AUDITIONS
Entretien avec les représentants
des autorités fédérales suisses :
(soit par ordre d'intervention...)
M. Niklaus HUBER,
Directeur de l'autorité
de contrôle en matière de lutte contre
le blanchiment d'argent, administration
fédérale des finances,
Mme Natacha POLLI,
Directrice-adjointe de l'autorité
de contrôle en matière
de lutte contre le blanchiment
d'argent
Mme Dina BALLEYGUIER,
du service juridique de la commission
fédérale des banques,
M. Riccardo SANSONETTI,
Chef suppléant de la section
marchés financiers,
M. Alexander HARTMANN,
du bureau de communication en
matière de blanchiment d'argent
de l'office fédéral
de la police
M. Beat FREY,
Chef de la section de l'entraide
judiciaire internationale
de l'office fédéral
de la police
(compte-rendu de l'entretien
du 29 septembre 1999 en Suisse)
Présidence de M. Vincent
PEILLON, président
M. Niklaus HUBER : Messieurs les
députés, c'est pour nous un honneur de recevoir une délégation
de l'Assemblée nationale française. Nous vous remercions
de l'intérêt que vous manifestez aussi bien pour notre législation
que pour les efforts déployés concrètement par la
Suisse en matière de lutte contre le blanchiment d'argent.
Permettez-moi de me présenter
brièvement, ainsi que les personnes qui se trouvent à mes
côtés. Je m'appelle Niklaus Huber, je suis le chef de l'autorité
de contrôle au sein de l'administration fédérale des
finances. Mme Natacha Polli, avocate genevoise, est responsable du service
juridique de l'autorité de contrôle, chef suppléante
de l'autorité de contrôle. Mme Dina Balleyguier, membre du
service juridique de la Commission fédérale des banques,
est en charge en particulier de l'application de la loi sur la bourse et
le commerce des valeurs mobilières. M. Riccardo Sansonetti est présent
en sa qualité de membre de la délégation suisse auprès
du GAFI. M. Alexander Hartmann est membre du Bureau de communication en
matière de blanchiment d'argent. M. Beat Frey, que j'ai le plaisir
de rencontrer pour la première fois, est le chef de la section de
l'entraide judiciaire internationale de l'Office fédéral
de la police.
Ainsi que vous avez pu vous en
rendre compte à la lecture de la documentation qui a été
mise à votre disposition par les soins de l'ambassade de France
à Berne, notre pays dispose aujourd'hui d'une législation
moderne et complète en matière de lutte contre le blanchiment
d'argent, en particulier en ce qui concerne le secteur parabancaire. Les
recommandations du GAFI sont ainsi pleinement mises en _uvre. Aucun autre
pays n'a, à notre connaissance, de législation comparable,
de sorte que la Suisse se situe sans conteste dans le groupe de tête
des nations engagées dans la lutte contre le blanchiment d'argent.
Les Etats-Unis ont reconnu, dans
un rapport du State Departement de novembre 1998, que la Suisse avait une
législation très progressiste en matière de lutte
contre le blanchiment d'argent. Nous pouvons ainsi être fiers des
efforts déployés à ce jour. Il faut toutefois se garder
de suffisance, car le combat contre le crime organisé est loin d'être
terminé.
Un aspect important de ce combat
est, bien entendu, la coopération internationale. A ce titre, le
GAFI constitue un forum de discussion important mais il ne saurait remplacer
les discussions bilatérales. La rencontre de ce jour en est, du
reste, une démonstration. Il est en effet important, à nos
yeux, de renforcer encore la coopération traditionnellement mise
sur pieds entre États voisins comme la Suisse et la France.
Les présentations qui vont
suivre sont destinées à vous offrir un premier survol de
l'état actuel de la mise en _uvre de la législation en matière
de lutte contre le blanchiment d'argent en Suisse. Une courte documentation
vous sera remise afin de compléter vos dossiers. Nous avons par
ailleurs réservé quarante-cinq minutes à l'issue des
diverses présentations afin que vous puissiez poser des questions
aux différents intervenants.
La parole est à Mme Polli.
Mme Natacha POLLI : Je reviendrai
sur un certain nombre de points développés dans la loi sur
le blanchiment d'argent, puis je décrirai l'activité déployée
par l'autorité de contrôle depuis son entrée en fonction
en 1998.
En tant que membre du GAFI, la
Suisse, pour satisfaire à ses obligations, a adopté le 10
octobre 1997 sa loi sur le blanchiment d'argent - la LBA. Elle complétait,
en fait, un certain nombre de dispositions qui avaient déjà
été introduites dans le code pénal en 1990 et 1994.
En 1990, une disposition pénalisait le blanchiment d'argent et le
défaut de vigilance des intermédiaires financiers. En Suisse,
est considérée comme infraction préalable au blanchiment
d'argent toute infraction qualifiée de crime et donc passible de
réclusion. Cela concerne à la fois les infractions liées
au trafic de stupéfiants, bon nombre des infractions contre le patrimoine
et l'encouragement à la prostitution. La définition est donc
extrêmement large. En 1994, le code pénal avait déjà
accordé un droit de communication aux intermédiaires financiers
qui pouvaient ainsi informer les juges des cas où ils soupçonnaient
du blanchiment d'argent.
Comme vous l'avez probablement
constaté à la lecture de son texte, la LBA est une loi-cadre
qui repose sur le principe de l'autorégulation. L'autorégulation
a été choisie pour plusieurs raisons : d'une part, parce
que nous avions déjà l'expérience de l'application
de la loi sur les bourses, qui s'est révélée plutôt
efficace et, d'autre part, en raison de l'intérêt d'avoir
des organismes qui seraient des spécialistes des diverses activités
des intermédiaires financiers qu'ils surveillent.
La LBA définit les conditions
personnelles et matérielles qui doivent être remplies par
un intermédiaire financier qui, renonçant à la possibilité
de l'autorégulation
- soit qu'il ne désire
pas s'affilier à un organisme d'autorégulation, soit qu'il
ne remplisse pas les conditions requises - déciderait de se soumettre
directement à l'autorité de contrôle.
La LBA dresse la liste d'un certain
nombre d'obligations de diligence très classiques : identification
du cocontractant et obligation de documentation. Enfin, la LBA a introduit
l'obligation de communiquer et de bloquer les avoirs en cas de soupçons
fondés de blanchiment d'argent.
Suite à l'introduction
de la loi sur le blanchiment d'argent, deux nouvelles autorités
ont été créées, qui sont représentées
ici : l'Autorité de contrôle en matière de lutte contre
le blanchiment d'argent, qui sera l'autorité de surveillance des
intermédiaires financiers, rattachée à l'administration
fédérale des finances, et le Bureau de communication, rattaché
à l'Office fédéral de la police, qui est chargé
de recueillir les différentes communications.
Mais ce ne sont pas les seules
autorités chargées de mettre en application la loi sur le
blanchiment d'argent, puisque d'autres autorités ont été
introduites par des lois spéciales, telles que la Commission fédérale
des banques, qui surveille les banques, les directions de fonds de placement
et les négociants en valeurs mobilières. Une nouvelle autorité,
la Commission des maisons de jeux, est en cours d'installation. En effet,
dès le printemps 2000, l'entrée en vigueur de la loi sur
les maisons de jeux entraînera une modification du périmètre
de la loi sur le blanchiment d'argent, puisqu'elle prévoit expressément
que les maisons de jeux sont soumises à la LBA.
S'agissant du champ d'application,
la LBA s'applique à toute personne physique ou morale agissant à
titre professionnel, c'est-à-dire contre rémunération,
acceptant en garde ou en dépôt, ou aidant à placer
ou à transférer des valeurs patrimoniales de tiers. C'est
une définition extrêmement large, qui comprend non seulement
les intermédiaires financiers particuliers déjà cités,
mais aussi tout gérant de fortune, les bureaux de change dans les
gares, voire les stations-service qui fournissent des prestations de change,
la poste avec ses services financiers, les chemins de fer fédéraux
qui ont ouvert des bureaux de change et qui fournissent des services en
matière de transfert d'argent, notamment par l'intermédiaire
de Western Union. C'est donc un champ extrêmement large qui peut
aussi, sous certaines conditions, s'appliquer aux avocats et notaires qui,
à côté de leurs activités soumises à
monopole, développent des activités d'intermédiation
financière.
La loi sur le blanchiment d'argent
est entrée en application progressivement. Les organismes d'autorégulation
ont eu jusqu'au 31 mars 1999 pour se déclarer auprès de l'autorité
de contrôle, lui soumettre leurs statuts et leur règlement.
Le but de ce délai n'était pas d'avoir un numerus clausus
d'organismes d'autorégulation puisque des organismes d'autorégulation
peuvent également s'annoncer aujourd'hui. Il s'agissait de faire
en sorte qu'ils soient prêts pour que les intermédiaires financiers
qui ont, eux, jusqu'au 31 mars 2000 pour se mettre en conformité
avec la loi, soit en s'affiliant à un organisme d'autorégulation,
soit en demandant une autorisation à l'autorité de contrôle,
aient le temps de faire les démarches nécessaires.
Au 1er avril 1999,
nous avions reçu douze dossiers de candidatures d'organismes d'autorégulation.
Il est possible que quelques autres déposent leur dossier d'ici
à la fin de cette année. En revanche, il n'est pas du tout
garanti que ceux-ci soient reconnus avant fin mars 2000.
M. le Président : Vous
avez reçu douze demandes de reconnaissance. Leur avez-vous déjà
accordé l'agrément ?
Mme Natacha POLLI : Tout à
fait, à l'heure actuelle 7 organismes d'autorégulation ont
été agréés et cinq sont en cours d'agrément.
Je reviendrai tout à l'heure en détail sur les qualités
des différents organismes d'autorégulation.
Les buts généraux
de l'autorité de contrôle sont de garantir que tout intermédiaire
financier actif en Suisse soit soumis à une surveillance, soit d'une
autorité de surveillance instituée par une loi spéciale,
comme la Commission fédérale des banques, soit parce qu'il
s'est affilié à un organisme d'autorégulation, soit
parce qu'il nous est soumis. Nous devons ensuite assurer le bon fonctionnement
de l'autorégulation.
Les tâches de l'autorité
de contrôle sont ainsi diverses. Dans une première phase,
nous nous sommes principalement consacrés à l'octroi de reconnaissance
à des organismes d'autorégulation. Nous sommes déjà
entrés dans la deuxième phase, puisque certains intermédiaires
financiers ont déjà déposé leur demande d'autorisation.
Viendra ensuite la surveillance des organismes d'autorégulation
et des intermédiaires financiers qui nous sont directement soumis.
La LBA consacre ses chapitres
les plus longs aux obligations en matière de lutte contre le blanchiment
d'argent. Elle n'entre pourtant pas dans le détail. Elle énonce
les différentes obligations de diligence qui sont maintenant imposées
aux intermédiaires financiers : vérification de l'identité
du cocontractant, identification de l'ayant droit économique, obligation
particulière de planification pour des opérations inhabituelles
laissant apparaître un indice de blanchiment d'argent - c'est probablement
une des obligations les plus difficiles à mettre en _uvre et à
surveiller -, obligation d'établir et de conserver les documents
afférents à l'exécution de ces obligations de diligence.
De plus, de par la loi, les intermédiaires financiers doivent, de
façon interne, prendre des mesures organisationnelles particulières
afin de mettre en _uvre la loi sur le blanchiment d'argent.
Enfin, au chapitre des sanctions,
des infractions pénales ont été introduites, pouvant
aller jusqu'à une amende de 200 000 FS pour une personne qui exercerait
en Suisse sans avoir d'autorisation ou sans être affiliée
à un organisme d'autorégulation. La violation de l'obligation
de communiquer est également sanctionnée par une amende de
200 000 FS. Dans le domaine de l'intermédiation financière,
200 000 FS peuvent paraître une amende assez faible. La mesure la
plus efficace est la possibilité pour l'autorité de contrôle
d'ordonner la dissolution de la société d'un intermédiaire
financier qui ne se serait pas conformé à la loi ou de demander
la radiation du registre du commerce d'une personne physique qui ne se
serait pas conformée à la loi.
Je vais maintenant vous exposer
ce qui s'est passé au sein de l'autorité de contrôle
depuis 1998.
Au départ nous étions
deux personnes, nous sommes aujourd'hui six et il est prévu que
l'Autorité de contrôle compte dix personnes. Ce chiffre, assez
faible, est justifié par le choix opéré du recours
à l'autorégulation. L'Autorité de contrôle,
qui doit aussi surveiller les organismes d'autorégulation, dans
le cadre de la surveillance des intermédiaires financiers, peut
faire appel à des forces extérieures, notamment en confiant
les contrôles sur place des intermédiaires financiers à
des sociétés de révision externes. Dans ce cas, l'Autorité
de contrôle se contenterait de vérifier la façon dont
est attribué le mandat à ces sociétés de révision
et de contrôler le résultat de leur travail. Cela n'exigera
donc pas de notre part d'aller vérifier personnellement des centaines,
voire des milliers d'intermédiaires financiers.
Dans la mesure où la LBA
est une loi-cadre, l'autorité de contrôle a dû éditer
un certain nombre de textes complémentaires à valeur normative,
notamment des ordonnances, dont une purement technique sur les émoluments
de l'autorité de contrôle et une autre, plus importante, relative
au registre de l'autorité de contrôle.
Nous avons en effet développé
une banque de données performante destinée à pallier
le fait que nous ne serons probablement à terme que dix personnes.
Il est évident que la gestion des données qui nous sont confiées
par les organismes d'autorégulation et les intermédiaires
financiers, et celle des documents que nous recevons, sous forme électronique
ou papier, ne peut être réalisée sans une banque de
données efficace. Nous l'avons développée durant la
première année, afin de permettre une gestion dynamique de
ces données, qui nous permette de faire des recherches en plein
texte et de contrôler l'activité de l'Autorité de contrôle.
Cet outil est indispensable dans la mesure où une autorité
cantonale peut nous demander si telle personne ou tel intermédiaire
financier est enregistré chez nous. Avec une gestion des documents
sur papier uniquement, une telle recherche pourrait prendre plusieurs jours.
Avec la banque de données, la recherche concernera à la fois
les intermédiaires financiers, leurs employés qui ont le
droit de signature et les membres du conseil d'administration ou les personnes
exerçant des fonctions au sein des organismes d'autorégulation.
Malgré l'existence d'une
loi sur la protection des données, des abus se sont produits par
le passé mais pas au sein de l'autorité de contrôle.
Aussi, désormais, une ordonnance est nécessaire pour pouvoir
disposer d'une telle banque de données.
Nous avons édicté
une autre ordonnance sur les obligations de diligence. Elle concerne les
intermédiaires financiers qui n'ont pas pu, ou pas voulu, s'affilier
à un organisme d'autorégulation. Cette ordonnance était
indispensable afin de concrétiser les obligations de diligence elles-mêmes,
en expliquer les modalités et fixer un standard minimum quant à
l'organisation que doivent connaître les intermédiaires financiers.
Cette ordonnance est souvent plus sévère que les règlements
que nous avons acceptés de la part des organismes d'autorégulation,
précisément parce que les intermédiaires financiers
qui viendront chez nous seront d'une nature assez hétérogène
: du kiosque qui vend du chocolat et qui fait du change à la très
grosse fiduciaire employant plusieurs dizaines de personnes, qui aurait
décidé de ne pas s'affilier à une organisation professionnelle
pour des raisons X ou Y. Cette ordonnance est très sévère
et il est possible qu'elle ne soit pas toujours adaptée, dans ses
détails, à toutes les professions. Il est impossible de faire
autrement. La situation restera en l'état pour un certain temps.
A côté de ces textes
normatifs, nous avons émis un règlement type à l'usage
des organismes d'autorégulation pour les soutenir dans la création
de leurs structures. Nous avons pu établir que les organismes d'autorégulation,
même ceux qui reposaient sur une association professionnelle préexistante,
ce qui était l'idée de base de la LBA, avaient beaucoup de
peine à s'organiser. Nous avons prévu ce règlement
afin de prévoir un standard minimum et pour que le travail avance
plus vite. Nous avons aussi établi des check-lists pour indiquer
aux organismes d'autorégulation les documents dont nous avons besoin
pour élaborer leurs dossiers.
Sur douze candidatures, sept organismes
d'autorégulation ont été reconnus à ce jour,
un est en voie de l'être, quatre nous causent quelques soucis. La
plupart ne sont pas adossés à une association professionnelle
préexistante ou ont des problèmes d'indépendance.
Certains sont animés par des personnes, qui pensent qu'il y a là
un marché à trouver et qui ont de la peine à comprendre
qu'elles doivent avoir un nombre minimum d'intermédiaires financiers
affiliés. Il est exclu de reconnaître un organisme d'autorégulation
avec un potentiel de quarante à cinquante membres, par exemple,
car garantir l'indépendance des structures vis-à-vis des
affiliés est absolument impossible. Tous ces organismes d'autorégulation,
y compris ceux qui reposent sur une organisation professionnelle préexistante,
rencontrent des problèmes financiers. Bien souvent, une ou deux
personnes physiques, voire une société, ont dû avancer
de l'argent pour mettre en place l'organisme d'autorégulation. Au
stade de la reconnaissance, l'organisme n'existe guère que sur le
papier, mais très rapidement, dès qu'arrivent les intermédiaires
affiliés et qu'il faut exercer les activités de surveillance,
les difficultés financières commencent. Il est exclu, par
exemple, qu'un affilié ait financé son propre organisme d'autorégulation,
car l'indépendance ne serait absolument pas garantie. Quelques voies
sont explorées afin de permettre une aide des pouvoirs publics,
mais rien n'est encore décidé.
Certains organismes d'autorégulation
qui peinent à se constituer utilisent la pression politique pour
faire avancer plus vite leur dossier, mais ce n'est pas une solution.
Durant ses premiers mois d'existence,
l'autorité de contrôle a déjà rencontré
un certain nombre de problèmes. La définition de l'intermédiaire
financier étant très large, nous saisissons également
de " petits poissons ", des cas insignifiants. Il est exclu pour l'instant
de songer à une révision de la loi afin d'exclure ces bagatelles.
Il va nous falloir résoudre le problème du trop grand nombre
de soumissions directes à l'autorité de contrôle.
D'un autre côté,
paradoxalement, nous ressentons le besoin d'élargir le champ d'application
de la loi sur le blanchiment d'argent, non pas quant aux personnes mais
quant aux secteurs auxquels il s'applique. Il est clair qu'aujourd'hui,
le secteur financier étant beaucoup moins attractif pour les blanchisseurs,
une grande part de leur activité s'est déplacée, notamment
dans le domaine industriel et dans le domaine immobilier, qui était
expressément exclu par la loi.
Un autre problème résulte
de la grande diversité des structures, des intermédiaires
financiers et des organismes d'autorégulation. Nous avons essayé,
autant que faire se peut, de standardiser au maximum les structures et
les procédures mais cela n'est possible que jusqu'à un certain
point, compte tenu des diverses activités professionnelles déployées.
Alors que les intermédiaires
financiers sont en train de déposer leurs demandes d'autorisation,
notre gros problème est que les organismes d'autorégulation
ne sont toujours pas indépendants, même ceux qui ont été
reconnus. Ils ont toujours besoin d'une aide énorme de l'autorité
de contrôle afin de s'organiser. Ils ont beaucoup de peine à
se mettre en place et à proposer un projet terminé. Les organismes
d'autorégulation ont encore grand besoin de notre aide pour pouvoir
travailler de façon efficace. Le temps passé avec les organismes
d'autorégulation est tout bénéfice pour nous, dans
la mesure où cela s'appliquera à des centaines d'intermédiaires
financiers si cela fonctionne, mais tout le temps consacré encore
aux organismes d'autorégulation nous empêche de nous consacrer
pleinement aux demandes d'autorisation des intermédiaires financiers.
Tels sont nos soucis actuels.
Mme Dina BALLEYGUIER : La Commission
fédérale des banques est une autorité de surveillance
globale. La lutte contre le blanchiment, n'est qu'un des aspects de notre
activité. Notre tâche principale consiste en la surveillance
des établissements qui nous sont assujettis, principalement quant
à leur solvabilité et au contrôle du caractère
irréprochable de leur activité globale.
Cela dit, la Suisse et la Commission
des banques ont une longue histoire en matière de lutte anti-blanchiment.
La structure des services existant aujourd'hui a été mise
en place en 1977. A la suite de plusieurs scandales, la Commission des
banques a vivement invité l'association des banques à mettre
en place une structure d'identification du cocontractant et de l'ayant
droit économique. Cela a été fait sur une base privée
conventionnelle - la convention de diligence - qui a été,
par la suite, régulièrement renouvelée, améliorée,
et dont les grandes lignes ont servi de base à la réglementation
existant actuellement à la fois dans les recommandations du GAFI
et dans la loi de lutte contre le blanchiment d'argent entrée en
vigueur en 1998.
Tandis que le GAFI naissait et
que les recommandations prenaient forme, la Commission des banques a ressenti
le besoin de ne pas se limiter à la convention de diligence de droit
privé. En 1993, la Commission des banques a édicté
une circulaire qui étendait cette convention de droit privé
aux établissements qui ne l'avaient pas signée et qui en
faisait un standard minimal que tout établissement soumis à
la surveillance de la Commission des banques devait respecter. Elle contenait
en outre un certain nombre de règles relatives à la conservation
des documents et à la possibilité de communiquer des soupçons.
Cette circulaire de droit administratif ne liait ni le juge civil ni le
juge pénal mais pouvait néanmoins aider un établissement
bancaire qui avait communiqué des soupçons à se défendre
contre une éventuelle action en responsabilité contractuelle
d'un intermédiaire mécontent.
Cette circulaire a été
entièrement révisée au début de l'année
1998 à la suite de l'entrée en vigueur de la loi sur le blanchiment.
Cette circulaire, comme tous nos textes, se trouve sur notre site Internet
www.cfb.admin.ch..
Elle concrétise ce qui est décrit dans la loi. Elle étend
le champ d'application de la convention de diligence actuelle non seulement
aux banques qui l'ont signée mais aussi aux autres établissements
bancaires et à tous les autres établissements surveillés
par la Commission des banques.
En effet, parallèlement
à la loi sur le blanchiment, est entrée en vigueur la loi
sur les bourses qui rend obligatoire une autorisation pour les négociants
en valeurs mobilières et les assujettit à la surveillance
de la Commission des banques. Avec cette circulaire sur le blanchiment,
nous avons donc étendu l'application des règles strictes
en vigueur en matière bancaire à tous les établissements
que nous surveillons.
Cette circulaire a également
formalisé les règles que nous appliquions de manière
informelle depuis une dizaine d'années en matière d'acceptation
de fonds provenant de personnalités politiques exposées,
appelées vulgairement " potentats ". Nous avons ressenti le besoin
des milieux bancaires de formaliser ces règles que nous exprimions
auparavant dans des décisions au cas par cas, afin qu'ils aient
certaines lignes directrices pour être moins exposés aux conséquences
des scandales. Cela fonctionne assez bien. Nous avons essayé de
clarifier ce qu'est une personnalité politique exposée, dans
quelles conditions l'on pouvait accepter les comptes de ces personnes ou
les inviter à retirer leurs fonds et dans quelles conditions il
convenait de les bloquer.
En ce qui concerne les règles
introduites par la LBA, nous n'avons pas rencontré de difficultés
dans les milieux bancaires, ni quant à l'introduction de la loi,
ni quant à son application, puisque celle-ci ne fait que légaliser
quelque chose qui existait déjà. En revanche, nous en avons
rencontré dans le milieu des négociants, qui n'est pas accoutumé
à la surveillance prudentielle, puisque jusqu'à présent
celle-ci ne concernait pas ces intermédiaires. Ces établissements
manquent totalement de culture de la surveillance. Ils ne savent pas ce
qu'est une autorité de surveillance, ils ignorent les pouvoirs dont
elle dispose, ils ne savent pas lire et appliquer une loi. Il y a là
un travail à faire. Celui-ci va beaucoup plus loin que la lutte
anti-blanchiment, car certains de ces négociants sont choqués
quand on leur dit que l'on va exiger d'eux qu'ils se dotent d'un organe
d'adhésion agréé pour la surveillance en matière
boursière. Ils répondent qu'ils travaillent depuis vingt
ans avec le même réviseur. Ils ne comprennent pas. Ils ont
aussi de la peine à comprendre quand on leur dit qu'il leur faut
identifier leurs cocontractants et les ayants droit économiques.
En ce qui nous concerne et en ce qui concerne les organes de révision,
il nous faudra, dans les années qui viennent, mettre l'accent sur
le respect des règles établies. Puisque nous y sommes parvenus
avec les banques, nous y parviendrons bien avec les négociants.
Quant à la coopération
internationale, là aussi, nous avons une longue histoire avec les
autorités de surveillance des milieux bancaires. Nous échangeons
des informations avec nos homologues des pays voisins et outre-Atlantique.
Il va de soi que nous pouvons aussi échanger ces informations en
matière de lutte anti-blanchiment. Nous répondons aussi à
des demandes d'information concernant ce type de renseignements. La loi
sur le blanchiment, mais surtout la loi sur les bourses et la loi sur les
banques, ont formalisé un peu la procédure, ce qui est une
bonne chose parce que l'on crée au moins une obligation d'informer.
Cela complique dans certains cas l'échange d'information, lorsque
des clients d'établissements assujettis sont concernés. Cela
ne concerne pas la lutte anti-blanchiment parce que l'entraide en matière
pénale entre en jeu, laquelle peut passer outre les barrières
de l'entraide administrative.
M. Niklaus HUBER : Les deux autorités
de surveillance ont mis récemment beaucoup d'informations sur Internet.
Cela nous évite d'avoir à répondre à mille
questions par téléphone. Cela n'empêche pas les gens
qui ne sont pas habitués à avoir une surveillance, de nous
appeler sans avoir consulté les informations disponibles sur Internet...
y compris nos chers confrères avocats, qui nous posent tous les
jours des questions de base sur l'entrée en vigueur de la loi.
M. Riccardo SANSONETTI : En ce
qui concerne le GAFI, je me suis posé la question de savoir si,
pendant toutes ces dernières années, la France et la Suisse
avaient eu sur certains points des approches fondamentalement différentes.
J'ai eu beaucoup de peine à en trouver. Le fait que la France et
la Suisse comptent parmi les piliers fondateurs du Groupe d'action financière
pour la lutte contre le blanchiment de capitaux explique sans doute cette
entente. Après l'impulsion initiale donnée par le G7 au sommet
de l'Arche en 1989, la France a présidé les deux premiers
exercices, puis la Suisse a pris le relais.
Lors des deux premières
présidences françaises, ont été élaborées
les quarante recommandations, c'est-à-dire le fondement de l'action
du GAFI. Sous la présidence suisse a été lancé
le processus d'évaluation mutuelle. Dix ans après, la troisième
phase de l'action du GAFI a tendu à élargir l'action au plan
mondial. On commence à distinguer une quatrième phase sur
laquelle nous avons avec la France des vues convergentes, qui est de s'attaquer
à la question des juridictions non coopératives.
Je dirai quelques mots sur l'évaluation
du blanchiment. Il s'agit certes d'un problème récurrent,
dont on parle beaucoup mais dont la quantification est difficile. Lundi
dernier, dans un communiqué de presse français, on indiquait
: " Les études réalisées au niveau international estiment
que le blanchiment d'argent représente chaque année entre
2 et 5 % du PIB mondial ". A ma connaissance, ce chiffre vient exclusivement
d'une déclaration faite par M. Camdessus en juin 1998, à
Paris, lors d'une réunion plénière du GAFI. En fait,
on sait peu de chose quant à la méthodologie qui a conduit
à l'annoncer.
Au sein du GAFI, on a tenté,
depuis deux ans, de faire avancer les travaux pour réaliser une
estimation la plus fondée possible du blanchiment. Nous nous sommes
retrouvés assez seuls avec la France pour défendre une méthodologie
qui soit la plus sérieuse possible.
En ce qui concerne les Etats et
territoires non coopératifs, comme cela a été annoncé
par un communiqué des ministres des finances du G7, le 25 septembre,
le GAFI a achevé la première phase de son travail qui était
d'établir des critères pour définir ces territoires.
Il s'agit maintenant d'établir une liste. En fonction de la réaction
obtenue par ces États et territoires après être entrés
en contact avec eux, nous élaborerons éventuellement des
contre-mesures.
Dans cette phase, la transparence
de la procédure et l'égalité de traitement des territoires
auxquels nous nous adresserons sont essentiels afin d'assurer la crédibilité
de l'exercice et d'avoir les mêmes paramètres fondamentaux
que dans les autres enceintes internationales qui traitent actuellement
le même thème, notamment le Forum de l'OCDE, l'initiative
Offshore de l'ONU et le Forum de stabilité financière.
Du côté du GAFI,
de toute façon, même avant d'en arriver à ces travaux,
il y a toujours eu un instrument de pression non négligeable : la
politique relative aux membres ne respectant pas les recommandations, qui
permet, lorsqu'un pays n'est pas suffisamment en conformité, de
faire une déclaration publique. Le dernier pays visé était,
en janvier dernier, l'Autriche, à cause des comptes anonymes. La
prise d'une telle mesure n'est que l'une des cinq étapes de l'approche
du GAFI, lorsqu'il s'agit de s'attaquer à un problème très
sérieux dans le système d'un pays. Des étapes préalables
permettent d'exercer une pression graduelle tout en fournissant l'occasion
au pays d'expliquer et de développer une solution. Le but est toujours
d'apporter un progrès et non uniquement de sanctionner. Là
aussi, dans les discussions, nous avons toujours eu une approche comparable
à celle de la France, pour favoriser le progrès plus que
la sanction sans suite.
J'évoquerai maintenant
la commission d'experts qui a été nommée par notre
ministre, à Noël dernier, avec pour mission de procéder
à une évaluation critique de la situation en matière
de surveillance des marchés financiers. Il s'agit d'une étude
à réaliser en dix-huit mois, jusqu'à la moitié
de l'an 2000, sur l'ensemble des questions qui peuvent se poser dans la
réglementation du marché financier.
Plutôt que d'essayer de
pronostiquer ce qu'il en sortira, je tenterai d'indiquer les raisons de
la mise en place d'une telle commission.
Il s'agit tout d'abord de conserver
une vue d'ensemble de toutes les évolutions qui se produisent dans
la réglementation des marchés financiers. Ces dernières
années, avec l'introduction de la loi sur le blanchiment et la loi
sur les bourses, les révisions d'ordonnances et de règlements,
le développement de l'autorégulation, il devenait un peu
difficile d'avoir une vision globale. Des travaux approfondis pour lesquels
on dispose de dix-huit mois et non de quelques semaines peuvent permettre
d'acquérir cette vision d'ensemble.
Un deuxième objectif est
d'examiner les risques et tendances des nouvelles évolutions dans
le secteur financier. Un exemple type est celui de la bancassurance, c'est-à-dire
des concentrations entre la banque et l'assurance. Trois cas se sont produits
ces dernières années, dont la reprise de Winthertur par le
Crédit Suisse Group en 1997 et la création d'une banque par
la société Zurich Assurances, en 1998. Il s'agit d'une évolution
internationale. L'idée est de voir, par exemple, si l'instrumentaire
et les structures de la réglementation sont adaptés ou s'il
convient de recentrer les ressources de surveillance.
Un troisième point important
consiste dans l'étude des standards internationaux. Celle-ci comporte
deux voies : d'une part, l'examen des règles émanant des
organismes de réglementation internationaux - les concepts sont-ils
similaires ? - et, d'autre part, l'établissement d'une comparaison
avec les structures nationales existant à l'étranger. Par
exemple, est-il approprié de concentrer la surveillance ? Le modèle
doit-il être de type britannique, où l'on contrôle à
la fois la surveillance des banques, les négociants en valeurs mobilières,
des bourses et des assurances, ou bien de type américain, c'est-à-dire
éclaté, avec la SEC et la CFTC pour les valeurs mobilières
et les produits de base et plus de trois autorités dans le domaine
bancaire ? Tout est possible. Il convient aussi de prendre en compte la
dimension des marchés et leur tendance à long terme. Il ne
s'agit pas uniquement de faire des suggestions événementielles,
mais de prévoir l'avenir des structures.
En définitive, il y a au
moins trois soucis derrière ces réflexions : celui de la
compétitivité, celui de l'efficacité du système
de réglementation, c'est-à-dire son rapport coût/bénéfice,
et celui de l'identification des lacunes.
Une raison supplémentaire,
d'origine ancienne, motive la mise en place de cette commission. Après
le krach de 1987, le ministre d'alors avait demandé un rapport sur
les structures de réglementation. On avait conclu à la nécessité
d'une loi sur la bourse et le commerce des valeurs mobilières et
de l'examen des besoins de réglementation restants. On pensait en
particulier aux activités de négoce de valeurs mobilières
qui n'auraient pas été concernées par la réglementation
sur la bourse. Dans l'intervalle, la loi sur les bourses a été
élaborée. Il s'agissait essentiellement de reprendre les
diverses réglementations cantonales et de créer la première
réglementation fédérale, car cela coïncidait
avec la création de la bourse électronique.
Puis nous avons édicté
la loi sur le blanchiment. Elle couvre toutes les activités financières,
mais uniquement sous l'angle anti-blanchiment. Pour les activités
de gestion de fortune, par exemple, la loi sur les bourses s'applique aussi
car elle assujettit un bon nombre de gérants, mais pas tous. Il
convient de savoir si l'arsenal législatif doit être complété
et, si oui, de quelle manière.
M. Alexander HARTMANN : Les tâches
du Bureau de communication en matière de blanchiment d'argent sont
les suivantes :
- d'abord, exploiter les déclarations
fournies par les intermédiaires financiers, enquêter sur les
antécédents annoncés et déceler les éléments
suspects ;
- ensuite, gérer le système
de traitement des données en matière de lutte contre le blanchiment
d'argent - GEWA - ;
- enfin, saisir les communications
dans une statistique de façon à être constamment capable
de fournir des informations sur le nombre des communications, leur contenu,
leur type et leur provenance, sur les cas suspects, leur fréquence,
les types de délit et la manière dont ils sont traités.
Ces données doivent être rendues anonymes.
Le Bureau de communication a une
fonction de relais et de filtre entre les intermédiaires financiers
et les instances pénales. Lors de la vérification des déclarations
qui lui parviennent, le Bureau de communication doit éliminer les
cas dans lesquels toute origine criminelle des biens, toute contravention
à l'article 305 bis ou 305 ter du code pénal
ou toute relation des biens avec le crime organisé peut être
exclue. Les cas restants sont transmis aux autorités pénales
compétentes.
En tant que bureau spécialisé,
le Bureau de communication sera en mesure de faire la distinction entre
les cas pouvant relever du blanchiment d'argent et les cas moins fondés,
assurant ainsi un contrôle préalable efficace pour les autorités
pénales.
En tant qu'autorité centralisée,
le Bureau de communication aura en outre la possibilité de faire
des recoupements et des rapprochements entre diverses déclarations.
Enfin, il doit être en mesure
d'avoir une vue d'ensemble des méthodes et des évolutions
observables dans le domaine du blanchiment d'argent, d'analyser les risques
et d'informer de manière compétente les intermédiaires
financiers, les instances de contrôle et les autorités pénales.
Les Cassandre qui prédisent
que le Bureau de communication croulera sous une avalanche de déclarations
et se trouvera incapable de remplir sa mission, n'ont pas de raisons de
le faire. L'enjeu est de mettre en pratique les nouvelles dispositions
légales et de veiller à ce que la justice soit rendue par
le biais d'une concertation étroite avec les autorités pénales
et les intermédiaires financiers.
Les conditions préalables
sont les suivantes.
Les biens doivent provenir d'une
relation d'affaires et être impliqués dans la relation d'affaires.
L'obligation de déclaration ne naît qu'au moment où
les parties s'engagent dans la relation d'affaires. Le moment où
l'on s'engage dans une relation d'affaires diffère selon les cas.
On peut tout au plus décrire des moments caractéristiques
pour une branche donnée.
En règle générale,
ce moment sera celui où le contrat est conclu. Pour une banque,
l'engagement dans la relation d'affaires sera réalisé au
plus tard quand ladite banque manifestera sa volonté d'ouvrir un
compte ou un dépôt, par exemple en communiquant un numéro
de compte ou de dépôt. Dans le cas de l'assurance-vie, la
compagnie s'engage dans une relation d'affaires au plus tard au moment
où elle accepte la demande. Par exemple, en envoyant la police.
En outre, les biens doivent être
impliqués dans la relation d'affaires. Si l'intermédiaire
financier sait que son client a acquis des biens provenant d'un crime,
mais s'il peut exclure que les biens qui lui ont été confiés
aient quelque chose à voir avec un crime, il n'est pas tenu de faire
une déclaration. Toutefois, cette distinction entre biens acquis
en toute honnêteté et biens acquis par délit est difficile
à établir. En cas de doute, l'intermédiaire financier
fera bien d'opter pour la déclaration.
Les biens considérés
doivent provenir d'un crime, ou être en rapport avec une infraction
au sens de l'article 305 bis du code pénal, relatif au blanchiment
d'argent, ou faire l'objet du pouvoir de disposition d'une organisation
criminelle (article 260 ter du code pénal).
Selon l'article 9-1 du code pénal,
les crimes sont des actes passibles d'une sanction de réclusion.
Ainsi, des biens acquis par le biais d'un délit - par exemple, des
manipulations sur les cours visées à l'article 161 bis
du code pénal - n'entraînent pas l'obligation de déclaration.
Dans cette mesure, l'article 9 de la loi sur le blanchiment d'argent correspond
aux faits constitutifs du délit de blanchiment d'argent défini
à l'article 305 bis du code pénal.
Selon la loi, les biens peuvent
également être en relation directe avec les faits constitutifs
du blanchiment d'argent, en vertu de l'article 305 bis du code pénal.
Il était nécessaire de mentionner cela spécialement,
car l'article 305 bis, alinéa 1 du code pénal ne fait
pas état de crimes. Cet ajout couvre ainsi le cas où le blanchisseur
de capitaux ferait directement face à l'intermédiaire financier.
La dernière possibilité
énumérée - " Les biens doivent faire l'objet du pouvoir
de disposition d'une organisation criminelle " - est destinée à
couvrir les cas où l'intermédiaire financier ne peut pas
établir la relation entre lesdits biens et un crime ou un cas de
blanchiment d'argent. On peut penser en particulier aux biens issus d'un
premier processus de blanchiment. Il faut tenir compte du fait qu'il est
difficile pour l'intermédiaire financier de reconnaître l'organisation
criminelle en cause, d'autant plus que l'on ne dispose pas de longues années
d'expérience en ce qui concerne l'application de l'article 260 ter
du code pénal.
L'intermédiaire financier
doit avoir connaissance ou un soupçon fondé de l'origine
criminelle des biens considérés. Par exemple, l'intermédiaire
financier peut avoir connaissance de l'origine criminelle des biens par
la lecture de la presse ou par une information émanant d'une autorité
pénale.
Il est plus difficile de définir
le concept de " soupçon fondé ". Le soupçon ne doit
pas être absolument proche de la certitude. Par conséquent,
un soupçon sera fondé s'il repose sur une indication concrète
ou sur plusieurs indices. Il est fait référence à
la circulaire de la Commission fédérale des banques intitulée
" Blanchiment d'argent ", qui contient en annexe un catalogue d'indices
pour les banques. A notre sens, cette approche est correcte.
La loi sur le blanchiment, en
tant que loi-cadre applicable à l'ensemble du secteur financier,
doit tenir compte des aspects spécifiques des secteurs concernés
pour la concrétisation d'un soupçon fondé. Les faits
constituant des indices révélateurs du blanchiment peuvent
différer d'un secteur à l'autre. Les organismes d'autorégulation
qui se mettent en place sont priés de définir les indices
correspondants et d'adapter ces définitions en permanence.
En tout état de cause,
il n'est pas nécessaire que l'intermédiaire financier sache
de quel délit ou de quels faits répréhensibles les
biens proviennent. Par conséquent, il serait faux de dire qu'il
doit y avoir un soupçon parfaitement établi plutôt
qu'un soupçon fondé. Si le soupçon est parfaitement
établi, il s'agit déjà d'une connaissance.
Les conditions requises pour la
communication étant réunies, celle-ci doit être effectuée
auprès de l'administration compétente, à savoir le
Bureau de communication en matière de blanchiment d'argent, relevant
de l'Office fédéral de la police (article 23 de la LBA).
La communication aux seules autorités judiciaires en charge des
poursuites ne suffit pas. Celle-ci peut exceptionnellement et dans certains
cas particuliers se révéler utile, parallèlement à
la communication au Bureau de communication. Dans ce cas, l'intermédiaire
financier devra par conséquent, au titre de la coordination de la
procédure, effectuer une double communication.
Jusqu'à présent,
nous avons reçu 312 communications, pour une valeur totale de 737
millions de FS. 60 % d'entre elles ont été transmises aux
autorités de poursuites pénales, représentant 188
millions de FS. 258 communications viennent du secteur bancaire. Seules
23 communications sont venues des fiduciaires, ce qui est révélateur
d'un problème. La valeur moyenne des communications est de 2,4 millions
de FS.
M. Niklaus HUBER : Avant de passer
aux questions, je reviendrai brièvement sur deux points importants
évoqués par Mme Polli dans son intervention.
Le premier concerne l'article
6 de la LBA. Dans une circulaire du 24 décembre, l'autorité
de contrôle a demandé aux intermédiaires financiers
d'établir des profils de clients. Ils nous semblent nécessaires
pour satisfaire à l'obligation de diligence selon l'article 6. Comment
pouvez-vous reconnaître des opérations inhabituelles si vous
ne connaissez pas les opérations habituelles de vos clients ? On
nous a répondu à plusieurs reprises que l'on ne savait pas
comment pratiquer, que l'on ne l'avait jamais fait, que l'on n'a pas d'informations
sur les clients et que l'on ne peut, de toute façon, en recueillir.
Je considère que ce sont de fausses réponses puisque toute
société qui souhaite vendre un produit établit un
profil de clients. Pour vendre, il faut connaître les besoins des
clients. Le profil établi dans un but de marketing est déjà
un très beau profil de clients.
Les profils de clients ne sont
pas mis à disposition de l'autorité de contrôle. Nous
ne recueillons pas d'informations sur les clients des intermédiaires
financiers. Nous recueillons des informations sur les intermédiaires
financiers eux-mêmes. En cas de besoin, les autorités pénales
peuvent demander la présentation de ces dossiers de clients. Elles
auront ainsi les informations dont elles ont besoin pour poursuivre leurs
enquêtes. Le but principal de l'autorité de contrôle
est d'assurer que les intermédiaires financiers recueillent les
informations dont les autorités pénales pourraient avoir
besoin dans les procédures d'enquête.
Le second point important est
relatif aux négociants en matières premières que la
LBA soumet à une surveillance. La définition du négociant
en matière première est assez complexe. Si vous le souhaitez,
je laisserai le soin à Mme Polli de vous expliquer de quoi il s'agit.
André, à Lausanne (Vaud), ou Glencore à Baar (Zoug)
sont des sociétés de négoce aux dimensions énormes
qui constituent en elles-mêmes des organismes d'autorégulation.
D'un côté, l'autorité de contrôle devrait surveiller
les organismes d'autorégulation, et, de l'autre côté,
des intermédiaires financiers qui lui sont directement soumis constituent
eux-mêmes des organismes d'autorégulation. Une telle tâche
ne saurait être menée à bien sans les moyens nécessaires,
c'est-à-dire avec du personnel. Je me demande si dix personnes au
sein de l'autorité de contrôle suffisent, sans compter le
niveau de salaire des personnes engagées. Tant que nous resterons
dans le cadre étroit de la Fédération, nous ne pourrons
pas recruter les spécialistes dont nous avons besoin, car les salaires
proposés sont inférieurs à ceux du secteur privé.
La Commission fédérale
des banques rencontre les mêmes problèmes. Il est extrêmement
difficile de recruter des gens qui connaissent la matière. C'est
là un grand risque pour la lutte contre le blanchiment d'argent.
La mafia peut proposer n'importe quel salaire pour recruter les meilleurs,
tandis que le Gouvernement est toujours en butte à des difficultés
budgétaires.
Mme Polli a également fait
allusion aux " cas bagatelles ". Les Français passant par Genève
qui doivent faire le plein d'essence et qui n'ont pas assez de francs suisses
paient en francs français. Les stations-service font alors office
de bureau de change. Ces commerces étant soumis à la loi,
nous sommes obligés de surveiller cinq à six cents bureaux
de change de très petite taille, au risque d'être débordés.
Il faudrait donc limiter le champ d'application de la LBA ou exclure ces
cas en fixant un critère de volume de transactions par mois ou par
an. Une solution acceptable serait de limiter le champ d'application aux
intermédiaires financiers ayant un volume de transaction supérieur,
par exemple, à 1 000 FS par mois. L'introduction d'un tel critère
nous permettrait de réduire considérablement le nombre des
intermédiaires financiers directement soumis à l'autorité
de contrôle. Dans le domaine du change et du transfert, on trouve
peu de gens peu capables d'interpréter les textes de loi et de gérer
des dossiers. Ils sont très professionnels dans le métier
du change mais ils sont totalement ignorants du nouveau cadre de loi. Mais
comme ils ne se sont pas organisés au sein d'une association professionnelle,
ils nous sont directement soumis.
M. le Président : Merci
beaucoup pour votre accueil, la concision et la précision de vos
interventions. Nous nous félicitons de la très bonne coopération
franco-suisse. Il est évident que la législation que vous
avez mise en place est reconnue. Les évaluations du GAFI en ont
encore récemment porté témoignage. Nous souhaitons
nous renseigner sur le fonctionnement des dispositions que vous avez mises
en place, sachant qu'en la matière, la coopération internationale
est une dimension essentielle.
Vous avez les qualités
et les défauts des spécialistes que nous ne sommes pas. Vous
êtes dans les difficultés d'application de lois récemment
édictées sur lesquelles vous avez insisté avec honnêteté,
mais avant d'entrer dans le détail de la mise en place de la LBA,
pourriez-vous nous fournir une estimation du blanchiment réalisé
en Suisse, de la masse de capitaux qui en est issu ? Pourriez-vous également
nous apporter des éléments sur le mécanisme du blanchiment
? Cela nous aiderait à mesurer l'enjeu du problème que nous
traitons.
M. Alexander HARTMANN : En ce
qui concerne les mécanismes, vous trouverez dans notre rapport d'activité
des typologies et des exemples de blanchiment d'argent, de la simple escroquerie
à des systèmes plus compliqués.
Il est très difficile d'avancer
une estimation sur le blanchiment d'argent en Suisse. Je ne peux pas répondre
à la question mais je sais que le GAFI a un projet d'estimation
pour le monde entier.
M. le Président : Nous
avons rencontré le secrétaire général du GAFI.
Nous avons eu communication de toutes les informations dont il dispose.
Ma question porte sur la Suisse.
M. Alexander HARTMANN : Nous n'avons
pas d'estimations.
M. le Président : Je poserai
une autre question concernant plus directement l'autorité de contrôle.
Je vous remercie de la sincérité avec laquelle vous vous
êtes exprimés. A vous écouter, il semble que vous ayez
fait le choix très moderne et sans doute très efficace de
l'autorégulation. Eu égard aux difficultés habituelles
liées à la mise en place d'un processus, considérez-vous
toujours que c'est le bon choix ? C'est une question philosophique qui
intéresse les autres pays, puisque certains ont à mettre
en place ce que vous avez déjà fait. Par ailleurs, pouvez-vous
nous apporter des précisions sur les mécanismes de contrôle
car nous, Français, sommes moins enclins à utiliser ce genre
de système ? De quels moyens réels disposez-vous ensuite
pour contrôler les obligations ?
M. Niklaus HUBER : Pensons-nous
avoir fait le bon choix ? La réponse est délicate dans la
mesure où la qualité des OAR est très diverse. J'en
distinguerai quatre catégories: les OAR coopératives, les
OAR suffisantes, les OAR ignorantes et les OAR non coopératives.
M. le Président : Les banques
sont-elles suffisantes ou coopératives ?
M. Niklaus HUBER : C'est une autre
question à laquelle Mme Balleyguier pourra répondre. Je parlerai
uniquement du secteur non bancaire.
Dans le secteur non bancaire,
on trouve sept organismes d'autorégulation suffisante et coopérative,
qui sont des associations professionnelles préexistantes comme la
chambre fiduciaire, qui existe depuis une centaine d'années et qui
a une très grande expérience en matière de surveillance,
de révision et d'organisation d'une entreprise. C'est leur métier.
Ces gens-là n'ont pas de problème. Dans ce cas, l'autorégulation
est un bon choix. Ils nous ont soumis un dossier complet sans aide de notre
part. Pour quatre autres, nous pouvons considérer que cela pourrait
fonctionner. Des sept organismes que nous avons reconnus jusqu'à
présent, deux sont de bonne volonté mais rencontrent quelques
difficultés car ils n'ont pas d'expérience en ce qui concerne
la gestion d'une telle association. Ils manquent parfois un peu de connaissances
légales. Ce sont des gens du métier qui n'ont pas nécessairement
la formation de base nécessaire pour gérer un tel organisme
qui peut avoir huit cents à mille affiliés. Ensuite deux
organisations plus ou moins professionnelles n'ont pas envie de suivre.
M. le Président : Pouvez-vous
nous les citer ?
M. Niklaus HUBER : C'est assez
délicat. En les citant, je créerais des classes et je fermerais
la porte à une coopération future. Pour le moment, je préfère
laisser la question ouverte. Avec un organisme reconnu comme la Chambre
fiduciaire, il n'y a vraiment pas de problème. Vous pouvez imaginer
quels sont les organismes qui fonctionnent et quels sont ceux qui font
des problèmes.
Pour répondre à
votre question, pour la moitié d'entre eux, c'était le bon
choix, pour l'autre moitié, ce n'était pas le bon choix.
Nous avons tous dû les accompagner, en sorte que je ne sais pas si
l'on peut réellement parler d'une autorégulation car c'était
plus ou moins le diktat de l'autorité de contrôle. Ils n'ont
pas su profiter de l'espace vide qui existait initialement. Personne ne
savait comment aborder ce nouveau défi. Ils nous ont donc demandé
de leur faire des propositions. Nous avons commencé avec l'un, nous
avons continué avec d'autres et tout à coup, nous nous sommes
retrouvés dans le diktat. Comme ils ne faisaient rien, nous avons
dû avancer car nous ne pouvions pas attendre. Si nous n'avions pas
exercé de pression, nous n'aurions pas aujourd'hui d'OAR reconnues.
Entre le dépôt du dossier et la reconnaissance, il s'écoule
neuf à douze mois.
Désormais, cela devrait
aller un peu plus vite, car les candidats copient les OAR reconnues. Il
y a des contacts. Mais une structure qui existe sur le papier et non dans
la réalité n'est pas suffisante. Cela doit fonctionner le
1er avril de l'année prochaine. Au début, nous
avons pu reconnaître des organismes d'autorégulation qui existaient
uniquement sur le papier parce qu'ils avaient une année pour mettre
en place une infrastructure, mais il reste aujourd'hui moins de temps pour
concrétiser. Ils doivent donc nous soumettre une structure sur papier
et démontrer qu'ils disposent d'une infrastructure qui fonctionne.
Cela est assez coûteux.
Nous avons maintenant des structures parallèles, ce qui peut coûter
assez cher. Mme Polli s'est penchée sur les problèmes financiers
de certaines OAR. Du point de vue économique, c'était peut-être
un mauvais choix. On doit créer huit ou douze structures parallèles
presque identiques pour laquelle chaque OAR doit engager son personnel
de gestion, alors qu'avec une structure électronique, il est possible
de gérer la question sur ordinateur. En Grande-Bretagne, le rachat
des organismes d'autorégulation a permis de profiter d'une synthèse.
C'est ce que toutes les sociétés commerciales font aujourd'hui
dans le secteur privé avec les fusions.
Ma réponse est un peu complexe
mais il n'y a pas de réponse facile.
M. le Président : Si vous
reconnaissez que des professions sont récalcitrantes mais si vous
estimez qu'elles vont s'auto-organiser sous la pression de l'autorité
de contrôle, quelles garanties avez-vous que les autorités
d'autorégulation feront bien leur travail, que les sanctions et
le contrôle seront efficaces ?
Mme Natacha POLLI : S'agissant
des exigences que nous avons fixées, chaque organisme d'autorégulation
a dû nous livrer son propre concept de contrôle sur des affiliés.
Nous avons accepté deux types de systèmes de contrôle
différents des OAR sur leurs propres affiliés.
Le premier est l'autodéclaration,
qui n'a été adopté que par un organisme. Dans ce système,
les affiliés devront une fois par an rédiger eux-mêmes
un rapport concernant la mise en application de la loi sur le blanchiment
d'argent, faisant état de tout fait en rapport avec l'application
de la loi s'étant produit au sein de l'entreprise. Cela contraint
l'organisme d'autorégulation à prendre connaissance de tous
ces rapports et à aller contrôler sur place l'ensemble des
intermédiaires financiers dans un délai de trois ans. Il
s'agit d'aller examiner un certain pourcentage de ces dossiers pour voir
comment la documentation est gérée, si un responsable chargé
du blanchiment d'argent est bien nommé, si des directives internes
prévoient pour les dossiers difficiles ou pour l'acceptation d'un
nouveau client qu'il faut toujours passer par un membre de la direction
ou par telle personne ayant des connaissances particulières. De
plus, l'organisme d'autorégulation doit aller effectuer des contrôles
dès qu'il est en possession d'indices d'un problème chez
un intermédiaire financier, tels qu'une procédure pénale
pendante, un rapport annuel rigoureusement identique au précédent
ou des renseignements fournis par un concurrent.
L'autre solution adoptée
par tous les autres organismes d'autorégulation reconnus, est le
système de la régulation par des tiers dans lequel l'organisme
d'autorégulation demande, de la même façon que l'autorité
de contrôle peut faire réaliser des contrôles par des
tiers, que l'intermédiaire financier s'adresse à une société
de révision remplissant un certain nombre de conditions en ce qui
concerne les connaissances professionnelles, son indépendance vis-à-vis
de l'intermédiaire financier à contrôler, la bonne
réputation et la garantie d'une activité irréprochable.
On confie à cette société de révision le contrôle
chez l'intermédiaire financier. De la sorte, les intermédiaires
financiers seront révisés par une société qui
a les connaissances nécessaires pour le faire, qui a un regard critique
et qui est indépendante.
M. Niklaus HUBER : Ce peut être
une société de révision ordinaire, c'est-à-dire
un organe de contrôle selon le droit des sociétés anonymes.
M. Jacky DARNE : Est-ce un contrôle
qu'ils font en plus ou qui s'intègre dans leur contrôle ?
Mme Natacha POLLI : C'est un contrôle
qui s'intègre dans la mission de contrôle. Les organismes
d'autorégulation doivent concentrer leur énergie pour leur
propre contrôle sur les éventuels indices de problème
chez un intermédiaire financier, dans la mesure où ils ont
fait appel à des personnes particulièrement qualifiées
pour effectuer les contrôles.
Il y a ensuite le contrôle
de l'autorité de contrôle sur l'organisme d'autorégulation
pour savoir dans quelle catégorie il figure. Par exemple, si la
Chambre fiduciaire - je peux la citer car c'est un " bon élève
" - nous dit que 99 % de ses intermédiaires financiers ont été
contrôlés et que le 1 % restant a été vérifié,
nous sommes tranquilles. Elle sait ce qu'est un travail de révision.
Elle ne peut pas se permettre de ne pas être allée faire les
contrôles là où il le fallait.
M. le Président : Vous
avez beaucoup d'admiration pour la Chambre fiduciaire, ce qui est sans
doute fondé.
Mme Natacha POLLI : Non pas de
l'admiration mais c'est un bon élève !
M. le Président : Dans
le schéma que vous nous avez présenté, 80 % des déclarations
viennent des banques mais nous en avons vu un très faible nombre
venant des fiducies. Cela signifie-t-il qu'elles contrôlent extrêmement
bien ?
Mme Natacha POLLI : Nous sommes
encore dans une phase transitoire. La loi l'avait prévue. Il y avait
les deux fameux délais : fin mars 1999 pour les organismes de régulation
et fin mars 2000 pour les intermédiaires financiers. En fait, les
obligations de diligence sont pleinement applicables aux intermédiaires
le 1er avril 2000. Ce n'est qu'à partir de cette date
que nous pourrons aller vérifier s'ils ont rempli leurs obligations.
Mais la LBA précise que l'obligation de communiquer est en fait
applicable depuis le 1er avril 1998. Il y a un problème
d'information des intermédiaires financiers. Les fiduciaires ne
s'intéressent pas particulièrement à la lecture des
lois. Les associations professionnelles et nous-mêmes avons organisé
des séminaires d'information, mais les gens ont du mal à
le comprendre.
De plus, une bonne application
de l'obligation de communiquer implique que l'on ait préalablement
rempli toutes ses autres obligations de diligence. Si l'on n'a pas rempli
l'obligation d'identifier son cocontractant, de vérifier son identité,
d'identifier l'ayant droit économique, il est fort probable que
l'on n'arrive jamais à trouver l'indice qui aurait justifié
une communication. On se trouve donc dans une phase où il y a très
peu de communication des intermédiaires financiers lesquels n'ont
pas une longue tradition d'application des obligations de diligence.
M. Niklaus HUBER : On pense qu'après
la mise en place de la loi et son entrée en vigueur vis-à-vis
des intermédiaires financiers, les chiffres des communications vont
augmenter. C'est une question de formation. Il faut que les gens comprennent
ce qu'ils doivent faire. Si des avocats nous appellent pour nous demander
quand la loi est entrée en vigueur, on ne peut pas s'attendre à
ce que les gens communiquent, puisqu'ils ne savent même pas qu'ils
sont soumis à cette obligation.
L'audit par un tiers se fait dans
le cadre de l'audit annuel ordinaire de la société.
M. Jacky DARNE : C'est un chapitre
particulier de l'audit général.
Mme Natacha POLLI : Tout à
fait.
M. Jacky DARNE : J'ai lu dans
le document que vous nous avez remis que vous organisiez des séminaires.
Est-ce dans ce cadre que vous formez les réviseurs extérieurs
? Dans les sociétés d'audit, on peut considérer que
le blanchiment n'est pas leur préoccupation immédiate. On
peut penser que l'incompétence que vous signaliez chez certains
avocats existe aussi chez certains auditeurs. Réalisez-vous un travail
de formation des auditeurs ?
M. Niklaus HUBER : Le travail
de formation devrait être fait par l'organisme d'autorégulation
qui est accoutumé de ce genre d'affaires. Nous sommes en contact
avec certains représentants de la Chambre fiduciaire et nous avons
publié des articles dont quelques-uns sont reproduits dans la documentation
publiée sur Internet. Nous leur avons indiqué quelle est
la base de leur activité. L'information existe. La question est
de savoir si les gens l'assimilent ou non. Nous ne pouvons pas les contraindre.
Nous faisons tout notre possible pour que l'information soit diffusée.
M. le Président : La question
des sanctions est importante. Nous en avons eu un exemple en France avec
les notaires. Après une bonne sanction, on constate que les gens
s'informent mieux.
Mme Natacha POLLI : Nous avons
quelques idées pour les premiers exemples !
Mme Dina BALLEYGUIER : Dans le
milieu bancaire, l'autoréglementation et l'autorégulation
ne s'appliquent qu'à titre subsidiaire. Nous assurons une surveillance
directe sur tous les établissements qui nous sont soumis. Bien entendu,
nous collaborons avec l'Association suisse des banquiers mais ce n'est
pas elle qui contrôle les banques, c'est nous ou les organes de révision
que nous désignons à cet effet. C'est un régime totalement
différent de celui de la LBA.
M. Jacky DARNE : Peut-on avoir
une idée du guide de procédure ou de la méthodologie
de contrôle que vous utilisez ?
Mme Dina BALLEYGUIER : Il existe
un gros manuel, " Le manuel suisse de révision ", qui est le guide
de contrôle qu'utilisent les organismes d'audit qui font ce travail
pour nous.
M. Jacky DARNE : Porte-t-il exclusivement
sur le blanchiment ?
Mme Dina BALLEYGUIER : Non, sur
tout, mais un chapitre est consacré au blanchiment.
M. Jacky DARNE : Il comporte un
chapitre spécial sur le blanchiment ?
Mme Dina BALLEYGUIER : Je ne pourrai
pas l'affirmer car je n'ai jamais utilisé ce guide. Je ne fais pas
de révision directe. Je travaille au service juridique.
M. Jacky DARNE : Pourriez-vous
nous communiquer le chapitre du manuel des méthodes de contrôle
consacré au blanchiment ?
Mme Dina BALLEYGUIER : Nous vous
remettons volontiers ce chapitre. Il s'agit des pages 118 à 124
du Manuel suisse d'audit 1998, tome 3, en particulier p. 118 et suivantes.
M. Jacky DARNE : Il s'agit de
passer de l'obligation générale à la capacité
de mise en _uvre aux différents échelons. L'application de
la loi passe par des procédures, par des choix d'organismes d'autorégulation
mais elle passe ensuite, pour les réviseurs, soit auprès
des banques, soit auprès des autres intermédiaires, par la
qualité des procédures. Je pose la question parce que je
constate que le nombre de communications est assez faible en comparaison
de ce que j'imagine être le total des opérations financières
en Suisse.
Mme Dina BALLEYGUIER : Je pense
que votre impression est erronée. Dans certains pays, il y a des
milliers, voire des dizaines de milliers, de communications qui n'aboutissent
à rien. Il est intéressant de noter que 60 % des communications
sont transmises au juge pénal, ce qui montre que nombre de soupçons
sont fondés.
M. le Rapporteur : C'est pour
nous une particularité que de faire confiance à des professionnels
et à l'autodiscipline, notamment pour les professions soumises au
secret. Je crois avoir relevé dans certaines de vos communications
publiques sur Internet, que nous lisons avec assiduité, que vous
aviez agréé des OAR chez les notaires et les avocats. Comment
l'autocontrôle fonctionne-t-il concrètement ? Qui sont ces
OAR ? Quels sont les résultats de ce mécanisme ? Sur ce terrain,
la France paraît avoir un peu de retard sur la Suisse.
Mme Natacha POLLI : La Fédération
suisse des avocats et la Fédération suisse des notaires ont
créé conjointement un organisme d'autorégulation.
Elles devaient le faire puisque la loi a prévu un régime
spécial pour les professions soumises au secret, ainsi que vous
les qualifiez. En droit suisse, le secret professionnel de l'avocat et
du notaire et le secret de fonction ne répondent pas tout à
fait aux mêmes règles. Le secret de fonction peut être
levé beaucoup plus facilement et lorsqu'il est levé, le fonctionnaire
doit témoigner, ce qui n'est pas le cas pour les avocats et les
notaires. C'est la raison pour laquelle la LBA, afin de préserver
le secret professionnel des avocats et des notaires, a prévu que
ceux-ci sont obligés de s'affilier à un organisme d'autorégulation.
Toutes les personnes chargées des contrôles sur place chez
les intermédiaires financiers doivent être elles-mêmes
soumises au même secret professionnel.
Pour l'instant, en tout cas, l'OAR
des avocats et des notaires n'a que des avocats et des notaires dans sa
structure. On pourrait envisager que des personnels administratifs n'y
soient pas soumis mais ces personnes ne devraient jamais se trouver en
possession du dossier d'un client. Si un avocat venu effectuer un contrôle
chez un de ses confrères constate que, dans un dossier, celui-ci
aurait dû communiquer et ne l'a pas fait, l'organisme d'autorégulation
doit communiquer à sa place.
M. le Rapporteur : Est-ce déjà
arrivé ?
Mme Natacha POLLI : Cela n'est
pas arrivé dans la mesure où c'est en train de se mettre
en place. Les premiers contrôles effectifs auront lieu à partir
du 1er avril 2000. Nous sommes encore dans une phase d'organisation.
La première date butoir est le 1er avril 2000.
Nous avons reconnu un premier
groupe d'OAR, quelques-uns sont un peu à la traîne. Une première
visite a été effectuée chez ces organismes d'autorégulation
pour savoir comment cela se mettait en place. Une première conférence
réunissant tous les organismes d'autorégulation reconnus
aura lieu au début de l'année prochaine pour connaître
les difficultés qu'ils auront rencontrées afin de déterminer
si certains points nécessitent une réglementation commune
ou s'il convient d'adapter la réglementation choisie.
M. le Rapporteur : Vous orientez-vous,
dans les statuts de cette OAR pour les avocats et les notaires, vers un
autocontrôle d'initiative ? Avez-vous trouvé, dans la Fédération
des avocats suisses, des avocats qui iront contrôler d'initiative,
sur la base d'éléments peut-être hasardeux ou de dénonciations,
dans d'autres cabinets d'avocats pour y dénoncer leurs clients ?
M. Niklaus HUBER : Nous avons
essayé de recruter des auditeurs pour les avocats et les notaires.
Par définition, ils doivent être avocats ou notaires, pour
des raisons de secret professionnel et de connaissances particulières
dans ce domaine. Ce ne peut être qu'un avocat qui n'est pas intermédiaire
financier, sinon il pourrait y avoir des conflits d'intérêts.
Nous avons essayé de recruter
des avocats qui ont travaillé ou qui travaillent pour l'Association
suisse des banquiers. Malheureusement, ils ont tous préféré
travailler uniquement avec l'Association suisse des banquiers. J'ignore
pourquoi. Dès le mois d'octobre, nous chercherons activement des
représentants de la profession capables d'assumer cette fonction.
Pour le moment, nous n'en avons pas, mais je suis certain que nous trouverons
des gens qualifiés pour assumer ce rôle.
Mme Natacha POLLI : Il s'agit
là des contrôles sur l'OAR elle-même. L'OAR a des contrôleurs
qui iront faire des vérifications chez leurs confrères.
M. le Rapporteur : Vous avez déjà
des noms ?
Mme Natacha POLLI : Nous avons
déjà des noms. Mais ils ne veulent pas effectuer des contrôles
dans le barreau où ils sont eux-mêmes actifs.
M. le Rapporteur : Je me tourne
maintenant vers le responsable de la Commission fédérale
des banques. J'ai votre directive de l'année dernière avec
l'énumération des indices de blanchiment de capitaux, qui
est en fait le manuel du banquier qui voit arriver chez lui quelqu'un avec
un camion de la Brinks chargé d'espèces !
Mme Dina BALLEYGUIER : Vous plaisantez,
mais ce genre de cas se produit !
M. le Rapporteur : Je vous pose
la question parce que nous avons eu connaissance de cas précis.
L'indice A 25 fait allusion à
un critère géographique. C'est, à ma connaissance,
le seul cas d'apparition du critère géographique : " Virements
importants et fréquents en direction ou en provenance ce pays producteur
de drogue ". Comment définissez-vous ce pays producteur de drogue
? Les banquiers sont-ils au fait de l'ensemble des pays producteurs de
drogue ? Considérez-vous qu'il serait utile d'appliquer ce critère
géographique à tout virement important et fréquent
en direction ou en provenance de centres offshore ?
La Suisse aujourd'hui est-elle
bien aussi en avant dans la réflexion politique et donc juridique
- ce qui est politique prend une concrétisation juridique - au point,
un jour ou un autre, de ne plus accepter de l'argent qui, en lui-même,
par sa provenance ou sa direction, est susceptible de soupçons ?
J'ai envie d'ajouter à
ce critère géographique un autre critère, peut-être
un peu plus farfelu mais qui correspond aussi à des dossiers que
nous voyons passer en Suisse, en France ou ailleurs, à savoir la
qualité de l'auteur du virement ; par exemple, sa qualité
politique, quel que soit le signalement de l'intéressé, qu'il
soit dictateur ou président de conseil général en
France.
Mme Dina BALLEYGUIER : De ce point
de vue, dans le milieu de la Commission fédérale des banques
et des établissements que nous surveillons, nous sommes déjà
un pas plus loin. Non contents de lutter contre le blanchiment de l'argent
provenant de crimes ou du trafic de drogue, nous réglementons et
interdisons jusqu'à un certain point l'acceptation de fonds provenant
de potentats, pour ne pas utiliser le terme de " dictateur " car il est
un peu réducteur.
Quant à savoir jusqu'où
les banques doivent participer à la lutte contre l'évasion
fiscale, c'est une vaste question qui se discute en ce moment. Je n'ai
pas qualité pour émettre une opinion. C'est une question
qui se situe à un autre niveau. C'est un problème général,
ce n'est pas un problème bancaire. C'est un problème qui
doit se régler au plan international et pas au plan suisse.
M. Riccardo SANSONETTI : Notre
approche, comme celle de la plupart des législations anti-blanchiment,
tend à prévoir une identification à l'entrée
dans le système financier. Dans le cadre des transactions internationales,
la question pratique la plus importante est de savoir si tel pays possède
une réglementation d'un niveau suffisant. Nous considérons
dans nos textes que les pays de l'espace GAFI, c'est-à-dire ceux
dont la réglementation a été testée concrètement
par cet organisme, sont dotés d'une réglementation à
niveau. Par conséquent, si une institution financière surveillée
en France entre en contact avec une institution surveillée en Suisse,
on peut se reposer sur son identification. En revanche, comment réagir
si l'institution financière est basée à Gibraltar
ou aux Seychelles ?
On s'est également interrogé
sur les cas où l'on trouve parallèlement des éléments
qui font penser que l'on est en présence du produit d'une infraction
grave et un autre élément, fiscal ou autre. Nous avons négocié
une solution assez intéressante dans une note interprétative
à la recommandation n° 15 du GAFI qui a été adoptée
en juin dernier, à Tokyo. Il y est indiqué que la présence
d'éléments autres que des traces d'infraction préalable
ne peut pas être une excuse pour ne pas annoncer. Du côté
suisse, nous étions d'avis qu'il convenait de prendre en compte
n'importe quel élément, et pas seulement fiscal, par exemple
les infractions politiques et la corruption. Il n'y a aucune raison de
faire de ségrégation pour le fiscal mais je ne suis pas sûr
que nous soyons tous sur la même ligne au plan international.
Cette approche est assez difficile
à faire admettre, non seulement en matière de communication
de soupçons mais aussi et surtout en matière de coopération
internationale. La discussion que nous avons eue à Porto, la semaine
dernière, pour fixer les critères permettant de déterminer
les juridictions non coopératives a buté sur ce point. Du
côté suisse, nous soutenions une approche très large
mais, étrangement, nous avons été un peu isolés.
Si l'on prétend vraiment vouloir lutter efficacement contre le blanchiment,
il n'y a pour nous aucune raison d'établir de distinctions. Soit
l'on prend en compte toutes les infractions graves, soit on se limite à
des approches historiquement originaires.
S'agissant de l'efficacité
des systèmes d'annonce de soupçons, nous avons toujours considéré
qu'il n'était pas essentiel d'avoir une myriade d'annonces mais
qu'il importait que les annonces correspondent vraiment à un état
de fait devant être annoncé et surtout qu'il y ait un suivi.
L'efficacité d'un système d'annonce se mesure moins au nombre
d'annonces qu'au rapport entre le nombre d'annonces et le suivi qui leur
est donné. Sur le plan national, il est clair que les systèmes
qui aboutissent au plus grand nombre d'annonces ne sont pas les plus efficaces.
Le système britannique qui en produit environ dix mille par an est
assorti d'un ratio de suivi extrêmement faible. Dans le système
néerlandais, dépourvu d'une définition claire des
soupçons, qui prévoit l'annonce des " unusual transactions
", le suivi est également difficile à mesurer.
M. le Président : Il est
amusant de découvrir à la lecture des graphiques figurant
dans votre rapport, que 20 % des déclarations sont dues au fait
que les banquiers ont lu dans la presse que leurs clients étaient
déjà mis en difficulté, soit un bien plus grand nombre
que celles résultant de l'application des règles prudentielles.
On voit avec quelle énergie
vous vous êtes lancés dans cette lutte contre le blanchiment.
Et on lit dans les rapports du GAFI que plus vous contrôlez le système,
plus le système a tendance à se délocaliser. Il est
écrit en toutes lettres que de nombreuses banques suisses vont au
Liechtenstein. Est-ce pour vous un important sujet de préoccupation
? D'autant que j'ai lu dans un autre texte que, dans le même temps,
la réglementation sur les filiales des banques suisses à
l'étranger s'était plutôt assouplie.
Parallèlement, on voit
que les cocontractants se trouvent dans des pays comme les îles Vierges
mais que les ayants droit économiques ne s'y trouvent pas. Cela
montre qu'en matière de blanchiment, il existe une difficulté
avec les centres offshore et un certain nombre de paradis fiscaux.
Cette difficulté se rencontre partout. La réponse ne peut
donc être que coordonnée. Quelle attitude la Suisse entend-elle
faire valoir dans les discussions internationales ?
Mme Dina BALLEYGUIER : Assiste-t-on
à des créations de filiales de banques suisses à l'étranger,
notamment dans certains centres offshore ? C'est possible. Je n'en
sais rien. Je sais, en revanche, que si cela était exact, elles
ne sauraient utiliser ces filiales pour contourner les règles sur
la lutte contre le blanchiment. Notre circulaire est très claire
à ce sujet : les intermédiaires financiers ne doivent pas
utiliser leurs succursales étrangères ni les sociétés
du groupe à l'étranger, actives dans le domaine bancaire
ou financier, pour contourner ces directives. Si elles le font, elles en
subissent les conséquences ici. Nous prononçons les sanctions
contre la maison mère, ici.
M. le Président : Pouvez-vous
nous donner un exemple de sanction que vous avez prise dans la dernière
année ?
Mme Dina BALLEYGUIER : Nous n'avons
pas pu prendre de sanctions puisqu'il n'y a pas eu d'infractions !
Je ne dis pas qu'il n'y a pas
délocalisation de certaines activités, mais certainement
pas dans le but d'éviter la lutte contre le blanchiment. Il y a
d'autres motifs. Le jour où ces motifs seront répréhensibles,
punissables et condamnables, il est clair que nous interviendrons. Pour
l'instant, ce n'est pas le cas. Nous n'avons donc aucune raison d'intervenir
tant que les maisons mères respectent les directives en matière
de blanchiment. Elles sont responsables et doivent nous rendre compte de
ce qui se passe dans les filiales. Dans le cadre de la surveillance sur
base consolidée, il nous arrive d'envoyer des réviseurs de
la maison mère dans une succursale ou une filiale à l'étranger.
Je ne peux pas vous citer de cas, car cela relève du secret professionnel,
mais il y en a eu. Ce n'était pas en matière de blanchiment.
Si nous avions des indices qu'il y a un problème de blanchiment
dans la filiale d'une banque suisse dans un centre offshore, nous
n'hésiterions pas à faire de même.
M. le Président : Une note
interprétative examinée lors de la réunion du GAFI
à Tokyo indiquait que la question de l'excuse fiscale devait être
sérieusement abordée si on voulait traiter sérieusement
la question du blanchiment. Quelle est votre position à ce sujet
? Vous entretenez les meilleurs termes avec le GAFI. Le suivez-vous encore
sur cette question ou cela vous paraît-il être une approche
partiale ?
M. Riccardo SANSONETTI : Il est
clair que nous avons été tout à fait favorables à
la précision de la recommandation. Il s'agissait d'une note interprétative
à la recommandation 15. Cette recommandation fait obligation d'annoncer
les soupçons. La difficulté est qu'il n'existe pas de définition
réellement univoque du blanchiment au plan international. En effet,
la recommandation 4 du GAFI, qui est le standard reproduit partout, y compris
désormais dans les textes de l'ONU, indique que c'est le produit
de toute infraction grave, chaque Etat devant établir la liste des
infractions graves. Notre code pénal établit une division
tripartite des infractions, les infractions graves étant les crimes,
lesquels sont au nombre d'environ quatre-vingt. Pour nous, il s'agit donc
de toutes ces infractions sans exception. Dans d'autres pays, il y a une
liste ad hoc, ou c'est parfois moins clair, ou la liste est très
restrictive. En tout cas, à la base, il est fait obligation d'annoncer
ces soupçons-là.
Cela dit, on a constaté
dans certaines juridictions que certains intermédiaires se prévalaient
d'une gêne liée au fait que dans un cas particulier, ils avaient
à la fois un élément de soupçon et un autre
élément d'information qui n'avait rien à voir - par
exemple, un élément prétendument fiscal ou prétendument
lié à une infraction politique - et qui ne faisait pas l'objet
d'annonce, pour ne rien annoncer du tout. On a voulu vraiment clarifier
ce point. Si nous étions tous d'accord sur l'intérêt
de le clarifier, la question était de savoir comment le faire. La
proposition initiale visait à se cantonner à l'excuse fiscale.
Du point de vue de la philosophie du système, nous ne voulions pas
une approche trop restrictive. C'est pourquoi nous avons voulu faire figurer
dans le libellé les mots " inter alia ". Sinon, on aurait
pu l'interpréter de bonne foi comme n'étant applicable qu'en
présence également d'un élément fiscal, sans
qu'il y ait, dans les autres cas, d'annonce à faire. Cela aurait
donc été contraire au but poursuivi.
M. le Président : Merci
pour cette précision.
M. le Rapporteur : Ma question
s'adresse au chef de section de l'entraide judiciaire internationale de
l'Office fédéral de la police. La Suisse n'étant pas
partie à la convention européenne de l'entraide judiciaire
en matière pénale de 1978 qui exclut la possibilité
de refuser l'entraide au motif que l'infraction est pénale, chaque
fois qu'un juge d'instruction français écrit à l'autorité
chargée de l'entraide, à charge pour lui de transmettre dans
les cantons compétents, celui-ci reçoit le texte de la réserve
de spécialité. Or ce texte est utilisé par les délinquants
français. Par exemple, lorsque l'un demande à un faux facturier
d'un parti politique confondu pourquoi l'argent est en Suisse, il répond
qu'il fait de la fraude fiscale. Ils se sont donnés le mot. Telle
est la conséquence concrète sur le terrain judiciaire de
l'évolution politique lente de la Suisse par rapport aux recommandations
et à la pression du GAFI, qui refuse de plus en plus l'excuse fiscale
en matière d'entraide judiciaire.
L'immunité en matière
de la fraude fiscale est un point très important pour notre appréciation
et pour améliorer la coopération judiciaire. C'est l'une
des causes des atteintes gravissimes aux libertés publiques dans
notre pays. Pendant que l'on refuse la coopération, les individus
restent en prison, on les place sous contrôle judiciaire, on confisque
leurs avoirs mais ils ne sont pas jugés parce que l'on ne peut pas
les relâcher. Cela a des effets pervers considérables. Pouvez-vous
nous donner l'état du droit, la façon dont vous l'interprétez
et la manière dont on peut le faire évoluer, si vous considérez,
comme nous, qu'il doit être aménagé ?
M. Beat FREY : C'est un domaine
assez complexe. La Suisse a de bonnes raisons d'avoir choisi le système
actuel, mais c'est assez difficile à comprendre lorsque l'on ne
connaît pas toutes les idées qui le sous-tendent.
Les juges d'instruction à
l'étranger ne savent pas toujours suffisamment que la Suisse ne
refuse pas l'entraide judiciaire en matière pénale pour des
raisons d'ordre fiscal. La Suisse peut l'accorder pour des cas d'escroquerie
en matière fiscale. Le problème est d'établir la distinction
entre une escroquerie en matière fiscale et le simple non-paiement
des impôts. L'explication est difficile. Quand je dois l'expliquer
à un collègue suisse, cela me prend une demi-heure ; quand
je dois l'expliquer à un collègue étranger, je lui
demande de m'adresser sa demande en lui indiquant qu'après examen
de l'état de fait, je lui dirai si cela relève ou non d'un
tel cas... Il m'arrive même de transmettre la demande à l'administration
fédérale des impôts afin de connaître sa position.
Sur le principe, cela n'est pas
très difficile à comprendre. L'escroquerie en matière
fiscale, c'est le délit grave. Le délit grave, dans l'esprit
de la loi, est commis par quelqu'un qui fait plus qu'une fausse déclaration.
Oublier, omettre des chiffres dans sa déclaration d'impôt
est un délit simple. Le délit grave commence lorsque quelqu'un
fait plus que mentir à l'administration : par exemple, en falsifiant
des documents. Nous avons eu à connaître de cas simples de
gens habitant en Allemagne et travaillant en Suisse, qui ont modifié
des chiffres sur les relevés annuels de salaires, pour lesquels
nous avons accordé l'entraide judiciaire. Cela ne concerne pas uniquement
des cas très importants. Il existe des cas plus compliqués
de constructions de mensonges avec falsification de documents qui ne peuvent
plus être contrôlés par l'administration. Si des documents
sont falsifiés, il s'agit, selon la loi suisse, d'une escroquerie
en matière fiscale et là aussi, l'entraide judiciaire est
possible.
Nous sommes toujours surpris de
voir très peu de demandes étrangères. Je pense que
cela est dû au fait que la distinction est difficile à expliquer.
Les autorités étrangères ont tendance à considérer,
de façon simpliste, qu'avec la Suisse, cela ne fonctionne pas et
qu'il est inutile de prendre la peine d'envoyer des demandes. La Suisse
a conclu avec l'Italie un traité complémentaire prévoyant
notamment l'entraide judiciaire en matière d'escroquerie fiscale.
En fait, nous n'allions pas plus loin que ce qui existait déjà
dans notre loi, mais pour les Italiens, l'ouverture de la Suisse a été
saluée comme un grand succès. Nous avons alors réalisé
qu'ils ignoraient qu'ils auraient pu demander cette coopération
depuis l'entrée en vigueur de la loi sur l'entraide judiciaire en
1983. Avec la France, la situation est comparable. Nous recevons assez
peu de demandes pour des cas d'escroquerie, nous commençons à
en recevoir davantage dans le domaine douanier.
Pour les autres cas, nous avons
prévu le formulaire du principe de spécialité. Le
coupable d'une escroquerie est mis en prison. On ne devrait pas avoir à
se demander s'il a payé tous ses impôts. Si cette solution
existe en Suisse, c'est parce que nous avons eu de très longs débats
au Parlement. Or c'est le Parlement qui a la maîtrise de cette réglementation
et non l'administration ou le gouvernement.
M. le Président : Nous
avons vu qu'il avait eu des débats très sérieux.
M. Beat FREY : Des parlementaires
étaient partisans de la coopération en matière fiscale,
d'autres y étaient hostiles. On a trouvé un compromis typiquement
suisse, dans la mesure où il ne convient pas entièrement
à quelqu'un mais repose sur de très bons fondements juridiques.
L'administration fiscale suisse
ne peut pas avoir accès aux comptes bancaires en cas de simple non-paiement
mais uniquement lorsqu'il s'agit d'une escroquerie en matière fiscale.
L'affaire est alors soumise à un juge d'instruction qui, seul, peut
lever le secret bancaire. Nous proposons la même solution à
l'égard de l'étranger mais elle est très difficile
à comprendre de l'extérieur. Si la Suisse devait changer
d'attitude, elle ne le ferait pas seulement en fonction de l'étranger.
M. Jacky DARNE : Ce que vous venez
de dire nous ouvre des pistes de travail et des possibilités de
réflexion bilatérales non négligeables, car il me
semble qu'il existe une confusion dans l'approche du problème. D'un
côté, toutes les administrations fiscales sont soucieuses
d'établir ce type de distinction parce qu'elles sont soucieuses
de lutter contre une évasion fiscale due aux difficultés
d'application de textes souvent complexes. Le choix d'un taux de TVA, d'une
déductibilité entraîne une application du redressement
différente selon les cas. En France, par exemple, quelqu'un qui
triche peut faire l'objet d'un redressement avec des droits simples ou,
s'il est de mauvaise foi, à 200 %. En matière de contrôle
fiscal, le concept de mauvaise foi se rapproche donc de ce que vous qualifiez
d'escroquerie. On évoquera la mauvaise foi si l'on a cherché
à justifier des sorties de fonds par de fausses factures ou d'autres
procédés. En ce cas, on ne pourra pas parler simplement d'erreur.
Mais d'un autre côté, c'est le résultat de l'investigation.
On ne peut dire qu'après coup s'il y a eu escroquerie ou bonne foi.
En censurant le travail au départ, en disant : démontrez
l'escroquerie pour que je puisse investiguer et disposer des éléments,
vous introduisez une quasi-impossibilité de trouver la faute. Il
serait préférable de dire : nous avons démontré
que vous avez mis de l'argent de côté en ouvrant un compte
en Suisse et en y déposant de l'argent, donc votre vente sans facture
et votre mauvaise foi sont démontrés, parce que l'on n'ouvre
pas un compte à l'extérieur de son pays ou ailleurs que dans
un environnement normalement connu. La diligence normale d'un chef d'entreprise
avisé est de gérer en bonne conformité. En prenant
la peine d'aller ouvrir un compte ailleurs, dans des conditions un peu
floues, il révèle sa volonté d'escroquerie.
En demandant la preuve avant,
vous interdisez quasiment de la démontrer. Instruisons plutôt
ensemble pour savoir s'il s'agit ou non d'une escroquerie. Je considère
qu'une évolution est nécessaire de part et d'autre sur ce
sujet.
M. Beat FREY : Je ne peux pas
tout à fait suivre votre argumentation. C'est la même chose
pour les escroqueries simples et pour toutes sortes de crimes. Une demande
d'entraide judiciaire est toujours formulée sur la base du soupçon
d'une autorité. Il n'est pas nécessaire de prouver. On se
base sur un soupçon contenu dans une commission rogatoire. On ne
contrôle pas si le contenu de la commission rogatoire est juste ou
non.
M. Jacky DARNE : Vous voulez dire
que, dans son énoncé, la commission rogatoire n'énumère
pas suffisamment les soupçons.
M. Beat FREY : Le soupçon
doit être présent. Bien entendu, il faut déjà
avoir certains éléments pour ouvrir une enquête.
M. Jacky DARNE : On a dit tout
à l'heure que le nombre des procédures comptait davantage
que le nombre des dénonciations. En prolongeant votre appréciation
qualitative, on peut estimer que vous avez réalisé un important
travail de tri et que n'arrive que ce qui est largement fondé. Pourtant,
les documents que vous nous avez fournis ne font état que de 25
jugements, dont un acquittement et 30 ordonnances de non-lieu. Alors que
les fautes sont qualifiées de crimes, la moitié des décisions
sont très légères puisqu'elles se limitent à
des amendes et à quelques mois d'emprisonnement. Que pensez-vous
de l'efficacité du juge ?
M. Alexander HARTMANN : Notre
service n'existe que depuis le 1er avril. Nous n'avons eu communication
que des sanctions prises dans les cantons. Nous n'avons pas eu communication
de celles des juges d'instruction. Il n'est pas significatif de comparer
ces condamnations avec les chiffres évoqués.
M. Jacky DARNE : Il y a tout de
même eu 30 non-lieux !
M. Alexander HARTMANN : Laissez-nous
un ou deux ans pour travailler.
M. le Rapporteur : Nous sommes
venus trop tôt !
M. Beat FREY : A la section de
l'entraide judiciaire internationale, nous voyons les cas les plus importants.
Cela nous permet de constater que la Suisse intervient rarement au début
d'un blanchiment mais plutôt vers la fin. Bien souvent, on retrouve
l'argent déposé en Suisse, on le bloque, on le confisque,
on le rapatrie, on pratique du sharing - la presse s'est fait l'écho
de cas avec les Etats-Unis. Dans ces conditions, le rôle du juge
suisse pour condamner les coupables ne s'impose pas. Nous essayons plutôt
d'obtenir une coopération de la part des banques ou des fiduciaires
concernées, afin de pouvoir confisquer les avoirs et de condamner
les gens qui sont à l'origine du blanchiment, c'est-à-dire
les trafiquants de stupéfiants, les escrocs, les vrais criminels.
Lorsque des fonds résultant de la vente de stupéfiants aux
Etats-Unis sont passés par les îles anglo-normandes, Gibraltar
ou les Bahamas avant d'arriver en Suisse, il reste assez peu de matière
à condamnation ici. La coopération vise plutôt à
condamner les auteurs initiaux. Le juge d'instruction doit ouvrir une enquête
pénale s'il veut bloquer l'argent, quand il n'y a pas encore d'entraide,
mais il se dessaisira de l'affaire s'il sait qu'un juge à l'étranger
est mieux placé pour la résoudre.
M. le Président : D'abord,
dans le rapport annuel, vous dites que vous avez été saisis
d'une centaine de demandes d'information par les autorités d'autres
pays et que vous n'avez répondu à aucune. Si vous le dites
avec une telle simplicité, cela est sans doute dû aux problèmes
matériels auxquels a fait allusion le représentant de l'autorité
de contrôle et qui existent dans tous les pays. Est-ce bien le cas
? Sinon, pourquoi n'y a-t-il pas eu transmission de ces demandes ?
Ensuite, vous dites qu'une difficulté
dans l'obligation de déclaration est liée à la relation
d'affaires. Il faudrait revenir sur ce qu'est vraiment une relation d'affaires
et en quoi certaines interprétations de ceux qui sont en relations
d'affaires et qui doivent déclarer vous posent problème.
Dans votre brillant exposé, vous n'êtes pas revenu sur les
difficultés mentionnées dans votre rapport.
Enfin, vous dites que le blanchiment
passe des banques vers d'autres acteurs, notamment des entreprises et des
industries. N'est-il pas possible que soient créées ici des
sociétés à but commercial ou industriel dont on aurait
du mal à identifier les actionnaires et l'état des comptes
? Dans cette perspective, comment appréhendez-vous le droit des
sociétés, sachant que nous rencontrons aussi ce problème
?
M. Alexander HARTMANN : En tant
que Bureau de communication, nous avons un réseau particulier. Nous
parlons avec les quarante et un autres pays ayant créé un
Bureau de communication. C'est un réseau spécial et informel.
Concernant la France, nous travaillons avec TRACFIN.
M. le Président : Nous
avons reçu des responsables de TRACFIN qui nous ont dit que tout
allait bien avec la Suisse, sauf sur ce cas précis évoqué
dans votre rapport : sur cent demandes adressées, aucune réponse
n'a été obtenue. Je pensais que c'était dû à
un problème matériel mais vous nous avez dit que vous étiez
assez nombreux à trois pour régler tous les problèmes
du blanchiment. Si tel n'est pas le cas, dites-nous de quoi il s'agit.
M. Alexander HARTMANN : Vous avez
obtenu cette réponse directement de TRACFIN ?
M. le Président : Directement.
On nous a dit que cela allait s'arranger car des négociations étaient
en cours, mais que jusqu'alors, la situation était telle.
M. Alexander HARTMANN : J'ai une
toute autre information à vous donner. Notre coopération
avec TRACFIN est très bonne. Nous répondons aux demandes
de renseignements de façon informelle. J'aimerais savoir d'où
vous tenez cette information.
M. le Président : Elle
provient de deux sources : d'une part, votre rapport, où vous écrivez
que vous n'avez pas pu répondre à une centaine de demandes
adressées entre 1998 et 1999 ; d'autre part, le secrétaire
général de TRACFIN que nous avons reçu la semaine
dernière, lequel nous a précisé qu'il entamait avec
la Suisse des négociations bilatérales à la suite
de demandes d'informations sans retour. Il ne s'agit pas de ma part d'une
accusation. Je m'attendais à ce que vous disiez que vous manquez
de moyens, mais ce n'est peut-être pas le cas.
M. Alexander HARTMANN : Nous discutons
maintenant officiellement avec TRACFIN mais je ne peux pas répondre
de façon plus détaillée à cette question.
M. le Président : Vous
disposez d'un système d'information baptisé GEWA. En dehors
de TRACFIN, vous dites que vous n'avez pas répondu à un certain
nombre de demandes qui vous étaient faites.
M. Alexander HARTMANN : Seules
les communications figurent dans ce système et non les demandes.
M. le Président : Vous
nous avez dit qu'il n'y avait pas de problème avec la relation d'affaires,
mais vous écrivez le contraire dans le rapport.
Mme Natacha POLLI : La définition
de la relation d'affaires est claire. Elle apparaît dès l'établissement
d'une relation contractuelle. Cela ne nécessite pas un contrat écrit.
Par exemple, si quelqu'un se présente dans une gare pour changer
de l'argent, dès l'instant où il pose les coupures sur le
guichet et où l'employé les prend, la relation d'affaires
est engagée. La seule issue que nous laissons aux intermédiaires
financiers, du moins à ceux qui nous sont soumis, est le droit pour
l'employé de refuser la transaction, donc la relation d'affaires.
Dans ce cas, il n'a pas l'obligation de communiquer.
M. le Président : Je vous
demande de me préciser ce que vous dites par ailleurs. Au paragraphe
50 du rapport de cette année, il est écrit : " (...) une
obligation de déclaration de soupçon dont il faut relever
le caractère incomplet en raison du fait que l'obligation ne naît
qu'au moment de la relation d'affaires, et la lecture restrictive qu'en
font les institutions financières. " Cette interrogation était
la vôtre, puisque vous estimiez que la notion de relation d'affaires
donnait lieu à des lectures restrictives.
M. Alexander HARTMANN : L'obligation
d'annoncer les soupçons est définie à l'article 9
de la LBA, dont le non-respect est assorti par la loi d'une sanction. Selon
cette disposition, toute personne qui sait ou présume, sur la base
de soupçons fondés, que les valeurs patrimoniales impliquées
proviennent d'une infraction préalable au blanchiment d'argent doit
l'annoncer sans délai au Bureau de communication. L'obligation d'annoncer
s'applique même en l'absence de relations d'affaires établies,
ainsi que le souligne par exemple la circulaire de la Commission fédérale
des banques.
Mme Dina BALLEYGUIER : Cette obligation
s'applique à tous les établissements soumis à notre
surveillance. Même s'ils n'entrent pas en relation d'affaires, même
s'ils la refusent, mais qu'ils ont des soupçons manifestes, ils
doivent communiquer. Cela est prévu au paragraphe 22 de la circulaire.
M. le Président : Pouvez-vous
nous parler du rôle des entreprises ?
M. Niklaus HUBER : J'en ai déjà
parlé à mes supérieurs. Il s'agit d'une extension
du champ d'application de la LBA. Quand je compare notre législation
à celle de nos pays voisins et des Etats-Unis, je constate que notre
champ d'application est très vaste. Nous avons du mal à consolider
la surveillance. Je doute que, dans les deux à trois ans à
venir, nous procédions à une révision de la LBA pour
élargir son champ d'application. Nous voyons déjà
une certaine fuite dans le secteur immobilier.
Nous savons que des restaurants
augmentent leur chiffre d'affaires sans développer leur clientèle.
Les hôtels et les agences de voyages qui effectuent des opérations
de change sont déjà soumis à la loi. S'agissant du
commerce d'objets de luxe - voitures, montres, tableaux, bijoux, etc. -,
les négociants en matières premières, y compris en
diamants, sont soumis à la loi. Le problème qui se pose actuellement
avec la mafia russe concerne le commerce d'objets de luxe et le secteur
industriel, non soumis à la loi aujourd'hui
Dans le secteur industriel, il
y a deux problèmes, Le premier a trait aux contrats de consultant.
Comme j'ai travaillé auparavant dans le secteur industriel comme
conseiller juridique, je connais le sujet. Des contrats de consultant,
qui ne sont pas de réels contrats car aucun service n'est jamais
rendu, servent de camouflage pour la corruption des fonctionnaires. Le
second problème est lié aux augmentations de capital. Le
vrai problème aujourd'hui dans l'industrie du monde occidental réside
dans ce domaine, car personne ne demande d'où vient cet argent.
De nombreuses sociétés confrontées à des problèmes
financiers augmentent leur capital. On met en avant un homme de paille
puissant alors que l'argent vient d'ailleurs. C'est un réel danger
car ensuite, les sociétés industrielles sont infiltrées,
on ne sait plus qui les dirige. Des sommes énormes en provenance
de pays du tiers-monde sont ainsi investies dans des sociétés
en Europe et aux Etats-Unis, sans que personne sache qui se cache derrière
les hommes de paille ou les écrans.
M. le Président : Quels
moyens relevant du droit peut-on utiliser pour lutter contre ces pratiques
?
M. Niklaus HUBER : Pour des raisons
commerciales, de compétition ou de concurrence, la plupart des pays
d'Europe ont exclu l'identification dans le cadre de la lutte contre le
blanchiment. Si vous déposez dans une banque de l'argent destiné
à réaliser une augmentation de capital, aucune vérification
n'est effectuée. Cela tient à des raisons commerciales. Comme
on veut attirer les sociétés industrielles et les capitaux,
on ne pose pas de questions.
Ce matin, un avocat m'a demandé
par téléphone si les notaires qui acceptent des capitaux
pour fonder une société devaient identifier leurs clients.
Si cela entre dans le cadre de leur activité traditionnelle, la
réponse est non car, dans ce domaine, ils ne sont pas soumis à
la LBA. Les notaires disent toujours que c'est aux banques de vérifier,
mais celles-ci ne vérifient pas la provenance des capitaux déposés
dans le cadre de la fondation d'une société. Si j'ouvre un
compte dans une banque et si l'on m'y verse deux millions de francs suisses,
à moins qu'il n'y ait des indices de blanchiment, on ne me demandera
pas qui est l'auteur du paiement et s'il a le pouvoir économique
d'effectuer un tel versement. Cela irait beaucoup trop loin. Lorsque quelqu'un
dépose de l'argent sur le compte d'une société industrielle
afin d'augmenter son capital, dans 99,9 % des cas, aucune vérification
n'est effectuée.
M. le Président : M. Huber,
vous nous dites des choses passionnantes, je partage totalement votre analyse
et vous répondez ainsi pour partie à ma première question.
Selon vous, c'est donc à travers les sociétés industrielles,
dont certaines ont des hommes de paille mais qui ont pignon sur rue, que
s'opèrent aujourd'hui les grandes activités de blanchiment
?
M. Niklaus HUBER : Je le soupçonne.
M. le Rapporteur : Dans le premier
rapport du Bureau de communication, il est explicitement indiqué
que " l'obligation de communiquer ne doit pas être appliquée
non plus lorsqu'il s'agit de fortune de dictateurs, à moins qu'il
n'y ait un soupçon fondé qu'elle provient d'un crime ou d'une
organisation criminelle. ". Or toute fortune accumulée par un homme
politique est forcément soupçonnable, à plus forte
raison pour un dictateur. Permettez-moi d'avoir là une réaction
forte. Nous ne comprenons pas.
Nous avons des statistiques de
la chancellerie sur les demandes d'entraide et sur l'exécution des
commissions rogatoires entre la France et la Suisse et entre la Suisse
et la France, car il est normal que l'évaluation soit bilatérale.
Concernant les demandes de la France envers la Suisse, pour 1996, 82 sont
terminées, 33 ne le sont pas, soit 30 % ; pour 1998, 49 le sont
; pour 1997, 93 sont terminées, 36 ne sont toujours pas revenues,
pour 1998, le rapport est de 88 pour 80.
Nous n'avons pas de problème
sur l'exécution des commissions rogatoires par la Suisse, nous savons
qu'elles seront un jour exécutées, mais considérez-vous
que les recours internes que les ressortissants peuvent effectuer - ce
qui n'est pas le cas en France - devant les juridictions cantonales, puis
devant le tribunal fédéral, soient la première cause
du fait qu'environ 40 % des commissions rogatoires ne sont pas exécutées
en trois ans ? Nous avons même trouvé, dans le canton de Zürich,
un cas où la chancellerie attend depuis dix ans, dans une affaire
célèbre, pour des sommes importantes et des délits
graves, un retour d'exécution de commission rogatoire internationale.
C'est à l'évidence un cas pathologique mais nous interrogerons
les autorités compétentes.
M. le Président : Mais
qui va se résoudre.
M. le Rapporteur : Je préfère
l'approche statistique sur la question du délai.
M. Beat FREY : La durée
de la procédure d'entraide judiciaire en Suisse a posé un
problème durant de longues années. La loi a été
révisée. Le système a été modifié.
Ces dispositions commencent à donner leurs effets mais d'après
nos statistiques, la Suisse reçoit chaque année 2 000 à
2 500 requêtes étrangères, dont 500 à 600 concernent
des cas graves. Le reste a trait à des cas assez simples : cambriolages,
accidents de voiture. Pour les cas exécutés avec les Etats-Unis
- une centaine par an -, l'Office décide directement. Ils peuvent
être résolus en moins d'une année. Les cas concernant
de très fortes sommes sont les plus longs à résoudre,
car les gens n'hésitent pas à payer des avocats très
cher. Alors que la loi a été simplifiée, d'autres
complications apparaissent.
M. le Rapporteur : En tant qu'homme
de terrain, estimez-vous que les voies de recours sont un obstacle à
la lutte contre la délinquance financière internationale
?
M. Beat FREY : La procédure
suisse a ses raisons. Elle présente des avantages. Elle va beaucoup
plus loin que dans les autres pays. L'an dernier, nous avons rendu aux
Philippines 580 millions de dollars des fonds Marcos. Nous sommes le seul
pays du monde à avoir rendu de l'argent aux Philippines, alors que
la famille Marcos possède des fonds ailleurs. Je reconnais que cela
a duré douze ans, mais nous avons pu rendre des sommes considérables.
Obtenir des auditions de témoins demande des années.
Ma tâche est de chercher
à raccourcir les délais. Lorsque j'ai pris mon poste, il
y a dix ans, une trentaine de cas par an allaient jusqu'au tribunal fédéral.
L'an dernier, il y en a eu 141. L'affaire Marcos a donné lieu à
64 décisions de notre cour suprême. Cela révèle
des complications pas uniquement dues à la loi, mais aussi aux actions
de la défense.
M. Niklaus HUBER : Vous nous avez
interrogés sur l'existence d'un manuel de révision et sur
le point de savoir s'il comporte un chapitre sur le blanchiment. Je crois
savoir que les grandes sociétés de révision ou d'audit
sont en train d'établir un manuel qui va dans cette direction. Au
sein de l'autorité de contrôle, nous avons défini un
concept d'audit dont je ne peux vous communiquer copie car il est confidentiel.
Si la Commission fédérale des banques n'a pas un concept
comparable, c'est tout ce qui existe actuellement. Mais dans les douze
mois à venir, toutes les sociétés de révision
auront un instrument comparable.
M. Jacky DARNE : Nous nous rejoignons
sur ce point. Je souhaite que nous disposions d'outils qui nous permettent
d'être efficaces.
Un de vos propos antérieurs
m'a semblé un peu contradictoire avec les ordonnances d'application
de la loi contre le blanchiment. Je pensais que les banques devaient contrôler
les arrivées de fonds destinées à l'augmentation des
capitaux propres des sociétés au même titre que d'autres
opérations. Cela entre-t-il ou non dans le champ de la loi ?
Mme Dina BALLEYGUIER : A partir
du moment où cet argent est versé dans une banque par un
particulier, il existe, à l'évidence, une obligation de contrôle.
En revanche, cette obligation de contrôle n'existe pas si cet argent
est versé par un notaire. Dans son activité de notaire -
et non dans celle d'intermédiaire financier -, celui-ci bénéficie
du secret. Pour la banque, il n'y a pas obligation d'identification mais
le notaire est censé la faire. Toutefois, personne ne va contrôler
puisque cela ne fait pas partie de son activité d'intermédiaire
financier mais de son activité de notaire.
M. Jacky DARNE : Autrement dit,
si vous êtes russe et si vous voulez blanchir de l'argent en participant
à une augmentation de capital, il vous suffit de passer par un notaire
qui déposera l'argent à la banque, laquelle ne contrôlera
pas, alors que si un Russe dépose de l'argent à la banque,
on entre dans la procédure de blanchiment.
Mme Dina BALLEYGUIER : Tout à
fait !
M. Jacky DARNE : D'où l'importance
de prévoir pour le notaire des procédures identiques aux
autres
Mme Dina BALLEYGUIER : En l'occurrence,
même avec la LBA, une procédure pour le notaire ne servirait
à rien puisque le notaire n'est pas intermédiaire financier,
il est notaire.
Mme Natacha POLLI : Il faut que
ce soit dans son activité typique de notaire, c'est-à-dire
pour l'achat d'un immeuble ou pour l'augmentation de capital d'une société.
Mme Dina BALLEYGUIER : L'augmentation
de capital d'une société est une activité typique
de notaire et personne n'ira contrôler si le notaire a identifié.
M. Jacky DARNE : Il faut tout
de même tenter d'élargir le champ. Les trous de la passoire
sont trop gros.
J'ai trouvé intéressant
ce que vous avez dit sur le système GEWA de traitement des données.
Il est accessible à un certain nombre de personnes qui ont donné
toutes garanties quant à la discrétion qui convient à
un tel fichier. Huit cents personnes y ont accès, dont quatre-vingts
à l'international. Quelle pertinence trouvez-vous à cet outil
? Comment l'utilisez-vous ? Comment l'étranger l'utilise-t-il ?
De votre côté, quels fichiers extérieurs utilisez-vous
? Existe-t-il un système de centralisation des fichiers ? Un des
problèmes principaux est de suivre les individus, quels qu'ils soient.
M. Alexander HARTMANN : Seules
trois personnes du Bureau de communication ont accès au système
GEWA. L'ordonnance prévoit la possibilité d'accès
d'autres autorités mais ce n'est pas le cas actuellement. Nous sommes
les trois seuls à pouvoir l'utiliser.
M. Jacky DARNE : Dans l'immédiat,
TRACFIN n'y a donc pas accès ?
M. Alexander HARTMANN : Non.
M. Jacky DARNE : Ils passent par
vous.
M. Alexander HARTMANN : C'est
uniquement une base de données regroupant les communications. Nous
avons d'autres bases de données policières sur la drogue
et le crime organisé. Les informations que nous communiquons à
TRACFIN proviennent des bases de données policières. Le système
GEWA n'existe que depuis le 1er avril 1998 et ne contient pas
encore beaucoup d'informations.
M. le Président : Au nom
de la mission d'information, je tiens à vous remercier très
chaleureusement de l'accueil que vous nous avez réservé ainsi
que de la qualité et de la liberté de vos réponses.
Vous êtes des fonctionnaires, des praticiens, nous sommes des parlementaires.
Notre but est de vous aider dans votre tâche. Pour faire avancer
les choses, il est nécessaire que les opinions publiques et les
responsables politiques se saisissent davantage du problème. La
grande qualité du dispositif que vous avez mis en place ne permet
pas de dire aujourd'hui que tous les problèmes sont résolus.
C'est pourquoi nous voulions vous laisser pointer les difficultés
rencontrées.
M. Niklaus HUBER : Ce fut un plaisir
de vous répondre. Vos questions nous aideront à orienter
nos recherches. De telles discussions sont porteuses d'enseignements. Merci
beaucoup.
Audition de M. Bernard BERTOSSA,
Procureur général
du canton de Genève
(compte-rendu de l'entretien
du 30 septembre 1999 en Suisse)
Présidence de M. Vincent
PEILLON, président
M. le Président : M. Bertossa,
je vous rappelle que notre Mission d'information s'intéresse aux
obstacles au contrôle et à la répression de la délinquance
financière et du blanchiment des capitaux. En effet, en rencontrant
des interlocuteurs : responsables politiques, responsables administratifs
ou praticiens - avocats, banquiers ou autres -, nous avons le sentiment
que les dispositifs législatifs et, s'agissant de la Suisse, la
LBA, donnent tous les moyens d'agir et que le phénomène du
blanchiment - ou plus largement, de la délinquance financière
- ne pose plus réellement problème. Nous rencontrons beaucoup
de difficultés pour porter la discussion sur le terrain des obstacles.
On parle beaucoup de la délinquance
financière, du blanchiment, de l'argent des mafias, de l'argent
russe. Mais est-on capable d'estimer l'importance de ce phénomène
de l'argent sale et de son blanchiment, c'est-à-dire de son introduction
dans les circuits normaux et, par conséquent, est-on bien conscient
de l'urgence qu'il y a à lutter contre ce phénomène
?
M. Bernard BERTOSSA : Je ne me
risquerai pas à donner des chiffres. Par définition, nous
avons affaire à des phénomènes occultes et il est
hasardeux de vouloir circonscrire ce que l'on ne connaît pas. Je
dirai simplement que les enquêtes judiciaires - notre seul point
d'observation de ces phénomènes - en cours à Genève
dans le domaine du blanchiment représentent plusieurs centaines
de millions de francs suisses, soit plus d'un milliard de francs français.
Quant à apprécier la gravité du phénomène,
cela relève plus du politique que du juge. Un grand nombre d'organisations
internationales, aussi bien dans le domaine économique que politique,
sont maintenant conscientes de la nécessité de réagir
avant qu'il soit trop tard.
M. le Président : Le procureur
du Tessin nous disait hier que sur les treize déclarations de soupçon
qui lui avaient été transmises dans l'année par le
Bureau de communication, aucune ne lui avait appris quelque chose dans
la mesure où elles visaient toutes des affaires déjà
ouvertes et traitées par la justice. Avez-vous le sentiment que
ce mécanisme instauré par la loi est efficace et que les
professions qui sont tenues à ces déclarations le respectent
parfaitement ?
M. Bernard BERTOSSA : Je pense
que l'efficacité est extrêmement limitée, dans la mesure
où le signalement dépend de la diligence et de la bonne volonté
de l'intermédiaire financier lui-même. Dans les affaires sensibles,
nous n'avons pas de signalement avant que nous ne découvrions par
d'autres sources des opérations concernant des établissements
bancaires suisses - à quelques exceptions près, comme l'affaire
dite " de la Bank of New York " qui a défrayé la chronique
ces dernières semaines. Nous avons reçu treize signalements
de banques suisses, relatifs à des phénomènes relativement
périphériques par rapport à l'enquête américaine
dont la presse s'est fait l'écho.
A mon sens, l'efficacité
dépend trop de la bonne volonté ou de la diligence de l'intermédiaire
financier. On ne peut pas exclure que des employés ou une partie
des cadres, mais pas nécessairement des membres du conseil d'administration
ou du corporate, sachent un certain nombre de choses mais ne le
signalent pas au système de compliance de la banque. Ce que
nous avons pu apprendre par des dénonciations ou des signalements
dans toutes les affaires délicates que nous avons eu à traiter,
n'est qu'une toute petite partie de ce qu'il y aurait lieu de découvrir.
M. le Président : On a
le sentiment que, dans un certain nombre de cas, pour des petites sommes,
des personnages sont, par leur existence ou par leur origine nationale,
assez facilement désignables, mais que des sommes plus importantes,
qui ne sont généralement connues a posteriori que
par l'ouverture d'informations judiciaires, arrivent à pénétrer
dans les banques sous le couvert d'une certaine respectabilité.
Comme vous avez l'expérience des affaires en cours, quels vous semblent
être aujourd'hui les moyens les plus pratiqués pour le blanchiment
et l'introduction dans le système bancaire de sommes venant des
capitaux illicites ?
M. Bernard BERTOSSA : Il s'agit
du recours systématique à des sociétés offshore,
sociétés économiquement fictives mais juridiquement
reconnues par l'ordre international, sous le couvert desquelles circule
l'écrasante majorité de ces capitaux. Il s'agit aussi de
la création de caisses noires par de grandes entreprises multinationales,
qui ont recours à des entités qui ne sont pas nécessairement
juridiquement liées à elles pour constituer des fonds destinés
à la corruption. Il s'agit également du recours à
des intermédiaires financiers suisses peu scrupuleux, tels que des
officines d'avocat. Les professions financières ne sont pas encore
réglementées en Suisse. La respectabilité de certains
fonds est très souvent assurée par l'intermédiaire
de personnes bien établies en Suisse, non seulement des avocats
mais aussi des gérants d'affaires, des gérants de fortune,
des fiduciaires qui se portent garantes de la qualité de leurs clients
auprès des établissements bancaires.
Il n'en demeure pas moins que
l'on découvre aujourd'hui un certain nombre de situations qui ne
devraient pas se produire. Par exemple, l'existence de comptes de sociétés
de domicile offshore, dont les ayants droit économiques sont
des personnes qui exercent une partie du pouvoir à l'étranger
ou sont proches du pouvoir à l'étranger, devrait suffire
à inciter les intermédiaires financiers à se méfier.
Si une personne proche du pouvoir russe reçoit sur son compte, sans
justification particulière, des montants qui permettraient à
la population moscovite de vivre pendant une semaine, cela devrait apparaître,
a
priori, curieux. Pourtant, ça ne l'est pas pour tout le monde.
M. le Président : Avez-vous
le sentiment que les banques suisses ouvrent de plus en plus de filiales
dans ces paradis bancaires, fiscaux et judiciaires que vous évoquez,
mais garantissent que ces filiales répondent aux mêmes règles
prudentielles et déontologiques que les règles qui sont respectées
ici ? Avez-vous pu observer que ces sociétés offshore,
qui existent pour tous les grands groupes, y compris français -
nous avons rencontré ce matin les dirigeants de Paribas - servent
malheureusement maintenant beaucoup plus facilement aux transactions concernant
l'argent sale ?
M. Bernard BERTOSSA : Il s'est
effectivement produit une évolution due au fait que la Suisse n'a
plus la réputation de coffre-fort inviolable de l'argent sale, grâce
à l'activité de certaines autorités judiciaires ;
grâce à celle du législateur, qui nous a dotés
d'une panoplie de normes qui répond à un standard convenable
; grâce aussi, reconnaissons-le, à des efforts déontologiques
importants de la part de la majorité des établissements bancaires
suisses. Même commercialement, ils n'ont pas intérêt
à cultiver cette image. La tentation était donc, pour ne
pas perdre la clientèle des capitaux qui avaient pour vocation de
rester dissimulés, d'ouvrir des succursales ou des filiales dans
des Etats où la confidentialité est mieux garantie.
Concrètement, nous avons
une affaire liée à l'ancien Premier ministre d'Ukraine, M.
Lazarenko. Je ne trahirai pas de secret puisque tous les noms que je citerai
ont fait l'objet de publication.
M. le Président : Nous
avons la même pratique que vous.
M. Bernard BERTOSSA : Dans ce
contexte, une banque genevoise avait reçu des fonds qu'elle a immédiatement
fait transférer à sa succursale de Nassau. Il s'agissait
tout de même d'environ 50 millions de FS ce qui n'est pas tout à
fait innocent. Lorsque nous sommes allés dans cette banque, il nous
fut répondu que l'on pouvait nous remettre la documentation mais
pas bloquer les fonds.
Dans ces cas-là, les normes
suisses auxquelles vous faisiez allusion tout à l'heure font obligation
à l'établissement bancaire suisse de prendre les mesures
nécessaires pour que, dans sa filiale, les fonds ne disparaissent
pas dans un délai raisonnable, dans la mesure où l'autorité
judiciaire envisage de saisir ces fonds. Le juge genevois a immédiatement
envoyé une commission rogatoire à Nassau, avec le succès
que vous pouvez imaginer. Neuf mois plus tard, la banque nous a dit qu'elle
n'avait toujours pas d'ordre de saisie du juge de Nassau et qu'elle était
obligée de libérer les fonds. Et les fonds sont partis.
Même si sous l'angle de
la transparence, on peut admettre - et encore, avec quelques réserves
- que les normes suisses sont appliquées à l'étranger,
sous l'angle de l'efficacité de la saisie, ce n'est certainement
pas le cas.
M. le Président : On a
le sentiment que l'excuse fiscale peut servir à protéger
les capitaux venus de l'argent sale. Quel est votre point de vue à
ce sujet ?
M. Bernard BERTOSSA : Il revêt
deux aspects.
Le premier a trait à l'intermédiaire
financier lui-même. Dès lors qu'il est appelé à
contribuer à des opérations financières sans justification
économique bien claire ou qui, sous l'angle des contrats, du droit
de la famille, des activités commerciales usuelles lui paraissent
incorrectes, l'intermédiaire peut être conduit à se
prêter néanmoins à ces opérations, son client
lui expliquant que leur caractère relativement insolite n'est dû
qu'à la volonté d'éluder le fisc de son pays.
Le second, c'est qu'au moment
où nous tenterons de poursuivre ce même intermédiaire
financier ici pour fait de blanchiment, nous devrons démontrer,
selon la loi suisse non seulement qu'il s'est prêté à
la dissimulation de fonds provenant d'un crime mais qu'en plus, il le savait
ou devait le savoir. C'est sous cet angle subjectif, puisque le blanchiment
est une infraction intentionnelle, que nous nous heurtons très souvent
à la même objection exprimée en ces termes : " Je me
rendais bien compte que je participais à une opération qui
n'était pas économiquement fondée mais je croyais
qu'il ne s'agissait que d'évasion fiscale ".
Tel est l'aspect essentiel de
la collusion entre le fiscal et le pénal, du point de vue du magistrat
chargé d'appliquer la loi suisse. Vu sous l'angle du ministre des
finances, c'est évidemment un tout autre problème !
Il existe un autre problème
dans l'entraide internationale. La Suisse assortit toujours la remise de
documents à l'étranger de la réserve dite de la spécialité.
C'est-à-dire que nous faisons interdiction aux magistrats étrangers,
non seulement pour eux-mêmes mais aussi pour l'administration fiscale
locale, d'utiliser la documentation reçue pour des poursuites fiscales,
ce qui est très généralement respecté, à
quelques exceptions près. Cela nous conduit à des situations
d'une injustice flagrante. Il est incroyable de penser qu'alors même
que les autorités d'un pays, quel qu'il soit - la France ou un autre
- possède la preuve de la fraude fiscale d'un de ses contribuables,
il ne puisse pas agir, sous prétexte que la documentation leur a
été remise sous la condition de la spécialité.
M. le Président : En regardant
un certain nombre d'affaires déjà traitées judiciairement
qui mettent en liaison la France et la Suisse, en m'informant sur un certain
nombre de commissions rogatoires liées à des affaires célèbres
- l'une concernait un délit d'initié, d'autres portant sur
du blanchiment d'argent - j'ai acquis le sentiment, en dehors de la difficulté
liée au temps perdu à chaque fois que l'argent se déplace
d'un compte à un autre, qu'il était plus facile d'obtenir
des réponses rapides sur des mouvements de comptes auprès
de petites officines qu'auprès d'institutions bancaires ayant pignon
sur rue et dont la réputation n'est d'ailleurs pas entachée.
Partagez-vous cette analyse ?
M. Bernard BERTOSSA : Oui et non.
La remise de la documentation par les établissements bancaires aux
juges d'instruction se déroule généralement assez
bien, aussi bien en termes de délai que de qualité. Il y
a des exceptions qui ne tiennent pas à la dimension ou à
la notoriété de l'établissement bancaire, mais au
caractère plus ou moins délicat de l'enquête et à
l'implication plus ou moins grande de la banque concernée dans les
actes qui font l'objet de la poursuite. Par exemple, une banque qui a elle-même
donné des conseils à un client étranger, le cas échéant
public, pour faire transiter des fonds sales par son établissement,
a évidemment moins envie de répondre rapidement au juge que
lorsqu'elle se sent parfaitement innocente dans le contexte de l'opération
en cause.
Cela n'a donc pas à voir
avec la taille, mais avec l'implication de la banque dans les processus
délictueux mis au jour. En revanche, il est vrai que lorsque des
établissements bancaires importants ou des personnes politiques
importantes sont concernés, on se heurte à de plus grandes
réticences que lorsqu'il s'agit d'une affaire de criminalité
ordinaire. Puisque vous parlez de la Suisse et de la France, cela vaut
d'ailleurs dans les deux sens, cela me permet de dire que la diligence
de l'administration - la chancellerie, chez vous -, et des magistrats,
est aussi en cause. Pour parler de Genève, la fameuse affaire de
la Société générale, la première commission
rogatoire française est arrivée, il y sept ans...
M. le Président : En 1991
!
M. Bernard BERTOSSA : ...et je
crois que le juge d'instruction genevois vient de terminer les derniers
actes qui lui étaient demandés. Outre les complications procédurales
dues à la loi suisse qui conduisent à perdre beaucoup de
temps, on a affaire à un magistrat non diligent, et en France à
un ou à des magistrats qui ne le sont pas plus dans l'instruction
du même dossier.
M. le Président : Cela
fait beaucoup !
M. Bernard BERTOSSA : Prenons
l'exemple du Crédit lyonnais. A l'inverse, le juge d'instruction
genevois est allé perquisitionner à Paris en juin 1993. Nous
n'avons reçu qu'en octobre 1996, soit plus de trois ans après,
les documents un peu chauds que nous attendions, ce qui est exceptionnel
pour la France. Mais l'affaire du Crédit lyonnais n'est pas exceptionnelle.
M. le Président : Il a
fallu le temps d'allumer un incendie !
M. le Rapporteur : Puisque nous
évoquons la coopération judiciaire, êtes-vous satisfait,
en tant qu'autorité de poursuite suisse du canton de Genève,
de votre coopération avec l'autorité judiciaire française
? Si vous ne l'êtes qu'à moitié, quelles sont les améliorations
possibles ? Comment pourrions-nous vous aider à obtenir un perfectionnement
du système ?
M. Bernard BERTOSSA : Ainsi posée,
la question appelle une réponse plutôt positive. Nous sommes
généralement satisfaits de l'assistance accordée par
les autorités françaises, avec cette précision d'importance
par rapport au sujet traité, que nous sommes rarement demandeurs
d'informations chaudes.
Dans la coopération de
tous les jours avec la France, nous avons assez systématiquement
de gros retards, de l'ordre de plusieurs mois qui sont dus, je pense -
car je n'ai pas de raison de chercher une autre explication - à
l'encombrement des services à Paris. La moindre affaire prend plusieurs
mois. Et nous avons ponctuellement des couacs dans des affaires qui ne
méritent pas d'être mentionnées parce qu'elles ne correspondent
pas à la définition de votre mission. Dans une affaire, nous
en sommes au septième rappel depuis 1994, sans jamais la moindre
réponse de la France. Mais rassurez-vous, ce n'est pas une affaire
chaude. Avec ces quelques bémols, compte tenu du système
actuel, cela ne va pas trop mal. Le président du collège
des juges d'instruction de Paris, à qui nous avions demandé
d'accomplir un acte nous répondait, il y a quelques semaines encore,
que cela ne lui paraissait pas urgent et qu'en conséquence, il nous
renvoyait à Mme la garde des sceaux. Il nous écrivait cela
en mars pour une demande simple que nous avions faite en janvier. Cela
a finalement été exécuté en juin. C'est la
cuisine quotidienne qui a parfois quelques dérapages.
Sur le plan général,
cette satisfaction relative s'inscrit dans un contexte qui, lui, n'est
pas satisfaisant du tout mais qui ne concerne pas la France, mais l'entraide
internationale qui doit passer par des arcanes totalement désuets
et pratiquement garantes de leur inefficacité.
M. le Rapporteur : Nous avons
eu hier une discussion avec quelques parlementaires du Conseil des Etats
et du Conseil national, sur les voies de recours internes en Suisse. Nous
avons aussi donné à voir concrètement les conséquences
de l'abus de ces voies de recours dans les affaires les plus importantes.
L'ex-procureur du Tessin, M. Marti, devenu conseiller des Etats, nous a
indiqué qu'un élément de progrès avait été
accompli par la Suisse, puisque la compétence en matière
de délinquance financière, de lutte contre le blanchiment
et d'infractions attachées à ces questions était devenue
fédérale, ce qui va supprimer la voie de recours passant
par la justice cantonale.
Un parlementaire socialiste nous
a indiqué qu'il considérait que la Suisse n'avait aucun argument
pour s'opposer à la suppression des voies de recours internes contre
des saisies et perquisitions bancaires, dans la mesure où l'entraide
était réclamée par des pays ayant adhéré
à la Convention européenne des droits de l'homme. En revanche,
les réponses que nous avons obtenues de la part d'autres responsables
politiques ne nous ont pas donné satisfaction, dans la mesure où
certains considèrent que cela doit continuer d'appartenir à
la culture suisse du recours. Le débat sur la suppression des voies
de recours vous paraît-il pouvoir devenir une priorité dans
la Confédération helvétique ?
M. Bernard BERTOSSA : Je crains
que non. Nos ministres de la justice successifs n'ont pas manifesté
beaucoup d'intérêt pour ces thèmes. Lorsque la loi
suisse a été remise en question il y a trois ans, le problème
a été soulevé. La réaction a été
ambiguë. Le Parlement a adopté une norme qui supprimait l'un
des recours possibles mais qui allongeait le délai de recours, le
faisant passer de dix à trente jours. Il ne peut donc rien se passer
pendant trente jours, même s'il n'y a pas de recours. Tant que la
décision n'est pas passée en force de chose jugée,
la documentation ne peut pas être envoyée. Imaginez ce que
représente un mois dans la mise à disposition du magistrat
étranger d'une documentation qui lui est indispensable ! L'existence
même de ce recours, même s'il n'est pas utilisé, est
perverse.
Il est exact que la Confédération
sera dorénavant compétente pour poursuivre le blanchiment
et l'appartenance à une organisation criminelle. C'est une compétence
pour poursuivre en Suisse, mais pas nécessairement pour exécuter
un acte d'entraide. Si un juge français a besoin d'une documentation
dans une banque genevoise - que la Confédération soit ou
non compétente pour poursuivre en Suisse la délinquance liée
à l'organisation criminelle - l'Office fédéral de
la police pourra continuer à envoyer à Genève la demande
d'entraide pour exécution ici. Il y a donc un double recours et
cette réponse n'est pas satisfaisante.
Nous avons quotidiennement l'expérience
de ces problèmes lancinants, qui ont des effets non seulement sur
l'efficacité de la poursuite conduite à l'étranger
- ce qui est déjà important compte tenu de la prescription
et du risque d'évasion des personnes mises en cause et des fonds
- mais aussi sur le travail qui nous est demandé. On oublie parfois
que nous avons aussi nos propres infractions à poursuivre. Le formalisme
auquel est soumise l'entraide, la nécessité de rédiger
des décisions parfaitement motivées, de répondre à
des recours, de plaider devant les autorités de recours, tout cela
impose au personnel judiciaire suisse un effort très important.
Sans compter d'autres effets pervers, comme celui qui consiste à
faire pratiquement interdiction aux juges étrangers de venir entendre
des témoins ici. Si, dans une affaire délicate, Mme Joly
souhaite venir entendre ici des témoins sur commission rogatoire,
ce qui paraît être logique puisque c'est elle qui connaît
le dossier, et si le juge suisse est d'accord, il doit prendre une décision
et la notifier. Or cette décision peut faire l'objet d'un recours,
qui est toujours utilisé dans les cas délicats. A tel point
que nous en sommes à conseiller aux juges étrangers de ne
pas venir, car ils risquent de perdre six mois.
Ces problèmes restent d'actualité.
Je ne suis pas optimiste quant à la faculté du Parlement
helvétique de modifier, de lui seul, cette situation. Des pressions
extérieures sur la Suisse seront nécessaires. Comme on n'a
pas hésité à en exercer pour qu'elle laisse passer
des camions, on devrait en faire pour qu'elle laisse passer les informations
judiciaires.
M. le Rapporteur : Nous ne connaissons
pas la jurisprudence du tribunal fédéral en la matière.
Quel est le taux de validation d'assistances judiciaires lorsqu'il y a
un recours sur les deux bases que vous venez d'indiquer ?
M. Bernard BERTOSSA : Le taux
de succès des recours en matière d'entraide doit être
de l'ordre de 2 à 3 % au grand maximum.
Il y a un effet pervers pour l'Etat
de droit à vouloir trop formaliser les prétendus droits.
Il faut se mettre dans la situation du policier ou du juge qui est assis
sur un tas de documents qui sont absolument indispensables à son
voisin immédiat, un homme ou une femme dans un autre Etat de droit
qui, comme lui, est respectueux du droit, soumis à des autorités
de recours élues ou désignées. Par découragement,
par dépit, on risque de voir la loi finalement violée par
des indiscrétions, des transmissions plus ou moins clandestines,
des combines. Pour ne pas violer la loi, on peut utiliser des procédés
légaux qui relèvent de la combine. C'est un effet pervers
qui ne devrait pas être sous-estimé.
M. le Rapporteur : Je vous poserai
une question peut-être un peu plus difficile car elle requiert une
analyse en fonction de critères non encore stabilisés. Nous
réfléchissons, au fur et à mesure de nos investigations,
à la définition d'un territoire non coopératif. Notre
ministre de l'économie, des finances et de l'industrie, M. Strauss-Kahn,
a employé une expression plus violente, il a parlé de " territoires
délinquants ". Il n'a classé aucun territoire européen
dans cette catégorie. Notre problématique, nous qui enquêtons
sur les obstacles au contrôle et à la répression de
la délinquance financière sur le territoire européen,
consiste à analyser en quoi un territoire peut ne pas être
coopératif. Il peut ne pas l'être sur le plan administratif
: les bureaux de communication ne communiquent pas entre eux. Il peut ne
pas l'être sur le plan judiciaire.
Considérez-vous que certains
des cantons en Suisse alémanique ou en Suisse du Tessin n'ont pas
les mêmes caractéristiques que celles que les Genevois ou,
d'une façon générale, les Suisses romans, ont développées
dans leurs cantons, à la fois sur le plan administratif et sur le
plan judiciaire ?
M. Bernard BERTOSSA : Je pense
que l'on peut raccorder ma réponse à celle que je vous faisais
tout à l'heure sur la responsabilité que les magistrats doivent
eux-mêmes reconnaître dans une certaine part.
Il est vrai que tous les cantons
n'ont pas la même volonté que celle que nous essayons d'avoir
à Genève, mais je vous ai cité un exemple contraire
tout à l'heure. Le parquet n'a pas d'autorité sur les juges
d'instruction en matière d'entraide. Il est vrai que dans certains
cantons, souvent en Suisse alémanique, les autorités ne se
sont pas dotées des moyens nécessaires pour exécuter
les demandes d'entraide dans des délais raisonnables. La magistrature
de ces cantons n'est pas aussi motivée, que nous essayons de l'être,
pour apporter sa coopération.
L'esprit de clocher reste assez
répandu dans la magistrature ; pas seulement en Suisse, d'ailleurs.
Depuis que la justice existe, ou presque, nous sommes un pouvoir qui est
resté à l'intérieur des frontières nationales.
Le pacte suisse fondateur de la Confédération prévoit
que nous ne devons pas être jugés par des juges étrangers.
Ce n'est pas très grave dans des cantons qui n'ont que peu à
faire avec des demandes d'entraide importantes ; ça l'est un peu
plus dans des places financières importantes comme Zurich, qui reste
la place financière la plus importante de Suisse.
M. Jacky DARNE : Les statistiques
montrent que le pourcentage de déclarations de soupçon transmises
à l'autorité pénale est important mais qu'ensuite,
le nombre de non-lieux est très élevé. Bien que ces
chiffres portent sur une courte période et sur le début de
mise en _uvre de cette procédure, ils sont néanmoins révélateurs
de difficultés d'investigation et de recueil des éléments
constitutifs du crime. Quelles sont les difficultés auxquelles vous
êtes confronté ? Qu'est-ce qui rend difficile la recherche
de la preuve ? De quels moyens disposez-vous non seulement en termes de
police nationale et internationale, mais aussi d'expertise ? Quelle est
votre capacité d'expertise d'une déclaration de soupçon
? Il ne suffit pas de déceler des soupçons ; s'il n'y a pas
de suite ou si les peines sont dérisoires, l'effet dissuasif est
réduit.
M. Bernard BERTOSSA : S'agissant
de la sanction en matière de criminalité économique,
il ne faudrait pas oublier la saisie puis la confiscation des produits
d'infraction. Elles sont souvent sous-estimées, notamment dans le
sud de l'Europe, y compris dans une partie de la France ; contrairement
aux Etats-Unis, qui mettent l'accent sur ce point. Cela fait partie de
la sanction. A Genève, les confiscations sont assez importantes.
La Suisse est souvent le lieu
où l'argent se trouve ou par lequel il est passé. Nous ne
sommes donc généralement pas compétents pour poursuivre
le crime d'origine. La difficulté majeure pour pouvoir condamner
en Suisse des gens pour blanchiment est d'apporter la preuve, d'une part,
du crime commis à l'étranger et, d'autre part, du lien entre
ce crime et des fonds trouvés et manipulés en Suisse.
Apporter la preuve du crime commis
à l'étranger est souvent un obstacle insurmontable faute
de coopération de l'autorité étrangère concernée.
Nous sommes partis gaiement avec nos affaires russes en sachant très
bien qu'il y a peu d'espoir que nous puissions obtenir une coopération
de la part des Russes, qui seuls détiennent ces preuves de la réalisation
du crime de corruption par telle ou telle personne. Paradoxalement, nous
rencontrons la même difficulté avec les Américains,
non en raison de la corruption des autorités mais à cause
du système pénal américain, qui conduit à ce
que 95 % des affaires aboutissent à un plea agreement, c'est-à-dire
à une sorte de décision consensuelle entre l'accusation et
la défense, laquelle a notamment pour conséquence que la
documentation ou les preuves n'ont plus à être administrées
et n'existent plus.
Concernant la preuve du paper
trail, si les fonds passent par des Etats ou des places financières
dont les autorités n'accordent pas l'assistance, une coupure nous
empêche de faire la preuve du lien entre le crime et les fonds retrouvés
ici.
Quant aux moyens mis à
la disposition de l'ensemble de la justice civile, pénale et administrative,
ils représentent 1 % du budget de fonctionnement de l'Etat. Quinze
juges d'instruction doivent traiter 2 500 dossiers. Neuf personnes au parquet
doivent traiter 15 000 à 20 000 dossiers par an, y compris ceux
auxquels j'ai fait allusion. Sachez que le magistrat qui s'occupe de l'affaire
Elf, que vous entendrez tout à l'heure, a trente-six autres dossiers
dans son cabinet et que les magistrats en charge des affaires russes ont
aussi plusieurs dizaines d'autres dossiers dans leur cabinet. Ce sont des
magistrats spécialisés pour les affaires complexes. Nous
souffrons donc d'un manque de temps.
La Suisse est traditionnellement
sous-dotée en matière de police financière. Nous avons
une brigade financière qui est composée de policiers dont
la qualité principale est la bonne volonté. Ils n'ont pas
de formation à l'égal des brigades financières françaises.
Il n'y pas de spécialistes dans la police, sauf un, enfin, depuis
trois ans. La collaboration policière internationale dans ce domaine
est mauvaise. Interpol ne fonctionne pas. C'est une boîte aux lettres
lente. Ce n'est pas DHL ! Si j'ai besoin d'une assistance policière
à Madrid, je téléphone à l'inspecteur ici,
parce que je sais qu'il connaît un collègue qui travaille
là-bas. Mais si je passe par Interpol, je dois attendre six mois...
et encore ! L'entraide policière ne fonctionne que parce que les
flics se connaissent. Nous avons la chance à Genève d'avoir
des policiers que nous faisons voyager. Les juges les emmènent souvent
avec eux, de sorte qu'ils connaissent d'autres gens et peuvent établir
des relations. Nous avons enfin trois analystes financiers à l'instruction,
qui sont d'une aide considérable dans ces dossiers.
M. Jacky DARNE : Quelles sont
leurs caractéristiques ?
M. Bernard BERTOSSA : Ces analystes
financiers sont des employés du pouvoir judiciaire. Ils n'ont pas
un statut de policier. Ce ne sont pas non plus des experts privés.
Ils sont salariés du pouvoir judiciaire et affectés aux besoins
du juge d'instruction.
M. le Président : On peut
acheter des produits de luxe avec de l'argent liquide, sans limitation
de montant. Cela vous paraît-il poser problème ?
M. Bernard BERTOSSA : Vous me
prenez un peu au dépourvu. Je n'ai jamais considéré
que le recyclage d'argent dans des voitures de luxe soit un vrai gros problème.
Il est évident que les Russes qui viennent ici font vivre un certain
nombre de boutiques de luxe. 85 % des effectifs de certaines écoles
privées sont constitués d'enfants russes. Ces institutions
devraient sans doute disparaître si on ne pouvait pas utiliser des
dollars américains, mais je ne pense pas que cela soit économiquement
significatif. Plus dangereuses sont les acquisitions immobilières
et l'entrée de fonds d'origine criminelle sur les marchés
boursiers.
M. le Président : L'autorité
de contrôle, M. Huber, nous a fait part hier de ses préoccupations
quant à un mécanisme que la LBA n'avait pas pris en compte
consistant, lors d'augmentations de capital, à faire souscrire des
actions auprès des banques par l'intermédiaire de notaires.
La profession de notaire semble poser problème lorsqu'elle se livre
à ce genre d'exercice. Confirmez-vous cette analyse ?
M. Bernard BERTOSSA : Je pense
qu'elle est juste. Nous avons un exemple concret de ce type de recyclage.
Plus fréquent est le recours à des sociétés
offshore
établies en Suisse et qui sont libres d'exercer toutes les activités
financières qu'elles souhaitent, sauf les fonds de placement et
les activités de type bancaire pures qui sont soumises à
la loi fédérale sur les banques. Par l'intermédiaire
de ces officines, on peut investir son argent quelle que soit son origine
dans n'importe quelle activité commerciale.
M. Jacky DARNE : Elles ne sont
donc soumises à aucune autorité de contrôle ? L'implantation
de ce type d'entreprises est libre ?
M. Bernard BERTOSSA : Tout à
fait. Tout dépend du genre de société. Si vous constituez
une société anonyme, vous devez indiquer l'actionnariat d'origine.
Si vous avez des actionnaires fiduciaires, leurs noms apparaîtront
mais pas ceux des véritables détenteurs économiques
des actions. De plus, si la société est suffisamment importante,
ses actions peuvent être cotées en Bourse. Or le marché
boursier permet l'anonymat presque total des transactions.
M. le Président : Comme
nous ne sommes pas des spécialistes du droit des affaires, pourriez-vous
nous décrire les montages juridiques qui peuvent être opérés
? Si j'ai bien compris, il s'agit de sociétés offshore
?
M. Bernard BERTOSSA : Il y a des
sociétés offshore qui, comme leur nom l'indique, sont
actives en dehors du rivage. Ce sont des sociétés panaméennes,
des îles Caïmans, des îles Vierges britanniques, etc.,
qui ont une existence purement formelle dans un registre tout aussi formel
du paradis fiscal considéré. Leur administration est composée
de professionnels sur place qui délèguent le pouvoir de représenter
la société ici à un tiers: avocat, fiduciaire ou autre.
M. le Président : Ressortissant
suisse ?
M. Bernard BERTOSSA : Pas nécessairement,
ce peut être un ressortissant français, allemand ou anglais.
L'exercice n'est pas contrôlé à ce jour. Il pourra
donc, au nom de la société, accomplir tous les actes de la
vie commerciale et industrielle habituelle. Aussi longtemps qu'il n'aura
pas besoin d'une autorisation spécifique pour développer
telle ou telle activité, il pourra la développer librement.
Il pourra donc notamment ouvrir des comptes en banque, faire passer des
ordres en Bourse, obtenir toutes les prestations qu'une banque peut fournir
à ses clients. Il pourra investir dans des sociétés
suisses, par l'intermédiaire de fiduciaires ou par le rachat d'actions
à des actionnaires existants, ces opérations n'étant
pas soumises à contrôle, etc.
M. le Président : Les avocats
que nous avons rencontrés disent que cela n'est pas possible. Ils
disent que se trouvant dans le champ de la LBA, ils ont le devoir de connaître
non seulement leurs cocontractants mais aussi les ayants droit économiques.
Et s'ils ne connaissent pas les ayants droit économiques, disent-ils,
dans le cas où il y aurait infractions et poursuites, ils sont responsables.
Ils disent qu'ils n'agissent plus ainsi car ils peuvent être pénalement
attaqués. Cela voudrait dire qu'il y a la loi et d'autres pratiques.
M. Bernard BERTOSSA : Si la loi
était respectée, vous ne seriez sans doute pas ici et moi
non plus. Le problème, c'est que dans un processus de blanchiment,
à un certain moment, il doit bien y avoir une complicité
de la part d'un intermédiaire financier en place. C'est d'ailleurs
le point vulnérable des organisations criminelles. C'est le moment
où elles doivent entrer leurs profits criminels dans le réseau
d'apparence honnête. Ce passage-là peut être plus ou
moins subtil, plus ou moins camouflé, mais il y aura toujours un
moment où quelqu'un aurait dû se poser des questions et ne
se les est pas posées.
L'existence de la loi est une
chose, sa mise en _uvre en est une autre.
M. Jacky DARNE : L'application
de la législation repose en grande partie sur les organismes d'autorégulation.
Que pensez-vous de l'efficacité de cette mise en _uvre qui est encore
partielle, puisque des homologations restent à venir ? Considérez-vous
qu'il s'agit d'une organisation pertinente ?
M. Bernard BERTOSSA : Je suis
convaincu que l'on n'arrivera pas à bout de ces phénomènes
sans une collaboration des intermédiaires financiers eux-mêmes.
Faute de quoi, nos Etats de droit dériveront vers des Etats policiers,
et je ne pense pas que c'est ce que nous souhaitons. Le jour où
il y aura trop de gens pour contrôler, il faudra contrôler
les contrôleurs. D'une manière ou d'une autre, il faudra bien,
si l'on veut espérer tordre le cou à cette hydre dangereuse,
que les intermédiaires financiers honnêtes y mettent du leur.
Cette conviction étant
exprimée, le système que vous venez d'évoquer me paraît
en soi relativement bon. Le problème, c'est son efficacité
par rapport à ceux qui ne sont pas prêts à s'y soumettre.
On a vu des établissements bancaires genevois dotés de tous
ces instruments d'autorégulation, de compliance, se prêter,
après l'entrée en vigueur de la loi sur le blanchiment, à
des opérations dont le moins que l'on puisse dire est qu'elles ne
respectaient pas les engagements de diligence qu'ils avaient pris.
M. Jacky DARNE : Des sanctions
ont-elles été prises ?
M. Bernard BERTOSSA : Il est un
peu trop tôt pour parler de sanctions. C'est pourquoi la statistique
que vous évoquiez tout à l'heure n'est pas très significative.
Ces procédures prennent du temps et la loi n'a qu'un an et demi
d'existence.
M. le Rapporteur : Concernant
les sociétés offshore, vous avez employé une
formulation qui synthétise bien le problème. Vous avez dit
: ce sont des fictions économiques mais la communauté internationale
reconnaît juridiquement leurs opérations. Croyez-vous possible
qu'à un moment, ladite communauté internationale ou un certain
nombre de pays pionniers décident de ne plus reconnaître les
transactions interdites sur leurs territoires en provenance de sociétés
offshore
? Cela vous paraît-il réaliste pour traiter le problème
courageusement ? Le courage, personne autour de cette table n'en manque,
il nous reste à être efficaces.
M. Bernard BERTOSSA : Le phénomène
que nous évoquons ensemble aujourd'hui est un phénomène
mondial, à l'image des problèmes de protection de l'environnement.
Les initiatives individuelles peuvent avoir des effets d'annonce, des conséquences
psychologiques - c'est pourquoi je ne dis pas clairement " non " à
l'idée que vous évoquez -, mais son efficacité concrète
sera sans doute limitée. Si la France prenait cette initiative,
ses voisins en recueilleraient les fruits. Il conviendrait de prendre une
initiative collective à un niveau économiquement lourd. La
Suisse, par exemple, ne pourrait pas s'engager seule dans une opération
de ce genre, d'autant que les objections politiques seraient considérables.
On ne manquerait pas d'observer que le seul résultat serait le renforcement
de la puissance de nos concurrents.
M. le Président : Je vous
poserai une dernière question, relative à l'excuse fiscale.
On nous a fait valoir l'argument, qui semble très juste, selon lequel
ce qui marche à l'international se justifie parce que c'est aussi
la pratique nationale. N'est-il pas possible de procéder à
un découplage et de faire en sorte que la possibilité d'invoquer
l'excuse fiscale ne vaille pas pour les ressortissants nationaux suisses
?
M. Bernard BERTOSSA : Ce serait
tout à fait possible juridiquement. Je ne vois pas quelle serait
l'obligation pour la Suisse d'appliquer à ses propres ressortissants
des engagements qu'elle aurait pris internationalement à l'égard
des ressortissants d'autres Etats.
M. le Président : Autrement
dit, cet argument ne vous semble pas valide ?
M. Bernard BERTOSSA : Il n'est
pas suffisant pour justifier la position suisse actuelle. Cela dit, pour
l'évasion fiscale, comme pour la corruption : il faut être
deux. Il y a peu de corrompus sans corrupteurs. Il y a peu de gens qui
reçoivent de l'argent évadé sans qu'il y ait une volonté
active d'éluder son propre fisc.
M. le Président : Merci
beaucoup.
Audition de M. Paul PERRAUDIN,
Juge d'instruction du canton
de Genève
(compte-rendu de l'entretien
du 30 septembre 1999 en Suisse)
Présidence de M. Vincent
PEILLON, président
M. le Président : La démarche
des juges, souvent courageuse, parfois un peu isolée, nous importe
beaucoup. Cette mission d'information commune à la commission des
affaires étrangères et à la commission des lois de
l'Assemblée nationale a pour origine " l'appel de Genève
", relatif au travail des procureurs et aux difficultés que rencontrent
les juges à traquer l'argent sale. Nous avons donc souhaité
achever notre déplacement en Suisse en rencontrant les praticiens
du monde judiciaire.
En rencontrant les responsables
du Bureau de communication et votre collègue du canton du Tessin,
nous avons été surpris de découvrir que la plupart
des signalements faits à partir des déclarations de soupçon
n'apprenaient strictement rien aux autorités judiciaires parce qu'il
s'agissait de cas déjà déclarés. Cela est de
nature à mettre en doute l'efficacité du mécanisme
de la LBA et de la déclaration de soupçon. D'autant que les
banquiers que nous avons rencontrés nous ont déclaré,
avec une honnêteté qui les honore, que lorsqu'un client leur
posait difficulté, ils préféraient fermer son compte
et ne pas déclarer afin d'éviter toute mauvaise publicité.
Quel jugement portez-vous sur
ce mécanisme mis en place par la loi ? Quelle confiance accordez-vous
à l'efficacité de ces déclarations de soupçon
?
M. Paul PERRAUDIN : La question
est difficile car ce système fonctionne depuis relativement peu
de temps. Les statistiques qui ont dû vous être présentées
montrent que les enquêtes internes bancaires à l'origine d'une
déclaration de soupçon proviennent davantage de la presse
que de sources internes relevant de l'analyse liée à l'exercice
des obligations de diligence. C'est ainsi que les banques apprennent l'existence
d'opérations suspectes et, partant, annoncent les cas au Bureau
de communication.
Il faudrait passer à la
phase suivante où les intermédiaires financiers exerçant
leurs obligations de diligence, notamment celles de clarifier les relations
douteuses et de vérifier la plausibilité des explications
fournies sur la base d'un cas insolite, annonceraient l'existence de relations
d'affaires suspectes. Ces annonces, à source interne, ne sont guère
le fait des intermédiaires financiers, sauf peut-être celui
des grandes banques qui, par leur organisation, se trouvent en mesure d'identifier
les comptes ou les opérations douteux. En revanche, l'expérience
et l'organisation des autres intermédiaires financiers ne correspondent
pas encore à ce que l'on est en droit d'attendre.
Le seuil d'obligation d'annonce
est relativement élevé. L'obligation ne naît que dans
la relation d'affaires, donc la relation de compte. On a fait confiance
aux intermédiaires financiers pour décider à partir
de quand doit naître un soupçon fondé d'opération
douteuse. Le parlement a opté pour ce seuil qualitatif parce que
l'on s'est engagé sur le chemin de l'autorégulation. En Suisse,
on croit de très longue date aux vertus de l'autorégulation
dans le domaine financier. Celle-ci n'a de sens que si, parallèlement,
elle s'inscrit dans le cadre de dispositions de droit public contraignantes
émanant
notamment de la Commission fédérale des banques, autorité
de surveillance.
Nous avons constaté que
les cas annoncés étaient de nature à nous permettre
d'étendre les investigations à des indices qui n'avaient
pas été perçus au départ. En outre, plusieurs
affaires annoncées étaient déjà connues de
certaines autorités judiciaires cantonales. Un certain nombre d'informations
nous sont tout de même parvenues par le truchement du Bureau de communication
qui, apprenant l'existence d'une enquête d'importance, nous a annoncé
des comptes ou des relations d'affaires douteux, connexes, dont nous n'avions
pas connaissance.
L'efficacité du système
est encore difficile à appréhender mais il convient de l'intégrer
dans la conception suisse de l'autorégulation avec un seuil d'annonce
qualitatif. Nous partons du principe que les intermédiaires financiers
doivent identifier eux-mêmes les opérations douteuses car
ils sont professionnellement mieux à même de les percevoir.
Ce système, je le répète, ne peut pas exister sans
qu'existent parallèlement des règles contraignantes préventives
et répressives émanant notamment des autorités de
contrôle bancaires et financières.
M. le Président : On entend
dire et on lit que la place de Genève recèlerait en quantité
importante des capitaux issus de la mafia russe. Certains se hasardent
à les chiffrer, d'autres sont plus réticents. Quand on interroge
les banquiers, ils répondent que cet argent n'est pas chez eux.
En suivant le travail des juges, on s'aperçoit que cet argent se
trouve dans les banques suisses, pas seulement dans les petites banques
véreuses, mal connues, mal famées, mais dans des institutions
parfaitement dotées d'un système d'inspection et disposant
d'un code de déontologie, lesquels ont même inspiré
la LBA. Comment cet argent entre-t-il dans les banques et avez-vous une
idée de la masse qu'il peut représenter ?
M. Paul PERRAUDIN : L'argent n'entre
pas ou peu directement en Suisse par le système bancaire traditionnel.
Quand il y entre, c'est souvent par des intermédiaires financiers
autres que bancaires. C'est d'ailleurs en raison de ce constat que les
obligations de diligence ont été étendues à
tout le secteur non bancaire. On s'est rendu compte qu'il y avait là
une faille. Le GAFI a exercé une forte pression sur la Suisse pour
que les obligations de diligence s'étendent aux intermédiaires
non bancaires.
On peut penser, sans en avoir
la certitude, que l'argent entre dans des places financières où
les obligations de diligence sont nettement moins fortes, en particulier
où les obligations d'identification des ayants droit n'existent
pas ou quasiment pas. On peut penser que des pays de l'Est, comme la Pologne
et autres, où ces obligations de diligence n'existent pas et où
les normes sont beaucoup plus permissives, permettent l'entrée du
capital sale dans les circuits financiers. Ce n'est que dans une deuxième
phase, après introduction de l'argent sale dans un circuit financier
où la législation est moins stricte, que l'on voit arriver
l'argent en Europe occidentale. Lorsque l'on examine la provenance des
fonds arrivés en Suisse, on est amené très souvent
à constater que le parcours de ces fonds passe par des places financières
où les obligations de diligence n'existent quasiment pas.
Les intermédiaires financiers
suisses, même bancaires, se disent tributaires du pays d'où
provient l'argent. Certains pays, connus du GAFI, où la réglementation
existe très peu, devraient faire l'objet d'une obligation de diligence
renforcée. Dans d'autres pays " médians ", la réglementation
existe mais laisse subsister des failles considérables. Or les intermédiaires
financiers qui acceptent l'argent dans une phase de lavage ont souvent
recours à l'alibi consistant à dire que ce n'était
pas à eux de revérifier ce qui aurait dû l'être
dans un pays qui ne figurerait au demeurant pas sur la liste noire du GAFI.
S'il vient d'un pays connu par le GAFI pour son absence de législation
bancaire, l'intermédiaire doit faire preuve d'une vigilance accrue.
M. le Président : Des responsables
de Paribas nous ont dit que par le système swift de transmission
quasi instantanée, ils pouvaient recevoir un ordre de virement émis
d'un paradis fiscal mais passant par un intermédiaire, très
souvent aux Etats-Unis, sans avoir nécessairement l'identification
de celui qui était à l'origine de la chaîne.
M. Paul PERRAUDIN : Ils partent
vraisemblablement du principe que l'intermédiaire américain
a rempli ses obligations de diligence. Ils s'exonèrent à
tort de leurs propres responsabilités en disant que les obligations
de diligence ont déjà été remplies par un pays
agréé ou acceptable aux yeux du GAFI. On dit : si la banque
précédente n'a pas vu, comment voulez-vous que nous puissions
voir ? C'est souvent un alibi pour ne pas avoir à refaire un travail
de diligence sérieux.
M. le Président : De même,
s'il est fait appel à un notaire considéré comme ayant
dû lui-même respecter un certain nombre d'obligations, la banque
considère qu'il a fait son travail.
M. Paul PERRAUDIN : Le notaire
ou l'avocat. Pour ce type d'intermédiaires financiers, la réglementation
suisse pose un problème particulier. Si le secret de l'avocat est
une institution utile, il ne peut cependant pas être invoqué
par des avocats dont l'activité est celle d'intermédiaire
financier, puisqu'ils ont les mêmes obligations de diligence que
les autres intermédiaires.
M. le Président : Ils appliquent
un mécanisme d'autorégulation, mais nous avons eu deux échos
contradictoires. Aujourd'hui, un avocat qui conseille des banquiers nous
a dit que la situation était clarifiée. Hier, des représentants
de l'autorité de contrôle nous ont dit qu'avec les avocats,
on était encore loin du compte.
M. Paul PERRAUDIN : De ce point
de vue, ils ont raison de dire que rien n'est encore fait parce que l'organisme
d'autorégulation n'est pas encore opérationnel. Toutefois,
la jurisprudence du Tribunal fédéral établit déjà
la distinction entre l'activité usuelle de l'avocat et son activité
d'intermédiaire financier. Pour l'instant, on a résolu le
problème ainsi, même s'il n'est pas définitivement
réglé. Les avocats peuvent ouvrir dans les banques des comptes
d'étude par lesquels ne peuvent transiter que des avoirs directement
liés à leur activité traditionnelle : successions,
cautions, régime matrimonial, etc. Ces comptes doivent être
annoncés comme tels auprès des intermédiaires dépositaires.
Dans ce cas, les banques dépositaires des fonds n'ont pas une obligation
d'identification des ayants droit puisque ces opérations sont couvertes
par le secret de l'avocat. Un avocat qui exerce une activité financière
à titre professionnel et qui ouvre des comptes en son nom a l'obligation
de révéler l'identité exacte de son client. Un avocat
qui ouvre un compte en son nom doit indiquer qui est l'ayant droit économique
des sommes déposées. Dans ce cadre-là, il a les mêmes
obligations de diligence - notamment identification de l'ayant droit -
que tout intermédiaire financier.
Cette distinction est fondamentale
pour trouver une voie médiane entre la protection du secret de l'avocat
qui est justifiée dans son activité traditionnelle et les
règles qui doivent lui être appliquées dans son activité
d'intermédiaire financier. On a constaté que certains comptes
d'étude avaient été abusivement utilisés. Ces
dernières années, nous sommes, à plusieurs reprises,
intervenus afin que ces règles soient respectées. Le sont-elles
aujourd'hui ? Probablement mieux que jadis. Reste à savoir si c'est
encore suffisant !
M. le Président : Pouvez-vous
nous dire quelques mots sur les notaires ?
M. Paul PERRAUDIN : Les notaires
sont aussi considérés comme des intermédiaires financiers
lorsqu'ils acceptent des fonds à titre professionnel. Ils sont donc
soumis aux même obligations de diligence. Je ne suis pas très
familier de leurs activités. Lorsqu'en Italie, les choses se faisaient
difficiles en raison de la chute de la lire, on a vu passer en Suisse d'importantes
quantités de fonds en liquide qui ont permis, par exemple, à
des Italiens de venir acheter en Suisse des immeubles sans avoir besoin
de crédit bancaire. Un notaire qui accepte des fonds dans le cadre
de transactions de cette nature a des obligations de diligence. S'il a
un soupçon sur l'origine criminelle des fonds, il doit l'annoncer.
En tout cas, il doit procéder à ses obligations de diligence,
clarifier la relation avec son client et, le cas échéant,
si les soupçons persistent, il est fondé à l'annoncer.
M. le Président : Connaît-on
des exemples de sanctions à l'égard des notaires ou des avocats
? En France, les notaires ont réagi à la suite de la condamnation
pénale sévère de l'un de leurs confrères. Je
vous pose la question parce que l'autorité de contrôle semble
considérer que la mobilisation des avocats ou des notaires, est
encore très insuffisante.
M. Paul PERRAUDIN : L'article
305 ter du code pénal oblige les intermédiaires financiers
à identifier les ayants droit. La simple violation de cette obligation
permet une condamnation pénale. Quand l'avocat ou le notaire est
entré dans le processus de blanchiment, intentionnellement ou non,
ce n'est plus cette disposition qui s'applique mais celle relative au blanchiment
d'argent, art. 305 bis du code pénal, alors que dans la phase
antérieure, s'il viole ses obligations d'identification, il commet
une infraction objective, spécifique, qui n'a rien à voir
avec le blanchiment lui-même.
Pour répondre directement
à votre question, on vous a sans doute présenté la
formule A de la convention de diligence des banques par laquelle le titulaire,
physique ou moral, d'un compte désigne à la banque le nom
de l'ayant droit économique. Une jurisprudence suisse relativement
récente considère que ce document est un titre et que s'il
comprend des indications fausses, on est en présence d'un faux dans
les titres. L'avocat ou tout autre intermédiaire financier qui déclarerait
que l'ayant droit économique est M. X alors qu'il s'agit de M. Z
peut être poursuivi pour faux dans les titres. Outre quelques condamnations
pour violation de l'article 305 ter du code pénal relatif
au défaut de vigilance en matière d'opérations financières,
des condamnations pour faux dans les titres ont également été
prononcées par des juges en raison de la fausse identification de
l'ayant droit économique d'une relation de compte.
M. le Président : Il serait
intéressant de savoir à quoi ont été condamnés
ceux qui ont commis des faux dans les titres.
M. Paul PERRAUDIN : Les cas ne
sont pas très nombreux. Les statistiques dans le domaine du blanchiment
comprennent les condamnations pour blanchiment et celles dont les qualifications
juridiques retenues sont connexes ou dérivées, telles que
le faux dans les titres pour une fausse désignation d'ayant droit.
Dans ce domaine, en Suisse comme dans les autres pays, la statistique est
donc assez difficile à tenir alors même qu'elle est un instrument
indispensable au contrôle de l'efficacité opérationnelle
de la lutte contre le blanchiment.
En Suisse, place financière,
on rencontre sans doute un problème particulier en raison du fait
que les infractions primaires génératrices des fonds criminels
sont généralement commises à l'étranger. Toutefois,
une jurisprudence fédérale permet de poursuivre également
pour acte de blanchiment l'auteur des infractions primaires. L'auteur d'actes
de corruption peut également blanchir le produit de sa propre activité
criminelle, de telle sorte qu'il peut être poursuivi en concours
avec le blanchiment d'argent. C'est sur cette jurisprudence que l'on s'est
fondé pour condamner également pour blanchiment d'argent
les auteurs de l'infraction primaire commise à l'étranger.
Il est resté du ressort de la justice étrangère de
poursuivre les auteurs des infractions primaires. Cela fut le cas, par
exemple, dans les affaires de corruption espagnoles. Plusieurs jugements
rendus pour blanchiment ont touché aussi les auteurs de la corruption.
M. le Président : On dit
qu'au moins 50 % de l'argent " sale " vient de la drogue. Votre collègue
le procureur du Tessin nous a cité hier cette proportion. Dans les
cas dont vous avez à connaître à Genève, estimez-vous
que le délit à la base de l'argent " sale " est principalement
le trafic de drogue ?
M. Paul PERRAUDIN : Je suis incapable
d'indiquer des proportions. J'ai tout de même le sentiment que la
corruption, ce qui est lié à la corruption ou plus généralement
au crime organisé jusqu'au détournement de fonds publics,
est aujourd'hui devenu une source prépondérante d'argent
sale.
M. le Président : Quand
on entend le mot de corruption, on a tendance à penser à
de lointains pays africains ou asiatiques. Pour votre part, entendez-vous
corruption d'Etat, corruption de grandes sociétés, corruption
politique ?
M. Paul PERRAUDIN : J'entends
plutôt corruption publique.
M. le Président : Qui concerne
aussi de grandes démocraties.
M. Paul PERRAUDIN : A l'évidence,
oui.
M. le Rapporteur : Tout à
l'heure, M. Bertossa nous a livré un début d'analyse sur
les différences entre les cantons de la Confédération
helvétique. Nous avons eu le sentiment qu'il se produisait un réveil
des appareils judiciaires du Tessin et des cantons de la Suisse romande.
Quel est votre sentiment sur les cantons de la Suisse alémanique
? Comment, avec les mêmes lois fédérales, les systèmes
cantonaux peuvent-ils produire des conséquences aussi disparates
?
M. Paul PERRAUDIN : Difficile
question. Sans opposer Genève au Tessin ou à Zurich, on peut
faire un constat général. Genève est une place financière,
Zurich aussi, la comparaison est donc possible. Pourquoi une magistrature
est-elle plus faible dans un canton qu'elle ne l'est dans un autre ? C'est
aussi une question d'état d'esprit. En Suisse, notre arsenal juridique
couvre largement la problématique du crime organisé ou de
la corruption. Après, cela dépend beaucoup de la détermination
des magistrats. On dépend toujours de sa propre motivation. Certains
attendent d'avoir tous les instruments en main pour essayer d'en faire
quelque chose. D'autres se contentent du peu dont ils disposent pour essayer
de construire et de remplir le rôle qui est le leur.
M. le Président : Se sentent-ils
soutenus par l'opinion publique ? En France, cela devient un vrai sujet.
Nous avons une garde des sceaux qui avance résolument dans ce domaine.
Depuis deux jours que nous sommes ici, nous avons le sentiment que l'opinion
publique et même les politiques sont assez loin de considérer
cela comme une priorité.
M. Paul PERRAUDIN : Le crime organisé
est une notion relativement abstraite ; il est multiforme. Il est donc
assez difficile de faire comprendre ce concept. Un effort pédagogique
doit être réalisé car pour que ce concept soit concrètement
perçu, il faut savoir s'exprimer simplement et avec conviction.
Cela étant, ce que nous voyons dans nos procédures est assez
terrifiant - je pèse mes mots - car on s'aperçoit, dans la
réalité, que cette gangrène ne s'étend pas
seulement aux pays traditionnellement touchés par les phénomènes
de corruption mais atteint aussi largement les pays européens. Nous
en avons une telle perception parce que nous en examinons les circuits
financiers qui sont très révélateurs. Les chiffres
ne trompent personne. Les déclarations peuvent faire illusion -
on peut tricher ou mentir - mais la réalité chiffrée
ne trompe pas, elle indique clairement qui ont été les bénéficiaires
des processus de corruption ou de criminalité organisée.
A partir de ce constat, ceux qui travaillent sur ce genre d'affaires peuvent
exprimer un sentiment de grande préoccupation. Cette situation résulte
des insuffisances de moyens mais aussi de notre incapacité à
expliquer ces phénomènes et à faire mesurer le poids
des enjeux au monde politique. Notre perception des circuits financiers
criminels fait que nous sommes plusieurs à dire aujourd'hui, de
façon fondée, que ces phénomènes de corruption
sont beaucoup plus étendus qu'on ne le pense.
M. le Président : Pensez-vous
qu'ils s'amplifient ou qu'on les voit mieux ?
M. Paul PERRAUDIN : Il est probable
qu'on les voit aussi mieux. Dès lors, on mesure les insuffisances
de l'entraide judiciaire et de la coordination internationales. Dans le
domaine des stupéfiants, par exemple, une coordination se fait avant
que les enquêtes ne démarrent. Les pays se concertent souvent.
Dans le domaine de la criminalité financière y compris la
corruption, les pays ne se concertent pas avant mais après... et
encore, quand ils se concertent ! Les règles de l'entraide judiciaire
sont suffisamment difficiles pour entraver les processus d'enquête,
en tout cas momentanément. On mesure donc la difficulté de
l'entraide judiciaire : problème de coordination, mais également
expérience et formation des magistrats et enquêteurs insuffisantes.
Tout cela est une nécessité qui se fait de plus en plus sentir.
On ne s'improvise plus dans l'examen des circuits financiers criminels.
Il y faut une certaine expérience qui doit s'acquérir. Souvent
les magistrats ne restent pas en poste assez longtemps pour donner le meilleur
de leur efficacité.
M. le Président : Ces inquiétudes
que vous exprimez, liées à un facteur important qu'est la
corruption publique, nous préoccupent aussi beaucoup puisqu'elles
concernent les grandes démocraties avancées. N'avez-vous
pas le sentiment qu'en travaillant sur ce sujet, on s'attaque presque à
une évidence et que là réside la difficulté
? Les grandes entreprises du monde occidental fonctionnent presque de façon
institutionnelle, connue de tous les praticiens, avec une partie liée
à ce que l'on appelle la corruption. On s'attaque là à
un système général plutôt qu'à des exceptions,
ce qui peut sembler un peu décourageant.
M. Paul PERRAUDIN : Cela dépend
de vos motivations et de vos priorités. Les normes existantes ne
doivent pas être des alibis. Les magistrats sont là pour les
faire respecter. A partir d'un certain moment, jouer son rôle jusqu'au
bout en dépit des découragements est une affaire d'état
d'esprit, de détermination et de motivation. Je vous le dis tel
que je le ressens.
Le phénomène est
généralisé. On dira peut-être que pour une procédure,
telle société est dans le collimateur de la justice alors
que l'on sait que des dizaines d'autres ont des comportements répréhensibles
similaires. Faut-il s'arrêter pour ce motif ? Je ne le crois pas.
De la même façon, pour la criminalité financière
traditionnelle qui ne relèverait pas de la corruption, on constate
que le comportement de sociétés transnationales devient inquiétant.
On peut penser qu'elles travaillent presque toutes avec d'importants fonds
- caisses noires ou fonds offshore,
je ne sais pas comment les qualifier - sortis illégalement de leur
patrimoine social, c'est-à-dire de leur comptabilité officielle.
C'est occulté par ces caisses noires, que le comportement criminel
est rendu possible. Ces comptes noirs sont en effet souvent des comptes
corrupteurs servant à l'obtention de contrats publics.
De sérieux problèmes
nous attendent. Sans parler des aspects liés à la fiscalité
- je n'aborde que la criminalité financière - l'ampleur de
ces pratiques illégales et l'importance des avoirs sociaux détournés
avec des méthodes que l'on connaît devient intolérable.
Ces comptes sont utilisés à des fins multiples, même
à des fins licites, mais la volonté est d'occulter les opérations.
Les caisses noires des sociétés transnationales sont un sujet
qui mériterait d'être examiné pour lui-même car
il fait partie des processus de blanchiment, comme mériterait d'être
examiné aussi, dans ce contexte, le phénomène des
grandes concentrations d'entreprises et leur financement.
Les opérations de compensation
sont un autre sujet de préoccupation, puisqu'elles permettent de
mobiliser dans n'importe quelle partie du monde des sommes considérables
hors circuits financiers traditionnels. Elles ne laissent ainsi pratiquement
aucune trace repérable. La contre-valeur de n'importe quelle somme
collectée dans un pays peut être remise à des intermédiaires
à l'étranger, sans que cet argent sorte physiquement du pays
et donc sans laisser une trace de transfert.
Ce sont donc autant de sujets
d'inquiétude. Depuis sa création, en 1989, le GAFI tente
de proposer des débuts de solution. Même les centres offshore
ont
commencé à être un peu chahutés afin de les
contraindre à une coopération judiciaire minimale.
M. le Président : Une des
raisons de la création de notre mission d'information est une réelle
inquiétude sur deux points.
D'une part, dans cette forme de
délinquance concernant un certain nombre de grandes sociétés
que vous avez évoquée, on a l'impression de se heurter rapidement
à la raison d'Etat ou aux intérêts géostratégiques,
les deux étant liés.
Le développement des travaux
du GAFI à l'intérieur de grands organismes internationaux
tout à fait respectables et utiles tels que l'OCDE, le G7 ou le
FMI, le fait que le droit produise de la norme, n'empêchent pas les
mauvaises pratiques de se perpétuer, de sorte que l'on peut penser
que le droit et la norme juridique assurent essentiellement une fonction
idéologique au sens marxiste d'autrefois, c'est-à-dire génère
un système d'illusions pour mieux masquer des pratiques douteuses.
Avez-vous le sentiment que les trois ou quatre grands colloques internationaux
sur la question du blanchiment organisés cette année ont
réellement fait avancer les pratiques ?
M. Paul PERRAUDIN : J'ai été
entendu récemment à l'OCDE avec plusieurs collègues
européens. La rencontre s'adressait à des praticiens et à
des fonctionnaires des pays concernés par les effets de la corruption.
Ce fut là une occasion de leur faire partager nos préoccupations
et de recourir à la pédagogie nécessaire pour les
sensibiliser à cette problématique. Quand on dit qu'en Suisse
on croit aux vertus de l'autorégulation, c'est aussi une manière
didactique de rendre responsables ceux qui sont au front. La meilleure
façon d'intégrer les règles et de les faire respecter,
c'est de permettre aux intermédiaires financiers d'édicter
eux-mêmes des règles de comportement propres à leur
profession dans un système financier soumis à une autorité
publique de surveillance. Un très grand effort de pédagogie
est nécessaire pour une sensibilisation optimale. Ces colloques
en sont l'occasion. Cela étant, il faut s'armer de patience pour
faire avancer les choses.
En matière de coopération
internationale, les législateurs prévoient toujours des dispositions
tendant à protéger les intérêts stratégiques
nationaux ou les intérêts économiques prépondérants.
La loi d'entraide suisse, par exemple, prévoit une sauvegarde de
cette nature. On constate aussi que les pays qui ne veulent pas remplir
leurs obligations internationales de coopération, notamment dans
le domaine de la corruption publique, masquent leur absence de volonté
sous des dispositions de cette nature. Il convient de se mobiliser pour
que de telles règles ne puissent pas être invoquées
dans n'importe quelle situation pour refuser la coopération internationale
en matière pénale.
Un sujet de préoccupation
du même ordre tient au problème des immunités abusives.
M. le Rapporteur : Pourriez-vous,
comme votre collègue Bertossa, procéder à une évaluation
de la coopération, non seulement franco-suisse, mais aussi avec
l'ensemble des Etats européens ou non européens qui vous
requièrent sur un certain nombre de questions ou, à l'inverse,
que vous requérez ? Je pense notamment au Chili, à l'Argentine,
à la Russie. Quels sont les points sur lesquels il vous paraît
utile d'agir politiquement ?
M. Paul PERRAUDIN : Il convient
d'établir une distinction entre l'entraide traditionnelle, qui concerne
les informations et les preuves (documents bancaires et financiers) et
la grande entraide, qui concerne le problème de l'extradition. Je
pense que l'on a sous-estimé tous les problèmes liés
à l'extradition et plus spécifiquement à la non-extradition
des nationaux.
En ce qui concerne l'entraide
traditionnelle, l'idéal serait que les frontières nationales
ne puissent pas retarder les processus de communication d'informations
et que, par exemple, un juge de Paris puisse agir à l'étranger,
de la même manière qu'un juge suisse qui irait faire une enquête
à Zurich et obtiendrait l'information quasiment en direct.
Les canaux de l'entraide entraînent
des retards, parfois normaux, mais souvent inacceptables car constitutifs
de préjudices considérables dans les procédures pénales
engagées à l'étranger. Il se produit ainsi un délai
inacceptable entre la requête de coopération et la transmission
de l'information requise.
Il n'est plus acceptable que de
nombreux mois s'écoulent avant que l'autorité requérante
puisse poursuivre son enquête, au motif qu'une autorité requise
n'aurait pas rempli ses obligations avec la diligence nécessaire.
On constate ainsi que certaines
règles d'entraide judiciaire internationale sont critiquables et
devraient être supprimées. Par exemple, pour la Suisse, on
ne comprend pas qu'un inculpé dans une procédure étrangère
ait accès à la documentation et à l'information requise
avant le magistrat étranger. Une telle règle n'est pas adéquate.
On ne comprend pas non plus que le magistrat requis de l'entraide soit
limité par la mission du juge étranger, alors qu'il serait
en mesure de collecter lui-même d'importantes informations susceptibles
de faire progresser l'enquête étrangère.
Toutes ces sortes de complications
ou de réserves sont de nature à freiner l'entraide judiciaire,
insuffisamment fluide pour répondre aux exigences d'efficacité
et de célérité de la justice.
Certains pays considérés
comme de bons élèves par le GAFI ne le sont pas. D'autres
qui passent pour de très mauvais élèves ont réalisé
des progrès. Et puis il y a ceux qui se confondent dans la masse,
dont on n'entend jamais parler mais qui mériteraient la mention
: " Peut faire mieux ". Parmi les pays qui passent pour de bons élèves
et qui ne le sont objectivement pas, je citerai l'Angleterre qui nous pose
un problème très sérieux, aussi bien en matière
d'entraide traditionnelle qu'en matière d'extradition. D'autres
pays, tels que le Luxembourg, ont amélioré leur système,
ce qui ne signifie pas encore qu'ils répondent aux attentes légitimes.
M. le Rapporteur : Quelle amélioration
a-t-il apportée ?
M. Paul PERRAUDIN : J'ai constaté
une certaine détermination des magistrats. C'est aussi lié
à cela. Dans le domaine de la coopération internationale,
des instruments sont sous-utilisés et sont même ignorés
par les magistrats. Je pense par exemple à la convention du Conseil
de l'Europe sur le blanchiment, que la France a également ratifiée.
C'est un instrument efficace s'il est utilisé.
A mon sens, la collaboration avec
le Luxembourg s'est améliorée en raison, sauf erreur, de
l'adoption de nouvelles normes rendant la procédure plus fluide
et depuis la mise en place d'une brigade financière comportant des
analystes financiers.
Le Liechtenstein est un des pays
où la coopération internationale est extrêmement difficile.
Avec d'autres pays, la collaboration
demeure peu efficace voire inexistante. Lorsque la collaboration n'a pas
lieu, le juge qui requiert l'entraide doit se manifester et montrer sa
détermination. Si aucune progression ne se fait dans un dossier
et que le juge requérant ne réagit pas, il peut être
suspecté de s'accommoder de la passivité de l'autorité
requise, alors qu'en montrant sa détermination, il a une chance
de faire progresser la procédure.
Outre les problèmes d'entraide
traditionnelle, reste celui de l'extradition et de la non-extradition des
nationaux. Cet instrument de procédure, qui ne doit être utilisé
que dans des cas graves - il s'agit de décerner des mandats d'arrêt
en vue d'extradition -, est à la disposition des juges et devrait
être utilisé plus souvent. Il conviendrait aussi que les pays
en viennent à extrader leurs nationaux, en tout cas dans ceux où
les standards minimums relatifs aux droits de la défense sont concrètement
et suffisamment élevés pour que l'on puisse faire confiance
aux autorités judiciaires amenées à juger.
Je n'ai évoqué que
quelques pays proches s'agissant de l'entraide judiciaire internationale.
Il faudrait parler aussi de tous les centres offshore où
la coopération internationale est quasi inexistante.
M. le Rapporteur : Que se passe-t-il
concrètement lorsque vous envoyez une commission rogatoire à
Tortola, par exemple ?
M. Paul PERRAUDIN : Il n'y a pas
de réponse. Une relation commence à s'établir lorsque
le juge requérant se déplace.
M. le Rapporteur : Y êtes-vous
déjà allé ?
M. Paul PERRAUDIN : Non. Aux Bahamas,
l'entraide s'est effectuée avec l'aide des Américains qui
ont des moyens de pousser la coopération. C'est extraordinaire.
Pour se faire ouvrir certaines places offshore, il faut utiliser
les Américains. On obtient alors certains résultats. En revanche,
le processus judiciaire ordinaire, c'est-à-dire la voie directe,
est beaucoup trop lent quand il aboutit. On ne peut pas attendre cinq ou
six ans pour une extradition ou pour une transmission d'informations.
M. le Rapporteur : Qu'avez-vous
pu obtenir concrètement, dans une de vos procédures, grâce
au soutien du drapeau étoilé ?
M. Paul PERRAUDIN : Des informations
sur des circuits financiers. Les fonds passent généralement
par un de ces paradis offshore. Le circuit est utile lorsqu'il est
continu. Il faut l'établir complètement, de l'origine criminelle
à sa destination finale - soit l'enrichissement de personnes ou
son intégration dans l'économie légale. Quand il manque
un maillon de la chaîne, il faut chercher à l'obtenir. Il
faut déterminer comment des fonds entrés aux Bahamas en sont
sortis. Si vous connaissez l'entrée et pas la sortie, la chaîne
est coupée. Un paradis offshore comme Singapour est imperméable.
Par des contacts personnels, on
arrive à mobiliser un peu les acteurs mais on devrait pouvoir faire
sans cela. On obtient plus en se déplaçant. Il est en effet
difficile d'intéresser une autorité étrangère
à des investigations portant sur une enquête qu'elle ne maîtrise
pas. Il faudrait ainsi que des règles soient instituées pour
que des magistrats puissent se déplacer beaucoup plus facilement
et surtout appliquer leurs propres règles de procédure dans
la mesure où, par définition, elles seraient compatibles
avec l'ordre juridique local.
Il conviendrait d'accepter que
s'applique non plus la procédure du lieu d'exécution des
actes mais la procédure du lieu de l'autorité requérante.
Il y a évidemment quelques problèmes avec les pays anglo-saxons,
qui ont une procédure et un droit matériel qui ne correspondent
pas aux nôtres. Il est temps de fixer des règles où
le magistrat étranger puisse se déplacer et effectuer les
actes lui-même, parce qu'il a la maîtrise de la procédure
ou d'accepter qu'il participe de façon active à l'exécution
des actes qu'il a lui-même requis dans le contexte de sa propre procédure.
Ce sont des questions qui devraient
être examinées pour garantir l'efficacité des procédures.
Aujourd'hui un juge d'instruction, en particulier financier, doit raisonner
en termes d'efficacité et non seulement agir formellement. Nous
sommes obligés d'intégrer, de façon pondérée,
dans le respect des règles de procédure, des notions d'efficacité.
Cela ne signifie pas que l'on puisse se passer des règles de procédure
qui constituent des garde-fous nécessaires. Il est difficile de
réaliser un bon dosage entre les règles de procédure
pénale nécessaires et l'intégration de critères
d'efficacité. L'efficacité passe par des stratégies
d'investigation. Aujourd'hui elles ont changé. Elles doivent probablement
faire appel à des services de renseignements (intelligence service)
destinés à permettre aux magistrats de comprendre les réseaux,
les filières - ce que les juges d'instruction ne sont pas vraiment
capables d'appréhender au regard notamment de l'internationalisation
du crime.
Quand on parlait de stratégie
il y a 10 ans, les juges étaient suspectés d'utiliser des
méthodes déloyales. Il n'en est rien. La stratégie
est une méthode totalement loyale qui respecte les règles.
Il faut cependant en avoir une au risque d'être inefficace.
La confiscation des gains illicites
est un autre problème. Il faut des règles qui permettent
de confisquer les valeurs illicites sans trop d'obstacles. Le crime ne
doit pas pouvoir payer. En Suisse, dans le domaine du crime organisé,
on a introduit le renversement de la charge de la preuve, ce qui constitue
une petite révolution dans la tradition juridique. Lorsque quelqu'un
est inculpé d'une infraction relevant de l'organisation criminelle,
on présume que les fonds qu'il a sous sa maîtrise sont d'origine
illicite. C'est à lui de prouver la provenance licite de ses fonds
mais il appartient à l'accusation de prouver l'organisation criminelle.
Ces règles de procédure
permettent de renforcer l'efficacité de la politique criminelle
par la confiscation des biens illicites. Si l'on compare le montant de
ce qui est saisi et finalement confisqué par rapport à l'évaluation
des gains illicites établie par l'ONU ou par d'autres institutions,
il faut bien convenir que le résultat est extrêmement faible.
Pendant très longtemps la confiscation des biens illicites n'a pas
constitué un des objectifs de la politique criminelle mais cela
doit en être un. Les règles de confiscation doivent être
adaptées pour le permettre.
M. le Président : Je me
demande si j'ai bien compris ce que vous vouliez dire quant à la
définition de la notion de relations d'affaires. Vous nous avez
dit que le principe de l'autorégulation ou de l'autocontrôle
était une bonne chose. Toutefois, j'ai relevé d'une part
l'imprécision de la notion de soupçon fondé et la
difficulté pour les établissements concernés d'établir
eux-mêmes cette déclaration ou annonce ; d'autre part, le
flou que revêt la notion de relation d'affaires tel que cela ressort
du rapport du Bureau de communication au paragraphe 50. Avez-vous un point
de vue sur cette notion de relation d'affaires ? Cela nous éclairerait.
M. Paul PERRAUDIN : En Suisse,
la relation d'affaires, c'est essentiellement la relation de compte.
M. le Président : Compte
ouvert ?
M. Paul PERRAUDIN : Compte ouvert
alors même qu'il ne serait pas encore opérationnel. Il peut
y avoir un décalage entre l'ouverture du compte et son utilisation.
La circulaire 98-1 de la Commission fédérale des banques,
qui s'adresse uniquement aux banques et non pas aux autres intermédiaires
financiers, prévoit que l'obligation d'annonce est également
applicable hors relation d'affaires, hors relation de compte. Imaginez
que quelqu'un se présente dans une banque avec de faux titres, repérés
comme tels : la banque doit en informer le Bureau de communication, alors
même qu'elle aurait décliné d'emblée la relation
d'affaires. Pour les intermédiaires financiers bancaires, la circulaire
sur le blanchiment a en effet introduit une obligation d'annonce, même
hors relation d'affaires, lorsqu'il y a soupçons fondés manifestes
que les valeurs patrimoniales sont d'origine criminelle.
Il existe une tradition suisse
d'auto-réglementation. La convention de diligence des banques existe
depuis de très longues années. Elle a été grandement
améliorée en 1992 par des obligations d'identification formelles.
En effet, l'obligation des intermédiaires financiers d'identifier
l'ayant droit est un point névralgique dans la lutte contre le blanchiment.
Quand un Juge est à la recherche de fonds criminels, il connaît
peut-être M. Dupont, mais M. Dupont n'est peut-être pas le
titulaire du compte ; il peut n'être que l'ayant droit d'une société
qu'il a lui-même constituée. Cette obligation d'identification
permettra de retrouver les fonds incriminés, M. Dupont ayant pu
être repéré, non pas comme titulaire d'un compte mais
comme ayant droit d'une société ayant ouvert le compte. On
pourra aussi identifier Dupont non pas comme ayant droit ou comme titulaire,
mais comme fondé de procuration, car la circulaire contre le blanchiment
n° 98-1 oblige aussi les intermédiaires financiers à
constituer des registres de fondés de procuration. C'est un autre
moyen d'identifier et de retrouver des fonds suspectés d'être
d'origine criminelle alors que l'on ne sait pas sous quelle relation de
compte se trouvent ces fonds.
J'insiste sur ces points car ils
font partie des plus importantes recommandations du GAFI.
M. le Président : Quand
on remonte à des sociétés offshore, aux îles
Vierges ou ailleurs, on ne retrouve pas le véritable ayant droit
économique.
M. Paul PERRAUDIN : Vous ne savez
pas où les comptes sont ouverts, mais avec le système d'identification,
si un compte est ouvert en Suisse au nom d'une société offshore,
l'ayant droit doit être désigné. Peut-être aura-t-on
donné une fausse identité de l'ayant droit mais cela est
un autre problème. Le titulaire devra désigner l'ayant droit
du compte. Par cette identification, l'ayant droit est repéré
et les fonds criminels peuvent être retracés. Je peux donc
demander aux intermédiaires financiers suisses : M. Dupont est-il
titulaire d'un compte ? Est-il l'ayant droit d'une relation de compte ouverte
ou/et le fondé de procuration ? A-t-il fait des opérations
de caisse ? Les opérations de caisse sont des opérations
sans relation de compte. Il existe en Suisse l'obligation de répertorier
les opérations de caisse à partir de 25 000 FS.
On va même plus loin, parce
que l'on s'est rendu compte qu'il était possible à partir
d'un pays de gérer d'importants avoirs à l'étranger.
Il existe ainsi une relation juridique de mandat entre le client et la
banque pour des avoirs déposés à l'étranger.
On peut ainsi identifier des avoirs criminels déposés à
l'étranger par l'existence de mandats de gestion confiés
à des intermédiaires financiers suisses. Par ce biais, on
peut repérer certains systèmes mis en place où l'argent
est déposé à l'étranger et géré
d'une place financière avec les services bancaires usuels.
M. le Président : Je formulerai
différemment ma question. J'ai compris que l'on parvenait à
identifier des prête-nom, des intermédiaires financiers, mais
en remontant vers les sociétés offshore, il me semble
que l'on finit par aboutir à un écran total derrière
lequel la personne au début de la chaîne peut parfaitement
se dissimuler.
M. Paul PERRAUDIN : Je ne vois
pas très bien ce que vous voulez dire. Bien entendu, la société
est constituée. Elle comprend des organes, par exemple panaméens
et elle va délivrer un mandat à une tierce personne qui peut
être un intermédiaire de l'ayant droit. Ce mandataire de la
société va pouvoir ouvrir des comptes dans n'importe quel
pays du monde puisqu'il est autorisé par les organes de la société.
Dans les pays où l'identification est exigée, en Suisse par
exemple, le mandataire sera obligé de désigner l'ayant droit
économique de ce compte. Dans les pays où il n'y a pas d'exigence
d'identification, la société _uvrera par l'intermédiaire
de ce mandataire qui n'est pas forcément le véritable propriétaire
des fonds. Si vous ouvrez un compte à Varsovie, vous pouvez dire
: " Je m'appelle Mickey et je veux ouvrir un compte au nom de Mickey
". On ne vous demandera pas qui est Mickey, ni s'il est le véritable
propriétaire économique des fonds. Il n'y a pas d'exigence
d'identification et on ne saura jamais qui est derrière Mickey.
M. le Président : J'avais
le sentiment que des pays comme le Liechtenstein avaient des formules de
droit des sociétés permettant de désigner comme l'ayant
droit économique quelqu'un qui n'était pas le réel.
M. Paul PERRAUDIN : Vous parlez
des fondations.
M. le Président : Dans
vos enquêtes, est-ce un véritable souci ?
M. Paul PERRAUDIN : C'est un véritable
souci. Dans certaines structures juridiques, on voit que les propriétaires
économiques des fonds sont complètement déconnectés
de la structure juridique mise en place. On doit considérer que
suivant l'exigence d'identification, le bénéficiaire économique,
tel que l'on comprend cette notion, est celui qui a la maîtrise effective
des fonds, le propriétaire des fonds. Dans nos investigations en
Suisse, en visant les structures juridiques du genre fondation, on comprend
que les banques, dans l'exigence d'identification suisse, doivent pouvoir
identifier le premier bénéficiaire, que l'on considère
comme l'ayant droit. Quelle que soit la structure juridique mise en place,
l'obligation d'identification est réelle et non pas formelle. Cela
procède d'une notion économique de la maîtrise des
fonds. On doit pouvoir se dire que, quelle que soit la structure juridique
mise en place pour dissimuler l'ayant droit à l'égard de
tiers, l'exigence d'identification doit être suffisamment forte pour
que l'on ait trace de cette personne.
M. le Président : Les pays
où l'identification n'est pas obligatoire sont-ils nombreux ?
M. Paul PERRAUDIN : C'est le cas
de nombreux pays européens. L'Espagne, par exemple, où l'on
ne distingue pas toujours l'ayant droit du fondé de procuration.
C'est, en tout cas, ce que me
disait récemment un banquier espagnol.
Sans cette obligation, il nous
est difficile d'agir dans le domaine du blanchiment. C'est d'ailleurs pour
cette raison, qu'en Suisse, nous avons érigé l'omission d'identification
en infraction pénale objective. L'intermédiaire qui n'identifie
pas est passible d'une peine d'emprisonnement.
M. le Président : On peut
donc être membre de l'Union européenne et n'avoir pas cette
obligation d'identification ?
M. Paul PERRAUDIN : Tout à
fait.
M. le Président : Pourtant,
ces pays sont membres du GAFI !
M. Paul PERRAUDIN : Vous pouvez
être membre du GAFI et ne pas suivre entièrement ses recommandations.
Par exemple, si vous êtes Canadien, avec une législation anti-blanchiment
très faible, et si votre ami américain vous soutient au GAFI,
vous ressortez tout de même avec un rapport d'évaluation satisfaisant.
(Sourires.)
M. le Président : Cela
méritait d'être dit. C'est aussi l'impression que nous avions
mais c'est rarement dit.
Monsieur le juge, nous vous remercions.
Audition de M. Michel Y. DÉROBERT,
Secrétaire général
de l'Association des banquiers privés suisses
accompagné de MM. Edouard
CUENDET, Premier Secrétaire
et Denis MATHIEU, Secrétaire
(compte-rendu de l'entretien
du 30 septembre 1999 en Suisse)
Présidence de M. Vincent
PEILLON, président
M. le Président : Monsieur
Dérobert, nous avons assez bien travaillé hier sur la LBA.
Compte tenu du temps limité dont nous disposons pour cet entretien,
je vous propose qu'après vos quelques mots de présentation,
nous procédions à un échange très libre sur
des points précis.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Nous n'avons pas la prétention de représenter l'ensemble
de la profession bancaire suisse. Nous nous occupons de deux associations
: l'Association des banquiers privés suisses et le Groupement des
banquiers privés genevois, qui sont les organisations les plus fortes
par les liens qui unissent leurs membres. Créées au début
des années trente, c'est-à-dire depuis l'entrée en
vigueur d'une loi sur les banques au niveau fédéral, elles
défendent les intérêts des banquiers privés
qui ont une forme juridique un peu spéciale, puisque ce sont des
sociétés de personnes avec des associés à responsabilité
illimitée.
Parce qu'il n'est pas responsable
de s'engager dans des affaires commerciales risquées quand on engage
son patrimoine personnel, ces banques se sont spécialisées
depuis très longtemps dans les opérations hors bilan de gestion
de fortune. Elles ont très fortement profité du processus
de désintermédiation qui s'est produit, ces quinze à
vingt dernières années et ont bénéficié
de l'évolution des marchés financiers.
Les cinq banques genevoises les
plus anciennes font partie du Groupement. La plus grande, Pictet &
Cie, gère environ 120 milliards de FS ; Lombard, Odier & Cie,
un peu moins ; Darier, Hentsch & Cie, plus de 30 milliards de FS ;
enfin, Mirabaud & Cie et Bordier & Cie sont plus petites.
Le Groupement les aide pour toutes
les questions réglementaires et de formation. Nous faisons également
de la publicité générique pour la fonction de banquier
privé. Vous pouvez en voir à l'aéroport de Genève
et dans la presse anglo-saxonne. Le Groupement intervient aussi sur le
marché des capitaux de façon collégiale, c'est-à-dire
qu'une seule maison fait le travail des cinq, ce qui simplifie les choses.
L'Association des banquiers privés
suisses regroupe plus largement tous les banquiers privés suisses
qui ont cette forme juridique. Elle est venue se greffer sur l'organisation
du Groupement que nous avions renforcée. L'ancien secrétaire
général de l'Association des banquiers privés suisses
est aujourd'hui président de la BNP Suisse.
Nos membres ont beaucoup développé
leurs activités dans le domaine de la gestion institutionnelle.
Il existe en Suisse un système de prévoyance professionnelle
qui repose sur trois piliers : le système redistributif de solidarité
entre les générations ; le système accumulatif, avec
des caisses de pension qui sont responsables de la gestion de fonds importants
et la prévoyance, que chacun fait avec ce qui lui reste après
avoir payé ses impôts.
La place genevoise, internationale
depuis des temps immémoriaux, avec une tradition d'investissement
dans tous les marchés, a bien profité de la mondialisation
dans le domaine financier. Nous avons aussi l'avantage de trouver facilement
des gens qui ont plusieurs cultures. C'est un des atouts sur lesquels nous
avons pu compter par le passé.
Les maisons les plus anciennes,
celles qui datent du début du XVIIIème siècle,
se trouvent en Suisse allemande, car la Révolution française
a aussi eu des conséquences à Genève. La plupart des
anciennes banques privées genevoises ont été créées
juste après cette date, à une période où Genève
était sous dépendance française.
Pour ces maisons restées
dans des mains familiales, la lutte anti-blanchiment est importante car
lorsque vous avez passé deux siècles à bâtir
une réputation, ce n'est pas pour la remettre en cause avec un client
qui vient apporter un million de dollars. Cela n'est pas dans l'intérêt
de la maison. Cela ne veut pas dire qu'il ne faille pas faire très
attention. On ne sait jamais à qui l'on parle. Les gens sont pleins
de ressources.
Voilà qui nous sommes.
Je vous invite maintenant à nous interroger sur notre système
et sur notre législation.
M. le Président : Merci
beaucoup de nous accueillir. Il était très important pour
nous de vous rencontrer, car nous savons que vous partagez notre préoccupation
pour des raisons liées à vos activités et à
votre intégrité.
Nous rencontrons les responsables
de grandes institutions financières, comme ceux de Paribas, qui,
suite à la loi mais souvent même avant, ont mis en place des
règles destinées à éviter que l'argent sale,
issu du crime, ne transite par leurs banques. Dans le même temps,
vous le savez, un grand nombre de rapports d'organismes internationaux
- FMI, ONU, OCDE -, que ni vous, ni nous n'avons de raison de mettre en
doute, indiquent qu'il y a actuellement des fonds issus des mafias russes
en stock à Genève, qui se chiffrent en milliards de dollars.
Si tel est le cas, où peuvent à votre avis se trouver ces
fonds et comment sont-ils entrés ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
C'est une question à laquelle je suis assez peu confronté,
parce que je ne suis pas en relation avec la clientèle dans le cadre
de mes activités. Je sais que circulent dans les rues de Genève
des Russes qui achètent des montres fort cher. Ils acquièrent
parfois des immeubles coûteux à Lugano. J'imagine qu'ils vont
aussi sur la Côte d'Azur, en Italie ou aux Etats-Unis.
Le problème se pose à
l'ouverture d'un compte. Sur ce point, la Suisse est particulièrement
rigoureuse puisque nous sommes censés, à ce stade, connaître
l'ayant droit économique, et nous devons savoir s'il s'agit d'un
Russe. Quelques banques font savoir, en en faisant presque un argument
publicitaire, qu'elles refusent tous les Russes, en tout cas directement.
D'autres disent qu'elles prennent avec les Russes des soins particuliers.
Les grandes banques ont interdit à toute succursale en Suisse d'ouvrir
des comptes à des Russes, en réservant cette faculté
à la maison mère ou à la succursale de Genève,
qui sont équipées en conséquence.
Chez les banquiers privés,
l'ouverture d'un compte est une décision majeure. Dans la plupart
des maisons, mais j'ignore si elles ont toutes exactement les mêmes
procédures, on n'ouvre pas de compte sans l'accord du collège
des associés. Il peut arriver, par exemple, qu'un associé
propose l'ouverture d'un compte pour telle personne et que le collège
s'y refuse. C'est une décision collective et nous prenons toutes
sortes de renseignements jusqu'à ce qu'ils soient considérés
comme satisfaisants.
M. le Président : Qui ouvre
donc ces comptes ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Je ne suis pas certain que toutes les banques aient autant de retenue.
M. le Président : C'est
tout de même préoccupant pour vous ! Vous représentez
200 milliards de FS, vous êtes des institutions anciennes, à
la compétence reconnue par tous. Mais, en même temps, les
rumeurs concernant les fonds mafieux vous nuisent. Puisque ce ne sont pas
les grandes institutions, vous devez savoir mieux que nous qui sont ceux
qui accueillent ces masses de milliards de dollars issues du crime. Cela
permettrait de prendre des mesures ou de trouver des pistes de travail
qui, plutôt que de surcharger les banques qui font bien leur travail,
viseraient directement les moutons noirs. Bien entendu, ceux-ci n'acceptent
pas de nous rencontrer et tous ceux que nous rencontrons nous disent qu'ils
font parfaitement bien leur travail.
M. Michel Y. DÉROBERT :
En France, comment réagissez-vous à la question de la mafia
russe ? Vous avez peut-être une solution pour empêcher que
les Russes n'investissent en France, notamment sur la Côte d'Azur
?
M. Jacky DARNE : La mafia russe
est présente en France comme ailleurs. Nous devons donc mettre en
place des outils ensemble. Une des pistes est de travailler davantage avec
les intermédiaires immobiliers, qui n'ont souvent pas les mêmes
pratiques professionnelles que les banquiers et qui sont des voies d'entrée.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Il existe des voies d'entrée. Le procureur Bertossa que vous allez
rencontrer vous en parlera certainement mieux que moi car il a une vision
plus globale, mais je pense que le secteur bancaire n'est pas le moyen
le plus simple d'entrer dans le système.
M. Jacky DARNE : Cela passe tout
de même souvent, à un moment ou à un autre, par des
banques. Cela se traduit fréquemment par un mouvement sur un compte.
M. le Rapporteur : En France,
le TRACFIN, qui est l'équivalent du Bureau de communication, reçoit
environ 1 500 dénonciations ou déclarations de soupçon
par an, contre 120 pour votre bureau. En France, le recours à la
banque
est terminé. Notre problème, c'est les notaires et les avocats
dont les pratiques ne sont toujours pas vraiment réglementées.
Nous avons vu hier que c'est également le cas en Suisse.
M. Edouard CUENDET : La LBA s'applique
très clairement. Pour avoir quitté le barreau il y a très
peu de temps, je sais que le devoir de diligence pour les avocats qui font
des affaires au niveau international est extrêmement sérieux.
Il y a eu des cas dans le passé où des avocats ont fini derrière
les barreaux et les gens sont devenus extrêmement prudents. Je ne
dis pas qu'il n'y a pas, comme partout, des moutons noirs, mais il y a
eu une prise de conscience. La Fédération suisse des avocats
sera bientôt considérée comme une autorité de
surveillance d'autorégulation reconnue au niveau fédéral.
La structure se met en place.
M. le Rapporteur : Nous considérons,
nous Français, au regard des lacunes de nos propres législations
sur les avocats, que la Suisse n'a qu'une avance théorique sur la
France dans la mesure où il n'existe actuellement aucune obligation
de dénonciation.
M. Edouard CUENDET : Si, c'est
pleinement en vigueur !
M. le Rapporteur : Il nous a été
confirmé hier par le Bureau de communication que les avocats ne
pourraient commencer qu'à partir de 2000.
M. Edouard CUENDET : C'est déjà
en place.
M. le Rapporteur : Il nous a été
indiqué que les organismes d'autorégulation ne fonctionnaient
pas encore.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Lorsque l'on met en place une nouvelle législation, il y a un moment
où tout n'est pas encore absolument rodé. On ne peut guère
l'éviter. Je puis difficilement m'exprimer au nom des avocats et
des notaires. Mon ami Cuendet qui exerçait encore tout récemment
cette honorable profession est mieux à même de le faire. Lorsque
l'on vient de mettre en place une loi, on ne peut pas la réviser
immédiatement.
M. le Président : Pour
en revenir à ce que vous connaissez mieux, avez-vous une idée
du nombre de comptes ou de fortunes qui sont gérées par les
cinq membres de votre Groupement ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Je n'en ai aucune idée.
M. le Président : Vous
n'avez pas de statistiques à ce sujet ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Non.
M. le Président : Avez-vous
une idée du pourcentage de comptes ouverts dans ces institutions
par des personnes résidant à l'étranger ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Je n'ai pas cette information. Des évaluations ont été
faites pour l'ensemble de la Suisse. On estime que les comptes suisses
étrangers en gestion représentent environ 50 % du total,
dont plus de la moitié appartient à la clientèle privée
et un peu moins de la moitié à la clientèle institutionnelle.
Cela s'explique par le fait que le système fiscal suisse, notamment
le droit de timbre, a tendance à ne pas attirer, autant qu'il le
devrait, la clientèle étrangère institutionnelle.
Des clients institutionnels sont gérés par des banques suisses,
mais depuis Londres.
M. le Président : Qu'est-ce
qui attire les clients privés ? Pourquoi des Belges, des Allemands,
des Français, etc., viennent-ils faire gérer leurs avoirs
chez vous ? Quelles sont vos plus-values ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Une bonne partie de la clientèle est très ancienne. Ce n'est
pas forcément celle reconnue comme étant la plus intéressante.
Il est d'ailleurs de tradition dans les banques privées de garder
le contact sur des générations.
Les plus-values se situent à
des niveaux variés. La Suisse a bénéficié d'une
extraordinaire plus-value pendant un certain nombre d'années, quand
les monnaies étrangères, notamment le franc, la lire et la
livre, se dévaluaient fortement.
Je l'ai vécu, car il se
trouve que je suis président d'une institution de handicapés
mentaux dont j'étais auparavant le trésorier. Un certain
nombre de parents français qui, à l'époque, ne disposaient
pas d'institutions équivalentes en France, nous ont déposé
de l'argent. C'était là notre accord : ils nous faisaient
un prêt à intérêt négatif de 2 % par an.
Or ceux qui ont retiré leurs enfants ou dont les enfants sont morts
et qui ont donc récupéré leur dépôt,
se sont retrouvés avec plus d'argent qu'ils n'avaient déposé
en francs français parce que, en toute légalité, ce
dépôt devait être effectué en francs suisses.
L'inflation a donc joué un rôle important. D'une manière
générale, la Suisse en a beaucoup profité, mais cet
atout a eu tendance à se dévaluer.
Il y a aussi l'attrait du secret
bancaire, qui est un mythe, à bien des égards. On a l'impression
qu'il existe dans ce pays une culture de la confidentialité que
l'on n'a pas dans d'autres pays, notamment aux Etats-Unis.
Une autre plus-value est la capacité
de trouver des gens qui ont l'habitude de gérer de l'argent à
l'échelle internationale.
De plus, la concurrence est très
forte. Quand une banque étrangère vient s'installer dans
le quartier, on me demande parfois si je suis inquiet. Je réponds
invariablement qu'au contraire, je m'en félicite. Elle vient avec
ses clients que l'on va pouvoir leur prendre. Si vous êtes antiquaire,
vous n'auriez pas l'idée d'installer votre boutique dans un secteur
où il n'y a que des marchands de voitures d'occasion, mais plutôt
à proximité d'autres magasins d'antiquités. C'est
d'ailleurs une préoccupation que nous avons en voyant le développement
de la place de Londres dans certains métiers. Nous ne voudrions
pas que ces métiers soient systématiquement transférés
à Londres parce que nous pourrions perdre un savoir-faire. La clientèle
internationale est attirée par les organisations internationales
importantes.
Dans le métier financier,
nous avons acquis une réputation qui tient à différents
facteurs. Il importe que ces facteurs soient préservés en
sachant qu'il convient de respecter des critères universellement
reconnus, notamment en matière de lutte contre la criminalité.
Pris individuellement, un banquier à qui l'on impose de nouvelles
normes n'est pas forcément satisfait d'avoir à engager le
personnel qu'il faut pour les faire respecter. C'est pourtant le rôle
des organismes d'autorégulation (pour les banques suisses : l'Association
suisse des banquiers).
M. Jacky DARNE : M. Dérobert,
je vous ai entendu dire à peu près ceci : " Nous avions
déjà des normes et des procédures et nous ne faisions
pas mal, la loi et les circulaires viennent consolider ce que nous faisions.
C'était presque inutile. On nous impose une bureaucratie excessive
". Votre expérience et votre fonction à la tête de
l'Association des banques privées de Genève et au sein de
votre association générale regroupant l'ensemble des banques
privées suisses vous donnent une capacité d'analyse tout
à fait privilégiée.
Que pensez-vous de la façon
de traiter aujourd'hui, en Suisse et dans le monde, les problèmes
de blanchiment d'argent sale ? Le GAFI et les structures de contrôle
mises en place dans chaque pays - TRACFIN chez nous, les deux organismes
suisses, etc. - conduisent à des réglementations qui ont
pour objectifs de définir des normes sur l'ouverture des comptes
et sur l'observation des transactions, d'obliger à faire des déclarations
de soupçon, à favoriser l'entraide judiciaire internationale
et à harmoniser les services administratifs et de police afin de
les rendre plus efficaces et de pouvoir suivre les gens.
Pensez-vous que cela soit efficace
? Est-on sur la bonne voie ? Chaque pays doit-il poursuivre ces pistes
ou bien trouvez-vous des faiblesses à ces démarches ? Quelle
serait votre démarche si vous étiez responsable de l'univers
en ce domaine ? Faut-il laisser chaque banquier face à ses responsabilités
en disant : après tout, si cela fonctionne mal, il en résultera
une image négative ?
J'ai retenu qu'il n'était
pas très facile de demander à des banquiers de faire des
déclarations de soupçon sur leur clientèle. J'ai eu
cette impression en écoutant ce matin le responsable de la banque
Paribas. Si on dénonce un de ses clients, même s'il le mérite,
cela peut effrayer les autres.
M. Michel Y. DÉROBERT :
C'est tout à fait exact.
M. Jacky DARNE : C'est peut-être
pour cela qu'il y a aussi peu de déclarations de soupçons.
Vous parliez tout à l'heure de la confidentialité. Est-ce
une bonne solution ? Ma question est générale mais j'aimerais
connaître votre état d'esprit.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Je ne suis pas certain que cela fonctionne tellement bien, ici ou ailleurs.
Je sais que les Américains ont voulu mettre en place un dispositif
sophistiqué sur lequel ils sont d'ailleurs en train de revenir.
Ils ont refusé une nouvelle norme sur la connaissance des clients.
Cela ne marche pas formidablement bien.
En tant qu'organisation de banque,
nous n'avons jamais instauré toutes ces normes de gaieté
de c_ur, même si nous en avons inventé certaines. On met généralement
en place une nouvelle directive ou une nouvelle convention pour répondre
à une difficulté. Il y a peut-être aussi une évolution
des mentalités. Ce qui était toléré, il y a
cinquante ans ne l'est plus aujourd'hui. On court probablement après
un objectif mouvant. Il ne serait peut-être pas venu à l'esprit
à vos prédécesseurs, il y a vingt ans, de se poser
ce type de questions.
Que ferais-je si j'étais
le maître de l'univers ? Je ne sais pas si je dois vous dire ce que
je pense. C'est un ensemble de problèmes qui se pose. Est-ce que
la lutte contre les stupéfiants donne le moindre résultat
? Interviennent des problèmes de santé publique, des problèmes
sociaux. Qui sommes-nous pour en juger ? J'observe que ces politiques ne
fonctionnent pas. Il y a dix ans, le magazine The Economist, que
je lis régulièrement, proposait une libéralisation
générale des stupéfiants afin de décriminaliser
ces pratiques. C'est un point de vue difficile à défendre
mais on a tout de même le droit d'y penser. Ce n'est pas non plus
la solution.
M. Denis MATHIEU : Cela a tout
de même une influence certaine sur la structure des banques. Presque
toutes les banques connaissent le compliance officer. Même
si vous trouvez qu'il y a peu de dénonciations, il y a une prise
de conscience au niveau interne. Un effort très important est consacré
à la formation des employés. Le compliance officer
entraîne une responsabilité de formation. Les employés
des banques suisses et des banques étrangères en Suisse ont
pris conscience de ces problèmes et suivent attentivement les évolutions
législatives. Des règlements internes et des procédures
très stricts sont appliqués.
M. Jacky DARNE : Vous défendez
donc ce qui a été fait.
M. Denis MATHIEU : A mon sens,
toutes les procédures internes sont assez efficaces. Il y a une
prise de conscience tout à fait bénéfique.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Chez les banquiers privés traditionnels, toutes ces obligations
ont toujours été remplies et c'est normal ; mais lorsque
l'on a affaire à un établissement financier de 1 000, 1 200,
10 000, 15 000 ou 30 000 employés en Suisse, on est obligé
d'édicter des lois, des règles et des règlements parce
que le contrôle devient très difficile. Parmi la masse, des
employés seraient peut-être prêts à prendre un
client qui n'est pas tout à fait correct pour augmenter leur volume
d'affaires.
M. le Président : On lit
aussi que le secret bancaire est plus un mythe qu'une réalité
et que l'évolution de la législation depuis 1983 conduit
certains clients des banques suisses à les quitter au profit de
places moins respectueuses des normes internationales. On cite souvent
le Liechtenstein. Les banques que vous connaissez ont-elles des succursales
? Observez-vous ce phénomène ? Est-ce une préoccupation
pour vous ? Le fait d'imposer des normes plus rigoureuses entraîne-t-il
la fuite de clients vers des contrées moins normatives ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
La possibilité existe. Il y a effectivement une certaine compétition
non seulement dans les normes applicables mais également dans la
façon de les appliquer - ce qui nous préoccupe presque davantage,
car nous n'avons pas de tradition normative, mais une conception assez
rigoureuse de l'application des lois. A l'inverse, dans le monde anglo-saxon
- je ne parle même pas des Etats-Unis où cela est poussé
jusqu'à l'absurde, les lois sont devenues tellement compliquées
que plus personne ne peut les comprendre - l'application n'est pas toujours
rigoureuse. Il peut donc exister, dans ce domaine, une certaine compétition.
Face à une telle situation,
la réaction du banquier est toujours pragmatique. Celui-ci se demande
: dois-je suivre mes clients qui ne veulent plus travailler ici ou bien
dois-je les laisser partir ?
Un article paru dans The Economist
m'a beaucoup choqué, à tel point que j'ai demandé
à l'Association des banquiers suisses privés d'écrire
au magazine, mais nous n'avons toujours pas obtenu de réponse. Il
relate l'histoire d'un client russe, personnage dont le nom n'est pas cité
mais apparemment très connu, qui voulait ouvrir un compte en Angleterre.
Comme le banquier anglais était réticent, le client russe
a menacé de lui jeter un cendrier dans la figure. Celui-ci a avoué
: " Comme cela devenait dangereux, je lui ai trouvé une banque
en Suisse ". Cette phrase témoigne d'un cynisme inouï car
selon nos règles, une banque qui prend un client s'appuie sur les
recommandations des gens respectables. Or il n'a pas dit : " Je suis
avec le plus grand filou de toutes les Russies, est-ce que vous voudriez
bien le prendre ? ", mais il a dû dire : " Je vous recommande
un très bon ami ". Si l'histoire est vraie, c'est scandaleux
; si elle est fausse, c'est de la calomnie.
M. Jacky DARNE : Vous regroupez
l'ensemble des banques privées suisses. J'ignore combien d'adhérents
cela représente.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Une quinzaine, soit les banques organisées sous la forme de sociétés
de personnes.
M. Jacky DARNE : Quand on a défini
des normes, quand on a mis en place des procédures, on peut réussir
à les respecter dans une, deux, voire cinq banques. Comment être
assuré d'une qualité identique de mise en _uvre des procédures
dans une quinzaine d'établissements très divers ? N'y a-t-il
pas des maillons faibles dans la chaîne ? Cela ne justifie-t-il pas
qu'un magazine puisse écrire que l'on peut trouver en Suisse une
petite banque dont la façon de travailler fera accepter un tel client
?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Ce qu'il y a de scandaleux, c'est qu'un banquier respectable ait recommandé
un client dont il ne voulait pas à un autre banquier respectable.
M. le Président : Sous
la pression d'un cendrier !
M. Michel Y. DÉROBERT :
En 1989, est paru dans la revue Euromoney le reportage fort intéressant
d'une journaliste, qui s'était mise dans la peau d'une Américaine
qui affirmait détenir de l'argent qu'elle ne pouvait pas déclarer.
Elle était allée dans plusieurs banques à Genève.
Elle citait les noms des gens qui l'avaient reçue et expliquait
comment on l'avait reçue. On y apprenait que le " téléphone
arabe " avait fonctionné, puisqu'elle avait été reçue
avec la plus grande réserve par les banquiers privés genevois
auxquels elle s'était adressée. En revanche, dans certaines
autres banques, elle avait été reçue à bras
ouverts. C'était avant la directive de la Commission fédérale
des banques. Cela prouve que la question aurait déjà dû
être réglée.
M. le Rapporteur : Je vais vous
poser une question plus précise. La Suisse a fait un énorme
effort sur le plan juridique et l'on peut considérer, comme le note
d'ailleurs le GAFI, qu'elle a effectué un rattrapage par rapport
aux autres pays européens. C'est la raison pour laquelle nous essayons
de nous parler et de faire avancer les choses ensemble.
En France, s'il reste aujourd'hui
possible de trouver un notaire indélicat, les blanchisseurs n'ont
plus aucune chance auprès des banques françaises. L'essentiel
des capitaux soupçonnés, à partir d'infractions détectées
en France, se réfugie dans les banques suisses. L'essentiel des
demandes d'entraide judiciaire répressive est destiné au
Luxembourg et à la Suisse. C'est intéressant, car on tombe
sur des établissements qui ont pignon sur rue. Une commission rogatoire
internationale de 1998 relative à des personnalités françaises,
suspecte des mouvements à l'UBP de Genève et au Crédit
suisse, lequel a par ailleurs créé dans des centres offshore
une société dont le nom est connu de la justice française.
J'ajoute que la Banque de patrimoine privé a annoncé le rachat
d'une petite banque à Nassau, aux Bahamas, et que la banque Piguet
d'Yverdon, qui appartient à la Banque cantonale vaudoise, a annoncé
son implantation aux îles Caïmans. Il est possible que l'on
se dise : puisqu'il y a des choses que l'on ne peut plus faire ici en raison
de l'apparition de normes qui placent la Suisse en première ligne
de la lutte contre le blanchiment, sauf peut-être dans quelques cantons
de l'est faiblement accessibles, peut-être faut-il les faire faire
par nos filiales ou nos succursales dans ces endroits-là ?
Ma réaction est la même
que la vôtre. Je me demande si des grands établissements,
soit instrumentent eux-mêmes des mouvements financiers qui font l'objet
de poursuites et qui n'ont pas fait l'objet des dénonciations conformément
à l'arsenal juridique aujourd'hui en vigueur en Suisse ; soit le
font faire par leurs succursales dans des centres offshore, avec
des sociétés aux noms folkloriques que l'on trouve dans toutes
les affaires de financement politique, de trafic d'armes, de corruption
de fonctionnaires, etc.
Nous allons devoir dire des choses
sur ce que nous aurons vu ici et ailleurs. C'est un jugement que nous nous
forgeons au fur et à mesure de nos rencontres. Pour l'instant, autant
la franchise des procureurs nous a étonnés, car nous n'y
sommes pas habitués dans notre pays, autant notre dialogue avec
les représentants de la banque est plus retenu et pudique. Nous
ne pouvons pas avoir des pudeurs-là.
M. Edouard CUENDET : Juridiquement,
les règles suisses interdisent aux banques d'utiliser leurs filiales
à l'étranger pour détourner les lois suisses.
M. le Rapporteur : La preuve que
non.
M. Denis MATHIEU : Ce n'est pas
parce que vous ouvrez une filiale à Nassau que vous y commettez
forcément des turpitudes.
M. Edouard CUENDET : Il est des
clients honnêtes qui tiennent à la confidentialité,
même s'ils n'ont rien à cacher.
M. le Rapporteur : S'ils n'ont
rien à cacher, pourquoi cherchent-ils à se dissimuler ?
M. Edouard CUENDET : C'est la
thèse de M. Bertossa qui dit : si vous n'avez rien à cacher,
quel est le problème ?
M. le Rapporteur : Où est
le problème ?
M. Edouard CUENDET : Il y a des
gens qui n'ont pas envie que M. Bertossa vienne regarder.
M. le Rapporteur : Pourquoi ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Je vais vous raconter une histoire amusante qui n'a rien à avoir
avec la banque, mais beaucoup avec la montagne et avec le canton un peu
éloigné du Valais.
M. le Président : A l'est
!
M. Michel Y. DÉROBERT :
Il y a une vingtaine d'années, un guide de montagne prénommé
René, que je connaissais, était allé accueillir un
client belge qui n'était pas arrivé. En rentrant chez lui,
vers quatre heures du matin, il se fait arrêter par le garde-chasse
qui l'accuse d'être allé braconner. René lui répond
: " Pas du tout, je suis allé chercher un client belge qui n'est
pas venu ". Soupçonneux, le garde-chasse lui ordonne d'ouvrir
son coffre. René lui dit : " Si j'ouvre mon coffre et qu'il est
vide, je t'envoie dans le précipice ; s'il contient quelque chose,
tu pourras me mettre une amende ". Il n'a pas ouvert son coffre. Ce
n'est peut-être pas transposable au premier degré en langage
de procureur mais c'était lui faire un procès d'intention
; tout comme se serait faire un procès d'intention à la nation
russe que d'interdire à toutes les banques et à tous les
agents immobiliers d'entrer en relation d'affaires avec un Russe. Ce serait
une solution mais ce serait proche du racisme.
M. le Rapporteur : M. Dérobert,
n'employons pas des mots excessifs. Je crois qu'en Suisse, comme en France
et comme dans tous les pays où il est permis de s'enrichir honnêtement,
le secret bancaire existe et peut-être utilisé par quiconque
agit dans le respect des lois. Quelle est donc l'utilité, pour quelqu'un
qui est honnête, de rechercher la délocalisation de fonds
dans un endroit où l'on sait que sont garanties l'opacité
sur le plan bancaire et l'impunité judiciaire ? Voilà pourquoi
nous sommes en train de qualifier ces pays de délinquants, car ce
sont des pays qui prêtent à des délinquants non seulement
le secret bancaire, mais aussi leur inertie et leur refus de coopération
judiciaires. Nous sommes donc obligés de considérer que tous
ceux qui vont chercher autre chose que ce qu'ils peuvent trouver sur le
pas de leur porte, dans n'importe quelle banque honorable, pour des activités
honorables, recherchent l'impunité. Que répondez-vous à
cela ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Vous allez mettre à l'Index la totalité de la profession
financière de la planète.
M. le Rapporteur : Cela nous fera
enfin des ennemis, car nous ne trouvons que des amis qui pensent comme
nous.
M. Edouard CUENDET : Vous faites
une présomption !
M. le Rapporteur : Nous faisons
ce que nous devons faire. Nous sommes les représentants de la Nation
française, c'est-à-dire des députés de base,
aux pieds crottés, élus par les paysans et les ouvriers !
Nous avons des préjugés comme les Suisses en ont d'une autre
nature. Nous cherchons à faire prévaloir certains points
de vue et nous sommes heureux de constater que les Suisses pensent comme
nous. Vous ne voulez pas de cela.
Que vont chercher ces gens aux
îles Vierges britanniques ? Chaque fois que nous avons une transaction
avec les îles Vierges britanniques, elle est toujours suivie, deux
ans plus tard, d'une commission rogatoire.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Je ne répondrai pas à cette question, car nous sommes en
train de remonter la pente avec une certaine difficulté contre ce
genre d'accusations très générales et très
globales.
M. le Rapporteur : Les miennes
sont précises, M. Dérobert. Je vous ai donné des noms,
qui figureront d'ailleurs dans le procès-verbal !
M. Michel Y. DÉROBERT :
Tout à fait. Mais vous partez de l'idée qu'à partir
du moment où l'on va faire une opération à tel endroit,
on le fait pour de mauvaises causes.
M. Edouard CUENDET : C'est une
présomption !
M. le Rapporteur : Apportez la
preuve.
M. Edouard CUENDET : Il y a un
problème de charge de la preuve. Vous violez largement la présomption
d'innocence !
M. le Rapporteur : En matière
de blanchiment, la France vient d'introduire le renversement de la charge
de la preuve. C'est un des points sur lesquels nous aurons à travailler
avec la Suisse à un moment ou à un autre.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Prouvez que ce n'est pas du blanchiment !
M. le Rapporteur : Voilà
les indices qui apparaissent : tant de millions en espèces, vous
avez des relations avec un trafiquant de drogue. La loi française
dit : " Prouvez que ce n'est pas du blanchiment ". C'est ce qui se passe
pour la drogue.
M. Denis MATHIEU : La Suisse le
fait déjà pour la drogue.
M. le Rapporteur : Voyez que nous
n'apportons pas un arsenal de monstruosités juridiques sur la table
des débats.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Dans le domaine du blanchiment, un élément a été
perçu par les banquiers d'une manière un peu étonnante.
Quand on a parlé de blanchiment, au départ, il s'agissait
de drogue, de prostitution, de trafic d'armes, de la grande criminalité,
du crime organisé. Le premier cas de blanchiment traité en
Suisse...
M. Edouard CUENDET : ...concernait
quelqu'un qui avait caché 120 000 francs suisses dans un pot de
fleurs sur son balcon. C'était un petit dealer local. Le but n'était
pas atteint.
M. le Rapporteur : Il ne les avait
pas déposés dans une filiale offshore du Crédit
suisse ?
M. Edouard CUENDET : Pas du tout,
dans un pot de fleurs !
M. Michel Y. DÉROBERT :
C'était " off-flat ", pas offshore.
Depuis l'entrée en application
de la législation anti-blanchiment, nous avons donné une
définition assez large, qui est en train d'entrer en vigueur dans
la plupart des pays. Le Japon ne l'a pas encore appliquée. Au Japon,
on ne blanchit que l'argent de la drogue.
M. Edouard CUENDET : Vous avez
parlé de rattrapage. Je ne pense pas que l'on puisse parler de rattrapage,
car nous n'avons jamais été vraiment en retard en matière
de lutte contre le blanchiment. Déjà, dans les années
soixante-dix, l'Association suisse des banques privées a édicté
des directives extrêmement strictes. Il y a des pays européens
qui étaient beaucoup plus en retard que la Suisse. Le terme de "
rattrapage " ne me paraît pas tout à fait adéquat.
M. le Président : Parmi
la quinzaine d'adhérents de votre Groupement, des déclarations
de soupçon ont-elles été émises dans les dix-huit
derniers mois ? Puisque l'on peut saisir directement l'autorité
judiciaire sans passer par l'autorité administrative, êtes-vous
au courant de signalements de ce genre ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Oui. Je ne vous fournirai pas d'indications. Le vrai problème que
vous allez avoir à résoudre avec tous les banquiers de la
planète, c'est que lorsqu'ils dénoncent un de leurs clients,
ils ne le font vraiment pas de gaieté de c_ur. Il vous a peut-être
abusé, il vous a peut-être donné, comme c'est arrivé
dans un cas, un vrai-faux passeport. Il était une autre personne
qui avait d'autres recommandations. Vous vous apercevez tout d'un coup
que ce vrai-faux passeport est vraiment faux, même s'il a été
émis par l'autorité nationale. Vous êtes alors pris
de doute, vous téléphonez discrètement à l'autorité
en prenant bien soin que les autres clients ne le sachent pas, car même
s'ils n'ont strictement rien à se reprocher, ils n'aiment pas l'idée
que leur banquier a une double allégeance.
M. le Président : Nous
avons une grosse affaire de blanchiment en France, où les fonds
sont arrivés en Suisse. Comme l'affaire est en cours, je ne vous
donnerai pas les noms. On a envoyé une commission rogatoire, qui
est revenue. L'argent qui était dans la première banque est
parti vers trois autres banques, parmi les plus prestigieuses de la place
de Genève. Cela ne porte pas sur 100 000 francs mais sur des sommes
comprises entre 1 et 2 millions de dollars. Il n'y a jamais eu de signalement.
Compte tenu de l'origine des fonds, en fonction des normes élémentaires
du code de déontologie ou des règles normatives, ces comptes
n'auraient pas dû être ouverts. Pourquoi, selon vous, n'y a-t-il
pas eu de signalement ?
M. Edouard CUENDET : D'une part,
on juge a posteriori. D'autre part, comme l'a dit M. Dérobert,
cela peut être lié à l'introduction des gens. Ils ont
pu avoir des références. Toutes les due diligences
ont pu être exécutées sans que l'on puisse rien faire.
M. le Président : Une fois
que l'on s'en rend compte, ne serait-ce qu'à la lecture d'un journal,
plutôt que de faire une déclaration de soupçon, n'a-t-on
pas tendance à vouloir fermer le compte et à se débarrasser
du client, comme l'a fait votre ami anglais ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Cela n'est pas conforme à la loi.
M. le Rapporteur : Cela se produit-il
souvent ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
A mon avis, depuis que ce n'est plus conforme à la loi, cela n'arrive
plus souvent.
M. Denis MATHIEU : Toute la difficulté
de la loi est de définir le soupçon fondé. C'est là
où se situe la frontière entre l'obligation et le droit de
dénoncer. Il n'existe aucune définition du soupçon
fondé.
M. Jacky DARNE : Il y a des indices.
M. Denis MATHIEU : Il y a des
indices, mais il y a toute une zone grise. Entre la page blanche et la
page noire, vous trouvez toutes les nuances de gris.
M. Jacky DARNE : C'est le problème
général de la déontologie. C'est l'art de la chose
et sa mise en _uvre.
M. Denis MATHIEU : Cela vient
avec la pratique.
M. Jacky DARNE : La convention
relative à l'obligation de diligence des banques est conclue entre
l'Association suisse des banquiers, d'une part, et les banquiers signataires,
d'autre part. Existe-t-il des banquiers non-signataires ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Non, ils sont tenus par cette convention.
M. Edouard CUENDET : Ce texte
est considéré comme la référence en la matière.
Si on tombe dans une affaire de blanchiment pénal, les problèmes
de soupçon et de diligence, seront précisément jugés
à l'aune de cette convention, devenue le standard minimum de la
profession. Cela reste une convention de droit privé mais elle est
considérée comme l'usage dans toutes les banques.
M. Denis MATHIEU : Elle est négociée
avec la Commission fédérale des banques.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Si vous ne respectez pas cette convention, la Commission fédérale
des banques sera fondée à estimer que vous ne respectez pas
l'article 3 de la loi sur les banques, sur les garanties d'une gestion
irréprochable.
M. Jacky DARNE : Depuis qu'elle
existe, avez-vous utilisé la commission de surveillance ?
M. Edouard CUENDET : Oui, elle
est très active.
M. Jacky DARNE : A quel rythme
?
M. Edouard CUENDET : Un rapport
est publié à ce sujet.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Le rapport de la commission de surveillance est un document que vous devriez
avoir.
M. Edouard CUENDET : La commission
de surveillance est dirigée par un ancien juge du tribunal fédéral.
M. Denis MATHIEU : Les amendes
peuvent atteindre dix millions de francs suisses.
M. Edouard CUENDET : Il y a une
jurisprudence.
M. le Président : Merci
de votre accueil et merci d'avoir répondu à nos questions.
Audition de M. François
de RANCOURT,
Directeur général
de Paribas Suisse S.A.
accompagné de MM. Pierre-Yves
DESPLAND,
Directeur de la déontologie,
Claude-Alain BURNAND, Secrétaire
général
et de Marcel NAEF, Directeur des
affaires juridiques
(compte-rendu de l'entretien
du 30 septembre 1999 en Suisse)
Présidence de M. Vincent
PEILLON, président
M. François de RANCOURT
: Je voudrais, tout d'abord, vous présenter la banque Paribas Suisse,
une des plus rentables banques étrangères de ce pays qui
réalise un résultat net d'environ 600 millions de francs.
Installée depuis 125 ans, c'est la plus ancienne et aussi la plus
capitalisée des banques étrangères en Suisse. Elle
occupe une position dominante et emploie quelque 700 personnes, avec des
implantations à Bâle, Zurich, Lugano.
Je vous suggère que vous
nous indiquiez tout d'abord quels sont les renseignements obtenus par la
mission d'information, afin que M. Burnand puisse vous expliquer comment
nous traitons ces sujets dans la réalité.
M. le Président : Votre
activité principale est-elle la banque d'affaires ou la gestion
de fortune ?
M. François de RANCOURT
: Notre activité s'exerce à 55 % dans le domaine de l'investissement
et à 45 % dans celui de la gestion. Nous avons ici notre centre
de financement du négoce avec les pays de l'Est et une importante
activité " grandes entreprises ". Nous avons à Zurich une
activité de marché, c'est-à-dire d'émission
d'obligations pour des sociétés étrangères.
Nous exerçons enfin une très importante activité de
trésorerie et de change. Pour nous, en Suisse, la banque d'investissement
est plus importante que la banque de gestion, même si cette dernière
représente quelque 20 milliards de FS.
M. le Président : Après
avoir rencontré les responsables des autorités de contrôle,
nous voudrions savoir quels mécanismes d'alerte vous avez concrètement
mis en place afin de détecter les clients pouvant poser problème,
soit avant, soit depuis l'instauration de la LBA.
M. Claude-Alain BURNAND : Vous
le savez, la Suisse a été, en 1991, l'un des premiers pays
à se doter d'une législation anti-blanchiment. Son champ
est d'ailleurs extrêmement large car si, dans de nombreux pays, elle
s'applique uniquement à l'argent de la drogue, en Suisse, elle englobe
les activités criminelles, c'est-à-dire tout délit
mentionné dans le code pénal qui est passible d'une peine
de réclusion criminelle, c'est-à-dire aussi bien le brigandage,
l'enlèvement, l'escroquerie, la corruption que le trafic de drogue
auquel on pense toujours.
Vous avez raison de noter que
notre souci n'est né, ni de l'introduction dans le code pénal
des articles 305 bis et 305 ter qui répriment à
la fois le blanchiment proprement dit et le défaut de vigilance
dans les opérations financières, ni de la LBA, puisque ces
législations se sont, dans une large mesure, inspirées de
la pratique. Je rappelle que la Suisse a introduit dès 1977 un code
de conduite - ou plutôt, comme disent les anglais, un code d'autoconduite
- qui est la fameuse Convention de diligence, laquelle ne faisait que codifier
une pratique antérieure. Depuis son introduction en 1934, le secret
bancaire n'a jamais été absolu. Il a toujours pu être
levé par un juge pénal suisse dans des cas de délinquance
de droit commun. Cette introduction historique était destinée
à vous montrer que pour nous, secteur bancaire, cette préoccupation
n'est pas vraiment une nouveauté.
Au quotidien, il convient de distinguer
deux étapes : l'acceptation d'un client et la vie d'un compte. Pour
l'acceptation d'une nouvelle relation, nous ne déléguons
aucune autorité à un gestionnaire, quel que soit son statut
hiérarchique. Toute nouvelle relation, toute ouverture de compte
passe par un comité d'acceptation qui se réunit presque quotidiennement
et qui comprend à la fois des spécialistes du métier
concerné - gestion privée pour les comptes en gestion, crédit
négoce pour les comptes commerciaux - de la déontologie et
des affaires juridiques.
M. le Président : Quel
que soit le montant ?
M. Claude-Alain BURNAND : Nous
n'avons pas de limite.
M. le Président : Vous
vous réunissez même pour l'ouverture d'un compte pour deux
mille dollars ?
M. François de RANCOURT
: Nous n'acceptons l'ouverture d'un compte qu'à partir de 500 000
FS, soit environ 2 millions de francs français.
M. Claude-Alain BURNAND : Il y
a toujours des exceptions dans la mesure où un petit compte est
susceptible de grandir ou parce qu'il est l'accessoire d'un plus grand
compte. Il arrive fréquemment que, pour des raisons liées
à nos relations avec nos clients, nous ne puissions pas refuser
l'ouverture d'un compte, même s'il ne s'annonce pas aussi rentable
que nous le souhaiterions.
Ce comité examinera l'identification
de la personne, les raisons fournies de son entrée en relation avec
nous, les personnes rencontrées, les références. Soit
il l'acceptera ; soit il demandera un complément d'information ;
soit il la refusera, ce qui se produit d'ailleurs assez rarement, pour
deux raisons principales.
D'une part, les gestionnaires
réalisent un travail préalable et ne décident de la
présentation d'un compte que lorsqu'ils pensent qu'il sera accepté.
Dans le cas contraire, dans leur conversation avec le client potentiel,
ils lui font comprendre avec diplomatie que nous ne souhaitons pas une
entrée en relation.
D'autre part, depuis une dizaine
d'années, l'image de la Suisse s'est modifiée. Comme le disait
le représentant d'une autorité régulatrice américaine,
aujourd'hui, les blanchisseurs savent qu'il faut éviter la Suisse.
Par la suite, il peut arriver
que la vie d'un compte nous amène à revoir notre relation,
soit parce que des événements nous paraissent curieux, soit
parce que le fonctionnement ne correspond pas à ce que l'on nous
avait indiqué au départ. Le cas typique est celui d'une personne
qui nous a dit vouloir une gestion patrimoniale et qui reçoit et
effectue de nombreux virements. Nous devons alors nous demander si de telles
opérations sont compatibles avec une gestion patrimoniale. Des cas
peuvent être portés à notre connaissance par les gestionnaires
ou par des missions d'inspection ou de contrôle de nature déontologique.
M. Despland va maintenant vous
dire quelques mots sur cette déontologie qui, bien qu'entrant dans
le cadre spécifique de la législation suisse, est la déontologie
du groupe Paribas, telle qu'elle s'applique en France, en Suisse, en Angleterre
ou aux Etats-Unis.
M. Pierre-Yves DESPLAND : Chaque
établissement bancaire a développé, ces dernières
années, une fonction déontologique ou assimilée, car
toutes les réglementations incitent à le faire. Toutefois,
au sein du groupe Paribas, la reconnaissance d'une fonction déontologie
existe depuis de très nombreuses années. A Paribas Suisse,
j'ai exercé deux fonctions parallèles : la fonction d'audit
et la fonction de déontologie, que nous avons pris la décision
stratégique de séparer, il y a deux ans, pour donner plus
d'importance encore à la déontologie.
M. François de RANCOURT
: Lorsque vous parlez d'audit, il s'agit d'inspectorat général.
M. Pierre-Yves DESPLAND : La fonction
de déontologie se veut une fonction d'accompagnement et de prévention.
Le groupe Paribas entend adopter
une unité de comportement dans la conduite de ses affaires, que
se soit en Italie, aux Etats-Unis, en Suisse ou à Hong-Kong. C'est
un élément très important. Cette fonction est pleinement
intégrée et reconnue dans l'état-major du groupe en
France. Nous avons développé des codes de déontologie
qui s'inspirent du code de déontologie du groupe. Il existe un code
international et pour chaque territoire : français, suisse, américain,
anglais, italien et autres. Nous avons défini un code de déontologie
qui intègre à la fois la philosophie du groupe et les spécificités
des législations locales. Je le souligne car mes contacts avec d'autres
banques m'ont appris que la fonction déontologie était différente
d'un établissement à l'autre.
Sur le plan pratique, nous avons
des consignes pour ne pas avoir affaire à certains types d'activités
et de clientèles. Ces raisonnements sont affinés par des
considérations particulières propres à chaque territoire.
Par exemple, pour notre activité de gestion privée, à
l'égard des intermédiaires financiers suisses, nous avons
défini nos propres critères afin de sélectionner les
personnes avec lesquelles nous souhaitons avoir des relations d'affaires.
M. François de RANCOURT
: Pour la clientèle de négoce, puisque nous sommes un grand
financier des pétroles russes, tout mouvement de plus de 100 000
FS en caisse fait l'objet d'un suivi sur les comptes.
M. Pierre-Yves DESPLAND : Parmi
les opérations sensibles, figurent les opérations en cash.
Beaucoup de mouvements d'apport ou de retrait se traitent au guichet par
des opérations de caisse. Notre dispositif prévoit un système
de déclaration. M. Burnand l'a mentionné mais je le souligne
: chaque relation de compte a un responsable et un répondant dans
la banque. Comme les législations anti-blanchiment font porter la
responsabilité aussi bien sur le chargé de relations que
sur la banque elle-même, chacun est hautement sensibilisé
à ne pas prendre des risques indus à son niveau. Le gestionnaire
responsable d'un client qui veut effectuer une importante transaction en
espèces doit, sous sa signature, faire une déclaration aux
responsables de la déontologie avec la motivation de la transaction.
Il revient à ce service d'apprécier, dans le contexte, l'importance
du patrimoine du client et la finalité de l'opération.
Il existe d'autres opérations
sensibles : transferts internationaux sans indication complète de
l'expéditeur ou du bénéficiaire, opérations
en suspens et comptes dont le fonctionnement est différent de celui
prévu à l'origine. De nombreuses entrées et sorties
sur un compte en gestion patrimoniale est un phénomène inhabituel
sur ce genre de compte. Il est alors soumis à une analyse particulière
et à une appréciation pour connaître les tenants et
les aboutissants des opérations réalisées, déterminer
la finalité du compte, le profil du client ordonnateur, la justification
des opérations, et décider s'il est souhaitable de maintenir
la relation.
M. François de RANCOURT
: On peut aussi effectuer des contrôles a posteriori par informatique
pour examiner les mouvements.
M. Pierre-Yves DESPLAND : Autant
la procédure d'ouverture d'un compte se déroule entre personnes
bien pensantes, autant toutes les analyses relatives aux mouvements de
comptes doivent faire appel à l'utilisation exhaustive des outils
informatiques permettant de faire des rapprochements. Nous avons développé,
là aussi, des procédures informatiques pour détecter
les comportements anormaux, les opérations particulières
et d'autres éléments. Il s'agit, sur une masse de transactions
très importante, de faire ressortir celles qui ont un comportement
particulier ou anormal et de procéder à des analyses permettant
de comprendre ces opérations, de déterminer dans quelle mesure
elles sont justifiées, de les mettre en relation avec le client
concerné, etc.
M. le Président : Avez-vous
eu déjà l'occasion de faire des déclarations de soupçon
au sens de la LBA ? Avant la mise en _uvre de la LBA, avez-vous saisi les
parquets ou les juges d'opérations qui vous semblaient difficiles
ou bien gérez-vous cela à votre propre niveau ? Avez-vous
un exemple concret de déclaration de soupçon dans l'année
qui vient de s'écouler ?
M. Pierre-Yves DESPLAND : La codification
d'une annonce au système judiciaire ou au Bureau de communication
est très bien établie. On sait très bien à
quel moment on doit la faire. Le Bureau de communication est de formation
récente. Depuis qu'il existe, nous n'avons pas eu de déclaration
à lui faire. Il est très bien qu'il en soit ainsi. C'est
peut-être une preuve de l'efficacité de notre dispositif,
qui n'est pas tout à fait nouveau non plus.
M. Jacky DARNE : Peut-on avoir
une idée du nombre d'opérations difficiles dont vous êtes
saisi, en tant que responsable de la déontologie, par les gestionnaires
de comptes ? De telles interrogations sont-elles quotidiennes, hebdomadaires,
mensuelles, ou de l'ordre de quelques-unes par an ?
M. Pierre-Yves DESPLAND : J'ai
chaque semaine plusieurs questions des gestionnaires sur des transactions.
J'essaie de leur inculquer que les discussions doivent intervenir avant
qu'une opération ait lieu. On me dit souvent : " Un client me
demande de faire telle opération, qu'en pensez-vous ? ". On
examine les modalités relatives à cette opération
et on essaie d'intervenir avant d'être placé devant une situation
déjà engagée.
M. le Président : Il semblerait
que le Bureau de communication ait lui-même une certaine difficulté
à donner un contenu très précis à la notion
de relation d'affaires. Dans le cas où vous refuseriez, en fonction
de vos critères, d'accepter l'ouverture d'un compte, pour des raisons
liées au doute ou au soupçon que vous pourriez avoir sur
l'origine des fonds, vous sentiriez-vous néanmoins l'obligation
de faire une déclaration ou bien vous en tiendriez-vous là
?
M. Claude-Alain BURNAND : La réponse
est contenue dans la loi et dans les directives de la Commission fédérale
des banques. En principe, lorsque nous déclinons une relation d'affaires,
nous n'avons pas l'obligation d'annonce, sauf en cas de soupçons
manifestement fondés, ce qui est très rare, voire inexistant.
Lorsque dans une conversation, nous avons l'impression qu'une personne
qui veut entrer en relation de compte n'est pas quelqu'un de sérieux,
nous n'avons pas d'éléments concrets qui nous permettent
de considérer que les fonds qu'il nous propose sont en relation
avec un délit. On pourrait imaginer que vienne nous voir une personne
dont nous aurions lu le nom dans un journal, qui nous aurait été
envoyée par un de nos correspondants étrangers. En ce cas,
nous aurions la faculté, voire l'obligation, de dénoncer,
mais c'est une situation théorique.
Un des prédécesseurs
de M. Despland qui s'occupait de la déontologie à Paris nous
disait : la très grande difficulté vient de ce que les transactions
illégales des criminels et les blanchisseurs ont pour caractéristique
d'être rigoureusement identiques à celles, légitimes,
des clients honnêtes : à savoir, des apports et des retraits
de caisse, des transferts vers le compte ou en dehors du compte, des achats
et des ventes de titres. Pour fonder des soupçons d'illégalité
ou de blanchiment, il faut, comme l'indique également la circulaire
de la Commission fédérale des banques, non pas un élément
mais un faisceau d'éléments. Il est très rare,
voire inexistant, que nous les ayons lors d'une demande d'opération
refusée.
M. le Président : Votre
banque d'origine française a de nombreuses succursales à
l'étranger. Qu'est-ce qui peut attirer des clients à Paribas
Genève ? Quels services offrez-vous ici qu'ils ne trouveraient pas
à Paribas Paris ?
M. François de RANCOURT
: Avant de vous répondre, j'insisterai sur l'importance du personnel
en ce qui concerne les relations de compte. Nous sommes très attentifs
aux personnels que nous recrutons, parce que c'est par-là que peuvent
arriver des incidents. Cela implique des entretiens, des tests, des analyses
graphologiques, etc. Tout membre de la direction, tout cadre passe par
un système de sélection strict.
De plus, dans notre banque - j'étais
contrôleur général du groupe avant de venir ici - ont
été mis en place des systèmes de contrôle, aussi
bien sur le plan de l'inspectorat et du contrôle interne que de la
déontologie. Nous avons des systèmes de contrôle qui
portent sur le fonctionnement, les recrutements et les clients que nous
acceptons. Ce n'est peut-être pas pareil partout.
Pourquoi venir à Paribas
Suisse ? Comme pour la place financière de Londres, pour une raison
de gestion de patrimoine. Le marché de l'euro s'est développé
à Londres parce que toutes les experts - fiscal, juridique, conseil,
etc. - sont venus assister les banques. De même, les gens viennent
chercher ici une expertise. Il ne s'agit pas seulement pour eux de venir
ouvrir un compte et d'éviter de payer des impôts. Rencontrant
souvent différents problèmes familiaux, ils viennent chercher
ici une structure à même de gérer leur fortune. Ils
trouvent une expertise dans la banque, dans la gestion de leurs actifs,
en matière juridique, qui n'existe pas nécessairement ailleurs.
C'est coûteux. Nous le faisons payer. M. Burnand, juriste connu et
expert en matière de trusts et autres, en sait quelque chose.
Nous avons des clients mondiaux,
pas seulement français mais aussi d'Europe du nord, d'Amérique
latine, d'Asie, du Moyen-Orient. Au cours de ses 125 ans de présence
en Suisse, Paribas s'est construit une réputation d'expertise. Si
nous avons les montants de fonds sous gestion que nous avons aujourd'hui,
c'est parce que nous avons cette compétence de haut niveau, qui
d'ailleurs coûte cher.
M. le Président : A l'heure
du TGV et de l'Internet, cette expertise présente à Genève
ne pourrait pas s'exercer à Paris ?
M. François de RANCOURT
: Non, il faut le contexte.
M. le Président : Vous
avez évoqué rapidement la question fiscale. Vous dites qu'elle
est mineure, que sur les 20 milliards de FS que vous avez évoqués,
la question fiscale est tout à fait secondaire.
M. François de RANCOURT
: J'essaie de faire comprendre à certains de nos visiteurs qui pensent
que la Suisse est une sorte de paradis fiscal, que pour ceux qui y vivent,
c'est loin d'être le cas. A Genève, l'impôt sur la fortune
est peut-être plus lourd qu'en France, à tel point que certains
Suisses partent vivre à Londres, à Monaco ou ailleurs.
M. Claude-Alain BURNAND : Il est
exact que l'impôt sur la fortune existe en Suisse depuis une cinquantaine
d'années. Il commence à 100 000 FS pour un couple - soit
400 000 francs français - ce qui est beaucoup plus strict que les
4,7 millions de francs français.
M. François de RANCOURT
: Tout y passe, votre voiture et même les bijoux de votre épouse
!
M. Claude-Alain BURNAND : M. de
Rancourt a raison d'insister sur notre tradition. Je vous rappelle que
les banquiers genevois étaient traditionnellement les banquiers
des rois de France et que Necker a inventé, en 1770-1780, la bancassurance
avec des emprunts assis sur les têtes de trente jeunes filles de
Genève en bonne santé. Le bénéficiaire empruntait
un capital pour pouvoir faire ce placement. Certains banquiers privés
genevois actifs aujourd'hui ont commencé leurs activités
avant 1800. Il y a donc une longue tradition. A l'époque où,
malheureusement, l'Europe subissait des carcans, les Suisses n'ont jamais
eu, sauf pendant la période 1939-1945, de véritable contrôle
des changes. Pour un banquier suisse, traiter dans trente-six monnaies,
passer d'une action japonaise à une obligation hollandaise ne présente
aucune difficulté. C'est extrêmement important parce que les
clients privés veulent pouvoir diversifier leurs investissements.
C'est un rôle qu'historiquement nous avons partagé avec Londres.
Actuellement, Londres et la Suisse détiennent probablement la majorité
du marché de la gestion privée.
Avec l'ouverture des marchés
et une internationalisation plus grande nous essayons de faire en sorte
que le service soit aussi bon à Singapour qu'à Genève.
Un client viendra à Genève plutôt qu'à Singapour
pour des raisons géographiques, de préférence, de
" sympathie " ; il se sentira plus à l'aise ici. Il y a aussi une
caractéristique assez remarquable, de nombreuses langues sont parlées
dans cette banque : français, anglais, allemand, espagnol, italien,
portugais, suédois, arabe, grec, japonais...
M. François de RANCOURT
: Russe !
M. Claude-Alain BURNAND : Oui,
certainement. Si cela est courant chez nos concurrents de Genève
et de Zurich, si cela commence d'être le cas à Londres, en
revanche, aux Bahamas, le client qui ne parle pas anglais est mal à
l'aise. Pour une relation patrimoniale familiale destinée à
s'inscrire dans la durée, il est très important de pouvoir
s'exprimer dans sa langue.
M. Jacky DARNE : Je ne doute pas
de l'excellence de votre banque et de vos conseils, ni que cela explique
votre réussite et le bénéfice que vous tirez de l'exploitation
ici. En réponse à une question voisine, M. Marti, conseiller
d'Etat du Tessin, nous disait hier : " Si j'avais à conseiller
des personnes qui veulent blanchir de l'argent, je les inciterais à
choisir les établissements les plus honorables, car cela permettrait
une utilisation du capital incontestable et dans les meilleures conditions
". On peut donc imaginer qu'un certain nombre de criminels du monde cherchent
à placer de l'argent chez vous.
Estimez-vous que vos procédures
permettent d'exclure ce risque ou bien que, malgré vos procédures,
compte tenu de l'origine des clients qui sont les vôtres, de l'argent
peut être blanchi et que, d'une façon ou d'une autre, la corruption,
le marché de la drogue, les marchés illégaux existent
par ces mécanismes ? Puisque vous avez une expérience, une
pratique, des outils qui ne datent pas de la loi contre le blanchiment,
estimez-vous que l'on peut faire mieux ou au contraire que les outils actuels
suffisent amplement ?
M. Claude-Alain BURNAND : Ce sont
les statistiques de l'ONU ou du GAFI qui rappellent la fameuse statistique
des délits non recensés. Si ces statistiques sont à
peu près exactes, alors il y a de l'argent sale dans tout le système
bancaire : à Paris, à Londres, à Amsterdam, à
Tokyo, à New York... et à Genève. Il est bien entendu
impossible de vous garantir que nous n'aurons jamais chez nous un mouton
noir. Nous avons essentiellement une clientèle d'origine étrangère.
Si une personne arrive à tromper pendant des années les autorités
de son pays, à faire croire qu'elle est un commerçant honorable
alors que ce n'est qu'une couverture et qu'elle exerce d'autres activités,
il nous est évidemment difficile d'être plus forts que le
FBI et Scotland Yard réunis. Je ne sais pas si j'ai répondu
à votre question. En tout cas, c'est la meilleure réponse
que je puisse vous fournir.
M. le Président : Il existe
aujourd'hui de nombreuses règles et lois contre le blanchiment,
mais croyez-vous qu'elles soient suffisantes ? En tant que praticien, pensez-vous
qu'il existe encore des espaces d'insécurité juridique et
que des améliorations pourraient être apportées ?
M. Claude-Alain BURNAND : Nos
concepts de légalité et d'illégalité s'appliquent
à un système juridique donné, d'inspiration occidentale,
anglo-saxonne et latine, et certains pays ne criminalisent pas certains
comportements.
Concernant les marchés
publics, il est de notoriété publique que les pays du Moyen-Orient
n'établissent pas de distinction entre argent privé et argent
public de la même manière que nous le faisons en Suisse, en
France ou en Angleterre. Dans ces monarchies, d'une certaine façon,
le système de la cassette royale en vigueur sous Philippe le Bel
est resté en vigueur.
Certains virements, certains versements
à des personnages de ces pays sont parfaitement légaux dans
les pays en question. Le seraient-ils demain s'il se produisait une révolution
islamique ? Il est permis d'en douter. Le concept de légalité
évolue.
Notre système n'est pas
parfait car la perfection n'est pas de ce monde, mais il est très
solide. De plus, ce n'est pas un système en circuit fermé,
au centre d'une cage de Faraday. Vos interlocuteurs vous ont certainement
dit que la Suisse accorde l'entraide judiciaire aux Etats étrangers,
avec un libéralisme qui contraste avec la retenue dont fait preuve
le Royaume-Uni. Des membres de la magistrature et de la police judiciaire
me disaient récemment : " Nous jouons le jeu mais nos collègues
anglo-saxons nous répondent rarement ". Le secret bancaire a
toujours été levé en cas de soupçon de crime
ou de délit, y compris dans le cadre de l'entraide judiciaire internationale.
M. François de RANCOURT
: La Suisse, avec ses lois, avec sa responsabilité des individus,
se sent un peu persécutée. Nous pensons que c'est totalement
injustifié eu égard aux lois en vigueur, aux actions judiciaires
d'entraide entreprises, à la responsabilité que chacun d'entre
nous a et aux peines que nous encourons individuellement en tant que membres
de la direction de banques.
M. Claude-Alain BURNAND : La sanction
pénale en Suisse est uniquement applicable à des individus.
Il n'existe pas encore de délits et de peines applicables aux sociétés.
L'article du code pénal sur le défaut de vigilance dans les
opérations financières est intéressant dans la mesure
où, contrairement à la plupart des lois, il ne s'applique
pas à l'ensemble de la population mais uniquement aux professionnels
de la finance. Il a encore plus sensibilisé les employés,
les cadres et les dirigeants de banque, parce qu'ils savent, et on le leur
redit dans les séminaires de formation, que s'ils acceptent de l'argent
d'origine criminelle, s'ils n'ont pas fait leurs diligences ou si, les
ayant faites, ils passent outre, ils sont personnellement responsables
et peuvent être emprisonnés.
M. le Président : Pour
tempérer votre optimisme, je rappellerai que dans une affaire très
importante de délit d'initié concernant une grande banque
française, deux commissions rogatoires relatives à des comptes
ouverts dans de grands établissements financiers de cette place
que vous connaissez bien, impliquant des personnalités importantes
et de grands groupes français, émises par les juges en 1991
et 1992, n'ont jamais eu de suite. En juin, la chancellerie française
a été obligée de déléguer une mission
spéciale afin d'éviter la prescription de l'affaire, puisqu'il
n'y avait jamais eu de retour de la commission rogatoire. J'entends bien
ce que vous dites sur les commissions rogatoires ; mais dans quelques cas,
on se dit qu'il y a tout de même comme une petite résistance.
Cela peut être dû tout simplement à l'inefficacité
du juge, mais on peut se demander s'il n'y a pas d'autres blocages que
l'on comprendrait par ailleurs.
Je citerai une autre affaire concernant
une banque installée en France qui se livrait à des malversations
directement liées au blanchiment de l'argent de la drogue. Le responsable
de cette banque a été emprisonné, un autre responsable
a été placé sous contrôle judiciaire. Une commission
rogatoire a été envoyée en Suisse. Il y a eu un premier
retour concernant des dépôts effectués dans une petite
banque, mais ce compte conduisait à de grandes institutions financières
suisses. Or la commission rogatoire concernant ces grandes institutions
financières suisses ne revient pas très rapidement. Ce sont
de très grandes institutions qui sont soumises aux mêmes règles
que vous. On découvre là des comptes de petits truands d'un
ou deux millions de dollars. Ce sont des petites sommes mais aucune des
obligations n'a été respectée et l'entraide judiciaire
fonctionne mal.
En tant que praticien, vous avez
dû avoir connaissance de telles affaires, en plus grand nombre que
moi. Est-ce dû à un facteur humain, à des juges qui
font mal leur travail ? Ou bien est-ce tout à fait marginal ?
M. Claude-Alain BURNAND : Je ne
connais pas les cas dont vous parlez mais je sais que mes collègues
du barreau de Genève se plaignent souvent de ce que les juges délaissent
les affaires locales pour pouvoir mieux se consacrer aux affaires internationales.
La loi sur l'entraide pénale a été révisée
récemment afin de réduire les possibilités de recours.
Il existe des possibilités
de recours qui sont tout à fait justifiées. Si un truand
achète une voiture à un garagiste, celui-ci n'est pas son
complice. Si on découvre que du compte du truand sont partis 100
000 FS destinés à l'achat d'une Mercédès, l'opération
est tout à fait légitime. Il est normal que les tiers de
bonne foi non impliqués aient des possibilités de protection.
Cela dit, la jurisprudence est extrêmement limitative dans ce domaine,
puisqu'elle que ce n'est pas à la Suisse, Etat requis, de se substituer
à l'Etat requérant pour savoir si une personne est ou non
membre d'une organisation. Je collecte les informations et tout ce que
je trouve, je décide, par une ordonnance de clôture, de le
communiquer à mon confrère étranger. Contre cette
ordonnance-là, c'est actuellement la seule possibilité de
recours.
M. François de RANCOURT
: Monsieur Naef, vous devriez dire que vous êtes bombardé
de demandes.
M. Marcel NAEF : Effectivement
nous recevons régulièrement depuis des années, au
rythme de deux à trois par semaine, des ordonnances de juges d'instruction,
du procureur local ou du procureur de la Confédération, adressées
à des établissements bancaires d'une certaine taille. Cela
entraîne des recherches importantes afin de déterminer si
une, dix ou trente personnes ou sociétés qui se trouvent
sur une liste ont été un jour titulaires d'un compte dans
notre établissement, si telle personne bénéficiait
d'une procuration ou si telle autre personne était ayant droit économique.
Ces recherches doivent toujours être effectuées séance
tenante, car si nous devions avoir le compte d'une des personnes inquiétées,
nous devrions immédiatement le bloquer puis remettre dans un délai
de deux à trois semaines l'ensemble de la documentation de compte
au juge d'instruction.
Je ne sais pas dans quelle proportion
nous sommes touchés mais il nous arrive d'avoir des blocages, d'avoir
eu des clients inquiétés...
M. François de RANCOURT
: Oui.
M. Marcel NAEF : ...auquel cas,
nous bloquons le compte et nous transmettons les documents. Il ne me souvient
pas que nous ayons fait un jour de l'obstruction à la remise. Cela
n'est pas notre rôle.
M. François de RANCOURT
: Par contre, il est anormal qu'une information donnée automatiquement
apparaisse in extenso trois mois plus tard dans Le Monde.
M. le Président : C'est
paradoxal, puisque le premier motif qui justifie les déclarations
des banquiers à l'autorité de contrôle sont les informations
qu'ils ont lues dans la presse. Il n'est pas bien de lire les informations
dans la presse mais c'est tout de même utile, y compris pour les
banquiers, afin de se prémunir contre les délinquants. Vous
l'avez d'ailleurs évoqué tout à l'heure, en indiquant
que des confrères vous envoyaient des articles de journaux. Nous
sommes évidemment dans un jeu compliqué.
M. François de RANCOURT
: En l'occurrence, cela me paraît anormal.
M. Claude-Alain BURNAND : M. de
Rancourt veut dire qu'il est anormal que les extraits d'un rapport d'un
juge d'instruction genevois à son collège parisien soient
publiés dans Le Figaro avec un chapeau tout à fait
charmant disant : le juge Perraudin a fait un travail remarquable, il a
rendu son rapport et Le Figaro a pu le consulter.
M. le Rapporteur : Je propose
que nous revenions à des questions plus concrètes, car il
serait difficile d'engager un débat sur le sens et l'utilité
du secret de l'instruction.
La directive publiée par
la Commission fédérale des banques dresse une liste d'indices
de blanchiment de capitaux. L'un d'entre eux, le dix-septième -
" retraits fréquents de gros montants en espèces sans
que l'activité du client ne justifie de telles opérations
" - m'est venu à l'esprit en vous écoutant. Comment interprétez-vous
cet indice ? A partir de quand considérez-vous que l'activité
du client ne justifie plus de telles opérations ? Pouvez-vous nous
donner des illustrations concrètes ? Vous êtes-vous vous-mêmes
fixés une ligne interprétative pour chacun de ces indices
? Avez-vous discuté de la pertinence de ces interprétations
avec la Commission fédérale des banques ?
M. François de RANCOURT
: Vous quittez le particulier pour entrer dans le commercial. Rares - hélas
! - sont les particuliers qui effectuent des mouvements de millions de
dollars ou francs suisses.
M. Pierre-Yves DESPLAND : Nous
avons mentionné plusieurs éléments, dont la connaissance
intime du client. Sur ce point, je vous rassure : nous nous remettons toujours
en question, nous ne sommes pas dans un système figé, car
les blanchisseurs évoluent et inventent de nouvelles techniques.
Nous avons évolué
dans le détail de l'information que nous exigeons sur le client,
notamment son environnement familial et professionnel. Nous l'avons consigné
assez précisément. Lorsque nous relevons une transaction
importante pouvant révéler un comportement anormal, nous
la mettons en relation avec les informations dont nous disposons sur l'activité
du client, son contexte professionnel, afin de déterminer sa plausibilité
avec la motivation qui est donnée. Si nous avons encore des doutes,
nous engageons la conversation avec le gestionnaire responsable du compte
en lui disant : connaissez-vous vraiment bien votre client ? Avant de procéder
à une déclaration, nous devons avoir acquis le sentiment
que ces opérations constituent un indice fondé. De nombreuses
analyses préalables et opérations de détection sont
effectuées au fil des jours.
Nos clients italiens travaillent
beaucoup en cash, d'autres pays travaillent beaucoup avec les montants
en espèces. Une fois leur activité, leurs volumes, leurs
chiffres d'affaires cernés et s'ils font un dépôt mensuel
qui
peut correspondre, on arrive à des éléments plausibles.
S'il y a une disproportion, nous faisons une recherche plus approfondie.
Oui, nous faisons des interprétations personnelles de ce genre.
Nous les appliquons dans nos réflexes et nos analyses.
M. Claude-Alain BURNAND : Dans
des pays de l'ex-U.R.S.S., notamment les républiques d'Asie centrale,
les gens ont une confiance limitée dans le système bancaire
local. On sait que des transactions sur des matières premières
doivent être réglées en cash, sinon le train ne part
pas. Vous allez nous dire que cela ouvre la porte à des abus. Mais
si l'on nous demande de l'argent pour régler, par exemple, un bateau
chargé d'acier, il faut d'abord que le client soit un trader
d'acier. Si c'est le boucher du coin, cela n'est évidemment pas
plausible. Si un trader d'acier a revendu cette marchandise à
une aciérie européenne et que l'on voit arriver le paiement
d'une grande société allemande, nous n'avons aucune raison
de mettre en doute ces affirmations. L'expérience du métier,
la connaissance de nos clients nous conduisent à juger qu'une transaction
est tout à fait plausible. Qu'une fois ce ne soit pas le cas, c'est
le risque.
M. Jacky DARNE : Si cela n'est
pas plausible, vous faites votre investigation. Si vous vous apercevez
alors que ce n'est pas un trader d'acier et qu'il fait autre chose,
vous arrive-t-il alors de décider de fermer le compte et de ne plus
travailler avec ce client ? A quelle fréquence cela se produit-il
?
M. François de RANCOURT
: En matière de comptes commerciaux, chaque transaction, par exemple,
dans le négoce, doit être approuvée. Nous savons exactement
à qui nous avons affaire. Ces gens-là empruntent contre des
marchandises. Chaque transaction, qu'elle soit sur l'aluminium, l'acier,
le coton ou le pétrole, est suivie. Un comité se réunit
ici quotidiennement, étudie les transactions et les approuve. Pour
moi, il est exclu que des mouvements en millions de dollars puissent avoir
lieu sans que la transaction concernée soit étudiée.
M. le Président : Il y
a eu des fermetures de comptes ?
M. François de RANCOURT
: Des comptes ont été fermés, remis à zéro,
mais tout ce qui atteint des montants comme ceux dont vous avez parlé
est suivi attentivement.
M. le Président : Nous
croyons profondément à votre professionnalisme et nous connaissons
à peu près le système. Mais lorsque des soupçons
vous conduisent à fermer un compte, et j'ai entendu des banquiers
très respectables dire qu'ils y avaient procédé, y
a-t-il information de l'autorité judiciaire ?
M. Pierre-Yves DESPLAND : On n'a
pas nécessairement de soupçon fondé, il se peut qu'il
s'agisse d'un type d'activité avec lequel la banque n'est plus en
phase. On peut considérer qu'il ne vaut mieux ne pas persévérer,
sans avoir pour autant les éléments qui conduiraient à
une déclaration de soupçon. Nous avons beaucoup d'éléments
dans une stratégie ou une politique de comportement de la banque
et dans le choix des relations que nous devons entretenir.
M. François de RANCOURT
: Il se trouve que je m'occupe du métier bancaire, ici. Il y a,
premièrement, l'ouverture de compte ; deuxièmement, les relations
peuvent évoluer. C'est là où l'on tombe sur les opérations
qui sont effectuées et là, nous ne traitons pas. Tout commence
par le choix des clients. Oui, nous refusons des clients ; oui, nous refusons
de traiter avec certaines personnes. Il en est peut-être d'autres
qui traitent avec elles. Nous avons parlé du contexte juridique,
nous avons parlé de la responsabilité personnelle, mais nous
avons peut-être oublié de vous dire que chaque employé
signe un code de déontologie. Les comptes commerciaux sont différents
des comptes privés - nous n'avons pas tellement de comptes commerciaux
- mais chaque compte est suivi de façon continuelle. Je pense que
cela doit être le cas dans la plupart des banques.
M. le Rapporteur : Vous dites
que vous rapprochez de nombreuses informations et que votre relation avec
vos clients est évolutive en fonction des besoins économiques
à financer. Vous dites aussi que le cash était un moyen culturel
d'organiser des transactions dans de nombreux pays, surtout lorsque les
acteurs économiques n'ont pas confiance dans le système bancaire,
ce qui est le cas dans des Républiques assez lointaines.
Ma question sera assez brutale.
S'il paraît normal que des Caucasiens ou des Tchétchènes
viennent à Genève, en revanche, il paraît plus curieux
que des Français ou des Italiens prennent le risque de passer la
frontière avec du cash, même s'ils sont marchands de pizzas.
Recevez-vous beaucoup d'Européens frontaliers qui viennent déposer
de l'argent en cash, sachant que l'on peut faire confiance au système
bancaire en France et en Italie ? La Carte bleue, la monnaie électronique,
le chèque ont remplacé partout, même en Italie, les
transactions en espèces.
M. Pierre-Yves DESPLAND : Il y
a beaucoup de mythes autour de votre question. Il y a eu des périodes
historiques où les mouvements en cash, l'apport de valises et autres
existaient. Il y a de nombreuses années que l'on ne voit plus ce
genre de chose de cette façon-là. Certes, il y a toujours
des opérations en cash, même pour des montants qui peuvent
paraître importants, d'où la recherche de justifications.
Les chèques ne s'utilisent plus. On n'a pas l'habitude de travailler
avec des systèmes de chèques, on utilise soit les transferts
bancaires, soit les transferts en espèces. D'où notre vigilance
sur des transactions en espèces importantes, sur leur justification
et leur contexte.
M. François de RANCOURT
: Si quelqu'un se présente en bas avec de l'argent plein les poches,
nous voulons savoir d'où viennent ces fonds. Il n'est absolument
pas question de les accepter si nous n'en savons pas la provenance. Les
banques sérieuses, ici, ne se livrent pas à ce genre d'activité.
Cela ne présente d'ailleurs aucun intérêt.
M. le Rapporteur : Je suis ignorant
de votre métier. C'est la raison pour laquelle je cherche à
comprendre. Ma surprise vient de ce que vous considériez normal
que l'on passe des frontières avec de grosses quantités d'argent,
non pas pour ouvrir un compte, puisque c'est le cas de certains de vos
clients habituels. Cela pose le problème de l'interpénétration
entre les circuits de financements légaux, naturels, économiquement
justifiés et la dilution d'argent illégal et sale dans l'économie.
Les magistrats nous ont d'ailleurs expliqué hier que le primo-blanchiment
n'avait pas lieu ici, mais ailleurs et que l'on était plutôt
en phase deux ou trois du recyclage. Vous paraît-il normal qu'au
vu des justifications que vous donne un client qui travaille habituellement
avec des espèces, vous acceptiez - puisque votre activité
est essentiellement tournée vers le financement de non-résidents
- que celui-ci puisse passer les frontières avec du cash, avec les
problèmes de traçabilité et de justification de l'origine
des fonds que cela pose ?
M. Pierre-Yves DESPLAND : Nous
avons à remplir un devoir de due diligence sur la provenance
des fonds. Nous sommes très sévères sur ce point,
mais il n'est pas totalement anormal que l'on puisse effectuer des transactions
en espèces. Tout ne se fait pas par transfert bancaire.
M. Claude-Alain BURNAND : Une
loi sur la monnaie est en préparation en Suisse, puisque le franc
suisse a été déconnecté de l'or. La lecture
du projet de loi m'a beaucoup amusé car il prévoit l'obligation
d'accepter les billets de banque en cours, sans limitation de montant.
Dans notre métier, on a, d'un côté, une obligation
d'accepter et, de l'autre côté, une obligation de refuser.
M. le Président : Peut-on
avoir une idée des montants de ces transactions en espèces
?
M. Pierre-Yves DESPLAND : Nous
travaillons avec un système de déclaration à partir
de 100 000 FS. Toutes les transactions sont analysées et passées
au peigne fin. Pour des montants inférieurs, nous appliquons des
routines à même de détecter des opérations répétitives.
M. Jacky DARNE : M. de Rancourt,
vous avez dit que vos collaborateurs signaient un code de déontologie.
Auparavant, vous avez indiqué que vous établissiez une distinction
entre l'audit et la déontologie.
J'aimerais que vous m'éclairiez
davantage sur la mise en _uvre des procédures pour l'ouverture d'un
compte et pour les opérations. Vos collaborateurs ont-ils un guide
de procédure écrite ? La documentation qui est fournie au
comité chargé de statuer sur les ouvertures de comptes est-elle
élaborée suivant des règles précises, en fonction
de fiches et de commentaires argumentés de l'agent ?
Nous avons parlé des transactions
en espèces mais quelle est la procédure pour toute transaction
? Doit-elle être justifiée par une note écrite de l'agent,
par la fourniture des éléments ou cela fait-il simplement
l'objet d'un travail en direct, sans trace ? Indépendamment de la
vérification du code de déontologie, quels sont les outils
internes et externes de réviseurs qui permettent de s'assurer que
les procédures sont respectées ?
M. Pierre-Yves DESPLAND : Il existe
trois niveaux de contrôle successifs. Comme nos activités
sont organisées en métiers, chaque métier a ses procédures,
ses directives codifiées et ses manuels d'opérations. Un
ensemble de procédures et de réglementations internes régit
à la fois le comportement des gens et les opérations.
L'autorité hiérarchique
a une première responsabilité de contrôle et de surveillance
sur les opérations et chaque métier a, dans son organisation,
une unité de contrôle interne qui réalise des programmes
de contrôle spécifiques, destinés à veiller
au respect des procédures et des situations sensibles.
Le niveau suivant est celui de
l'inspection générale, qui n'intervient pas dans la routine
opérationnelle journalière mais dans l'appréciation
des risques. Elle planifie des interventions dans un secteur ou dans un
autre, pour vérifier l'adéquation des conditions de prise
de risques aux opérations.
Ce niveau d'inspection générale,
présent au niveau local suisse, est doublé par les interventions
de l'inspection générale du groupe.
M. Jacky DARNE : Quel est le résultat
des rapports d'inspection, que ce soit au niveau du contrôle interne,
à l'échelon opérationnel, à celui de l'inspection
générale ou à celui de l'inspection du groupe ?
M. Pierre-Yves DESPLAND : Toutes
ces missions de contrôle se concrétisent en recommandations
d'amélioration des systèmes ou en résolutions de points
en suspens. Il existe un système bien codifié et organisé
de recommandations, avec identification de personnes qui doivent présider
à la résolution de ces points et fixation d'un délai
de réalisation. Un suivi est organisé pour voir les corrections
qui sont apportées.
M. François de RANCOURT
: J'ajouterai que l'inspectorat ne rend pas compte à la direction
générale en Suisse, il rapporte directement au conseil d'administration
et au comité d'audit. Il est donc indépendant de la direction
générale.
M. Jacky DARNE : Dans la dernière
année, ces contrôles ont-ils fait apparaître des défaillances
sérieuses ?
M. François de RANCOURT
: Pas dans le sujet qui nous concerne. Je voudrais corriger un point. Je
n'ai pas connaissance d'une opération de négoce qui s'est
réglée en cash, en tout cas chez nous. Cela peut se faire
dans d'autres pays, mais pas en ce qui nous concerne.
M. Pierre-Yves DESPLAND : M. Burnand
parlait des frais de transport. Il est arrivé que pour des frais
annexes à une transaction commerciale, il y ait eu un besoin de
cash.
M. François de RANCOURT
: Pour de tels montants ?
M. Pierre-Yves DESPLAND : Non,
cela tournait autour de 100 000 dollars qui devaient couvrir tels ou tels
frais et pour lesquels nous avons demandé des justificatifs, mais
la transaction elle-même n'est jamais financée de la sorte.
M. François de RANCOURT
: Avec un baril à 20 dollars !
M. Pierre-Yves DESPLAND : Pour
être tout à fait complet, j'indiquerai que l'on trouve ensuite
le niveau d'intervention des auditeurs externes. Dans le système
suisse, la Commission fédérale des banques n'a pas de pouvoir
de contrôle à l'intérieur des établissements,
mais elle le fait au travers des auditeurs externes agréés.
Leurs audits vont bien au-delà de l'intervention des commissaires
aux comptes que vous connaissez en France. Ils doivent produire des rapports
exhaustifs et détaillés sur le respect des réglementations,
sur l'application des directives et demandes formulées par la Commission
fédérale des banques et de la Convention de diligence. Ils
produisent chaque année un rapport fort détaillé qui
est porté à la connaissance de l'autorité de surveillance
et des administrateurs de la banque.
M. Jacky DARNE : Nous avons parlé
surtout de la gestion patrimoniale et des opérations commerciales.
Or vous nous avez dit en introduction qu'une bonne part de votre activité
était la banque d'investissement. Vous avez indiqué que vous
placiez des obligations pour des clients étrangers. Au cours de
ces derniers jours, nous est apparue la difficulté de connaître
l'origine des fonds en cas de souscription d'actions ou d'obligations par
l'intermédiaire d'un notaire. Etes-vous concernés par ce
type d'intermédiaires ? Sinon, lorsque des fonds sont virés
de l'étranger pour souscrire des augmentations de capital ou des
emprunts obligataires, vos procédures sur leur origine sont-elles
comparables à celles que vous avez mentionnées pour des opérations
commerciales ?
M. François de RANCOURT
: Nous plaçons surtout des obligations pour des emprunteurs japonais
institutionnels. Nous ne sommes pas concernés par votre souci. Quand
des particuliers veulent acheter des obligations, on revient toujours à
l'application des procédures évoquées. Il est pratiquement
impossible aujourd'hui de traiter du cash sans que l'on ait un point de
contrôle.
M. Pierre-Yves DESPLAND : Cela
peut être des titres physiques.
M. François de RANCOURT
: Celui qui veut tenter de sortir plus de 50 000 francs de France ou de
traverser la frontière italienne à Lugano avec des lires
en prend le risque... mais entre nous, c'est vraiment du pipeau ! Tout
est dans le système de contrôle d'origine des fraudes. A mon
avis, dans le contexte suisse actuel, c'est difficile. En ce qui concerne
cette banque, c'est plus que difficile. Au mois de mars, nous avons remercié
un monsieur venu avec de l'argent plein les poches.
M. Pierre-Yves DESPLAND : Comme
nous ne sommes pas une banque de détail, les sollicitations spontanées
de clients qui viennent pour ouvrir un compte sont l'exception. Il en vient
deux chaque année et ils sont tous deux retoqués.
M. François de RANCOURT
: Nous contrôlons le nombre d'opérations par jour, parce qu'un
caissier coûte cher, ici. Dans environ 80 % des cas, les retraits
d'argent sont le fait du personnel.
M. Claude-Alain BURNAND : L'activité
d'émission est essentiellement une activité obligataire.
Dans le système du marché des capitaux suisses, le syndicat
d'émission comprend uniquement des professionnels, d'autres banques
ou des courtiers en titres, donc des gens soumis aux mêmes règles
sur le blanchiment et qui doivent connaître leurs clients.
M. Jacky DARNE : Parce que le
contrôle sur les souscriptions d'actions semble moins rigoureux que
sur les opérations commerciales, l'idée circule que des augmentations
de capital ont permis l'entrée dans le capital de ces sociétés
de détenteurs de fonds d'origine frauduleuse, ce qui semble poser
un véritable problème. Percevez-vous ce type de difficulté
? Y a-t-il une porte d'entrée qui n'est pas bien cernée aujourd'hui
?
M. François de RANCOURT
: Je ne vois pas très bien comment on peut acheter des actions sans
passer par un institutionnel.
M. Claude-Alain BURNAND : Vous
devez faire allusion au fait que l'un des moyens des blanchisseurs est
de repérer une entreprise en difficulté, une petite manufacture
d'horlogerie, par exemple, et de suggérer à l'actionnaire
qui est généralement une personne unique ou une famille,
de procéder à une augmentation de capital. On lui propose
d'ouvrir un compte de souscription de capital dans lequel est versé,
par transfert bancaire ou postal, un montant de 500 000 francs qui est
l'augmentation du capital de la société. J'ai lu cela, mais
nous n'avons pas constaté de telles opérations chez nous.
Ce sont plutôt des banques régionales, cantonales ou des caisses
d'épargne qui sont visées.
M. le Président : Dans
quelle mesure êtes-vous en relation avec les paradis offshore
? Dans votre système de vigilance, le fait que des fonds viennent
des îles Vierges, par exemple, est-il pour vous un signal particulier
? Avez-vous des succursales ou des correspondants privilégiés
dans ces territoires, que l'on est en train de considérer au niveau
international comme des territoires délinquants ?
M. Claude-Alain BURNAND : En tant
que Paribas Suisse, nous avons deux filiales : l'une à Monaco, l'autre
à Guernesey, auxquelles nous appliquons le même régime
de déontologie dont parlait Pierre-Yves Despland. En ce qui concerne
le groupe Paribas, je n'ai pas l'impression que nous soyons implantés
dans des pays que vous qualifiez de " territoires délinquants ".
J'en ignore d'ailleurs la liste. M. Strauss-Kahn a parlé d'Aruba
et des îles Caïmans. Nous n'y sommes pas.
M. le Rapporteur : Guernesey en
fait partie.
M. François de RANCOURT
: Nous avons quatre personnes à Guernesey. Pour nous, c'est surtout
un centre de trésorerie. Il y a quelques trusts. C'est une autre
filiale.
M. Claude-Alain BURNAND : Une
activité de constitution de trusts. C'est une activité parabancaire.
Je suis étonné que Guernesey soit montré du doigt
sous l'angle du blanchiment, car ils ont un système de communication
avec l'autorité locale redoutablement efficace. S'il apparaît
un soupçon de blanchiment, le gouvernement local demandera très
rapidement un tracing order ou un freezing order pour bloquer
les fonds. Ils coopèrent très bien avec les autorités
en matière de lutte contre le blanchiment.
M. le Président : Cela
fait partie des indices de vigilance ?
M. Pierre-Yves DESPLAND : Tout
à fait. Nous soumettons les comptes dans ces filiales aux procédures
que l'on applique dans le réseau suisse.
M. le Rapporteur : Je ne parle
pas des procédures intra-groupe ou à l'intérieur de
vos établissements, mais n'infligez-vous pas un traitement particulier
à un compte qui recevrait de l'argent de Vaduz, des îles Vierges
britanniques, des îles Caïmans, des Bahamas. Est-ce pour vous
un indice particulier d'avoir à approfondir la vigilance ou bien
est-ce quelque chose d'assez naturel, comme semble le considérer
la Commission fédérale des banques, à laquelle nous
en avons fait la remarque, hier ?
M. Marcel NAEF : Je ne crois pas
qu'il faille interpréter ainsi cette directive. Cela fait partie
du jugement et des indices de risque. Si des fonds viennent d'endroits
tels que ceux-là, ils seront soumis à notre approbation.
On cherchera la motivation d'utiliser une banque à Aruba pour s'approvisionner
en fonds chez nous, quelle est l'activité du client, quelle est
sa relation. Nous reviendrons toujours à la connaissance intime
du client, de son activité, de l'utilisation du compte, etc.
M. François de RANCOURT
: Il convient de faire une distinction entre ces territoires et des centres
comme celui de Guernesey, où le contrôleur est un cadre détaché
de la Banque d'Angleterre. Je sais que les autorités sont très
vigilantes. Ce n'est peut être pas le cas partout.
M. Claude-Alain BURNAND : Une
banque d'Aruba ou d'Antigua ne pourrait pas nous transférer des
dollars sans passer par son correspondant de clearing, à
New York, qui peut être le même que le nôtre mais qui
est généralement différent, lequel doit ensuite transférer
les fonds à notre correspondant de clearing bancaire, qui
nous les créditera. Nous ne recevrons donc pas les fonds de la banque
d'Antigua, mais de notre correspondant de clearing. On mentionnera
peut-être l'ordre de telle banque à Aruba ou Antigua ou bien
l'ordre de telle société, de sorte que nous ne saurons même
pas qu'il y avait une banque d'Antigua. Seul son correspondant à
New York le saura.
Avec le système de clearing,
ou compensations électroniques swift, les virements sont
pratiquement instantanés. La connaissance ne peut donc avoir lieu
qu'a posteriori ; et encore, on n'aura pas nécessairement
une visibilité de la chaîne. En revanche, nous pourrons analyser
la transaction à l'entrée chez nous : qu'est-ce que ce virement
? Pour quel compte ? De quoi s'agit-il ?
M. Jacky DARNE : L'analyse causale
existe toujours. Ce que vous nous dites donne presque l'impression qu'il
y a une rupture dans la chaîne. Mais pour toute opération,
en recette ou en dépense, vous avez toujours la possibilité
d'en comprendre le contexte et la cause ?
M. Claude-Alain BURNAND : Bien
sûr !
M. Jacky DARNE : Les transactions
électroniques par Internet apportent-elles une difficulté
supplémentaire dans l'exercice de votre métier ou l'effet
est-il neutre ?
M. Pierre-Yves DESPLAND : C'est
une difficulté supplémentaire pour assurer la sécurité
et la confidentialité des transactions.
M. Jacky DARNE : Vous faites allusion
au risque de perte en réseau...
M. Pierre-Yves DESPLAND : Tout
à fait.
M. Jacky DARNE : ... mais cela
vous crée-t-il une difficulté particulière pour la
compréhension de l'opération proprement dite ?
M. Pierre-Yves DESPLAND : Non.
M. Claude-Alain BURNAND : C'est
un nouveau moyen de transmission d'informations ou d'ordres. Il n'est pas
question de proposer l'ouverture de comptes par Internet.
M. Jacky DARNE : D'autres le font.
M. le Rapporteur : Quelle est
votre attitude si vous voyez arriver une personnalité politique
qui ne soit pas d'une monarchie persique mais d'un pays démocratique
? Avez-vous un petit signalement ? Nous avons en effet découvert,
grâce à une presse attachée à mettre au jour
certaines vérités qui fâchent, que de nombreux partis
politiques utilisent la Suisse pour entreposer leur magot.
M. Pierre-Yves DESPLAND : On en
revient à des questions de stratégie. Paribas a certaines
règles internes. Elle ne veut pas, entre autres, faire de financement
de partis politiques. Si un ministre souhaite ouvrir un compte, nous appliquons
une procédure particulière qui prévoit une autorisation
d'ouverture de compte supplémentaire par rapport à un client
normal, eu égard au risque politique que cela représente.
M. François de RANCOURT
: En principe, la réponse est " non ". On n'en veut pas.
M. Pierre-Yves DESPLAND : En principe,
la réponse est " non ". La seule exception est celle de personnalités
issues de pays tout à fait honorables, des gens très fortunés,
qui ont acquis leur fortune par héritage...
M. le Président : ... ou
même par leur travail !
M. François de RANCOURT
: S'ils ne sont pas trop imposés !
M. Pierre-Yves DESPLAND : La règle
de la Commission fédérale des banques est très claire.
Elle prévoit que les hommes politiques ne peuvent être acceptés
qu'au plus haut niveau hiérarchique de la banque et lorsqu'il y
a une garantie qu'il ne s'agit pas de fonds provenant de corruption.
M. François de RANCOURT
: J'ai d'ailleurs été intéressé de voir, à
un moment donné, des diplomates suisses conseiller vivement de ne
pas avoir de comptes à un moment donné de représentants
d'un certain pays. Ils avaient tout à fait raison. Des responsables
suisses ont conseillé à la Commission fédérale
des banques de décourager toute banque d'ouvrir de tels comptes.
M. le Président : Merci
beaucoup d'avoir bien voulu répondre à nos questions et de
nous avoir apporté ces nombreux éléments d'information.
Audition de M. René RAMER,
Procureur du canton de Zürich,
MM. Peter HUNIG et Marcel STRASSBURGER,
Juges d'instruction
et Max MUISSEL des forces de police
(compte-rendu de l'entretien
du 27 septembre 2000 à Zürich)
Présidence de M. Arnaud
MONTEBOURG, Rapporteur
M. René RAMER : Compte
tenu de votre connaissance du sujet, il me semble que nous pouvons évoquer
directement les points qui vous intéressent, à savoir les
mesures que nous avons prises pour lutter contre le blanchiment d'argent.
Il y a deux niveaux : la police
et le juge d'instruction. C'est le procureur qui formule les accusations
apportées devant le juge d'instruction du district. Le procureur
du canton est l'autorité de surveillance de l'office du procureur
du district. Il représente l'intérêt de l'Etat devant
la cour supérieure du canton, la cour de cassation et le tribunal
fédéral à Lausanne.
Nous avons, au sein de l'office
du procureur du district, des spécialistes pour le blanchiment d'argent
et la criminalité économique. Auprès de la police
cantonale, il existe un service spécialisé pour les crimes
économiques à l'intérieur duquel on trouve des spécialistes
pour le blanchiment d'argent.
J'ai prié les représentants
de ces deux autorités de se joindre à nous.
En ma qualité de procureur
du canton, je suis responsable des juges d'instruction du district ainsi
que des services chargés des commissions rogatoires et de la lutte
anti-blanchiment. J'ai la responsabilité de la présentation
de ces cas devant le tribunal supérieur du canton, le tribunal de
cassation ainsi que le tribunal fédéral à Lausanne.
Nous sommes à votre entière
disposition pour répondre à vos questions, dans la mesure
de nos connaissances.
M. le Rapporteur : Merci de votre
accueil amical. Notre séjour à Zürich s'explique par
le fait que nous ne pouvions porter d'appréciations sur la Confédération
helvétique sans rencontrer les responsables du ministère
public et de la police à Zürich et au Tessin, qui sont avec
Genève où la mission s'est rendue l'an dernier, les cantons
les plus concernés par la lutte anti-blanchiment.
A la suite des différents
entretiens que nous avons eus à Genève et à Berne,
nous avons pu mesurer à quel point l'appareil judiciaire de ces
cantons paraissait extraordinairement réveillé par rapport
aux exigences, non seulement internationales, mais également fédérales
et locales, de lutte contre l'argent sale. Nous avions fait quantité
d'éloges à la suite de nos entretiens avec vos collègues
Perraudin et Bertossa.
C'est la raison pour laquelle
nous avons souhaité vous rencontrer, afin de poursuivre cette discussion
avec vous ici à Zürich.
Nous souhaiterions tout d'abord
des informations sur votre système d'administration de la preuve
de la culpabilité en matière de blanchiment. Tous les pays
européens sont confrontés aux limites des systèmes
probatoires classiques, lesquels ne semblent pas bien adaptés à
cette forme de délinquance dite astucieuse.
Les Italiens, les premiers à
en avoir fait le constat, ont procédé à des renversements
de charge de la preuve. La France, sous notre impulsion, vient de s'engager
dans cette voie, dans certains cas bien définis, de manière
à protéger les libertés publiques.
Ma question s'adresse à
des techniciens, des policiers, des magistrats qui luttent au quotidien
contre ce type de délinquance. Avez-vous un système probatoire
propre dans le canton de Zürich ? Quelles difficultés rencontrez-vous
pour administrer la preuve dans des affaires de blanchiment ? Combien de
procédures avez-vous réussi jusqu'à présent
à mener jusqu'à leur terme, c'est-à-dire combien avez-vous
prononcé de condamnation définitive ?
M. René RAMER : Nous avons
une procédure limitée avec prise de preuves directes. On
juge sur les documents tout en étant en mesure néanmoins
d'enregistrer des preuves dans ces procédures. Nous ne connaissons
pas le renversement de la charge de la preuve, sauf dans un seul cas, prévu
par l'article 59 du code pénal suisse, lorsqu'une organisation criminelle
est à la tête d'une fortune. Il est difficile de prouver l'origine
criminelle de ces fonds car ils proviennent souvent d'un pays étranger,
où les actes ont été perpétrés, auquel
cas le pays concerné doit nous fournir les preuves.
M. le Rapporteur : S'agissant
de la coopération judiciaire, nous posons par principe la question
de savoir si vous avez des appréciations négatives à
porter sur certains pays y compris la France. Lors de notre tour d'Europe,
nous avons fait le constat que tous les magistrats établissent un
tableau comparatif des pays coopératifs qui ressemble fort à
celui de leurs voisins. Quelles sont les difficultés que vous rencontrez
pour obtenir les preuves de l'origine criminelle des fonds à partir
de systèmes judiciaires défaillants ?
M. René RAMER : S'agissant
de l'entraide judiciaire internationale, elle incombe à l'Office
fédéral de justice de la Confédération qui
a une fonction de charnière entre la Suisse et les autres pays.
C'est une organisation qui a fait ses preuves, grâce aux liens personnels
qui se sont établis entre les responsables dans les divers pays.
Il est essentiel que les fonctionnaires responsables aient établi
un lien de confiance entre eux et entretiennent des relations personnelles.
Cela permet de résoudre les difficultés. Nous avons à
Zürich un Office de procureurs spécialisés chargés
de l'aide judiciaire internationale. Je vais maintenant passer la parole
aux juges d'instruction et au représentant de la police qui vont
vous fournir des compléments d'information, concernant notamment
la collaboration entre la France et la Suisse.
M. Marcel STRASSBURGER : J'aimerais
tout d'abord répondre à votre question quant aux difficultés
concernant la collecte de preuves, étape étroitement liée
à la collaboration avec les autorités compétentes
des autres pays avec lesquelles, comme cela a été mentionné,
il est primordial d'avoir instauré un lien personnel.
Nous rencontrons en Suisse en
matière de coopération judiciaire un problème qui
tient au fait que, pour pouvoir poursuivre un crime, il doit correspondre
à la définition qu'en donne notre code pénal, c'est-à-dire
un délit puni de la réclusion criminelle.
La majorité des crimes
sont des infractions à la loi sur les stupéfiants et des
fraudes en matière de placements d'argent. Nous ne rencontrons quasiment
aucune difficulté de coopération avec les pays dont le système
judiciaire est comparable au nôtre, comme la France. Le fait que
la plupart des pays européens ont signé l'accord sur l'entraide
judiciaire et, depuis 1999, l'accord sur le blanchiment d'argent, nous
facilite grandement la collecte de preuves.
En revanche, nous rencontrons
de grandes difficultés avec les pays dont le système judiciaire
est de type anglo-saxon. Sans entrer dans le détail des difficultés
avec ces pays, il est toutefois nécessaire de souligner que nous
avons commencé à recueillir des preuves qui ne rentrent pas
systématiquement dans le cadre de la procédure judiciaire
formelle. Nous les communiquons ensuite à la police qui, à
son tour, se met en contact avec Interpol pour échanger les informations.
Avec des pays comme l'Allemagne
et l'Autriche avec lesquels nous avons signé un accord complémentaire
à la convention européenne, la tâche nous est facilitée
grandement. L'accord signé avec la France n'étant entré
en vigueur qu'au 1er mai 2000, nous manquons d'expérience pour en
faire le bilan. Un accord est également en cours de préparation
avec l'Italie et devrait être ratifié sous peu.
En ce qui concerne les difficultés
dans l'administration des preuves, il me semble que les demandes de commissions
rogatoires se ressemblent un peu partout en Europe. La grande difficulté,
c'est de prouver que les accusés ont eu connaissance du fait qu'il
s'agissait d'argent sale.
S'agissant du renversement de
la charge de la preuve, l'article 59 du code pénal ne fait que déplacer
la charge de la preuve, c'est-à-dire qu'il faut prouver que les
accusés sont membres d'une organisation criminelle.
Mon collègue, M. Hünig,
interviendra pour vous donner le nombre de cas ayant abouti à des
condamnations.
M. René RAMER : Je donne
la parole au représentant de la police qui va vous faire part de
ses expériences.
M. Max MUISSEL : J'aimerais souligner
que l'échange d'informations entre les autorités de police
se fait beaucoup plus facilement qu'entre les autorités judiciaires.
Quand nous avons affaire à des Etats de droit, nous ne rencontrons
pratiquement aucune difficulté. Les difficultés surgissent
avec des pays tels que les anciens pays communistes du bloc de l'Est. On
peut même parfois obtenir des informations utiles de la Bolivie ou
du Chili, sans toutefois avoir la certitude qu'elles ne nous sont pas fournies,
à l'autre du fil, par un baron de la drogue.
Je suis heureux de pouvoir dire
que la collaboration avec nos collègues français est excellente,
et j'espère qu'il en est de même pour eux. La France nous
adresse chaque année une soixantaine de commissions rogatoires dont
un tiers concerne le blanchiment d'argent.
M. le Rapporteur : Nous avons
des témoignages, douloureux pour le système bancaire suisse,
qui montrent que de nombreuses banques zürichoises utilisent le Liechtenstein
en première phase pour blanchir une partie de l'argent, avant de
le réintroduire dans le système européen. Quelles
constatations avez-vous fait de ces pratiques qui consistent à passer
par des filiales implantées à l'étranger, tout en
sélectionnant la nature de l'argent ? Quelle est votre analyse en
votre qualité de policier ?
M. Max MUISSEL : Même si
nous n'avons pas eu l'occasion de faire de telles constatations, nous ne
sommes pas naïfs. Si on peut le prouver, le blanchiment d'argent entame
gravement l'image de marque des banques concernées. Par conséquent,
elles se gardent bien d'y arriver. Chaque grande banque suisse a une succursale
au Liechtenstein, toutefois nous n'avons fait aucune constatation de ce
type.
Notre gouvernement a négocié
ce point avec celui du Liechtenstein. En effet, pendant un certain temps,
il était plus facile d'obtenir des informations des Bermudes que
du Liechtenstein. Pour ma part, je veille au bon fonctionnement de l'aide
judiciaire et à ce qu'une commission rogatoire ne reste pas sans
réponse pendant plus de deux mois.
M. René RAMER : Vu l'importance
de la place financière de Zürich, il est compréhensible
que des individus enfreignent la loi. Mais lors de nos investigations,
il ne nous a pas semblé que les banques avaient une politique systématique
visant à contourner la loi. Au contraire, elles ont reconnu qu'il
était de leur propre intérêt de soigner leur image
de marque et de ne pas nuire à l'image de marque de la Suisse comme
place financière. A l'occasion de délits ou de crimes commis
par des employés de banque, nous avons pu constater que les banques
coopéraient avec nous pour les punir.
M. le Rapporteur : Qu'en est-il
du nombre de condamnations ?
M. René RAMER : Ce problème
du blanchiment se retrouve plus particulièrement dans le secteur
parabancaire, à savoir des intermédiaires financiers qui
se rendent coupables d'affaires louches. Cette lacune vient d'être
comblée avec la création d'une Autorité de contrôle
anti-blanchiment d'argent qui permettra aux autorités judiciaires
de renforcer leur action. De plus, il semblerait que la loi en cours de
discussion sur la surveillance des marchés financiers aille au-delà
des mesures déjà en place.
M. Peter HÜNIG : S'agissant
du nombre de condamnations et de communications ayant trait au blanchiment
d'argent, lors de la période 1999/2000 comparée à
celle de 1998/1999, le Bureau de communication a enregistré une
augmentation de 230 % de telles dénonciations. A Zürich, toujours
en comparant les mêmes périodes, les dénonciations
ont plus que doublé. Ce chiffre ne concerne que les communications
toutes provenances confondues.
M. le Rapporteur : Je souhaiterais
que vous nous distinguiez la dénonciation de l'enquête.
M. Peter HÜNIG : 63 % de
ces dénonciations ont conduit à des procédures pénales,
ce qui, en comparaison avec le reste de l'Europe, peut être considéré
comme un bon résultat.
M. le Rapporteur : En chiffres
absolus, combien y a-t-il eu de procédures ?
M. Peter HÜNIG : Selon les
résultats fournis par le Bureau de communication pour la période
1999/2000, il y a eu trois cent soixante-dix dénonciations. Deux
tiers de ces dénonciations ont été transmis aux cantons
aux fins de poursuites pénales, dont un tiers des cas n'a pas abouti
par manque de preuves.
M. le Rapporteur : Pourriez-vous
nous donner les chiffres en valeur absolue ?
M. Peter HÜNIG : Deux cinquante-six
cas ont été transmis aux cantons tous confondus.
M. le Rapporteur : Selon nos informations,
soixante-cinq cas ont été transmis aux autorités pénales
du canton de Zürich. Sur ce chiffre, combien avez-vous ouvert de procédures
pénales ?
M. Peter HÜNIG : Jusqu'à
une période récente, il était nécessaire à
Zürich de procéder à des enquêtes préalables
afin de vérifier la véracité de ces accusations. Toutefois,
lors de ces enquêtes préalables, on ne pouvait imposer des
mesures contraignantes telles que la saisie ou le blocage des comptes.
Toutefois, dans 60 % des cas, des mesures contraignantes ont été
prises, puis transmises aux autorités judiciaires.
M. le Rapporteur : Pour vous,
les mesures contraignantes sont le blocage ou le gel des avoirs. S'agissant
des perquisitions bancaires, c'est-à-dire l'obtention de façon
contraignante de la documentation sur un compte bancaire, pouvez-vous les
obtenir dans le cadre de l'enquête préalable de police ou
devez-vous aller jusqu'au tribunal ?
M. René RAMER : Auparavant,
on ne pouvait pas prendre de mesures contraignantes car elles n'étaient
pas fixées dans la procédure pénale. Nous avons eu
recours à cette procédure car le besoin s'en est fait sentir.
Lors de la mise en application
de la loi sur le blanchiment d'argent, a subsisté un certain flou
car nous n'avions pas encore l'expérience de l'application de cette
loi. Or depuis mars 2000, lorsque le Bureau de communication contre le
blanchiment d'argent transmet une dénonciation au canton de Zürich,
nous entamons une procédure pénale sans enquête préalable,
car les difficultés avec l'application de la loi ont été
résolues. Chaque cas donne lieu à une procédure pénale.
M. le Rapporteur : Dans le cadre
de la procédure d'enquête policière préalable,
la police a-t-elle autorité pour vérifier les mouvements
bancaires sur un compte ou considérez-vous que c'est une mesure
contraignante ?
M. René RAMER : Selon la
jurisprudence suisse et le tribunal fédéral, une enquête
sur les mouvements de comptes constitue une mesure contraignante.
M. le Rapporteur : Il faut donc
demander l'autorisation au tribunal...
Tous : Non, au juge d'instruction.
M. le Rapporteur : Sur quels critères
acceptez-vous que la police procède à ces mesures contraignantes
?
M. René RAMER : Il y a
une différence entre la levée du secret bancaire et l'arrestation.
Selon le tribunal fédéral, il faut avoir suffisamment de
soupçons de délit ou de crime pour lever le secret bancaire
tandis que, pour une arrestation, il faut un soupçon urgent.
M. le Rapporteur : C'est un système
très anglo-saxon. Dans certains cas, rejetez-vous une demande de
perquisition bancaire au motif que des soupçons ne seraient pas
suffisamment avérés ? Par exemple, le procureur ou l'autorité
policière ne sont pas parvenus pas à vous convaincre qu'il
y avait des soupçons suffisants car ils n'ont pu obtenir la preuve
de ces mouvements d'argent, du fait que vous êtes l'autorité
chargée de les y autoriser.
M. René RAMER : En règle
générale, le procureur peut toujours convaincre le juge d'instruction
de la nécessité des mesures contraignantes car il est habilité
à lui donner des instructions. Il convient toutefois de distinguer
entre les commissions rogatoires et les investigations en Suisse. Lorsque
le pays requérant soumet ses demandes, le juge d'instruction peut
uniquement vérifier la présence d'erreurs quant à
la présentation des faits, il ne peut juger des soupçons
concernant un crime, puis il procède automatiquement aux mesures
contraignantes.
La situation se présente
différemment lorsque le procureur agit sur sa propre initiative,
mais selon mon expérience, il n'est pratiquement jamais arrivé
que des mesures contraignantes aient été décidées
à la demande de la police.
M. Marcel STRASSBURGER : Dans
le cadre des commissions rogatoires internationales, il faut s'assurer
que les faits sont punissables selon la loi du pays requérant ainsi
que par le code pénal suisse. Comme il est parfois difficile de
vérifier rapidement ces points et qu'il est nécessaire d'agir
immédiatement, nous procédons alors à des mesures
provisoires, telles que la saisie ou le gel d'un compte, dans l'attente
d'un complément d'informations.
Pour ma part, je ne connais aucun
cas où on aurait procédé à des mesures contraignantes,
sur les indications de la police. Toutefois, lorsque le délit ou
le crime a été commis à l'étranger, des problèmes
peuvent se poser, lorsque, par exemple, une partie civile peut essayer
d'obtenir gain de cause en ayant recours au code criminel.
M. le Rapporteur : Monsieur le
procureur, êtes-vous nommé par le gouvernement ?
M. René RAMER : Oui.
M. le Rapporteur : Pouvez-vous
recevoir des instructions positives ou négatives de poursuites ou
de non-poursuites du gouvernement ?
M. René RAMER : Le conseil
d'Etat, c'est-à-dire le conseil exécutif du canton, peut
théoriquement commander une enquête judiciaire, mais depuis
vingt ans que je suis juge d'instruction et procureur du canton, je n'ai
jamais connu cette situation. Par ailleurs, le conseil d'Etat ne peut empêcher
un procureur d'ouvrir une enquête pénale.
Je ne peux arguer de ma qualité
d'autorité de surveillance des juges d'instruction pour leur demander
d'arrêter une enquête criminelle. Si le juge d'instruction
ouvre une procédure judiciaire, je ne peux l'en empêcher,
c'est au tribunal de décider. Il n'y a pas non plus de recours contre
l'action du juge d'instruction.
M. le Rapporteur : Merci beaucoup
de votre accueil et de ces précisions.
Audition de M. André CUENDET,
Président de l'OAR de
la Chambre Fiduciaire
(compte-rendu de l'entretien
du 27 septembre 2000 à Zurich)
Présidence de M. Arnaud
MONTEBOURG, Rapporteur
M. André CUENDET : A titre
préliminaire, je souhaiterais vous remettre quelques documents d'information
sur notre organisme d'autorégulation (OAR) de la Chambre Fiduciaire
et notamment le règlement d'autorégulation et le rapport
annuel 1999-2000. En tant qu'association, nous sommes soumis à la
production d'un rapport tous les deux ans et non tous les ans, comme les
entreprises.
Tout d'abord, je voudrais dissiper
un certain flou quant au terme de fiduciaire. Ce terme n'a pas de signification
consacrée. Selon le droit suisse, ce n'est pas un terme légal.
Par ailleurs, lorsque vous évoquez des problèmes que le parquet
zürichois rencontrerait notamment avec les " fiduciaires ", il faut
le relativiser.
Peut-être rencontrent-ils
des problèmes avec le monde parabancaire, mais alors la notions
d'" intermédiaire financier " selon la LBA inclut notamment aussi
les avocats, les notaires, les gestionnaires de fonds, de devises et les
brokers. En fait, ce qu'on entend à l'origine par société
fiduciaire en Suisse, ce sont des sociétés qui traitent de
tout ce qui tourne autour du contrôle et de la gestion d'une entreprise
(tenue de comptabilité, audits, conseil fiscal, juridique...).
La plupart de ces activités
n'exposent pas au risque de blanchiment d'argent et ne sont même
pas assujetties à la LBA. Les principales activités, en ce
qui nous concerne, assujetties à la LBA, sont la gestion de fortune
et la gestion de sociétés.
La Chambre Fiduciaire est la principale
des deux associations patronales. Elle est la plus ancienne, et elle rassemble
toutes les grandes fiduciaires du pays ; ainsi que beaucoup de moyennes
et petites sociétés, la deuxième association ne regroupant
que des petites fiduciaires.
Nous avons créé
un OAR car quelques-uns de nos membres exercent des activités assujetties
à la LBA. A ce jour, sur nos trois cent cinquante membres inscrits
à notre OAR, aucun ne s'est trouvé impliqué dans une
affaire de blanchiment d'argent.
Je voudrais que ces définitions
soient bien ancrées dans les esprits pour que l'on sache de quoi
on parle.
M. le Rapporteur : Nous allons
lire avec beaucoup d'attention votre règlement d'autorégulation.
Le Bureau de communication a évoqué le domaine parabancaire
Il est vrai que c'est un mécanisme récent et que les OAR
n'ont pas tous leur règlement d'autorégulation.
M. André CUENDET : Des
litiges sont encore en cours avec l'Autorité de contrôle concernant
des OAR, mais, pour les autres, leurs règlements sont en vigueur.
La loi est entrée en vigueur au 1er avril 2000, mais notre OAR était
prêt depuis longtemps. Il a même reçu l'agrément
en avril 1999.
Nous avons anticipé le
mouvement en appelant nos membres qui sont des intermédiaires financiers
à adhérer avant la date limite du 31 mars 2000. De plus,
nous sommes allés très loin car la Chambre Fiduciaire a décidé
que les premiers contrôles seraient effectués par des auditeurs
externes ou internes, dès le 1er juillet 2000, soit moins de six
mois après l'entrée en vigueur de la législation.
M. le Rapporteur : S'agissant
de ces contrôles externes, ceux qui les effectuent sont-ils adhérents
de votre Chambre ? Ne craignez-vous pas de rencontrer des conflits d'intérêt
lorsqu'il y a ces contrôles externes ?
M. André CUENDET : Je ne
vois pas pourquoi. Nous n'acceptons comme membres que ceux qui répondent
à certains critères de qualité. Ces conditions ne
sont pas toutes remplies par les intermédiaires financiers et certains
ne pourraient pas être membre chez nous. Par ailleurs, nos membres
doivent être révisés par des réviseurs externes.
Ils ne peuvent pas faire de mesures de complaisance. Les contrôles
croisés sont interdits. Un intermédiaire financier ne put
pas être contrôlé par un réviseur, et vice versa.
M. le Rapporteur : La question
de vérification de l'identité des personnes étrangères
qui seraient les ayants droit économiques est une question primordiale.
C'est un mécanisme essentiel dans les fiduciaires. Pour une personne
de nationalité étrangère, quels sont les critères
que vous demandez ?
M. André CUENDET : Si on
se réfère au règlement de diligence, vous trouvez
une mention faite quant à l'identité du cocontractant présumé
être l'ayant droit économique. La nature des contrôles
est différente entre l'identification de l'ayant droit économique
et la vérification de l'identité du cocontractant. Cette
dernière vérification est vraiment un contrôle formel,
mais intelligent et qui doit être fait avec du bon sens. On demande
une pièce d'identité et la nature des papiers reconnus comme
tels est limitée. Il est dit, dans ce document, qu'on accepte les
passeports mais pas les permis de conduire et autres pièces.
M. le Rapporteur : S'agissant
de l'ayant droit économique...
M. André CUENDET : S'agissant
de l'ayant droit économique, ce n'est pas une vérification
formelle car la loi ne l'exige pas non plus. Selon les règles du
GAFI, qui sont une copie conforme de nos règles suisses concernant
l'ayant droit économique, il n'est pas nécessaire de fournir
des pièces d'identité, mais il faut arriver à s'assurer
que l'identité de ladite personne est crédible. C'est un
contrôle de plausibilité. L'Autorité de contrôle
a remis la liste établie par la Commission fédérale
des banques, des indices qui doivent déclencher des signaux d'alerte
quant au blanchiment.
M. le Rapporteur : Depuis combien
de temps votre règlement existe-t-il ?
M. André CUENDET : Il n'existe
que depuis avril 1999.
M. le Rapporteur : Y a-t-il eu
application du règlement par des fiduciaires de votre OAR sur l'obligation
de communiquer au Bureau de communication ?
M. André CUENDET : Jusqu'à
ce jour, aucun cas n'est passé par l'OAR de la Chambre Fiduciaire.
Nos critères élevés d'affiliation en sont la raison
principale. Nos membres ont une très bonne réputation qui
se répercute au niveau global de l'OAR de la Chambre Fiduciaire.
M. le Rapporteur : Comment vont-ils
faire pour solder le passé ?
M. André CUENDET : Je ne
comprends pas la question.
M. le Rapporteur : Dans ces sociétés
fiduciaires affiliées, comment le règlement de votre OAR
va-t-il s'appliquer sur les dispositifs et dossiers en cours ?
M. André CUENDET : Sur
la base de notre règlement, nos membres ont eu l'obligation de créer
des dossiers de surveillance s'agissant de toutes leurs relations d'affaires
sensibles au sens de la LBA effectives à la date d'entrée
en vigueur de la loi, y compris pour les relations pouvant remonter à
plusieurs décennies. Ils ont dû créer des dossiers
dans la mesure où ils n'existaient pas.
Les fiduciaires qui font de la
gestion de fortune devaient déjà avant l'entrée en
vigueur de la LBA appliquer l'esprit de diligence, de la même manière
que les banques. D'une manière générale, ce sont plutôt
les petits bureaux qui ont quelques difficultés à s'adapter.
Sur la base des contrôles commencés dès le 1er juillet,
nous ferons un bilan. Nous sommes dans une période de transition
car la loi vient d'entrer en vigueur.
M. le Rapporteur : Quelle est
la situation s'agissant des dossiers qui ne satisfont pas les nouvelles
obligations légales et votre règlement ?
M. André CUENDET : Nous
exigeons toujours un contrôle par les réviseurs externes qui
ont un cahier des charges. Ces points figurent dans les documents que je
viens de vous transmettre. Une fois reçus les rapports des réviseurs
dans un délai de six mois, nous pourrons voir quelles sont les lacunes.
M. le Rapporteur : Combien avez-vous
de membres ?
M. André CUENDET : Nous
avons deux catégories, les membres entreprises et les membres personnes
physiques. Les membres entreprises qui ont adhéré à
l'OAR ont au nombre de trois cent cinquante. Les membres personnes physiques
sont plusieurs milliers.
M. le Rapporteur : Qui choisit
les réviseurs externes ?
M. André CUENDET : L'intermédiaire
financier membre de notre OAR. Mais vous verrez que l'OAR de la chambre
a le droit de designer un réviseur interne lorsque nous avons des
soupçons de blanchiment d'argent. Nous pouvons désigner,
aux frais de l'intéressé, un réviseur pour aller faire
des contrôles dans cette société.
M. le Rapporteur : Avez-vous reçu
les rapports des réviseurs externes ?
M. André CUENDET : A la
prochaine séance du Comité OAR début octobre, nous
en aurons déjà un certain nombre.
M. le Rapporteur : Le Bureau de
communication dispose-t-il du pouvoir de nommer un réviseur interne
?
M. André CUENDET : Non.
M. le Rapporteur : C'est donc
votre monopole.
M. André CUENDET : Le Bureau
de communication n'a pas de pouvoir sur les OAR.
M. le Rapporteur : Dans de nombreuses
affaires de corruption, apparaissent régulièrement les noms
de fiduciaires suisses, lieux d'entrepôt de produits issus de délits
perpétrés sur le territoire français. Si nous avons
connaissance du nom de l'une de ces fiduciaires suisses, pourriez-vous
passer à la phase d'autorégulation ?
M. André CUENDET : La plupart
du temps, les médias déclenchent les affaires de blanchiment.
Si nous entendons quelque chose sur un membre de notre OAR, nous ferons
des investigations. Ce sera notre devoir d'intervenir pour voir ce qui
se passe. Nous voulons que nos membres respectent notre règlement
pour que le discrédit ne retombe pas sur notre OAR.
M. le Rapporteur : Je vous remercie
de ces précisions.
Audition de M. Luca MARCELLINI,
Procureur général
du Canton du Tessin,
Mme Maria GALLIANI, M. Jacques
DUCRY et M. Emmanuele STAUFFER,
Procureurs tessinois
(compte-rendu de l'entretien
du 27 septembre 2000 à Lugano)
Présidence de M. Arnaud
MONTEBOURG, Rapporteur
M. le Rapporteur : Merci de venir
à notre rencontre. Notre mission s'est déjà rendue
une première fois en Suisse, puis en Belgique, aux Pays-Bas, en
Grande-Bretagne, dans les Iles anglo-normandes, à Gibraltar, à
Chypre, en Italie, en Espagne, à Monaco, en Autriche, au Liechtenstein
et au Luxembourg.
Nous ne voulions pas parler de
la Suisse, sans avoir eu la possibilité de nuancer la situation
selon les cantons. Nous, Français, ne sommes pas habitués
au fédéralisme, surtout dans des matières aussi importantes
que l'action publique et judiciaire. La diversité de la législation,
des pratiques, des cultures dans chacun des cantons suisses nous a incités
à revenir car nous ne voulions pas nous exprimer sur votre pays
sans avoir rencontré tous ceux qui se battent contre le blanchiment,
dont les magistrats, les policiers, les fonctionnaires chargés du
renseignement économique.
Nous observons que beaucoup de
magistrats, en France mais aussi dans d'autres pays se plaignent des conditions
dans lesquelles leurs Etats respectifs ne mettent pas suffisamment de moyens,
soit matériels soit humains, voire juridiques, entre leurs mains.
En France, le débat sur
cette question s'est beaucoup intensifié avec la multiplication
des dossiers, mais aussi avec l'arrivée d'une nouvelle génération
au Parlement et dans les ministères. Cette question n'est plus interdite.
C'est la raison pour laquelle un volet législatif a été
adopté en première lecture par l'Assemblée nationale,
il y a quelques mois, qui tend à renforcer très nettement
l'arsenal juridique entre les mains des magistrats pour lutter contre le
blanchiment. Nous n'aurions pas remporté cette victoire sans ce
qui s'est passé à Monaco ou au Liechtenstein et si le soutien
que nous avons rencontré dans tous les pays européens, membres
ou non de l'Union européenne, ne s'était pas manifesté
aussi clairement.
Nous pouvons chacun, dans nos
compétences et avec nos moyens, accomplir quelque chose. C'est pourquoi
il me semblait utile de vous rencontrer pour débattre librement
de la façon dont vous voyez ces questions. Ensuite j'aimerais sur
divers sujets engager le débat avec vous.
M. Luca MARCELLINI : Je pense
que l'essentiel sera abordé au travers de problèmes concrets.
En termes généraux, il est important de garder en tête
la position géographique du Tessin. Notre situation particulière
de petit canton aux ressources limitées qui se trouve être,
en même temps, une place financière importante, amène
des problèmes. Il y a les affaires propres et les affaires moins
propres. Le fait d'être géographiquement très proche
de Milan et du nord de l'Italie où, il y a encore quelques années,
existait un manque de structures pour faire des opérations financières
internationales même légitimes, a permis au Tessin de réaliser
ces activités.
Cela a fini par créer une
situation qui nous place au centre de beaucoup d'affaires internationales.
Nous avons plusieurs affaires de différents types, dans lesquelles
nous nous heurtons à des difficultés de relations avec les
autres Etats, et où l'échange d'information ne fonctionne
pas toujours au mieux. D'autre part, nous devons faire face à ce
genre de problème avec des ressources limitées.
Je trouve que l'approche que vous
avez choisie de visiter plusieurs cantons et de vous rendre compte des
différentes situations qui peuvent se poser en Suisse est très
mesurée. Même si la loi fédérale s'applique
dans tout le pays, les situations sont très différentes selon
les différents cantons, de même que les ressources mises à
disposition, ce qui peut provoquer, dans certaines situations, des réactions
diverses de la part des appareils judiciaires cantonaux. Mais nous pouvons
néanmoins vous assurer de la ferme volonté du parquet tessinois
de faire face à ses devoirs au plan national et international et
de notre désir d'obtenir déjà de la part de nos politiciens
locaux les moyens nécessaires pour mener cette lutte contre le blanchiment
et la criminalité financière.
M. le Rapporteur : Peut-être
pourrions-nous évoquer les problèmes de coopération
internationale ainsi que les relations que vous avez avec le Bureau de
communication, si l'information qu'il vous apporte est de bonne qualité,
comment l'exploiter ; j'aimerais aussi aborder les problèmes probatoires,
comment construire un dossier, ce que permet le droit et ce qu'autorise
la pratique, jusqu'où pouvez-vous sortir des dossiers et comment
s'opère le renversement de la charge de la preuve.
Sur la coopération judiciaire,
comment d'une part êtes-vous organisés pour traiter des demandes
qui vous viennent de l'extérieur ? Jugez-vous les moyens suffisants
? Nous n'avons pas, dans la Mission, entendu d'éléments négatifs
sur la justice tessinoise, au contraire. A l'inverse, comment appréciez-vous
la coopération judiciaire accordée par certains territoires
?
J'avais interrogé M. Jacques
Ducry sur Monaco et sa réponse avait été relativement
positive. Je m'apprêtais d'ailleurs, dans le rapport, à écrire
quelque chose de positif quand, en Espagne, le parquet anti-corruption
du juge Balthazar Garzon nous a signalé que M. Daniel Serdet coopérait
sans doute avec Lugano mais très peu avec Madrid. Cela doit être
du à des intérêts différents en cause. La justice
princière est animée par une main invisible.
M. Luca MARCELLINI : S'agissant
de l'entraide internationale au Tessin, c'est le parquet qui est compétent
pour le traitement des demandes de coopération judiciaire. Mon bureau
comprend le Procureur général et onze procureurs, six d'entre
eux s'occupant des crimes financiers et de l'entraide internationale. Nous
recevons environ par an cinq cents demandes d'entraide. Il s'agit principalement
de perquisitions bancaires. On donne suite à 95 % des demandes.
Il est très rare que des demandes ne soient pas admissibles. Normalement
cela fonctionne.
Très souvent la procédure
est assez lente, déjà en raison de nos problèmes de
personnel. Nous avons des retards importants sur nos dossiers intérieurs
et il nous faut équilibrer l'activité entre le traitement
des requêtes internationales et celui des dossiers intérieurs.
Nous avons des cas avec des personnes en détention, ces situations
doivent être traitées au plus vite, ce qui amène des
retards dans d'autres affaires.
Par ailleurs, il y a le problème
des voies de recours, notamment dans les perquisitions bancaires. Elles
sont au niveau cantonal et fédéral. Cela peut entraîner
des retards de deux ou trois ans. Un autre problème pratique se
rencontre assez souvent, lorsque l'autorité étrangère
demande à être présente lors de la perquisition. Si
la demande est assez claire et que nous pensons être sûrs d'atteindre
les mêmes résultats sans cette présence des autorités
étrangères, nous préférons généralement
suivre cette solution. En effet, leur présence donne lieu à
une autre voie de recours, ce qui va généralement compliquer
la procédure.
M. le Rapporteur : Est-ce propre
au Tessin ?
M. Luca MARCELLINI : Non, c'est
une procédure fédérale. Parfois les autorités
étrangères viennent ici quelques jours avant notre intervention,
pour clarifier leurs demandes de perquisition. Mais, dans la majorité
des cas, on agit directement sans leur présence, ce qui parfois
peut susciter des réactions de la part des autorités étrangères
qui n'arrivent pas à comprendre pourquoi on ne souhaite pas les
laisser participer, alors que c'est pour éviter les voies de recours.
Pour le reste, nous observons
que les pays de l'Union européenne qualifient parfois différemment
le même genre de faits. On le voit très bien par rapport à
la fraude fiscale. Par exemple, pour le même genre d'activités
délictueuses, l'Italie, préfère invoquer l'infraction
de contrebande, ce qui n'est pas suffisant pour nous pour agir et n'utilisepratiquement
jamais la fraude fiscale pour demander l'assistance, ce qui pourrait être
plus simple pour nous, tandis que l'Allemagne le fait fréquemment.
M. le Rapporteur : Combien de
fois par an opposez-vous l'excuse fiscale ?
M. Luca MARCELLINI : C'est très
rare. En général, on prend contact avec l'autorité
requérante et on essaie de faire évoluer le dossier.
M. Jacques DUCRY : Chaque demande,
sauf celles envoyées directement selon l'article 15 chiffre 2 de
la CEAJ, arrive à Berne qui fait un examen préliminaire avant
de nous la transmettre pour un examen plus approfondi, la décision
d'entrée en matière et l'exécution.
M. le Rapporteur : Nous avons
rencontré à l'Office fédéral de la police,
l'année dernière, la personne chargée de faire ce
filtrage. En France, au ministère de la Justice, nous recevons beaucoup
de rejets pour irrecevabilité sur la base de l'excuse fiscale directement
invoquée par Berne.
Quand un juge français
fait apparaître un délit fiscal, celui-ci est en quelque sorte
absorbant des autres délits connexes qui peuvent être graves
et suffit à lui seul pour justifier l'irrecevabilité de la
commission rogatoire par la Confédération helvétique.
Il est intéressant de signaler aux pays qui cherchent la collaboration
du Tessin qu'ils peuvent vous contacter par téléphone avant
de lancer leur commission rogatoire.
M. Jacques DUCRY : Souvent, quand
nous connaissons nos collègues, en particulier italiens, nous leur
demandons de nous envoyer directement la commission rogatoire et de l'envoyer,
dans le même temps, à Berne par la voie diplomatique. Il faut
tenir compte de ce passage par Berne avant de pouvoir faire une évaluation
du nombre de cas que le Tessin refuse. Ceci est conforme à la loi
fédérale qui régit l'entraide internationale, y compris
celle prévue par les conventions.
M. Luca MARCELLINI : Lorsqu'ici
nous recevons une commission rogatoire à caractère fiscal,
si nous-mêmes avons des doutes quant à la recevabilité
de la demande pour fraude fiscale, nous transmettons généralement
le cas à l'administration fédérale des contributions,
laquelle contrôle si, selon le droit suisse, ladite infraction fiscale
pourrait être qualifiée de fraude fiscale. Pour ma part, j'ai
toujours reçu des confirmations.
Mme Maria GALLIANI : Moi aussi.
Depuis cinq ou six mois, on reçoit de Berne des commissions rogatoires
déjà assorties de l'accord de l'administration fédérale
des contributions.
M. le Rapporteur : Nous interrogerons
Berne sur cette question. Je reviens aux voies de recours qui ont été
un des motifs de discorde lors de notre dernier voyage. Je sais qu'une
réforme est intervenue et qu'un des niveaux de recours a disparu.
Comment appréciez-vous cette évolution législative
et procédurale ?
M. Luca MARCELLINI : C'est un
bon résultat.
M. le Rapporteur : C'est Mme Carla
Del Ponte qui a fait passer cette réforme.
M. Luca MARCELLINI : C'est une
amélioration. Cela n'a pas été évident parce
qu'auparavant, on avait pratiquement quatre voies de recours tout au long
de la procédure.
M. le Rapporteur : Combien de
temps estimez-vous que les Etats requérants ont gagné, grâce
à cette réforme, sur les commissions rogatoires non exécutées
?
M. Luca MARCELLINI : Au moins
une année.
M. le Rapporteur : C'est appréciable,
mais pas suffisant.
M. Emmanuele STAUFFER : Si des
mesures provisoires comme la saisie de biens sont demandées, et
ceci a pour conséquence un préjudice immédiat et irréparable,
il y a une double voie de recours.
M. Luca MARCELLINI : La conférence
des autorités de poursuite pénale suisse a présenté,
il y a déjà un an, une requête au Conseil Fédéral
pour qu'on puisse modifier à nouveau la loi fédérale
relative à l'entraide, de façon à prévoir que
lorsque l'Etat requérant est en mesure d'offrir certaines garanties
de procédure, on puisse éviter les voies de recours.
M. le Rapporteur : Nous avons
eu ce débat avec les Luxembourgeois qui sont, avec les Britanniques
et vous les Suisses, les seuls à nous poser ce problème.
En France, il n'y a pas de voie
de recours. Sur une décision de saisie de pièces et d'enquête
à la demande d'un Etat étranger, c'est auprès de la
juridiction de l'Etat requérant que celui qui a fait l'objet des
mesures contraignantes doit se plaindre et exercer ses droits de la défense.
Nous considérons que ce
n'est pas à nous de le faire. Nous avons eu, sur ce thème,
un débat très orageux avec les banquiers, les parlementaires
et le ministre de la Justice luxembourgeois qui de cette manière
indirecte protègent leur système bancaire et financier contre
l'intrusion du regard répressif en invoquant le respect de la vie
privée et les droits de la défense.
Les Luxembourgeois viennent de
modifier leur loi sur l'entraide en aménageant les possibilités
de voies de recours soumises désormais à des délais
stricts. C'est un des points qui conduit les membres de notre Mission à
maintenir une certaine pression sur la Suisse. Si cette question de voies
de recours venait à être résolue, nous pourrions considérer
que le reste relève davantage des problèmes interne à
la Confédération.
M. Luca MARCELLINI : Pour nous,
au Tessin, où l'autorité de poursuite pénale est la
même que celle qui exécute les demandes d'entraide, on se
trouve parfois avec les autres pays dans des situations un peu absurdes.
On demande des perquisitions bancaires en Italie, les confrères
de Milan demandent les mêmes perquisitions bancaires chez nous :
quand nous recevons des Milanais la réponse un mois plus tard, eux
ne la reçoivent que deux ans après.
Cela nous pose des problèmes
dans l'exercice de nos fonctions et dans nos rapports avec les collègues
des autres pays. C'est pourquoi nous avons en tant que Conférence
des autorités de poursuite pénale suisse pris cette position.
A mon avis, une hypothèse qu'on pourrait suivre serait de prévoir
une voie simplifiée pour les pays avec lesquels la Suisse est liée
par un accord bilatéral ou multilatéral. Cela pourrait être
une solution.
M. le Rapporteur : Egalement pour
les pays adhérant à la convention européenne des droits
de l'homme. Quel est le statut de la Conférence des autorités
de poursuite pénale suisse ?
M. Luca MARCELLINI : C'est une
association de tous les procureurs et juges d'instruction de tous les cantons.
M. le Rapporteur : Quelles sont
les chances de voir la législation évoluer dans le contexte
politique actuel fédéral ?
M. Jacques DUCRY : Il faut rappeler
qu'il y a un projet de code de procédure pénale fédéral.
Dans le cadre de l'assistance internationale, le ministère public
de la Confédération pourrait éventuellement s'occuper
des commissions rogatoires. C'est dans cette direction qu'il faudrait aller
pour alléger les cantons de ces tâches. Le Tessin manque de
personnes et de structures techniques pour enquêter. Il faudrait
une structure fédérale qui s'occupe intégralement
de ces requêtes.
M. le Rapporteur : Un pays fédéral
est plus complexe à faire évoluer qu'un Etat centralisé.
Je voulais faire un tour d'horizon
des pays qui vous ont posé des problèmes de coopération
judiciaire, je pense, notamment à des pays comme le Luxembourg.
Avez-vous des difficultés à obtenir leur assistance si vous
la demandez ? Avec Monaco, votre expérience a été
plutôt positive.
Mme Maria GALLIANI : J'ai eu des
expériences très positives avec Monaco depuis l'arrivée
du Procureur M. Daniel Serdet.
M. Luca MARCELLINI : Avant c'était
une situation particulière. Une fois il a fallu aller au consulat
suisse à Nice pour envoyer par fax à Monaco une demande de
commission rogatoire parce que les autorités monégasques
n'acceptaient pas une remise brevi manu de l'acte.
M. le Rapporteur : Je voudrais
qu'on parle du Liechtenstein.
M. Luca MARCELLINI : Nous rencontrons
des problèmes avec eux.
M. le Rapporteur : Comment avez-vous
fait pour faire exécuter vos commissions rogatoires ?
M. Jacques DUCRY : J'ai eu un
seul cas en 1991. J'ai appelé M. Koller, l'ancien ministre de la
Justice, et la réponse est arrivée. Après je n'ai
plus rien eu avec le Liechtenstein.
M. Luca MARCELLINI : J'ai eu deux
expériences. Une dans une affaire mineure, il y a cinq ou six années.
Cela concernait des perquisitions bancaires, mais pas de saisie de comptes,
car c'était encore impossible selon la loi du Liechtenstein. La
deuxième commission rogatoire, il y a deux ou trois ans, qui n'a
absolument rien donné, était une affaire assez importante
avec plusieurs comptes et recherches bancaires. C'était impossible
d'obtenir des résultats. Les autorités du Liechtenstein ont
continué à me demander des preuves quant à la culpabilité
des personnes.
M. le Rapporteur : Nous pouvons
aller jusqu'à la guerre pour que la situation évolue. Aucun
pays européen n'y parvient, et nous n'avons pas la clef, il ne reste
plus que la sanction.
M. Jacques DUCRY : Il y a cette
enquête au Liechtenstein de ce Procureur spécial qui va peut-être
faire bouger les choses.
M. le Rapporteur : Il a rendu
un rapport très nuancé sur la situation de cette Principauté
en disant qu'il y avait du vrai et du faux dans le rapport des services
secrets allemands du BND, mais ce Procureur est loué par le Prince,
donc pas tout à fait indépendant. En réalité,
rien n'a changé au Liechtenstein puisque le seul moyen de vérifier
que ce que dit le Procureur Spitzer, prétendument indépendant,
est vrai ou faux, serait précisément l'octroi de l'assistance
judiciaire à toutes les demandes des autorités étrangères
qui s'accumulent chez M. Marxer, chef du service juridique du Gouvernement.
Cette personne, dont le Prince dit qu'il est incapable de faire autre chose
que de laisser les choses s'accumuler - d'ailleurs il n'envoie pas de réponses
aux lettres qu'il reçoit, sauf des lettres type à des fins
dilatoires - est chargée par le Gouvernement de ne pas répondre
pour protéger la place bancaire du Liechtenstein.
Nous devons trouver une solution.
Il nous faudra vérifier la force des appréciations de M.
Spitzer lorsque le Liechtenstein aura changé sa loi et décidé
d'avoir une autre attitude en répondant aux demandes de commissions
rogatoires internationales venant des nombreux pays qui demandent l'assistance.
Nous nous apercevrons alors que le Liechtenstein est une place tournante
de l'argent criminel.
J'aimerais également recueillir
votre expérience sur le Luxembourg.
M. Jacques DUCRY : Nous avions
un dossier commun Genève, Zürich et le Tessin avec le Luxembourg
et la Belgique, dans une affaire de blanchiment en rapport avec des pierres
précieuses, dans le cadre également d'une enquête américaine
sur un trafic de stupéfiants. Une somme d'argent est passée
au Luxembourg où elle a été saisie par nos collègues
luxembourgeois, mais finalement l'argent a été débloqué
et ses détenteurs sont partis sans problème. Les pierres
précieuses, saisies par la Belgique sur commission rogatoire, sont
encore à Zürich. Par ailleurs dans cette affaire, toutes les
présomptions existaient pour confisquer cet argent et punir les
personnes qui étaient en prison au Luxembourg, mais elles ont été
relâchées. Ce n'était pas un problème d'entraide
judiciaire, mais d'enquêtes communes de la Belgique et du Luxembourg.
L'argent est reparti; les Belges ont saisi au Luxembourg l'argent et en
Suisse les pierres.
M. le Rapporteur : Qu'en est-il
de Chypre ?
M. Luca MARCELLINI : Cela se passe
très bien.
M. le Rapporteur : L'attorney
général de Chypre vous a répondu dans un délai
très bref. Avez-vous eu à identifier un ayant droit économique
se dissimulant derrière un trust ?
M. Luca MARCELLINI : Il s'agissait
de perquisitions de bureaux, pas de comptes bancaires. Les autorités
chypriotes ont fait les perquisitions, saisi tous les documents, et envoyé
le tout dans un bon délai.
M. Jacques DUCRY : J'ai une expérience
avec Chypre, mais sans collègue magistrat. Il y a eu une grosse
escroquerie en Suisse dont environ la moitié, soit 30 millions de
francs suisses, est partie sur un compte bancaire à Chypre. Nous
avons invité la banque suisse, qui avait reçu l'argent, produit
de l'escroquerie, à faire rentrer ces 30 millions de francs suisses
à la partie civile suisse. Il y avait un titulaire de compte bancaire
inconnu, dans une banque de Chypre, l'argent était rentré
tout de suite, sans commission rogatoire ou saisie officielle, sur le compte
de la partie civile.
M. le Rapporteur : Nous sommes
allés à Chypre. Chypre est un pays très sensible,
la moindre histoire y prend des proportions incroyables. Avez-vous d'autres
éléments sur les pays non coopératifs ?
Mme Maria GALLIANI : J'en ai deux.
J'ai d'énormes problèmes avec la Tunisie où je ne
sais même pas si ma commission rogatoire est arrivée. Les
autorités de Berne ont envoyé sept sollicitations pour avoir
une réponse et personne ne donne suite à nos lettres. Les
ponts sont totalement coupés.
M. le Rapporteur : Quel est le
montant de la demande ?
Mme Maria GALLIANI : Il s'agit
d'une affaire pour blanchiment de 7 millions de dollars, soit 10 millions
et demi de francs suisses. J'ai demandé des perquisitions et des
documentations bancaires.
M. le Rapporteur : De quelle nationalité
sont les ressortissants poursuivis par la justice du Tessin ?
Mme Maria GALLIANI : Tous les
deux sont de nationalité anglaise.
M. le Rapporteur : Y a-t-il des
Tunisiens en cause ?
Mme Maria GALLIANI : Non, même
pas.
M. le Rapporteur : Alors peut-être
la Tunisie se lance-t-elle dans le offshore. Pouvez-vous nous faire
passer les courriers, en masquant les identités des personnes concernées,
par lesquels vous demandez des informations ? Comme la France entretient
des relations assez suivies avec la Tunisie et à l'occasion d'un
prochain voyage, nous pourrons peut-être poser la question.
Mme Maria GALLIANI : Cela fait
déjà un an et demi que j'ai présenté cette
demande, sans avoir encore reçu une seule réponse. Je rencontre
le même problème avec l'Irlande. J'ai reçu deux lettres
dans lesquelles on me demande des informations complémentaires et,
dans la deuxième lettre, on me dit que je dois encore apporter des
preuves supplémentaires pour démontrer la culpabilité
des personnes citées. C'est toujours la même affaire et avec
l'Irlande, je n'obtiens rien du tout.
M. le Rapporteur : Avez-vous testé
le système britannique ?
Mme Maria GALLIANI : Oui, j'ai
obtenu ce que je voulais, mais avec difficulté.
M. le Rapporteur : Avez-vous utilisé
le " Serious Fraud Office " ?
Mme Maria GALLIANI : Oui.
M. le Rapporteur : C'est le meilleur
système en Grande-Bretagne. Si vous allez à la police de
la City, vous êtes perdu. Mais le " Serious Fraud Office ",
c'est la contribution du Gouvernement Blair à la lutte contre le
blanchiment. Je crois en leur sincérité. Par ailleurs, ils
sont en train d'assouplir leur système qui comporte des critères
trop contraignants. Avez-vous des expériences avec les îles
anglo-normandes ?
Mme Maria GALLIANI : J'ai eu une
expérience très positive avec l'Ile de Man. J'ai même
parlé personnellement avec le Procureur là-bas qui s'est
donné beaucoup de peine pour m'aider. J'ai reçu l'exécution
de ma demande sans problème. Mais dans tous les cas, j'ai constaté
qu'il faut avoir un rapport personnel. Si on envoie une commission rogatoire
sans en avoir préalablement parlé avec la personne responsable,
on n'obtient pas de résultat.
M. le Rapporteur : Avez-vous eu
des expériences avec Jersey et Guernesey ?
Mme Maria GALLIANI : Non.
M. Emmanuele STAUFFER : Avec la
Belgique, j'ai eu une expérience négative avec de gros intérêts
financiers en cause. Cette affaire remonte à 1994 dans laquelle
nous avions demandé l'entraide judiciaire pour blanchiment. Nous
avions trouvé, sur un compte suisse, 2,5 millions de dollars. Le
ministère public du Tessin a ouvert une procédure pénale
pour blanchiment, ensuite le dossier a été bloqué
pendant quelques années. Maintenant il s'agit de savoir si le blanchiment
sera poursuivi en Belgique ou en Suisse. Nous ne savons pas quoi faire
de ces fonds qui sont encore déposés en Suisse. Cela fait
maintenant deux ans et demi que j'essaie d'obtenir une réponse de
la Belgique sur cette affaire qui concerne deux Allemands, mais absolument
rien ne nous parvient. Nous avons demandé la levée de séquestre,
mais nous n'avons aucun résultat.
M. le Rapporteur : La Belgique
a adhéré à la convention de Schengen qui permet, par
son article 53, une communication directe de juge à juge. Par exemple,
un juge d'instruction espagnol et un juge d'instruction belge se mettent
eux-mêmes d'accord avec information au parquet, sans passer par la
voie diplomatique, sur les modalités de l'enquête. On peut
presque considérer qu'il y a là comme un parquet européen
supranational. Votre cas est très isolé car, quand nous avons
rencontré vos collègues belges, nous avons trouvé
des magistrats très engagés dans la lutte anti-blanchiment.
M. Emmanuele STAUFFER : C'est
probablement un cas particulier.
M. Luca MARCELLINI : J'ai eu de
bonnes expériences avec Curaçao.
M. le Rapporteur : Quel type d'information
avez-vous pu obtenir ?
M. Luca MARCELLINI : C'étaient
des perquisitions bancaires et de bureaux. L'expérience, en revanche,
a été mauvaise avec les îles Caymans où nous
n'avons rien pu obtenir. Il a été répondu à
notre lettre que la situation ne pouvait pas donner lieu à des perquisitions,
selon leurs lois de procédure.
Mme Maria GALLIANI : Ils m'ont
répondu, mais pour me donner des conseils pour réécrire
ma commission rogatoire et l'expédier chez eux. Ce qu'ils me demandent
n'est pas très compliqué. Ils font peut-être une différence
entre le juge qui va ordonner une perquisition et le magistrat Procureur
public. Je dois faire une sorte de déclaration indiquant qu'ici,
selon le droit suisse, je suis celle qui peut prendre cette décision
et que je n'ai pas besoin de l'autorisation d'un juge. C'est un peu ce
qui est également demandé par les autorités anglaises.
Ils me demandent aussi ce qu'ils appellent " probable causes ", c'est-à-dire
que je dois donner encore plus d'indices pour démontrer le bon fondement
de ma question. Comme ce n'est pas trop difficile, je vais remettre l'affaire
en route.
M. Luca MARCELLINI : Dans mon
cas, l'entraide avait été refusée parce qu'on était
dans la phase des informations préliminaires
Mme Maria GALLIANI : Ils me demandent
également si les deux personnes en détention ont déjà
été condamnées ou pas, et si nous avons une inculpation
formelle.
M. le Rapporteur : Quelle est
la configuration de ce que vous cherchez à découvrir ou à
mettre à jour, et pourquoi êtes-vous concernée par
de l'argent qui se trouverait aux Iles Caymans ?
Mme Maria GALLIANI : Le blanchiment,
qui s'est produit en Suisse, a été un blanchiment très
rapide. L'argent est arrivé ici avant de repartir tout de suite
vers diverses destinations sur des comptes bancaires aux îles Caymans
et en Tunisie. C'est toujours la même affaire. Douze pays sont concernés
pour une somme de 10,5 millions de francs suisses. Cette somme, qui est
arrivée ici, a été divisée en petits morceaux.
M. le Rapporteur : Avez-vous identifié
qui se cache derrière la société qui sert de véhicule
?
Mme Maria GALLIANI : En Suisse,
j'ai seize personnes physiques et morales, mais je sais en Suisse qui se
cache derrière les personnes morales. Mon problème a été
de découvrir où allait l'argent et qui l'a reçu. Sur
les douze pays concernés, j'ai pu résoudre cette question
dans huit ou neuf pays, mais pas en Irlande, aux îles Caymans et
en Tunisie.
Les autres pays concernés
étaient l'Espagne, où nous n'avons eu aucun problème,
de même que dans quatre Länder en Allemagne et en Italie à
Palerme. J'ai eu une très bonne collaboration avec Monaco ainsi
qu'à l'Ile de Man. J'ai obtenu des réponses, avec quelques
problèmes en Angleterre et en Colombie. Aux Etats-Unis dans l'Etat
de Floride et de New York, où je suis allée personnellement
pour obtenir la documentation et mener des interrogatoires, je n'ai eu
aucune difficulté.
M. le Rapporteur : Vous avez donc
pu identifier, dans tous ces pays, sans grande difficulté, les destinataires
de l'argent.
Mme Maria GALLIANI : Tout à
fait. J'ai même pu, dans deux cas, les interroger car ils étaient
en détention. L'argent provenait d'Italie, d'Angleterre et des Etats-Unis
et résultait d'un trafic de cocaïne qui venait de la Colombie
et qui avait circulé en Italie, aux Etats-Unis et en Angleterre.
L'argent était entreposé partout en Suisse, en particulier
dans les cantons de Zürich, du Tessin et de Genève. Vingt-quatre
ou vingt-cinq banques étaient concernées.
L'argent est reparti tout de suite
sur des comptes de personnes physiques et morales ainsi que sur des comptes
de sociétés d'assurance pour payer des assurances. C'est
un moyen de blanchiment. Vous avez une description de ce système
dans le rapport du GAFI de février 1999. C'est exactement la méthode
qui a été utilisée. L'argent en dollars a été
utilisé, en Suisse ou aux Etats-Unis, pour payer des fournisseurs
de biens de consommation en Colombie ou payer des assurances sur la vie.
J'ai eu quelques problèmes avec l'Angleterre, mais c'était
le problème le plus grave car la cocaïne y a été
vendue. Dès que les Anglais ont découvert que j'avais beaucoup
d'informations à leur donner, ils ont collaboré activement.
M. le Rapporteur : Je constate
que l'Irlande ne veut pas que vous découvriez qui se cache derrière
ces affaires de blanchiment de l'argent de la drogue.
Mme Maria GALLIANI : Tout à
fait. Une des personnes en détention est un citoyen anglais qui
habitait à Dublin, où il avait sa profession comme fiduciaire.
M. le Rapporteur : Merci pour
tous ces points. Je voudrais maintenant aborder le système probatoire.
Comment fonctionne-t-il au Tessin et quel serait selon vous le système
d'administration de la preuve idéal pour lutter contre le blanchiment
? Comment l'améliorer ?
M. Luca MARCELLINI : En réalité,
pour nous, dans notre situation particulière, le problème
principal est celui de l'obtention dans les autres pays des informations
utiles. C'est là le problème. Nous avons très souvent
de l'argent sous séquestre, on voit des situations étranges
qui ne peuvent pas s'expliquer, sauf avec des délits derrière
cet argent, mais on se trouve dans une grande difficulté pour obtenir
de l'étranger des informations utiles.
Pour nous, le problème
se pose particulièrement par rapport à l'Italie : ils poursuivent
l'association de malfaiteurs, ce qui leur évite souvent de prouver
le crime spécifique. Pour nous, il y a quand même la
nécessité de démontrer que l'argent est le résultat
d'un crime. Très souvent, nous avons des dossiers qui nous arrivent
d'Italie dans lesquels nous voyons que la personne liée à
une autre dans une association criminelle, a commis des crimes, mais nous
n'avons aucun lien entre l'argent et le crime. C'est notre problème
principal.
M. le Rapporteur : Comment y remédier
?
M. Jacques DUCRY : La condition
de l'application de notre article 305 bis nécessite l'existence
d'une infraction criminelle préalable.
M. le Rapporteur : Et la connaissance
par celui qui manie l'argent, qu'il utilise le produit de ce crime.
M. Jacques DUCRY : Si on n'a pas
cette information, nous sommes démunis. J'aimerais évoquer
les problèmes avec la Russie avec laquelle Genève rencontre
de nombreuses difficultés, ces jours-ci. On avait une bonne collaboration
à Moscou avec des magistrats qui ont tous été limogés.
Sans crime on ne peut rien faire. Ensuite il y a un problème de
confiscation.
M. Luca MARCELLINI : En vertu
de la législation suisse, la confiscation est possible par exemple
s'il y a une organisation criminelle mafieuse, mais dans les autres cas,
lorsqu'il s'agit, comme la loi italienne le prévoit, de simples
associations de malfaiteurs, ce n'est pas suffisant. Comment y remédier
? Il est difficile de trouver une solution. C'est vrai qu'on pourrait songer
à un élargissement des cas de renversement de la charge de
la preuve à certaines conditions.
M. le Rapporteur : C'est ce qu'ont
fait les Italiens avec des résultats contrastés. En France,
cette situation n'a pas passé l'obstacle du Conseil constitutionnel,
mais nous avons cette volonté politique.
M. Luca MARCELLINI : Pour nous,
le renversement de la charge de la preuve existe dans le cas d'organisations
criminelles mafieuses. On pourrait étendre cette solution à
d'autres situations, par exemple lorsqu'une personne a déjà
été condamnée pour certains crimes et se trouve en
possession de sommes d'argent qu'elle ne peut pas justifier.
M. Jacques DUCRY : Nous avons
le cas de Mikhaïlov à Genève.
M. le Rapporteur : Quelle est
votre analyse de cette affaire ?
M. Jacques DUCRY : Les Russes
avaient donné des éléments, en avril 1998, à
Interpol qui les avaient transmis au substitut du Procureur Bernard Bertossa.
Mais la décision de la Cour genevoise ne les a pas considérés
suffisants pour démontrer que Mikhaïlov appartenait à
la mafia russe et que l'argent était d'origine criminelle.
A Genève il y a une décision
récente qui a accueilli le recours de M. Stolpovshikh, qui a cassé
la décision de notre collègue le juge Devaud. Ce dernier
a refait la saisie. Il a des arguments nouveaux qu'il n'avait pas développés.
Dans ce dossier, il y avait toutes les phases d'un blanchiment, une documentation
partielle mais suffisante à nos yeux pour justifier le crime. On
ne connaît pas les raisons pour lesquelles la Chambre d'accusation
a cassé la décision.
Le cas de ce Russe touche le Tessin
car les Russes ont des activités ici et de l'argent, nous sommes
très concernés. Nos moyens ne sont pas suffisants pour mener
ce type d'enquête d'une telle envergure. Nous travaillons donc avec
Genève.
M. le Rapporteur : Pourrions-nous
parler du Bureau de communication et de ses performances ?
Mme Maria GALLIANI : J'ai eu de
bonnes relations avec le Bureau de communication. Ses responsables nous
ont envoyé en une année environ une cinquantaine de cas depuis
septembre 1999. Pour ma part, mes relations avec eux ont été
bonnes. L'affaire, que je viens d'évoquer, a commencé avec
une communication de Berne. J'ai reçu, il y a environ un mois, une
autre communication de Berne qui m'a permis de bloquer environ 20 millions
de francs suisses. Toutefois il me faut maintenant rechercher le crime
spécifique à l'origine de ces mouvements de fonds. Pour ce
faire, je dois aller en Italie où je vais avoir des problèmes
avec des procédures qui ne sont pas encore terminées en Italie
et qui sont très longues avec plus de cent personnes poursuivies.
Je vais garder l'argent sous séquestre et je ne sais pas encore
si je vais arriver à un résultat.
Néanmoins, avec le Bureau
de communication, j'ai une très bonne expérience car, quand
je reçois une communication, je m'aperçois qu'il y a quelque
chose à faire.
M. Emmanuele STAUFFER : Je ne
pense pas qu'il faille exiger de ce Bureau de communication que toutes
les choses soient utilisables et soient le point de départ d'une
grosse enquête de blanchiment. Si de temps en temps, certaines opérations
sont encore le fruit de la méconnaissance des mécanismes
de la loi, des cas intéressants nous sont quand même transmis.
D'autres ont été inutiles dans la mesure où ils ne
nous ont pas permis de commencer quelque chose, mais il est toujours mieux
de les recevoir.
Mme Maria GALLIANI : On en a connaissance,
par principe, c'est toujours mieux.
M. le Rapporteur : Le nombre de
communications a-t-il augmenté d'une année sur l'autre? Combien
en avez-vous reçu l'année dernière et cette année
en comparaison ?
M. Emmanuele STAUFFER : Il y a
eu une certaine diminution cette année. Le motif n'est pas connu.
Contrairement aux commissions rogatoires, le Bureau de communication fait
un filtrage assez poussé et sélectionne vraiment les cas
avant de nous les envoyer.
M. le Rapporteur : Connaissez-vous
les raisons pour lesquelles M. Thelesklaf a démissionné ?
Tous : On ne sait pas.
M. le Rapporteur : Etes-vous élus
?
M. Luca MARCELLINI : Nous sommes
désignés par le Parlement. A Genève, c'est le suffrage
universel qui désigne le Procureur général et les
juges d'instruction, tandis que les substituts du Procureur général
sont nommés par le Gouvernement.
M. le Rapporteur : Le canton de
Genève est-il le seul canton où le Procureur général
est élu au suffrage universel ?
M. Jacques DUCRY : Parfois c'est
le tribunal qui désigne le Procureur. Parfois c'est le Parlement.
Cela dépend des lois cantonales.
M. le Rapporteur : Au Tessin,
en tant que Procureur, êtes-vous, sur le plan statutaire, protégé
contre toute atteinte à votre indépendance ? Pouvez-vous
être révoqué ?
M. Luca MARCELLINI : Non. Notre
mandat est de durée déterminée mais il est renouvelable.
Jusqu'à présent, il est de cinq ans, et dès le 1er
janvier 2003, il sera de six ans. Nous pouvons toutefois être révoqués
par le conseil de la magistrature pour des raisons disciplinaires.
M. le Rapporteur : Nous avons
pris connaissance de ce que la presse appelle le " Ticinogate ". Pouvez-vous
nous donner votre opinion sur cette affaire ?
Dans tous les pays européens,
les juges sont régulièrement attaqués, quels que soient
leurs statuts, qu'ils soient nommés par les gouvernements ou le
Parlement, ou élus par le peuple.
M. Luca MARCELLINI : Au Tessin,
il ne s'agissait pas d'une attaque envers la magistrature. C'était
une chose tout à fait différente, malheureusement beaucoup
plus concrète et liée à des faits qui semblent être
bien précis. Il s'agissait tout simplement du fait que, selon une
enquête conduite par la magistrature italienne de Bari sur la base
d'écoutes téléphoniques, il apparaissait que quelqu'un,
dans la magistrature tessinoise, avait été probablement payé
pour libérer une partie des fonds dans une procédure de confiscation.
Il s'agissait d'un cas de criminalité
organisée lié à la contrebande. La justice de Bari
a transmis ce dossier au ministère public de la Confédération
helvétique, lequel a pris contact avec le Gouvernement tessinois
et a proposé de nommer un Procureur extraordinaire pour instruire
cette affaire. Dans une des écoutes téléphoniques,
une personne disait à une autre de ne pas poursuivre ladite affaire
et de payer la moitié de la somme libérée à
" un ami ".
Malheureusement, dans la première
de ces conversations, un des deux interlocuteurs, probablement parce qu'il
ne voulait pas nommer son ami, semble avoir donné mon nom. Je pouvais
donc être la personne destinée à toucher la moitié
de cette somme. Il faut préciser que chargé de cette affaire,
j'avais demandé la confiscation de cette somme. Le Gouvernement
a donc estimé que c'était une bonne solution de charger pour
cette affaire un Procureur extraordinaire. En dehors de moi-même,
qui avait demandé la saisie et la confiscation, le président
du tribunal pénal qui devait se prononcer sur cette confiscation
était aussi concerné par ce dossier.
Je dirai, heureusement pour ce
qui me concerne, qu'en une semaine d'enquête, on a pu établir
facilement que l'ami de l'interlocuteur était, malheureusement pour
notre justice, le président du tribunal qui avait des liens très
forts avec cette personne. Cela ressortait très bien dans les autres
conversations téléphoniques qui suivaient et c'est lui qui
a fait l'objet de l'enquête extraordinaire. On a lu, dans les journaux,
qu'il y aurait bien eu un lien important entre ces deux personnes s'expliquant
par les difficultés financières de la femme du président
du tribunal qui a provoqué cette situation. Pour un Procureur général,
ce n'est pas agréable de se trouver dans une telle situation. Pour
ma part, il a été préférable d'avoir un Procureur
spécial, tout à fait extérieur, pour qu'il puisse
vérifier que tout était en ordre pour les collègues,
la population.
A la suite de cette affaire, on
a quand même découvert beaucoup de liens étranges entre
cette personne, amie du juge, et des avocats, des politiciens, ou des fonctionnaires
de l'administration. Cette personne qui est ici, fait formellement du commerce
international de cigarettes et parait avoir des liens avec des groupes
criminels. De l'autre côté, vous trouvez une personne aisée
qui fait du commerce, mène une vie normale dans le luxe et a accès
grâce à ses relations à beaucoup de personnes. C'est
un danger de se lier avec ce genre de personnes actives dans la contrebande.
Nous avions déjà dénoncé ce danger il y a quelques
années. On sait que ce genre de personne a forcément des
liens avec les organisations criminelles. On peut toujours parler d'un
commerçant international de cigarettes, mais celles-ci doivent être
vendues quelque part. La vente au détail est quand même dans
les mains des organisations criminelles.
Le problème qui se pose
pour nous, c'est que le pur et simple commerce de cigarettes fait en Suisse
ne peut pas être un délit ou un crime. Si quelqu'un achète
des tonnes de cigarettes en Hollande et les revend à une société
panaméenne, c'est dans le pays où se déroule la vraie
activité illicite qu'il faudrait recueillir les preuves utiles démontrant
que cette personne est liée à des organisations criminelles.
S'il s'agit d'une organisation criminelle mafieuse, on peut agir ici. On
peut collaborer avec les autorités étrangères, faire
des écoutes téléphoniques, des contrôles bancaires,
des interrogatoires.
M. Jacques DUCRY : Depuis la fin
des années 80 et début 90, nous avons des dossiers au Tessin
sur ces gens dont on connaît le nom. Si l'Italie ne nous donne pas
les moyens pour intervenir, on ne peut rien faire. Le problème,
c'est l'Italie. Nous recevons ces personnes, qui travaillent avec des banques,
des avocats, des fonctionnaires pour leur permis de séjour. Dans
une enquête que mène actuellement le Procureur général,
on a trouvé presque 12 millions de francs suisses en espèce
dans le bureau d'un avocat.
On peut avoir des défauts,
mais les magistrats du Tessin ne veulent pas subir les conséquences
de l'inactivité étrangère. Si on ne nous donne pas
les éléments pour agir, on ne peut rien faire.
Le ministre des Finances italien
critique la Suisse car chez lui, il y a les morts et chez nous l'argent.
Mais les Italiens savent qu'ils doivent nous donner les moyens de preuve
pour poursuivre les ressortissants qui résident chez nous.
M. Luca MARCELLINI : On le voyait
très bien dans cette affaire de confiscation. J'avais trouvé
un membre de la Sacra Corona Unita qui avait ouvert un bureau à
Lugano dans lequel il faisait des activités de contrebande. On a
contrôlé, séquestré l'argent qui était
ici dans des sociétés à son nom personnel et dans
des sociétés sous les noms de sa famille, soit 3 millions
de francs suisses. L'Italie n'a pas fait arriver l'ordre d'arrestation
internationale. Ensuite, j'ai su que cette personne était déjà
en procès en Italie pour organisation de genre mafieux. Les débats
étaient déjà en cours. Nous avons attendu pendant
des années la décision de la cour italienne. En 1999, la
décision de premier degré de la cour italienne n'était
pas encore rendue. J'avais alors de réelles difficultés à
conserver cet argent sous séquestre pendant plusieurs années
au motif que j'attendais la décision de la cour italienne.
J'avais eu trois recours. Au troisième,
notre juge d'instruction, dans sa décision, m'a dit qu'il confirmait,
pour la dernière fois, le séquestre, mais pas pour longtemps
car il fallait trouver une solution. J'étais allé à
Lecce où j'avais obtenu la remise de documents contenant les dépositions
de repentis. Dans ces déclarations, on disait que cette personne
que je poursuivais avait été admise dans la Sacra Corona
Unita et il a juré en tant que membre de cette organisation.
Cet élément suffisait à mon avis, pour demander la
confiscation.
Dans la réalité,
on arrive très souvent dans les procédures de confiscation
à un accord judiciaire proposé par le président du
tribunal qui est compétent pour ce genre de décision. Probablement
à cause de la surcharge et aussi de la forme de procédure
car la procédure de confiscation est une procédure civile.
Dans le contexte de procédure civile, le juge plutôt que de
faire une instruction civile qui va durer longtemps, propose des transactions.
C'est ce qui a été envisagé dans ce cas, mais le problème
c'est que derrière la proposition de transaction, il y avait quelque
chose d'autre.
Heureusement que j'avais refusé
la première proposition de transaction. Pour finir, le résultat
auquel on est arrivé était juste, le corrompu n'a pas probablement
été payé.
M. le Rapporteur : Je vous remercie
de toute cette narration qui est édifiante. Je ne vois pas d'autres
questions. Nous avons approfondi les choses. Avez-vous d'autres points
que vous souhaiteriez évoquer avec nous ?
M. Luca MARCELLINI : Nous voulions
encore signaler que des cas individuels d'entraide ne fonctionnent pas.
J'ai un cas avec l'Espagne de requête de perquisition bancaire et
de séquestre d'immeubles à Tenerife. Je n'ai aucune réponse
depuis 1993 alors que nous les sollicitions chaque année.
M. le Rapporteur : Gibraltar ?
M. Luca MARCELLINI : Non, rien
à signaler. Mais même avec la France, où j'ai envoyé
des commissions rogatoires pour des perquisitions d'appartements et des
saisies de logement à Paris, j'ai connu des difficultés.
C'était une opération coordonnée dans une vingtaine
de pays il y a deux ou trois ans. Je dois dire que cela a fonctionné
dans peut-être dix-sept ou dix-huit pays sur les vingt, mais à
Paris et Nice, aucune réponse. Six ou huit mois après, quelqu'un
m'a téléphoné pour me demander si ces perquisitions
et saisies étaient toujours nécessaires.
M. le Rapporteur : Pouvez-vous
nous transmettre les documents liés à cet échange
? En effet, il est toujours intéressant d'éduquer ses propres
juges.
M. Luca MARCELLINI : Mais ce sont
des cas individuels. Il arrive chez nous aussi qu'une requête, pour
une raison ou une autre, reste quelque part ou qu'on n'a pas le temps d'y
répondre.
M. Jacques DUCRY : J'ai une affaire
qui date d'il y a trois ans.
M. Luca MARCELLINI : J'ai simplement
fait deux ou trois demandes d'entraide en France.
Mme Maria GALLIANI : La France
ne demande pas de compléments d'informations. J'en ai fait deux
ou trois sans problème.
M. Luca MARCELLINI : J'ai eu une
fois un problème avec la Corse dans le cadre d'une affaire complexe.
On m'a envoyé un exposé des faits en me demandant comment
préparer la commission rogatoire. Je trouve que c'est une bonne
façon de procéder. J'ai préparé un texte avec
les formalités qu'une commission rogatoire doit avoir selon les
critères de notre loi. Je l'ai envoyé par fax en Corse et
peut-être six mois après, j'ai reçu la même demande.
On avait complètement ignoré le travail qui avait été
fait. J'ai répondu qu'elle n'était pas conforme à
notre législation et j'ai indiqué à nouveau certains
critères nécessaires pour nous.
En tout cas, il est important
d'avoir des contacts personnels, de se déplacer quand on peut le
faire, pour l'efficacité de l'entraide. Si on reçoit ensuite
un projet par fax, en général cela fonctionne assez bien.
M. Jacques DUCRY : J'ai lu dans
la presse que votre collègue François d'Aubert avait critiqué
violemment le Tessin quant à sa présumée inaction
face à la mafia russe. Il n'est pas venu, car nous aurions pu lui
expliquer les problèmes que nous rencontrons avec notre parquet.
Il ne faut pas oublier qu'en Suisse il y a vingt-six cantons et que Genève
enquête aussi sur le Tessin pour ce qui concerne ces affaires que
M. d'Aubert évoquait.
Nous avons pris des accords pour
savoir qui fera quoi dans ce contexte. Nous voulons dire qu'il ne faut
pas se fier aux apparences. Genève a fait un travail énorme
sur les Russes, qu'on aurait peut-être fait moins bien et en tout
cas dans un laps de temps bien plus long, avec un magistrat à plein
temps, plus quelques collaborateurs. Expliquez à vos collègues
que ce n'est pas une question de mauvaise volonté ou de paresse,
mais de structure, et que cela ne dépend pas de nous.
Nous sommes passés de 12
à 15 procureurs, mais pour nos exigences d'enquête, nous devrions
être vingt-cinq. Nous avons été douze enquêteurs
pendant les vingt dernières années. En vingt ans, nous avons
pu assister à une évolution négative épouvantable.
On subit des critiques, qu'il faut adresser au pouvoir politique, législatif
ou exécutif, et aux structures qui ne dépendent pas de nous.
Ce ne sont pas seulement les lois ou les recours, mais aussi le nombre
de personnes et cette structure qui nous empêchent de faire mieux.
M. Luca MARCELLINI : Les politiciens
estimaient peut-être qu'une justice pénale trop forte aurait
pu être dangereuse pour l'économie, ce qui a freiné
dans le passé l'aide à la magistrature. Dans les dernières
années, le point de vue politique a quand même, mais assez
timidement, changé par rapport à la justice pénale.
Depuis deux ou trois ans, nous
récupérons les retards accumulés et une certaine évolution
se fait sentir avec l'adoption de procédures plus favorables depuis
une année, et les augmentations d'effectifs. Une autre réforme
est en vue, dans un an ou deux, pour la création de la fonction
de substitut du Procureur, ce qui pourrait augmenter le nombre de magistrats
en mesure de prendre des décisions. De la part du pouvoir politique,
on voit qu'il y a une volonté. Mais avant il faudra reprendre les
milliers de dossiers qu'on a accumulés pendant ces années.
M. Jacques DUCRY : On ne s'occupe
pas uniquement des grosses enquêtes, mais aussi des délits
de moindre importance. Ce sont aussi les petits cas qui nous empêchent
de travailler.
M. le Rapporteur : Que dois-je
dire à mon collègue François d'Aubert ?
M. Jacques DUCRY : D'avoir confiance.
Qu'il appelle le Procureur Général ou moi-même pour
qu'on lui explique !
M. le Rapporteur : Ce que j'ai
compris, sur les questions russes, c'est que vous avez délégué
le travail de rattrapage de lutte contre la délinquance et le blanchiment
de l'argent sale russe à Genève afin que ce canton prenne
en charge une partie de ce que vous n'avez pas pu faire.
M. Jacques DUCRY : Zürich
n'est pas très active. J'avais essayé sans résultat,
en 1996, de transmettre à Zürich un dossier qui concernait
une grosse affaire russe. Genève a la volonté et les moyens
de le faire. Genève a une réalité russe bancaire sur
son
territoire, il y avait aussi les comptes au Tessin des Russes qui sont
aussi propriétaires immobiliers.
M. Luca MARCELLINI : Avec Genève,
nous avons une bonne assistance.
M. le Rapporteur : Pourquoi ne
se passe-t-il rien à Zürich ?
M. Luca MARCELLINI : Je n'ai pas
d'éléments pour faire l'analyse.
M. le Rapporteur : Pourquoi sur
ce dossier russe le canton de Zürich n'a-t-il rien fait ?
M. Jacques DUCRY : Sur ce dossier,
ils devaient mettre des écoutes téléphoniques et ils
ne les ont pas faites. Il y avait tous les éléments, mais
ils nous ont dit que leur procédure était différente
et qu'il leur fallait des preuves pour faire les écoutes téléphoniques.
Je leur ai dit que si on a les preuves, il n'est plus nécessaire
de faire des écoutes téléphoniques.
M. Luca MARCELLINI : Ils sont
plus formels dans l'évaluation des commissions rogatoires. Lorsqu'arrivent
les commissions rogatoires de l'étranger, qui touchent les différents
cantons, lorsque Zürich est désigné comme canton directeur,
qui doit décider l'admissibilité, on voit parfois des décisions
négatives assez formelles.
Mme Maria GALLIANI : Ils ne sont
pas flexibles. C'est peut-être une question de mentalité.
M. Luca MARCELLINI : Si la commission
rogatoire n'est pas en ordre, peut-être chez nous l'approche est
de prendre contact et de la modifier, tandis qu'à Zürich, ils
sont plus formels.
M. le Rapporteur : Merci d'avoir
collaboré à ce travail difficile. Je vous renouvelle mes
remerciements les plus appuyés en vous souhaitant bon courage comme
à tous vos collègues magistrats qui méritent le soutien
de toutes les représentations nationales.
M. Luca MARCELLINI : Il est toujours
intéressant pour le magistrat de voir que le pouvoir politique s'intéresse
à sa situation, même si ce n'est pas toujours évident.
Audition de M. le Professeur Paolo
BERNASCONI,
Avocat, Professeur des universités
de Zürich et Saint Gall,
Ancien Procureur du Tessin, Expert
de droit pénal économique international
(compte-rendu de l'entretien
du 27 septembre 2000 à Lugano - Suisse)
Présidence de M. Arnaud
MONTEBOURG, Rapporteur
M. le Rapporteur : Merci de vous
être déplacé. Peut-être devrais-je dire un mot
sur la façon dont nous travaillons depuis un an et demi. La Mission,
dont je suis rapporteur, est née de la rencontre à l'Assemblée
nationale, en 1998,entre des parlementaires nouvellement élus et
les magistrats signataires de l'appel de Genève. Nous avons alors
décidé de mettre en place une action de soutien à
tous ces magistrats européens qui travaillent par-delà les
frontières. Nous nous étions également engagés
à faire une évaluation précise de chacun des dispositifs
juridiques des pays européens afin d'avancer dans la levée
des obstacles à la coopération et à la lutte contre
le blanchiment.
Nous sommes allés en Belgique,
aux Pays-Bas, au Luxembourg en Angleterre, à Gibraltar et dans les
Iles anglo-normandes, en Espagne, en Italie, au Liechtenstein, en Autriche,
à Monaco, à Chypre et en Suisse.
Nous avons voulu revenir en Suisse
car il nous a semblé qu'il fallait y analyser la situation canton
par canton, plutôt que d'en avoir une vision globale.
M. Paolo BERNASCONI : Le volume
des sommes gérées par la place bancaire suisse est estimé
à 4 000 milliards de dollars.
M. le Rapporteur : C'est également
une des raisons de ce second déplacement.
M. Paolo BERNASCONI : Avez-vous
rédigé un rapport sur la Suisse ?
M. le Rapporteur : Non, puisque
nous attendons de terminer ce voyage pour nuancer nos appréciations
selon les cantons, les cultures, les systèmes juridiques locaux
et que nous souhaitions voir fonctionner avec davantage de recul le système
de déclarations de soupçons.
Demain, nous rencontrons de nouveau
les fonctionnaires à Berne car il ne suffit pas de lire les rapports.
D'ailleurs le rapport du MROS exige que nous nous posions quelques questions
sur le fonctionnement de ce Bureau de communication, au vu des résultats,
après quelques mois d'activité. Le système bancaire,
parabancaire, financier, juridique, soumis selon la loi LBA au principe
de l'autorégulation avec la création d'organismes d'autorégulation,
mérite qu'on s'y attarde car c'est un système original. J'aimerais
vous poser quelques questions sur ce thème. Que pensez-vous de ce
mécanisme d'autorégulation et comment appréciez-vous
son évolution ?
L'autre point qui m'intéresse
concerne les difficultés que rencontrent les magistrats pour faire
la preuve du lien entre l'argent qu'ils découvrent sans justification
et l'existence d'un crime ou d'un délit en amont, en particulier
commis à l'étranger. Tous les pays européens que nous
avons visités ont attiré notre attention sur les difficultés
d'administration de la preuve. Les nombreux échecs de l'accusation
publique sont souvent liés aux défaillances de ce système
probatoire. Plusieurs pays, dont l'Italie, l'Espagne, la France, organisent
actuellement des mécanismes d'allégement du renversement
de la charge de la preuve.
En votre qualité d'émérite
juriste, pourriez-vous nous donner votre avis sur ce sujet ? Comment améliorer
l'efficacité et progresser dans la lutte contre la criminalité
? Comment la législation dans cette guerre doit-elle évoluer
et comment la faire évoluer ?
Je sais que les réponses
toutes faites existent. Le parquet européen en fait partie. Toutefois,
nous considérons que des solutions qui seraient radicales, donc
impossibles à mettre en _uvre immédiatement, ne peuvent être
une réponse politique viable. Nous recherchons l'amélioration
concrète, pas à pas, efficace, pragmatique, qui permettra
à tous les combattants de la lutte anti-blanchiment de trouver du
soutien.
Il serait intéressant également
que vous nous donniez votre sentiment sur les liens entre le blanchiment
et la fraude fiscale, puis sur l'exception fiscale en vigueur en Suisse
contre laquelle nous nous élevons et la manière dont elle
a été opposée, utilisée.
M. Paolo BERNASCONI : J'ai trouvé
l'initiative des magistrats de l'appel de Genève et de l'appel de
Bruxelles très bonne. Il serait intéressant de procéder
en faisant une analyse séparée entre les moyens de prévention
et de répression. Je commencerai par la prévention.
Je ne suis pas partisan d'un système
totalement fondé sur l'autorégulation, mais plutôt
d'un système mixte, c'est-à-dire un cadre réglementaire
avec les autorités de surveillance et, à l'intérieur,
certains secteurs laissés à l'autorégulation. C'est
l'expérience que nous avons eue avec la Commission fédérale
des banques et que nous avons aujourd'hui avec les organismes d'autorégulation
de la LBA. D'ailleurs cette dernière expérience démontre
que ce mot " autorégulation " entraîne un travail très
lourd.
Je suis moi-même conseiller
de plusieurs organismes d'autorégulation. L'autorégulation
comporte plusieurs phases. La première est celle de l'autorisation
qui demande beaucoup de temps. Un organisme d'autorégulation, qui
compte cinq cents affiliés, doit tous les vérifier sur le
plan documentaire. C'est un travail bureaucratique très important.
La deuxième phase est une
phase de formation de base que nous devons renouveler chaque année.
L'Autorité fédérale de surveillance, au Département
des Finances, prévoit par an un minimum d'une journée et
demie de formation. Mais c'est un travail très important car après
avoir approché les cinq cents banques en Suisse, on approche maintenant
le secteur non bancaire qui reste un secteur presque inconnu. Au Tessin,
seul canton à disposer d'un " financial services act ", on en a
autorisé mille.
Dans une quinzaine de jours, M.
Villiger, Chef du Département fédéral des Finances
tiendra une conférence de presse sur les résultats des travaux
de la commission d'experts qui a travaillé sur cette idée
de " financial services act ". Cela a été relaté dans
la presse le 16 novembre 2000.
Ma première interrogation
est la suivante : on parle d'améliorer la surveillance, mais on
ne sait pas qui est le destinataire. On sait qu'il y a environ mille opérateurs
et intermédiaires financiers au Tessin, mais combien sont-ils à
Genève, deuxième place financière, ou Zürich,
première place financière ? On se retrouve avec peut-être
dix ou vingt mille professionnels très différents. Je suis
toujours curieux de savoir comment les pays étrangers font avec
leur " financial services act " pour contrôler la masse d'opérateurs
et d'intermédiaires financiers de Londres, de Paris... Si on le
fait sérieusement, c'est horriblement difficile.
La Suisse a choisi pour l'instant
ce système d'autorégulation, mais cela peut changer. Après
cette première phase d'autorisation, puis cette seconde phase de
formation
- avec la préparation
de matériel à disposition de tous et l'organisation de sites
Internet et autres - on arrive à la phase la plus difficile, celle
de la surveillance, car elle implique des visites, des inspections, des
rapports, voir des sanctions.
Une inspection est un processus
qui demande du temps. Effectuer une seule inspection rigoureuse, simplement
sous l'angle anti-blanchiment, peut prendre une heure, voire deux, avec
deux réviseurs expérimentés. C'est une tâche
colossale si elle est prise au sérieux. Je continue de croire à
l'auto-surveillance, mais nous n'en verrons les résultats que d'ici
cinq ou dix ans.
J'estime qu'une loi votée
au Parlement nécessite un minimum de cinq ans avant de faire ressentir
réellement ses effets. L'obligation de notification à l'autorité
fédérale commence à jouer, mais seulement après
cinq ans, on pourra tirer un premier bilan. Je crois à la prévention
au sens où, par ce système d'autorégulation, on réussit
à diffuser, d'une façon capillaire, un système d'auto-surveillance.
J'ai commencé à
travailler il y a une trentaine d'années. Les changements que j'ai
vus se mettre en place en Suisse sont colossaux. Il y a eu un revirement
général de comportement sur le secret total, avec des initiatives
imposées aux détenteurs de secrets professionnels et d'affaires.
Cela a pris beaucoup de temps. Peut-être est-ce grâce au fait
qu'il y a des sanctions, que les organisations internationales - publiques
et privées - soulignent de plus en plus la qualité des institutions
dans le secteur tertiaire, leur fiabilité. Il y a toute une constellation
qui a aidé en ce sens et qui continuera à le faire.
Par ailleurs, s'ouvre là,
pour les réviseurs et les auditeurs, un marché énorme.
Les consultants en tout genre offrent des services nouveaux aux banques
et aux intermédiaires financiers qui ont besoin de spécialistes.
Les auditeurs se réunissent et proposent du conseil. Lorsque l'on
réussit à intéresser le marché et ses différents
intervenants, les jeux sont faits car ce sont eux qui vont promouvoir l'activité.
Il faut faire des expériences.
Celle de l'obligation de l'identification de l'ayant droit économique
est positive, mais aujourd'hui elle arrive à son terme. Je me pose
alors la question suivante. L'ensemble du système de l'identification
et de l'enregistrement de l'ayant droit économique repose sur la
déclaration faite par le client. Celui-ci dit s'appeler M. Untel,
il ouvre un compte au nom d'une société du Panama dont Mme
Untel est l'ayant droit économique. Pour justifier l'identité
de cette dame, il donne sa signature, parfois authentifiée, et son
passeport : tout se fait sans que la banque n'ait jamais ni vu ni interpellé
Mme Untel.
Il y a un mois, un banquier m'a
indiqué que certains clients étaient rayés hors de
Suisse. A Monaco, un individu, pour 200 000 francs, se déclare comme
étant l'ayant droit économique de qui veut bien le rémunérer.
Ainsi, par exemple, je donne sa signature et son passeport à la
banque, et du coup ce Monsieur devient l'ayant droit économique.
Payez-le et il accepte le risque.
Il
faut maintenant accepter de sauter le pas suivant. La banque ne peut accepter
la déclaration du client concernant l'identité de l'ayant
droit économique seulement qu'en présence de l'ayant droit
économique. C'est très lourd sur le plan bureaucratique et
organisationnel. Sans vouloir suggérer qu'en Suisse et dans les
pays du GAFI le système ne fonctionne pas après dix ans,
il n'en demeure pas moins que trop de personnes encore peuvent profiter
de cette lacune qui doit être comblée. Il suffirait d'étendre
à la signature de l'ayant droit économique le système
en vigueur pour la récolte de la signature des procureurs du titulaire
du compte bancaire avec enregistrement centralisé comme en Suisse
d'après la circulaire de l'ASB en vigueur depuis le 1er
juillet 2000.
M. le Rapporteur : C'est ce que
l'on nous a rapporté dans plusieurs pays que nous avons visités.
Un procureur m'a dit qu'à Monaco, c'est le trou noir du système,
et le GAFI n'a jamais voulu aller au-delà.
M. Paolo BERNASCONI : Le GAFI
continue à faire beaucoup, mais il doit garder le dynamisme qu'il
avait à ses débuts.
M. le Rapporteur : Vous pensez
qu'il l'a perdu...
M. Paolo BERNASCONI : Non. De
façon objective, quand vous partez de zéro, vous faites automatiquement
un bond, mais ensuite cela devient plus difficile. Il faut informer sur
toutes les choses positives que le GAFI accomplit. Il faut le proclamer
car à une époque, certains disaient qu'il fallait renoncer
au GAFI.
Pour en revenir à l'ayant
droit économique, c'est souvent une société dont le
siège se trouve dans un pays offshore. Aujourd'hui, il est
de bon ton, pour toute organisation internationale, d'avoir son groupe
de travail sur l'offshore. Je trouve qu'il y a dans cette démarche
encore beaucoup de naïveté. Par exemple, comme critère,
on examine si le pays en question dispose d'une norme qui punit le blanchiment
d'argent. Or le premier pays qui a eu une telle norme était le Panama.
Il conviendrait déjà de savoir quel est le nombre des sociétés
au Panama. Le GAFI devrait demander au Liechtenstein ou au Panama combien
ils ont de sociétés, mais il ne le fait pas.
M. le Rapporteur : Les instances
de certains pays ne sont déjà pas d'accord sur les chiffres
du nombre de sociétés dans le pays, comme c'est le cas à
Chypre.
M. Paolo BERNASCONI : A Chypre,
la question majeure serait de s'assurer du nombre de filiales de banques
russes, qui sont au nombre de quarante-six. Lors d'un séminaire
anti-corruption à Chypre, je leur ai posé la question de
cette présence si nombreuse. Leur réponse a été
qu'ils ont une convention de non double imposition. On peut faire tout
ce que l'on veut à Chypre, il n'y a aucun contrôle possible
sur la masse de clients de ces banques russes et sur l'origine d'une masse
d'argent provenant d'un pays avec un taux très élevé
de criminalité et de corruption.
Ce n'est pas une affaire de personnes,
mais de tradition. Il n'y a pas de tradition à Chypre. J'explique
à mes clients que s'ils vont à Chypre pour profiter du fait
que c'est un territoire non coopératif et que, si leurs fonds sont
détournés dans le cadre de la banque, s'ils vont à
la police, la procédure prendra des années et encore pire,
d'après le code civil, la banque ne couvrira pas le dommage. C'est
une question de tradition, d'organisation de la justice, de responsabilité
civile des banques.
Je reviens sur la législation
anti-blanchiment, déjà mise en place par le Panama. Le Liechtenstein
va se doter, à compter de l'année prochaine, d'une législation
anti-blanchiment copiée sur celle de la Suisse. Ils auront une belle
loi anti-blanchiment, mais le Liechtenstein n'en demeurera pas moins responsable
de la production de milliers de mécanismes anti-blanchiment (sur
lesquels leurs administrateurs ne peuvent exercer aucun contrôle)
qui ne sont pas utilisés qu'au Liechtenstein, mais partout dans
le monde. Ils ouvrent des comptes à Vaduz, à Zürich
et même aux Etats-Unis. A New York, vous pouvez ouvrir un compte
sans que l'on vous pose la moindre question sur l'ayant droit économique
d'une société offshore. L'efficacité de votre
Mission sera mesurée aussi sur la base de vos résultats également
aux U.S.A.
Vous voyez la difficulté.
Le Liechtenstein comme le Panama ont une législation anti-blanchiment,
mais ils continuent d'avoir la production d'instruments de blanchiment
qui sont éparpillés partout dans le monde.
Ont-ils un système de droit
civil qui institue une responsabilité personnelle des administrateurs
des sociétés qui aurait un effet dissuasif à l'égard
des investisseurs ? La bonne question à poser aux administrateurs
au Liechtenstein et au Panama est la suivante : de combien de sociétés
êtes-vous administrateur et êtes-vous à même d'en
contrôler effectivement toute l'activité ? Mais ils n'en veulent
rien savoir. Le pays qui accepte le principe selon lequel l'administrateur
est une personne qui ne veut aucune information sur les sociétés
qu'il administre est un pays qui fabrique des instruments pour le blanchiment.
Par conséquent, il doit figurer sur la liste noire des pays non
coopératifs.
S'agissant non pas de paradis
fiscal mais pénal, je trouve l'expression " pays non coopératif
" bien choisie. En effet, si l'on s'en tient aux mots, les pays aujourd'hui
sont tous coopératifs. Il faut aller voir derrière. Un système
dans lequel un administrateur peut avoir deux ou trois cents sociétés
en administration ne peut pas fonctionner, il n'y exerce aucun contrôle.
Le premier élément
de contrôle serait que toute personne qui assume une charge soit
à même de contrôler. En fait, les administrateurs de
centaines de sociétés n'en ont aucune idée et, de
plus, ils ne peuvent pas savoir. Ils donnent la procuration générale
à une personne inconnue sans savoir ce qu'elle va faire, trafic
d'armes ou autres. C'est l'attitude typique de l'administrateur de sociétés
des pays offshore.
Je dirais que, en Suisse, nous
sommes à mi-chemin dans le sens que la révision du droit
sur les sociétés anonymes, en 1992, a partiellement travaillé
en cette direction. Les responsabilités de l'administrateur et de
la révision externe et interne ont été renforcées.
Plus de moyens ont été donnés aux actionnaires pour
entamer des actions en responsabilité civile. Là c'est le
marché, vous avez la contrainte financière.
Si l'administrateur d'une société
anonyme en Suisse ne respecte pas ses devoirs de diligence, il a à
craindre des réviseurs. C'est un procédé très
dissuasif. La Suisse compte un grand nombre de sociétés de
siège, mais pour des raisons fiscales. En général,
l'administrateur d'une société de siège est un comptable
et tient beaucoup à sa profession. De ce fait, il tâche de
respecter toutes les obligations de droit des actions, fiscales, etc.
A ce propos, une note très
importante a été publiée sur le site Internet de la
Commission fédérale des banques.
J'ai connu l'époque où
la Commission comptait trois ou quatre personnes, aujourd'hui elles sont
deux cents et vous disent qu'en Hollande, elles sont trois cents : ces
effectifs de la Commission suisse sont-ils suffisants ?
Le dernier point sur lequel la
Commission s'est interrogée est le suivant : quelle est l'attitude
que l'intermédiaire financier bancaire et non bancaire doit avoir
à l'égard des sociétés de siège offshore
? Le degré de diligence à l'égard de l'argent déposé
sur le compte ouvert au nom d'une société offshore
doit-il être plus élevé du fait que le pays offshore
concerné figure sur la liste noire ? C'est un pas très important
à franchir. Ce terrain est actuellement sondé.
Dans le cadre des cours obligatoires
donnés aux intermédiaires financiers ou des séminaires
pour les banquiers, je pose cette question que je ne posais pas il y a
dix ans : le fait d'ouvrir un compte au nom d'une société
offshore
est-il suspect ? Non car 90 % des sociétés
offshore
qui ouvrent des comptes en Suisse le font pour des raisons de fraude fiscale,
les 5 ou 10 % (qui sait ?) restants pour des raisons criminelles.
Toutefois, sur la base de mon
expérience judiciaire en trente ans d'activités en tant que
magistrat et, après, comme avocat, je n'ai jamais connu un seul
cas important de blanchiment, d'escroquerie ou de criminalité économique
organisée dans lequel n'intervenait pas une société
de siège offshore. Il y en a toujours une, c'est le mécanisme
typique. Néanmoins on ne peut pas en conclure qu'il faut criminaliser
toutes les sociétés offshore. C'est bien là
la difficulté, du moins, c'est la raison pour laquelle je renvoie
aux listes de critères que j'ai publiées ces dernières
années et que je vous communiquerai.
M. le Rapporteur : D'où
la sélection de la liste noire.
M. Paolo BERNASCONI : Là
encore, c'est la contrainte financière qui joue. Le GAFI l'avait
indiqué dans les recommandations 20 et 21 de 1990 et 1996, mais
d'une façon très nuancée. Le Forum de Stabilité
Financière peut prendre une décision en spécifiant
que cette liste noire implique des mesures de diligence accrues de la part
de tous les intermédiaires financiers. Si le client requiert une
opération urgente de devises à terme sur son compte au profit
d'un compte ouvert au nom d'une société offshore ayant
son siège dans un pays sur la liste noire, une telle opération
prendra trois ou quatre jours avant d'être complétée.
Par la suite, la clientèle ne voudra plus travailler avec une société
de ce pays, car cela lui fait perdre de l'argent.
M. le Rapporteur : A votre connaissance,
des réactions juridiques de type législatif, réglementaire
ou dans le cadre des cahiers des charges d'autorégulation, secteur
par secteur, se préparent-elles au regard de la liste noire et grise
du GAFI ? Des changements se préparent-ils en Suisse à ce
sujet comme ils s'en préparent au Canada, aux Etats-Unis et en France
?
M. Paolo BERNASCONI : En général,
il est facile de dire que la vague régulatrice ne s'arrêtera
plus. On a une bonne constellation. Prenez l'exemple de la corruption.
Pendant vingt ans, j'ai abordé avec virulence ce sujet maintes et
maintes fois sans succès et, tout à coup, en deux ou trois
ans, le Japon, les Etats-Unis et d'autres ont ratifié la Convention.
Les Etats-Unis l'ont même ratifiée de facto vingt ans
avant la signature de la convention OCDE. C'est un changement incroyable
et inattendu. Nous sommes à mi-chemin. La corruption est un cas
intéressant. Pour le blanchiment, cela suit le même cheminement.
Tout à coup, le sujet a surgi sur la scène, mais cela a pris
dix ans pour mettre en place les instruments anti-blanchiment. Même
en Suisse, pour le offshore, la prise de conscience a enfin démarré.
Pour ma part, la globalisation
des marchés signifie la globalisation des règles, donc la
globalisation de la surveillance et donc la globalisation de la transparence.
Les systèmes se tiennent. Il nous faut tous suivre les mêmes
règles. Si le Canada et d'autres pays commencent en ce sens, ce
sera aux organisations internationales de se mettre autour de la table,
ce qui ne saurait tarder. Il convient toutefois de faire en sorte que ces
listes noires ou grises ne soient pas naïves. Il me semble indispensable
que les spécialistes considèrent non seulement le droit pénal,
l'entraide, etc. mais aussi le droit civil et commercial : les listes noires
actuelles ne sont encore que des cartes géographiques moyenâgeuses,
avec trop de " terrae incognitae ".
Il est aujourd'hui plus facile
d'agir au niveau international qu'au niveau national. Je l'ai vécu
en Suisse où on ne réussissait pas à faire passer
certaines propositions qui, en fait, ont été parachutées
de l'OCDE, de Strasbourg, etc. C'est un moyen peu démocratique car
il n'y a pas de contrôle parlementaire, mais très efficace,
étant soustrait aux pressions des forces proches des zones grises
et noires.
La liste noire de la Banque mondiale
pour les faits de corruption est très intéressante. Vous
avez évoqué le ministère public européen, mais
la Banque mondiale est une institution au niveau international. Les chemins
qui se dessinent sont très intéressants.
Aujourd'hui, un thème brûlant
est celui de la contrebande. J'ai lu avec attention la déclaration
de M. Barren, membre de la Commission de l'Union européenne le jour
suivant le vote suisse sur les sept traités bilatéraux à
Bruxelles. Ce représentant indiquait que maintenant nous sommes
prêts pour le huitième traité qui concernera la coopération
contre la criminalité internationale organisée, y compris
la fraude contre les intérêts de l'Union européenne.
Cela prendra du temps, mais la Suisse l'acceptera d'ici cinq ans. Il est
difficile de mobiliser l'opposition par un vote populaire sur ce thème
car c'est un secteur qui ne touche pas tout le monde. De toute façon,
on ne peut se déclarer contre la coopération contre la criminalité
organisée. Cela ne change pas beaucoup pour l'économie suisse,
même si cela obligera à couper certaines branches comme le
transport de cigarettes destiné à l'Italie.
Une bonne définition pour
agir contre la contrebande est celle de " commerce armé ". Aujourd'hui,
les commerces armés qui nécessitent une protection armée
par des mitraillettes, etc... définissent ce qu'on appelle la criminalité
organisée. Naturellement cela reste difficile à prouver.
S'agissant des millions de francs
suisses qui arrivent sur le compte d'une banque en Suisse au nom de sociétés
qui font le produit du commerce de cigarettes avec l'Italie, il s'agit
alors de savoir si ce commerce de cigarettes en Italie se fait avec des
armes, ce qui est presque toujours le cas. Ceux qui participent à
ce type de commerce sont traqués, nuit et jour, par la Police et
par la Guardia di Finanza. Les policiers sont armés, de même
que les criminels. La traite des femmes et des mineurs, la contrebande
d'or et de devises, etc. sont également des commerces armés
parce que ce sont des commerces clandestins.
Pour ma part, il me semble que
c'est la bonne solution. Dès lors que c'est un commerce protégé
avec des armes, on considère qu'il s'agit d'un commerce criminel
à qualifier sous la définition de " crime organisé
" punissable. Je pense qu'il y a là des chemins ouverts, dans le
sens où il y aura des changements. On s'en approche.
Le fait d'importer des produits
sans payer la douane suisse est punissable d'après le droit suisse.
Ce n'est pas punissable par la législation française, car
la contrebande est punie dès lors qu'elle est faite au préjudice
du fisc national. C'est évident.
La question est tout autre. Il
faut se poser la question suivante. Le commerce armé, qui est pratiqué
sur les territoires étrangers lorsqu'il a des conséquences
sur le territoire suisse, est punissable puisque qu'il est armé.
L'argent qui provient des produits de ce commerce armé peut-il faire
l'objet de blanchiment punissable ? Oui, parce que c'est du commerce armé
qualifié comme crime (art. 260 ter du code pénal suisse),
qui par conséquent, constitue une infraction concernant le blanchiment
(art. 305 du code pénal suisse). Mais si vous travaillez avec l'idée
de contrebande, personne ne parvient à ce résultat. Cela
ne marche pas.
Une grande lacune est la définition
des infractions principales en amont du blanchiment d'argent. C'est une
lacune très importante dans le droit suisse, mais aussi du GAFI
et de la Convention 141 anti-blanchiment de la convention européenne,
instrument très important mais mal connu et mal appliqué.
Par exemple, même le commerce
d'armes non autorisées n'est pas puni comme un crime mais seulement
comme un délit. Par conséquent, le produit du commerce d'armes
non autorisées n'est pas l'objet du blanchiment d'argent et n'est
pas punissable.
M. le Rapporteur : Comment sortir
de cela ?
M. Paolo BERNASCONI : Il faut
faire la liste des infractions en amont du blanchiment d'argent, même
si les juristes n'aiment pas cela. La norme qui régit l'escroquerie
est différente dans tous les pays d'Europe. mais les éléments
essentiels restent les mêmes.
M. le Rapporteur : Y a-t-il un
pays qui a fait la liste ?
M. Paolo BERNASCONI : Certains
pays ont fait une liste minimaliste qui vise seulement le trafic de stupéfiants,
la traite des femmes et des mineurs.
M. le Rapporteur : Sur ce sujet
en France, nous avons eu un débat avec la Garde des Sceaux lorsque
nous avons voulu sortir de l'idée d'organisations criminelles, qui
est indémontrable. Lorsque j'ai proposé un amendement " activités
en réseau criminel ou activités délictueuses ", il
m'a été répondu que c'était trop large, que
l'on peut commettre des délits bénins. Nous ne sommes pas
sortis de cette histoire.
M. Paolo BERNASCONI : Faites la
liste. Mais il faut la faire à Bruxelles et à Strasbourg
car ce sont eux (O.C.D.E., Conseil de l'Europe, Union européenne)
qui changent la définition de l'article du blanchiment dans la Convention
et dans les Directives. Le système des listes n'est pas aimé
par les juristes. Mais s'agissant des traités d'extradition bilatéraux
prévus entre tel et tel pays, les Américains notamment, ont
fait une liste.
M. le Rapporteur : Qu'est-ce qu'ont
fait les Italiens ?
M. Paolo BERNASCONI : Ils ont
commencé avec une liste minimaliste en invoquant le trafic de stupéfiants.
Puis ils ont changé trois fois et ont fait une liste élargie
avec l'endettement, le brigandage...
Dans l'actuelle Résolution
(648 bis du code pénal italien), ils ont visé, comme les
Américains et les Belges, toute infraction délictueuse. Si
vous demandez à un magistrat italien si la fraude fiscale est une
infraction en amont du blanchiment, il vous répondra que non avec
toute une série d'explications. Tout ceci pour vous dire qu'une
définition générale est très difficile.
Certains groupes de magistrats
travaillent dans cette direction. Pour la Suisse, c'est aussi très
difficile. Dans le cadre des cours que je donne aux banquiers, jusqu'à
il y a encore deux ans dans la liste des infractions en amont du blanchiment,
je disais : l'escroquerie oui, mais l'abus de confiance, non. Ensuite le
Parlement a heureusement transformé l'abus de confiance en crime
c'est à dire infraction en amont du blanchiment. Mais le trafic
d'armes est puni comme un délit.
Dans deux ans, il y aura en Suisse
une nouvelle définition d'infractions dans le nouveau code pénal.
Il y aura encore les catégories crimes, délits et contraventions,
mais d'après le projet, cela va devenir compliqué, la différence
se faisant sur la base de la mesure de la peine prévue pour chaque
infraction. L'infraction grave en amont est une question qu'il faut régler
au niveau international, mais on n'y parvient pas. L'ONU va tenir, en décembre
à Palerme, une conférence sur la criminalité transnationale,
mais cela reste très vague. Pour ma part, je leur suggère
d'établir une liste de vingt infractions en amont même pour
le crime organisé. On peut se chamailler pour savoir si l'abus de
biens sociaux se trouvera dedans ou pas. Mais on peut être généreux
pourvu qu'il y ait une liste de vingt infractions.
M. le Rapporteur : On ne peut
pas attendre que la communauté internationale, même restreinte,
se mette d'accord, car nos policiers crient famine. Il y a urgence. Ce
ne sont pas les institutions internationales qui doivent débattre
de cela, quitte à l'envoyer à une harmonisation extérieure.
M. Paolo BERNASCONI : La Convention
européenne n° 141 a introduit à l'article 10 le principe
de l'entraide spontanée. Les autorités des pays qui l'ont
ratifié peuvent renseigner spontanément, de leur propre chef,
les autorités d'un autre pays en leur indiquant que, lors de la
conduite d'une enquête sur des brigandages en Suisse, ils ont découvert
qu'un brigandage avait été commis à Paris. Le fait
de transmettre spontanément des informations sur une affaire en
cours dans un autre pays est très important car cela change le mécanisme
traditionnel. Si les parties qui ont signé la Convention l'appliquent,
cet article aura une utilité.
Mais il y a là encore une
lacune. Après dix ans de cette Convention, les parties qui l'ont
ratifiée devraient avoir l'obligation d'appliquer l'article 10 au
niveau national. Lorsque vous tombez sur un moyen de preuve qui concerne
une infraction importante, commise sur le territoire d'un autre pays, il
est indispensable de le signaler.
M. le Rapporteur : Quelle est
votre analyse sur le renversement de la charge de la preuve ?
M. Paolo BERNASCONI : Là
aussi la Convention n° 141 contient cette possibilité. Après
dix ans, on pourrait tenter de faire un pas en avant, mais le pénaliste
traditionnel est contre. Pour lui, nous sommes des hérétiques
à cause du principe in dubio pro res. A l'Université,
nous avons enseigné que c'est un mécanisme fondamental pour
notre système démocratique mais qui fonctionne exclusivement
au moment du procès et pas pendant la procédure. En outre,
ce n'est un principe applicable que dans la procédure qui concerne
la personne.
Les questions de confiscation
ne concernent que les biens, les objets. On ne touche pas à ce principe
fondamental parce qu'on ne parle pas de personnes, mais de choses. Lorsqu'on
se pose la question de savoir si ce million de dollars ou ce paquet de
diamants est d'origine licite ou pas, la présomption d'innocence
ne joue pas.
Dans le système suisse,
on a introduit un renversement de la charge de la preuve dans certains
cas décrits de façon stricte et déterminée
(article 59 chiffre 3 du code pénal suisse). Si la Convention européenne
n° 141 prévoyait obligatoirement une telle norme, j'en serais
ravi.
M. le Rapporteur : Les Italiens
ont essayé de le faire, et il me semble que la cour constitutionnelle
a sanctionné.
M. Paolo BERNASCONI : Mais les
Italiens n'ont même pas la loi d'application de la Convention 141
: le Conseil de l'Europe doit établir un rapport concernant les
progrès ou les paralysies dans la mise en _uvre de la Convention
n° 141. Je suggère les mesures suisses en place par les circulaires
de l'ASB en 1997 et en 1999.
M. le Rapporteur : Que dites-vous
de la coopération judiciaire...
M. Paolo BERNASCONI : En Suisse,
elle fonctionne mieux que dans beaucoup d'autres pays. Par exemple, le
principe " nec est index ultra petita " a été aboli
par le tribunal fédéral : une petite révolution !
On peut dire qu'elle est lente, qu'il existe encore trop de voies de recours.
Une proposition, examinée par le Parlement, a été
rejetée. La voilà : le ministère public ou le juge
d'instruction en première instance prend la première décision.
Puis on peut recourir au tribunal cantonal. Une des propositions au Parlement
a été de supprimer l'instance cantonale en ne laissant qu'une
seule instance, le tribunal fédéral. C'est une porte entrouverte.
Pour l'extradition, on n'a qu'une seule instance. Le bon argument a été
que, pour bloquer et transférer un million de dollars, le Parlement
demande deux degrés et pour transférer une personne, ne demande
qu'un degré. J'accepterais l'inverse. Pour l'entraide administrative
comme la commission fédérale des banques, secteur colossal
qui s'ouvre, il n'y a qu'une instance, le tribunal fédéral.
Lorsque le ministère public de la confédération, donc
autorité judiciaire, prend cette décision en matière
d'entraide judiciaire ou pénale, il n'y a qu'une seule instance.
La décision des autorités fédérales ne peut
pas être attaquée au niveau cantonal. Voilà démontré
qu'il existe toute une série de décisions importantes en
matière d'entraide pénale et administrative qui déjà
aujourd'hui ne sont attaquables qu'au niveau du tribunal fédéral.
Au Liechtenstein, il y a quatre
degrés de juridiction. J'ai vu dans un jugement en cour de cassation,
une demande d'entraide, venant d'Italie, refusée dans un cas très
important de corruption. Le magistrat italien demandait l'interrogatoire
de l'administrateur d'une société du Liechtenstein afin de
savoir qui était son client, c'est à dire l'ayant droit économique.
Cet administrateur s'y est opposé. L'affaire est allée jusqu'à
la cour de cassation de Vaduz qui a tranché. Sa décision
a été que la demande d'entraide n'était pas acceptable
car il convenait de faire la balance entre d'une part les intérêts
de la justice, d'autre part le " goodwill " du témoin, lequel serait
détruit si la Cour de Cassation de Vaduz l'avait obligé à
donner le nom de son client.
M. le Rapporteur : J'aimerais
beaucoup lire cette décision.
M. Paolo BERNASCONI : C'est vrai
qu'en Suisse, l'entraide en matière pénale est lente. On
pourrait prendre cette solution, qui fonctionne bien et qui est beaucoup
pratiquée à Genève, un peu au Tessin, peu à
Zurich. Lorsqu'une demande d'entraide concerne des infractions qui portent
sur le patrimoine ou des trafics, on ouvre d'office la procédure
pour blanchiment d'argent sur le territoire suisse où se trouve
le produit de l'infraction commise à l'étranger. Ce serait
un bon point à mettre dans la liste des pays coopératifs
ou non coopératifs.
S'agissant de l'application du
principe de la légalité de la poursuite pénale, à
l'Office fédéral de justice, dès qu'une demande d'entraide
arrive portant sur des avoirs patrimoniaux qui ont été transférés
sur le territoire suisse, une série de mesures provisionnelles sont
prises immédiatement. Même si l'enquête piétine,
les mesures ont déjà été adoptées dans
l'intérêt de la poursuite.
M. le Rapporteur : Vous parliez
des perspectives de la coopération administrative entre les organes
de vigilance du marché bancaire. Comment voyez-vous l'avenir sur
ce sujet ?
M. Paolo BERNASCONI : Cela aura
un développement colossal en Suisse comme dans tous les pays. Tout
d'abord, ce sont des spécialistes qui ont un orgueil professionnel
formidable. De plus, il faut considérer le pas politique qu'implique
cette réunion des représentants des autorités de surveillance
nationale qui se tient tous les deux ans.
M. le Rapporteur : Quel type d'information
pourraient-ils échanger ?
M. Paolo BERNASCONI : Toutes les
informations qui touchent à leurs fonctions de vigilance sur les
marchés financiers. Les plus importants sont les renseignements
qui touchent à la solidité de la banque. C'est indispensable,
c'est le cordon sanitaire.
En revanche, je vais vous citer
un exemple franco-monégasque dans lequel cela ne fonctionne pas.
Il s'agit de l'affaire Hobbs, escroquerie lors de laquelle plusieurs millions
se sont envolés. Je vous résume l'affaire. Lorsque le client,
victime de malversations, téléphone à son avocat,
il sait vaguement à qui il avait remis son argent. Lorsque vous
réussissez à savoir que cet argent allait à Genève,
vous découvrez alors qu'une société à Genève,
où Hobbs avait un compte, prend en consigne l'argent des clients,
lequel est ensuite envoyé par ce compte on ne sait plus où.
Après renseignements, vous
découvrez que Hobbs a des sociétés à Monaco,
en France, aux Etats-Unis, aux Antilles néerlandaises, à
Genève. J'ai alors fait le travail comme un étudiant de première
année d'université et écrit aux autorités de
surveillance en leur demandant si c'étaient elles qui surveillaient
et ce qu'elles faisaient pour la protection des victimes. Je n'ai reçu
à ce jour que des réponses évasives. Durant cette
même période, lorsque les responsables de ces sociétés
ont compris qu'ils ne pourraient pas payer, ils se sont envolés
et ont fermé boutique. Qu'ont-ils fait de l'argent des clients ?
En France ou en Suisse, ce n'est
que lorsque c'est un cas national que la commission fédérale
des banques nomme un liquidateur qui bloque les comptes. Mais lorsque c'est
une multinationale, on ne sait pas où ils font partir l'argent.
L'organisation d'un système d'alarme général grâce
auquel on pourrait intervenir tout de suite et bloquer l'argent des client,
dans toutes les filiales d'un groupe multinational en déconfiture
serait un thème pour le Comité de Bâle. L'argent est
parti, mais il s'agit de la protection des créanciers qui ne sont
pas du tout protégés. Si vous voulez faire une enquête
pénale, il faut en lancer une dans plusieurs pays du monde. Le coût
sera énorme, sans compter les honoraires des avocats et autres frais.
Car il n'y a plus d'argent pour les clients, on ne peut rien faire.
Vous pouvez mettre sur pied une
telle organisation, récolter dans une année 500 millions
de francs et disparaître. Cela arrive encore et on ne fait rien.
Quand je dis " on ", ce n'est plus entre les mains d'un Parlement ou des
autorités de surveillance, mais du comité de Bâle.
C'est à cette instance de faire quelque chose. C'est vrai qu'elle
a accompli un certain nombre de choses, mais elle doit tirer des leçons
de ces scandales.
M. le Rapporteur : J'ai trois
ou quatre exemples de ce type avec Monaco ou la Suisse.
Nous sommes allés ce matin
à Zürich et nous n'avons pas compris pour quelles raisons les
organismes d'autorégulation - celui de la Chambre fiduciaire par
exemple - n'avaient jamais fait une seule communication au Bureau de communication.
De plus, parmi les communications obtenues du bureau de communication par
le parquet de Zürich, il n'y avait aucune décision de condamnation.
M. Paolo BERNASCONI : Les organismes
d'autorégulation n'ont commencé leur travail que le 1er avril
2000.
M. le Rapporteur : Mais le président
de la chambre fiduciaire nous a indiqué qu'ils étaient en
conformité avec la loi depuis le 1er avril 1999.
M. Paolo BERNASCONI : Leurs obligations,
en qualité d'organisme d'autorégulation d'après la
LBA, s'appliquent depuis le 1er avril 2000. Mais pour les intermédiaires
financiers non bancaires, l'obligation de communication s'applique depuis
le 1er avril 1998. Selon le rapport de M. Thelesklaf, 80 % des communications
sont faites par des banques.
Pour moi, c'est nécessaire
d'interpréter. Cela a un rapport avec le volume d'argent géré
par les banques qui est beaucoup plus important que celui géré
par les intermédiaires non bancaires. Il est vrai que la banque
a beaucoup plus à protéger, notamment sa renommée,
que l'intermédiaire financier. De plus, elle est soumise à
la surveillance de la Commission fédérale des banques qui
fonctionne et qui est très respectée. La Commission fait
peur tandis qu'on n'a pas encore eu le temps d'avoir peur des organismes
d'autorégulation car ils n'en sont qu'à leurs débuts.
M. le Rapporteur : Ce matin, nous
avons dit à M. Cuendet, président de la chambre des fiduciaires
suisses, qu'en France, il s'écoule rarement une semaine sans qu'on
découvre une nouvelle affaire de corruption dans laquelle apparaît
une fiduciaire suisse. La semaine dernière, c'étaient 400
millions issus de commissions occultes et de marchés truqués
qui ont servi à financer le RPR et que le financier occulte a entreposé
dans des fiduciaires dont les noms sont connus. Lorsque je lui ai demandé
ce qu'il avait prévu pour solder le passé car l'argent est
encore là, sa réponse a été inexistante.
M. Paolo BERNASCONI : J'ai toujours
été très pressé. Dès que j'ai une idée,
il faudrait que deux jours après, elle soit déjà en
boite. Or parfois il a fallu dix ou quinze ans. Lorsqu'une loi est votée,
il faut laisser passer un certain temps avant que les résultats
de son application soient visibles, ce n'est jamais à court terme.
En voilà encore un exemple
: le 1er mai 2000, le Code pénal suisse a été
révisé et on a introduit la punissabilité de la corruption
des fonctionnaires étrangers. C'est la révolution. Traditionnellement,
pour les Suisses (de même que pour tous les pays du monde), il convenait
déjà de s'occuper de l'honnêteté et de la loyauté
de l'administration de notre pays. Une liste de vingt séminaires
publics, non publics, internes sur cette affaire ont déjà
eu lieu ou vont avoir lieu en Suisse. Les entrepreneurs doivent comprendre
le risque nouveau. Les industries d'importation ou d'exportation, les commerces,
les financiers et les banquiers ont un risque nouveau, mais beaucoup ne
le savent pas encore.
Déjà depuis le 1er
juillet 1998, donc deux ans avant la ratification de la Convention anti-corruption
de l'OCDE, la Commission fédérale des banques, dans les directives
anti-blanchiment, a sérié quatre ou cinq normes concernant
non seulement la corruption, mais aussi les personnalités qui ont
des tâches politiques importantes. Ce sont des normes pour les banques.
Je prêche pour que ces normes soient valables pour tous les intermédiaires
financiers, mais cela prend du temps.
Il faut changer la mentalité
des gens. En tant qu'avocat, vous rencontrez des entreprises suisses ou
étrangères qui viennent ici, qui voient un risque et qui
ne veulent plus payer des commissions en partant de la Suisse. On va perdre
des marchés : tant mieux s'agissant de marchés criminels.
Mais que faire avec un contrat signé il y a deux ans, qui est encore
en cours et qui impose de continuer. On ne peut pas appliquer des normes
transitoires mais dans cinq ans, ce sera fini.
Vous avez certainement vu le rapport
Abacha. Il m'a surpris car le Crédit suisse a été
une des premières banques qui a mis en _uvre un règlement
interne. Je connais très bien ceux qui l'ont mis sur pied il y a
des années. C'était très bien fait, pionnier. Pourquoi
sont-ils tombés ?
Il est très important d'avoir
la norme légale, de l'avoir transférée à l'intérieur
de l'économie privée et mise en _uvre. Cela prend du temps.
La lutte contre la corruption est une grande tâche historique, qui
ne sera jamais achevée mais qui peut et doit être constamment
perfectionnée.
M. le Rapporteur : Zürich
nous a beaucoup intrigué, peut-être parce que nous nous comprenons
plus facilement avec le Tessin. Nous avons évoqué, ce matin
à Zürich, les filiales de banques suisses installées
au Liechtenstein dans les mécanismes d'adossement des prêts.
J'ai demandé au chef de
la police du canton de Zürich et à deux juges d'instruction
s'ils avaient entendu parler de cette pratique. Ils nous ont répondu
n'en avoir jamais entendu parler. Or, nous avons des témoignages
douloureux pour la réputation des banques suisses que nous allons
leur communiquer.
M. Paolo BERNASCONI : Dans tous
les pays, le choix et la nomination des magistrats est un grave problème.
Je préconise un système mixte pour l'élection des
magistrats. Pour devenir membre de la police de sûreté, il
faut suivre des cours et puis passer des examens. Pour devenir juge d'instruction
au pénal, on ne vous demande pas si vous avez déjà
mené un interrogatoire. Il conviendrait que ces magistrats passent
un examen.
M. le Rapporteur : Comment sont
recrutés les juges à Zürich ?
M. Paolo BERNASCONI : En partie
par carrière, en partie par élection, d'après le type
et le niveau de la juridiction. Il me semble que le système mixte
est bon. Hier un directeur de banque m'a raconté qu'il avait dû
passer, pour être admis dans les cadres de direction, des tests psychotechniques
très poussés sur ses capacités et sa résistance
au stress, mais rien de tout cela pour les magistrats. Il serait bon que
les magistrats passent les mêmes examens que pour devenir cadre de
banque.
M. le Rapporteur : Vous signalez
un problème de compétence.
M. Paolo BERNASCONI : Comme j'enseigne
dans beaucoup d'écoles de magistrats aussi hors de Suisse, j'ai
constaté que c'était un problème général.
C'est un métier très difficile, on demande énormément
aux juges. Peut-être êtes-vous mal tombé. Il y a, au
ministère public à Zürich, un groupe spécialisé
dans la criminalité économique qui est très compétent.
Nous avons un gros problème, car l'Office fédéral
de la police en Suisse cherche à recruter soixante personnes qu'il
faudra former et puis mettre à niveau en permanence. C'est une tâche
très difficile, mais commune à tous les pays.
M. le Rapporteur : Mais vous ne
mettez pas en cause l'indépendance de ces magistrats...
M. Paolo BERNASCONI : Non, mais
les tâches des magistrats sont très difficiles et peuvent
suivre des tendances. Pourquoi une vague contre la corruption a-t-elle
démarré dans les années 90, puis contre la pédophilie
? Ces deux problèmes ne sont pas nés d'aujourd'hui. Il est
très difficile de déterminer pourquoi des magistrats s'en
préoccupent tout à coup.
S'agissant du blanchiment d'argent,
il y avait le recel qui est une norme depuis le droit romain et le droit
germanique. Elle était appliquée aux voitures, mais jamais
au système bancaire. Pourquoi ? C'est le fait de constellations
favorables. Vous posez la question de l'indépendance des juges.
Il y a une difficulté d'une autre nature qui est l'atmosphère,
l'environnement. C'est terrible car du juge on s'attend qu'il applique
immédiatement la loi et le code pénal.
Je me souviens du canton de Genève
il y a vingt ans, il y avait très peu de procès en criminalité
économique. Puis lors du changement de procureur il y a sept ou
huit ans, tout a radicalement changé.
Au point de vue fiscal, vous connaissez
la législation suisse et son fameux article 3 de la loi fédérale
sur l'entraide internationale en matière pénale. Le principe
traditionnel et historique veut que la Suisse ne donne aucune coopération
en matière fiscale. Il y a des exceptions dans les conventions contre
la double imposition, mais cela n'est pas déterminant car la convention
est mise en application seulement sur demande du contribuable.
Puis il y a l'exception de ce
principe, la plus importante étant depuis 1983 celle de l'article
3. Vous avez trois types d'entraide, l'extradition des personnes, l'extradition
des moyens de preuve et l'extradition des produits des infractions.
En matière fiscale, il
n'y a pas d'extradition de personnes, mais cela pourrait venir, il suffirait
de ratifier le protocole de la Convention européenne d'extradition.
Il n'y a pas non plus d'extradition du produit de la fraude fiscale, mais
il y a la remise de moyens de preuve concernant la fraude fiscale. C'est
une exception colossale. En effet, une entreprise inscrite au registre
du commerce a l'obligation de tenir une comptabilité, un bilan,
etc... Par conséquent, si l'entreprise commet une soustraction fiscale,
elle le fait moyennant une falsification de documents, soit une facture,
le bilan... Potentiellement, cette exception est colossale car toute entreprise
qui commet une soustraction fiscale est, par définition, punissable
de fraude fiscale.
Il est très facile de commettre
une soustraction fiscale qualifiée comme fraude fiscale, mais quelle
est la réalité ? L'Office fédéral de la police
a reçu, depuis 1983, en moyenne une dizaine ou une quinzaine de
demandes d'entraide en matière de fraude fiscale. Une moitié
a été acceptée, l'autre refusée. Pendant les
années 90, cela a augmenté à peut-être trente
demandes d'entraide par an. Pourquoi si peu de demandes d'entraide ? En
fait, les pays d'origine sont les pays scandinaves, l'Angleterre et l'Allemagne
mais dans les länders proches de la frontière. Quant à
l'Italie, elle n'avait jamais fait de demande d'entraide en matière
fiscale jusqu'à cette année. Le ministère public de
Milan a fait une demande d'entraide dans le cadre d'une très grosse
affaire impliquant cinq cents entreprises italiennes. Cette demande va
certainement fausser les statistiques.
En fait, cette demande a été
faite par un seul magistrat et ne concerne qu'une seule affaire. L'Italie
n'avait jamais jusqu'alors présenté une seule demande d'entraide
pour fraude fiscale, alors qu'ils en connaissent la possibilité.
Lorsque la norme est entrée en vigueur en 1983, je me rappelle que
le journal interne de la Guardia di Finanza portait à sa une " Fini
le secret bancaire suisse ".
Il est clair que le Tribunal fédéral
suisse est très généreux en matière d'entraide
pénale, mais moins généreux en matière fiscale.
M. le Rapporteur : Nous n'avons
pas souhaité nous placer sur le terrain de la fraude fiscale. Notre
Mission est composée de plusieurs groupes politiques et rassemble
l'ensemble des opinions sur la lutte contre l'argent sale. Si nous introduisons
la fraude fiscale, nous perdons l'opposition. Nous avons fait ce choix
et nous y sommes tenus.
M. Paolo BERNASCONI : Il faut
poser la question " qu'est-ce que l'argent sale ? " Selon la définition
suisse, c'est l'argent qui provient du crime.
M. le Rapporteur : Mais il faut
faire la liste, comme vous le disiez vous-même.
M. Paolo BERNASCONI : Il y a un
grand problème juridique qui est la détermination du produit
de la fraude fiscale. En Belgique, en Italie, aux Etats-Unis, ils ont une
définition large de l'infraction principale en amont. Ils se sont
interrogés et ont beaucoup débattu sur le produit de la fraude
fiscale.
Si on définit un produit,
on peut dire que ce million de francs a été blanchi, par
conséquent on peut séquestrer, confisquer. C'est difficile
à déterminer. En effet, par exemple dans le domaine des infractions
contre les intérêts de l'Etat, si une personne obtient des
subsides de l'Etat grâce à l'utilisation de faux bilans, c'est
clairement une escroquerie, et le produit de l'infraction sera représenté
par les subsides reçus pour la construction de bâtiments ou
autres.
Toutefois, dans le cadre de la
fraude fiscale, c'est plus difficile à déterminer car il
n'y a pas ce transfert du patrimoine de l'Etat, qui est la victime, au
patrimoine de l'auteur. C'est le contraire. Il n'y a pas eu de mouvement
du patrimoine de l'auteur au patrimoine de l'Etat. Il n'a pas déclaré
un million de dollars comme revenus, donc il a soustrait 350 000 francs
qui sont le produit de l'escroquerie fiscale. C'est un problème
ardu qui fait actuellement l'objet de débats en Suisse. Dans le
cadre d'une demande d'entraide qui vient d'arriver, peut-on demander de
bloquer le produit de l'escroquerie, et non seulement des moyens de preuve
?
M. le Rapporteur : On l'obtient
facilement dans les pays du Nord ou en Belgique. Cela fonctionne et la
Suisse y viendra.
M. Paolo BERNASCONI : C'est un
sujet très débattu, on verra.
M. le Rapporteur : Il n'y a pas
de jurisprudence...
M. Paolo BERNASCONI : Non. Il
existe un cas allemand de ce printemps. Les Allemands l'ont demandé
et l'office fédéral de justice a bloqué.
M. le Rapporteur : Merci pour
ces développements passionnants.
Audition de Me Didier de MONTMOLLIN,
Avocat au Barreau de Genève
et membre du comité exécutif
de l'Organisme d'autorégulation
de la Fédération
suisse des avocats et notaires (OAR)
(compte-rendu de l'entretien
du 28 septembre 2000 à Berne)
Présidence de M. Arnaud
MONTEBOURG, Rapporteur
Me Didier de MONTMOLLIN : Je suis
avocat de profession. Je vous ai fait constituer un dossier spécifique
comportant certains documents auxquels on pourra se référer
dans la discussion et qui concernent l'Organisme d'autorégulation
des avocats.
Je suis un des 6 200 membres de
la Fédération suisse des avocats. Notre organisme d'autorégulation
est également celui de la Fédération suisse des notaires
qui compte un peu plus de 1 500 membres. Ces deux fédérations
regroupent donc environ 7 700 membres auxquels il faut ajouter, comme membres
potentiels de l'OAR, des avocats et des notaires qui ne seraient pas membres
d'une organisation privée. Ces derniers sont les bienvenus dans
l'OAR des avocats et des notaires, même s'ils ne sont pas membres
de l'une ou l'autre des deux fédérations précitées.
Douze organismes d'autorégulation
ont été reconnus à ce jour par l'Autorité de
contrôle, dont M. Huber est le directeur. L'agrément nous
a été délivré le 16 juin 1999, conformément
à l'article 24 de la LBA. On peut s'interroger, les avocats et les
notaires n'étant pas en premier lieu des financiers, sur les raisons
de la création d'un organisme particulier pour cette profession.
De plus, il existe déjà en Suisse des organismes généralistes
tels l'Association romande des intermédiaires financiers (ARIF).
Néanmoins, les avocats
et les notaires ont souhaité avoir un organisme d'autorégulation
pour leur profession. Cet organisme a permis de prendre en compte, de façon
adéquate et rigoureuse, d'une part, les exigences posées
par la LBA et, d'autre part, la disposition claire dans son libellé
et son application qui règle, dans le code pénal suisse,
la sanction de la violation du secret professionnel de l'avocat et du notaire.
C'est autour de cette action que
s'est décidée la création d'au moins un organisme
d'autorégulation spécifique aux deux professions précitées.
Un avocat peut toujours rejoindre un autre organisme d'autorégulation,
sans être considéré comme dissident ou contestataire.
Nous sommes une profession de gens libres. La seule difficulté sera,
pour les responsables de cet autre organisme, de séparer les activités
juridiques d'avocat et de notaire de celles de gérant de fortune
ou autre intermédiaire financier.
A tort ou à raison, nous
estimions justifié d'avoir un organisme pour la profession. Chaque
canton aurait pu avoir le sien, mais, pour assurer une unité de
doctrine, il n'était pas opportun, face à un domaine aussi
international que la lutte contre le blanchiment, de multiplier à
l'intérieur d'une même profession le nombre des OAR même
si la création d'un OAR n'est pas soumise à un numerus
clausus. Toutefois si un autre OAR des avocats se constituait, il devrait
regrouper un nombre important de membres car sinon il pourrait être
refusé par l'Autorité de contrôle.
Pour tenter de trouver une solution
à ce difficile aménagement - les obligations de l'intermédiaire
financier selon la LBA et l'obligation du secret professionnel de l'avocat
- la profession dispose de quelques outils dont un arrêt du tribunal
fédéral du 29 décembre 1986. Cette décision
est intervenue le cadre d'une affaire où un avocat a été
tenté de se prévaloir du secret professionnel pour refuser
de témoigner dans une procédure, alors qu'il s'agissait de
ses activités en tant qu'administrateur d'une fondation liechtensteinoise.
L'avocat, en brandissant le code pénal, n'a pas voulu témoigner
à propos de renseignements confidentiels dont il était dépositaire.
A cela, le tribunal a répondu qu'en l'occurrence, cet avocat n'était
absolument pas protégé par le secret professionnel s'agissant
d'une activité d'administrateur d'une société de ce
type, alors même que l'activité de cet avocat était
celle de gérant de fortunes. Cela a été le point de
départ d'une remise en perspective du secret professionnel de l'avocat.
Ensuite, il y a eu le message,
texte explicatif à l'appui d'un projet de loi, rendu par le Conseil
fédéral, au regard de l'article 305 ter du code pénal
en vigueur depuis 1990 et introduisant le devoir de vigilance en matière
d'opérations financières dans la loi pénale, alors
qu'il était seulement jusqu'à maintenant dans la convention
de diligence des banques.
Les notions d'intermédiation
financière et de champ d'application se recoupent assez complètement
avec la LBA adoptée quelques années plus tard. En 1994, a
été rajouté, à l'article 30 ter du code pénal,
le droit de communiquer les soupçons de blanchiment Puis la LBA
est entrée en vigueur par étape le 1er avril 1998
- puis le 1er avril 2000 pour certaines professions en raison
de la période transitoire prévue pour ces dernières,
sauf en matière d'obligation de communiquer les soupçons
fondés de blanchiment, applicable dès le 1er avril
1998 à tous les intermédiaires financiers.
Les deux messages du Conseil fédéral,
à l'appui des articles 305 bis et ter du code pénal et à
l'appui de la LBA, ont repris très largement, s'agissant des avocats
et des notaires, la distinction qu'avait faite le tribunal fédéral
en 1986. Pour les avocats et les notaires, la question n'est donc pas aussi
nouvelle qu'il pourrait le sembler. Ce n'est pas depuis le 1er avril 2000,
ni même depuis le 1er avril 1998, mais déjà depuis
le 1er août 1990, date de l'entrée en vigueur de l'article
305 ter, que les avocats et les notaires ont dû intégrer le
fait qu'ils ne pouvaient ignorer les tenants et les aboutissants des opérations
auxquelles ils pouvaient être mêlés en tant qu'intermédiaires
financiers.
La jurisprudence devrait plus
encore préciser cette délimitation, mais pour le moment,
nous n'avons pas de textes nouveaux sur la jurisprudence quant à
cette délimitation.
Par contre, lorsque les avocats
et les notaires interviennent, d'une manière ou d'une autre, dans
des opérations financières, et si cette intervention se fait
dans le cadre d'un mandat de nature juridique, il n'y a pas soumission
aux devoirs prévus par la LBA. En revanche, il y a pleine sanction
en cas de violation du secret professionnel, en vertu de l'article 321
du code pénal.
M. le Rapporteur : Y a-t-il eu
des sanctions d'un avocat pour non-communication ?
Me Didier de MONTMOLLIN : A ma
connaissance, je n'ai pas le souvenir qu'une telle sanction ait été
prononcée. Néanmoins il convient de rappeler que l'obligation
ne date que du 1er avril 1998.
M. le Rapporteur : Y a-t-il des
procédures en cours ?
Me Didier de MONTMOLLIN : Aucune
à ma connaissance, mais c'est sous toute réserve. En effet,
les procédures ne sont pas systématiquement connues.
M. le Rapporteur : Y a-t-il eu
des sanctions pour violation abusive du secret professionnel ?
Me Didier de MONTMOLLIN : Oui,
mais je doute qu'il y en ait eu en relation avec des éléments
que nous évoquons... Je peux demander à un collaborateur
de me faire une recherche sur tous les arrêts parus.
M. le Rapporteur : Si jamais vous
en trouvez un, faites-le nous parvenir.
Me Didier de MONTMOLLIN : Je ferai
donc une recherche sur la jurisprudence relative à l'application
de l'article 321 CPS.
Il ne faut pas non plus s'imaginer
que, dans les cas où l'avocat ou le notaire ne tombe pas sous le
coup de la LBA car il est suffisamment ancré dans une activité
juridique, cela lui permet de jouir d'une immunité totale. Comme
tout citoyen et résident de ce pays, il reste astreint à
toutes les obligations du droit pénal, telles que notamment celles
prévues à l'article 305 bis sur le blanchiment.
Il serait tout à fait déconseillé
à un avocat ou un notaire dans son activité d'homme de loi,
de se désintéresser de savoir pour qui il agit et dans quel
contexte. Il ne pourra sans doute pas être sanctionné dans
le cadre de l'article 305 ter ou de la LBA, mais il pourra l'être
en tant que blanchisseur d'argent ou complice d'autres infractions.
M. le Rapporteur : Y en a-t-il
beaucoup ?
Me Didier de MONTMOLLIN : Non.
Toutefois malheureusement certains avocats peuvent se retrouver impliqués
dans une affaire de blanchiment ou autre infraction de caractère
économique. L'ordre des avocats de Genève- l n'y a pas d'Ordre
des avocats au sens français - association privée regroupant
la grande majorité des avocats genevois, a dû prendre, de
temps à autre ces dernières années, des mesures à
l'égard de quelques-uns uns de ses membres. Cette sanction est importante
car elle peut être non seulement l'exclusion de l'ordre, mais dans
les cas graves, doublée d'un retrait de l'autorisation de pratiquer
prise par une commission publique. Cette situation n'est pas fréquente,
mais elle arrive de temps à autre.
En fait, outre une éventuelle
sanction pénale, il y a un cumul de sanctions possibles. Tout d'abord,
il y a les sanctions de l'ordre des avocats en tant qu'association de droit
privé, mais très représentative de la profession.
Par ailleurs, cette procédure est doublée - dans le canton
de Genève comme dans les autres cantons suisses - d'un système
d'évaluation et de sanctions administratives disciplinaires publiques,
qui visent également les non-membres de l'ordre. Ainsi on arrive
à saisir l'ensemble des acteurs de la profession.
S'agissant des avocats et des
notaires qui ont des activités financières qui ne peuvent
être considérées comme intrinsèquement liées
à une activité juridique, ils sont alors considérés
comme intermédiaires financiers selon la LBA. De ce fait, comme
tous les intermédiaires financiers, ils ne peuvent commencer ou
continuer d'opérer de la sorte qu'en rejoignant au préalable
l'OAR des avocats et des notaires ou un autre OAR. Selon l'ARIF, il existerait
un système qui garantirait, d'une manière ou d'une autre,
le secret professionnel, mais je ne sais pas exactement par quels mécanismes.
De plus, nos membres sont rendus
attentifs au fait que, dans le doute, il leur faut s'affilier même
dans le cas d'activité professionnelle financière occasionnelle,
voire très accessoire. Par exemple, il serait très imprudent
pour un avocat de dire qu'il effectue cette activité sans rémunération
spécifique, alors qu'il se fait rémunérer pour d'autres
services rendus. Du fait qu'un service pourrait être gratuit donc
ne représentant pas une activité professionnelle, et un autre
pas, cette situation pourrait s'avérer dangereuse car incertaine
quant à son assujettissement à la LBA.
Toutefois, ce service dans le
domaine financier peut être exceptionnel et dénué de
toute connotation matérielle, et n'impliquer aucune intermédiation
financière. Néanmoins une affaire, même unique, peut
suffire à faire considérer l'avocat ou le notaire comme un
intermédiaire financier.
La sensibilisation des membres
a commencé bien avant 1998. Par exemple, une circulaire du 27 mai
1991 de l'ordre des avocats de Genève a introduit le sujet de l'obligation
de vigilance en matière d'opérations financières,
de manière expresse, à l'adresse de ses membres. Puis dans
la perspective de l'entrée en vigueur de la LBA, d'autres actions
que vous trouverez décrites dans le dossier qui vous a été
remis, ont été entreprises. Par exemple, vous trouverez à
la section 5, une lettre d'information en date de mars 1998 du conseil
de l'ordre des avocats de Genève qui reproduit une lettre d'information
de la Fédération suisse des avocats.
Par conséquent, déjà
au printemps 1998, les obligations de la LBA ont été détaillées,
afin de susciter une prise de conscience de la profession quant à
leur contenu.
Vous trouverez également
dans ce dossier la circulaire qui a été émise en septembre
1999 par la FSA et la FSN, avec un bref descriptif de l'OAR incitant les
avocats à s'affilier ainsi que les statuts et le règlement.
M. le Rapporteur : Tout cela a-t-il
été approuvé par l'Autorité de contrôle
?
Me Didier de MONTMOLLIN : Absolument.
Il y a peu de différence entre les divers OAR.
M. le Rapporteur : Combien y a-t-il
eu de communications au Bureau de communication depuis deux ans ?
Me Didier de MONTMOLLIN : Je n'ai
pas de chiffres spécifiques aux avocats. D'après mes souvenirs,
il y a eu environ 370 communications.
M. le Rapporteur : Combien en
provenance des avocats de votre OAR ?
Me Didier de MONTMOLLIN : En l'occurrence,
encore aucune. Par chance, nous n'avons pas eu de cas qui ont dû
être rapportés. Mais cette mise en place est encore très
récente.
M. le Rapporteur : Depuis combien
de temps fonctionne votre OAR ?
Me Didier de MONTMOLLIN : L'OAR
en tant que tel a été approuvé en juin 1999. Les membres
du comité exécutif ont été nommés en
mai 1998. Jusqu'au 1er avril 2000, nous avons travaillé à
la mise au point de tous les mécanismes de fonctionnement et des
programmes de formation et d'information. A compter de cette date, nous
avons constaté que les affiliations avaient été très
importantes.
A cet égard, il est intéressant
de noter que le Conseil fédéral, dans les messages précités,
évaluait à environ cinq cents les avocats et notaires qui
travaillaient en Suisse dans des affaires financières, c'est-à-dire
ceux susceptibles d'être assujettis à la LBA.
Nous avons près de trois
fois plus d'affiliations, soit environ 1 400. En fait, ce nombre est encore
plus important si on considère qu'en général, ce sont
les seuls chefs d'étude ou les associés de l'étude
qui s'affilient et qui communiquent ensuite la liste de leurs collaborateurs
actifs dans le domaine de l'intermédiation financière au
sein de l'étude. Si on estime, par hypothèse, qu'un chef
d'étude sur deux travaille avec un collaborateur, on atteint un
chiffre encore supérieur.
Nous menons un programme de contrôle
sur trois ans, agréé par M. Huber à Berne. L'ensemble
des membres de l'OAR doivent avoir été contrôlés
par l'un ou l'autre des membres du comité, dont je fais partie,
dans les trois ans.
M. le Rapporteur : Pouvez-vous
me donner un exemple de ces contrôles ?
Me Didier de MONTMOLLIN : Il convient
de distinguer le contrôle régulier, qui se fait tous les trois
ans, du contrôle exceptionnel. Ce dernier dépendra d'un cas
de blanchiment dont se ferait l'écho la presse, avec l'implication
d'un homme de loi.
M. le Rapporteur : Nous avons,
dans le cadre de nos procédures en France, les noms d'avocats genevois
qui blanchissent de l'argent. Si je vous donne ces noms, votre organisme
va-t-il procéder à un contrôle ?
Me Didier de MONTMOLLIN : Nous
ne sommes pas limités quant à la source des informations
qui peuvent mener à l'ouverture d'une enquête. Si l'information
transmise nous semble a priori plausible, nous ouvrons une enquête
spéciale.
L'enquête spéciale
est lancée lorsqu'un fait rapporté peut susciter des doutes
quant au comportement de l'avocat en matière d'opérations
financières. Selon les cas, l'enquête se déroulera
soit par écrit - le plus courant - soit sous la forme d'une visite
surprise, pour les cas les plus dramatiques.
M. le Rapporteur : Peut-on vous
refuser cette visite surprise domiciliaire ?
Me Didier de MONTMOLLIN : Non,
selon les statuts et le règlement, on ne peut nous opposer un quelconque
secret des affaires ou professionnel.
M. le Rapporteur : Dans quelles
dispositions est-il écrit que vous pouvez perquisitionner chez vos
membres ?
Me Didier de MONTMOLLIN : Il est
clair que nous ne sommes pas appuyés par la force publique, à
la différence du juge qui peut venir accompagné de policiers.
Nous n'avons pas ce pouvoir de force publique. En revanche, si un intermédiaire
financier, membre de notre organisme d'autorégulation, refuse d'ouvrir
ses dossiers, il s'expose à des sanctions de l'OAR qui ne sont pas
négligeables, car elles vont jusqu'à une amende de 100 000
francs suisses, sans compter les possibilités d'exclusion de l'organisme.
Dans cette hypothèse, ce
ne serait pas les seuls éléments de sanctions que pourrait
encourir la personne concernée car il pourrait, pour le moins, y
avoir ouverture d'une enquête pénale du chef des articles
305 bis et ter du code pénal et/ou d'autres dispositions pénales.
Selon la gravité des faits, nous avons des sanctions administratives
en relation avec le maintien ou non de l'autorisation de pratiquer, en
plus des procédures pénales.
M. le Rapporteur : Je n'ai pas
vu, dans la loi LBA, que l'amende de 200 000 francs suisses concernait
le refus par un de vos membres d'ouvrir ses dossiers lors d'un contrôle
de l'OAR. Un tribunal qui aurait à juger l'application de cette
loi donnerait raison à votre victime.
Me Didier de MONTMOLLIN : L'amende
prévue par la LBA de 200 000 francs suisses ne concerne pas ce cas.
Seul M. Huber, ou plus exactement la section compétente au sein
du ministère fédéral des finances, a le pouvoir de
sanctionner l'avocat qui ne s'est pas affilié, alors qu'il le devait,
et qui se trouve ensuite impliqué dans une affaire.
M. le Rapporteur : Si l'avocat
ne s'est pas affilié, vous n'avez aucune autorité sur lui
!
Me Didier de MONTMOLLIN : C'est
exact, mais c'est alors l'Autorité de contrôle qui intervient.
La sanction pour non-affiliation frappe l'intermédiaire financier.
En revanche, s'il est affilié, c'est l'OAR qui a la responsabilité
essentielle des sanctions sous réserve de l'obligation de communiquer
dont la violation peut être sanctionnée tant par l'OAR que
par le ministère fédéral des finances.
M. le Rapporteur : Alors qu'ils
fonctionnent depuis plus d'une année, tous les OAR que nous rencontrons
ne communiquent aucune information au Bureau de communication et n'ont
jamais sanctionné aucun de leurs membres. Au même moment,
la France est confrontée à des situations dans lesquelles
on retrouve des fiduciaires et des avocats suisses qui blanchissent de
l'argent dont la provenance s'est révélée illégale.
Me Didier de MONTMOLLIN : Il y
a là une question de temps. La loi n'est entrée en vigueur
de manière partielle que le 1er avril 1998 et dans sa
totalité, le 1er avril 2000. S'il y avait eu un manquement
à l'obligation de communiquer un soupçon avant l'entrée
en vigueur de ces OAR, l'Autorité de contrôle aurait eu le
pouvoir de proposer qu'une sanction soit prononcée par la section
compétente de l'administration fédérale. Vous devez
vous informer auprès de lui pour savoir s'il a eu ou non à
utiliser ce pouvoir. Un intermédiaire financier qui viole l'article
9 ou 10 de la LBA est sanctionnable par le biais de M. Huber dès
le 1er avril 1998.
Toutefois les OAR ne sont opérationnels
que depuis le 1er avril 2000. Pour le moment, il serait prématuré
de tirer des conclusions. Les statistiques, publiées par le Bureau
de communication, démontrent que la plupart des annonces émanent
encore principalement des banques. Cependant les banques, avant l'entrée
en vigueur de la LBA, avaient déjà, depuis 1977, une convention
de diligence. D'où une sensibilisation plus grande qui a eu le temps
de s'instaurer.
M. le Rapporteur : Les banquiers
sont des commerçants, mais les avocats sont des hommes de loi et
sont soumis comme tels à une déontologie, c'est-à-dire
la science des devoirs. Ils sont beaucoup plus sensibles que les banquiers
et pourtant ils ne font aucune communication. Pendant ce temps, on continue
de voir des avocats suisses mener leurs affaires en France.
Peut-être serait-il plus
judicieux que je transmette le nom de ces avocats au juge plutôt
qu'à votre OAR. Le juge peut procéder à une visite
surprise tandis que votre OAR parlementera avec l'avocat concerné.
Me Didier de MONTMOLLIN : Rien
ne vous empêche de transmettre le nom de ces avocats au juge et à
l'OAR. Mon expérience dans ce domaine est modeste mais réelle
puisque, depuis 1989, je travaille comme chargé d'enquête
de la convention de diligence. Je peux vous assurer qu'il n'y a jamais
eu d'affaires qui auraient été mises sous le tapis par la
commission de surveillance de la convention de diligence, sous prétexte
qu'il valait mieux ne pas investiguer.
S'il est mentionné qu'une
banque est partie à une affaire où se pose le problème
du non-respect du principe du " Know your customers ", il y a ouverture
d'une enquête. Maintenant savoir si cela fonctionnera dans le secteur
parabancaire ou pas, je ne serai pas optimiste ou naïf au point de
vous répondre oui immédiatement.
M. le Rapporteur : Néanmoins,
dans le même temps, je note un contraste important avec la relative
faiblesse des effectifs à l'échelon du gouvernement. C'est
une tradition suisse. Alors que la Suisse est l'une des principales places
financières au monde, la Commission fédérale des banques
fonctionne avec un nombre de personnes incroyablement inférieur,
comparé à celui d'autres places financières dans le
monde.
Me Didier de MONTMOLLIN : Néanmoins,
si l'on se réfère par exemple à l'affaire Abacha,
ce sont les Suisses qui ont demandé aux banques de bloquer les fonds
et d'annoncer les relations d'affaires concernées à l'autorité
de surveillance bancaire. C'est la Suisse qui publié des communiqués
de presse à ce sujet et qui sanctionne, alors que l'argent venait
essentiellement du Royaume-Uni, des Etats-Unis et d'Autriche, avec un tout
petit pourcentage du Nigeria.
Des banques anglaises, américaines
et autrichiennes ont transmis l'argent en Suisse, sans le bloquer. L'importance
de l'effectif de l'autorité de surveillance n'est donc pas toujours
garante d'efficacité.
Cet OAR fonctionne avec un comité
de douze personnes, deux chargées d'information et de formation
plus des aides extérieures, le cas échéant. Si vous
comptez douze OAR comme celui-ci, fonctionnant chacun avec un minimum de
dix personnes, cela représente déjà cent vingt personnes
qui travaillent sur cette problématique du blanchiment, organisent
des séminaires de formation et vérifient le degré
de participation à ces séminaires. En effet les attestations
ne sont fournies qu'aux intermédiaires financiers qui suivent ces
séminaires de formation. Même s'il est encore trop tôt
pour tirer des conclusions, un travail important est en cours au niveau
de la prévention.
M. le Rapporteur : Malgré
tout cela, je ne vois aucun résultat, que ce soit chez les fiduciaires
ou les avocats. J'ai là un article de presse qui relate les déclarations
de Mme Wenger, députée de l'Alliance de gauche. Elle a déposé
un projet de loi visant à empêcher les avocats inscrits au
barreau genevois de faire partie de conseils d'administration. Selon ses
termes, " trop d'avocats sont impliqués dans des affaires financières.
Il faut empêcher la confusion des tâches. "
Si les parlementaires suisses
reconnaissent eux-mêmes l'implication des avocats, d'autant que 10
% sur les mille deux cents inscrits au barreau de Genève sont en
même temps administrateur de société et " ont tendance
à aider les entreprises à contourner les lois ", je suis
inquiet sur l'utilité de votre OAR.
Me Didier de MONTMOLLIN : Il s'agit
d'une déclaration qui émane d'un parti situé fondamentalement
à la gauche de la gauche. Je ne crois pas que cette déclaration
soit représentative d'une opinion politique importante en Suisse.
L'administrateur d'une société
suisse est soumis à de nombreuses responsabilités. Peut-être
certains administrateurs continuent-ils de prendre cela à la légère,
mais cela semble dangereux du seul point de vue du droit des sociétés
anonymes suisses et de la responsabilité de l'administrateur, tant
sur le plan civil que sur le plan pénal.
Vous me direz qu'il y a des administrateurs
de sociétés offshore. Toutefois un avocat, qui accomplit
son travail avec diligence et discernement, n'accepte pas, sans auparavant
avoir acquis une certitude suffisante quant à la qualité
de la relation, un poste d'administrateur dans une société
étrangère offshore. Ce serait aller vite en besogne
que de dire que le seul fait d'accepter un tel poste suffit à dénoter
un comportement manquant d'éthique ou pire que cela de la part de
l'administrateur.
Dans le système anglais,
par exemple, il existe une quantité de " charity organizations "
qui ne sont pas des organisations de façade. Elles gèrent
des fonds très importants au bénéfice d'un certain
nombre de personnes en Angleterre et à travers le monde. Je ne vois
pas ce qu'il y aurait d'a priori négatif quant à la participation
d'un citoyen suisse, français ou autrichien à un tel conseil.
M. le Rapporteur : Qu'en est-il
des contrôles de routine triennaux ?
Me Didier de MONTMOLLIN : Les
contrôles démarrent cet automne, comme pour tous les OAR.
Nous devons jusqu'au 31 mars 2001 contrôler le tiers de nos affiliés,
soit environ 450 adhérents. Ce n'est pas du tout une opération
virtuelle, cela a été organisé, planifié, distribué.
Dès avril 2001, nous pourrons évaluer ce que les contrôles
ont apporté.
M. le Rapporteur : Quand serez-vous
en mesure de me transmettre des informations sur les contrôles ?
Me Didier de MONTMOLLIN : Mon
collègue responsable des contrôles et des chargés d'enquête
va planifier définitivement la distribution du travail. Le premier
état des lieux pourra être dressé dès avril
ou mai 2001, pour ce qui est des enquêtes ordinaires.
Dans le cadre des enquêtes
ordinaires, on vérifie de façon serrée les éléments
d'organisation de l'étude. Tout avocat ou notaire doit pouvoir présenter,
sans réticence ou difficulté, sous forme informatique ou
écrite, la liste des dossiers dans lesquels il agit comme intermédiaire
financier. C'est un facteur très important qui permet déjà
d'apprécier la durée de la révision.
Une grande étude, qui compte
deux ou trois cents dossiers d'intermédiation financière,
n'aura pas la même organisation qu'une petite étude. Nous
devons constater l'existence de directives internes et évaluer dans
quelle mesure elles ne sont pas mises au placard et jamais appliquées.
De même que nous devons constater qu'une formation a été
suivie et que l'étude compte en son sein un responsable de l'application
de la LBA, de manière à vérifier que l'encadrement
pour la prévention du blanchiment est bien en place.
Ensuite lors de contrôles
plus spécifiques qui doivent concerner 10 % des dossiers, mais au
minimum dix dossiers, nous vérifierons tous les points usuels de
base, prévus dans l'ensemble des systèmes compatibles avec
le GAFI, c'est-à-dire l'identité du contractant, de l'ayant
droit économique et la documentation. Nous devons être également
en mesure d'évaluer si l'arrière-plan économique a
été suffisamment étayé, ce qui dépendra
du type d'activité.
Plus l'activité d'intermédiation
financière concernera des montants importants et se fera selon des
modes qui pourraient donner lieu à certains soupçons, en
raison de leur caractère peu commun, plus cela poussera le contrôleur
à vérifier que la justification de cette activité
se trouve dans le dossier au niveau de l'arrière-plan économique.
Si, dans le cadre d'un dossier,
le contrôleur constatait l'existence de soupçons fondés
qui n'aurait donné lieu à aucune communication, il reviendra
à l'OAR d'en prendre note, de sanctionner et d'en informer le Bureau
de communication à Berne.
M. le Rapporteur : Qu'allez-vous
faire lorsque vous découvrirez que des activités antérieures
à la loi n'auront pas été régularisées
et sont encore en cours ?
Me Didier de MONTMOLLIN : Il convient
de faire la différence entre deux situations. Il est évident
que l'on ne pourra pas accepter, s'agissant du principe du " Know your
customers ", l'explication que cette relation date du grand-père
de l'avocat, chef d'étude actuel et, qu'en conséquence, il
n'a jamais été jugé utile de la documenter. De ce
point de vue, depuis le 1er avril 2000, les dossiers doivent être
conformes à la loi.
S'agissant de l'obligation de
communiquer les soupçons, nous n'aurons pas la compétence
pour sanctionner lorsqu'il s'agit d'une situation antérieure au
1er avril 1998 puisqu'une telle obligation n'existait pas antérieurement
à cette date. Quant au principe " Know your customers ", que le
dossier ait été ouvert avant ou après le 1er
avril 1998 ne fera aucune différence, dans la mesure où le
dossier est toujours en cours à la date cruciale du 1er
avril 2000.
Pour la période comprise
entre le 1er avril 1998 et le 1er avril 2000, nous
vérifierons la conformité avec l'article 9 LBA relatif à
l'obligation de communiquer. Ensuite nous élargirons notre champ
d'investigation en l'étendant à l'ensemble de la LBA et de
la réglementation de l'OAR, à compter du 1er avril
2000. C'est ainsi que cela devrait fonctionner.
M. le Rapporteur : Suite à
mes enquêtes dans le Sud, quelques noms me reviennent à l'esprit,
notamment ceux d'avocats lyonnais. Certains utilisent tous les véhicules
du blanchiment de la région - Liechtenstein, etc. - et sont inscrits
aux barreaux les plus honorables tels que celui de Genève.
Me Didier de MONTMOLLIN : Vous
pouvez malheureusement toujours trouver des exceptions, mais il me semble
que la profession...
M. le Rapporteur : Ce n'est plus
un problème d'exception ou de profession. Dès lors qu'il
n'y a aucune communication de soupçons, nous considérons
que l'OAR ne fait pas son travail et que, par conséquent, l'ensemble
de la profession est soupçonnable.
Me Didier de MONTMOLLIN : Il convient
de rappeler que les OAR ne sont opérationnels que depuis le 1er
avril 2000. Ce serait faire un procès d'intention aux OAR que de
prétendre qu'ils ne font pas leur travail.
M. le Rapporteur : Depuis avril
2000, il n'y a eu aucune communication provenant des fiduciaires ou des
avocats. Pourtant tous ces noms apparaissent dans les journaux. Cela nous
fait sourire. De plus, des fonctionnaires suisses, qui n'ont aucun rôle
politique comme tout fonctionnaire, se sont exprimés dans la presse
en ces termes : " Je ne voudrais pas que les parlementaires de tous
les pays fassent des enquêtes sur la place financière suisse...
" Si votre souhait est que l'on assimile la Suisse au Liechtenstein, continuez
ainsi, et vous n'aurez plus que vos yeux pour pleurer. D'ailleurs, dans
un an, nous vous poserons de nouveau les mêmes questions et nous
ferons le bilan.
Me Didier de MONTMOLLIN : D'ici
là, les OAR auront eu le temps de fonctionner.
M. le Rapporteur : En deux ans,
les intermédiaires financiers n'ont fait quasiment aucune déclaration
de soupçons, nous sommes quelque peu inquiets. Ce n'est pas à
nous, étrangers, d'aller dénoncer des avocats qui viennent
faire ici leurs opérations hautement suspectes. Que faites-vous
contre ces avocats qui ont pignon sur rue à Genève et qui
font l'objet de poursuites en France ?
Me Didier de MONTMOLLIN : Des
actions sont prises au niveau de la justice pénale. Vous connaissez
d'ailleurs la politique de notre procureur Bertossa à Genève.
Lorsqu'il apprend qu'un avocat ou un notaire aurait trempé dans
une affaire de blanchiment, il ouvre une enquête. Je ne crois pas
qu'il y ait négligence ou laxisme.
M. le Rapporteur : L'avenir nous
le dira. C'est à vous de jouer maintenant.
Me Didier de MONTMOLLIN : Nous
avons fait un pari avec l'extension du système d'autorégulation
au secteur para-bancaire et nous verrons si cela fonctionne ou pas. De
manière générale, je suis toutefois de l'avis que
la situation en Suisse n'a plus rien de comparable à celle qui existait
par le passé. Comme partout ailleurs, on trouvera toujours des gens
qui ne suivront pas les règles du jeu, il faudra alors les sanctionner.
Mais on ne peut ignorer la très sérieuse prise de conscience
au niveau de la prévention du blanchiment en Suisse avec des instruments
qui se sont développés et qui sont appliqués.
M. le Rapporteur : Si je vous
adresse des renseignements, vous engagez-vous à les contrôler
?
Me Didier de MONTMOLLIN : Je n'aurai
même pas à choisir entre ouvrir une enquête ou pas,
dès lors que l'OAR considère que les faits rapportés
font état d'un manquement possible à l'application de la
LBA.
M. le Rapporteur : Quelle position
allez-vous prendre par rapport à la liste des territoires non coopératifs
publiée par le GAFI ?
Me Didier de MONTMOLLIN : Cette
question a fait l'objet d'une récente communication de l'Autorité
de contrôle. Nous examinerons si l'intermédiation financière
de l'avocat ou du notaire avec l'un de ces pays est conforme aux exigences
légales. Nous serons particulièrement attentifs au sujet
de la question de la clarification de l'arrière-plan économique.
M. le Rapporteur : Comment procéderez-vous
avec par exemple KPMG Zurich qui possède une filiale ou un bureau
de représentation à Vaduz ?
Me Didier de MONTMOLLIN : Nous
n'aurions pas la compétence de faire quoi que ce soit, car cette
institution dépend de l'OAR des fiduciaires, présidée
par M. Cuendet.
M. le Rapporteur : Qu'en est-il
alors pour KPMG juridique ?
Me Didier de MONTMOLLIN : Ils
ne sont pas membres de la fédération suisse des avocats puisque
ne pratiquant pas en tant qu'avocats indépendants.
M. le Rapporteur : Je vous remercie
de toutes ces informations.
Entretien du Rapporteur avec M.
Bernard MONNOT,
ancien mandataire social de la
Banque cantonale de Genève à Lyon
(compte-rendu de l'entretien
du 21 octobre 1999)
M. Arnaud MONTEBOURG : Pouvez-vous
nous donner votre identité ?
M. Bernard MONNOT : Bernard Monnot,
né le 1er mai 1944 à Auxerre (Yonne).
M. Arnaud MONTEBOURG : Quelle
est votre profession actuelle ?
M. Bernard MONNOT : Consultant.
J'habite 74, rue Vendôme à Lyon (VIe).
M. Arnaud MONTEBOURG : Vous avez
fait parvenir au rapporteur de la mission d'information qui vous interroge,
un certain nombre de documents relatifs à une banque lyonnaise dont
le siège social est à Lyon. Il s'agit de la Banque cantonale
de Genève, dont vous avez été directeur général.
M. Bernard MONNOT : Tout à
fait.
M. Arnaud MONTEBOURG : De quelle
date à quelle date ?
M. Bernard MONNOT : Du 1er
juillet 1993 au 31 janvier 1996.
M. Arnaud MONTEBOURG : Dans quelles
conditions avez-vous été nommé à la tête
de cette banque ?
M. Bernard MONNOT : Un chasseur
de tête genevois m'a présenté tout d'abord au Crédit
suisse qui cherchait à restructurer sa bancassurance. A la suite
de dissensions entre Genève et Zurich à l'intérieur
de cette banque, il m'a ensuite présenté à ce qui
était à l'époque la Caisse d'épargne de Genève,
avant qu'elle ne fusionne avec la Banque hypothécaire pour devenir
la Banque cantonale de Genève. Il y avait deux banques cantonales
à Genève et il n'y en a plus qu'une.
J'ai été recruté
comme mandataire social et non pas comme salarié, alors que je venais
de la Société générale où j'étais
sous-directeur, pour monter ex nihilo une banque, qui n'existait
pas en 1993, au moment de mon embauche.
Jusqu'à plus amples informations,
beaucoup de banques étrangères voulant venir en France avaient
à payer une sorte de ticket d'entrée consistant à
racheter une banque en difficulté. Dès lors que les Suisses
me faisaient confiance et que je leur faisais confiance, j'ai choisi d'aller
voir la banque de France, avec une création ex nihilo d'une
société financière au capital de 15 millions, transformée
en banque dix-huit mois plus tard avec un capital de 50 millions, puis
une augmentation de capital pour l'amener à 100 millions.
M. Arnaud MONTEBOURG : A quelle
date l'exercice de l'activité bancaire a-t-il été
attribué à la banque que vous avez fondée à
Lyon ?
M. Bernard MONNOT : Immédiatement,
puisqu'il n'y a eu aucun changement d'activité entre la société
financière et la banque. Nous sommes d'ailleurs restés avec
les mêmes interlocuteurs à la Commission bancaire pour bien
montrer que nous ne changions pas d'activité, que nous ne faisions
que du crédit moyen et long terme et de l'assurance vie.
M. Arnaud MONTEBOURG : Pouvez-vous
expliquer quel était l'objectif économique de cette création
en termes de marché ?
M. Bernard MONNOT : L'objectif
économique procédait de l'analyse suivante. Pour ne pas être
la nouvelle banque sur une place telle que Lyon où tout le monde
se connaît, à qui on donne systématiquement les mauvais
dossiers, j'ai préféré me mettre sur un créneau
complémentaire des banques existantes. Ces dernières conservaient,
vis-à-vis de leurs clients, les mouvements, les crédits court
terme et les relations personnelles tandis que nous nous placions en complément,
en offrant des crédits d'investissement, souvent en accord avec
la banque principale.
Un certain nombre de banques locales
nous ont d'ailleurs purement et simplement apporté des dossiers.
Ceci montre que cela ne s'est pas fait en conflit. Ce n'était pas
une banque qui venait avec d'énormes moyens prendre une part de
marché, mais remplir un vide, celui des banques d'investissement
telles qu'ont pu l'être à une époque le Crédit
national, les SDR et autres.
M. Arnaud MONTEBOURG : Pour quelles
raisons sont-ce les Suisses, et non pas les établissements bancaires
français spécialisés dans ce type d'opération,
ont-ils investi dans cette niche à Lyon ?
M. Bernard MONNOT : Le mécanisme
même de la bancassurance, qui consiste à s'adresser presque
exclusivement à des dirigeants de PME et à leur dire qu'ils
ont une stratégie d'investissement dans ce qui est leur outil et
leur propriété ou celle de leur famille, et une stratégie
d'épargne, sous forme d'assurance vie, pose aux banques le problème
suivant : lorsqu'un particulier souscrit un contrat d'assurance vie, c'est
au détriment des placements qu'il fait dans la banque, à
qui il va demander ce produit.
Cela ne signifie pas que cela
ne s'est pas fait, au contraire. La Société générale,
le Crédit lyonnais, la BNP, le Crédit agricole, l'UCB ont
suivi cette démarche, mais l'ont limitée volontairement pour
ne pas toucher leurs dépôts et leur ratio déjà
bien fragile en France.
Dès lors que nous n'étions
pas contraints de prendre dans l'épargne déjà dans
nos caisses ou dans nos lignes, les Suisses avaient alors intérêt
à faire cette opération d'entrée de jeu saine et rentable,
même faiblement. En effet, la marge sur les crédits, qui est
d'environ 1,5 à 2 %, laisse normalement un déchet. Comme
dans toute banque, il y a des impayés et des dossiers litigieux.
La commission versée au titre de la souscription de contrat par
l'assureur, que l'on a choisi externe car on n'a pas créé
une compagnie d'assurance en même temps, permettait de disposer des
1,5 à 2 % supplémentaires servant à faire face aux
impayés et aux risques.
Les risques étaient donc
payés par les commissions d'assurance et on disposait de la marge
normale, ce qui permettait, au moment même où toutes les banques
avaient des marges très faibles, de démarrer avec une marge
nette de près de 2 %. Les Suisses disposaient ainsi d'une banque
spécialisée, avec un investissement relativement faible.
M. Arnaud MONTEBOURG : Dans quelles
conditions avez-vous quitté, en 1996, cette banque dont vous étiez
mandataire social ?
M. Bernard MONNOT : J'en étais
le directeur général et mandataire social, et non salarié,
avec responsabilité pénale, totale et au fond un agrément
de la banque de France, que j'ai reçu en novembre 1993, c'est-à-dire
quelques mois après la création.
Au départ, lorsque j'ai
quitté la banque, c'était clairement en raison d'une divergence
de stratégie. La réussite ayant été beaucoup
plus rapide et forte que prévu, la Banque cantonale de Genève
à Genève et le président en France ont voulu aller
à tout prix dans l'immobilier. Ayant près de vingt-cinq ans
de banque, je n'étais pas du tout intéressé par l'immobilier.
Nous nous sommes donc séparés sur une divergence de stratégie.
Mais il faut aller un peu plus loin, dès ce moment-là.
Un des administrateurs, présent
lors de la séance au cours de laquelle a été prononcée
ma révocation, m'a alerté sur le fait que les opérations
immobilières, non seulement n'étaient pas dans la stratégie
prévue à l'origine, mais qu'elles étaient probablement
soit douteuses soit même frauduleuses. Une fois mon attention attirée
sur ce point, à l'aide d'un Minitel et de la consultation des documents
disponibles dans les greffes de tribunaux de commerce, je me suis aperçu
qu'au-delà des crédits immobiliers pour lesquels il y avait
des garanties normales et une prise de risque normale, à l'insu
de la banque, une cascade de transmission de parts des sociétés
aboutissait à enrichir des personnes de la banque.
On sait maintenant, puisque le
procureur de la République adjoint, M. Mondonneix, m'a récemment
fait interroger sans prendre de gants sur la formulation, qu'il s'agit
plus d'une escroquerie que d'un abus de bien social. C'est qualifié.
M. Arnaud MONTEBOURG : Cela a-t-il
donné lieu à des poursuites pénales de Lyon ?
M. Bernard MONNOT : Il semblerait
qu'il y ait poursuites pénales, mais je n'en sais pas plus.
M. Arnaud MONTEBOURG : Avez-vous
été interrogé par le procureur de la République,
un juge d'instruction ou la police sur cette affaire ?
M. Bernard MONNOT : Par la police.
A la suite d'un détournement de courriers, un ami qui m'avait envoyé
du courrier a porté plainte. J'ai donc été entendu,
dans ce cadre, par la police à qui j'ai dit qu'à ma connaissance,
je n'avais d'ennemis que les dirigeants de la Banque cantonale de Genève
à Genève. En effet, au fil des mois, il y avait non seulement
escroquerie dans l'immobilier, mais également blanchiment. J'étais
en travers de leur route, c'est aussi simple que cela. Déposition
sous serment a été faite devant le commissaire de mon quartier
à Lyon.
M. Arnaud MONTEBOURG : Vous indiquez,
au travers des activités de la banque postérieures à
votre départ, que seraient apparues des activités de blanchiment
au sein de la Banque cantonale de Genève. Pouvez-vous l'expliquer
?
M. Bernard MONNOT : Il manque
un épisode. J'ai donc quitté la banque le 1er février
1996 et alerté par écrit l'actionnaire majoritaire ainsi
que l'actionnaire minoritaire, la compagnie d'assurance GPA du groupe Worms.
Début juillet 1996, j'ai rendu visite à M. Etienne Subra,
directeur régional de la banque de France, à qui j'ai remis
en mains propres, avec une lettre d'accompagnement, la totalité
des preuves que l'on peut trouver librement - j'insiste sur ce point, il
n'y a aucun document interne de la banque - relatives à l'escroquerie
immobilière.
M. Arnaud MONTEBOURG : A quelle
date ?
M. Bernard MONNOT : Début
juillet 1996. J'ai d'ailleurs eu droit à ses remerciements. Le temps
a passé, puis le bilan 1996 a été disponible au greffe
du tribunal de commerce, pendant l'été 1997. J'ai eu le bilan
de cette banque que je connaissais à fond pour l'avoir créée
et dont je suis resté volontairement actionnaire sur les conseils
de mes avocats, pour éviter que, lors d'une quelconque délibération
d'assemblée générale, ils n'aient la tentation - qu'ils
ont eu - de mettre sur mon compte des choses que je n'avais ni commises
ni même connues.
Lorsque j'ai eu en mains ce bilan,
accompagné de mes deux avocats, le bâtonnier de l'Ordre, Me
Chanon, et Me Simon Wesley, je suis retourné volontairement voir
M. Etienne Subra.
La deuxième visite à
M. Etienne Subra s'est passée d'une façon relativement différente
par rapport à la première, où j'avais été
accueilli à bras ouverts. Enfin, je lui donnais l'opportunité
de lancer des inspections et autres, comme s'il avait dû attendre
que j'amène les dossiers pour lancer des inspections. Lors de cette
deuxième visite, M. Subra était au fond, quand même,
bien embarrassé de ce dossier qui donnait lieu à des rumeurs
insistantes à Lyon sur l'escroquerie immobilière et déjà
sur le blanchiment d'argent. Que je vienne lui demander si c'était
exact, en tant qu'ancien mandataire social et toujours actionnaire, l'embarrassait
beaucoup.
Poussé dans ses derniers
retranchements et un peu énervé, M. Subra, lorsque je lui
ai démontré, à partir de documents officiels, qu'il
y avait blanchiment d'argent, n'a absolument pas tergiversé, mais
m'a dit - et ce sont des points très importants pour la suite :
1) Oui, il y a blanchiment, je
vous confirme que vous avez vu juste, mais sachez que nous étions
au courant. Il était vexé que j'ose venir lui montrer qu'il
y avait blanchiment.
2) Il y a inspection sur inspection
sur le sujet.
3) Près de la moitié
de ce blanchiment - il s'agit de plus de 300 millions - a été
faite dans la région d'Annecy (où nous avions un bureau).
4) Ce point m'a le plus intrigué
: les neuf personnages les plus importants du système bancaire se
sont réunis sur ce dossier, m'a-t-il dit. Dès lors que la
maison mère assure à tout moment la trésorerie de
la filiale française, en ce qui nous concerne, nous estimons que
nous n'avons rien d'autre à faire et à dire, a-t-il ajouté.
M. Arnaud MONTEBOURG : Vous allez
nous expliquer en quoi, à vos yeux, les bilans de la Banque cantonale
de Genève, pour les exercices 1996 et 1998, apportent la démonstration
qu'il y aurait des activités de blanchiment au sein de cette banque.
M. Bernard MONNOT : Le mécanisme
utilisé peut difficilement être plus simple. Un chef d'entreprise
dépose une somme - et c'est son affaire - par exemple 1 million,
à la Banque cantonale de Genève à Genève. A
ma connaissance, jamais personne à Lyon n'a imaginé que la
filiale française prêtait la main à cet aspect-là,
c'est-à-dire que les Lyonnais ou les Savoyards font leur affaire
de déposer une somme X au guichet de la Banque cantonale de Genève
en Suisse.
La Banque cantonale de Genève,
faisant du blanchiment en bande organisée et à échelle
industrielle, a créé - ce dont je tiens confirmation de M.
Subra lui-même - une fiduciaire censée regrouper juridiquement,
probablement à leur insu, car cela ne leur plairait pas de savoir
qu'ils sont dans une seule société, les déposants
français qui ont mis cet argent à Genève.
M. Arnaud MONTEBOURG : Vous voulez
dire que la Banque cantonale de Genève maison mère contrôle
les ayant droits économiques d'une société fiduciaire
en Suisse...
M. Bernard MONNOT : Oui. Le banquier
dépositaire étant la Banque cantonale de Genève à
Genève, mais la structure juridique une société fiduciaire,
cet argent permettait aux déposants d'obtenir un crédit de
même montant en France. Les Suisses étant particulièrement
précis, tout indique que c'est au centime près le montant
qui est dans la fiduciaire qui a été reprêté
à court terme à la filiale française pour faire rigoureusement
le même montant de crédit en France à des entreprises
françaises.
M. Arnaud MONTEBOURG : Tout cela
est assez clair, mais cela n'apparaît pas dans le bilan en tant que
tel.
M. Bernard MONNOT : Si. J'admets
volontiers que la pratique de la banque permet de le comprendre, mais cela
s'explique assez facilement. Il faut examiner à la fois le bilan
et le compte d'exploitation. Si on prend l'exemple du 31 décembre
1996, ce sont 313 millions.
M. Arnaud MONTEBOURG : Il apparaît
en effet qu'au passif du bilan 1996, les dettes à court terme envers
des établissements de crédit s'élèvent à
313,254 millions. Ces dettes à moins de trois mois, inscrites au
passif du bilan, sont contractées envers des établissements
de crédit. Comment interprétez-vous ce chiffre ?
M. Bernard MONNOT : Dès
lors que cette banque s'était engagée, dans le dossier de
1993 de création, à ne faire que du crédit à
moyen et long terme, elle devait, de par les règles prudentielles,
rechercher des refinancements - or, les 313 millions font bien partie d'un
ensemble de refinancement de 573 millions - de même nature et même
durée. Ce n'est pas le cas puisqu'à l'intérieur des
573 millions, 313 millions sont à moins de trois mois et sont les
sommes prêtées par la fiduciaire.
M. Arnaud MONTEBOURG : Je note,
à ce stade de vos explications, qu'il est exact qu'à l'actif,
la somme de 390 millions environ a été attribuée,
sous forme de prêts à long terme plus de cinq ans, par la
Banque cantonale de Genève de Lyon et que son refinancement est,
à moins de trois mois, pour près des deux tiers de ces encours.
M. Bernard MONNOT : Tout à
fait. On arrive au deuxième volet qui permet de verrouiller le premier.
Cela se traduit au compte d'exploitation. En effet, si la banque avait
eu à payer un refinancement normal, moyen et long terme, même
avec la baisse des taux que l'on a connue à cette époque,
il n'y aurait pas un coût de refinancement aussi faible.
M. Arnaud MONTEBOURG : De combien
est-il ?
M. Bernard MONNOT : De mémoire,
on doit trouver 26 millions de coût de refinancement, qui est le
coût global sur le compte d'exploitation. On le trouve dans " intérêts
et charges affiliés ". Ces 26 millions ne correspondent pas au prix
de 573 millions. A l'intérieur des 573 millions, 313 millions sont
rémunérés à 0 %.
M. Arnaud MONTEBOURG : C'est votre
déduction.
M. Bernard MONNOT : Confirmée
par M. Subra, directeur régional de la Banque de France.
M. Arnaud MONTEBOURG : Voulez-vous
dire que le directeur régional de la Banque de France de Lyon, chargé
de dénoncer auprès de la Commission bancaire non seulement
les anomalies au regard des règles prudentielles, mais également
les anomalies qui devraient mettre en évidence des infractions pénales,
connaissait ces informations et les avait lui-même notées
?
M. Bernard MONNOT : Je suis très
affirmatif, mais je ne le formulerai pas ainsi. A ma connaissance, il a
eu le courage de le transmettre à la Commission bancaire. Etant
le représentant local de la Commission bancaire, l'infraction de
non-communication ou vis-à-vis de l'article 40 du code pénal
ne doit pas être à son niveau. C'est un monsieur que je connais
bien, tout à fait droit et honnête, et à ma connaissance,
il a transmis ces informations à la Commission bancaire.
M. Arnaud MONTEBOURG : Cette activité
de blanchiment, selon vous, a-t-elle continué après 1996
?
M. Bernard MONNOT : Il semble.
J'ai obtenu les bilans 1997 et 1998. Si l'on reconstitue le même
mécanisme - mais je ne suis pas allé voir M. Subra qui entre-temps
a pris sa retraite -, les Genevois ayant été pris la main
dans le sac à hauteur de 313 millions, se sont calmés sur
l'année 1997, puisque l'encours n'est passé du 31 décembre
1996 au 31 décembre 1997 que de 313 millions à environ 360
et quelques millions. Cela signifie que, sur l'année 1997, ils n'ont
fait comme blanchiment qu'une cinquantaine de millions de plus.
Voyant que la banque de France,
la Commission bancaire et autres ne bougeaient pas d'un cil, semble-t-il,
ils ont redémarré sur 1998 où on atteint la glorieuse
somme de 573 millions.
M. Arnaud MONTEBOURG : C'est-à-dire
plus d'un demi-milliard de francs lourds.
M. Bernard MONNOT : Oui. Il y
a une démonstration tout à fait amusante du fait que c'est
une continuation. Le compte d'exploitation n'a pas augmenté alors
même que le volume des crédits, d'une part, et du refinancement,
d'autre part, a presque doublé.
M. Arnaud MONTEBOURG : Quelle
est la clientèle de la Banque cantonale de Genève qui se
livre, à votre avis, à ce type d'activités de blanchiment
?
M. Bernard MONNOT : Il y a deux
réponses à cette question. Tout d'abord, la région
Rhône-Alpes a toujours eu de longue date, une tradition de placements
en Suisse, mais c'était la première fois qu'un outil permettait,
à partir d'un dépôt qui se faisait et mal rémunéré
en Suisse, d'obtenir du crédit en France, le crédit étant
avec des intérêts déductibles au compte d'exploitation
de la PME.
Le type de clientèle est
essentiellement, non pas les PME de l'industrie qui ont d'énormes
difficultés à sortir de l'argent noir, mais probablement
de l'hôtellerie, des boîtes de nuit dont certains cas sont
connus à Lyon. Ce sont les outils habituels de l'argent noir. Pour
une fois, cet argent noir donne un deuxième produit. Non seulement
on peut le mettre à l'abri, mais également le faire directement
produire de l'endettement fictif en France.
M. Arnaud MONTEBOURG : Les clients
de la Banque cantonale de Genève sont-ils exclusivement des hôteliers
ou des gérants de boites de nuit, ou des clients plus importants
ont-ils utilisé ce mécanisme ?
M. Bernard MONNOT : Le positionnement
même de la banque, par rapport à ses confrères à
Lyon, ne permettait pas, à mon sens, de faire des opérations
unitaires importantes, des grandes opérations et des grandes entreprises.
Ce n'était vraiment que des PME.
M. Arnaud MONTEBOURG : Avez-vous
engagé une procédure contre la Banque cantonale de Genève
en ce qui vous concerne et sur quels fondements, puisque vous étiez
mandataire social ?
M. Bernard MONNOT : Tout à
fait. Le bâtonnier Chanon et Me Wesley ont dû, ce qui me semble
normal, laisser passer un certain laps de temps pour être sûrs
que ce que j'avançais était exact. Il a fallu que les Suisses
refusent toute discussion concernant les atteintes à ma réputation,
parce que même si cela s'est passé après mon départ,
il est certain que, sur la place de Lyon et dans le monde bancaire, j'apparais
comme lié à une banque qui fait des escroqueries immobilières
et du blanchiment. La réputation de la banque, sur la place de Lyon,
est parfaitement établie ainsi. En tant que professionnel, cela
me porte un préjudice.
Nous venons de déposer
des conclusions au tribunal de commerce, puisque ce sont, d'une part, les
sociétés et la Banque cantonale de Genève France et,
d'autre part, la Banque cantonale de Genève à Genève
que nous attaquons, d'abord pour le préjudice et essentiellement,
pour le fait que ce qui est arrivé et ce qui s'est passé
ensuite ne me permet pas de retrouver du travail dans la banque, alors
même qu'il y a eu réussite. J'insiste sur ce point, au fond
ils ont profité d'une réussite. Il y a en effet une procédure
en cours.
M. Arnaud MONTEBOURG : Je souhaiterais
que vous nous fassiez parvenir vos conclusions faisant état de l'ensemble
de vos revendications devant le tribunal de commerce de Lyon.
M. Bernard MONNOT : Tout à
fait. J'ai indiqué au bâtonnier que nous allions nous rencontrer
aujourd'hui et il m'a demandé de lui indiquer quelle était
la nature de ma déposition et quelles en étaient les conséquences,
mais sur le principe, je suis d'accord.
M. Arnaud MONTEBOURG : Avez-vous
d'autres éléments à ajouter ?
M. Bernard MONNOT : Oui. Ayant
rejoint récemment l'Association Attac, je considère en tant
que citoyen être en mesure de témoigner devant qui que ce
soit : la Commission bancaire, et les autorités judiciaires ou policières.
Je sais parfaitement où est la limite. Je ne dois utiliser que des
documents disponibles. Je dois faire très attention de ne jamais
utiliser des documents dont je pourrais avoir eu connaissance par ailleurs.
M. Arnaud MONTEBOURG : Connaissez-vous
le nom de cette fiduciaire ?
M. Bernard MONNOT : Je ne connais
pas le nom de cette fiduciaire.
M. Arnaud MONTEBOURG : Comment
avez-vous eu connaissance de l'existence de cette fiduciaire suisse ?
M. Bernard MONNOT : Par M. Subra,
le directeur régional de la banque de France, aussi surprenant que
cela puisse paraître. J'ignorais que c'était une fiduciaire.
M. Arnaud MONTEBOURG : Je vous
remercie. Pour le procès-verbal, j'ajoute que l'ensemble des déclarations
que vous venez de faire engageront votre responsabilité, qu'elles
sont faites sous votre responsabilité, que la mission procédera
à un certain nombre de vérifications dans le cadre des pouvoirs
qui lui sont conférés.
N'étant pas une autorité
judiciaire, nous n'avons pas les pouvoirs dont celle-ci dispose dans le
code de procédure pénal. Nous tâcherons de faire la
lumière dans ce cadre restreint qui est le nôtre et nous déciderons,
souverainement, de l'opportunité de porter publiques vos déclarations,
le moment voulu.
Entretien du Rapporteur avec M.
Etienne SUBRA,
Ancien responsable de la Banque
de France pour la région lyonnaise
(compte-rendu de l'entretien
du 12 novembre 1999)
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Je vous remercie d'avoir accepté de témoigner devant la
Mission d'information anti-blanchiment. Je rappelle que nous avons les
mêmes exigences de vérité qu'une commission d'enquête,
à l'égard de ceux qui ont la gentillesse de venir s'exprimer
devant nous. Nous essayons d'approcher la vérité, ce phénomène
trop méconnu et sur lequel nous sommes engagés, comme de
nombreux fonctionnaires, de nombreux magistrats, policiers, sur la question
délicate du blanchiment de l'argent sale.
Je crois que vous avez été
directeur la délégation régionale de la Banque de
France pour la région Rhône Alpes ; c'est à ce titre
que je souhaitais que vous me donniez quelques précisions sur le
fonctionnement concret de votre travail de surveillance à l'égard
des établissements bancaires dans le ressort qui est le vôtre.
Nous souhaiterions connaître
le rôle que joue une délégation de la Banque de France,
dans le contrôle des établissements bancaires qui ont leurs
sièges sociaux dans son ressort et la façon dont s'exerce
ce contrôle lorsqu'il y a des soupçons sur le non-respect
des normes prudentielles et des soupçons sur le blanchiment.
Concrètement, comment cela
marche ?
M. Etienne SUBRA : Merci M. le
rapporteur.
Je partage bien sûr votre
exigence de clarté et de vérité, dans la mesure où
je peux apporter quelque chose, évidemment, à vos sujets
de préoccupation, sachant que malgré tout, mes souvenirs
commencent à s'estomper un petit peu, puisqu'il y a onze mois maintenant
que j'ai pris ma retraite de la Banque de France.
Ceci étant, en effet, j'ai
dirigé la direction régionale de la Banque de France à
Lyon pour l'ensemble des 8 départements de Rhône Alpes pendant
9 ans, de 1989 à 1998 ; c'est donc sur ce terrain que je répondrai
à vos questions.
Tout d'abord sur le contrôle
prudentiel exercé sur les banques dont le siège social était
dans la Région et plus spécialement sur la place de Lyon
: il existe de tout temps et en tout cas jusqu'à mon départ
en retraite, je ne dirais pas tout à fait une cloison étanche,
mais une séparation claire, nette et tout à fait officielle,
réglementaire, en matière de contrôle prudentiel, exercé
d'une part par la commission de contrôle des banques, la commission
bancaire, présidée par M. Jean-Louis Fort et les antennes
locales, ou les organes du siège de la Banque de France, ceci parce
que la loi l'imposait ; la Commission bancaire est une institution d'Etat
à laquelle la Banque de France prête, sous convention, le
concours de ses agents, de ses moyens, mais il n'y a pas confusion des
genres, ni confusion des fonctions et des responsabilités.
Ceci se retrouve donc sur le terrain,
sauf cas tout à fait particulier, par exemple dans le cas récent,
je parle des trois dernières années, des préoccupations
exprimées par le Gouverneur sur le niveau très bas de certains
taux d'opérations actives des banques ; nous avons dans le cadre
d'une convention un peu de gré à gré, été
amenés (quand je dis " nous ", ce sont les directeurs régionaux
de la Banque de France) à collaborer avec la Commission bancaire
pour rechercher sur nos places un meilleur fonctionnement des établissements
de crédit en matière de taux.
C'est tout à fait différent
des problèmes qui vous préoccupent, mais je voulais vous
donner cet exemple pour vous dire que c'est le seul, dans les fonctions
que j'exerçais, où j'ai été amené, en
effet, à être en quelque sorte le représentant non
écrit, non officiel, mais avec la couverture quand même des
plus hautes autorités de la Maison, de la Commission bancaire sur
la place.
Cela étant, il est tout
aussi évident qu'un directeur de la Banque de France, qu'il soit
au niveau départemental ou régional ne peut pas ne pas s'intéresser
de près au fonctionnement des banques locales ou régionales
; mais cela se fait au plan local dans ce que nous appelons " un rôle
de place ", c'est-à-dire que le directeur de la Banque de France
est inséré dans le tissu bancaire local ou régional,
et cherche donc à s'informer au jour le jour, sur l'évolution
des établissements de crédit qui sont domiciliés sur
cette place. S'informer pour nous-mêmes mais aussi bien entendu pour
nos autorités, en l'espèce les services centraux à
Paris et le gouvernement de la Banque.
C'est un rôle qui n'est
pas défini à proprement parler par les textes, c'est un rôle
qui est né de l'histoire, 200 ans d'histoire maintenant. La Banque
de France n'ayant, de surcroît, depuis la loi de 1993, aucune activité
qui aille en concurrence directe des établissements commerciaux,
nous sommes donc un établissement neutre sur une place et cela nous
donne beaucoup plus de liberté pour entretenir avec les responsables
des banques locales le maximum d'informations, de liens, etc.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Par quoi cela se traduit-il ?
M. Etienne SUBRA : Par des réunions
périodiques que je présidais à Lyon, comme mon successeur
le fait maintenant, non pas des 61 banquiers présents, mais des
12 ou 15 principaux banquiers, réunions au cours desquelles nous
partagions les sujets de préoccupation communs, mais je pouvais
également ès qualité, faire passer des messages qui
soient, soit de nature monétaire (car c'est le c_ur du métier),
soit tout autre sujet, y compris celui du blanchiment, lors de l'installation
des antennes TRACFIN, etc. Nous en avons parlé dans cette enceinte.
Bien évidemment aussi,
les renseignements que je pouvais obtenir, de toutes sortes, par toutes
sortes de canaux, y compris ces réunions, mais aussi des entretiens
individuels, mais aussi l'examen des comptes annuels de chaque établissement
de crédit local, tout cela donnait lieu à un rapport que
je transmettais aux services centraux à Paris, mais de la Banque
de France, pas de la Commission bancaire en tant que telle.
J'ai peut-être un peu résumé,
mais je suis prêt à répondre à vos questions
plus précises, sur le rôle d'un directeur de la Banque de
France, car je ne pense pas que depuis dix mois les choses aient beaucoup
évolué, par rapport aux banquiers locaux.
Encore une fois, ce n'est pas
un rôle de superviseur direct ; je ne suis pas, je n'étais
pas l'inspecteur de la Commission bancaire, j'ai fait ce métier
mais en des temps beaucoup plus éloignés, j'étais
là pour être à l'écoute de la place, lui passer
des messages, si vous permettez l'expression familière, de nature
monétaire, voire prudentielle, exemple les taux bas, et rendre compte,
pas plus ; je n'avais donc pas de pouvoir sur la place.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Je vous remercie de ces cadrages tout à fait précis.
Nous avons interrogé M.
Jean-Louis Fort et nous lui avons demandé si les implantations locales
de la Banque de France menaient des enquêtes ; il nous a répondu
que non, mais qu'elles pouvaient en effet participer aux travaux de la
Commission bancaire en faisant passer un certain nombre d'informations.
M. Etienne SUBRA : C'est cela.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Je suis amené évidemment à vous demander si, dans
le cadre de vos fonctions à Lyon, vous avez eu à connaître
d'irrégularités dans le fonctionnement, normal pourrait-on
dire, d'un établissement de crédit, et si vous avez eu précisément
à transmettre dans ce cadre un certain nombre d'informations qui
vous paraissaient de nature à justifier une attention particulière
de la Commission bancaire, dans les neuf ans qui ont occupé votre
carrière à ce poste à Lyon.
M. Etienne SUBRA : La question
que vous posez là a trait essentiellement à votre Mission,
ou est-ce plus large ?
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: C'est à la fois une question large et particulière, c'est-à-dire
qu'il s'agit pour nous de savoir si à Lyon, où nous avons
eu des informations qui montrent qu'il y a eu des difficultés, la
Banque de France a été alertée et si elle l'a été,
y a-t-il eu des anomalies à vos yeux qui ont justifié des
alertes au niveau de la Commission bancaire ?
M. Etienne SUBRA : La réponse
est " oui ", bien entendu ; je ne vais pas me faire plus fort que je ne
suis, autrement dit, en terme de précocité d'information,
je ne prétends pas que la Banque de France en général
et votre serviteur en particulier, aient toujours été les
premiers informés sur la place.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Certainement.
M. Etienne SUBRA : Ceci étant,
il est clair également que dans les neuf ans auxquels vous faites
allusion, j'ai été informé, je me suis informé
et j'ai rendu compte d'anomalies pour ne pas dire pis, mais certaines de
ces anomalies sont passées devant les tribunaux, de nature financière.
Je fais allusion notamment à mes débuts à Lyon, à
la défaillance d'un agent de change, une opération financière
qui a été traitée avant de connaître une issue
définitive sur le plan judiciaire, tout est clos maintenant, c'est
l'affaire Girardet.
Sur le plan strictement bancaire,
de mémoire car je n'ai plus mes dossiers, le cas le plus récent
d'anomalies graves dont j'ai eu à connaître, et dont j'ai
suivi le déroulement, dans le cadre de la COB, dont j'étais
délégué régional, et aussi de la Commission
bancaire, avec les limites des explications que je vous ai données,
c'était le cas de la banque Clément, mais nous sommes tout
à fait dans un cadre qui, dans les informations dont j'ai souvenir,
ne touchait pas à des problèmes de blanchiment de l'argent
sale, etc.
Pour la Banque Clément,
il s'agissait essentiellement d'opérations sur les marchés
d'options, des marchés dérivés, qui avaient été
menées essentiellement par un des opérateurs, un des gérants
de cette banque, qui est un tout petit établissement d'ailleurs,
je ne dirai pas forcément frauduleusement, mais en tout cas, vraisemblablement
au-delà des mandats reçus par cet établissement de
la part de ses clients.
La banque a été
mise en administration provisoire par la Commission bancaire en 1998-1999
; je ne sais pas où en est maintenant l'opération de cession
; elle était engagée en tout cas à l'automne 1998
quand j'ai pris ma retraite.
Ce sont des exemples où
j'ai suivi de près le travail entrepris par l'administrateur provisoire
nommé par la Commission bancaire, j'ai rendu compte régulièrement,
aussi bien au secrétaire général de la Commission
à Paris, qu'à mes autorités de la Banque de France,
de l'état de mes informations, à titre de suivi ; je n'avais
pas encore une fois, de pouvoir particulier d'investigation, l'administrateur
provisoire me rendait compte quand même très régulièrement
de l'état d'évolution de ses travaux.
Voilà deux exemples ; y
en aurait-il d'autres ? Très franchement, je n'en vois pas qui soit
de lourde importance, mais ma mémoire peut me faire défaut.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Précisément, M. Subra, nous avons reçu le témoignage,
qui a été recueilli dans des conditions solennelles ici,
d'un ancien directeur général d'une banque de Lyon qui s'appelait
" La Banque cantonale de Genève ".
M. Etienne SUBRA : Ah ! En effet.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Je pense que c'est un dossier qui vous rappelle peut-être quelque
chose ?
M. Etienne SUBRA : Oui, tout à
fait ; j'y pensais d'ailleurs ; ce n'est pas du tout par dissimulation
croyez-moi, franchement, je n'ai aucune intention de la sorte, mais je
me demandais si c'était un cas que l'on pouvait évoquer dans
le cadre de vos interrogations.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Tout dépend de votre analyse.
M. Etienne SUBRA : Je pense que
si vous en avez parlé à la Commission bancaire, elle est
beaucoup mieux outillée que moi pour vous répondre là-dessus.
Mon analyse aujourd'hui, serait
tout à fait neutre ; je pense que l'établissement en question,
au moment où j'ai quitté mes fonctions, ne présentait
plus - encore une fois sous bénéfice d'inventaire et l'inventaire
a été fait par la commission bancaire depuis lors par une
mission spéciale - de risque grave au sens prudentiel ; car je suis
là dans mon rôle de représentant de la Banque de France,
en résonance avec ce que pourrait penser la Commission bancaire.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Bien sûr.
M. Etienne SUBRA : Que s'est-il
passé à ce moment à Lyon à la Banque Cantonale
de Genève ?
Je rassemble un peu mes souvenirs,
pardonnez-moi.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Prenez votre temps.
M. Etienne SUBRA : Encore une
fois, je n'ai plus de dossier.
De mémoire, lorsque cette
banque s'est créée à Lyon, elle était l'émanation
d'un établissement genevois qui à l'époque n'était
d'ailleurs pas aussi puissant qu'il l'est devenu depuis ; la Banque Cantonale
de Genève était l'émanation d'une caisse d'épargne
de Genève relativement importante, qui a fusionné, je ne
vous donne pas de date là aussi, car je me tromperai, avec une banque
hypothécaire de Genève, pour devenir un établissement
de poids à Genève, mais dans un secteur qui n'est pas le
plus représentatif de la banque genevoise, qui est une banque généralement,
vous le savez comme moi, et suivant vos investigations, je pense, une banque
plutôt internationale tournée vers la gestion de patrimoine.
La Banque Cantonale, quant à
elle, était une banque hypothécaire, issue d'une caisse d'épargne,
donc, avec une clientèle commerciale, courante, une banque de détail
je dirais.
Elle a cherché à
s'établir à Lyon, d'après les dire à l'époque
de ses dirigeants qui étaient venus me voir, pour étendre
son fonds de commerce, en direction des PME Rhône-Alpines qui sont
effectivement une cible tout à fait convenable pour une banque d'affaires,
une banque plus commerciale ; le tissu de PME et PMI en Rhône-Alpes
est très important, tend à se développer, à
s'enrichir, à grandir, donc il me paraissait assez naturel qu'une
banque étrangère, pas seulement française, vienne
s'intéresser à cette clientèle ; d'autant plus qu'ils
apportaient à l'époque un produit assez intéressant,
qui combinait un contrat d'assurance sur la tête du client, montée
par le dirigeant d'entreprise, de la PME, qui était adossé
à un crédit d'équipement, à moyen terme, ou
à un crédit bail de moyen terme ou de long terme ; c'était
un produit relativement original, le crédit bail n'était
pas très répandu en 1989-1990 et même en 1995 en Rhône-Alpes,
donc, pourquoi ne pas le proposer ?
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: De quoi a pâti cette maison ?
M. Etienne SUBRA : Dans les deux
ou trois premières années de fonctionnement de la Banque
Cantonale de Genève à Lyon, celle ci a pâti, me semble-t-il,
d'après mes souvenirs, d'une politique de distribution de crédits
aventureuse. J'ai cité 61 établissements de crédit
à Lyon, par conséquent en arrivant comme 62ème
sur la place, la clientèle qui restait à prendre n'était,
bien évidemment pas la meilleure.
Le directeur général
de l'époque, ancien banquier français, a eu une politique
assez aventureuse, c'est-à-dire a distribué du crédit
sur des signatures qui étaient pour le moins fragiles ; cela a coûté
fort cher, en terme de pertes à cette banque et cela a donné
lieu à une éviction du directeur général en
question dans les deux ans ou trois ans de sa prise de fonctions et à
la reprise en main de la filiale française par la Banque Cantonale
de Genève elle-même.
Le directeur général
qui a été nommé en 1996 ou 1997 (je ne saurais plus
vous dire) était un des cadres supérieurs membre du comité
de direction de Genève, avocat de formation et directeur juridique
pendant un temps, c'est vous dire que semble-t-il, ils voulaient reprendre
les choses en main.
Les responsables de la Banque
Cantonale de Genève ont, à ma connaissance, donné
aux autorités françaises, notamment à la Commission
bancaire, l'assurance que les choses tourneraient correctement. Lorsque
j'ai pris ma retraite, je n'avais plus de souci particulier avec cet établissement
lyonnais, dans la mesure où on avait fait le ménage sur les
crédits, les provisions avaient été passées,
largement, et en ce qui concerne les ressources, l'objectif prudentiel
qui est de protéger les déposants, était largement
assuré là aussi, car le financement des opérations
actives était très largement assuré par la maison
mère genevoise.
Cela étant, je ne pouvais
pas aller plus loin et je ne sais pas si la Commission bancaire qui a je
crois mandaté au moins deux missions directes concernant la banque
cantonale à Lyon a pu elle-même aller plus loin.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Vous vous souvenez des dates d'inspection de la Commission bancaire ?
M. Etienne SUBRA : De mémoire,
il me semble qu'une mission a dû avoir lieu fin 1998 ou début
1999 mais je n'en suis absolument pas certain.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Vous vous souvenez de la personne qui la dirigeait ?
M. Etienne SUBRA : Absolument
pas ; je quittais mes fonctions ou je les avais quittées, je n'ai
donc pas pu avoir de renseignement là-dessus ; j'étais beaucoup
plus occupé par la banque Clément en 1998 que par la Banque
Cantonale de Genève, les propos que je tiens là doivent plutôt
se référer à une période qui serait en gros
1996-1997 à peu près, ou 1995-1997, sur trois ans.
Ceci étant, je comprends
votre interrogation également dans la mesure où vous parliez
de fiducie tout à l'heure et d'un avocat, je ne sais pas si c'est
une coïncidence, mais il semble bien qu'une partie des fonds qui étaient
employés au financement de la filiale lyonnaise venait de Genève,
la Banque Cantonale de Genève, laquelle pouvait très bien
les obtenir sous forme de dépôts de fiducie.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: C'est précisément ce que nous explique l'ancien directeur
général qui d'ailleurs nous a expliqué l'historique
de ses relations avec cette banque ; il assume parfaitement d'ailleurs
sa part de responsabilité.
M. Etienne SUBRA : Elle est lourde.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: ... non pas dans ce qu'il considère comme étant une activité
postérieure, mais il est resté actionnaire, car il était
mandataire social, et il a participé ensuite à la surveillance
de l'activité de la banque dont il était le mandataire social.
Celui-ci nous explique, c'est
au procès-verbal, que la Banque Cantonale de Genève avait
installé en Suisse une société fiduciaire qui permettait
de refinancer à court terme à Lyon des activités de
long terme pratiquées par l'établissement lyonnais ; est-ce
que cela vous paraît conforme à votre analyse, ne serait-ce
que sur le terrain prudentiel ?
M. Etienne SUBRA : Oui, sur le
terrain prudentiel ; mais encore une fois, là, c'est moins cet ancien
directeur général qui pourrait vous renseigner que mes amis
de la Commission bancaire.
Personnellement, c'est mon avis
tout à fait personnel, je n'engage vraiment que moi, oui, je crois
que dans la mesure où les autorités, les mandataires sociaux
de la maison mère de Genève avaient donné oralement
et par écrit des assurances de refinancement de leur établissement
lyonnais, sachant aussi comme je l'ai dit tout à l'heure que cet
établissement n'avait collecté que très peu de dépôts,
sur le plan prudentiel, je ne vois pas ce qui pouvait nous pousser à
douter de la pérennité de l'établissement lyonnais
; il y avait des lettres d'engagement de refinancement (qu'il soit à
long terme ou à court terme, peu importe) ; dans la mesure où
le président d'une banque étrangère donne l'engagement
formel devant le secrétaire général de la Commission
bancaire en France, voire devant le président, le Gouverneur de
la Banque de France, de soutenir financièrement son établissement
local, on n'a pas de raison d'aller mettre en doute un tel engagement,
qui sur le plan de l'honorabilité de la personne qui le donne l'engage
fortement quand même.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: J'ai compris votre raisonnement.
M. Etienne SUBRA : Ce n'est pas
une échappatoire. Je me place sur le plan sur lequel je suis.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Je tiens à dire que vous n'êtes mis en cause par quiconque.
M. Etienne SUBRA : Non, je sais
bien.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Votre honnêteté, votre droiture n'ont fait l'objet de discussion
de la part de personne.
M. Etienne SUBRA : Je n'ai aucun
soupçon.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Tout le monde vous tient pour un fonctionnaire absolument droit et ayant
accompli les devoirs et responsabilités de sa charge. Vous pouvez
être tranquille sur ce terrain.
M. Etienne SUBRA : Absolument,
je le suis tout à fait.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Je le sais.
Je veux simplement vous donner
le raisonnement qui était tenu par l'ancien directeur général
qui est digne d'intérêt, qui figure d'ailleurs dans des documents
portés à la connaissance de l'autorité judiciaire,
commerciale d'ailleurs, nous avons le devoir de nous pencher ensemble,
avec la Commission bancaire, mais comme vous étiez la tête
sur le pont, avancé sur le terrain de l'autorité bancaire,
j'ai le devoir de vous interroger très précisément
sur cette question ; voilà ce qu'explique ce Monsieur ; si vous
voulez bien être attentif à chacun des éléments
ainsi recueillis par la Mission d'information parlementaire.
Lecture du compte-rendu de
l'entretien avec M. Monnot
M. Bernard MONNOT : Le mécanisme
utilisé peut difficilement être plus simple. Un chef d'entreprise
dépose une somme - et c'est son affaire - par exemple 1 million,
à la Banque Cantonale de Genève à Genève. A
ma connaissance, jamais personne à Lyon n'a imaginé que la
filiale française prêtait la main à cet aspect-là,
c'est-à-dire que les Lyonnais ou les Savoyards font leur affaire
de déposer une somme X au guichet de la Banque cantonale de Genève
en Suisse.
La Banque Cantonale de Genève,
faisant du blanchiment en bande organisée et à échelle
industrielle, a créé - ce dont je tiens confirmation de M.
Subra lui-même - une fiduciaire censée regrouper juridiquement,
probablement à leur insu, car cela ne leur plairait pas de savoir
qu'ils sont dans une seule société, les déposants
français qui ont mis cet argent à Genève.
M. Arnaud MONTEBOURG : Vous
voulez dire que la Banque Cantonale de Genève maison mère
contrôle les ayant droits économiques d'une société
fiduciaire en Suisse...
M. Bernard MONNOT : Oui. Le
banquier dépositaire étant la Banque Cantonale de Genève
à Genève, mais la structure juridique une société
fiduciaire, cet argent permettait aux déposants d'obtenir un crédit
de même montant en France. Les Suisses étant particulièrement
précis, tout indique que c'est au centime près le montant
qui est dans la fiduciaire qui a été reprêté
à court terme à la filiale française pour faire rigoureusement
le même montant de crédit en France à des entreprises
françaises. (...)
(...) M. Arnaud MONTEBOURG
: Je note, à ce stade de vos explications, qu'il est exact qu'à
l'actif, la somme de 390 millions environ a été attribuée,
sous forme de prêts à long terme - plus de cinq ans -, par
la Banque Cantonale de Genève de Lyon et que son refinancement est,
à moins de trois mois, pour près des deux tiers de ces encours.
M. Bernard MONNOT : Tout à
fait. On arrive au deuxième volet qui permet de verrouiller le premier.
Cela se traduit au compte d'exploitation. En effet, si la banque avait
eu à payer un refinancement normal, moyen et long terme, même
avec la baisse des taux que l'on a connue à cette époque,
il n'y aurait pas un coût de refinancement aussi faible.
M. Arnaud MONTEBOURG : De combien
est-il ?
M. Bernard MONNOT : De mémoire,
on doit trouver 26 millions de coût de refinancement, qui est le
coût global sur le compte d'exploitation. On le trouve dans " intérêts
et charges affiliés ". Ces 26 millions ne correspondent pas au prix
de 573 millions. A l'intérieur des 573 millions, 313 millions sont
rémunérés à 0 %.
M. Arnaud MONTEBOURG : C'est
votre déduction.
M. Bernard MONNOT : Confirmée
par M. Subra, directeur régional de la Banque de France.
M. Arnaud MONTEBOURG : Voulez-vous
dire que le directeur régional de la Banque de France de Lyon, chargé
de dénoncer auprès de la Commission bancaire non seulement
les anomalies au regard des règles prudentielles, mais également
les anomalies qui devraient mettre en évidence des infractions pénales,
connaissait ces informations et les avait lui-même notées
?
M. Bernard MONNOT : Je suis
très affirmatif, mais je ne le formulerai pas ainsi. A ma connaissance,
il a eu le courage de le transmettre à la Commission bancaire. Etant
le représentant local de la Commission bancaire, l'infraction de
non-communication ou vis-à-vis de l'article 40 du code pénal
ne doit pas être à son niveau. C'est un monsieur que je connais
bien, tout à fait droit et honnête, et à ma connaissance,
il a transmis ces informations à la Commission bancaire.
M. Arnaud MONTEBOURG : Cette
activité de blanchiment, selon vous, a-t-elle continué après
1996 ?
M. Bernard MONNOT : Il semble.
(...)
(...) M. Arnaud MONTEBOURG
: Quelle est la clientèle de la Banque Cantonale de Genève
qui se livre, à votre avis, à ce type d'activités
de blanchiment ?
M. Bernard MONNOT : Il y a
deux réponses à cette question. Tout d'abord, la région
Rhône-Alpes a toujours eu de longue date, une tradition de placements
en Suisse, mais c'était la première fois qu'un outil permettait,
à partir d'un dépôt qui se faisait et mal rémunéré
en Suisse, d'obtenir du crédit en France, le crédit étant
avec des intérêts déductibles au compte d'exploitation
de la PME.
Le type de clientèle
est essentiellement, non pas les PME de l'industrie qui ont d'énormes
difficultés à sortir de l'argent noir, mais probablement
de l'hôtellerie, des boîtes de nuit dont certains cas sont
connus à Lyon. Ce sont les outils habituels de l'argent noir. Pour
une fois, cet argent noir donne un deuxième produit. Non seulement
on peut le mettre à l'abri, mais également le faire directement
produire de l'endettement fictif en France.
M. Etienne SUBRA : Quelle charge
! C'est du roman. C'est du roman noir. Je passe sur les qualificatifs qu'il
m'attribue.
Peu importe.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: " Droit et honnête ".
M. Etienne SUBRA : C'est déjà
cela ! Mais bon ...
Derrière tout cela, il
y a deux choses que je peux et que je dois dire en toute franchise.
M. Bernard Monnot a été
un des responsables, sinon le responsable numéro un, les deuxièmes
responsables sont les services de contrôle de la Banque Cantonale
de Genève qui auraient dû mettre le holà beaucoup plus
tôt à ces activités, le responsable de la quasi-faillite
de cet établissement au sens objectif du terme, par la masse de
pertes accumulées sur de mauvais crédits accordés
à de mauvaises entreprises ; il faut s'en souvenir !
Il a été aussi,
comme mandataire social, forcément très impliqué dans
le montage de la société elle-même et de la banque
elle-même à Lyon ; il a été donc ulcéré
de l'issue de sa mission, puisque contraint de démissionner dans
des conditions évidemment assez outrageantes pour lui.
Mes relations avec lui ont été
en effet tout à fait ce qu'il a dit, très clairement ; au
moment où le conflit entre lui-même d'une part, et ses patrons
genevois s'est noué, il est venu me dire, sinon exactement ce qui
vous est dit là, car il est venu bien plus tôt, il est déjà
venu me dire " cela ne va pas, cette banque tourne mal ", et d'autre
part, " voilà des documents qui attesteraient toutes les malversations
qu'il lui attribuait " ; ces documents sont cités là,
en effet, je les ai reçus, je n'avais aucune raison de les mettre
au panier, ou les lui laisser, et je les ai transmis, en effet ; c'est
pourquoi je vous disais " voyez la Commission bancaire ", elle est
quand même dépositaire de ces documents, de ces déclarations,
elle a entendu aussi M. Bernard Monnot ; elle a entendu également
M. Ducret, je crois, président de la Banque Cantonale à Genève
même ; là, j'ai été non pas une tête de
pont, mais une boîte à lettres, guère plus dans cette
affaire ; mais j'ai été très attentif, encore une
fois, à ce que la défaillance éventuelle de cet établissement
ne lèse pas la place de Lyon ; quand je parlais de la banque Clément
tout à l'heure, c'était cela aussi mon objectif, c'est que
lorsqu'une affaire financière tourne mal, pour des raisons que je
ne juge pas d'ailleurs, sur une place, essayer de voir comment les répercussions
peuvent être contenues ou limitées pour le bien de la place
et de ses acteurs.
Encore une fois, j'estime que
sur la connaissance que j'avais du dossier, la quasi-défaillance
de l'établissement dont M. Bernard Monnot était le responsable
a été due avant tout à une politique de crédits
aventureuse et dangereuse.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Ensuite, qu'a fait ce Monsieur ?
M. Etienne SUBRA : Il a essayé
effectivement de se défendre, ce qui était son droit, avec
une vindicte assez forte, vous le sentez dans ses termes, et s'il a gardé,
effectivement, il me l'avait dit, lors d'une dernière rencontre
qui s'est passée au printemps 1998 de mémoire, à peu
près, une action nominative, c'est pour pouvoir, effectivement,
et c'était son droit, et en même temps tactiquement, c'était
bien joué, être informé des assemblées générales
et des documents de la banque. C'est clair.
Je ne parle là et ne peux
parler là (je ne peux, au sens physique, objectif) que de l'établissement
de la Banque Cantonale de Genève à Lyon.
Tout ce que dit M. Monnot sur
la fiducie à Genève, sur le fonctionnement, sur la structure,
sur les objectifs, sur les orientations de cet établissement genevois,
je n'en sais strictement rien et je ne pouvais rien en savoir. Moi qui
n'avais que très peu de moyens d'investigation réglementaires
sur ma place, je vous ai dit le rôle et place de directeur de la
Banque de France, a fortiori, je n'avais (on peut le regretter,
mais c'est ainsi et la Commission bancaire a les mêmes difficultés
comme d'ailleurs les magistrats, on le sait bien) et nous n'avions aucun
pouvoir, ni moi ni la Commission bancaire, d'aller voir directement à
Genève les comptes de la Banque Cantonale de Genève et de
sonder les reins et les c_urs de son président et de ses directeurs
généraux, pour savoir exactement ce qu'ils faisaient.
A partir du moment où une
fiducie a été montée, M. Bernard Monnot a lancé
et vous le dit à longueur de page, l'accusation de blanchiment d'argent
; c'est son affaire ; l'a-t-il démontré ? Je n'en sais rien.
Je rajouterai simplement, là
aussi à titre personnel, un peu en technicien financier et bancaire
et non pas en qualité de représentant de la Banque de France,
que le fait que des chefs d'entreprise, des individus, de nationalité
française, Rhône-Alpins de surcroît, placent de l'argent
en Suisse, en France ou ailleurs, est parfaitement normal aujourd'hui.
Vous le savez comme moi, c'est
bien tout le problème, les marchés financiers sont mondiaux
; tout est ouvert ; réglementairement, ni la Banque de France, ni
la Commission bancaire - en auraient-elles le pouvoir d'ailleurs ? ne peuvent
s'opposer à cela ; d'où vient l'argent qui est déposé
sur des comptes en Suisse, au Luxembourg, à Londres, à Paris
ou à Lyon ? Il vient de l'activité de ces messieurs et de
ces établissements. Grâce à Dieu, depuis deux ans,
nous avons une activité économique qui marche bien, les entreprises
Rhône-Alpines (je suis quand même les enquêtes de conjoncture
encore, pour mon information personnelle, sont bonnes) l'argent, les profits
se développent et c'est une bonne chose pour nos entreprises. Qu'une
partie se place en Suisse, sur une place comme Genève qui est une
place internationale, peut paraître peut-être un peu surprenant,
mais dans certains cas relève sans doute aussi de l'activité
internationale des entreprises de Rhône Alpes ; et cela, je l'ai
constaté.
Entre ma prise de fonctions en
octobre 1989 et mon départ en 1998, le taux d'exportation des industriels
Rhône-Alpins est passé de 28 ou 29 % à 35 % ; même
dans les années noires, en 1993-1994, ce taux d'exportation a augmenté
; cela veut dire, lorsque l'économie française était
plutôt terne, en 1993-1994, que l'activité de nos entreprises
(et c'était très bien en terme d'emploi) était soutenue
par l'étranger. Sur dix ans, j'ai vu se développer l'activité
internationale de nos entreprises industrielles et je n'y voyais rien d'anormal,
au contraire ; c'était tout bénéfice pour la France
; cela correspondait finalement à un compte créditeur de
nos comptes extérieurs, cela correspondait à de l'emploi
maintenu grâce à cette activité, etc.
Il est clair aussi que le financement
de ces opérations a entraîné la nécessité
d'avoir affaire à des moyens qui pouvaient être externalisés
également.
Il me semble, c'est peut-être
un jugement à cette lecture, que M. Monnot n'a jamais pu démontrer,
et je ne vois pas par quel moyen il pouvait le faire (il serait intéressant
de le faire, mais qui pourrait le faire et par quel moyen ?) que les fonds
déposés dans la société fiduciaire en Suisse
étaient des fonds d'origine française et Rhône-Alpine
en particulier ; je serai curieux de savoir comment il peut remonter cette
filière.
Il a peut-être raison, je
ne dis pas qu'il a tort sur ce plan, je dis qu'à mon sens ce n'est
pas démontré et ensuite que ni la Banque de France, ni la
Commission bancaire, ni votre serviteur, n'étaient à même
d'avoir le pouvoir de remonter ces filières ; nous sommes dans un
domaine qui relève de la police internationale.
Je ne plaide pas coupable, je
cantonne les choses ; c'est ce que je peux dire sur ces déclarations.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Je vous remercie de ces précisions tout à fait intéressantes
que je résume d'une certaine manière et sous votre contrôle.
Vous confirmez l'existence d'une
fiduciaire et vous expliquez qu'il n'est pas démontré que
ce sont les clients de la Banque Cantonale de Genève à Lyon
qui entreposeraient leur argent pour obtenir une contrepartie sous forme
de crédits à Lyon. Et comment expliquer, c'est cela le raisonnement
qui nous a intrigués au fil de nombreuses lettres ...
M. Etienne SUBRA : Je ne suis
pas tout à fait d'accord sur votre première conclusion, pardonnez-moi.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Je vous en prie, vous pouvez la rectifier.
M. Etienne SUBRA : Quand vous
dites que je confirme l'existence d'une fiduciaire, non, je suis désolé
; je n'ai pas connaissance d'une fiduciaire ; je l'apprends aujourd'hui.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Je crois que dans ce que vous avez dit précédemment, vous
avez indiqué que vous connaissiez l'existence d'une fiduciaire et
qu'à vos yeux elle n'était pas interdite.
M. Etienne SUBRA : Non, pas exactement.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: C'est ce que vous avez dit à deux reprises, dans le procès-verbal.
M. Etienne SUBRA : Je crois qu'il
faut préciser les choses. Bernard Monnot m'avait dit en effet que
la Banque cantonale de Genève utilisait la fiducie dans ses relations
avec certains de ses clients ; pardonnez-moi, il faut rectifier en effet,
je n'ai jamais eu connaissance, ni par lui ni par d'autres voies, de l'existence
d'une société fiduciaire à proprement parler, c'est-à-dire
d'un mécanisme monté par la Banque Cantonale de Genève
à Genève pour participer à tout l'échafaudage
que M. Bernard Monnot vous a décrit ; je rectifie en effet ce qui
est une erreur de ma part ou un malentendu.
Bernard Monnot m'a parlé
effectivement de l'existence de fiducie au sens juridique du terme, mais
dans l'environnement de la Banque Cantonale de Genève, il ne m'en
a jamais parlé, ou je l'ai oublié ; il ne m'a jamais parlé,
je serai très clair là-dessus, d'une véritable société
; c'est la seule contradiction que je me permets d'apporter à votre
conclusion.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Ce qui reste dans les déclarations de celui qui est le mieux placé
- qu'il ait fait faillite, il peut être un mauvais banquier et ne
pas approuver un redressement par des procédés illégaux
- est intrigant ; car si je fais la synthèse entre ses déclarations
et les vôtres, vous êtes en train de nous dire que la Banque
Cantonale de Genève avait un mauvais banquier qui était M.
Monnot ...
M. Etienne SUBRA : C'est vrai.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: ... qui a fait faillite ; je n'ai même pas l'impression que lui-même
refuserait cette analyse. Nous ne le lui avons pas demandé, mais
c'est quelque chose que nous pourrions lui demander. Si j'ajoute vos déclarations
aux siennes, je constate que sur le plan prudentiel, vous avez quitté
vos fonctions plutôt rassuré sur le fonctionnement, redevenu
normal, de la Banque Cantonale de Genève grâce à des
mécanismes qui aujourd'hui sont qualifiés par l'ancien directeur
général comme étant du refinancement blanchiment.
Ce qui m'intrigue dans vos déclarations,
à partir des siennes, c'est que vous ne donnez pas d'explication
et ne vous prononcez pas sur l'allégation, faite par un ancien dirigeant
de banque, resté actionnaire, selon laquelle le coût de refinancement
de crédits à long terme par du crédit à court
terme en provenance de la maison mère (c'est acquis je crois) paraît
très faible ; et s'il est faible, ce coût de refinancement,
nous nous permettons de déduire que ceux qui placent (c'est ce qu'il
explique et vous ne vous prononcez pas là-dessus) de l'argent en
Suisse le placent à taux zéro, c'est-à-dire qu'ils
ne font pas travailler cet argent ; voilà ce qu'il affirme ; s'ils
ne font pas travailler cet argent, c'est donc de l'argent qui est en sécurité,
parce que c'est de l'argent illégitime (je ne dis pas qu'il est
illégal) ; lorsque vous placez de l'argent en Suisse, c'est précisément
bien sûr pour profiter de la défiscalisation, mais aussi pour
profiter d'une rémunération supérieure ; si une société
fiduciaire refinance après avoir collecté de l'argent qu'elle
ne rémunère pas, une activité de crédit à
long terme, on ne peut pas déduire autre chose que ce que déduit
M. Monnot.
Mon problème est celui-là
; mon problème, comprenez-vous, n'est pas que les banques fassent
faillite ou pas.
M. Etienne SUBRA : C'était
le mien.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: De grandes banques ont blanchi de l'argent pendant des années
et ont fait faillite, il y a de très beaux établissements
bancaires qui ont pignon sur rue aux Etats Unis qui aujourd'hui sont accusés
d'avoir blanchi des milliards d'argent sale, tous les paradis fiscaux utilisent
le même langage que vous en expliquant : nous avons besoin de prospérité,
nous ne sommes pas toujours obligés de regarder la couleur de l'argent
; c'est un raisonnement que l'on peut transposer ; c'est un raisonnement
que précisément de nombreux paradis fiscaux, bancaires et
judiciaires aujourd'hui utilisent pour leur prospérité en
faisant fi de toute la moralité et de l'éthique des affaires,
finalement ; notre préoccupation est plutôt celle-là
que celle dont vous étiez en charge à la tête de votre
délégation.
M. Etienne SUBRA : C'est peut-être
de là que vient la confusion.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Je voudrais vous faire une remarque avant que vous ne répondiez.
Vous dites que M. Bernard Monnot
n'apporte pas les preuves ; à partir du moment où un ancien
directeur général de banque affirme des éléments
tout à fait convaincants, et dans ce que j'entends, je n'entends
pas que vous m'ayez convaincu du contraire, ce n'est pas à lui d'apporter
les preuves, c'est à vous d'aller les rechercher ; quand je dis
vous, c'est la Commission bancaire, que nous interrogerons d'ailleurs sans
tarder ; nous allons nous expliquer sur ce dossier.
M. Etienne SUBRA : Le raisonnement
de M. Bernard Monnot repose sur quelque chose dont encore une fois je n'avais
aucune preuve et sur quoi je n'avais aucun moyen d'investigation ; à
ce sujet, c'est l'existence de la fameuse société fiduciaire
d'où viendrait tout l'argent.
Je ne suis favorable ni aux paradis
fiscaux, ni au blanchiment de l'argent sale, que ce soit clair entre nous.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: C'est pourtant le cas de la Suisse ; c'est un paradis fiscal ; c'est
un lieu où les banques les plus honorables blanchissent de l'argent
sale. Donc, cela vous touche.
M. Etienne SUBRA : Reconnaissez
que je n'avais aucune compétence, ni aucun pouvoir, pour aller mettre
de l'ordre dans les paradis fiscaux suisses ou des Îles Caïman,
je ne suis que ce que je suis, je n'étais qu'un fonctionnaire, directeur
de la Banque de France ; à partir de là, si je ne réponds
pas directement à l'échafaudage monté par M. Monnot,
c'est parce qu'encore une fois, cette société fiduciaire,
c'est lui qui l'affirme, je n'en ai eu aucune preuve, je n'ai aucun papier,
si d'autres l'ont en France, vous le trouverez certainement.
Le premier étage, l'étage
fondamental, de l'échafaudage de M. Monnot, celui-ci, je ne l'ai
jamais connu et je ne le connais pas ; je ne peux pas vous dire que je
suis d'accord, puisque je ne le connais pas et je ne défends personne,
même pas moi dans cette affaire.
Deuxièmement, le mécanisme,
que je connaissais et que connaissait la Commission bancaire, de refinancement
de la filiale française mettait en cause la Banque Cantonale de
Genève à Genève et sa filiale française, deux
banques entre elles.
A partir du moment où d'une
part, je vous l'ai déjà dit, la maison mère suisse
affirmait, sous sa responsabilité, qu'elle maintenait les moyens
de financer sa filiale française sur le plan prudentiel encore une
fois, nous étions couverts. Je ne pense pas que la Commission bancaire
puisse vous dire autre chose.
Deuxièmement : l'origine
des fonds du refinancement de la filiale française était
l'affaire de la maison mère ; nous sommes là dans un mécanisme
bancaire, pas dans un mécanisme de recherche du blanchiment d'argent
j'en suis d'accord, mais dans une relation de maison-mère à
filiale, même avec une frontière au milieu, ce sont des relations
tout à fait normales.
Sur le plan des techniques bancaires
d'aujourd'hui, à partir du moment où nous avions un engagement
de longue durée de refinancement de la société mère
à Genève, à la limite, même si les fonds qui
étaient apportés étaient théoriquement à
court terme, dans la mesure où ils étaient revolving, ce
sont des financements classiques qui se font, le mélange des genres
paraît effectivement, théoriquement, très critiquable,
mais il est courant ; même si la filiale française faisait
des crédits à moyen terme, elle pouvait très bien
se refinancer, et vous le voyez même dans l'immobilier aujourd'hui
avec des financements à taux variables, vous avez des financements
qui sont révisables, même sur une longue durée ; dans
la technique bancaire, les relations de refinancement entre la Banque Cantonale
de Genève à Genève et la Banque Cantonale de Genève
à Lyon, ne prêtaient pas à critique dans l'état
actuel des techniques bancaires, françaises, mondiales, suisses,
etc.
Sur le plan des taux d'intérêt,
cela a été une critique effectivement, permanente, après
ses déboires internes, que M. Bernard Monnot a relevée contre
la Banque Cantonale de Genève en Suisse ; il n'en avait rien dit
au départ ; car au départ, que s'est-il passé ? Comme
dans toute affaire de ce genre, la maison mère a consenti des frais
d'établissement importants, qui sont venus se doubler ensuite des
pertes qu'il a fallu éponger ; mais au départ, et pour couvrir
ces frais d'établissement, la Banque Cantonale de Genève
à Genève, avait admis effectivement des conditions financières
privilégiées à sa filiale, pour qu'elle puisse s'établir,
pour qu'elle puisse investir, louer ses locaux, payer son personnel, etc.
Car avant tout, dans un investissement, on investit d'abord, on met de
l'argent sur la table, on le dépense, et le retour sur investissement
se fait plus tard. Ce sont des relations de banques commerciales privées
; mais M. Monnot les connaissait, il ne les a pas critiquées au
départ, il a commencé à les critiquer quand, au bout
de deux à trois ans, les pertes accumulées de son fait ont
amené la maison mère suisse à se dire " cela commence
à suffire comme cela, on " vire " le directeur général,
on met des gens un peu plus rigoureux à la tête de la filiale
française, on éponge les pertes ; mais la Commission bancaire
y veillait aussi rigoureusement ; quand une inspection de la Commission
bancaire vérifie sur place un établissement bancaire, le
c_ur de sa mission va être " d'éplucher ", pardonnez-moi le
terme, les crédits octroyés par l'établissement de
voir s'ils ont quelque chose à se rembourser ; à partir de
cette analyse précise, au cas par cas, de ces crédits, la
Commission bancaire détermine les provisions à constituer
; si elles ont déjà été constituées
par l'établissement ces commissions, pas de problème, sinon,
il faut " rajouter au pot ". C'est ce qui a été demandé
certainement à la Banque Cantonale de Genève.
Donc, les relations financières
réciproques entre la filiale et la maison mère ont été
bâties de cette façon : au départ pour faciliter le
financement de l'investissement, taux bas, et ensuite, il a fallu éponger
les pertes et rapatrier quand même un minimum d'argent.
Voilà où nous en
sommes ; quand j'ai dit que c'était " du roman ", le terme est peut-être
un peu excessif et n'engage que moi, mais si on rentre effectivement dans
la problématique et dans l'échafaudage de M. Bernard Monnot,
une société fiduciaire, qui pompe de l'argent sale, qui par
l'habillage d'une société qui s'appelle " La Banque cantonale
de Genève " à Genève fait transiter cet argent sur
la France, etc., c'est logique ; je dis simplement qu'à mon niveau,
le premier élément de l'échafaudage, de l'édifice,
je ne l'ai jamais connu, il ne m'a jamais été démontré
; en revanche, les relations entre l'étage numéro deux de
M. Monnot, c'est-à-dire la société mère à
Genève, et l'étage numéro 3, c'est-à-dire la
filiale française, cet étage et ses relations financières
s'expliquent très clairement sur le plan tout à fait naturel
des techniques bancaires de l'époque et d'aujourd'hui, y compris
au niveau du taux d'intérêt ; car il s'agit avant tout d'une
implantation de long terme.
Là aussi la Banque cantonale
de Genève a affirmé publiquement, à Lyon, à
plusieurs reprises, dans mon bureau aussi, en privé, et je pense
aussi devant le Gouverneur et devant M. Fort, qu'elle soutiendrait son
établissement lyonnais sur le long terme ; un investissement de
long terme suppose des frais, suppose des conditions préférentielles
pour pouvoir faire tourner encore une fois un établissement qui
arrivait sur un marché surbancarisé, difficile, qui avait
commencé ensuite, par la faute de M. Bernard Monnot, par essuyer
des pertes considérables.
Voilà tout ce que je peux
vous dire en toute franchise ; il faudrait pour que je rentre tout à
fait dans le jeu de M. Monnot, que j'aie la certitude, qu'il semble avoir
lui, de l'existence de cette fiduciaire en tête de l'édifice,
du financement de cette fiduciaire par des fonds Rhône-Alpins ; je
n'en ai aucune idée, et aucune possibilité d'en avoir quand
je vois les deux étages qui étaient de mon ressort.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Il donne pourtant des précisions : des hôteliers, des boîtes
de nuit, il a été directeur de cette banque.
M. Etienne SUBRA : Il ne cite
aucun hôtelier, aucune boîte de nuit, etc. Je n'en sais rien
; moi, il ne m'a jamais dit cela ; il ne m'a jamais dit que tel hôtelier
de Lyon, tel restaurateur, telle boîte de nuit, avait déposé
tant d'argent sur telle société fiduciaire en Suisse, lequel
argent transitait ensuite par les deux banques cantonales pour se retrouver
à financer des crédits bancaires ; cela, il ne me l'a jamais
dit ; demandez-lui, vous verrez.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Est-ce que vous avez transmis à la Commission bancaire les allégations
de l'ancien directeur général ?
M. Etienne SUBRA : Pas celles-là,
car je les ignorais ; la société fiduciaire, dont il a parlé
devant vous, il ne m'en a jamais parlé. Ce qu'il m'a transmis, mais
au début de son débat, c'est-à-dire au moment où
il a été " flanqué à la porte " de la Banque
Cantonale à Lyon, je l'ai effectivement transmis. Il s'agissait
de documents qui devaient porter sur des crédits, ou des choses
de ce genre ; je n'en ai pas le souvenir précis, pardonnez-moi,
cette affaire date de trois ans ; mais si vous interrogez la Commission
bancaire, de toute façon, et s'ils vous ouvrent leurs dossiers,
vous trouverez tout cela chez eux, sans aucun problème.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: M. Monnot dit une chose un peu différente de ce que vous venez
d'affirmer, puisqu'il parle d'une visite qu'il vous a rendu, en présence
du Bâtonnier de l'Ordre, Maître Chanon et Maître Vesselet;
donc, il n'était pas seul.
M. Etienne SUBRA : Tout à
fait, je m'en souviens fort bien. Mais que dit-il de cette visite ?
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Je vais vous le lire : " La deuxième visite à M. Etienne
Subra s'est passée d'une façon relativement différente
par rapport à la première, où j'avais été
accueilli à bras ouverts. Enfin, je lui donnais l'opportunité
de lancer des inspections et autres, comme s'il avait dû attendre
que j'amène les dossiers pour lancer des inspections. Lors de cette
deuxième visite, M. Subra était au fond, quand même,
bien embarrassé de ce dossier qui donnait lieu à des rumeurs
insistantes à Lyon sur l'escroquerie immobilière et déjà
sur le blanchiment d'argent. Que je vienne lui demander si c'était
exact, en tant qu'ancien mandataire social et toujours actionnaire, l'embarrassait
beaucoup.
Poussé dans ses derniers
retranchements et un peu énervé, M. Subra, lorsque je lui
ai démontré, à partir de documents officiels, qu'il
y avait blanchiment d'argent, n'a absolument pas tergiversé, mais
m'a dit - et ce sont des points très importants pour la suite :
1) Oui, il y a blanchiment,
je vous confirme que vous avez vu juste, mais sachez que nous étions
au courant. Il était vexé que j'ose venir lui montrer qu'il
y avait blanchiment.
2) Il y a inspection sur inspection
sur le sujet.
3) Près de la moitié
de ce blanchiment - il s'agit de plus de 300 millions - a été
faite dans la région d'Annecy (où nous avions un bureau).
4) Ce point m'a le plus intrigué
: les neuf personnages les plus importants du système bancaire se
sont réunis sur ce dossier, m'a-t-il dit. Dès lors que la
maison mère assure à tout moment la trésorerie de
la filiale française, en ce qui nous concerne, nous estimons que
nous n'avons rien d'autre à faire et à dire, a-t-il ajouté.
".
M. Etienne SUBRA : Ecoutez, c'est
parole contre parole ; je déments totalement ces allégations,
totalement ! Je me souviens fort bien de cette visite, d'autant plus que
je me souviens très bien du Bâtonnier Chanon ; effectivement,
M. Monnot a lancé à ce moment des allégations sur
le blanchiment de l'argent sale, etc. Je lui ai dit que de toute façon,
il y avait des autorités pour cela, je n'en étais pas, il
y avait des tribunaux ; le point que nous avons surtout débattu,
car j'étais surpris de la présence des deux avocats, a été
de savoir quelle était son attitude sur le plan judiciaire, autrement
dit, si étant remercié par ses patrons genevois, il entendait
pousser l'affaire plus loin sur le plan judiciaire ; c'est de cela que
nous avons parlé ; mais je déments totalement les quatre
allégations que vous avez énumérées et notamment
la dernière qui est totalement farfelue.
Je suis désolé ;
étais-je énervé à ce moment ? C'est possible,
il m'arrive de l'être.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Ce n'était pas un point important.
M. Etienne SUBRA : Non, mais cela
peut expliquer que M. Monnot s'en soit souvenu, je n'en sais rien.
Vous avez la date de cette réunion
? Il a dû vous la donner.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: En juillet 1996 ? C'est cela ? En 1996.
M. Etienne SUBRA : A ce moment,
j'étais informé des risques de déconfiture de cette
filiale, notamment du fait de la politique de crédits de M. Monnot
; je ne pouvais pas l'accueillir à bras ouverts, comme il le dit,
je crois.
L'expression " bras ouverts "
est d'ailleurs assez curieuse ; lorsque les dirigeants de la banque genevoise
sont venus me voir, à titre préliminaire, avant même
de créer leur société, ils ont d'abord été
une société financière avant d'être une banque,
mais le titre de banque est intervenu très vite, au bout d'un an,
un an et demi, par les autorités parisiennes, Banque de France,
comité d'établissement de crédit, lorsque ce président
et ce directeur général genevois sont venus me voir, j'avais
reçu avant eux des banquiers italiens, des banquiers britanniques,
etc., voire coréens ou japonais, qui voulaient s'installer à
Lyon, je ne leur ai pas fait un accueil d'une froideur extrême ;
il n'y a aucune raison, au contraire, que sur une place qui se voulait
internationale et une région qui elle-même est très
ouverte sur l'étranger pour que l'on reçoive froidement ceux
qui avaient des velléités d'installation d'établissements
étrangers.
Je sais bien que ce faisant, la
concurrence devenait plus féroce pour nos établissements
aussi, mais enfin, ils portent cette concurrence à l'étranger
; il est donc vrai qu'au début, quel que soit le banquier étranger,
à condition qu'il ait une certaine surface et renom, qui soit venu
me voir, il n'a jamais trouvé porte close chez moi.
Ceci étant, la preuve étant
faite ensuite du mauvais fonctionnement de l'établissement, je n'avais
pas les mêmes préoccupations devant ses dirigeants, et aussi
bien devant le directeur général suisse, que j'ai rencontré
à ce moment aussi, que devant M. Monnot, je n'ai pas caché
que je n'étais pas satisfait de la façon dont la banque avait
été gérée, c'est tout ; voilà pourquoi
mes bras ont été moins ouverts ce jour-là que les
fois précédentes.
Encore une fois, c'est bien aimable
de me traiter d'honnête homme et de faire appel à ma droiture,
mais là, c'est pousser un peu loin le bouchon que de mettre dans
ma bouche des choses que je n'ai jamais prononcées et qui sont totalement
ridicules, surtout la dernière.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Il va falloir que l'on tire au clair tous ces points ; je crois que nous
allons nous revoir, les uns et les autres ; nous sommes là dans
une situation un peu curieuse.
M. Etienne SUBRA : Si vous me
le permettez, M. le Rapporteur, vous l'avez peut-être déjà
fait et en ce cas, je m'arrête vite, il y a un moyen de tirer les
choses au clair ; vous avez, sur place, à Paris, le secrétaire
général de la Commission bancaire.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Nous allons l'appeler tout de suite.
M. Etienne SUBRA : Il était
le réceptacle de toutes les informations qu'il pouvait obtenir ;
je pense que M. Monnot a été reçu aussi à la
Commission bancaire, plusieurs fois certainement également, à
partir de là, je crois que c'est là que vous aurez le maximum
d'informations ; ce sont eux, je l'ai dit au départ, encore une
fois, qui ont les pouvoirs d'investigation, beaucoup plus que moi.
Quant à m'inscrire en faux
ou en vrai devant les allégations de quelqu'un, je vous ai dit franchement
ce que j'ai en tête, mon souvenir de ce qui s'est passé, c'est
tout.
M. Arnaud MONTEBOURG, rapporteur
: Nous vous remercions.
M. Etienne SUBRA : Désolé
si je n'ai pas répondu à votre attente.
Entretien du Rapporteur avec M.
Alain BOCHET,
Président de la Banque
cantonale de Genève à Lyon
(compte-rendu de l'entretien
du 20 avril 2000)
M. Alain Bochet est introduit.
M. le Rapporteur : Je vous remercie
d'avoir répondu à notre demande d'entretien.
La Mission d'information dont
je suis le Rapporteur travaille sur les obstacles, français, européens
et internationaux, de toute nature, à la répression de la
délinquance économique et financière et à la
lutte contre le blanchiment.
Il se trouve que nous avons, dans
ce cadre, reçu un certain nombre d'informations concernant les pratiques
extranationales de plusieurs établissements bancaires de diverses
nationalités.
Parmi ces informations figure
le témoignage de M. Bernard Monnot, ancien directeur général
de la Banque cantonale de Genève et, par ailleurs, mandataire social,
qui, je crois, a été votre prédécesseur...
M. Alain BOCHET : Pas directement
!
M. le Rapporteur : M. Monnot nous
a donné un certain nombre d'éléments que nous avons
jugés suffisamment sérieux pour poursuivre notre enquête.
Je dois vous dire que nous ne
sommes pas responsables de la diffusion dans la presse d'un certain nombre
d'informations. M. Monnot s'est excusé auprès de nous d'avoir,
lui-même, rendu public le compte rendu de nos échanges, que
conformément aux usages, nous lui avions transmis pour observation
éventuelle.
Par conséquent, ni les
parlementaires, ni les fonctionnaires de cette Mission ne sont en cause
dans cette diffusion partielle que nous regrettons ainsi que nous l'avons
fait savoir dans un communiqué. Nous avons exposé l'ensemble
de ces éléments à vos avocats qui ont, je crois, déposé
un certain nombre de demandes auprès du Président de la mission.
Pas plus qu'il ne s'agit d'une
enquête judiciaire, il ne saurait être question d'une attaque
quelconque de la Mission à l'encontre d'un établissement
bancaire particulier...
M. Alain BOCHET : Nous ne le considérons
pas comme tel !
M. le Rapporteur : Il s'agit pour
nous d'identifier des pratiques, au demeurant, assez répandues,
relatives à la manière dont fonctionnent les établissements
bancaires et la circulation de l'argent privé.
Voilà, pour vous mettre
à l'aise, quel est le cadre de notre travail.
Je n'ai pas estimé utile
que le Président de la Banque Cantonale de Genève, M. Fues
participe à cet entretien car la question qui nous est aujourd'hui
posée concerne la banque française proprement dite, selon
les règles françaises.
Si nous avons des questions à
poser aux dirigeants suisses, nous le ferons. Nous nous sommes d'ailleurs
rendus à Genève où nous avons rencontré les
représentants de l'Association des banquiers genevois. C'est ainsi
que la Mission s'est entretenue avec M. Dérobert et avec les dirigeants
de Paribas.
M. Alain BOCHET : J'avais proposé
que M. Fues participe à cet entretien, parce que vous lui aviez
demandé un rendez-vous qu'il n'avait pu honorer ce qui vous avait
amené à lui proposer de reprendre contact ultérieurement...
M. le Rapporteur : Oui, mais je
pensais l'entendre séparément ! Peut-être pourriez-vous
commencer par nous exposer les conditions de votre venue à la banque,
dans quel état économique et financier vous avez trouvé
cet établissement que vous dirigez, après quoi nous poursuivrons
notre entretien.
M. Alain BOCHET : Je suis arrivé
à la Banque Cantonale de Genève à Lyon en septembre
1999, mon prédécesseur avait été chargé
d'établir certaines structures que M. Monnot n'avait pas mises en
place. Dès sa prise de fonction, il avait été prévu
qu'il serait remplacé à terme et j'ai été désigné
pour lui succéder.
A l'exception des problèmes
essentiellement dus au manque de structures administratives des premières
années d'existence, la banque, lorsque je suis arrivé, possédait,
je crois que les rapports de la Commission bancaire en attestent, tous
les éléments pour fonctionner normalement et répondre
aux exigences des autorités de tutelle. Quant au portefeuille de
la banque, j'estime qu'il est sain et normalement provisionné. Pour
ce qui est des opérations que nous avons actuellement en cours elles
ne m'inspirent pas, en tant que banquier, d'inquiétudes particulières.
M. le Rapporteur : Je vous remercie
de ces précisions mais j'ai maintenant plusieurs questions à
vous poser.
La première concerne les
conditions du refinancement exposées de façon assez circonstanciée
par M. Monnot auxquelles se livrent d'ailleurs toutes les banques, d'un
certain nombre d'activités de crédit, auprès de la
maison mère suisse. En effet, la faiblesse de la rémunération
de ce refinancement apporte, selon lui, la démonstration qu'en vérité
les déposants français placent en Suisse - c'est en tout
cas sa thèse - des fonds dans des conditions à ses yeux suspectes,
de manière à refinancer des crédits, à moyen
ou à long terme, accordés par la filiale Banque cantonale
de Genève à Lyon. Il prétend que la maison mère
a reçu ces dépôts, dans des conditions de non-respect
des ratios prudentiels habituels.
M. Alain BOCHET : J'ai très
bien compris ! J'aimerais savoir si vous vous êtes interrogé
sur la raison pour laquelle M. Monnot est venu vous voir et pourquoi il
s'est empressé, dès sa sortie, et dès qu'il en a eu
possession, de faire publier dans la presse, le compte rendu de votre entretien...
M. le Rapporteur : Comme vous
l'aurez remarqué c'est le Rapporteur et rarement celui qui doit
répondre, qui pose les questions.
J'ai évidemment une idée
sur ce point mais j'aimerais d'abord obtenir votre réponse.
M. Alain BOCHET : C'est là
un point essentiel !
En ce qui concerne la Banque Cantonale
de Genève France SA, elle se refinance comme toute banque dans les
premières années de son existence et je dirais, malheureusement
pour sa maison mère, auprès de cette dernière pour
la raison évidente et bien normale qu'avant d'avoir atteint son
niveau d'équilibre, toute banque génère des pertes
et qu'aucune autre banque sur le marché ne souhaite la refinancer
avant qu'elle ait récupéré ses pertes de départ,
ce qui est bien compréhensible.
En conséquence, la banque
se refinance auprès de sa maison mère ; c'est évident
! Cette dernière se refinance sur l'euromarché n'ayant pas
accès elle-même à des déposants en francs français,
elle se refinance à des taux flottants auprès de n'importe
quelle banque française sur le marché.
Nous ne prenons pas de dépôts
à Lyon et la banque suisse n'ayant pas, elle-même de déposants
en francs français, le refinancement s'opère donc sur le
marché.
La Commission bancaire tout comme
nos réviseurs aux comptes ont une parfaite maîtrise de nos
refinancements et savent très clairement d'où proviennent
ces fonds.
Une partie de ces refinancements
de l'ordre de 25 %, jusqu'à un passé très récent,
a été le fait de dépôts fiduciaires dont je
vous rappelle que la Caisse des Dépôts en France, fait un
usage intensif.
La Commission bancaire nous a
demandé de ne plus avoir recours à ces pratiques ce que nous
avons fait. Mais nous avons également rappelé à cet
organisme que la Caisse des Dépôts en faisait usage ce à
quoi il nous a été répondu que cet organisme n'était
pas une banque. Ce qui revient à dire que, si vous êtes non
banque, vous pouvez avoir accès à cette pratique, et que,
si vous l'êtes, elle vous est interdite.
Pour couper court à toute
polémique, nous avons abandonné ce type de refinancement.
M. le Rapporteur : Comment fonctionnaient
ces dépôts fiduciaires - je parle à l'imparfait puisque
vous m'expliquez que tout cela est révolu ?
M. Alain BOCHET : Tout cela est
révolu et la Commission bancaire en a d'ailleurs la preuve...
N'étant pas banquier suisse,
il m'est difficile de répondre précisément à
votre question. Je sais néanmoins que les dépôts fiduciaires
sont une forme de dépôts qui, en Suisse, autorise la banque
suisse qui les accepte, sous la responsabilité du déposant
- c'est ce qui est important - de les replacer ailleurs. Ce système
évite à ce déposant de s'acquitter d'un impôt
à la source élevé qui frappe les dépôts
classiques en Suisse.
C'est là ma vision globale
du fonctionnement des dépôts fiduciaires.
M. le Rapporteur : Quelle est
l'utilité de ce dépôt fiduciaire pour le déposant,
hormis l'économie fiscale qui reste d'ailleurs à démontrer
?
M. Alain BOCHET : Qui reste à
démontrer en Suisse ?
M. Arnaud MONTEBOURG. Oui vous
ne l'avez pas démontrée. Quelle est l'utilité fiscale
pour le déposant ?
M. Alain BOCHET : Ce n'est pas
une question que vous m'avez posée !
Il est évident que le déposant,
en Suisse, utilise le dépôt fiduciaire afin d'être exonéré
de l'impôt à la source sur ses intérêts en prenant
un risque supérieur. Dans le cas d'un dépôt classique,
il prend le risque de la banque auprès de laquelle il dépose
et paie un impôt à la source. Le risque n'est pas le même
; la rémunération n'est pas la même !
C'est une pratique extrêmement
courante. Je crois que la Caisse des Dépôts refinance de cette
manière pour plusieurs centaines de millions de francs.
M. le Rapporteur : Vos concurrents,
à savoir les banques de dépôt classiques, font-ils
de même ?
M. Alain BOCHET : Je n'en ai pas
la moindre idée pour la bonne raison que l'accès à
ce type de financement, demande d'avoir des relations avec une banque suisse.
Certaines le font très probablement puisqu'il y a un marché
! Les banques suisses qui acceptent ces dépôts les replacent
forcément ailleurs sur le marché et très probablement
auprès de banques françaises...
M. le Rapporteur : Quelles étaient
les objections que vous opposait la Commission bancaire ?
M. Alain BOCHET : Elle faisait
valoir que nous ne pouvions pas, clairement identifier, pour des raisons
évidentes, le déposant.
M. le Rapporteur : Donc que vous
ne respectiez pas la loi du 12 juillet 1990 ?
M. Alain BOCHET : Lorsque nous
en avons discuté avec la Commission bancaire, je crois qu'elle était
consciente d'être en train de traiter un phénomène
nouveau et que nous n'étions pas les seuls à rencontrer ce
genre de problèmes.
Nous avons donc accédé
à sa demande et mis un terme à ces pratiques ce qui n'est
pas sans répercussion pour nous dans la mesure où ces dépôts
qui n'ont jamais représenté des sommes très importantes,
constituaient néanmoins une partie de notre financement et qu'ils
étaient de par leur nature à des taux plus intéressants...
M. le Rapporteur : Vous dégagiez
donc un avantage de compétitivité sur la place lyonnaise
?
M. Alain BOCHET : Voilà
! Sur la place lyonnaise, parisienne et sur d'autres marchés : si
vous empruntez, par exemple, à dix points de base de moins - ce
qui n'est pas énorme - vous êtes plus compétitifs,
voire bénéficiaires.
M. le Rapporteur : N'avez-vous
pas cherché à parer les arguments de la Commission bancaire
en vous assurant de l'identité des déposants ?
M. Alain BOCHET : Non, ce n'est
pas possible !
M. le Rapporteur : Pour quelles
raisons ?
M. Alain BOCHET : Cela tient à
la nature même du dépôt fiduciaire. D'ailleurs, le point
a été longuement discuté avec la Commission bancaire
qui, dans un premier temps, nous a conseillé de réfléchir
et de faire preuve de prudence et dans un second temps, nous a demandé
de ne plus utiliser de dépôts fiduciaires, ce que nous avons
fait. C'est notre organisme de tutelle et, pour être franc, je dirai
que nous n'avions pas vraiment le choix.
M. le Rapporteur : A-t-elle engagé
une procédure disciplinaire contre la Banque cantonale de Genève
de Lyon ?
M. Alain BOCHET : Non !
M. le Rapporteur : Elle considère
que c'est une pratique courante ?
M. Alain BOCHET : Je l'ignore
mais, pour répondre à votre question, elle n'a pas engagé
de procédure. Elle nous a demandé d'arrêter et nous
avons arrêté.
M. le Rapporteur : Vous avez dit,
tout à l'heure, que vous aviez argumenté en faisant valoir
qu'il s'agissait d'une pratique courante à laquelle la Caisse des
dépôts elle-même avait recours. Disposez-vous d'informations
précises à ce sujet ?
M. Alain BOCHET : Je sais que
la Caisse des Dépôts est preneur de manière tout à
fait officielle de plusieurs centaines de millions par an de dépôts
fiduciaires. Je sais d'ailleurs que d'autres banques ont également
recours à cette pratique.
M. le Rapporteur : Lesquelles
?
M. Alain BOCHET : Je ne suis pas
un délateur...
M. le Rapporteur : Puisque ce
n'est pas une infraction et que la Commission bancaire n'a pas engagé
de procédures disciplinaires, vous ne dénoncez personne...
M. Alain BOCHET : La Commission
bancaire le sait pertinemment !
M. le Rapporteur : La Commission
bancaire sait pertinemment le nom des autres établissements bancaires
?
M. Alain BOCHET : Je le suppose
!
M. le Rapporteur : Vous le supposez
?
M. Alain BOCHET : Je le suppose
!
M. le Rapporteur : Mais vous ne
le savez pas ?
M. Alain BOCHET : Je ne le sais
pas...
M. le Rapporteur : Nous avons
deux solutions : soit c'est une pratique courante, auquel cas il n'y a
aucune raison que la Banque cantonale de Genève fasse l'objet de
reproches...
M. Alain BOCHET : Elle n'a pas
été l'objet de reproches : on lui a demandé d'arrêter
et elle l'a fait...
M. le Rapporteur : Il a quand
même fallu un peu de temps pour vous convaincre que c'était
une pratique contestable...
M. Alain BOCHET : Cela a fait
l'objet de discussions !
M. le Rapporteur : Il a fallu
plusieurs années ?
M. Alain BOCHET : Si vous le dites...
Je ne pense pas que ce soit le cas. Je ne suis là que depuis un
peu plus de six mois mais, à ma connaissance, la décision
n'a pas pris des années. La discussion a été entamée
par mon prédécesseur, peu de temps avant mon arrivée
donc tout cela n'a pas pu prendre des années...
M. le Rapporteur : Quand vous
expliquez que vous n'êtes pas en mesure d'identifier le déposant,
vous voulez dire que vous n'êtes pas certain que c'est à votre
client que vous prêtez des fonds ?
M. Alain BOCHET : Il n'y a aucun
lien possible entre l'organisme prêteur, qui peut être n'importe
quelle banque suisse prenant des dépôts fiduciaires, et le
déposant. Ces fonds sont replacés sur le marché...
Au même titre - et c'est
une réflexion que nous avons eue avec la Commission bancaire - si
Chase Manhattan Bank accepte un dépôt fiduciaire et le reprête,
nous ne savons pas qui lui a prêté. Si Chase Manhattan Bank
accepte un dépôt classique et le reprête, lorsqu'elle
nous fait une ligne de crédits, nous ignorons également qui
lui a prêté. Sur l'euromarché, vous ne connaissez jamais
le déposant, vous ne connaissez que la banque qui vous accorde une
ligne de crédit sur des fonds qui lui sont propres ou qu'elle a
elle-même empruntés sur l'euromarché.
Vous ne connaissez jamais le déposant
quand vous êtes banquier.
M. le Rapporteur : La position
de M. Monnot va un peu plus loin. Elle consiste à dire que la Banque
cantonale de Genève, à Genève, capte un certain nombre
de dépôts que la Banque cantonale de Genève de Lyon
ne peut pas capter dans la mesure où elle n'est pas une banque de
dépôt et que ce sont les mêmes qui vont déposer
à la BCGE Genève et qui obtiennent du crédit à
Lyon.
Cela vous paraît farfelu
?
M. Alain BOCHET : Complètement
!
M. le Rapporteur : Vous êtes
sûr, vous êtes formel ?
M. Alain BOCHET : Complètement
!
M. le Rapporteur : Il faut être
formel !
M. Alain BOCHET : Je suis formel
!
M. le Rapporteur : Comment se
fait-il, alors, que M. Monnot cite, non pas des noms de clients - on ne
le lui demandait d'ailleurs pas - mais des catégories socioprofessionnelles
de clients identifiés comme ayant de l'argent à placer, incités
à aller en Suisse dans les fiduciaires de la BCGE Genève
afin d'obtenir, en contrepartie, des crédits à Lyon ?
M. Alain BOCHET : C'est un mythe
pur et simple. Vous connaissez les conditions dans lesquelles M. Monnot
nous a quittés... N'ayant pas retrouvé d'emploi, il cherche
manifestement à nous nuire, la preuve évidente en étant
qu'il a fait publier dans la presse
- ce dont il devra d'ailleurs
nous répondre devant la justice - des extraits de ce qu'il est venu
vous dire et qu'il devra assumer !
Vous avez entendu son témoignage
et vous pouvez mener une enquête sur le personnage dont la réputation
n'est plus à faire ! C'est une erreur qui a été commise
que de le recruter !
Cela étant, au jour d'aujourd'hui,
nous sommes soumis sur chaque dossier au contrôle de nos commissaires
aux comptes et de la Commission bancaire. Ces dossiers sont étayés
et ne s'appuient pas sur des dépôts mythiques reprêtés
sous forme de dépôts fiduciaires par notre maison mère.
A supposer que cela ait été
le cas, nous nous trouverions alors dans une situation extrêmement
difficile de par la suppression de ces dépôts fiduciaires,
ce qui n'est pas le cas.
M. le Rapporteur : Comment avez-vous
géré la transition ?
M. Alain BOCHET : Tout simplement
en ayant dix points de base de moins, soit dans nos revenus, soit en termes
de négociation par rapport à nos concurrents : c'est tout
!
Sur le plan pratique cela a été
simple : à partir du moment où la Commission Bancaire nous
a enjoint d'abandonner les dépôts fiduciaires nous l'avons
fait au fur et à mesure de leurs échéances, les derniers
ayant été rompus en cours de contrat ! C'est aussi simple
que cela !
Les répercussions, comme
en attestent les documents internes de la banque, ont été
un manque à gagner, une baisse de compétitivité mais
ce n'est pas terrible et nous nous en remettrons.
M. le Rapporteur : Dans le compte
d'exploitation des années 1997-1998, le coût du refinancement
n'était pas tellement élevé...
M. Alain BOCHET : Ce n'était
pas tout à fait l'avis de nos actionnaires. Normalement, une banque
qui se refinance sur le marché, lorsqu'elle a des structures plus
solides que les nôtres, c'est-à-dire quelques années
d'antériorité, doit le faire à bien meilleur marché
que nous ne le faisions à l'époque.
M. le Rapporteur : C'est que l'affaire
était vraiment mal gérée.
M. Alain BOCHET : C'est vrai !
C'est une déduction tout à fait logique d'où le départ
de certaines personnes... (Rires.)
M. le Rapporteur : Avant de vous
libérer et de vous remercier de cette entrevue bien franche, avez
quelque chose à ajouter ?
M. Alain BOCHET : Je peux vous
dire que, compte tenu des contrôles dont nous sommes l'objet et auxquels
M. Monnot n'est d'ailleurs pas étranger, nous sommes allés
très loin, puisqu'un audit confié à deux organismes
extérieurs est en cours pour attester et prouver que ce genre de
pratiques n'a jamais existé.
M. le Rapporteur : Vous n'en êtes
pas certains vous-même ?
M. Alain BOCHET : J'en suis certain
mais il faut en attester puisque les journaux, suite aux déclarations
de M. Monnot, font état de montants astronomiques équivalant
pratiquement à l'encours de la banque ce qui est complètement
aberrant ! Qui ne dit mot consent et donc après avoir traité
la question par le mépris pendant un certain temps, nous avons été
contraints de prendre des mesures pour répondre et aux journalistes
- des assignations ont été délivrées - et à
M. Monnot.
M. le Rapporteur : Dans ce cadre,
accepteriez-vous de nous remettre le dossier de la Commission bancaire
et la correspondance suivie que vous avez entretenue avec elle ?
M. Alain BOCHET : Il convient
de demander à la Commission bancaire si elle le souhaite : personnellement,
je n'y vois aucune objection. Mais vous savez qu'en France comme ailleurs,
le secret bancaire existe. Si la Commission bancaire qui est notre organisme
de tutelle souhaite vous remettre des documents, je n'y vois aucun inconvénient.
M. le Rapporteur : La Commission
bancaire n'est pas, juridiquement, en position de le faire. En revanche,
je vous demande, dans la mesure où vous recevez des informations,
des lettres, une correspondance, si vous accepteriez de nous les transmettre
pour que la Mission d'information puisse se faire une idée absolument
nette de l'étendue du dialogue existant entre vous et la Commission
bancaire sur ce sujet.
M. Alain BOCHET : Je ne le pense
pas et pour une raison bien simple : ces études sont des études
extrêmement approfondies qui durent plusieurs mois, qui font l'objet
de rapports substantiels, où des noms de clients sont cités
avec des garanties, des états de fortune, des hypothèques
et tout ce qui peut asseoir un crédit en France, certains clients
pourraient donc nous reprocher de les avoir publiés.
Cela étant, encore une
fois, si vous vous adressez à la Commission bancaire qui est notre
organisme de tutelle et qu'elle nous demande notre accord pour vous les
communiquer, nous le lui donnerons mais je dois dire que c'est quand même
assez délicat...`
M. le Rapporteur : Nous ne recherchons
pas d'informations nominatives...
M. Alain BOCHET : Oui mais elles
sont là !
M. le Rapporteur : ...et il y
a toute possibilité d'effacer ces informations nominatives.
L'intérêt, pour nous,
est de suivre le raisonnement de la Commission car, voyez-vous, le Parlement
s'attache également à contrôler la manière dont
les autorités de contrôle contrôlent : c'est la problématique
de qui gardera les gardiens ! Cela fait partie du champ de nos investigations
et nous sommes en mesure de demander ces documents auxquels nous souhaiterions
avoir accès après effacement de ces informations nominatives...
M. Alain BOCHET : Mais ces informations
représentent la plus grande partie du rapport !
M. le Rapporteur : Cela relève
de votre décision et de votre responsabilité. Nous n'avons
pas le pouvoir de vous contraindre. Seule la justice peut le faire...
M. Alain BOCHET : Tout à
fait ! J'espère que notre entretien ainsi que la suite des événements
vous apportera certains éclaircissements mais, à ce stade,
j'aimerais que les rapports ne vous soient pas remis à moins que
ce ne soit par les soins de la Commission bancaire...
M. le Rapporteur : Finalement,
à ma question, vous avez répondu par oui et non.
Est-ce que les rapports d'audit,
même s'ils sont établis par vos soins...
M. Alain BOCHET : Ils ne sont
pas établis par nos soins...
M. le Rapporteur : C'est bien
vous qui payez ces organismes de contrôle ? Ce sont vos prestataires
de service ?
M. Alain BOCHET : Pourquoi se
faire auditer à ce moment-là ? Tous les auditeurs de ce bas
monde étant payés par les clients, quelle est la valeur de
leurs rapports ?
M. le Rapporteur : C'est un véritable
problème qui est d'ailleurs assez général et que nous
retrouvons avec les commissaires aux comptes.
M. Alain BOCHET : C'est un peu
comme la Cour des comptes ?
M. le Rapporteur : Non, la Cour
des comptes a construit une réputation. Actuellement, nous avons
des problèmes avec les commissaires aux comptes.
M. Alain BOCHET : Vous n'en avez
tout de même pas qu'avec eux ?
M. le Rapporteur : Non, nous en
avons avec eux, entre autres, et avec les réviseurs.
La question que je vous pose est
donc la suivante : accepteriez-vous de nous remettre le rapport d'audit
quand il sera achevé, de manière à rassurer la mission
puisqu'il est fait pour cela ?
M. Alain BOCHET : Comme il est
commandé par la maison mère, je peux lui poser la question
mais, là encore, apparaîtront des noms puisqu'ils traitent
de 750 cas de clients.
Si vous posiez cette question
à la B.N.P., pensez-vous qu'elle accéderait à votre
demande ?
M. le Rapporteur : Je ne sais
pas mais vous n'êtes pas la B.N.P. et la B.N.P. à d'autres
soucis que la Banque cantonale de Genève : chacun les siens...
M. Alain BOCHET : Je crois même,
sans en être certain, que, ce faisant, j'enfreindrais ce que je suis
autorisé à faire en qualité de banquier.
M. le Rapporteur : Je ne vous
demande rien qui soit hors de votre portée. Je vous ai demandé
tout à l'heure des choses qui sont dans l'ordre du possible : vous
ne voulez pas, c'est votre choix !
Par ailleurs, j'ignorais l'existence
de ces audits, commandés par la maison mère, destinés
à rassurer évidemment la maison mère et à vérifier,
ainsi que vous le disiez vous-même, que ces pratiques " n'ont jamais
existé " et nous serions heureux de pouvoir profiter de ces informations.
M. Alain BOCHET : Je répète
que ces pratiques n'ont jamais existé !
M. le Rapporteur : Heureusement
que la maison mère qui en doute, demande à des auditeurs
extérieurs de le vérifier.
M. Alain BOCHET : Non, la maison
mère n'en doute pas : cela c'est votre version des choses ! La maison
mère a été contrainte de le faire afin de répondre
à une presse alertée par M. Monnot qui a officialisé
ses dires en publiant un texte sur un papier à en-tête de
l'Assemblée nationale...
M. le Rapporteur : Je vous ai
donné au préalable toutes les explications sur ce sujet !
Si la maison mère veut se défendre d'accusations dans la
presse il serait peut-être utile qu'elle informe la représentation
nationale qui, actuellement, enquête sur sa filiale lyonnaise.
M. Alain BOCHET : La presse relatera
tout cela probablement très largement et elle se fera également
l'écho des procès qui suivront les assignations en cours
auprès des diverses personnes intéressées...
M. le Rapporteur : Je voulais
vous lire un attendu de jugement du 2 octobre 1998, du tribunal correctionnel
de Lyon.
M. Alain BOCHET : Je le connais
!
M. le Rapporteur : Le président
qui jugeait l'affaire était M. Müller et le représentant
du procureur de la République, M. Mondonneix.
A propos de la Banque Cantonale
de Genève, il est dit : " Cet établissement bancaire a ainsi,
en toute connaissance de cause, mis en place un mécanisme permettant
de faire travailler de l'argent de provenance douteuse, en connaissant
la provenance - vous aviez connaissance de la provenance de l'argent donc
des déposants fiduciaires... Ses responsables se sont efforcés,
durant l'enquête, de dissimuler par le mensonge leur complicité
objective avec des réseaux criminels qui peuvent ainsi, profitant
de l'opacité des frontières, donner aux revenus de leurs
activités occultes une apparence de légalité. "
Comment voulez-vous, avec un attendu
de ce genre, que nous n'ayons pas quelques doutes sur vos déclarations
lénifiantes ?
M. Alain BOCHET : Comment interprétez-vous,
alors que, dans cette opération...
M. le Rapporteur : Là,
ce n'est pas M. Monnot mais le tribunal de Lyon !
M. Alain BOCHET : Oui et le tribunal
de Lyon n'a pas condamné ni même mis en examen la Banque Cantonale
donc je pense qu'il doit y avoir collusion entre le tribunal de Lyon et
ladite Banque Cantonale...
Comment l'expliquez-vous ? C'est
quand même un peu fort : le client en question fait l'objet de comptes
auprès de pratiquement toutes les banques lyonnaises qui ont eu
les mêmes problèmes que nous. Si ce que vous venez de me dire
était vrai pensez-vous que nous aurions aujourd'hui une " ardoise
" - parce qu'il faut bien appeler les choses par leur nom - de 2,5 millions
de francs sur cette opération ?
Si nous avions été
couverts, il me semble que les fonds auraient été récupérés
ou alors nous sommes encore plus mauvais qu'on ne veut bien le dire !
M. le Rapporteur : Donc, selon
vous, le tribunal s'est trompé ?
M. Alain BOCHET : Je ne sais pas.
Le tribunal dit certaines choses mais ne nous condamne pas : pourquoi ?
Vous avez lu l'attendu jusqu'au bout y compris la condamnation... Nous
n'avons même pas été mis en examen donc l'accusation
est tout à fait gratuite et a fortiori pas condamnable...
M. le Rapporteur : Je peux vous
lire ce qui se passe dans cette affaire dite " Minguez ".
" L'attention des enquêteurs
était attirée sur un prêt de 5 millions de francs consenti
à Minguez par la BCGE de Lyon. Lorsque ceux-ci ont constaté
que Patrick Minguez, qui avait lui-même prêté cette
somme à la SA, avait tenu à rembourser celui-ci avant de
prendre la fuite, les investigations accomplies sur commission rogatoire
internationale, ont permis de constater que ce prêt, consenti sans
garanties apparentes réelles, s'adossait en réalité
sur le dépôt, en février 1995, d'une somme de 5 millions
de francs, sur un compte ouvert en Suisse au nom de Patrick Minguez. Cette
somme était versée en espèces... "
Nous sommes donc en pleine contradiction
de vos dénégations concernant les déclarations de
M. Monnot.
Voilà un exemple constaté
et inscrit sur le marbre des décisions de justice qui fait la démonstration
contraire de ce que vous venez de me dire à l'instant.
M. Alain BOCHET : Ce n'est pas
une décision de justice !
M. le Rapporteur : C'est un jugement
!
M. Alain BOCHET : Le jugement
nous condamne-t-il ?
M. le Rapporteur : C'est un jugement
qui poursuit et condamne l'intéressé.
M. Alain BOCHET : Il y a deux
erreurs dans cette déclaration : premièrement, si nous avions
été remboursés, je le saurais, de même que nos
commissaires aux comptes et la Commission bancaire...
M. le Rapporteur : On parle "
d'adossement "!
M. Alain BOCHET : Mais également
de remboursement ! On prétend que l'intéressé " a
tenu à rembourser " ce qui n'a pas du tout été le
cas.
Deuxièmement, si un tribunal
se permet ce genre de fantaisies - et vous conviendrez que, pour une banque,
alors qu'elle n'est pas condamnée, il est difficile d'attaquer les
auteurs de semblables déclarations -, comment expliquez-vous que
nous n'ayons pas été condamnés, si le tribunal nous
avait jugé coupables ?
M. le Rapporteur : Vous savez,
le fait que le parquet ne poursuive pas certaines personnes dans une affaire
et qu'il ait une conception sélective de l'action publique, n'est
jamais, et surtout à mes yeux, un brevet d'innocence !
M. Alain BOCHET : Ce qui revient
à dire : " vous êtes coupables mais comme on est gentils avec
vous, on vous laisse en paix... " ?
M. le Rapporteur : Je crois que
nous avons fait le tour de la question. Il ne me reste plus qu'à
vous remercier d'être venu prêter main forte à l'ouvre
de vérité parlementaire.
Je vous remercie.