A GENERAL VIEW OF

PREMIÈRE PARTIE.

ESPRIT FONDAMENTAL DU POSITIVISME.


La vraie philosophie se propose de systématiser, autant que possible, toute l'existence humaine, individuelle et surtout collective, contemplée à la fois dans les trois ordres de phénomènes qui la caractérisent, pensées, sentiments, et actes. Sous tous ces aspects, l'évolution fondamentale de l'humanité est nécessairement spontanée, et l'exacte appréciation de sa marche naturelle peut seule nous fournir la base générale d'une sage intervention. Mais les modifications systématiques que nous y pouvons introduire ont néanmoins une extrême importance, pour diminuer beaucoup les déviations partielles, les funestes retards, et les graves incohérences, propres à un essor aussi complexe, s'il restait entièrement abandonné à lui-même. La réalisation continue de cette indispensable intervention constitue le domaine essentiel de la politique. Toutefois, sa vraie conception ne peut jamais émaner que de la philosophie, qui en perfectionne sans cesse la détermination générale. Pour cette commune destination fondamentale, l'office propre de la philosophie consiste à coordonner entre elles toutes les parties de l'existence humaine, afin d'en ramener la notion théorique à une complète unité. Une telle synthèse ne saurait être réelle qu'autant qu'elle représente exactement l'ensemble des rapports naturels, dont la judicieuse étude devient ainsi la condition préalable de cette construction. Si la philosophie tentait d'influer directement sur la vie active autrement que par cette systématisation, elle usurperait vicieusement la mission nécessaire de la politique, seule arbitre légitime de toute évolution pratique. Entre ces deux fonctions principales du grand organisme, le lien continu et la séparation normale résident à la fois dans la morale systématique, qui constitue naturellement l'application caractéristique de la philosophie et le guide général de la politique. J'expliquerai d'ailleurs comment la morale spontanée, c'est-à-dire l'ensemble des sentiments qui l'inspirent, doit toujours dominer les recherches de l'une et les entreprises de l'autre, comme l'a déjà indiqué mon ouvrage fondamental.

Cette grande coordination, qui caractérise l'office social de la philosophie, ne saurait être réelle et durable qu'en embrassant l'ensemble de son triple domaine, spéculatif, affectif, et actif. D'après les réactions naturelles qui unissent intimement ces trois ordres de phénomènes, toute systématisation partielle serait nécessairement chimérique et insuffisante. Toutefois, c'est aujourd'hui seulement que la philosophie, en parvenant à l'état positif, peut enfin concevoir dignement la vraie plénitude de sa mission fondamentale.

La systématisation théologique émana spontanément de la vie affective, et dut également à cette unique origine sa prépondérance initiale et sa dissolution finale. Elle domina longtemps les principales spéculations, surtout pendant l'âge polythéique, où le raisonnement restreignait encore fort peu l'empire primitif de l'imagination et du sentiment. Mais, même à cette époque de son plus grand essor mental et social, la vie active lui échappa essentiellement, sauf d'inévitables réactions, plus relatives d'ordinaire à la forme qu'au fond. Cette scission naturelle, quoique d'abord insensible, tendit ensuite, par son accroissement continu, à dissoudre radicalement la construction initiale. Une coordination purement subjective ne pouvait s'accorder avec la destination nécessairement objective qui caractérise l'existence pratique, d'après son invincible réalité. Tandis que l'une représentait tous les phénomènes comme régis par des volontés plus ou moins arbitraires, l'autre poussait de plus en plus à les concevoir assujettis à des lois invariables, sans lesquelles notre activité continue n'aurait pu comporter aucune règle. D'après cette impuissance radicale à embrasser réellement la vie active, la systématisation théologique dut aussi rester toujours très-incomplète quant à la vie spéculative et même affective, dont l'essor général se subordonne nécessairement aux principales exigences pratiques. L'existence humaine ne pouvait dont être pleinement systématisée tant que le régime théologique a prévalu, puisque nos sentiments et nos actes imprimaient alors à nos pensées deux impulsions essentiellement inconciliables. Il serait d'ailleurs superflu d'apprécier ici l'inanité nécessaire de la coordination métaphysique, qui, malgré ses prétentions absolues, ne put jamais enlever à la théologie le domaine affectif, et fut toujours moins propre à embrasser la vie active. Au temps de sa plus grande splendeur scolastique, la systématisation ontologique ne sortit point du domaine spéculatif, réduit même à la vaine contemplation abstraite d'une évolution purement individuelle, l'esprit métaphysique étant radicalement incompatible avec le point de vue social. J'ai assez démontré, dans mon ouvrage fondamental, que cet esprit transitoire fut toujours impropre à rien construire réellement. Sa domination exceptionnelle comportait seulement une destination révolutionnaire, pour seconder l'évolution préliminaire de l'humanité en décomposant peu à peu le régime théologique, qui, après avoir seul dirigé l'essor initial, avait dû devenir, à tous égards, irrévocablement rétrograde.

Par cela même que toutes les spéculations positives émanèrent, d'abord de la vie active, elles manifestèrent toujours plus ou moins leur aptitude caractéristique à systématiser l'existence pratique, que la coordination primitive ne pouvait embrasser. Quoique leur défaut de généralité et de liaison entrave beaucoup encore le développement de cette propriété, il n'en a point empêché le sentiment universel. Des théories directement relatives aux lois des phénomènes et destinées à fournir des prévisions réelles, sont aujourd'hui appréciées surtout comme seules capables de régulariser notre action spontanée sur le monde extérieur. C'est pourquoi l'esprit positif a pu devenir de plus en plus théorique et tendre à s'emparer peu à peu de tout le domaine spéculatif, sans perdre jamais l'aptitude pratique inhérente à son origine, même quand il poursuivait des recherches vraiment oiseuses, excusables seulement à titre d'exercices logiques. Dès son premier essor mathématique et astronomique, il a montré sa tendance à systématiser l'ensemble de nos conceptions, suivant l'extension continue de son principe fondamental. Ce nouveau principe philosophique, après avoir longtemps modifié de plus en plus le principe théologico-métaphysique, s'efforce évidemment, depuis Descartes et Bacon, de le remplacer irrévocablement. Ayant ainsi pris graduellement possession de toutes les études préliminaires, désormais affranchies du régime ancien, il lui restait à compléter sa généralisation en s'emparant aussi de l'étude finale des phénomènes sociaux. Interdite à l'esprit métaphysique, cette étude n'avait jamais pu être saisie par l'esprit théologique que d'une manière indirecte et empirique, comme condition de gouvernement. Or ce complément décisif a été, j'ose le dire, assez réalisé, dans mon élaboration fondamentale, pour rendre déjà incontestable l'aptitude du principe positif à coordonner toute l'existence spéculative sans cesser de développer, et même d'affermir, sa tendance initiale à régulariser aussi la vie active.

 La coordination positive de tout le domaine intellectuel se trouve ainsi d'autant mieux assurée que cette création de la science sociale, en complétant l'essor de nos contemplations réelles, leur imprime aussitôt le caractère systématique qui leur manquait encore, en offrant nécessairement le seul lien universel qu'elles comportent.

Cette conception est assez adoptée déjà pour qu'aucun véritable penseur méconnaisse désormais la tendance nécessaire de l'esprit positif vers une systématisation durable, comprenant à la fois l'existence spéculative et l'existence active. Mais une telle coordination serait encore loin de présenter l'entière universalité sans laquelle le positivisme resterait impropre à remplacer entièrement le théologisme dans le gouvernement spirituel de l'humanité. Car elle n'embrasserait point la partie vraiment prépondérante de toute existence humaine, la vie affective. Seule celle-ci fournit aux deux autres une impulsion et une direction continues, à défaut desquelles leur propre essor se consumerait bientôt en des contemplations vicieuses ou du moins oiseuses et en une agitation stérile ou même perturbatrice. La persistance de cette immense lacune rendrait d'ailleurs illusoire la double coordination théorique et pratique, en la privant de l'unique principe qui puisse lui procurer une consistance réelle et durable. Une telle impuissance serait encore plus grave que l'insuffisance nécessaire du régime théologique envers la vie active ; car, ni la raison, ni même l'activité, ne peuvent constituer la véritable unité humaine. Dans l'économie individuelle et surtout collective, l'harmonie ne reposera jamais que sur le sentiment, comme l'indiquera spécialement la quatrième partie de ce discours. C'est à sa source spontanément affective que la théologie a toujours dû son empire essentiel. Malgré son évidente caducité, elle conservera ainsi, du moins en principe, quelques légitimes prétentions à la prépondérance sociale, tant que la nouvelle philosophie ne l'aura point dépouillée aussi de ce privilège fondamental. Telle est donc la condition finale dont rien ne peut dispenser la grande évolution moderne : la coordination positive, sans cesser d'être théorique et pratique, doit aussi devenir morale, et puiser même dans le sentiment son vrai principe d'universalité. Alors seulement elle pourra enfin écarter toutes les prétentions théologiques, en réalisant mieux que le régime ancien la destination décisive de toute doctrine générale. Car, elle aura ainsi coordonné, pour la première fois depuis le début de l'essor humain, tous les aspects fondamentaux de notre triple existence. Si le positivisme ne pouvait, en effet, remplir cette inévitable condition, aucune systématisation ne serait désormais possible ; le principe positif se trouvant, d'un côté, assez développé pour neutraliser le principe théologique, et, d'un autre côté, restant toujours incapable d'une équivalente suprématie. C'est pourquoi tant d'observateurs consciencieux sont aujourd'hui entraînés à désespérer de l'avenir social, en reconnaissant l'impuissance finale des anciens principes du gouvernement humain, sans apercevoir l'avènement graduel de nouvelles bases morales, faute d'une théorie assez réelle et assez complète pour leur avoir manifesté la vraie tendance définitive de la situation moderne. Le caractère actuel du principe positif semble justifier une telle opinion ; car son inaptitude à s'emparer jamais du domaine affectif doit maintenant paraître aussi constatée que sa prochaine prépondérance dans l'ordre actif et même spéculatif.

Mais un examen plus approfondi rectifiera pleinement cette première appréciation, en montrant que la sécheresse justement reprochée jusqu'ici aux inspirations positives tient seulement à la spécialité empirique de leur essor préliminaire, sans être aucunement inhérente à leur véritable nature. Surgie d'abord des impulsions matérielles, et longtemps bornée aux études inorganiques, la positivité ne reste, d'ordinaire, antipathique au sentiment que faute d'être encore devenue assez complète et assez systématique. En s'étendant aux spéculations sociales, qui doivent former son principal domaine, elle y perd nécessairement les divers vices propres à sa longue enfance. Par suite même de sa réalité caractéristique, la nouvelle philosophie se trouve entraînée à devenir encore plus morale qu'intellectuelle, et à placer dans la vie affective le centre de sa propre systématisation, pour représenter exactement les droits respectifs de l'esprit et du coeur dans la véritable économie de la nature humaine, soit individuelle, soit collective. L'élaboration des questions sociales la conduit aujourd'hui à dissiper radicalement les orgueilleuses illusions inhérentes à sa préparation scientifique, quant à la prétendue suprématie de l'intelligence. Sanctionnant l'expérience universelle, encore mieux que ne put le faire le catholicisme, le positivisme explique pourquoi le bonheur privé et le bien public dépendent beaucoup plus du coeur que de l'esprit. Mais, en outre, l'examen direct de la question de systématisation le conduit à proclamer que l'unité humaine ne peut résulter que d'une juste prépondérance du sentiment sur la raison et même sur l'activité.

Notre nature étant caractérisée à la fois par l'intelligence et par la sociabilité, l'unité semble d'abord pouvoir s'y établir d'après deux modes différents, selon que la suprématie y appartient à l'un ou à l'autre attribut. Il n'existe pourtant qu'un seul mode de systématisation, parce que les deux attributs ne sont point, à beaucoup près, également susceptibles de prévaloir. Soit que l'on considère la nature propre de chacun d'eux ou que l'on compare leurs énergies respectives, on peut clairement reconnaître que l'intelligence ne comporte réellement d'autre destination durable que de servir la sociabilité. Quand, au lieu de s'en constituer dignement le principal ministre, elle aspire à la domination, elle ne parvient jamais à réaliser ses orgueilleuses prétentions, qui ne peuvent aboutir qu'à une désastreuse anarchie.

Même dans la vie privée, il ne peut régner entre nos diverses tendances une harmonie continue que par l'universelle prépondérance du sentiment qui nous inspire la volonté sincère et habituelle de faire le bien. Ce penchant est, sans doute, comme tout autre, essentiellement aveugle, et il a besoin du secours de la raison pour connaître les vrais moyens de se satisfaire, de même que l'activité lui devient ensuite indispensable pour les appliquer. Mais l'expérience journalière prouve néanmoins qu'une telle impulsion constitue, en effet, la principale condition du bien, parce que, d'après le degré ordinaire d'intelligence et d'énergie que présente notre nature, cette stimulation soutenue suffit pour diriger avec fruit les recherches de l'une et les entreprises de l'autre. Privées d'un tel mobile habituel, toutes deux s'épuiseraient nécessairement en tentatives stériles ou incohérentes, et retomberaient bientôt dans leur torpeur initiale. Notre existence morale ne comporte donc une véritable unité qu'autant que l'affection domine à la fois la spéculation et l'action.

Quoique ce principe fondamental convienne beaucoup à la vie individuelle, c'est la vie publique qui en manifeste le mieux l'irrécusable nécessité. Ce n'est pas que la difficulté y change réellement de nature, ni qu'elle y exige de nouvelles solutions ; mais elle y parvient à un degré bien plus appréciable, qui ne permet aucune incertitude sur les moyens. L'indépendance mutuelle des divers êtres qu'il faut alors rallier montre clairement que la première condition de leur concours habituel consiste dans leur propre disposition à l'amour universel. Il n'y a pas de calculs personnels qui puissent ordinairement remplacer cet instinct social, ni pour la soudaineté et l'étendue des inspirations, ni pour la hardiesse et la persistance des résolutions. A la vérité, ces affections bienveillantes doivent être le plus souvent moins énergiques, en elles-mêmes, que les affections égoïstes. Mais elles possèdent nécessairement cette admirable propriété que l'existence sociale permet et provoque leur essor presque illimité, tandis qu'elle comprime sans cesse leurs antagonistes ; aussi est-ce surtout d'après la tendance croissante des premières à prévaloir sur les secondes qu'on doit mesurer le principal progrès de l'humanité. Leur ascendant spontané peut être beaucoup secondé par l'intelligence, quand elle s'applique à consolider la sociabilité en appréciant mieux les vrais rapports naturels, et à la développer en éclairant son exercice à l'aide des indications du passé sur l'avenir. C'est dans ce noble service que la nouvelle philosophie fait consister la principale destination de l'esprit, auquel ainsi elle fournit à la fois une incomparable consécration et un champ inépuisable, bien plus propre à le satisfaire profondément que ses vains triomphes académiques et ses puériles investigations actuelles.

Au fond, les superbes aspirations de l'intelligence à la domination universelle, depuis que la grande unité théologique s'est irrévocablement rompue, n'ont jamais pu comporter aucune réalisation, et n'étaient susceptibles que d'une efficacité insurrectionnelle contre un régime devenu rétrograde. L'esprit n'est pas destiné à régner, mais à servir : quand il croit dominer, il rentre au service de la personnalité, au lieu de seconder la sociabilité, sans qu'il puisse nullement se dispenser d'assister une passion quelconque. En effet, le commandement réel exige, par-dessus tout, de la force, et la raison n'a jamais que de la lumière ; il faut que l'impulsion lui vienne d'ailleurs. Les utopies métaphysiques, trop accueillies chez les savants modernes, sur la prétendue perfection d'une vie purement contemplative, ne constituent que d'orgueilleuses illusions, quand elles ne couvrent pas de coupables artifices. Quelque réelle que soit, sans doute, la satisfaction attachée à la seule découverte de la vérité, elle n'a jamais assez d'intensité pour diriger la conduite habituelle ; l'impulsion d'une passion quelconque est même indispensable à notre chétive intelligence pour déterminer et soutenir presque tous ses efforts. Si cette inspiration émane d'une affection bienveillante, on la remarque comme étant à la fois plus rare et plus estimable ; sa vulgarité empêche, au contraire, de la distinguer quand elle est due aux motifs personnels de gloire, d'ambition, ou de cupidité : telle est, au fond, la seule différence ordinaire. Lors même que l'impulsion mentale résulterait, en effet, d'une sorte de passion exceptionnelle pour la pure vérité, sans aucun mélange d'orgueil ou de vanité, cet exercice idéal, dégagé de toute destination sociale, ne cesserait pas d'être profondément égoïste. J'aurai bientôt lieu d'indiquer comment le positivisme, encore plus sévère que le catholicisme, imprime nécessairement une énergique flétrissure sur un tel type métaphysique ou scientifique, dans lequel le vrai point de vue philosophique fait hautement reconnaître un coupable abus des facilités que la civilisation procure, pour une tout autre fin, à l'existence contemplative.

C'est ainsi que le principe positif, spontanément émané de la vie active, et successivement étendu à toutes les parties essentielles du domaine spéculatif, se trouve, dans sa pleine maturité, inévitablement conduit, par une suite naturelle de sa réalité caractéristique, à embrasser aussi l'ensemble de la vie affective, où il place aussitôt l'unique centre de sa systématisation finale. Le positivisme érige donc désormais en dogme fondamental, à la fois philosophique et politique, la prépondérance continue du coeur sur l'esprit.

Sans doute, cette indispensable subordination, seule base possible de l'unité humaine, avait été organisée, quoique empiriquement, par le régime théologique, comme je l'ai remarqué ci dessus. Mais, d'après une fatalité propre à l'état initial, cette première organisation se trouvait nécessairement affectée d'un vice radical qui ne lui permettait qu'une destinée provisoire. Car, elle devait bientôt devenir profondément oppressive pour l'intelligence, qui n'a pu s'y faire jour qu'en la modifiant de plus en plus, de manière à finir par la dissoudre, en résultat général de cette inévitable insurrection de vingt siècles, laquelle d'ailleurs a naturellement développé les anarchiques utopies de l'orgueil métaphysique et scientifique. En effet, si le coeur doit toujours poser les questions, c'est toujours à l'esprit qu'il appartient de les résoudre : tel est le vrai sens que le positivisme vient établir en systématisant à jamais le principe nécessaire de toute économie individuelle ou collective. Or l'impuissance primitive de l'esprit, qui ne pouvait remplir dignement son office qu'après une longue et difficile préparation, a d'abord obligé le coeur de l'y remplacer, en suppléant au défaut de notions objectives par l'essor spontané de ses inspirations subjectives, sans lesquelles toute l'évolution humaine, tant mentale que sociale, serait restée indéfiniment impossible, comme l'explique mon Système de philosophie positive. Mais cet empire absolu, longtemps indispensable, ne pouvait ensuite éviter de devenir hostile au développement propre de la raison, à mesure que celle-ci parvenait à ébaucher des conceptions fondées sur une appréciation plus ou moins réelle du monde extérieur, Telle est, en général, la principale source directe des grandes modifications successivement survenues dans l'ensemble des croyances théologiques. Depuis que ce système a subi tous les amendements compatibles avec sa nature fondamentale, le conflit intellectuel, devenu plus grave et plus rapide par l'essor décisif des connaissances positives, a pris un caractère de plus en plus rétrograde d'un côté et révolutionnaire de l'autre, d'après l'impossibilité, de plus en plus sentie, de concilier deux régimes aussi opposés. Tel est surtout le caractère de la situation actuelle, où l'ancienne domination de la théologie, si elle était susceptible de restauration, constituerait directement une profonde dégradation intellectuelle, et même par suite morale, en réglant uniquement d'après nos désirs et nos convenances toutes nos opinions sur la vérité extérieure. Aussi l'humanité ne peut-elle plus faire aucun pas décisif sans renoncer totale ment au principe théologique, qui déjà ne conserve, en Occident, d'autre efficacité essentielle que de maintenir, par sa résistance nécessaire, la vraie position de la question principale. Il oblige ainsi la systématisation nouvelle à se concentrer enfin dans la vie affective, malgré les préjugés et les habitudes propres à l'immense transition révolutionnaire qui dure depuis la fin du moyen âge. Mais le positivisme, en remplissant, encore mieux qu'aucun théologisme, cette condition fondamentale de toute organisation, termine nécessairement la longue insurrection de l'esprit contre le coeur. Car, par une décision à la fois spontanée et systématique, il accorde à l'intelligence la libre participation totale qui lui appartient dans l'ensemble de la vie humaine. D'après l'interprétation positive du grand principe organique, l'esprit ne doit essentiellement traiter que les questions posées par le coeur pour la juste satisfaction finale de nos divers besoins. L'expérience a déjà trop démontré que, sans cette règle indispensable, l'esprit suivrait presque toujours sa pente involontaire vers les spéculations oiseuses ou chimériques, qui sont en même temps les plus nombreuses et les plus faciles. Mais, dans son élaboration quelconque de chaque sujet ainsi proposé, l'esprit doit rester seul juge, soit de la convenance des moyens, soit de la réalité des résultats. C'est uniquement à lui qu'il appartient d'apprécier ce qui est pour prévoir ce qui sera, et de découvrir les procédés d'amélioration. En un mot, l'esprit doit toujours être le ministre du coeur et jamais son esclave. Telles sont les conditions corrélatives de l'harmonie finale instituée par le principe positif. On doit peu craindre qu'elles soient gravement troublées, puisque les deux éléments de ce grand équilibre se trouveront bientôt disposés naturellement à le maintenir, comme également favorable à chacun d'eux. Les habitudes insurrectionnelles de la raison moderne n'autorisent point à lui supposer un caractère indéfiniment révolutionnaire, une fois que ses légitimes réclamations se trouveront largement satisfaites. D'ailleurs, au besoin, les moyens ne manqueraient pas au nouveau régime pour réprimer assez des prétentions subversives, ainsi que j'aurai bientôt l'occasion de le faire sentir. D'un autre côté, la nouvelle domination du coeur ne saurait jamais devenir, comme l'ancienne, sérieusement hostile envers l'esprit. Car, le véritable amour demande toujours à s'éclairer sur les moyens réels d'atteindre le but qu'il poursuit : le règne du vrai sentiment doit être habituellement aussi favorable à la saine raison qu'à la sage activité.

Voilà comment une doctrine, qui ne comporte pas plus l'hypocrisie que l'oppression, vient aujourd'hui, en résultat général des diverses évolutions antérieures, régénérer à la fois l'ordre public et l'ordre privé, de plus en plus compromis par une situation radicalement anarchique. Elle rallie à jamais la vraie philosophie et la saine politique sous un même principe fondamental, non moins susceptible d'être senti que d'être démontré, et qui est autant propre à tout systématiser qu'à tout régir. Ce grand dogme positiviste de l'universelle prépondérance du coeur sur l'esprit sera d'ailleurs représenté, dans la cinquième partie de ce Discours, comme aussi capable d'aptitude esthétique que de puissance philosophique et d'efficacité sociale. On achèvera ainsi de comprendre la possibilité de tout concentrer désormais autour d'un principe unique, à la fois moral, rationnel et poétique, seul propre à terminer réellement la plus profonde révolution de l'humanité. Chacun peut déjà constater ici que la force, essentiellement moderne, de la démonstration, encore restée, à tant d'égards, dissolvante, se sanctifie nécessairement, lors de sa pleine maturité, en recevant irrévocablement, de la nouvelle impulsion générale, une importante destination organique, qu'un prochain avenir développera beaucoup. Je puis donc, sans aucune exagération, conclure, de l'ensemble des indications précédentes, que, malgré son origine purement théorique, désormais le positivisme convient autant aux âmes tendres qu'aux esprits méditatifs et aux caractères énergiques.

Ayant ainsi déterminé la nature et le principe de la systématisation totale que doivent maintenant construire les vrais philosophes, il me reste à en caractériser la marche nécessaire et ensuite le noeud fondamental.

Quoique cette construction ne puisse convenir à sa destination qu'en embrassant l'ensemble de son triple domaine, spéculatif, affectif, et actif, ses trois parties essentielles ne sauraient pourtant s'accomplir à la fois, sans que néanmoins leur inévitable succession altère aucunement leur solidarité spontanée, puisqu'elle résulte, au contraire, d'une juste appréciation de leur mutuelle dépendance. Il importe de reconnaître, en effet, que les pensées doivent être systématisées avant les sentiments, et ceux-ci avant les actes. C'est sans doute par l'instinct confus de cet ordre nécessaire que les philosophes avaient jusqu'ici borné à la seule existence contemplative le domaine général de la systématisation, humaine.

L'inévitable obligation de coordonner avant tout les idées ne résulte pas seulement de ce que leur liaison est plus facile et comporte plus de perfection, de manière à constituer une utile préparation logique au reste de la grande synthèse. En creusant davantage ce sujet, on découvre un motif plus décisif et moins saillant, qui représente ce préambule, pourvu qu'il soit complet, comme la base nécessaire de l'ensemble de la construction, qui heureusement ne peut plus offrir ensuite aucune difficulté du premier ordre, du moins en s'y bornant avec sagesse au degré de coordination qu'exige réellement sa destination finale.

Cette importance prépondérante de la simple systématisation intellectuelle semble d'abord contraire à la faible énergie des fonctions correspondantes dans l'économie totale de notre véritable nature, où le sentiment et l'activité contribuent certainement beaucoup plus que la pure raison à chaque résultat habituel. Si l'on tente de résoudre cette sorte de paradoxe, on est conduit à discerner enfin en quoi consiste le noeud fondamental du grand problème de l'unité humaine.

En effet, une telle unité exige d'abord un principe nécessairement subjectif, qui a été posé ci-dessus, dans la prépondérance continue du coeur sur l'esprit, sans laquelle ni l'existence collective, ni même la simple existence individuelle, ne comporteraient aucune harmonie durable, faute d'une impulsion assez énergique pour faire habituellement converger les nombreuses tendances, hétérogènes et souvent opposées, d'un organisme aussi complexe. Mais cette indispensable condition intérieure serait loin de suffire, si, en même temps, 1e monde extérieur ne nous offrait pas spontanément une base objective, indépendante de nous, dans l'ordre général des divers phénomènes qui régissent l'humanité, et dont l'évidente prépondérance peut permettre au sentiment d'amour de discipliner les inclinations discordantes, quand l'intelligence nous a dévoilé le véritable ensemble de notre destinée. Telle est la principale mission de l'esprit, dignement consacré désormais au service du coeur par la théorie positive de la systématisation humaine.

Si, au début de ce discours, j'ai représenté cette construction comme inévitablement insuffisante, et même chimérique, tant qu'elle resterait partielle, je dois maintenant ajouter, pour compléter le grand programme philosophique, qu'elle ne doit pas davantage rester isolée, et même que l'harmonie subjective serait impossible sans un lien objectif. D'abord, cette coordination purement intérieure, en la supposant accomplie à part, ne comporterait évidemment presque aucune efficacité habituelle pour notre vrai bonheur privé ou public, qui dépend beaucoup des relations de chacun de nous avec l'ensemble des êtres réels. Mais, en outre, par l'extrême imperfection de notre nature, les tendances discordantes de l'égoïsme fondamental sont en elles-mêmes tellement supérieures aux dispositions sympathiques de la sociabilité, que celles-ci ne pourraient jamais prévaloir sans le point d'appui qu'elles trouvent dans une économie extérieure qui nécessairement provoque leur essor continu, tandis qu'elle comprime l'ascendant de leurs antagonistes.

Pour apprécier assez cette réaction indispensable, il faut concevoir cet ordre extérieur comme embrassant, avec le monde proprement dit, l'ensemble de nos propres phénomènes, qui, quoique les plus modifiables de tous, sont néanmoins assujettis aussi à d'invariables lois naturelles, principal objet de nos contemplations positives. Or nos affections bienveillantes se trouvent spontanément conformes à celles de ces lois qui régissent directement la sociabilité, et nous disposent d'ailleurs à respecter toutes les autres, aussitôt que notre intelligence en a découvert l'empire. L'harmonie affective, même privée, et surtout publique, n'est donc possible que par l'évidente nécessité de subordonner l'existence humaine à cet ascendant extérieur qui seul rend disciplinables nos instincts égoïstes, dont la prépondérance neutraliserait aisément nos impulsions sympathiques, si celles-ci ne trouvaient en dehors cet appui fondamental, que la raison peut seule mettre au service du sentiment pour régler l'activité.

C'est ainsi que la systématisation intellectuelle, essentiellement relative à ce grand spectacle naturel, acquiert nécessairement une importance très-supérieure à ses propres exigences théoriques, ordinairement si faibles, même chez les plus contemplatifs. En ce sens, la synthèse spéculative résout aussitôt la principale difficulté que présente la synthèse affective, en associant à nos meilleures impulsions intérieures une puissante stimulation extérieure, qui leur permet de contenir assez nos penchants discordants pour établir l'harmonie habituelle qu'elles poursuivent toujours, mais qu'elles ne pourraient jamais réaliser sans un tel secours continu. On sait d'ailleurs que cette conception générale de l'ordre naturel constitue directement la base indispensable de toute systématisation réelle des actes humains, qui ne comportent d'efficacité qu'en vertu de leur conformité permanente à l'ensemble de cette irrésistible économie : cette partie de notre grande démonstration se trouve aujourd'hui devenue si familière que je suis ici dispensé de l'indiquer davantage. Quand la synthèse spéculative aura permis d'accomplir la synthèse affective, il est clair que la synthèse active ne pourra plus offrir de nouvelles difficultés majeures, puisque l'unité d'impulsion achèvera d'instituer une unité d'action déjà préparée par l'unité de conception. Voilà comment toute la systématisation humaine dépend finalement de la simple coordination mentale, qui doit d'abord sembler en elle-même si peu décisive.

À son principe subjectif, la prépondérance du sentiment, le positivisme associe donc une base objective, l'immuable nécessité extérieure, qui seule permet réellement de subordonner à la sociabilité l'ensemble de notre existence. La supériorité de la nouvelle systématisation sur l'ancienne est encore plus évidente sous ce second aspect que sous le premier. Car, ce lien objectif ne résultait, dans le théologisme, que de la croyance spontanée aux volontés surnaturelles. Or, quelque réalité qu'on attribuât alors à cette fiction, sa source restait pourtant subjective en effet, ce qui devait rendre fort confuse et très-mobile son efficacité habituelle. La discipline correspondante ne pouvait être comparable, ni en évidence, ni en énergie, ni en stabilité, à celle que comporte la notion continue d'un ordre vraiment extérieur, confirmé, malgré nous, par toute notre existence.

Ce dogme fondamental du positivisme doit être conçu, non comme le produit instantané d'une inspiration générale, mais comme le résultat graduel d'une immense élaboration spéciale, qui a commencé avec le premier exercice de la raison humaine, et qui est à peine achevée aujourd'hui chez ses organes les plus avancés. Il constitue la plus précieuse acquisition intellectuelle de l'ensemble de l'humanité, préparant avec effort, pendant sa longue enfance, le seul régime qui convienne finalement à sa vraie nature. Dans tous les cas fondamentaux, il n'est réellement démontrable que par l'observation, sauf l'extension par analogie. Jamais il ne comporte de preuves déductives qu'envers des phénomènes évidemment composés de ceux où il est déjà constaté. C'est ainsi, par exemple, que nous sommes logiquement autorisés à admettre, en général, des lois météorologiques, quoique la plupart soient encore ignorées, et doivent peut-être rester toujours inconnues : car, de tels événements ne résultent certainement que d'un concours d'influences naturelles, astronomiques, physiques, chimiques, etc., dont chacune a été reconnue assujettie à un ordre invariable. Mais, envers tous les phénomènes vraiment irréductibles à d'autres, une induction spéciale peut seule déterminer, à cet égard, notre conviction : comment pourrait être déduit un principe nécessairement destiné à fournir la base tacite de toute déduction réelle ? Voilà pourquoi ce dogme, si étranger à notre régime initial, a exigé une si longue préparation, dont les plus éminents penseurs ne pouvaient eux-mêmes se dispenser. Quand les conceptions métaphysiques ont semblé anticiper à ce sujet sur les vérifications indispensables, leur efficacité n'est résultée, au fond, que de leur aptitude provisoire à généraliser, d'une manière plus ou moins confuse, les analogies spontanément suscitées par la découverte effective des lois naturelles envers les plus simples phénomènes. Ces anticipations dogmatiques sont même restées toujours fort équivoques, et surtout très-stériles, tant qu'elles n'ont pu se rattacher à aucune ébauche spéciale de théorie vraiment positive. Aussi, malgré la puissance apparente de telles argumentations, si familières à la raison moderne, le vrai sentiment de l'ordre extérieur se trouve-t-il encore profondément insuffisant chez les meilleurs esprits, faute d'une convenable vérification envers les phénomènes les plus compliqués et les plus importants, sauf le très petit nombre des penseurs qui admettent déjà comme définitive ma découverte fondamentale des principales lois sociologiques. L'incertitude qui subsiste ainsi pour une étude intimement liée à toutes les autres, exerce d'ailleurs sur celles-ci une ténébreuse réaction, qui altère gravement la notion de l'invariabilité jusque dans les plus simples sujets ; comme le témoigne, par exemple, l'aberration radicale de presque tous les géomètres actuels quant au prétendu calcul des chances, où l'on suppose nécessairement que les faits correspondants ne suivent aucune loi. Ce grand dogme ne pouvait donc être, en un cas quelconque, solidement établi qu'autant que sa vérification spéciale s'étendait à toutes les catégories essentielles de phénomènes élémentaires. Mais cette difficile condition se trouvant assez remplie aujourd'hui, chez les penseurs vraiment au niveau de leur siècle, nous pouvons enfin constituer directement l'unité humaine sur cette base objective, désormais inébranlable : tous les événements réels, y compris ceux de notre propre existence individuelle et collective, sont toujours assujettis à des relations naturelles de succession et de similitude, essentiellement indépendantes de notre intervention.

Tel est donc le fondement extérieur de la grande synthèse, aussi bien affective et active que purement spéculative, constamment relative à cet ordre immuable. Son appréciation réelle constitue le principal objet de nos contemplations, sa prépondérance nécessaire règle l'essor général de nos sentiments, et son amélioration graduelle détermine le but continu de nos actions. Pour en mieux saisir l'influence, il suffirait de supposer un moment sa cessation effective : alors notre intelligence se consumerait en divagations effrénées, bientôt suivies d'une incurable torpeur ; nos meilleurs penchants ne contiendraient plus l'ascendant spontané des moins nobles instincts ; et notre activité n'aboutirait qu'à une incohérente agitation. Quoique cet ordre ait été longtemps ignoré, son inévitable empire n'en a pas moins tendu toujours à régler, à notre insu, toute notre existence, d'abord active, et par suite contemplative ou même affective. À mesure que nous l'avons connu, nos conceptions sont devenues moins vagues, nos inclinations moins capricieuses, et notre conduite moins arbitraire. Depuis que nous en saisissons l'ensemble, il tend à régulariser, en tous genres, la sagesse humaine, en représentant toujours notre économie artificielle comme un judicieux prolongement de cette irrésistible économie naturelle, qu'il faut d'abord étudier et respecter pour parvenir à l'améliorer. Même en ce qu'il nous offre, de vraiment fatal, c'est-à-dire d'immodifiable, cet ordre extérieur est indispensable à la direction de notre existence, malgré les superficielles récriminations de tant d'orgueilleuses intelligences. Si, par exemple, on suppose l'homme soustrait à la nécessité de résider sur la terre, et libre de changer à volonté son séjour planétaire, toute notion de société se trouve aussitôt détruite par les tendances vagabondes et inconciliables auxquelles se livreraient ainsi les diverses individualités. L'irrésolution et l'inconséquence, inhérentes à la multiplicité et à la médiocrité de nos penchants, ne nous permettent une conduite suivie et unanime qu'en vertu de ces insurmontables exigences, sans lesquelles notre chétive raison, malgré ses vains murmures, ne parviendrait jamais à terminer ses confuses délibérations. Impropres à rien créer, nous ne savons que modifier à notre avantage un ordre essentiellement supérieur à notre influence. En supposant possible l'indépendance absolue, tant rêvée par l'orgueil métaphysique, on sent bientôt que, loin d'améliorer notre destinée, elle empêcherait tout essor réel de notre existence, même privée. Le principal artifice du perfectionnement humain consiste, au contraire, à diminuer l'indécision, l'inconséquence, et la divergence de nos desseins quelconques en rattachant à des motifs extérieurs celles de nos habitudes intellectuelles, morales, et pratiques qui émanèrent d'abord de sources purement intérieures. Car tous les liens mutuels de nos diverses tendances sont incapables d'en assurer la fixité, jusqu'à ce qu'ils trouvent au dehors un point d'appui inaccessible à nos variations spontanées.

Mais, quelle que soit déjà l'heureuse efficacité du dogme positiviste, même en ce que l'ordre naturel nous offre d'immuable, nous devons surtout considérer les modifications artificielles dont cette économie fondamentale est à tant d'égards susceptible, puisqu'elles fournissent la principale destination de toute notre activité. Les plus simples de tous les phénomènes, ceux de notre existence planétaire, sont, en effet, les seuls que nous ne puissions aucunement modifier. Quoique, depuis que nous en connaissons les lois, nous y concevions aisément diverses améliorations, notre puissance physique, à quelque extension qu'elle parvienne jamais, restera toujours incapable d'y rien changer. C'est à nous, au contraire, à disposer notre existence pour subir le mieux possible ces irrésistibles conditions générales, dont la simplicité supérieure nous permet des prévisions plus précises et plus lointaines. Leur appréciation positive, de laquelle a surtout dépendu la longue évolution préparatoire de notre intelligence, nous fournira toujours la source la plus nette et la plus décisive du vrai sentiment de l'immuabilité. Si leur étude trop exclusive tend encore à nous pousser au fatalisme, cette influence, désormais réglée par une éducation plus philosophique, peut aisément concourir à notre propre amélioration morale, en nous disposant mieux à une sage résignation envers tous les maux vraiment insurmontables.

Dans tout le reste de l'ordre extérieur, son invariabilité fondamentale se concilie toujours avec ses modifications secondaires. Elles deviennent plus profondes et plus multipliées à mesure que la complication croissante des phénomènes permet à notre faible intervention de mieux altérer des résultats dus au concours d'influences plus diverses et plus accessibles, comme l'a tant expliqué mon Système de philosophie positive. Suivant l'esprit de ce même ouvrage, notre intervention acquiert ainsi d'autant plus d'efficacité que les lois naturelles se rapportent davantage à notre propre existence, soit individuelle, soit collective. Envers celle-ci surtout, les modifications comportent une telle extension qu'elles contribuent beaucoup à maintenir encore l'erreur vulgaire qui représente ces phénomènes comme affranchis de toute règle immuable.

Pour compléter une telle appréciation générale du dogme positiviste, il importe d'ajouter que cette aptitude croissante de l'ordre extérieur à subir l'intervention humaine se combine nécessairement avec son imperfection plus grande, dont elle constitue ainsi une sorte de compensation spontanée, très-précieuse quoique fort insuffisante. Car ces deux caractères résultent également de la complication graduelle de l'économie naturelle. Le régime astronomique est lui-même très-imparfait malgré sa simplicité supérieure, qui d'ailleurs nous rend plus irrécusables ses divers inconvénients, dont la sommaire considération mérite une attention sérieuse. Quoique nous ne puissions y apporter aucun remède, cette vue nous préserve d'une stupide admiration, et peut utilement concourir à fixer l'attitude définitive de l'humanité en présence des difficultés de tous genres qui caractérisent sa vraie destinée. Surtout elle tend à écarter radicalement la vaine recherche du bien absolu, qui entrave tant la sage poursuite des améliorations réelles,

Envers tous les autres phénomènes, l'imperfection croissante de l'économie naturelle détermine sans cesse une active stimulation de toute notre existence positive, aussi bien morale et mentale que purement pratique, en nous appelant toujours à soulager des maux que nous pouvons en effet adoucir beaucoup par le judicieux concours de nos efforts continus. C'est surtout ainsi que l'humanité peut développer un caractère de fermeté et de dignité toujours étranger à sa longue enfance théologique. Pour quiconque s'élève aujourd'hui au vrai point de vue de l'avenir social, la conception de l'homme devenu, sans scrupule et sans jactance, l'unique arbitre, entre certaines limites, de l'ensemble de sa destinée, constitue assurément une notion beaucoup plus satisfaisante, à tous égards, que l'antique fiction providentielle qui nous supposait toujours passifs. Une telle appréciation habituelle tend directement à fortifier le lien social, où chacun est ainsi conduit à voir sa principale ressource privée contre les misères générales de la condition humaine. En excitant nos meilleurs sentiments, elle nous fait aussi mieux saisir l'importance de la principale culture intellectuelle, dirigée par là vers sa véritable destination. Quoique cette heureuse influence ait toujours augmenté chez les modernes, elle a été jusqu'ici trop restreinte et trop empirique pour qu'on puisse s'en former une juste idée, autrement qu'en anticipant sur l'avenir humain, d'après une saine théorie historique. Car, notre art systématique ne comprend point encore cette partie de l'économie fondamentale qui, étant à la fois la plus modifiable et la plus imparfaite comme la plus importante, doit constituer, à tous égards, le principal objet de notre sollicitude permanente. L'art médical proprement dit commence à peine à sortir de sa routine initiale. Quant à l'art social, soit moral, soit politique, il y demeure tellement plongé, que la plupart des hommes d'État contestent même la possibilité de l'en dégager jamais, quoiqu'il comporte plus qu'aucun autre une systématisation réelle, qui permettra seule de rationaliser tout le reste de notre existence pratique. Mais ces vues bornées ne tiennent aujourd'hui qu'au sentiment trop incomplet de la réalité des lois naturelles envers les plus éminents phénomènes. Quand l'ordre fondamental est dignement reconnu dans son véritable ensemble, la conception habituelle de l'art devient nécessairement aussi étendue et aussi homogène que celle de la science ; aucun bon esprit ne peut alors contester que notre existence sociale constitue désormais le principal domaine de tous deux.

Le service général de l'intelligence envers la sociabilité ne se borne donc pas à lui faire connaître l'économie naturelle dont elle doit accepter l'inévitable empire. Pour que cette détermination théorique puisse guider notre activité, il y faut joindre l'exacte appréciation des diverses limites de variation propres à cet ordre extérieur, et aussi celle de ses principales imperfections : ces deux données générales permettent seules de caractériser et de circonscrire notre sage intervention. La critique positive de la nature constituera donc toujours une importante attribution de la saine philosophie, quoique l'intention anti-théologique qui l'inspira d'abord ait déjà cessé d'offrir aucun intérêt majeur, par suite même de son irrévocable efficacité. Sans s'occuper d'une lutte quelconque, on concevra désormais un tel examen comme destiné à mieux poser l'ensemble de la question humaine. Il se lie directement au but continu de toute notre existence dans le régime positif, puisque le perfectionnement suppose d'abord l'imperfection. Cette connexité générale devient surtout nécessaire envers notre propre nature ; car la vraie moralité exige un profond sentiment habituel de nos vices spontanés.

Toutes ces indications caractérisent assez la condition fondamentale d'après laquelle la grande systématisation humaine sans cesser d'être essentiellement affective par son principe subjectif, doit finalement dépendre d'une opération spéculative, seule capable de lui fournir une base objective, en la liant à l'ensemble de l'économie extérieure dont l'humanité subit et modifie l'empire. Malgré les difficultés propres à une telle explication, elle suffit au but de ce discours, simple prélude d'un traité complet. Elle fait directement apprécier le noeud essentiel de la synthèse positiviste, comme consistant à découvrir la vraie théorie de l'évolution humaine, à la fois individuelle et collective. Car, toute ébauche décisive sur ce sujet final complète aussitôt la notion générale de l'ordre naturel, et l'érige nécessairement en dogme fondamental d'une systématisation universelle, graduellement préparée par l'ensemble du mouvement moderne. Le concours spontané des travaux scientifiques propres aux trois derniers siècles ne laissait, à cet égard, de lacune capitale qu'envers les phénomènes moraux et surtout sociaux. En y démontrant aussi l'existence de lois invariables, par une première coordination totale du passé humain, la raison moderne termine sa laborieuse initiation, et dès lors elle construit son régime final, en s'élevant ainsi au seul point de vue qui puisse tout embrasser.

Tel fut le double but de l'élaboration fondamentale par laquelle, de l'aveu des principaux penseurs actuels, j'ai complété et coordonné l'ensemble de la philosophie naturelle, en établissant la loi générale de l'évolution humaine, tant sociale qu'intellectuelle. Je ne dois pas revenir ici sur cette grande loi, qui déjà n'est plus contestée, et qui d'ailleurs trouvera sa place dogmatique dans le troisième volume de ce nouveau traité. Elle proclame, comme on sait, le passage nécessaire de toutes nos spéculations quelconques par trois états successifs : d'abord, l'état théologique, où dominent franchement des fictions spontanées, qui ne comportent aucune preuve ; ensuite, l'état métaphysique, que caractérise surtout la prépondérance habituelle des abstractions personnifiées ou entités ; et enfin, l'état positif, toujours fondé sur une exacte appréciation de la réalité extérieure. Le premier régime, quoique purement provisoire, constitue partout notre unique point de départ ; le troisième, seul définitif, représente notre existence normale ; quant au second, il ne comporte qu'une influence modificatrice ou plutôt dissolvante, qui le destine seulement à diriger la transition de l'une à l'autre constitution. Tout commence, en effet, sous l'inspiration théologique, pour aboutir à la démonstration positive, en passant par l'argumentation métaphysique. C'est ainsi qu'une même loi générale nous permet désormais d'embrasser à la fois le passé, le présent, et l'avenir de l'humanité.

A cette loi de filiation, mon Système de philosophie positive a toujours associé la loi de classement dont l'application dynamique fournit le second élément indispensable de ma théorie d'évolution, en déterminant l'ordre nécessaire suivant lequel nos diverses conceptions participent à chaque phase successive. On sait que cet ordre est réglé par la généralité décroissante des phénomènes correspondants, ou, ce qui revient au même, par leur complication croissante : de là résulte leur dépendance spontanée envers tous ceux qui sont plus simples et moins spéciaux. La hiérarchie fondamentale de nos spéculations réelles consiste ainsi dans leur classement naturel en six1 catégories élémentaires : mathématique, astronomique, physique, chimique, biologique, et enfin sociologique, dont chacune subit avant la suivante les différents degrés essentiels de l'évolution totale, laquelle ne pourrait offrir qu'un caractère vague et confus sans l'usage continu d'une telle classification.

Une théorie formée par l'intime combinaison de cette loi statique avec la loi dynamique semble d'abord ne concerner que le mouvement intellectuel de l'humanité. Mais les explications indiquées ci-dessus nous garantissent d'avance son aptitude nécessaire à embrasser aussi le développement social, dont la marche générale a dû toujours dépendre de celle de nos conceptions élémentaires sur l'ensemble de l'économie naturelle. La partie historique de mon grand ouvrage a démontré, en effet, la correspondance continue entre l'évolution active et l'évolution spéculative, dont le concours naturel devait régler l'évolution affective. Cette extension décisive de la théorie fondamentale exige seulement qu'on y joigne un dernier complément essentiel, directement relatif à l'essor temporel de l'humanité. Il consiste, comme on sait, dans la succession nécessaire des divers caractères principaux de l'activité humaine, d'abord conquérante, ensuite défensive, et enfin industrielle. Leur solidarité naturelle avec la prépondérance respective de l'esprit théologique, de l'esprit métaphysique, et de l'esprit positif, explique aussitôt l'ensemble du passé, en systématisant sans effort la seule conception historique qui soit spontanément sanctionnée par la raison publique, c'est-à-dire la distinction générale entre l'antiquité, le moyen âge, et l'état moderne.

Pour fonder enfin la vraie science sociale, il suffisait donc d'établir irrévocablement cette théorie d'évolution, en combinant, avec la loi dynamique qui la caractérise, d'abord le principe statique qui la consolide, et ensuite l'extension temporelle qui la complète. Cette fondation décisive achève de constituer l'ensemble de la philosophie naturelle, en écartant à jamais la distinction provisoire qui, depuis Aristote et Platon, la séparait profondément de la philosophie morale. L'esprit positif, si longtemps borné aux plus simples phénomènes inorganiques, termine alors sa difficile initiation, en s'étendant jusqu'aux spéculations les plus compliquées et les plus importantes, désormais affranchies de tout régime théologique ou métaphysique. Toutes nos conceptions réelles étant ainsi devenues homogènes, l'unité spéculative tend aussitôt à s'établir spontanément, de manière à fournir une solide base objective à la systématisation totale qui constitue le but caractéristique de la vraie philosophie, jusqu'ici restée impossible faute d'éléments suffisants.

On sentira comment la principale difficulté de cette synthèse définitive consistait, j'ose le dire, dans la découverte de ma théorie fondamentale de l'évolution humaine, si l'on considère qu'une telle théorie, en même temps qu'elle complète et coordonne cette base objective, la subordonne spontanément au principe subjectif, qui doit toujours diriger l'ensemble de la construction philosophique. En appréciant ainsi l'ordre universel, l'intelligence, trop fière d'un office indispensable qu'elle seule peut remplir, est souvent disposée à méconnaître sa destination nécessaire au service continu de la sociabilité ; elle tend à suivre librement sa pente naturelle vers les divagations spéculatives, tant fortifiées aujourd'hui par les habitudes empiriques propres à l'essor préliminaire des spécialités positives. Il faut donc que l'inspiration subjective la ramène sans cesse à sa vraie vocation, en empêchant ses contemplations de prendre un caractère absolu et une extension illimitée, qui reproduiraient, sous la forme scientifique, les principaux inconvénients du régime théologico-métaphysique. L'univers doit être étudié, non pour lui-même, mais pour l'homme, ou plutôt pour l'humanité. Tout autre dessein serait, au fond, aussi peu rationnel que peu moral. Car, c'est seulement en tant que subjectives, et jamais comme purement objectives, que nos spéculations réelles peuvent être vraiment satisfaisantes, quand elles se bornent à découvrir, dans l'économie extérieure, les lois qui, d'une manière plus ou moins directe, influent en effet sur nos destinées. Hors de ce domaine, déterminé par la sociabilité, nos connaissances resteront toujours autant imparfaites qu'oiseuses, même envers les plus simples phénomènes, témoin l'astronomie. Sans cette constante prépondérance du sentiment, l'esprit positif retournerait bientôt aux prédilections spontanées de sa longue enfance, pour les contemplations les plus éloignées de l'homme, qui sont aussi les plus faciles. Tant que son initiation est restée incomplète, cette tendance naturelle à poursuivre indistinctement toutes les recherches vraiment accessibles, a pu se justifier par l'efficacité logique que comportaient la plupart de celles qui étaient dépourvues de toute utilité scientifique. Mais, depuis que la méthode positive est assez développée pour devoir être directement vouée à sa véritable destination, ces exercices oiseux prolongent vicieusement le régime préliminaire. Cette vague anarchie spéculative prend même un caractère de plus en plus rétrograde, en tendant à détruire les principaux résultats obtenus par l'esprit de détail, tant qu'il demeura vraiment progressif.

La construction de la base objective indispensable à la grande synthèse humaine suscite donc une difficulté très-grave, pour y concilier la liberté habituelle, sans laquelle l'intelligence n'y pourrait procéder convenablement, avec la discipline continue qu'exige sa tendance spontanée aux divagations indéfinies. Cette conciliation était essentiellement impossible, tant que l'étude de l'ordre naturel ne s'étendait point jusqu'aux lois sociologiques. Mais, aussitôt que l'esprit positif embrasse réellement cette attribution finale, la suprématie nécessaire de telles spéculations le soumet sans effort au joug légitime du sentiment. Dans sa marche générale du dehors au dedans, l'appréciation objective vient alors se rattacher spontanément à l'impulsion subjective, dont elle avait si longtemps entravé l'empire fondamental. Aucun véritable penseur ne peut plus refuser d'admettre les démonstrations décisives qui, même sous le simple aspect spéculatif, établissent désormais la prépondérance logique et scientifique du point de vue social, comme seul lien possible de toutes nos contemplations réelles. Son ascendant nécessaire ne saurait jamais devenir oppressif envers les autres études positives qui constitueront toujours, soit pour la méthode, soit pour la doctrine, le préambule indispensable de cette science finale. Ce régime définitif imprime, au contraire, à chaque science préparatoire, à la fois une consécration précieuse et une féconde stimulation, en la liant directement à l'ensemble de l'humanité.

Tel est le mode naturel suivant lequel, comme je l'annonçais au début de ce discours, l'esprit positif vient aujourd'hui, par la fondation de la sociologie, se replacer à jamais sous la juste domination du coeur, de manière à permettre enfin la systématisation totale, d'après la subordination continue de la base objective envers le principe subjectif. En dissipant sans retour l'antagonisme exceptionnel qui, depuis la fin du moyen âge, dut se développer entre la raison et le sentiment, cette opération philosophique appelle immédiatement l'humanité au seul régime, individuel ou collectif, qui convienne pleinement à sa nature. Tant que ces deux nobles influences sont restées contraires, la sociabilité ne pouvait parvenir à modifier profondément l'empire pratique de la personnalité. Mais, malgré leur faible énergie spontanée dans notre imparfaite organisation, leur concours intime et continu, susceptible, d'un essor immense, pourra désormais, sans altérer le caractère essentiellement égoïste de la vie active, lui imprimer un degré habituel de moralité dont le passé ne saurait fournir aucune idée, vu l'insuffisante harmonie que comportaient jusqu'ici ces deux modérateurs nécessaires de tous nos instincts prépondérants.

Je n'aurais point assez défini la synthèse théorique sur laquelle doit reposer toute la systématisation humaine, si maintenant je n'indiquais la restriction générale de cette construction objective à ce qu'elle offre de vraiment indispensable pour permettre l'élaboration directe du régime final. Sans une telle appréciation, l'intelligence, entraînée par ses habitudes actuelles d'orgueilleuse divagation, tendrait à exagérer son office nécessaire, de manière à éluder le joug continu de la sociabilité, en ajournant la régénération morale et politique au-delà de ce qu'exige ce préambule philosophique. Cette dernière détermination manifestera une nouvelle propriété de ma théorie d'évolution, ainsi représentée comme plaçant déjà la coordination spéculative au point de pouvoir aujourd'hui commencer la systématisation affective et même active, au moins quant à sa partie la plus éminente et la plus décisive, la morale proprement dite.

Pour restreindre convenablement la construction de notre base objective, nous devons d'abord distinguer, dans l'ordre extérieur, deux classes générales de lois naturelles, les unes simples ou abstraites, les autres composées ou concrètes. Mon ouvrage fondamental a tellement établi et appliqué cette indispensable distinction, désormais incontestable, qu'il me suffit ici d'en caractériser la source et l'usage.

Elle résulte, en principe, de ce que nos études positives peuvent toujours concerner ou les êtres existants, ou seulement leurs divers phénomènes. Quoique les corps réels ne nous deviennent appréciables que par l'ensemble des phénomènes qu'ils nous offrent, nous pouvons contempler abstraitement chaque sorte de phénomènes sous un aspect commun à tous les êtres qui nous la présentent, ou faire l'examen concret du groupe particulier de phénomènes qui caractérise chacun d'eux. Dans ce dernier cas, nous étudions les différents systèmes d'existence : dans l'autre, nous déterminons les divers modes d'activité. L'exemple, indiqué ci-dessus, des études météorologiques, constitue le meilleur type de cette distinction générale ; car les événements qu'on y considère ne sont jamais que d'évidentes combinaisons de phénomènes astronomiques, physiques, chimiques, biologiques, et même sociaux, dont les lois propres comportent et exigent autant de théories différentes. Si toutes ces lois abstraites nous étaient assez connues, la question concrète ne nous offrirait d'autre difficulté capitale que celle de les combiner assez pour en déduire l'ordre nécessaire de ces effets composés, quoiqu'une telle construction me semble d'ailleurs tant excéder nos faibles facultés déductives que nous ne pourrions encore abandonner, à cet égard, la marche purement inductive.

D'après une telle distinction, notre étude fondamentale de l'économie naturelle doit certainement concerner d'abord son appréciation abstraite, décomposée en autant de cas généraux qu'il existe de phénomènes vraiment élémentaires, c'est-à-dire irréductibles à d'autres, et dès lors exigeant, malgré leur connexité nécessaire, autant d'inductions diverses, sans que leur théorie pût jamais s'établir par la seule déduction. La systématisation spéculative ne peut directement embrasser que ces contemplations simples, qui deviendront ensuite le fondement rationnel des contemplations composées. Quand même celles-ci, par leur complication supérieure, ne comporteraient jamais une pleine coordination, l'unité théorique pourrait se borner aux premières, sans rester au-dessous de sa vraie destination, comme base objective de la grande synthèse humaine. Car ce fondement abstrait nous permettrait déjà d'introduire partout, à un certain degré, la marche déductive, de manière à lier assez toutes nos pensées quelconques pour rendre possible une suffisante systématisation habituelle de nos sentiments et de nos actes, suivant le but de la saine philosophie. L'étude abstraite de l'ordre extérieur nous offre donc la seule synthèse qui soit vraiment indispensable à l'élaboration directe de l'unité totale. Elle constitue, en elle-même, un fondement suffisant de l'ensemble de notre sagesse, qui y trouve cette philosophie première, si confusément demandée par Bacon comme base nécessaire du régime normal de l'humanité. Quand nous avons coordonné toutes les lois abstraites des divers modes généraux d'activité réelle, l'appréciation effective de chaque système particulier d'existence cesse aussitôt d'être purement empirique, quoique la plupart des lois concrètes nous restent encore inconnues. Cela est surtout sensible envers le cas le plus difficile et le plus important : car il nous suffit, évidemment, de connaître les principales lois, statiques et dynamiques, de la sociabilité, pour systématiser convenablement toute notre existence publique et privée, de manière à perfectionner beaucoup l'ensemble de nos destinées., Si la philosophie atteint un tel but, ce qui déjà n'est plus douteux, on devra peu regretter qu'elle ne puisse assez expliquer tous les régimes sociaux que le temps et l'espace présentent à nos contemplations. Disciplinée par le vrai sentiment, la raison moderne saura désormais régler sagement une curiosité indéfinie, qui consumerait en recherches oiseuses les faibles puissances spéculatives d'où l'humanité tire ses plus précieuses ressources dans sa lutte si difficile contre les vices de l'ordre naturel. La découverte des principales lois concrètes pourrait, sans doute, contribuer beaucoup à l'amélioration de nos destinées, extérieures et même intérieures ; c'est surtout dans ce champ que notre avenir scientifique comporte une ample moisson. Mais leur connaissance n'est nullement indispensable pour permettre aujourd'hui la systématisation totale qui doit remplir, envers le régime final de l'humanité, l'office fondamental qu'accomplit jadis la coordination théologique envers le régime initial. Cette inévitable condition n'exige certainement que la simple philosophie abstraite ; en sorte que la régénération resterait possible, quand même la philosophie concrète ne devrait jamais devenir satisfaisante.

Ainsi réduite, la construction de l'unité spéculative se trouve déjà tellement élaborée, en Occident, que tous les vrais penseurs qui se sentent assez sympathiques peuvent y commencer, sans aucun délai, la réorganisation morale qui doit préparer et diriger une véritable réorganisation politique. Car la théorie d'évolution mentionnée ci-dessus constitue, sous un autre aspect, une systématisation directe de toutes nos conceptions abstraites sur l'ensemble de l'ordre naturel.

Pour le sentir, il suffit d'envisager nos diverses connaissances réelles comme composant, au fond, une science unique, celle de l'humanité, dont nos autres spéculations positives sont à la fois le préambule et le développement. Or son élaboration directe exige, évidemment, une double préparation fondamentale, relative d'abord à l'étude de notre condition extérieure, et ensuite à celle de notre nature intérieure. Car, la sociabilité ne saurait être comprise sans une suffisante appréciation préalable du milieu où elle se développe et de l'agent qui la manifeste. Avant d'aborder la science finale, il faut donc avoir assez ébauché la théorie abstraite du monde extérieur et celle de la vie individuelle pour déterminer l'influence continue des lois correspondantes sur celles qui sont propres aux phénomènes sociaux. Cette préparation n'est pas moins indispensable sous le rapport logique que sous le simple aspect scientifique, afin d'adapter notre chétive intelligence aux spéculations les plus difficiles par une suffisante habitude des plus faciles. Enfin, dans cette initiation doublement nécessaire, l'ordre inorganique doit nous occuper avant l'ordre organique, soit en vertu de l'influence prépondérante des lois relatives à l'existence la plus universelle sur les phénomènes propres à la plus spéciale, soit d'après l'évidente obligation d'étudier d'abord la méthode positive dans ses applications les plus simples et les plus caractéristiques. Il serait ici superflu de rappeler davantage des principes que mon ouvrage fondamental a tant établis.

La philosophie sociale doit donc, à tous égards, être préparée par la philosophie naturelle proprement dite, d'abord inorganique, puis organique. Cette indispensable préparation d'une construction réservée à notre siècle remonte ainsi jusqu'à la création de l'astronomie dans l'antiquité. Les modernes l'ont complétée en ébauchant la biologie, dont les notions statiques furent seules accessibles aux anciens. Mais, malgré la subordination nécessaire de ces deux sciences, leur diversité trop prononcée et leur enchaînement trop indirect empêcheraient de concevoir l'ensemble du préambule fondamental, si, par une condensation exagérée, on tentait de le réduire à ces termes extrêmes. Entre eux, la chimie est venue, au moyen âge, constituer un lien indispensable, qui déjà permettait d'entrevoir la véritable unité spéculative, par la succession naturelle de ces trois sciences préliminaires, conduisant graduellement à la science finale. Toutefois, cet intermédiaire ne pouvait suffire, quoique assez rapproché du terme biologique, parce qu'il est trop éloigné du terme astronomique, dont l'ascendant direct y exigeait l'emploi de conceptions factices et même chimériques, susceptibles seulement d'une efficacité passagère. La vraie hiérarchie des spéculations élémentaires n'a donc pu commencer à se manifester que dans l'avant-dernier siècle, quand la physique proprement dite a fait surgir une classe de contemplations inorganiques, qui touche à l'astronomie par sa branche la plus générale, et à la chimie par la plus spéciale, Pour concevoir cette hiérarchie d'une manière conforme à sa destination, il suffit dès lors de la rattacher à son origine nécessaire, en remontant jusqu'à des spéculations tellement simples et universelles que leur positivité puisse être directe et spontanée. Tel est l'éminent caractère des conceptions purement mathématiques, sans lesquelles l'astronomie ne pouvait naître. Elles seules constitueront toujours, dans l'éducation individuelle, comme elles l'ont fait dans notre évolution collective, le véritable point de départ de l'initiation positive, en tant que relatives à des spéculations qui, sous la plus complète domination de l'esprit théologique, suscitent nécessairement un certain essor systématique de l'esprit positif, ensuite étendu de proche en proche jusqu'aux sujets qui lui étaient d'abord le plus interdits.

D'après ces sommaires indications, la série naturelle des spéculations fondamentales se constitue d'elle-même, quand on range, selon leur généralité décroissante et leur complication croissante, les six termes essentiels dont l'introduction y est ainsi motivée, et cette disposition fait aussitôt ressortir leurs vrais rapports mutuels. Or, cette opération coïncide évidemment avec le classement propre à la théorie d'évolution ci-dessus rappelée. Cette théorie peut donc être conçue, sous l'aspect statique, comme offrant une base directe à la systématisation abstraite, d'où l'on vient de voir dépendre l'ensemble de la synthèse humaine. La coordination usuelle ainsi établie entre les éléments nécessaires de toutes nos conceptions réelles constitue déjà une véritable unité spéculative, par l'accomplisse ment du voeu confus de Bacon, sur la construction d'une scala intellectui, permettant à nos pensées habituelles de passer sans effort des moindres sujets aux plus éminents, ou, en sens inverse, avec un sentiment continu de leur intime solidarité naturelle. Chacune de ces six branches essentielles de la philosophie abstraite, quoique très-distincte des deux adjacentes dans sa partie centrale, adhère profondément à la précédente par son origine, et à la suivante par sa fin. L'homogénéité et la continuité d'une telle construction sont d'autant plus complètes que le même principe de classement, appliqué d'une manière plus spéciale, détermine aussi la vraie distribution intérieure des diverses théories qui composent chaque branche, Par exemple, les trois grandes classes de spéculations mathématiques, d'abord numériques, puis géométriques, et enfin mécaniques, se succèdent et se coordonnent entre elles d'après la même loi qui préside à la formation de l'échelle fondamentale. Mon traité philosophique a pleinement démontré qu'une pareille harmonie intérieure existe partout. La série générale constitue ainsi le résumé le plus concis des plus vastes méditations abstraites ; et, réciproquement, toutes les saines études spéciales aboutissent à autant de développements partiels de cette hiérarchie universelle. Quoique chaque partie exige des inductions distinctes, chacune reçoit de la précédente une influence déductive, qui restera toujours aussi indispensable à sa constitution dogmatique qu'elle le fut d'abord à son essor historique. Toutes les études préliminaires préparent ainsi la science finale, laquelle désormais réagira sans cesse sur leur culture systématique, pour y faire enfin prévaloir le véritable esprit d'ensemble, toujours lié au vrai sentiment social. Cette indispensable discipline ne saurait devenir oppressive, puisque son principe concilie spontanément les conditions permanentes d'une sage indépendance avec celles d'un concours réel. En subordonnant, par sa propre composition, l'intelligence à la sociabilité, une telle formule encyclopédique, éminemment susceptible de devenir populaire, place d'ailleurs tout le système spéculatif sous la surveillance, comme sous la protection, d'un public ordinairement disposé à contenir, chez les philosophes, les divers abus inhérents à l'état continu d'abstraction qu'exige leur office.

La même théorie qui explique l'évolution mentale de l'humanité établit donc la vraie coordination finale de nos pensées élémentaires, de manière à concilier radicalement les conditions, jusqu'ici plus ou moins opposées, de l'harmonie et du mouvement. Son aptitude historique et sa valeur dogmatique se fortifient mutuellement; puisque la véritable liaison de nos conceptions doit surtout ressortir de leurs transformations successives, qui, à leur tour, resteraient inexplicables sans elle, l'histoire et la philosophie devenant ainsi inséparables pour tous les bons esprits.

Une théorie, à la fois statique et dynamique, qui remplit de telles conditions, peut certainement être appréciée aujourd'hui comme constituant déjà l'unité spéculative sur sa véritable base objective, quoique cette unité ait besoin de se développer et de se consolider à mesure que cette base sera mieux étudiée. Mais ce double essor doit réellement dépendre de la destination sociale de cette construction, beaucoup plus que d'une vaine tendance à la perfection scientifique. C'est en dirigeant la réorganisation spirituelle des populations d'élite, que la philosophie abstraite devra surtout sentir le besoin d'une extension nouvelle ou d'une meilleure liaison, quand les exigences morales et politiques y provoqueront l'étude de nouveaux rapports naturels, sans que jamais la conception y doive trop devancer l'application. Il suffit que cette coordination naissante de toutes nos contemplations réelles soit assez élaborée aujourd'hui pour permettre déjà d'aborder la synthèse affective et même active, en commençant à systématiser la morale positive qui doit présider à la régénération finale de l'humanité. Or j'ose assurer que mon ouvrage fondamental ne laisse aucun doute sur la possibilité immédiate d'une telle entreprise, dont l'opportunité sera directement manifestée par l'ensemble de ce discours.

Ayant assez caractérisé l'esprit général du positivisme, je dois maintenant ajouter, à cet égard, quelques explications complémentaires, destinées à prévenir ou à rectifier de graves méprises, trop fréquentes et trop dangereuses pour que je puisse les négliger, sans cependant m'occuper jamais des attaques de mauvaise foi.

L'entière émancipation théologique devant constituer aujourd'hui une indispensable préparation à l'état pleinement positif, cette condition préalable entraîne souvent des observateurs superficiels à confondre sincèrement ce régime final avec une situation purement négative, qui présentait, même dans le siècle dernier, un caractère vraiment progressif, mais qui désormais dégénère, chez ceux où elle devient vicieusement permanente, en obstacle essentiel à toute véritable organisation sociale et même mentale. Quoique j'aie, depuis longtemps, repoussé formellement toute solidarité, soit dogmatique, soit historique, entre le vrai positivisme et ce qu'on nomme l'athéisme, je dois ici indiquer encore, sur cette fausse appréciation, quelques éclaircissements sommaires, mais directs.

Même sous l'aspect intellectuel, l'athéisme ne constitue qu'une émancipation très insuffisante, puisqu'il tend à prolonger indéfiniment l'état métaphysique en poursuivant sans cesse de nouvelles solutions des problèmes théologiques, au lieu d'écarter comme radicalement vaines toutes les recherches inaccessibles. Le véritable esprit positif consiste surtout à substituer toujours l'étude des lois invariables des phénomènes à celle de leurs causes proprement dites, premières ou finales, en un mot la détermination du comment à celle du pourquoi. Il est donc incompatible avec les orgueilleuses rêveries d'un ténébreux athéisme sur la formation de l'univers, l'origine des animaux, etc. Dans son appréciation générale de nos divers états spéculatifs, le positivisme n'hésite point à regarder ces chimères doctorales comme fort inférieures, même en rationalité, aux inspirations spontanées de l'humanité. Car le principe théologique, consistant à tout expliquer par des volontés, ne peut être pleinement écarté que quand, ayant reconnu inaccessible toute recherche des causes, on se borne à connaître les lois. Tant qu'on persiste à résoudre les questions qui caractérisèrent notre enfance, on est très-mal fondé à rejeter le mode naïf qu'y appliqua notre imagination, et qui seul convient, en effet, à leur nature. Ces croyances spontanées ne pouvaient radicalement s'éteindre qu'à mesure que l'humanité, mieux éclairée sur ses moyens et ses besoins, changeait irrévocablement la direction générale de ses recherches continues. Quand on veut pénétrer le mystère inaccessible de la production essentielle des phénomènes, on ne peut rien supposer de plus satisfaisant que de les attribuer à des volontés intérieures ou extérieures, puisqu'on les assimile ainsi aux effets journaliers des affections qui nous animent. L'orgueil métaphysique ou scientifique a pu seul persuader aux athées, anciens ou modernes, que leurs vagues hypothèses sur un tel sujet sont vraiment. supérieures à cette assimilation directe, qui devait exclusivement satisfaire notre intelligence jusqu'à ce qu'on eût reconnu l'inanité radicale et l'entière inutilité de toute recherche absolue. Quoique l'ordre naturel soit, à tous égards, très-imparfait, sa production se concilierait beaucoup mieux avec la supposition d'une volonté intelligente qu'avec celle d'un aveugle mécanisme. Les athées persistants peuvent donc être regardés comme les plus inconséquents des théologiens, puisqu'ils poursuivent les mêmes questions en rejetant l'unique méthode qui s'y adapte. Aussi le pur athéisme est-il, même aujourd'hui, fort exceptionnel. Le plus souvent on qualifie ainsi un état de panthéisme, qui n'est, au fond, qu'une rétrogradation doctorale vers un fétichisme vague et abstrait, d'où peuvent renaître, sous de nouvelles formes, toutes les phases théologiques, quand l'ensemble de la situation moderne cesse de contenir le libre essor des aberrations métaphysiques. Un tel régime indique d'ailleurs, chez ceux qui l'adoptent comme définitif, une appréciation très-exagérée, ou même vicieuse, des besoins intellectuels, et un sentiment trop imparfait des besoins moraux ou sociaux. Il se combine le plus souvent avec les dangereuses utopies de l'orgueil spéculatif quant au prétendu règne de l'esprit. Dans la morale proprement dite, il procure une sorte de consécration dogmatique aux ignobles sophismes de la métaphysique moderne sur la domination absolue de l'égoïsme. En politique, il tend directement à rendre indéfinie la situation révolutionnaire, par la haine aveugle qu'il inspire envers l'ensemble du passé, dont il empêche toute explication vraiment positive, propre à nous dévoiler l'avenir humain. L'athéisme ne peut donc disposer aujourd'hui à là vraie positivité que ceux chez lesquels il constitue seulement une situation très-passagère, la dernière et la moins durable de toutes les phases métaphysiques. Comme la propagation actuelle de l'esprit scientifique facilite beaucoup cette extrême transition, ceux qui parviennent à l'âge mûr sans l'avoir spontanément accomplie annoncent ainsi une sorte d'impuissance mentale, souvent liée à l'insuffisance morale, et peu conciliable avec le positivisme. Les affinités purement négatives étant toujours faibles ou précaires, la véritable philosophie moderne ne peut pas se contenter davantage de la non-admission du monothéisme que de celle du polythéisme ou du fétichisme, que personne ne jugerait suffisantes pour motiver des rapprochements sympathiques. Une semblable préparation n'avait, au fond, d'importance que pour ceux qui durent prendre l'initiative dans la tendance directe de l'humanité à une rénovation radicale. Elle a déjà cessé d'être vraiment indispensable, puisque la caducité du régime ancien ne laisse plus aucun doute essentiel sur l'urgence de la régénération. La persistance anarchique, caractérisée surtout par l'athéisme, constitue désormais une disposition plus défavorable à l'esprit organique, qui devrait déjà prévaloir, que ne peut l'être une sincère prolongation des anciennes habitudes. Car ce dernier obstacle n'empêche plus la vraie position directe de la question fondamentale, et même il tend beaucoup à la provoquer, en obligeant la philosophie nouvelle à ne combattre les croyances arriérées que d'après son aptitude générale à mieux satisfaire tous les besoins moraux et sociaux. Au lieu de cette salutaire émulation, le positivisme ne pourra recevoir qu'une stérile réaction de l'opposition spontanée que lui présente aujourd'hui l'athéisme chez tant de métaphysiciens et de savants, dont les dispositions anti-théologiques n'aboutissent plus qu'à entraver, par une répugnance absolue, la régénération qu'elles préparèrent, à certains égards, dans le siècle précédent. Loin de compter sur l'appui des athées actuels, le positivisme doit donc y trouver des adversaires naturels, quoique le peu de consistance de leurs opinions permette d'ailleurs de ramener aisément ceux dont les erreurs ne sont pas essentiellement dues à l'orgueil. Il importe davantage à la nouvelle philosophie d'éclaircir la grave imputation de matérialisme que lui attire nécessairement son indispensable préambule scientifique. En écartant toute vaine discussion sur des mystères impénétrables, ma théorie fondamentale de l'évolution humaine me permet de caractériser nettement ce qu'il y a de réel au fond de ces débats si confus.

L'esprit positif, longtemps borné aux plus simples études, n'ayant pu s'étendre aux plus éminentes que par une succession spontanée de degrés intermédiaires, chacune de ses nouvelles acquisitions a dû s'accomplir d'abord sous l'ascendant exagéré des méthodes et des doctrines propres au domaine antérieur. C'est dans une telle exagération que consiste, à mes yeux, l'aberration scientifique à laquelle l'instinct public applique sans injustice la qualification de matérialisme, parce qu'elle tend, en effet, à dégrader toujours les plus nobles spéculations en les assimilant aux plus grossières. Une semblable usurpation était d'autant plus inévitable, que partout elle repose sur la dépendance nécessaire des phénomènes les moins généraux envers les plus généraux, d'où résulte une légitime influence déductive par laquelle chaque science participe à l'évolution continue de la science suivante, dont les inductions spéciales ne pourraient autrement acquérir une suffisante rationalité. Aussi toute science a-t-elle dû longtemps lutter contre les envahissements de la précédente; et ces conflits subsistent encore, même envers les plus anciennes études. Ils ne peuvent entièrement cesser que sous l'universelle discipline de la saine philosophie, qui fera partout prévaloir un juste sentiment habituel des vrais rapports encyclopédiques, si mal appréciés par l'empirisme actuel. En ce sens, le matérialisme constitue un danger inhérent à l'initiation scientifique, telle que jusqu'ici elle dut s'accomplir, chaque science tendant à absorber la suivante au nom d'une positivité plus ancienne et mieux établie. Le mal est donc plus profond et plus étendu que ne le supposent la plupart de ceux qui le déplorent. On ne le remarque aujourd'hui qu'envers les plus hautes spéculations, qui, en effet, y participent davantage comme subissant les empiétements de toutes les autres ; mais il existe aussi, à divers degrés, pour un élément quelconque de notre hiérarchie scientifique, sans même excepter sa base mathématique, qui semblerait d'abord en être naturellement préservée. Un vrai philosophe reconnaît autant le matérialisme dans la tendance du vulgaire des mathématiciens actuels à absorber la géométrie ou la mécanique par le calcul, que dans l'usurpation plus prononcée de la physique par l'ensemble de la mathématique, ou de la chimie par la physique, surtout de la biologie par la chimie, et enfin dans la disposition constante des plus éminents biologistes à concevoir la science sociale comme un simple corollaire ou appendice de la leur. C'est partout le même vice radical, l'abus de la logique déductive ; et le même résultat nécessaire, l'imminente désorganisation des études supérieures sous l'aveugle domination des inférieures. Tous les savants proprement dits sont donc aujourd'hui plus ou moins matérialistes, suivant la simplicité et la généralité plus ou moins prononcées des phénomènes correspondants. Les géomètres se trouvent ainsi le plus exposés à cette aberration, d'après leur tendance involontaire à constituer l'unité spéculative par l'ascendant universel des plus grossières contemplations, numériques, géométriques ou mécaniques. Mais les biologistes qui réclament le mieux contre une telle usurpation méritent, à leur tour, les mêmes reproches, quand ils prétendent, par exemple, tout expliquer en sociologie par des influences purement secondaires de climat ou de race, puisqu'ils méconnaissent alors les lois fondamentales que peut seule dévoiler une combinaison directe des inductions historiques.

Cette appréciation philosophique du matérialisme explique à la fois la source naturelle et la profonde injustice de la grave méprise dont j'indique ici la rectification décisive. Loin que le vrai positivisme soit aucunement favorable à ces dangereuses aberrations, on voit, au contraire, qu'il peut seul les dissiper irrévocablement d'après son aptitude exclusive à procurer une juste satisfaction aux tendances très-légitimes dont elles n'offrent qu'une empirique exagération. Jusqu'ici le mal n'a été contenu que par la résistance spontanée de l'esprit théologico-métaphysique ; et cet office provisoire a constitué la destination, indispensable quoique insuffisante, du spiritualisme proprement dit. Mais de tels obstacles ne pouvaient empêcher l'énergique ascension du matérialisme, ainsi investi, aux yeux de la raison moderne, d'un certain caractère progressif, par sa liaison prolongée avec la juste insurrection de l'humanité contre un régime devenu rétrograde. Aussi, malgré ces impuissantes protestations, l'oppressive domination des théories inférieures compromet-elle beaucoup aujourd'hui l'indépendance et la dignité des études supérieures. En satisfaisant, au delà de toute possibilité antérieure, à ce qu'il y a de légitime dans les prétentions opposées du matérialisme et du spiritualisme, le positivisme les écarte irrévocablement à la fois, l'un comme anarchique, l'autre comme rétrograde. Ce double service résulte spontanément de la simple fondation de la vraie hiérarchie encyclopédique, qui assure à chaque étude élémentaire son libre essor inductif, sans altérer sa subordination déductive. Mais cette conciliation fondamentale sera surtout due à l'universelle prépondérance, logique et scientifique, que la nouvelle philosophie pouvait seule procurer au point de vue social. En faisant ainsi prévaloir les plus nobles spéculations, où la tendance matérialiste est la plus dangereuse et aussi la plus imminente, on la représente directement comme non moins arriérée désormais que son antagoniste, puisqu'elles entravent également l'élaboration de la science finale. Par là, cette double élimination se trouve même liée à l'ensemble de la régénération sociale, que peut seule diriger une exacte connaissance des lois naturelles propres aux phénomènes moraux et politiques. J'aurai bientôt lieu de faire aussi sentir combien le matérialisme sociologique nuit aujourd'hui au véritable art social, comme disposant à méconnaître son principe le plus fondamental, la division systématique des deux puissances spirituelle et temporelle, qu'il s'agit surtout de rendre maintenant inaltérable, en reprenant, sur de meilleures bases, l'admirable construction du moyen âge. On reconnaîtra ainsi que le positivisme n'est pas moins radicalement opposé au matérialisme par sa destination politique que par son caractère philosophique.

Afin de rendre cette sommaire appréciation à la fois plus impartiale et plus décisive, j'y ai écarté à dessein les graves inculpations morales que suscite ordinairement une telle accusation. Même quand elles sont sincères, ces imputations, si souvent démenties par l'expérience, se trouvent, en effet, contraires à la vraie théorie de la nature humaine, puisque nos opinions, saines ou vicieuses, sont heureusement incapables d'exercer sur nos sentiments et notre conduite l'empire absolu qu'on leur attribue communément. D'après leur relation provisoire avec l'ensemble du mouvement d'émancipation, les aberrations matérialistes furent, au contraire, souvent liées, chez les modernes, aux plus généreuses inspirations. Mais, outre que cette solidarité passagère a déjà cessé, il faut aujourd'hui reconnaître que, même dans les meilleurs cas, une telle tendance intellectuelle a toujours altéré, à un certain degré, l'essor spontané de nos plus nobles instincts, en disposant à écarter ou à méconnaître des phénomènes affectifs que ces grossières hypothèses ne pouvaient représenter. On en voit un exemple trop décisif, dans le déplorable arrêt prononcé par l'éminent Cabanis contre l'admirable chevalerie du moyen âge2. Quoique le coeur de ce philosophe fût aussi pur, et même aussi tendre, que son esprit était élevé et étendu, le matérialisme contemporain l'a essentiellement empêché d'apprécier l'heureuse organisation du culte habituel de la femme chez nos énergiques ancêtres.

Cette rectification décisive des deux principales inculpations naturellement adressées aujourd'hui au positivisme systématique, par suite de sa solidarité initiale avec le positivisme empirique, me dispense d'insister autant sur les fréquentes accusations de fatalisme et d'optimisme, dont l'injustice est beaucoup plus facile à caractériser,

Quant à la première, il faut peu s'étonner que, depuis la naissance des théories réelles, elle ait toujours accompagné chaque extension nouvelle du domaine positif. Lorsque des phénomènes quelconques passent du régime des volontés, même modifiées par les entités, au régime des lois, le contraste de leur régularité finale avec leur instabilité primitive doit, en effet, présenter d'abord un caractère de fatalité, qui ne peut disparaître ensuite que par une appréciation très-approfondie du véritable esprit scientifique. Cette méprise est d'autant plus inévitable que notre type initial des lois naturelles se rapporte à des phénomènes immodifiables pour nous, ceux des mouvements célestes, qui nous rappelleront toujours une nécessité absolue, qu'on ne peut s'empêcher d'étendre aux événements plus complexes, à mesure qu'on y introduit la méthode positive. Il faut même reconnaître que le dogme positiviste suppose partout une stricte invariabilité dans l'ordre fondamental, dont les variations, spontanées ou artificielles, ne sont jamais que secondaires et passagères. Les concevoir dépourvues de toutes limites équivaudrait, en effet, à l'entière négation des lois naturelles. Mais, en expliquant ainsi l'inévitable imputation de fatalisme qui s'adressa toujours aux nouvelles théories positives, on voit également que l'aveugle persistance d'un tel reproche indique aujourd'hui une très superficielle appréciation du vrai positivisme. Car si, pour tous les phénomènes, l'ordre naturel est immodifiable dans ses dispositions principales, pour tous aussi, sauf ceux du ciel, ses dispositions secondaires sont d'autant plus modifiables qu'il s'agit d'effets plus compliqués. L'esprit positif, qui dut être fataliste tant qu'il se borna aux études mathématico-astronomiques, perdit nécessairement ce premier caractère en s'étendant aux recherches physico-chimiques, et surtout aux spéculations biologiques, où les variations deviennent si considérables. En s'élevant enfin jusqu'au domaine sociologique, il doit aujourd'hui cesser d'encourir le reproche que mérita son enfance, puisque son principal exercice se rapportera désormais aux phénomènes les plus modifiables, surtout par notre intervention. Il est donc évident que, loin de nous inviter à la torpeur, le dogme positiviste nous pousse à l'activité, surtout sociale, beaucoup plus que ne le comporta jamais le dogme théologiste. Dissipant tout vain scrupule et tout recours chimérique, il ne nous détourne d'intervenir qu'en cas d'impossibilité constatée.

L'accusation d'optimisme est encore moins fondée que la précédente ; car, cette tendance n'offre point, comme l'autre, une certaine solidarité initiale avec l'esprit positif. Sa source est, au contraire, purement théologique; son influence décroît toujours à mesure que la positivité se développe. Quoique les phénomènes immodifiables du ciel nous suggèrent naturellement l'idée de perfection autant que celle de nécessité, leur simplicité y manifeste tellement les vices de l'ordre réel que jamais l'optimisme n'y aurait cherché ses principaux arguments, si la première ébauche de leurs théories n'avait pas dû s'accomplir sous le régime monothéique, qui nécessairement faisait supposer une sagesse absolue. D'après la théorie d'évolution sur laquelle repose aujourd'hui le positivisme systématique, la philosophie nouvelle s'oppose spontanément de plus en plus à l'optimisme, comme au fatalisme, à mesure qu'elle embrasse des spéculations plus compliquées, où les imperfections de l'économie naturelle se prononcent davantage, comme ses modifications. C'est donc envers les études sociales que cette imputation, ainsi que l'autre, doit être le moins méritée. Si elle y semble encore motivée, cela n'y tient aujourd'hui qu'à une insuffisante introduction du véritable esprit scientifique, par des penseurs qui n'en pouvaient assez connaître la nature et les conditions. Faute d'une convenable préparation logique, on a, de nos jours, souvent abusé, en effet, d'un caractère propre aux phénomènes sociaux pour y représenter comme absolue une sagesse spontanée qui est seulement supérieure à ce que comporterait leur degré de complication. En tant que dus à des êtres intelligents, qui tendent toujours à corriger les imperfections de leur économie collective, ces phénomènes doivent offrir un ordre moins imparfait que si, avec une égale complication, leurs agents pouvaient être aveugles. La vraie notion du bien s'y rapportant toujours à l'état social correspondant, il est impossible que chaque situation et chaque changement quelconques n'y soient pas, à certains égards, justifiables, sans quoi ils deviendraient aussitôt inexplicables, comme contraires à la nature des êtres et à celle des événements. Tels sont les motifs naturels qui maintiennent aujourd'hui une dangereuse tendance à l'optimisme politique chez les penseurs, même éminents, qu'une sévère éducation scientifique n'a point préparés à s'affranchir assez des habitudes théologico-métaphysiques envers les plus hautes spéculations. Dans l'harmonie spontanée de chaque régime avec la civilisation correspondante, leur vague appréciation suppose une perfection chimérique. Mais il serait injuste d'attribuer au positivisme des aberrations évidemment contraires à son véritable esprit, et dues seulement à l'insuffisante préparation logique et scientifique de ceux qui ont jusqu'ici abordé les contemplations sociales. L'obligation de tout expliquer ne conduit à tout justifier que ceux qui ne savent point, en sociologie, distinguer l'influence des personnes de celle des situations.

En considérant dans son ensemble cette sommaire appréciation de l'esprit fondamental du positivisme, on doit maintenant sentir que tous les caractères essentiels de la nouvelle philosophie se résument spontanément par la qualification que je lui ai appliquée dès sa naissance. Toutes nos langues occidentales s'accordent, en effet, à indiquer, par le mot positif et ses dérivés, les deux attributs de réalité et d'utilité, dont la combinaison suffirait seule pour définir désormais le véritable esprit philosophique, qui ne peut être, au fond, que le bon sens généralisé et systématisé. Ce même terme rappelle aussi, dans tout l'Occident, les qualités de certitude et de précision, par lesquelles la raison moderne se distingue profondément de l'ancienne. Une dernière acception universelle caractérise surtout la tendance directement organique de l'esprit positif, de manière à le séparer, malgré l'alliance préliminaire, du simple esprit métaphysique, qui jamais ne put être que critique : ainsi s'annonce la destination sociale du positivisme, pour remplacer le théologisme dans le gouvernement spirituel de l'humanité.

Cette cinquième signification du titre essentiel de la saine philosophie conduit naturellement au caractère toujours relatif du nouveau régime intellectuel, puisque la raison moderne ne peut cesser d'être critique envers le passé qu'en renonçant à tout principe absolu. Quand le public occidental aura senti cette dernière connexité, non moins réelle que les précédentes quoique plus cachée, positif deviendra partout inséparable de relatif, comme il l'est aujourd'hui d'organique, de précis, de certain, d'utile, et de réel. Dans cette condensation graduelle des principaux titres de la vraie sagesse humaine autour d'une heureuse dénomination, il ne restera bientôt à désirer que la réunion, nécessairement plus tardive, des attributs moraux aux simples caractères intellectuels. Quoique ceux-ci soient seuls rappelés jusqu'ici par cette formule décisive, la marche naturelle du mouvement moderne permet d'assurer que le mot positif prendra finalement une destination encore plus relative au coeur qu'à l'esprit. Cette dernière extension s'accomplira lorsqu'on aura dignement apprécié comment, en vertu de cette réalité qui seule la caractérise d'abord, l'impulsion positive conduit aujourd'hui à faire systématiquement prévaloir le sentiment sur la raison, comme sur l'activité. Par une telle transformation, le nom de philosophie ne fera, d'ailleurs, que reprendre à jamais la noble destination initiale que rappela toujours son étymologie3, et qui n'est devenue pleinement réalisable que depuis la récente conciliation des conditions morales avec les conditions mentales, d'après la fondation définitive de la vraie science sociale.

 


1 [Comte devait ajouter par la suite au sommet de sa classification une septième science : la morale (voir le t. II chap. 1er pp 54-56 du Système de politique positive).]

2 [Allusion à Cabanis, Rapports du physique et du moral de l'homme, Ve mémoire, où il parle des "restes de l'esprit de chevalerie, fruit ridicule de l'odieuse féodalité."]

3 [Philosophie : amour de la sagesse.]