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CV

À PIED, AU ROYAUME INTERDIT

 

Sur territoire népalais, coincé entre le Daulagiri et les Anapurnas,
le Mustang est au bout du monde ;
une région restée totalement vierge jusqu'en 1991.

C'est dans un décor minéral où foisonnent les couleurs que je vous invite à marcher,
dans un ancien royaume qui a su conserver ses traditions de vie, sa culture :
véritable retour au moyen-âge sur des chemins empruntés
par les grandes caravanes de la route du sel.

 

C'est en voyageant au Népal il y a quelques années que j'ai pour la première fois entendu parler du Mustang.
Après avoir lu le livre qu'avait écrit le français Michel Peissel en 1964 (premier étranger autorisé à y voyager librement),
je rêvais de pénétrer dans le "royaume interdit".

Mustang est la déformation du nom tibétain "Mon Thang", la plaine des Möns ou habitants des frontières. Ce minuscule royaume est niché aux confins du Népal : à 80 km derrière les Anapurnas, c'est une vallée qui remonte en direction du Tibet, entourée des sommets parmi les plus hauts du monde.

La présence de ces sommets lui confère une altitude moyenne de 4800 m. L'obligation de franchir des cols élevés pour pénétrer dans le royaume l'a, d'une part préservé des agressions étrangères extérieures mais aussi, coupé du reste du monde pendant des siècles.

Fermé au tourisme, le Mustang s'est entrouvert en 1991 exclusivement pour les groupes accompagnés d'un agent de liaison népalais. Il fait l'objet d'un quota d'entrées limité et du paiement d'un permit de trek assez élevé ceci,
afin de préserver ce petit royaume du "tourisme de masse" et en raison de sa position stratégique avec la Chine.

Mon impatience de rejoindre le Mustang est à son comble lorsque que je quitte Pokkara à bord d'un avion à hélices
de 19 places. Un petit saut de puce pour remonter la vallée de la Kali Gandaki (la plus profonde au monde), coincée entre les Anapurnas et le Daulagiri (8167 m). Le contraste de la blancheur des glaciers qui descendent, avec les vallées cultivées d'un vert profond est saisissant. La chaîne aux sommets enneigés se détache nettement dans le ciel matinal aux couleurs rosées. Ce vol, pour une fois trop court, se termine à Jomoson par un atterrissage quelque peu chaotique sur une piste en terre battue à peine dessinée.

Le trek peut commencer, en remontant la vallée de la Kali Gandaki vers le Nord. Le paysage qui s'offre devant mes yeux est grandiose : succession de montagnes aux couleurs ocres tombant dans la rivière qui, à cette époque de l'année charrie des eaux noires boueuses et tumultueuses.

L'arrivée sur le 1er village de Kagbéni est marquée par la présence de champs verts qui contrastent avec la couleur de terre omniprésente. Les drapeaux de prières flottent un peu partout sur le toit plat des maisons ; nous sommes déjà en territoire bouddhiste lamaïste.

Au hasard des rues, des enfants exhibent de leur poche la fameuse petite pierre noire fossile, témoignage de la présence d'océans en des temps très anciens. Ailleurs, au détour d'une ruelle je tombe sur la dépouille d'un mouton que l'on vient d'égorger et dont on lave les entrailles. Chaque centimètre d'intestins est scrupuleusement palpé, nettoyé :
surtout ne pas se trouver dans le vent !. Un peu plus loin, des femmes en grande conversation ont l'air de sermonner une jeune fille qui se défend vivement. Tous ceux présents y vont de leur commentaire, une belle cacophonie !

A la sortie du village, marquée par un mur de moulins à prières, une pancarte attire mon attention ;
elle interdit aux touristes non munis d'un permis spécial d'aller plus loin : me voila arrivée aux portes du haut Mustang.

Pas un brin d'herbe à l'horizon, seul un chemin qui se dessine, serpentant au loin, me permet de penser que d'autres villages doivent être implantés quelque part dans les vallées alentour car les pentes qui se jettent dans la Kali Gandaki sont trop raides pour la moindre culture.

Le lendemain, je dépasse enfin le panneau stop après avoir signé le registre des entrées. Cette visite au poste de police est l'occasion d'être informé sur les statistiques concernant les trekeurs du Mustang : une grande majorité d'allemands et de français pour environ 850/950 personnes durant les 3 dernières années.

 

 Un dernier regard sur le village avec la grande joie de voir le Nilgiri (6940 m) en grande partie dégagé avec ses pentes vertigineuses enneigées. On se sent soudainement très petits devant cette immensité !.

Il est temps de se mettre en route ; le chemin longe le fleuve à mi pente, parfois sur des éboulis ou des pentes raides prêtes à s'écrouler. De vastes cheminées me dominent de leur hauteur. Chaque passage de col est l'occasion d'un point de vue plus détaillé sur les roches rouges de la rive opposée. Véritable symphonie des couleurs minérales.

L'arrivée dans un nouveau village est toujours marquée par la présence de cultures qui entourent les habitations proches des unes des autres. Celui de Chuksang a cela de particulier que les maisons sont accolées les unes aux autres. Un étroit passage couvert permet de circuler d'une maison à l'autre formant un dédale souterrain parfois interrompu par un puits de lumière.

Mes pas m'emmènent devant le point d'eau, grand rendez-vous des habitants qui, pour se reposer, se tenir informé des dernières nouvelles, s'épouiller les cheveux, remplir de grandes bassines d'eau, laver le linge... Un "tashidele" (bonjour) salue joyeusement mon passage lorsque je croise l'un d'entre eux. Les femmes surtout sont très curieuses ; elles m'entourent, soupèsent mes bracelets, me touchent la peau. Nombre d'entre elles portent la chuba traditionnelle : longue robe en laine de couleur noir sur laquelle est posé un tablier à rayures qui se termine en forme de pointe. La position de celle-ci, devant ou derrière détermine si la femme est mariée ou encore célibataire.

La Kali Gandaki s'étale devant nous. Les pluies abondantes de ces dernières semaines ont changé le cours de son lit qui s'est élargit au-delà des anciennes berges, nous obligeant à pénétrer dans l'eau sur une bonne longueur pour atteindre le pont, petit îlot métallique perdu au milieu des eaux tumultueuses. Pas d'autre solution que de se mouiller :
les chaussures autour du cou le bâton dans une main : le premier contact avec l'eau est glacé. Les sherpas m'épaulent de tout leur poids, pas après pas tandis que l'eau m'arrive bientôt à la ceinture. Je dois lutter de toutes mes forces pour ne pas être entraînée par le courant. Surtout penser à bien lever les jambes et traverser selon une diagonale avale. C'est "Jerry" notre agent de liaison ainsi surnommé en raison de ses lunettes, le plus habile à détecter les meilleurs passages. Nous saluons tous son courage lorsque des objets qui se sont détachés du panier d'un sherpa commencent à dévaler le courant, il se jette à leur rencontre pour les intercepter. De ce jour, il a gagné ses galons et s'est définitivement intégré au groupe.

Dès lors cols et villages se succèdent les uns après les autres, tous différents et pourtant étrangement similaires avec leurs murs de moulins à prières, leurs mantras gravés sur des pierres plates, leurs chortens que l'on n'oublie jamais de contourner par la gauche, leurs maisons aux toits plats sur lesquels est entassé, bien aligné, du bois pour l'hiver et, également le monastère, qui se reconnaît facilement grâce à ses murs aux couleurs ocres.

Chaque pas nous rapproche de la capitale. Celle-ci en effet marque une étape importante au sein de notre voyage, une forteresse d'un autre monde riche d'un passé mystérieux que je vais bientôt découvrir.

Après une semaine de marche, Lo Manthang nous apparaît enfin au sommet d'un col. La traditionnelle banderole multicolore de drapeaux à prières, dressée au pied d'un kern de pierres, prend aujourd'hui une signification particulière. Le but est atteint : oubliées les courbatures des premiers jours, le brouillard froid transperçant des petits matins,
les jambes en coton, lorsque celles-ci impatientes, se sont lancées trop rapidement à l'assaut du col.

La ville fortifiée s'étale devant moi. Mes yeux balayent l'horizon remarquant la plaine des prières (ainsi nommée),
qui entoure les remparts : véritable explosion de couleurs à cette époque de l'année des champs d'orge et de blé (vert), de colza (jaune) et de sarrasin (rose). Ces petites parcelles de terres aux formes arrondies, ceinturées par des monticules en terre ou en pierre se détachent étrangement du paysage lunaire environnant. Au loin, deux vallées cultivées s'ouvrent largement en direction du Tibet qui n'est qu'à 25 km. Tout autour, des montagnes aux pics dépourvus de végétation et aux contours déchiquetés. Blanc, rouge, brun, la symphonie des teintes minérales prend ici toute son ampleur.

Des sommets enneigés se dessinent au loin, je suis vraiment au coeur de l'Himalaya.
Le bout du monde, à plusieurs jours de marche de l'aéroport le plus proche.

Lo Man Thang, littéralement : habitant, fantôme, odeur. Me voila brusquement plongée au coeur du Moyen-âge.
A l'approche de la ville, les cavaliers se font plus nombreux, fustigeants la croupe de leurs montures pour les obliger à se mettre au galop. Aucun moyen de locomotion motorisé, les routes n'existent pas. Les seuls bâtiments à se détacher de
la ville sont les trois gompas ôcres rouges qui dominent largement les toits plats des habitations. La ville est ceinturée de remparts, deux portes seulement permettent d'y accéder. A l'intérieur des hauts murs : des habitations imbriquées les unes dans les autres forment des ruelles labyrinthiques, trois gompas (dont deux datant du XVe siècle),
le palais du roi actuel et quelques chortens. Cet agencement n'a pas changé depuis des siècles. Les 1200 habitants que compte la capitale vivent au rythme des saisons depuis plusieurs générations.

Deux grands moulins à prières, régulièrement actionnés par un habitant qui en fait alors le tour faisant retentir une clochette, personnalise l'entrée principale ornée d'un chapiteau en bois sculpté et d'une porte qui il n'y a pas si longtemps encore était fermée tous les soirs pour se protéger des brigands.

Au hasard des ruelles, je découvre la ville : assises par terre devant leurs maisons des femmes pilent du riz dans un mortier, ailleurs sur une place, un groupe d'entre elles s'occupent de la laine, les unes cardant, les autres tissant du fil à la quenouille, leurs enfants jouant autour d'elles. La plus âgée tient un moulin à prières qu'elle fait tourner en permanence. La rotation permet au mantra qui est à l'intérieur (Om mane padme um, littéralement : joyau dans une fleur de lotus) de se libérer dans l'air afin d'adoucir son kharma.

La plupart des maisons n'ont que deux étages. Le rez-de-chaussée est en général réservé aux animaux, et le premier étage aux habitations. Une étroite échelle taillée dans un tronc d'arbre aux marches usées permet d'accéder aux étages supérieurs et au toit où est toujours entreposé des fagots de bois qui serviront de combustible au plus froid de l'hiver. Je cherche à m'élever pour avoir une vue d'ensemble sur la ville lorsqu'une femme me fait signe de monter chez elle. La pièce principale recouverte de terre battue n'est éclairée que par une lucarne dans le plafond qui la plonge dans une obscurité quasi permanente. Dans un coin, le foyer entouré d'ustensiles de cuisine. A l'autre bout de la pièce, un petit bahut et des tapis sur lesquels s'asseoir. Pas d'autre meuble. A côté une pièce dans laquelle l'ensemble de la famille dort. L'hôtesse m'offre très gentiment du thé salé tibétain préparé avec du beurre que mon palais a encore un peu de mal à apprécier. Force de gestes, j'arrive à comprendre que deux enfants et son mari actuellement aux champs composent la famille. Comme plus de 70 % des hommes de la région, son mari quitte le Mustang l'hiver pour les pays voisins afin de faire du commerce. C'est de cette façon que la vallée, en dépit de sa fermeture n'a pas trop souffert de son isolement.

Chaque soir, à la nuit tombée, chèvres, vaches, et mules sont ramenés des pâturages environnants. Un tintement de clochettes les précèdent. Les vaches, notamment, rentrent spontanément chez leurs propriétaires poussant et ouvrant avec leurs têtes la porte de l'étable ! elles déambulent sagement les une derrière les autres. Les chèvres quant à elles sont beaucoup moins disciplinées et nécessitent toute l'attention de leur berger.

Une visite aux trois gompas s'impose, notamment celle de Jhampa, dont les fresques font l'objet d'une restauration par une équipe internationale. De splendides peintures de mandalas dont les couleurs vives voient de nouveau le jour après un savant nettoyage. Celle de Chhoedde reçoit ma visite un matin durant la prière des moinillons. Dès 6h30, je les trouve rassemblés dans le monastère, assis les uns à côté des autres sur deux rangées de coussins qui se font face. Mon entrée les motive car l'intensité de la lecture des prières augmente soudainement ! Cette lecture est parfois interrompue par des bruits de cymbales et le son de grandes trompettes à vent. C'est aussi le moment de leur déjeuner ; comme tous les jours à la même heure, leur est servit de la tsampa et du thé salé.

Il a plu toute la nuit et, lorsque je sors du monastère, je constate l'ampleur des travaux à réaliser dans les rues en voyant les habitants patauger dans la boue ou sauter de pierres en pierres avec précaution pour éviter les marigots formés dans les ruelles en terre battue. Je ne me lasse pas de déambuler au hasard des rues. Il règne dans cette ville un parfum de moyen âge que j'affectionne tant.

Quinze jours viennent de s'écouler, il est tant de sortir du royaume et c'est avec beaucoup de nostalgie que je quitte ce pays qui m'a révélé tant de richesses.