Sociologie de la Famille
EVOLUTION DE LA FAMILLE

Depuis le milieu des années 1960, la Famille a subi une grande mutation, au point que certains parlent de « crise de la famille ».
La famille traditionnelle a laissé place à un paysage familial complexe.
La famille au pluriel a bel et bien pris le relais de la famille nucléaire.

A. La famille traditionnelle

Depuis des temps immémoriaux, la société s’est reproduite sous le signe lancinant de la hantise de la mort.
La famille a eu pour fonction d’assurer la continuité de la vie et la transmission, de génération en génération, d’un patrimoine biologique, culturel, matériel et symbolique.
Une partie de ce patrimoine constitue la mémoire familiale, strictement lignagère. Mais la plus grande partie est composée de représentations collectives et de normes communes.
Ainsi, la famille est-elle une composante institutionnelle forte de ce type de société, car les conduites des individus qui la composent ne sont pas réglées par le bon plaisir de chacun mais par les codes généraux de la communauté ou du groupe qui lui imposent leurs normes et leurs valeurs.
Comme nous l’a si pertinemment enseigné Claude Lévi-Strauss dans « Les structures élémentaires de la parenté » 1. , « la famille est le lieu symbolique où se construisent les rapports sociaux.
Dans la famille, chaque individu s’inscrit dans des liens qui n’ont pas commencé avec lui et qui ne cesseront pas avec lui ».
C’est la raison pour laquelle la famille n’est pas une affaire purement privée. En son sein se construisent les rapports entre les générations, les rapports entre les sexes, mais aussi les rapports entre l’autorité et la liberté.
Cet aphorisme est d’autant plus valable dans le cas de la famille traditionnelle où l’autorité du social vient freiner l’expression de la liberté individuelle. Cependant, si dans cette société, la mortalité et la fécondité sont plutôt déterminées par la force du destin, la nuptialité relève de l’institution :
.avec qui se marier ? à quel âge ?
.quels liens crée l’alliance entre les familles des conjoints ?
.quelle conséquence l’union peut-elle avoir sur la transmission du patrimoine et du nom ?
La marge de décision individuelle reste assez faible, la finalité ultime du système matrimonial étant la reproduction et la perpétuation du groupe social.
Au cœur de cette société, se détache la figure du père, le pater familias, qui domine de sa haute stature un système familial où chacun occupe une place bien définie.
L’homme et la femme s’unissent pour accomplir leur destin biologique complémentaire marqué par la différence des sexes.
Cependant, chacun n’assure qu’une partie des fonctions indispensables à la survie des individus, les fonctions communes étant réduites au minimum.
La solidarité conjugale qui en découle est constante mais inégalitaire.

La femme est reléguée dans un statut inférieur. L’homme a le pouvoir de décider pour la famille.
Le statut de la femme découle du fait que, dans le mariage, elle est objet de l’échange et non moteur de l’alliance ; elle est épousée.
La naissance d’un enfant vient occuper dans ce système patrilinéaire une place déterminante pour la survie du groupe, permettant la transmission, d’une génération à l’autre, d’un capital symbolique et réel.
« Chaque génération représente un moment du temps … le respect des enfants pour les parents s’explique largement par la conscience d’appartenir à deux générations différentes » . 2.
Ainsi, dans cette société, chacun occupe une position précise qui détermine son statut dans le groupe. L’identité de chacun se trouve réduite à son statut social.
La cohésion de la famille et de la société dépend de la répétition rigide du fonctionnement institutionnel qui en assure l’homéostasie.
Les mots « amour » et « bonheur » n’ont pas le même sens qu’aujourd’hui. Ils sont sous-tendus par la notion de devoir. Au dévouement des parents répond la gratitude des enfants.
Parents et enfants se procurent une assistance mutuelle. Leur amour réciproque est raisonnable. L’affection est tiède, reflet des sentiments des conjoints.
Par contre, la solidarité familiale s’étend à la famille élargie (oncles et tantes, parrains et marraines, voisins…).
Sans reprendre complètement le point de vue d’Emile Durkheim 3. « … c’est l’organisation sociale des rapports de parenté qui déterminent les sentiments respectifs des parents et des enfants… », les sentiments, dans la société traditionnelle, doivent davantage se plier aux règles du droit. « ni bien suprême ni mal intrinsèque, le sentiment implique un risque de subversion que l’institution maintient dans un registre modéré et qu’éventuellement elle utilise » .4.

La révolution française constitue un tournant historique essentiel. « La contestation du mariage d’Ancien Régime et des abus de la puissance paternelle n’a cessé de monter tout au long du 18ème siècle » 5. , débouchant sur un événement capital, la création du mariage civil, laïque, par la loi du 20 septembre 1792, elle-même issue de la Constitution de 1791, mariage qui ne sera plus jamais remis en question et qui introduit le passage à la modernité.

Le Code Napoléon de 1804, en restaurant la puissance paternelle et maritale, l’infériorité juridique de la femme, en supprimant les droits des enfants naturels, dessinera les contours d’une famille qui rappelle étrangement celle de l’Ancien Droit, « conforme aux objectifs de l’ordre social à construire : légitime, bourgeoise, patriarcal, autoritaire … tout ce que le code de 1804 doit à la Révolution, le sujet de droit qu’il promeut – individu autonome, souverain, libre – est réservé au père de famille, et se paiera du grand renfermement des femmes soumises dans la sphère domestique, d’une profonde régression sur la question des enfants par rapport aux conceptions révolutionnaires de l’Autorité Parentale » .6.

La famille contemporaine

Un long processus démographique, qui se développe en Europe sur deux siècles, aboutit à une augmentation notable de l’espérance de vie et à un nouvel équilibre entre mortalité et natalité. L’individu peut dès lors s’investir dans le long terme et ses intérêts personnels y trouver l’occasion de s’exprimer.
Les bases biologiques de l’individualisme sont acquises – Les générations ne se succèdent plus, elles se chevauchent – la survie du groupe n’est plus la finalité prioritaire.
« Avec la modernité, une double inversion se produit. L’individu, et non plus le groupe, occupe désormais le centre de la scène. Chacun devient pour soi-même sa propre fin et la société ne trouve sa légitimité que dans le rôle qu’elle joue dans la protection de la liberté des citoyens : expression de la volonté générale, elle se propose, comme objectif primordial, le bonheur singulier de ses membres… La famille, comme la société, cesse d’être la condition nécessaire de la survie pour devenir le lieu présumé du bonheur »7. , ce qui génère une inflation des attentes à son égard, modifiant radicalement les relations entre conjoints et entre parents et enfants.

Dans Le Soi, le couple et la famille (1996) 8, François de Singly insiste sur la fonction de révélation du Soi enfantin puis adulte de la famille contemporaine, à côté de sa fonction de reproduction biologique et sociale. Les liens familiaux aident le Soi à se construire, car l’individu, qui se pense inachevé, a besoin des proches pour l’aider à découvrir des ressources enfouies au fond de lui-même.

La loi, désormais, fondera sa légitimité sur la conciliation concrète entre le bien public, la réalisation des désirs individuels et la recherche du bonheur.
Pendant les deux décennies qui suivent l’après-guerre un nouvel équilibre est trouvé. Le sentiment amoureux reste le ciment de la solidarité conjugale.
La famille s’adapte à la prospérité économique. Une tendance à un mariage plus précoce, à un nombre d’enfants plus important et à la stabilité, se fait sentir. L’Etat se montre plein de sollicitude à l’égard des parents et des enfants (augmentation des allocations familiales…).
Les perspectives de croissance sont optimistes.

Cependant, contrairement à toutes les attentes, un retournement de situation va avoir lieu – l’année 1965 sera l’année charnière de cette rupture.
La grande mutation des mœurs familiales va se produire.

La vie du couple s’organise différemment. Le couple reste le modèle de la vie privée, mais l’institution matrimoniale connaît une vraie désaffection, ce qui se traduit par un effondrement de la nuptialité. Désormais, le couple passe le plus souvent par une période d’union informelle, qui parfois se prolonge, ou aboutit secondairement au mariage.

Le mariage n’est donc plus le seul acte fondateur du couple.

En 1972, le nombre de mariages atteint son apogée (416 500) 9. Depuis, il baisse continuellement : 265 000 en 1987, 287 000 en 1990, 254 000 en 1993. En 1996, l’amendement Courson, modifiant le traitement fiscal de certains couples de concubins, provoque une nouvelle et brusque augmentation de 10 % du nombre de mariages, accompagnée d’une hausse importante du nombre d’enfants légitimés (112 000), en particulier dans les milieux sociaux privilégiés. Cette année là, le nombre de mariages est de 280 000, en 1997 il sera de 285 000. Il n’y a donc pas de fatalité du déclin de l’institution matrimoniale.
D’ailleurs, le mariage reste le mode de vie en couple le plus répandu (5 couples sur 6 sont mariés). « La quasi-totalité des mariages est précédée d’une période de cohabitation et la cohabitation sans mariage est devenue un mode de vie concernant plus de 4 millions de personnes en 1996. La proportion de cohabitants dépassant 10 ans sans mariage quadruple entre 1970 et 1980, pouvant continuer à se développer » .10.
L’articulation entre le couple et le mariage a changé. Pour J.-C. Kaufmann, « nous sommes passés très progressivement (en quelques siècles) du mariage au mariage d’amour puis au couple d’amour »11 . Comme le dit Boris Cyrulnik : « le simple fait d’instituer l’amour et d’en faire une rencontre entre deux personnes change la notion même du couple. Le couple n’a plus tant pour fonction de maintenir le groupe, la religion, le portefeuille parental, la situation parentale, que celle, désormais, d’établir une contrat à durée déterminée entre un homme et une femme qui se mettent en couple, pour que chacun puisse fournir des tuteurs au développement de l’autre… Le jour où l’un des deux entrave le développement de l’autre, le contrat n’est plus respecté et le couple peut se séparer »…. L’amour devient véritablement révolutionnaire, il change les structures sociales.

Le mariage traditionnel privilégie les liens de filiation et renforce l’identité sociale des conjoints. L’affiliation peut en découler mais n’est pas nécessaire.

Le mariage d’amour conjugue filiation et affiliation. Le choix amoureux, choix affiliatif reconnu, doit s’inscrire dans un mariage qui en ritualise les rôles et allie deux familles.
Le couple d’amour privilégie l’affiliation. Le désir d’enfant génère chez les deux conjoints un travail psychique afin de pouvoir l’inscrire dans une filiation.

« Ainsi, la séparation d’avec la génération précédente ne s’accompagne plus d’une ritualisation permettant d’énoncer les frontières entre générations » .12

Ainsi, le concubinage hétéro-sexuel devient un fait de société incontournable, ayant constamment augmenté depuis 20 ans. En 1998, on dénombre 2,4 millions de couples de concubins et 12,3 millions de couples mariés. Le mariage demeure donc la référence.
Par contre, la signification du concubinage évolue.
La majorité des concubins sont jeunes. De plus en plus, ils construisent des unions libres stables et fécondes. A côté de ceux qui, minoritaires, réfutent par idéal le mariage, une grande majorité s’oriente ultérieurement vers le mariage après une période plus ou moins longue de cohabitation.

Il en résulte un phénomène lui aussi essentiel, l’accroissement très important des naissances hors mariage.
« La part de fécondité hors mariage ne cesse d’augmenter depuis 1965 : de 6 % en 1967 (soit 51 000 naissances), elle passe à 20 % en 1985, à 30 % en 1990 et à 40 % en 1997. Elle constitue aussi la moitié des premières naissances (53 %). Les enfants sont de plus en plus reconnus par le père dès la naissance » .13.
Aujourd’hui, près de 300 000 enfants par an naissent hors mariage, soit environ un tiers des enfants. « La réforme de la filiation qui, en 1972, a aligné le statut des enfants naturels sur celui des enfants légitimes, explique en grande partie l’évolution des comportements, le mariage n’étant plus impératif pour éviter à un enfant de naître privé de droits » .14
Sociologiquement, la famille naturelle devient une famille à part entière.
Parallèlement au mouvement de « dénuptialisation », s’observe une poussée significative des séparations et des divorces. Les unions hors mariage sont souvent fragiles. 50 % d’entre elles sont rompues au bout de 10 ans contre 30 % des mariages.
On peut penser que ce processus de rupture entre cohabitants peut tendre à s’accroître. Ainsi, beaucoup de mères, statutairement célibataires, seront en réalité des femmes « séparées » d’un ancien « conjoint » .15
La fragilisation du mariage génère un mouvement de hausse de la divorcialité. Son taux est en constante augmentation. De 10 % en 1965, l’indice s’élève de 20 % en 1978, 26 % en 1982, pour atteindre les 39 % ces dernières années.

Depuis 1995, le mouvement de hausse semble stoppé.

La loi de 1975 aura profondément réformé le divorce, notamment par l’introduction du divorce par consentement mutuel, soit par requête conjointe, soit sur demande de l’un des conjoints et acceptée par l’autre, ce qui n’a pas empêché le divorce pour faute de se maintenir sensiblement (43 %).
Contrairement à ce que l’on aurait pu penser, il n’a pas eu de diminution progressive du nombre de divorces.
Au contraire, après une période de reflux de la fin des années 1980, l’augmentation a repris pour dépasser 120 000 divorces en 1995.
« Les femmes sont à l’origine de la demande en divorce plus souvent que les hommes. Mais le divorce par consentement mutuel est demandé conjointement par les deux époux » .16
Le mouvement vers un divorce de plus en plus précoce est arrêté, maximal après trois-quatre ans de mariage en 1993 (5,8% des couples mariés en 1993 divorcent, le divorce a lieu après cinq ans en 1997).

Le divorce se banalise donc socialement. L’éventualité d’une séparation est désormais inscrite au cœur de chaque union, dans un contexte de dédramatisation collectif, déplaçant les préoccupations de la société un peu plus sur l’après-rupture, notamment dans l’intérêt des enfants

Les conséquences de cette évolution se font sentir sur les formes mêmes de la structure familiale contemporaine. A côté de la famille nucléaire classique, apparaissent de nouvelles compositions familiales : les familles mono et bi-parentales, les familles recomposées…
 
 

Alice de Lara

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 1. Levi-Strauss Claude, Les structures élémentaires de la parenté, Editions PUF, 1949

2.  Roussel Louis, La famille incertaine, Editions Odile Jacob, Février 1989

3.  Durkheim Emile, De la division du travail social, thèse, Paris, 1893

4.  Roussel Louis, opus déjà cité

5.  Théry Irène, Le démariage, Justice et Vie Privée. Editions Odile Jacob, 1993, 1996

6.  Théry Irène, opus déjà cité

7.  Roussel Louis, La famille incertaine, Editions Odile Jacob, Février 1989

8.  Singly F. de, Le Soi, le couple et la famille, Ed. Nathan (Essais et recherches), Paris, 19969.  Roussel Louis, opus déjà cité

9.  Données sociologiques recueillies dans la Proposition de loi relative au Pacte Civil de Solidarité, sources INSEE, janvier 1999

10   I.N.E.D., Vingt-huitième rapport sur la situation démographique de la France, présenté au Parlement par Madame Martine Aubry,
      Ministre de l’Emploi et de la  Solidarité, 1999

11  Kaufmann, J.-C., La Femme seule et le prince charmant, Ed. Nathan (Essais et recherches), Paris, 1999

12. Dupré La Tour Monique, Il faut du temps pour faire un couple, La structuration des couples, nouvelles données ? revue Dialogue n° 150,
      Nouveaux couples,  nouvelles familles ? évolutions sociales et invariants psychiques, 4e trimestre 2000, Ed. Erès

13. I.N.E.D. opus déjà cité

14. Données INSEE, référence déjà citée

15.  Roussel Louis, opus déjà cité

16.  I.N.E.D. opus déjà cité