| LA SEPARATION ET LE DIVORCE |
La rupture du lien conjugal
La crise du couple
La crise est un élément structurel de la vie du couple. Son élaboration le constitue, le structure, le fait tenir, « par une remaillage constant des liens d’affiliation et des liens de filiation… Chaque crise fait resurgir des éléments qui étaient refoulés au moment de la constitution du couple et ouvre sur une réélaboration du lien, travail qui se situe dans deux registres : celui de la désillusion et celui de la réélaboration du choix amoureux… Chaque crise ouvre donc sur une nouvelle maturation de par la reconnaissance d’une altérité toujours à reprendre » . 1.
La séparation du couple
Les séparations de couple, devenues banales
sur le plan social, sont souvent dramatiques sur le plan individuel.
Elles obligent les intéressés,
surtout celui qui subit la séparation, à un renoncement
qui touche les besoins psychiques les plus importants, lié
à la perte d’une personne précieuse, à laquelle il
est profondément attaché, occupant une place privilégiée
ayant un pouvoir sur son bonheur, compensant parfois une faiblesse narcissique
de son Moi.
La rupture non désirée laisse souvent
un grand vide et un immense déséquilibre.
Certaines de ces pertes sont si difficiles à
accepter que certaines personnes sont incapables de s’en remettre vraiment,
même après plusieurs années, ou cherchent à
perpétuer une relation, plus ou moins subtilement, en tentant
de conserver ou de « contrôler » cette relation indépendamment
de la volonté de l’autre, par exemple, à travers les
enfants. Ce lien conservé jalousement, les autorise à
garder une place dans la vie de leur ex-conjoint.
Certaines pertes sont imprévues ; elles surviennent brusquement, presque par surprise. La douleur est alors cuisante, et la réaction souvent violente.
D’autres arrivent comme un aboutissement, voire un soulagement, mettant un terme à une situation qui n’apportait plus de satisfaction, à une relation qui ne permettait plus de combler ses besoins.
Les raisons de la rupture peuvent être les mêmes que celles qui ont été à l’origine de la constitution du couple, que le choix d’objet amoureux ait été d’ordre narcissique (en miroir) ou d’ordre anaclitique (par étayage).
L’équilibre fragile, trouvé antérieurement dans le couple, bascule à la suite d’évènements familiaux, internes ou externes, qui déclenchent la crise : une grossesse, une naissance, un différend sur l’éducation des enfants, une maladie, un deuil, un accident, un déménagement, une modification professionnelle… Ces facteurs déclenchants sont révélateurs de la nature de cette crise, dans la mesure où ils constituent les événements désorganisateurs renvoyant à la structure préalable du couple.
Ainsi, la rupture du lien amoureux réveille
des angoisses archaïques infantiles liées à la perte
d’objet au stade oral, anal et phallique, faisant ressurgir des traumatismes
passés, notamment chez celui qui subit la séparation.
Le vécu du couple associe des sentiments
d’échec ou d’incomplétude, des violences à l’égard
de l’autre (verbale, physique avec passage à l’acte, psychique)
et des affects passionnels ambivalents combinant amour et haine de façon
indifférenciée. « La haine, force de désintégration
qui tend vers la privation et la mort, ne se comprend qu’en référence
à l’amour force d’harmonisation et d’unification qui tend vers le
plaisir… Avoir aimé l’autre, c’est avoir aimé la meilleure
partie de soi-même ; il faut, lors de la séparation, écouler
sa haine sur cet autre qui fait encore partie de soi » .2.
Cette période critique de la séparation aggrave donc les personnalités fragiles et provoque une régression, une dévalorisation, et une perte des repères identificatoires.
La loi de 1975, en introduisant le divorce par
consentement mutuel, devait faciliter la rupture car, les époux
étant supposés d’accord, le travail de deuil de leur union
devait s’achever, leurs blessures narcissiques se cicatriser et leurs désirs
de vengeance s’évacuer.
Dans la réalité, il n’en est rien.
La séparation ne signifie pas la fin de l’histoire du couple,
surtout s’il y a des enfants.
C’est aussi l’une des conséquences de la loi Malhuret de 1987, qui dissocie « couple parental » et « couple conjugal », en posant que le divorce dissout seulement le second. Cependant, les difficultés d’application de la loi font penser à Anne Thévenot « qu’on ne peut saisir quelque chose de la parentalité en dehors de la conjugalité ». Elle formule deux hypothèses. « La première est que, conjugalité et parentalité étant intrinsèquement liées, leur liaison doit être remaniée lors d’une séparation. La seconde que, dans certaines situations, lorsque ces remaniements n’ont pu se faire, il y a un déplacement des affects de la relation conjugale sur la relation parentale » . 3.
En l’absence d’une triangulation sociale (procédure judiciaire, intervention psychothérapique, médiation familiale…), un phénomène de deuil « impossible » peut s’installer : « pas de loi qui fasse tiers entre eux deux, c’est le choc de la toute-puissance / impuissance de l’un contre la toute puissance / impuissance de l’autre » . 4.
Le conflit, que le divorce a mis entre parenthèses,
ressurgit, en en effaçant la signification.
« La blessure de l’amour est si forte que
le lien ne peut être brisé par l’intervention de la loi… Faire
perdurer l’amour ou sa représentation, empêche que le divorce
ne soit symbolisé du côté de l’échec ou pire
du vide, préservant la place manquante du désir. L’après-divorce
ne réactualisera-t-il pas non la passion mais le désir de
la passion ? » .5.
L’exercice de la coparentalité rend le
couple parental plus ou moins « otage » de l’enfant, car il
« oblige » ses parents à entretenir des liens et à
transférer sur lui leur contentieux affectif, quel que soit leur
désir de continuer à assurer leur rôle parental auprès
de lui.
A ce titre, l’enfant prend une place singulière dans l’esprit de chacun de ses parents.
En s’appuyant notamment sur l’expression du conflit conjugal à travers l’enfant, la médiation familiale peut permettre au couple parental de poursuivre le travail de deuil de sa relation. L’enfant devient ainsi « l’objet transitionnel » du processus de médiation, lequel favorise l’individuation et la différenciation de chacun des parents, redonne au père et à la mère leurs fonctions symboliques, réinscrit l’enfant dans le jeu du rapport à la loi, à l’interdit qui le fait être sujet.
Je n’évoquerai pas les connaissances apportées
par les disciplines psychologiques concernant le développement de
l’enfant.
De nombreux auteurs, psychologues, psychanalystes,
pédopsychiatres, ont abordé l’évolution de l’enfant
sous l’angle comportemental, génétique ou affectif. Parmi
eux, on peut citer les noms de Piaget, Wallon, Sigmund Freud, Anna Freud,
Mélanie Klein, D.W. Winnicott, Jacques Lacan, Françoise Dolto,
Serge Lebovici, Hubert Montagner 6.
, Daniel Stern…
Ces « savoirs psy » sont très
utiles au médiateur pour appréhender l’évolution de
l’enfant aux différents âges de la vie, de la naissance à
l’âge adulte, en passant par la phase de latence et l’adolescence,
et lui permettre ainsi de contribuer à la réflexion des parents
par rapport à leur enfant au cours du processus de médiation.
Jocelyne Dahan et Evangéline de Schonen-Desarnauts
en donnent un aperçu très exhaustif dans leur dernier ouvrage
: « Comment se séparer sans se déchirer » . 7.
Alice de Lara,
en collaboration avec Pierre de Lara
1. Dupré La Tour Monique,
la structuration des couples : nouvelles donnes ? revue Dialogue n°150,
article déjà cité
2. Gingembre Chantal, Aspects
psychologiques du divorce et pratiques sociales, revue Dialogue n°141,
" Faut-il banaliser le divorce? " , 3ème trimestre 1998, publiée
par l' AFCCC, Ed.Erès
3. Thévenot Anne, le
parental et le conjugal dans les recompositons familiales, revue Dialogue
n°151, Figures de l'après-divorce et nouvelles configurations
familiales, 1er trimestre 2001, Ed.Erès
4. Gingembre Chantal, opus déjà
cité
5. Froger Jacqueline, Piona
Jehanne, Quand le couple survit au divorce, revue Dialogue n°86, "Le
temps du divorce " , 4ème trimestre 1984, éditée par
l' AFCCC
6. Cf. ses interventions à
la journée d'étude : parents et médiation familiale,
organisée à Paris le 1er décembre 1995 par l' APMF,
espace XV, 14 rue des Frères Morane, 75015 Paris
7. Dahan Jocelyne et Schonen-Desarnauts
Evangéline de, Se séparer sans se déchirer, Ed.Robert
Laffont, collection Réponses, Paris, 2000