LA MEDIATION FAMILIALE: PREMIERE ETAPE DU DIVORCE? Alice de Lara * Les noms et les lieux ont été modifiés pour respecter la confidentialité. J’illustrerai cette situation de travail par la présentation et l’analyse de six séances de médiation familiale.
J’ai choisi une médiation menée récemment, de septembre 2005 à mai 2006. Elle s’est déroulée sur dix séances.
Les deux personnes du couple concerné, Martine et Patrick, sont mariées depuis mai 1995 et vivent encore ensemble dans une maison située en banlieue ouest dont ils sont propriétaires depuis plusieurs années.
Ils ont deux enfants, Charles, 5 ans, et Jérôme, un an.
J’évoquerai les premiers entretiens de médiation et quelques séquences significatives du processus, à l’issue duquel un Protocole d’Accord entre ces personnes a pu être établi.
La particularité de cette situation est marquée par le fait que les deux conjoints ne sont pas, du moins au début de la médiation, physiquement séparés et qu’ils vivent dans un climat de tensions et de disputes permanentes.
Madame souhaite prendre rapidement un appartement indépendant afin de « faire le point », Monsieur s’y refuse complètement.
Le premier entretien Notons que ces deux personnes se sont adressées spontanément à l’association de médiation et qu’il n’y a aucune procédure judiciaire en cours.
La salle de médiation est une petite pièce calme donnant sur une cour arborée. La confidentialité de cet espace de médiation est garantie par son éloignement de l’espace accueil – secrétariat. Après avoir accueilli le couple, je me présente en tant que médiatrice familiale. J’écris leurs noms et le mien sur le paper board ainsi que la date de l’entretien. Je note : « Première séance de médiation familiale ». Je leur demande de répondre à quelques questions simples concernant leur situation familiale et les motifs succincts de leur demande.
Ces données, en apparence informatives, m’apportent déjà un « instantané » assez précis sur leur situation actuelle.
C’est aussi une façon de faire plus ample connaissance avant de les inviter à prendre la parole plus en profondeur.
Je présente mon association. Je précise que j’ai reçu une formation universitaire spécifique, que je respecte un code de déontologie (qui est d’ailleurs affiché dans la pièce), que mon action est indépendante de la justice (c’est-à-dire qu’elle s’inscrit dans le cadre d’une totale confidentialité).
Je n’interviens pas en tant qu’« expert ». Je ne transmettrai personnellement aucune information ni aucun rapport, aussi bien aux juges qu’aux autres instances (travailleurs sociaux, avocats…). Je me dois d’être la plus impartiale possible vis-à-vis de chacun d’eux. Je jouerai un rôle de tiers pour faciliter la communication entre eux et leurs prises de décisions.
Je leur donne quelques consignes essentielles à respecter :
• parler en son nom propre, écouter l’autre et ne pas l’interrompre lorsqu’il s’exprime, ne pas prendre de notes, ne pas tenir de propos injurieux ou dénigrants,
• être dans la transparence par rapport aux informations communiquées.
Je remets à chacun un formulaire intitulé « Engagement à la Médiation familiale » , indiquant une grille tarifaire. Le coût des séances de médiation est établi par tranches de revenus et ils règleront chacun leur séance.
Les explications fournies et la bienveillance exprimée ont pour but de favoriser l’équilibre de la parole et du questionnement de chacun, permettant au cadre de s’instaurer et à la réflexion de s’élaborer.
Ainsi, ils vont pouvoir évoquer leur histoire de couple et leur histoire familiale qui me serviront à établir le « bilan conjugal ».
J’insiste sur l’importance de ce retour dans le passé, indiquant que les décisions concrètes qu’ils seront amenés à prendre sont fonction de leur histoire, de leur ressenti et du contexte personnel et familial dans lequel les problèmes et les conflits se sont présentés.
Le cadre étant instauré, et leur accord pour poursuivre ce premier entretien étant obtenu, la médiation peut alors commencer. Leur histoire
Patrick a quarante ans et Martine trente six ans. Ils se sont connus jeunes, en vacances. Ils sont tous deux passionnés de voile. Leur complicité s’est donc construite autour des activités sportives (navigation, jogging…) et des voyages. Ils ont vécu assez rapidement ensemble et ils se sont mariés en mai 1995.
Ils se trouvaient mutuellement des qualités communes, de dynamisme, d’initiative, de fantaisie, de sérieux et de gaîté… et avaient le projet de réaliser certains rêves : acheter une maison, construire une vie professionnelle, favoriser les loisirs…
Le projet familial était remis à plus tard et ils ont attendu huit ans la venue de leur premier enfant. Pendant toute cette période et, jusqu’à la grossesse du deuxième enfant, leur entente a été harmonieuse. Ils évoquent avec plaisir les bons moments passés ensemble, non sans une certaine nostalgie, ce qui a pour effet d’apaiser les tensions. La remémoration de ces souvenirs est pour eux l’occasion de retrouver une communication qui a été profondément détériorée par les conflits des derniers mois.
C’est le rôle du médiateur familial d’avoir une écoute qui favorise le « retissage » des liens. La crise du couple Le changement de situation professionnelle de Monsieur, en lien avec la deuxième grossesse, a largement contribué à la détérioration du climat conjugal.
En effet, Patrick, qui est cadre commercial, a été licencié pendant la deuxième grossesse de Martine et il a été au chômage pendant quelques mois avant de retrouver, un mois avant l’accouchement, un travail de responsable dans une société étrangère, où il était chargé de créer et de développer une activité en France. Il travaille au domicile familial et est amené à voyager assez fréquemment en France et à l’étranger. Il est donc absent quatre jours par semaine, soit trois nuits. Martine a beaucoup insisté sur sa solitude, surtout après la naissance de leur deuxième enfant.
Martine, elle, n’a pas de qualification professionnelle particulière. Elle est secrétaire commerciale dans l’électronique. Elle effectue un travail administratif monotone qui ne lui apporte aucune satisfaction. En effet, elle travaille devant un écran d’ordinateur toute la journée, isolée et astreinte à des tâches répétitives.
Quand elle s’et retrouvée enceinte pour la deuxième fois, ils ont décidé qu’elle prendrait un congé parental suite à son congé maternité.
Ils se sont donc retrouvés tous deux à la maison, lui d’abord au chômage, puis en travail à domicile et, elle, en congé maternité puis parental.
La deuxième grossesse a été pénible. Martine était très fatiguée et, paradoxalement, alors que son mari était présent, elle s’est sentie délaissée, lui étant, selon ses mots, « dépressif ». Quant à Patrick, il lui reproche de ne pas l’avoir soutenu pendant sa période de chômage.
Au fil du temps, la relation s’est dégradée, nourrie par des ressentiments de plus en plus forts, aboutissant aux interrogations de Martine quant à une séparation éventuelle d’avec Patrick.
Mon rôle de médiatrice sera de vérifier cette décision de séparation que Patrick récuse avec beaucoup de détermination.
La demande de Martine :
Martine souffre des disputes incessantes du couple depuis plus d’un an. Son mari est très pris par son nouveau travail. Le couple vit très replié sur lui-même. Leur deuxième enfant est difficile : il dort peu, il est agité, il pleure beaucoup, il est souvent malade. Elle est épuisée. Elle exprime un mal-être évident et pense qu’une séparation provisoire serait peut-être une solution à envisager. Elle vient en médiation pour y réfléchir et en définir les modalités concrètes.
Sur le paper board je résume sa demande :
• « je suis au bout du rouleau »
• « j’ai besoin de prendre du recul »
• « ça ne peut plus durer comme ça »
Elle a sans doute besoin de se confronter à ce principe de réalité. La demande de Patrick :
Patrick reconnaît bien volontiers qu’après avoir très mal vécu sa période de chômage, il s’est complètement réinvesti dans son nouveau travail en délaissant par là même son épouse.
Par contre, il a continué, du mieux qu’il le pouvait, à assumer sa fonction paternelle auprès de ses deux fils (prise en commun des repas, accompagnement scolaire de l’aîné, disponibilité pour le cadet…).
Il invoque le fait que, s’il a travaillé autant, c’était « pour le confort de la famille », ayant le crédit de la maison à régler et sa femme ne percevant plus que les indemnités de congé parental.
Il est venu en médiation pour accompagner la démarche de Martine, mais il ne souhaite pas la séparation. Il pense que le couple traverse une « mauvaise passe » et que la situation pourrait s’arranger. Il affirme aimer toujours sa femme et il est convaincu qu’ils peuvent tous deux reconstruire leur vie de couple et avoir encore des projets ensemble.
Il voit donc la médiation comme un lieu de parole, permettant de renouer le dialogue et garde l’espoir que, dans l’hypothèse d’une séparation, elle ne sera pas définitive.
Tout en les écoutant attentivement, je note sur le paper board les propos de Patrick :
« savoir où on en est, que chacun dise clairement et honnêtement ce qu’il veut faire ». Je rajoute également les différents points exprimés et les informations importantes qu’ils me donnent.
Je prends acte de leur adhésion au processus, malgré leurs demandes divergentes.
Les prochaines séances de médiation auront essentiellement pour but :
• de vérifier le désir de Martine de quitter Patrick pour s’installer de façon indépendante
• de soutenir Patrick dans sa souffrance à envisager cette séparation
• de les aider à réfléchir à l’organisation d’une « autre et nouvelle » vie familiale avec leurs enfants.
J’ai perçu le profond malaise et la tension qui animent leur relation.
A l’issue de ce premier entretien, il s’agira de les accompagner afin que chacun puisse reconnaître la souffrance de l’autre. Ainsi pourront être évalués leurs besoins, manifestes ou latents, afin que, si la séparation a effectivement lieu, ils puissent tous deux, du mieux possible, réorganiser leur vie personnelle et leur relation avec leurs enfants. Le deuxième entretien D’emblée, je sens que la tension est à son paroxysme. Martine n’enlève pas son manteau. Patrick n’est pas rasé depuis plusieurs jours. Leurs visages sont fermés et tristes. Au début, le silence s’installe. Je les invite à s’expliquer sur l’effet produit sur eux par la première séance et ce qui en a découlé.
Ils ont eu entre eux de très vives discussions. Martine a fini par avouer que, depuis quelques mois, elle avait un amant, son patron, Christian.
Cette révélation a été un choc terrible pour Patrick qui ne s’attendait guère à cette nouvelle.
A la suite de la première séance, Martine a donc pris conscience qu’elle ne pouvait plus différer l’aveu de ce secret à son mari qui lui avait demandé solennellement de dire « honnêtement ce qu’elle voulait faire ». N’ayant pas eu jusque-là l’occasion de dire à quiconque ce qu’elle vivait, elle avait pensé que cet espace de parole était le lieu tout indiqué et elle avait alors pris le risque de parler.
Quant à Patrick, il a pu entendre plus clairement le dilemme dans lequel était placée Martine, sa détermination à envisager une séparation, mais sans en connaître les véritables raisons et les enjeux. Il a espéré que cette démarche aurait pour effet d’expurger leur conflit conjugal. L’aveu de Martine constitue une nouvelle donne qu’il va devoir sérieusement prendre en compte.
Patrick exprime sa colère avec vivacité ; Il reproche à Martine sa trahison et surtout son long silence incompréhensible. Parfois, il se lève même de son fauteuil pour aller vers elle. Je l’invite à se rasseoir. Cet échange vif dure un certain temps pendant lequel tous deux s’agressent mutuellement et ressortent leurs griefs.
Le conflit est donc réactivé avec force et colère.
Cependant, cet échange véhément a sa place et je le laisse s’exprimer car je sais l’importance de la levée des non-dits sur le déroulement du processus de médiation. La parole de Martine aura permis à la médiation de s’orienter vers une clarification de leur situation.
Cette séance nous place donc au cœur du conflit conjugal.
Ce deuxième entretien va donc représenter une étape charnière de l’évolution de cette médiation.
Martine confirme son besoin de prendre du recul et a l’intention de louer son propre appartement. Patrick, lui, malgré sa colère, continue d’exprimer son amour pour elle et son désir profond que les choses s’arrangent. Il reconnaît ses erreurs, pense qu’il est possible qu’ils retrouvent à nouveau les moments « extraordinaires » qu’ils ont connus et considèrerait le départ de Martine comme la fin du couple. Il est très jaloux et il ne supporterait pas que Martine reçoive son amant dans ce nouvel appartement avec leurs enfants.
Je prends acte de leur ambivalence. Je leur demande de réfléchir à nouveau sur l’idée de la séparation et de la concrétisation ou pas du projet de Martine.
Au cours de cette séance, je m’attache à reformuler, avec le plus de précision possible, leurs situations personnelles, afin que chacun puisse se sentir compris et soutenu. La triangulation offerte par cet espace-tiers permet à chacun des partenaires d’entendre plus attentivement l’autre.Du troisième au cinquième entretien
La médiation se poursuit, sans jamais être remise en question, dans un climat lourd, ponctué d’événements ayant un fort retentissement familial et personnel. Patrick arrive à la séance, un pansement sur l’œil.
Patrick, rongé par la souffrance et la jalousie, informe les parents de Martine, sa sœur, ses collègues, du fait qu’elle a une liaison depuis quelques mois avec son patron. Il a pris aussi contact avec ce dernier pour lui demander ses intentions et appelle même, à plusieurs reprises, son épouse avec laquelle Christian est d’ailleurs en instance de divorce.
Martine se sent salie, d’autant que ses propres parents prennent fait et cause pour Patrick.
Le point d’orgue est marqué par une grave altercation entre Patrick et Christian. Patrick, en voiture avec ses deux jeunes enfants, a suivi Martine « partie faire un jogging ». Il l’a surprise en train d’embrasser Christian sur une aire de parking.
Une bagarre a lieu. Christian frappe Patrick au visage.
Pendant ces trois séances, j’écoute avec empathie leur malaise grandissant qui leur devient de plus en plus insupportable. A chaque séance, ils expriment leur désir profond de voir d’arrêter ce conflit permanent dont les enfants sont souvent les témoins et tentent, avec mon intervention, d’élaborer des « solutions » qui permettraient de sortir de l’impasse.
Nous explorons, par exemple, l’idée de Martine de louer un appartement, mais on se heurte très vite au refus catégorique de Patrick de la voir utiliser une partie des économies du ménage pour réaliser ce projet. Nous exploitons les différentes pistes possibles : aides de ses parents, de sa sœur, de sa société… ? Toutes s’avèrent négatives.
Patrick ne peut imaginer que Martine, alors qu’il continue à travailler à domicile, puisse aller et venir entre leur maison et son futur appartement pour s’occuper des enfants, car ils sont tous deux d’accord pour préserver le maintien de leurs repères habituels.
Plusieurs mois ont passé depuis le premier entretien. Martine n’a pas dévié de son désir de partir et elle a manifesté, au cours de la cinquième séance, son attachement à Christian : « je ne peux pas renoncer à lui ».
Mon rôle aura été, pendant les séances, de soutenir le couple dans sa souffrance, tout en les aidant néanmoins à continuer d’explorer des solutions possibles et leur mise en œuvre concrète. Ce travail leur aura permis de mûrir leur réflexion afin de déboucher sur une décision effective.
Le sixième entretien Le travail préliminaire des dernières séances et la réalité dont Martine et Patrick ont fini par accepter l’évidence, vont se solder par une décision effective de divorce.
Ces séances leur auront permis de faire « le travail de deuil de leur relation passée ». Patrick finit par admettre que la séparation est la seule issue possible. Martine qui, au début, ne souhaitait pas le divorce, est bien obligée de s’y résoudre devant l’attitude ferme de Patrick.
Cette séance va donc s’orienter vers la recherche d’accords. Martine et Patrick arrivent à se fédérer autour d’une réflexion commune concernant leur avenir et celui de leurs enfants.
Martine finira par louer un appartement. Patrick lui rachètera sa part de la maison. Ils décideront une résidence alternée pour leurs enfants. Ils choisiront un avocat commun dans la perspective d’un divorce par consentement mutuel et consulteront ensemble un notaire et les services fiscaux pour les questions patrimoniales et fiscales…
Deux séances seront consacrées aux enfants. Ils parleront d’eux en détail. Ils réfléchiront ensemble à la façon de leur faire part de leur décision de séparation et des modalités de leur vie future avec chacun d’eux. Un temps assez long sera consacré à l’évaluation de leurs besoins, au budget concernant la contribution financière de chacun pour leur éducation et à la nouvelle organisation matérielle.
Au fil des séances, ils me feront part de l’avancée de leurs démarches et j’inscrirai sur le paper board toutes les décisions prises en commun.
Nous conclurons cette médiation par un Protocole d’Accord qu’ils soumettront à leur avocat puis au Juge aux Affaires Familiales. En conclusion L’expression du conflit familial, favorisé par l’écoute empathique de la médiatrice, aura été un travail préalable indispensable qui leur aura permis de mûrir leur décision de divorcer.
Ce choix douloureux étant fait, il leur aura été plus facile d’aboutir à des accords dans un climat plus apaisé et de compréhension.
L’intériorisation du processus de médiation par le couple aura favorisé la communication, point d’appui essentiel à l’avenir de leur rôle de père et de mère. Mon travail de médiateur Cette médiation éclaire les différentes facettes de mon travail de médiateur qui doit faire valoir ses compétences et ses qualités aussi bien sur les plans psychologique que technique.
Les aspects psychologiques
Par mon rôle « actif », je tente de favoriser le rétablissement de la communication entre les conjoints, ce qui constituera le levier essentiel leur permettant de trouver des solutions négociées.
En effet, dans cette médiation, j’ai laissé s’exprimer les conflits et émerger les non-dits, sans les censurer, tout en les canalisant et en les positivant, en leur donnant du sens, permettant ainsi aux malentendus de se régler et au dialogue de se renouer.
Ainsi, l’agressivité peut s’atténuer et la négociation se mettre en place, même si la tension reste sous-jacente et peut se réveiller cycliquement à l’occasion de sujets sensibles.
Comme le dit Justin L’Evesque dans son ouvrage « Méthodologie de la médiation familiale » (Editions Edisem-Erès,1998) : « l’exploration de la colère et de la rage fait partie de l’intervention du médiateur, elle est bénéfique pour les individus et ne doit pas être annihilée. Le défi pour le médiateur est d’aider les conjoints à utiliser cette colère de façon constructive ».
Par ailleurs, l’écoute, la chaleur humaine, le respect égalitaire de la parole et du ressenti de chacun, permettent de créer un climat de confiance propice au travail de médiation.
J’ai essayé de reconnaître les besoins essentiels de chacun et de leurs enfants et tenté de leur permettre de trouver par eux-mêmes des solutions satisfaisantes.
Placée à l’articulation de l’affectif et de la réalité, j’ai tenu compte constamment des objectifs à poursuivre : responsabilités parentales, questions budgétaires, accompagnement de la décision de divorcer…
A plusieurs reprises, je leur ai transmis ce que j’ai perçu du ressenti de chacun et de leurs besoins fondamentaux par rapport à eux-mêmes et à leurs enfants.
J’ai tenté de faire preuve de souplesse et d’adaptation face aux situations souvent difficiles qu’ils avaient à gérer, ce qui ne m’a pas empêchée de persévérer dans une stratégie implicite et une volonté d’aboutir pour permettre aux deux protagonistes d’aborder les principaux points qui les préoccupent.
La créativité est donc un élément important de l’acte de médiation. Il est nécessaire de laisser constamment ouvert le champ des possibles en explorant les différentes options.
Pour leur permettre de valider le bien-fondé de leurs différentes décisions, je les ai incités à consulter, le plus souvent ensemble, les professionnels qualifiés (avocat, notaire, conseiller fiscal…), ce qui a eu pour eux des effets mâturants et rassurants.
Les aspects techniques Les aspects techniques sont plus des outils utilisés par le médiateur dans le fil de sa démarche et des moyens efficaces pour la faire avancer que des procédés circonstanciels servant à faire fonctionner le processus.
Pour reprendre Justin L’Evesque dans : « Méthodologie de la médiation familiale » (op.cité) : « Les techniques sont nécessaires mais ne se substituent pas aux postulats de base. Elles n’ont pas préséance sur les principes, elles constituent des moyens et non une fin. Elles sont assujetties au principe directeur de l’approche… La médiation est avant tout un art… Les techniques sont subordonnées à cet art du médiateur. Ells sont là pour en faciliter l’expression ».
Je vais décrire quelques techniques qui m’ont permis, dans cette médiation, de favoriser la communication, techniques dites d’entretien et celles permettant d’aboutir à des accords concrets, techniques dites de négociation
Les techniques d’entretien : • Faire céder les résistances par une attitude persuasive, une écoute chaleureuse et empathique, un travail continu d’information.
Par exemple, le climat de confiance que je tente d’instaurer dès le premier entretien fait prendre conscience à Martine de la nécessité pour elle et, pour l’avancée du processus, d’avouer son infidélité. La levée de ce « non-dit » sera capitale dans la sortie de l’impasse dans laquelle le couple s’est enfermé depuis plusieurs mois et dans sa décision d’aller dans le sens d’une séparation beaucoup plus radicale que celle envisagée au début.
• L’écoute active et la reformulation
Cette technique est, pour ainsi dire, inhérente et indispensable au travail de médiation. Je l’ai utilisée fréquemment au cours de ces entretiens pour faire réfléchir le couple plus en profondeur sur telle ou telle question épineuse.
L’idée de séparation était un enjeu primordial pour eux dès le premier entretien. Voyant l’ambivalence de Martine et les fortes résistances de Patrick par rapport à cette éventualité, je me suis attachée, comme je l’ai dit plus haut, « à reformuler de la façon la plus précise possible », la position psychologique et la situation personnelle de chacun. Ceci pour leur permettre de clarifier leurs pensées et d’élaborer leur décision.
• La confrontation
Son objectif est de mettre la lumière entre ce qui est dit et ce qui s’est passé réellement et d’en dégager la signification, consciente ou inconsciente, afin de déboucher sur un comportement plus adéquat.
A la cinquième séance, Martine tente de minimiser son comportement amoureux avec Chrsitian sur l’aire de parking lorsque Patrick les a surpris : « tu en as fait toute une histoire, ce n’était que quelques bisous… ».
J’interviens pour remettre la réalité à sa juste dimension, ce qui permet de ne pas laisser Martine dans le déni et de lui faire mieux comprendre la position agressive de son mari vis-à-vis de son amant.
• Utiliser des anecdoctes personnelles ou des métaphores, pour persuader indirectement les protagonistes.
Lors de la séance où a été évoquée l’évaluation de leur maison, je n’ai pas hésité à prendre l’exemple anonyme d’une médiation précédente pour les inciter à consulter ensemble un notaire et des agences immobilières, afin que tous deux puissent entendre les mêmes informations, par les mêmes professionnels, au même moment. Les techniques de négociation Les techniques d’entretien que nous venont d’évoquer favorisent la négociation. Cependant, celle-ci demande des approches plus spécifiques dont les principales sont :
- L’identification des similitudes
Dans cette médiation, la décision de divorcer, conséquence d’une longue période d’élaboration et d’incertitudes, aura été le levier qui a favorisé l’enclenchement de la négociation.
Parler des enfants en aura été un élément central
Ce thème est, en effet pour les parents, fédérateur, car il leur permet de faire ressortir ce qu’ils ont en commun à travers l’amour et l’intérêt que chacun leur porte. L’abord des valeurs parentales a donc une signification stratégique qui contribue d’ailleurs à favoriser la communication et à rétablir le respect et l’estime que chacun porte à l’autre.
Support d’identification et de projections positives, les enfants redonnent aux deux conjoints leur place de parents qu’ils ont été, qu’ils sont, et seront encore à l’avenir.
Tout au long de l’évolution du processus, mon rôle aura été de préserver l’équilibre entre les conjoints, de laisser s’exprimer les affects tout en les canalisant, afin que les échanges débouchent sur des solutions concrètes. Lorsque la discussion s’éloigne du sujet, ou risque de déraper, je les incite à respecter le fil de leur réflexion afin que la négociation avance. Il ne s’agit pas de les censurer mais de laisser en suspens certaines questions (qui sont d’ailleurs notées sur le paper board), qui seront reprises au cours de la même séance ou ultérieurement.En conclusion
J’ai choisi de relater cette situation de médiation familiale car, au début de celle-ci, les conjoints vivant encore ensemble , il s’agissait de vérifier leur décision de se séparer. La médiation a servi de révélateur à l’expression du conflit conjugal dès le deuxième entretien. Confrontés à une « parole de vérité », ils ont pu sortir de l’impasse. La décision de divorcer est devenue inéluctable et l’on peut donc dire que, dans ce cas, la médiation aura peut-être été la « première étape du divorce ».
Après des mois de disputes et de tensions, quelques entretiens denses répartis sur quelques mois, auront permis, grâce à une maturation progressive, une élaboration en plusieurs étapes, de solutions concrètes (théorie des petits pas).
Ils auront pu ainsi anticiper leur vie future, imaginer comment la reconstruire, afin d’offrir à eux et à leurs enfants, des lendemains dépassionnés où chacun ait sa place. BIBLIOGRAPHIE
Babu (A.), Biletta (I.), Bonnoure-Aufière (P.), David-Jougneaux (M.), Ditchev (S.), Girot (A.), Mariller (N.) Médiation familiale, regards croisés et perspectives, Ed. Erès, coll. « Trajets », Toulouse, 1997.
Bastard (B.), Cardia-Voneche (L.), Eme (B.), Neyrand (G.), Reconstruire les liens familiaux, Nouvelles pratiques sociales, Ed. Syros.
Berger (M.), L’enfant et la souffrance de la séparation, Ed. Dunod, Paris, 1997.
Bonafé-Schmitt (J.-P.), La médiation : une justice douce, Ed. Syros-alternatives, Paris, 1992.
Bonafé-Schmitt (J.-P.), Dahan (J.), Salzer (J.), Souquet (M.) Vouche (J.-P.), Les médiations, la médiation ?, Ed. Erès, coll. « Trajets », Paris, 1999.
Dahan (J.), La médiation Familiale, Ed. Morisset, Essentialis, Paris, 1996.
Dahan (J.), et Shonen-Desarnauts (E. de), Se séparer sans se déchirer, Ed. Robert Laffont, coll. Réponses, Paris, 2000.
Denis (C.), La médiatrice et le conflit dans la famille, Ed. Erès, coll. « Trajets », Ed. Erès, Paris, 2001.
Dolto (F.), Quand les parents se séparent, Ed. du Seuil, Paris, 1988.
Hefez (S.), La danse du couple, Hachette littérature, 2002.
Hefez (S.), Quand la famille s’emmêle, Hachette littérature, 2004.
Julien (Ph.), Tu quitteras son père et ta mère, Ed Aubier, Paris, 2000.
Laroque (M.), Théaud (M.), Notre enfant d’abord : le divorce et la médiation familiale, Ed Albin Michel.
Lemaire (J.-G.), Le couple : sa vie, sa mort, Ed. Payot, Paris, 1979.
Levesque (J.), Méthodologie de la médiation familiale, Ed. Erès, Toulouse, 1998.
Martin (C.), L’après-divorce, Lien familial et vulnérabilité, coll. « Le sens social », Ed. Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 1997.
Martinière (M.-T.), La médiation familiale : panser ou penser les séparations conjugales ?, revue Dialogue N° 143, 1er trimestre 1999, publié par l’AFCCC, Ed. Erès.
Neyrand (G.), L’enfant face à la séparation des parents, une solution : la résidence alternée, Ed. Syros, Paris, 1994.
Poussin (G.), Martin-lebrun (E.) Conséquences de la séparation chez l’enfant, Ed. Erès.
Rosenczveig (J.-P.), L’enfant et la séparation ds parents, Ed. Jeunesse et Droit.
Thierry (I.), Le démariage, Justice et vie privée, Ed. Odile Jacob, Paris, 1993, 1996.
Topor (L.), La médiation familiale, Coll. « Que sais-je ? » n° 2663, Ed. PUF, Paris, 1992.