le souhait de discuter avec des responsables, mais nos démarches dans ce sens sont restées sans réponses.
Le gouvernement a récemment fait une offre de dialogue en direction du mouvement Kabyle, des délégués ont été libérés: que pensez-vous de cette démarche?
Évidemment, l’invitation de dialogue à l’adresse de tout le mouvement des coordinations - au lieu d’une démarche oblique et partielle - est une bonne chose. Il reste à savoir quel peut être le terrain d’entente entre les deux parties. Il est peu probable que le gouvernement cède par exemple sur la question du retrait de la gendarmerie de la région. Du côté du mouvement, la plate-forme d’El-Kseur reste «non-négociable» dans ses 15 points. Cela peut être une position qu’on prend au début des négociations, mais si ce point de vue est maintenu dans les étapes suivantes, on risque de ne pas pouvoir trouver un accord. Il y a des revendications qui ne sont pas cohérentes: certaines sont essentiellement légitimes, et ont un rapport direct avec ce qui s’est passé lors du «printemps noir»: que justice soit faite, que ceux qui sont responsables soient jugés, que les victimes bénéficient de réparations… Mais le retrait de la gendarmerie est une revendication qui est en contradiction avec les prétentions du mouvement d’être un mouvement national: elle est irréaliste et injustifiée. Quant à l’article qui revendique que toutes les fonctions de l’exécutif, y compris les corps de sécurité, soient mises sous l’autorité d’instances élues, nous considérons qu’il s’agit d’une revendication démocratique radicale qui vise la démocratisation de l’Etat algérien, même si c’est un objectif à long terme. Il convient au mouvement de distinguer entre des revendications immédiates, qui ont un rapport direct avec ce qui s’est passé il y a deux ans, et des aspirations et des objectifs à long terme: on ne peut pas s’attendre à ce que le gouvernement y donne satisfaction immédiatement. L’exiger conduira droit à l’impasse.
Interview: Djamel Benramdane Pour : Algeria-interface
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