Clés de la connaissance : origines de l’ogham
« L’ogham est un alphabet de sillons gravés. Vertical, horizontale, diagonal, seul ou en groupe. Notation musicale, code visuel pour les sons. Ces sons deviennent des noms, des récits et du folklore. La préhistoire est le monde avant les mots. L’ogham rompt le charme. L’ogham est le premier octet sonore » (The alphabet Stone de Derek Hyatt)
On ne sait pas qui a inventé l’écriture oghamique. Les sources dont on disposent proposent trois origines mystiques : un biblique, impliquant Fenius Farsaidh, sage scythe, installé dans la tour de Babel, également précurseur du peuple gaélique ; une mythique, d’origine irlandaise, partant du dieu Ogma de la tribu des Tuatha Dé Danann, père de la parole et de la poésie ; et une bardique, concernant le poète milésien Amairgin, initiateur légendaire d’une grande partie de la tradition poétique.
Notre principale source est l’Auraicept na n’Eces ( le manuel de l’érudit), introduction au jeu poétique de mots grâce à la grammaire de l’alphabet oghamique. Son auteur supposé est un poète du VII siècle, Cenn Faelad. L’Auraicept reste une des plus vivantes transcriptions de la tradition orale, mais aussi l’une des plus obscures. Les érudits ont tenté de découvrir les origines linguistiques de l’alphabet oghamique : il semble avoir été un alphabet irlandais indigène, dont les racines plongent dans la tradition poétique orale, qui donne accès à la mémoire ancestrale.
L’intérêt pour cette écriture a été alimenté plus récemment par le livre de Robert Graves, La Déesse blanche, qui tient l’alphabet oghamique pour un calendrier où chaque arbre représente un mois. Cependant, pour les Irlandais, il s’agit bien d’un alphabet. On connaît des théories populaires, selon lesquelles il s’agit d’un code secret, la plus intéressante étant celle de feu le musicologue Sean O’Boyle, qui suggérait qu’il était une forme de notation pour harpe.
Couteau et branche
Quelles que soient ses origines, l’ogham n’était pas une simple écriture. C’était un outil pour les gardiens de la sagesse gaélique orale, les filid, poètes oraculaires dont la tâche était d’entretenir le souvenir des complexes traditions ancestrales. Pour ceux-ci, les lettres oghamiques étaient des pousses du grand Arbre de la Sagesse (cf la symbolique celte avec l’arbre de vie) interpénétrant la terre de ses racines et le ciel de ses branches. Chacune représentait en même temps la sagesse de son arbre et le langage vivant d’une tradition poétique orale qui voyait l’image, la métamorphose et l’association comme une subtile façon prophétique de communiquer un sens.
La clé de l’écriture oghamique a reposé jusqu’ici sur l’idée erronée que l’intitulé de chaque lettre représente un arbre. Toutefois, lorsqu’on examine les intitulés alphabétiques on constate que seulement 5 lettres oghamiques sont aussi des noms d’arbres ; beith (bouleau), fearn (aulne), saille (saule), duir (chêne) et coll (coudrier). Le nom des 15 autres lettre à d’autres signification en irlandais : par exemple, gort signifie « champ », uir « terre » et straif « souffre ». Les personnes ne parlant généralement pas le gaélique ne le savent généralement pas, par manque d’information.
Les arbres ne sont qu’un des critères permettant de se souvenir du nom des lettres, bien qu’ils soient devenus la méthode mnémonique standard. Plusieurs écritures actuelles ont évolué à partir de pictogrammes, mais l’ogham a survécu uniquement comme système mnémonique de visualisation des valeurs et des images associées. L’Auraicept na n’Eces dit qu’on a conféré métaphoriquement un nom aux lettres oghamiques « à partir des arbres ». Le fait que le mot irlandais pour « lettre » est fid ou feda, qui signifie « arbre » ou « arbres », a contribué aussi à l’association de l’alphabet à des arbres. Les lettres oghamiques ont plusieurs autres associations – on connaît des ogham-oiseaux, des ogham-métiers, des ogham-endroit, le nom de chaque lettre désignant un oiseau, une occupation ou un endroit. Pour des raisons pratiques, les lettres étaient autrefois représentées par des arbres, pour qu’on se souvienne de l’alphabet comme un bosquet de lettres vivantes. En étudiant les textes, il apparaît nettement que l’arbre n’est q’un parmi les nombreux noms possibles de l’alphabet oghamique. Je ne m’attarderai pas ici sur les associations complexes qui ont jadis formé la scène de la mémoire, où les poètes communiquaient entre eux en ogham. Cette partie traite l’écriture oghamique des arbres.