Urbain
II et l'appel à la croisade
Comme
la plupart d'entre vous le savent déjà, un peuple
venu de Perse, les Turcs, s'est avancé jusqu'à
la mer Méditerranée, au détriment des terres
des chrétiens. Beaucoup sont tombés sous leurs
coups ; beaucoup ont été réduits en esclavage.
Ces Turcs détruisent les églises ; ils saccagent
le royaume de Dieu. Aussi je vous exhorte et je vous supplie
- et ce n'est pas moi qui exhorte, c'est le Seigneur lui-même
-, vous, les hérauts du christ, à persuader à
tous, à quelque classe de la société qu'ils
appartiennent, cheval piétons, riches ou pauvres, par
vos fréquentes prédications, de se rendre à
temps au secours des chrétiens et de repousser ce peuple
néfaste loin de nos territoires. Je le dis à ceux
qui sont ici, je le demande à ceux qui sont absents :
le christ l'ordonne.
« A tous ceux qui y partiront et qui mourront en route,
que ce soit sur les terres ou sur mer ou qui perdront la vie
en combattant les païens, la rémission de leurs péchés
sera accordée. Et je l'accorde à ceux qui participeront
en voyage, en vertu de l'autorité que je tiens de Dieu.
«
Quelle honte, si un peuple aussi méprisé, aussi
dégradé, esclaves, démons, l'emportait sur
la nation qui s'adonne au culte de Dieu et qui s'honore du nom
de chrétienne ? Quels reproches le Seigneur lui-même
nous adresserait si vous ne trouviez pas d'hommes qui soient
dignes, comme vous du nom de chrétiens.
« Qu'ils aillent donc au combat contre les infidèles,
ceux-là qui jusqu'ici s'adonnaient à des guerres
privées et abusives, au grand dam des fidèles.
Qu'ils soient désormais des chevaliers du christ, ceux-là
qui n'étaient que des brigands ? Qu'ils luttent maintenant,
à bon droit, contre les barbares ceux-là qui se
battaient contre leurs frères et leurs parents ! Ce sont
les récompenses éternelles qu'ils vont gagner ceux
qui se faisaient mercenaires pour quelques misérables
sous. Ils travailleront pour un double honneur, ceux-là
qui se fatiguaient au détriment de leur corps et de leur
âme.
Ils étaient ici tristes et pauvres : ils seront là-bas
joyeux et riches. Ici, ils étaient les ennemis du Seigneur
; là-bas, ils seront ses amis.
« Que ceux qui voudront partir ne tardent pas. Qu'ils louent
leurs biens, se procurent ce qui sera nécessaire à
leurs dépenses, et qu'ils se mettent en sous la conduite
de Dieu, aussitôt que l'hiver et le printemps seront passés

En
haut, Saint Louis
part
à la croisade. Ci-dessus, L'assaut de Jérusalem
par les croisés.
Les
Français sont les plus nombreux
Devant
Antioche, après
un très long périple, les croisés, soldats
de Dieu (milites dei), vêtus de leur tunique marquée
d'une croix, se livrent à un siège interminable.
Les troupes chrétiennes n'arrivent devant Jérusalem
qu'en juillet 1099 et c'est un véritable carnage (l'Irakien
Ibn al-Athîr témoigne par ces mots "Les Francs massacrèrent
plus de 70 000 musulmans dans la mosquée d'al-Aqsa").
Les
croisades vont se succéder en 1146, 1189, 1202, 1215,
1223, 1245, 1270. Lors de cette ultime croisade, Saint-Louis
meurt à Tunis ("Nous irons en Jérusalem"
aurait-il murmuré avant de rendre son âme).
Les
croisés arrivent à Jérusalem (Vu dans "Les
collections de L'histoire")
Et nous, exultant
d'allégresse, nous parvînmes jusqu'à la cité
de Jérusalem, le mardi, huit jours avant les ides de juin
[6 juin, en fait le mardi 7 juin], et nous l'assiégeâmes
admirablement. Robert de Normandie l'assiégea du côté
nord, près de l'église du premier martyr saint
Étienne. [. . .] A l'ouest ce furent le duc Godefroy et
Tancrède qui l'assiégèrent. Le comte de
Saint-Gilles l'assiégea au midi, sur la montagne de Sion,
vers l'église de sainte Marie, mère de Dieu, où
le Seigneur célébra la Cène avec ses disciples.
Le troisième
jour Raymond Pilet et Raymond de Turenne, et plusieurs autres,
désireux de combattre, se détachèrent de
l'armée. Ils rencontrèrent deux cents Arabes, et
ces chevaliers du Christ bataillèrent contre ces incrédules
; Dieu aidant, ils eurent le dessus, en tuèrent un grand
nombre et saisirent trente chevaux.
Cependant l'armée
commençait à souffrir horriblement de la soif.
Les environs de Jérusalem sont arides et dépourvus
d'eau, et on ne trouve qu'à une assez grande distance
quelques ruisseaux, fontaines ou puits contenant des eaux vives.
[... ]
Pendant ce siège,
nous endurâmes le tourment de la soif à un point
tel que nous cousions des peaux de boeufs et de buffles dans
lesquelles nous apportions de l'eau pendant l'espace de six milles.
L'eau que nous fournissaient de pareils récipients était
infecte et, autant que cette eau fétide, le pain d'orge
était pour nous un sujet quotidien de gêne et d'affliction.
Les Sarrasins tendaient des pièges aux nôtres en
infectant les fontaines et les sources. [...]
Nos seigneurs étudièrent
alors les moyens d'attaquer la ville à l'aide de machines,
afin de pouvoir y pénétrer pour adorer le Sépulcre
de notre Sauveur. On constuisit deux châteaux de bois [tours
de siège mobiles depuis lesquelles les assaillants bombardent
la ville assiégée] et pas mal d'autres engins.
Les Sarrasins, voyant les nôtres construire ces machines,
fortifiaient admirablement la ville et renforçaient les
défenses des tours pendant la nuit.
Puis nos seigneurs,
ayant reconnu le côté le plus faible de la cité,
y firent transporter dans la nuit du samedi [9/10 juillet] notre
machine et un château de bois : c'était à
l'est [au nord-est, entre la porte d'Hérode et la tour
des Cigognes] : le fossé y était peu profond. [...]
Le mercredi et le jeudi [13 et 14 juillet], nous attaquâmes
fortement la ville de tous les côtés. [...]
Le vendredi [15
juillet], de grand matin, nous donnâmes un assaut général
à la ville sans pouvoir lui nuire ; et nous étions
dans la stupéfaction et dans une grande crainte. Puis,
à l'approche de l'heure à laquelle Notre Seigneur
Jésus-Christ consentit à souffrir pour nous le
supplice de la croix [neuf heures du matin ou midi, les historiens
divergent], [...] l'un de nos chevaliers, du nom de Liétaud,
escalada le mur de la ville. Bientôt, dés qu'il
fut monté, tous les défenseurs de la ville s'enfuirent
des murs à travers la cité, et les nôtres
les suivirent et les pourchassèrent en les tuant et les
sabrant jusqu'au temple de Salomon [la mosquée al-Aqsa],
où il y eut un tel carnage que les nôtres marchaient
dans le sang jusqu'aux chevilles.
De son côté,
le comte Raymond, placé au midi, conduisit son armée
et le château de bois jusqu'au mur. Mais entre le château
et le mur s'étendait un fossé, et l'on fit crier
que quiconque porterait trois pierres dans le fossé aurait
un denier. Il fallut pour le combler trois jours et trois nuits.
Enfin, le fossé rempli, on amena le château contre
la muraille. A l'intérieur les défenseurs se battaient
avec vigueur contre les nôtres en usant du feu [le feu
grégeois] et des pierres. Le comte, apprenant que les
Francs étaient dans la ville, dit à ses hommes
: "Que tardez-vous ? Voici que tous les Français
sont déjà dans la ville."
L'amiral qui commandait
la tour de David [forteresse gardant la porte de Jaffa, à
l'ouest] se rendit au comte et lui ouvrit la porte [de Jaffa]
à laquelle les pèlerins avaient coutume de payer
tribut.
Entrés dans
la ville, nos pèlerins poursuivaient et massacraient les
Sarrasins jusqu'au temple de Salomon, où ils livrèrent
aux nôtres le plus furieux combat pendant toute la journée,
au point que le temple tout entier ruisselait de leur sang. Enfin,
après avoir enfoncé les païens, les nôtres
saisirent dans le Temple un grand nombre d'hommes et de femmes,
et ils tuèrent ou laissèrent vivant qui bon leur
semblait. Au dessus du temple de Salomon s'était réfugié
un groupe nombreux de païens des deux sexes, auxquels Tancrède
et Gaston de Béam avaient donné leurs bannières.
Les croisés coururent bientôt par toute la ville,
raflant l'or, l'argent, les chevaux, les mulets et pillant les
maisons qui regorgeaient de richesses.
Puis, tout heureux
et pleurant de joie, les nôtres allèrent adorer
le Sépulcre de notre Sauveur Jésus et s'acquittèrent
de leur dette envers lui. »
(Histoire anonyme
de la première croisade, 37-38, trad. Louis Bréhier,
Paris, Les Belles Lettres, 1964.)
Saint
Louis meurt à la croisade
D'après Alphandéry, Dupront, La chrétienté
et l'idée de croisade
Saint
Louis embarqua le
4 juillet 1270, à Aigues-Mortes, après avoir intimé
à son frère Charles d'Anjou de venir le rejoindre,
mettant ainsi en échec la politique tenace du prince sicilien
contre l'empereur de Constantinople, qu'il s'apprêtait
à attaquer. Mais où donc devaient se rencontrer
les forces du roi de France et de son frère, le fondateur
de la dynastie angevine ? Devant Tunis. Séductions d'une politique missionnaire
ou habiletés du sultan de Tunis, d'accord avec Bibars
pour détourner vers lui la Croisade et l'épuiser
? Il est certain que le roi de France fut joué dans la
pureté de sa ferveur de soldat du Christ. Lui-même
d'ailleurs était toute la Croisade : lorsqu'il est emporté
par la peste, le 25 août 1270, Charles d'Anjou, devenu
le chef, s'empresse de conclure avec le sultan de Tunis un traité
avantageux pour le royaume des Deux-Siciles, et, trois mois après,
le nouveau roi de France, Philippe le Hardi, et les autres princes
s'embarquent pour la France, déclarant remettre à
trois ans l'accomplissement de leur voeu. La Croisade est finie,
à peine commencée, en dépit des efforts
généreux d'Edouard d'Angleterre.
Saint
Louis meurt à la croisade
D'après Le Goff, propos tenus par Geoffroy de Beaulieu
Quand
nous lui montrions le sacrement de l'extrême-onction en
récitant les sept psaumes avec la litanie, lui-même
récitait les versets des psaumes et nommait les saints
dans la litanie, invoquant très dévotement leurs
suffrages. Alors qu'à des signes manifestes il s'approchait
de la fin, il n'avait pas d'autre souci que les affaires de Dieu
et l'exaltation de la foi chrétienne. Comme il ne pouvait
plus parler qu'à voix basse et avec peine, à nous,
debout autour de lui et tendant l'oreille vers ses paroles, cet
homme plein de Dieu et vraiment catholique disait : " Essayons,
pour l'amour de Dieu, de faire prêcher et d'implanter la
foi catholique à Tunis. Oh quel prédicateur capable
pourrait-on y envoyer ! " Et il nommait un frère
Prêcheur qui y était allé en d'autres circonstances
et était connu du roi de Tunis. C'est ainsi que ce vrai
fidèle de Dieu, ce constant et zélé pratiquant
de la foi chrétienne, acheva sa sainte vie dans la confession
de la vraie foi. Comme la force de son corps et de sa voix déclinait
peu à peu, il ne cessait pourtant de demander les suffrages
des saints auxquels il était spécialement dévot,
autant que ses efforts lui permettaient de parler, et surtout
saint Denis, patron particulier de son royaume. Dans cet état,
nous l'avons entendu répéter plusieurs fois dans
un murmure la fin de la prière que l'on dit à Saint-Denis
: " Nous te prions Seigneur, pour l'amour de toi, de nous
donner la grâce de mépriser la prospérité
terrestre et de ne pas craindre l'adversité." Il
répéta plusieurs fois ces paroles. Il répéta
aussi plusieurs fois le début de la prière à
saint Jacques apôtre : "Sois, Seigneur, le sanctificateur
et le gardien de ton peuple", et rappela dévotement
la mémoire d'autres saints. Le serviteur de Dieu, allongé
sur un lit de cendres répandues en forme de croix rendit
son souffle bienheureux au Créateur ; et ce fut à
l'heure précise où le fils de Dieu pour le salut
du monde expira en mourant sur la croix .
Motivation
de la croisade des enfants
D'après
Alphandéry, Dupront, La chrétienté et l'idée
de croisade
Pour la plupart, la chose est nette : c'est une machination de
Satan. La preuve, pour ces logiciens de l'évidence, s'établit
aisément : l'échec de la tentative ou le désastre
des retours manifestent l'absence de Dieu, donc l'astuce du Malin.
De causes plus précises, il n'est guère proposé.
Roger Bacon, en découvrant comme puissance de ces étranges
départs l'influence magique d'un homo malignus, n'explique
pas davantage - hanté peut-être par l'exemple du
Maître de Hongrie, le chef des Pastoureaux de 1251, qu'il
rapproche d'ailleurs, avec beaucoup de pénétration
historique, des enfants de 1212. Seul, l'annaliste de la Chronique
de Saint-Médard de Soissons, qui écrit quelque
cinquante ou soixante ans après les événements,
saisit, mieux qu'une explication, une correspondance qui ramène
le miracle à un ordre. Certains affirment, écrit-il,
qu'avant que ne se produisît cet étrange départ
d'enfants, de dix ans en dix ans, des poissons, des grenouilles,
des papillons, des oiseaux étaient partis de la même
façon, chacun selon l'ordre et la saison de son espèce.
Les départs singuliers s'intègrent dans un rythme
de vie cosmique. Rarement, dans l'analyse de l'idée de
Croisade l'événement a mieux livré sa signification.
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