JULIEN L'APOSTAT (I)
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JULIEN L'APOSTAT

- 1° partie -

 

 

I

INTRODUCTION

HISTOIRE DE JULIEN

 

En 337 de notre ère mourut Constantin, le premier prince baptisé qu'ait connu l'Empire romain. Après sa mort, les membres de la famille impériale poursuivirent la lutte meurtrière pour le pouvoir que Constantin avait lui-même entamée en faisant exécuter son fils aîné. Elle fut si bien menée que bientôt les nombreux représentants mâles de cette grande famille, frères, fils et neveux de Constantin, avaient rejoint leurs ancêtres, à l'exception de deux hommes. Constance, un des quatre fils de Constantin, sortit vainqueur de l'épreuve pour régner jusqu'en 361. Un des neveux de Constantin, enfant de six ans en 337, échappa comme par miracle aux massacres ; son nom : Julien.

Après dix-huit ans de captivité, ou de liberté étroitement surveillée, Julien fut appelé d'Athènes à Milan pour y être créé César, c'est-à-dire proche collaborateur de l'Empereur Constance (355). Il devait cette promotion à Eusebia, femme de Constance, qui se montrait bienveillante envers Julien. Ce dernier cependant, arraché à ses études et se voyant confier une charge fastidieuse et dangereuse, était en proie au désespoir :

"Je ne dois pas omettre de raconter ici comment j'ai consenti et choisi de vivre sous le même toit que ceux dont je savais qu'ils avaient miné toute ma famille, et dont je soupçonnais qu'il ne leur faudrait pas beaucoup de temps avant de comploter contre moi. J'ai versé des torrents de larmes, j'ai poussé des gémissements. J'ai tendu les mains vers votre Acropole, quand je reçus l'appel, et j'ai prié Athéna de sauver son suppliant, de ne pas l'abandonner. Beaucoup d'entre vous m'ont vu et en sont témoins. La déesse même, plus que quiconque, sait que je lui ai demandé de me faire mourir à Athènes plutôt que de me laisser faire ce voyage. Or, la déesse n'a pas trahi ni abandonné son suppliant ; elle l'a montré par des faits. Car partout elle m'a guidé, et de tous côtés elle m'a entouré d'anges gardiens que le Soleil et la Lune lui avait accordés. " (Lettre aur Athéniens, 274d-275b).

Julien illustre cette protection divine par un exemple :

"Arrivé à Milan, je résidais dans une des banlieues. Là, Eusebia me faisait souvent parvenir des messages bienveillants ; elle m'exhortait à écrire sans crainte sur tout ce dont j'avais besoin. Je lui écrivis une lettre, ou plutôt une supplique avec des serments de ce genre : "Puisses-tu avoir des enfants pour héritiers ! Que Dieu te donne ceci et cela ! Mais renvoie-moi chez moi le plus vite possible !" Je soupçonnais cependant qu'il n'était pas sans danger d'envoyer au palais des lettres adressées à la femme de l'Empereur. La nuit, j'ai donc supplié les dieux de me révéler s'il fallait envoyer la lettre à l'Impératrice. Ils me menacèrent d'une mort ignominieuse, si je l'envoyais. Ce que j'écris là est la vérité ; j'en appelle au témoignage de tous les dieux. Voilà pourquoi je me suis gardé d'envoyer la lettre." (Ibid., 275b-d)

Guidé par les signes que lui envoient les dieux, Julien conclut en son for intérieur :

"Tu es prêt à flatter et à aduler par crainte de mourir ! Mais il t'est possible de tout laisser tomber et de laisser les dieux agir comme ils veulent, en leur confiant le soin de s'occuper de toi, comme Socrate par exemple jugeait à propos de faire. Tu peux faire, dans la mesure du possible, ce qui dépend de toi, mais tu peux faire dépendre des dieux toute l'affaire. Ne cherche pas à acquérir ni à ravir quoi que ce soit, mais reçois en toute sécurité ce qu'ils te donnent." (Ibid., 276c-277a)

Désormais revêtu du titre et du manteau de César, Julien est cllargé de chasser du territoire de la Gaule les Germains qui l'avaient envahi. Constance lui-même les avait jadis invités pour qu'ils l'aident à mâter une révolte gauloise contre le pouvoir impérial, mais leur présence à l'intérieur de l'Empire était à présent embarrassante. Dépourvu d'expérience militaire, entouré d'officiers hostiles et d'un nombre restreint de soldats, Julien réussit en cinq ans à repousser les Germains, à semer la terreur parmi eux au-delà du Rhin, à renforcer les frontières, à rebâtir les villes dévastées de la Gaule, à faire revivre l'agriculture et l'industrie abandonnées, et à prendre des mesures qui assuraient au pays une paix enfin retrouvée.

Il ne falllut pas moins que ce succès inespéré pour susciter chez Constance, jaloux et craignant toute rivalité, les plus vives inquiétudes. Il rappela Julien et ses légions vers Constantinople, où il se trouvât alors. Scrupuleux et honnête, Julien se disposait à obéir, malgré le grand danger qu'impliquait cette soumission. Mais ses légions fidèles l'acclamèrent soudain comme leur nouvel Empereur. S'il répondait à leur désir, ce serait la guerre civile. Julien lui-même décrit comme suit la tournure que prirent les événements :

"Les légions arrivèrent ; comme d'habitude, j'allai à leur rencontre et je les exhortai à continuer leur chemin. Pendant un jour, elles restèrent sur place, et jusque là j'ignorais tout de leur dessein. Zeus, le Soleil, Arès, Athéna et tous les dieux peuvent témoigner qu'une telle pensée ne m'a pas effleuré l'esprit jusqu'au soir même ! Il était déjà tard, vers le coucher du soleil, lorsque la chose me fut annoncée. Aussitôt, le palais était entouré, et tous criaient, alors que je réfléchissais encore à ce que j'avais à faire et que je n'étais pas encore très confiant. Ma femme vivait encore et le hasard voulut que j'étais monté à l'étage pour me coucher dans ma chambre qui était proche de la sienne. Ensuite, de cette chambre - il y avait une ouverture dans le mur - j'ai adoré Zeus. Les cris s'amplifièrent, tout le palais était rempli de vacarme, tandis que je demandais au dieu de me donner un signe. Or, il me le montra et il m'exhorta à obéir et à ne pas résister à la volonté de l'armée. Malgré les signes que j'avais reçus, je n'étais pas disposé à céder, mais je résistais autant que possible, et je refusais le titre ainsi que la couronne. Mais étant seul, je ne pus dominer la multitude. Quant aux dieux qui voulaient que tout ceci se fasse, ils exhortaient la foule et ensorcelaient mon esprit. Ainsi, vers la troisième heure, un soldat - je ne sais plus lequel - me donna un collier, je m'en couronnai et je rentrai au palais, gémissant en mon for intérieur, comme le savent bien les dieux. Pourtant, j'aurais dû être rassuré et avoir confiance dans le dieu qui m'avait montré ce signe. Mais j'avais tellement honte et je voulais m'enfoncer dans le sol, à la pensée que je ne paraissais pas obéir, fidèlement et jusqu'au bout, à Constance. " (Ibid, 284a-285a) (1)

Tout en reconnaissant son tort, Julien se dirige vers Constantinople avec des troupes décidées à soutenir leur chef. Il n'a pas encore eu l'occasion de se mesurer à Constance, quand celui-ci rend l'âme, laissant ainsi à son seul cousin le pouvoir impérial : "Les soldats et les peuples se félicitaient d'une révolution qui n'avait pas même été teinte du sang de ceux qui s'y étaient opposés." (2). Julien raconte l'heureux dénouement en ces termes :

"Je suis en vie, grâce aux dieux, et j'ai été préservé de la nécessité de subir ou de faire subir l'irréparable. Le Soleil est mon témoin, lui que j'ai supplié le plus de me venir en aide, ainsi que le roi Zeus : jamais je n'ai souhaité tuer Constance, mais j'ai plutôt prié pour que cela ne se produise pas. Alors, pourquoi suis-je venu ? C'est que les dieux me l'avaient expressément ordonné : ils avaient promis de me sauver si j'obéissais, mais si je résistais, ils me feraient ce que je ne souhaite de voir aucun dieu faire ! Du reste, j'avais été déclaré ennemi public et je croyais seulement lui faire peur, et je pensais que notre diflfiérend se changerait en entretiens plus indulgents. Enfin, si la bataille devait être juge, je pensais tout confier à la fortune et aux dieux, en attendant ce qui semblerait bon à leur amour des hommes. " (Lettres, IX, 382b-c)

Après de telles expériences, on comprend mieux la philosophie de Julien exprimée en ces quelques mots :

"Nous ne faisons confiance à aucun homme, mais aux dieux seuls." (Lettres, XX, 452d)

Julien ne régna que vingt mois. "Par un seul édit, il fit du palais de Constantinople un vaste désert et renvoya ignominieusement les esclaves et les serviteurs sans exception..." (3). De même, "Julien congédia la nombreuse armée d'espions, d'agents et de délateurs, que Constance avait enrôlés pour assurer le repos d'un seul homme, aux dépens de celui de tous les citoyens de l'empire." (4). Il se montre infatigable souverain, juge, législateur, administmteur et correspondant. En décembre 361, il poursuit les opérations de guerre déjà entamées par Constance contre les Perses. Lors de l'expédition, il est mortellement blessé par un javelot. Il expire quelques heures plus tard, après avoir sereinement pris congé de ses amis philosophes. Nous sommes en 363. Julien n'avait que trente-deux ans. Par l'ironie du sort, il fult enterré à Tarse, patrie de saint Paul, l'Apôtre des gentils.

 

 

II

JULIEN PHILOSOPHE

 

Julien est demeuré tristement célèbre sous le surnom d'Apostat. En effet, depuis le fameux édit de Milan (313) qui autorisa définitivement le culte cllrétien, et après la conversion de Constantin, le christianisme semblait avoir acquis gain de cause dans sa lutte contre le paganisme. Elevé comme Chrétien, mais en même temps nourri par la plùlosophie païenne, Julien, à l'âge de vingt ans se détourna de sa religion de naissance. Une fois arrivé au pouvoir, il essaya ouvertement de ressusciter le paganisme languissant.

On méconnaîtra cependant toute l'originalité de la personne et de l'oeuvre de Julien en ne voyant en lui qu'un sectaire qui aurait essayé de restaurer un culte extérieur et des rites morts, au dépens d'un autre culte extérieur et d'aunes rites déjà morts, eux aussi.

Les écrits de Julien (Huit discours, des dizaines de lettles, plusieurs traités, tous en langue grecque) manifestent au contraire un esprit sincère, profond et savant. Il ne semble pas exagéré de voir en lui un des derniers représentants de la redoutable GNOSE païenne. Nourri d'Homère, de Pithagore, de Platon, d'Aristote et de combien d'autres poètes et philosophes anciens, Julien se déclare surtout disciple du "divin Jamblique" (5).

Dans le présent article, nous proposons de mettre en lumière le philosophe Julien. Dans un prochain article, nous comptons considérer l'Apostat, auteur d'un traité contre les Chrétiens, dont bien des déclarations ne manquent ni de finesse ni de sel (6).

 

 

III

LA PHILOSOPHIE

 

Julien confesse ouvertement l'unité des différents courants philosophiques de l'Antiquité :

"Que personne ne me vienne diviser la philosophie en plusieurs parties, ou la découper en plusieurs morceaux, ou plutôt en créer plusieurs à partir d'une seule ! La vérité est une, et semblablement la philosophie est une, il n'y a pas lieu de s'étonner, cependant, si nous suivons tous d'autres chemins pour l'atteindre. Imaginons un étranger ou, par Zeus, un citoyen de jadis désirant retourner à Athènes. Il pouvait y aller en bateau ou à pied. S'il voyageait par terre, il pouvait se servir, à mon avis, des larges voies publiques, des sentiers ou des raccourcis. En naviguant, il pouvait longer les côtes, ou encore faire comme le vieillard de Pylos (7) et traverser la haute mer. Qu'on ne vienne pas m'objecter que certains de ces voyageurs se sont égarés et qu'arrivés quelque part ailleurs, appâtés par Circé ou par les Lotophages, c'est-à-dire par le plaisir, par l'opinion ou par autre chose, ils ont négligé de poursuivre leur route et d'atteindre leur but. Qu'on examine plutôt les protagonistes de chaque secte, et on découvrira que tout s'accorde." (Discours, VI, 184c-185a)

La même idée est résumée dans cette petite phrase :

"Tous ceux qui, aujourd'hui, sont sauvés par la philosophie, sont sauvés à cause de Socrate." (Lettre à Thémistius, 264d) (8).

 

 

IV

GNOSE ET EXPERIENCE

 

La GNOSE (science, connaissance) sauve de la dispersion dans la mort :

"Je prie Dionysos de livrer mon esprit et le vôtre au transport bachique qui mène à la vraie GNOSE des dieux. Car si nous demeurons longtemps dépourvus de ce transport bachique qu'accorde le dieu, nous subirons le sort de Penthée (9), peut-être déjà pendant cette vie, mais en tout cas après la séparation d'avec le corps. En effet, celui dont la plénitude de vie n'a pas été accomplie par l'essence de Dionysos, uniforme, absolument indivisible dans ce qui est divisible, et entièrement pure et préexistante en toutes choses, et si elle n'a pas été achevée au moyen du transport bachique et enthousiaste qu'on ressent pour le dieu, celui-là risque de voir sa vie s'écouler en plusieurs directions, par suite de cet écoulement de la voir se déchirer, et par suite de ce déchirement de la voir disparaître. Qu'on veuille bien prêter attention aux termes "écoulement" et "déchirement" sans penser pour autant à un filet d'eau ou à un fil de lin. il faut comprendre ces mots d'une autre manière, qui est celle de Platon, de Plotin, de Porphyre, du divin Jamblique. Celui qui ne le fait pas, rira peut-être. Qu'il sache qu'il rira jaune quand il se verra privé pour toujours de la GNOSE des dieux ! Pour ma part, il n'y a rien qui vaille cette GNOSE, pas même le gouvemement du monde entier, celui des Romains et des barbares réunis, je le juré par mon maître le Soleil. Mlais je ne sais quel dieu m'a de nouveau livré à ce transport bachique sans que je l'eusse choisi." (Discours, VII, 221d- 222c)

"O Mère des dieux et des hommes, ... donne à tous les hommes le bonheur, dont le couronnement est la GNOSE des dieux". (Discours, V, 180b)

Julien se déclare l'héritier rare de cette GNOSE :

"Je suis, semble-t-il, le seul d'entre tous à pouvoir être très reconnaissant, assurément à tous les maîtres dieux, mais surtout à la Mère des dieux, pour tout le reste, et notamment de ne pas m'avoir perdu de vue quand j'errais dans les ténèbres. Elle m'a d'abord ordonné de ne rien retrancher corporellement (10), mais de retrancher ce qui est superflu et vain dans nos impulsions et mouvements psychiques déraisonnables, au moyen de la cause intelligente qui préside à nos âmes. Elle m'a mis dans l'esprit certaines paroles qui ne sont peut-être pas entièrement en désaccord avec le vrai et pur savoir au sujet des dieux." (Discours, V, 174b-d)

Ainsi, le long et étonnant discours consacré à la Mère des dieux semble le résultat d'une véritable science infuse :

"Que me reste-t-il encore à dire, surtout qu'il m'a été accordé de composer ce texte dans le court espace d'une nuit et sans respirer ? Je n'ai pourtant rien lu auparavant, je n'ai pas fait de recherches à ce sujet, oui, je n'avais même pas pris le parti d'en parler avant de demander ces tablettes. La déesse est témoin de ce que je dis !" (Discours, V, 178d-179a)

D'après Julien, le dieu Hermès lui a donné la connaissance de Mithra, le dieu solaire des Perses :

"Quant à toi, me dit Hermès, je t'ai donné de reconnaître ton père Mithra. Toi, garde ses commandements : prépare-toi, dans cette vie, un câble et une attache solides. Quand il te faudra partir d'ici, aie bon espoir de posséder comme guide un dieu qui te soit bienveillant." (Césars, 336c)

"Je suis un compagnon du roi Soleil. J'ai de ce dieu chez moi, en ma possession, des gages plus certains que je ne puis dire." (Discours, IV, 130c)

La GNOSE, en particulier celle de nous-mêmes, nous rend semblables aux dieux :

"Se rendre, dans la mesure du possible, semblable à Dieu, ce n'est rien d'autre que se procurer la GNOSE, accessible aux hommes, de ce qui est. Nous allons le démontrer. Ce ne sont pas la richesse et l'argent qui, d'après nous, rendent heureuse la divinité, ni aucune de ces choses qu'on croit être des biens, mais c'est ce dont parle Homère: "LES DIEUX SAVENT TOUT" (II ), et à propos de Zeus : "MAIS ZEUS ETAIT NE PLUS TOT ET EN SAVAiT DAVANTAGE" (12). Car c'est leur savoir qui rend les dieux supérieurs à nous. Peut-être même pour eux, la connaissance d'eux-mêmes dépasse-t-elle tout ce qui est beau. Dans la mesure où leur essence est supérieure à la nôtre, dans cette mesure la connaissance d'eux-mêmes leur procure la GNOSE de ce qui est meilleur... Par conséquent, le dieu de Delphes proclame : "Connais-toi toi-même". Héraclite dit : "Je me suis examiné moi-même." Pythagore et ceux qui se réclament de lui jusqu'à Théophraste, parlent de se rendre, autant que possible, semblables à Dieu. Aristote dit la même chose. Car ce que nous sommes, nous, un moment, Dieu l'est toujours. il serait donc ridicule que Dieu ne se connaisse lui-même. Car il ne saurait absolument rien d'autre, s'il ne se connaissait lui-même, puisqu'il est lui-même TOUT..." (Discours, VI, 184a-185b)

"Les Cyniques parlent du raccourci, de la voie rapide qui mène à la vertu. Si seulement vous suiviez, vous, la voie longue ! Vous arriveriez plus facilement par celle-ci que par celle-là. Ne savez-vous pas que les raccourcis renferment de grandes dificultés ? Sur les routes publiques, celui qui serait capable de prendre un raccourci, éprouvera moins de difficulté à faire le détour. Mais l'inverse n'est plus vrai. Celui qui fait le détour ne saura pas nécessairement prendre le raccourci, il en est de même dans la philosophie, où il y a une seule fin et un seul commencement, à savoir : se connaître soi-même et se rendre semblable aux dieux. Le commencement, c'est se connaître soi-même, et la fin, c'est la ressemblance avec ceux qui sont supérieurs." (Discours, VII, 225c-d)

Mais la vraie connaissance n'est pas spéculative :

"L'amour doit être précédé de la GNOSE, et la GNOSE de l'expérience." (Lettres, XX, 452b)

"Pour ceux qui savent, l'expérience suffit." (Discours, I, 20c)

"Je sais cela pour l'avoir appris non seulement par oui-dire, d'où résulte une foi qui n'est pas inébranlable, mais par expérience même." (Discours, II, 56b)

Il est donc avantageux de lire les ouvrages de ceux qui ont acquis l'expérience :

"Il y a un grand nombre de textes qui font mention de l'expérience et des oeuvres des Anciens. Ecrits avec art, ils offrent à ceux qui, à cause de leur jeune âge, n'en ont pas été témoins, une image claire et brillante des hauts faits de jadis. Grâce à elle, beaucoup de jeunes gens ont acquis du bon sens et une intelligence bien plus "grisonnante" que celle d'innombrables vieillards. Le bien que les hommes ne semblent posséder que par suite de vieillesse, je veux dire l'expérience, qui permet au vieillard de parler plus sagement que les jeunes, elle l'a donné aux jeunes qui n'avaient pas l'esprit léger." (Discours, III, 124b-c)

C'est ainsi que Julien paraît avoir fait l'expérience d'Enée, l'ancêtre des Romains. Celui-ci reçut la GNOSE sous l'aspect du fameux rameau d'or (13). Or, Julien entend le Soleil lui adresser la promesse suivante :

"Hermès te donnera un rameau d'or." (Discours, VII, 234b)

GNOSE, cabale, alchimie : les termes différent, la chose est unique. Julien nous révèle discrètement, dans un récit à la troisième personne, qu'il a "trouvé la Pierre" :

"Par bienveillance, le Soleil, aidé d'Athéna Providence, le plongea dans une sorte de sommeil et d'engourdissement pour le détourner d'une telle pensée. Quand il fut de nouveau réveillé, il partit dans le désert. Ensuite, il trouva là une pierre et se reposa un peu..." (Dicours, VII, 230b) (14)

Julien aurait-il connu le fameux miroir des cabalistes ?

"Si notre vue est faible, continuons à purifier les yeux de l'âme. La purification correcte consiste en un retour sur soi-même, afin d'apercevoir comment l'âme et l'intellect matériel sont comme le lieu où les formes matérielles laissent leur empreinte et leur image. Il n'y a pas de corps ni de chose incorporelle qu'on voit se produire autour des corps, dont l'intellect ne puisse saisir l'apparition de manière incorporelle. Il ne pourrait jamais faire cela, s'il n'avait avec eux une parenté naturelle. Voilà pourquoi Aristote appela l'âme le lieu des formes... Quand nous prenons un miroir et que nous le faisons circuler après l'avoir essayé et avoir reçu, sans difficulté, l'empreinte de tout ce qui est, nous montrons les marques de chaque chose. Passons de cet exemple à la ressemblance dont je viens de parler : le miroir, c'est ce qu'Aristote appelle le lieu des formes en puissance." (Discours, V, 163a-164a)

Et quel est ce mystérieux argent que Julien considère comme plus précieux que l'or ?

"Pindare pense que les Muses sont d'argent. C'est comme s'il comparait ce qu'il y a de manifeste et de visible dans leur art à ce qu'il y a de plus brillant dans la matière. Le sage Homère appelle l'argent "RESPLENDISSANT", et il nomme l'eau "D'ARGENT" (15), car à la manière des purs rayons du soleil, sa brillante image même le fait étinceler. Quant à la belle Sapho, elle dit que la lune est d'argent et que pour cette raison elle dérobe à la vue les autres étoiles. De même, on pourrait supposer que l'argent convient aux dieux plutôt que l'or. Pour les hommes, en tout cas, l'argent est plus précieux à l'usage que l'or ; on le trouve plus souvent avec eux, puisqu'il n'est pas caché sous terre et n'échappe pas à leur vue, comme c'est le cas pour l'or ; enfin, il est beau à voir et plus utile dans la vie. Ce n'est pas mon avis particulier, mais c'est ce que disent les Anciens." (Lettres, LXIII, 386d-387b)

Enfin, pour conclure ce chapitre, Julien nous rappelle que l'expérience initiatique ne doit pas être confondue avec l'initiation dans des temples ou des écoles :

"Il comprit que celui qui lui donnait ces conseils, ne se souciait pas de redresser sa vie, tout en s'enorgueillissant de son initiation. Il le corrigeait et lui enseignait que pour ceux qui, même sans avoir été initiés, avaient connu une vie qui méritait l'initiation, les dieux gardaient intactes les récompenses ; mais que les méchants ne gagnaient rien à avoir pénétré à l'intérieur des enceintes sacrées. N'est-ce pas ce que proclame l'hiérophante ? Car il interdit l'initiation à ceux qui n'ont pas la main pure et qu'il ne faut pas initier." (Discours, VII, 239b-c)

 

 

V

LA NATURE

 

La véritable philosophie des Anciens, d'ailleurs, est naturelle et ne s'enseigne pas dans les écoles et les sectes. Elle est communiquée par Dieu :

"Cette philosophie semble être en quelque sorte commune et très naturelle, et n'exiger aucune étude quelle qu'elle soit. Il suffit de choisir ce qui est bon, en désirant la vertu et en fuyant le vice, et on n'a pas besoin de feuilleter d'innombrables livres. Car l'érudition, dit-on, n'enseigne pas le sens. Il n'est pas non plus nécessaire de subir l'une de ces choses que subissent ceux qui font partie des autres sectes, mais il suffit d'entendre le dieu Pythien donner ces deux conseils : "Connais-toi toi-même ", et : "Fausse la monnaie courante" (16). Il me paraît donc que l'initiateur de la philosophie, celui qui, à mon avis, s'est révélé aux Grecs comme l'auteur de tous les biens, est le guide commun de la Grèce, son législateur et son roi, je veux dire le dieu de Delphes." (Discours, VI, 187d-188a)

"C'est par la nature que les hommes sont intimes avec la vérité." (Discours, VI, 197a)

Voilà toute la différence entre un vrai philosophe et un "penseur" !

"Les Anciens me semblent l'avoir compris, parce qu'ils se servaient de la sagacité de la nature ; contrairement à nous, ils ne possédaient pas l'intelligence comme une chose acquise ; ils étaient philosophes, non de manière factice, mais par croissance naturelle." (Discours, II, 82a-b)

Qu'on ne se méprenne pas, cependant, sur le sens d'une philosophie "naturelle". Comprise vulgairement, elle ne prônerait qu'une vie animale sans espoir :

"La philosophie des Cyniques, comme d'ailleurs toute philosophie, a pour but et pour fin le bonheur. Le bonheur se trouve dans une vie en accord avec la nature. Mais ne suivez pas en cela l'opinion de la foule ! Il arrive aux plantes et aussi à tous les animaux d'être bien portants quand ils atteignent chacun, sans se heurter à un obstacle, la fin qui est en accord avec la nature. Dans le cas des dieux également, c'est là le terme du bonheur : être tels qu'ils sont naturellement et dépendre de soi-même. Par conséquent, les hommes n'ont pas non plus, quant à eux, à chercher quelque part ailleurs le bonheur qui se cache. L'aigle, le platane ou tout autre être existant, animal ou plante, ne se soucie pas d'avoir des ailes ou des feuilles en or, ni de la manière d'acquérir des bourgeons en argent, des aiguillons ou des dards en fer, ou plutôt en diamant. Si ce dont la nature les a pourvus dés le commencement leur donne de la force et leur sert à être rapides ou à se défendre, on peut à coup sûr les croire bien portants et florissants. Dès lors, ne serait-il pas ridicule que l'être humain cherche le bonheur quelque part à l'extérieur et qu'il pense que richesse, naissance, puissance des amis et tout ce genre de choses signifient tout ? Par contre, si la nature nous a seulement donné la même chose qu'aux animaux, je veux dire un corps et une âme comparables aux leurs, de sorte que nous n'ayons plus rien à chercher, alors il nous suffit de faire comme les autres animaux, de nous contenter des avantages de notre corps en y cherchant quelque part notre bonheur. Mais il se fait qu'une âme a été semée en nous, qui n'est en rien comparable à celle des autres animaux. Soit son essence est différente, soit elle ne l'est pas, mais c'est seulement son activité qui est supérieure, à la manière sans doute dont l'or pur est supérieur à l'or mêlé au sable, - car certains disent que cette parole à propos de l'âme est vraie. Nous sommes donc conscients d'être plus intelligents que les animaux. Selon le mythe de Protagoras, en effet, la nature, telle une mère, s'est comportée envers eux de manière très généreuse et libérale. Quant à nous, il nous a été donné, pour tenir lieu de tout, l'intellect qui vient de Zeus. C'est là qu'il faut situer le bonheur : dans ce qu'il y a en nous de meilleur et de plus précieux." (Discours, VI, 193d-194d)

La nature pousse l'homme à rechercher la vérité, mais Dieu seul la lui accorde :

"Les oiseaux volent, les poissons nagent, les biches courent, parce que c'est leur nature, et ils n'ont aucun besoin de l'apprendre. Même si on les attache pour les en empêcher, ces animaux tenteront cependant de se servir des membres qui, ils en sont conscients, correspondent à leur nature. Il en est de même, à mon avis, pour la race humaine. Elle tient l'âme, pour ainsi dire, enfermée en elle. Avec cette âme, qui n'est rien d'autre que raison et science, ou selon les dires des sages une puissance, elle se consacre à l'apprentissage, à la recherche, à l'étude, comme à l'oeuvre qui lui est le plus propre. L'homme dont un dieu bienveillant se hâte de dénouer les liens et dont il change la puissance en acte, acquiert aussitôt la science. Quant à ceux qui restent attachés..., ils se consument en opinions. Car l'opinion fait naître chez eux ces espèces d'idoles et d'ombres venteuses et monstrueuses de la vraie science. Ceux-là pratiquent, enseignent avec beaucoup d'ardeur et étudient, au lieu de la science de la vérité, tout ce qui est mensonger, comme s'il s'agissait sans doute de quelque chose d'utile et d'admirable." (Discours, VII, 206a-c)

La nature se cache dans les mythes, qui la communiquent à l'homme :

"La nature aime se cacher. Elle ne souffre pas que ce qui est caché de l'essence des dieux soit précipité, au moyen de paroles à découvert, dans des oreilles impures. Mais parmi les empreintes que laisse la nature secrète - car elle ne guérit pas seulement les âmes, mais aussi les corps, et elle crée la présence des dieux ! - il en est une dont elle fait bénéficier l'homme tout en restant inconnue. Elle se produit souvent, à mon avis, au moyen des mythes : la nature se laisse couler dans les oreilles de la foule qui sont incapables de recevoir purement ce qui est divin, et cela au moyen d'énigmes et de mythes représentés sur scène." (Discours, VII, 216c-d)

Mais les mythes semblent surtout destinés à ceux en qui la nature a déjà commencé à se révéler :

"S'il me faut absolument dire quelque chose en faveur de ceux qui, les premiers, façonnèrent les mythes, je pense qu'ils le firent pour les âmes des petits enfants. On peut les comparer aux nourrices qui attachent des lanières de cuir aux mains des enfants irrités par la croissance des dents, pour les consoler dans leur douleur. Les mythologues agissent de la même manière avec la petite âme dont la nature fait croître les ailes, qui désire en savoir plus mais qui n'est pas encore capable de recevoir la véritable instruction : ils lui amènent ces mythes comme par un canal et l'arrosent comme un champ assoiffé, afin de la consoler dans son irritation et sa douleur." (Discours, VI, 206c-d)

"Il ne reste donc plus qu'à faire, ce que tu as toi-même entre- pris : faire du bien à tous et imiter la divine nature qui est dans l'homme." (Discours, I, 48a)

 

 

VI

LE CORPS

 

La philosophie antique n'est pas une mystique. Son enseignement va plus loin que la séparation de l'âme d'avec le corps, et son fondement est bien corporel :

"Pour ma part, j'envie surtout l'heureux sort de celui à qui Dieu a accordé et qui a reçu un corps coagulé à partir d'une semence sainte et prophétique, afin d'ouvrir les trésors de la sagesse." (Discours, IV, 131b)

Voici un enseignement précieux sur le salut du corps :

"Il est assurément plus efficace pour le salut de l'âme de faire plus de cas d'elle-même que de la sécurité du corps. Cependant, le corps à son tour semble participer secrètement à un profit qui est plus important et plus admirable. Supposons que l'âme se donne entièrement aux dieux, qu'elle confie tout ce qui la concerne à ces êtres supérieurs ; et supposons que la purification y fait suite, précédée des rites divins, et qu'il n'y ait plus aucun obstacle ni aucune entrave, tout étant dans la main des dieux, tout dépendant d'eux, et tout étant rempli des dieux. Eh bien ! aussitôt la lumière divine illumine ces âmes. Ainsi divinisées, elles communiquent une certaine tension et une certaine force au souffle auquel elles sont naturellement unies. Ce souffle, qu'elles ont en quelque sorte débouché et fortifié, devient cause de salut pour le corps tout entier. C'est que toutes les maladies, sinon la plupart d'entre elles et les plus graves, sont la conséquence d'un changement et d'un dérangement du souffle. Aucun des disciples d'Asclépios, à mon avis, ne le niera. Les uns disent en effet que toutes les maladies, et les autres, que la plupart d'entre elles, les plus graves et les plus pénibles, ont été effectivement guéries. Les oracles des dieux en témoignent à leur tour, c'est-à-dire qu'au moyen de la purification non seulement l'âme, mais les corps aussi méritent un secours et un salut fréquents. Car les dieux, pour les encourager, annoncent à ceux des théurges qui sont plus que saints, que leur enveloppe mortelle d'amère matière est sauvée." (Discours, V, 178a-d)

Imiter les dieux, cela implique l'entretien d'un corps divin. C'est ce qui apparaît dans un dialogue curieux entre le divin Silène et l'Empereur Marc-Auréle, interrogé sur sa vie dans le bas-monde :

"- Pourquoi donc, dit-il, ne mangeais-tu pas de l'ambroisie et ne buvais-tu pas du nectar comme nous, mais du pain et du vin ?

- Pour moi, répondit-il, je ne prenais pas des aliments et des boissons de manière à croire que j'imitais les dieux. Je nourrissais mon corps, peut-être de manière trompeuse, mais dans la conviction que vos corps ont, eux aussi, besoin d'une nourriture issue des vapeurs. Toutefois, ce n'est pas en cela qu'à mon avis, il fallait vous imiter, mais plutôt selon sa signification.

Pendant quelque temps, Silène sembla frappé comme par un habile pugiliste. Puis il dit :

- Peut-être n'est-ce pas absurde, ce que tu viens de dire là." (Césars, 333c-334a)

Ce qu'énonce Julien sur le corps d'Héraclès ressemble à un véritable Credo païen :

"Voici ce que moi, j'ai entendu beaucoup de gens dire à propos de Dionysos : que c'est un homme, puisqu'il est né de Sémélé, et un dieu à cause de sa théurgie et de ses mystères initiatiques, et que comme le maître Héraclès, il a été élevé par son père Zeus vers l'Olympe à cause de sa vertu royale. Mais j'ai répondu : - mes chers, vous ne comprenez pas que ce mythe propose manifestement des énigmes. En effet, ou la naissance de Dionysos se fait-elle, ainsi que celle d'Héraclès ? Elle comporte ce qu'il y a de meilleur, de supérieur et d'exceptionnel, et néanmoins elle reste encore à la mesure de la nature humaine et, d'une certaine façon, ressemble à la nôtre.

Ainsi, Héraclès naît, dit-on, petit enfant, et peu à peu son corps divin s'accroît. Selon l'histoire, il fréquente des maîtres, se met, dit-on, en campagne et l'emporte partout. Cependant, son corps souffrirait. Il est pourtant vrai que cela lui soit arrivé, mais à une échelle plus grande que celle de l'homme. Quand il est dans les langes, il étouffe les serpents, il s'oppose aux éléments mêmes de la nature, contre la chaleur et le froid, ensuite à ce qu'il y a de plus difficile et de plus pénible à combattre, je veux dire la faim et la solitude, il y a aussi ce voyage sur mer, je crois, dans une coupe d'or. Je ne pense d'ailleurs pas, moi, que ce fût une coupe, par les dieux ! Je pense qu'il a marché sur la mer comme si c'était la terre sèche, y eut-il une chose qui n'obéit pas à son corps divin et très pur ? Les éléments, ou ce qu'on appelle ainsi, n'étaient-ils pas soumis à la puissance créatrice et efficace de son intellect pur et sans mélange ? Le grand Zeus se servit d'Athéna Providence : il désigna cette déesse, qu'il avait fait sortir tout entière de lui-même tout entier, pour être sa gardienne, et c'est par elle qu'il engendra le sauveur du monde. Puis, il l'a ramené en haut auprès de lui-même, au moyen du feu de sa foudre, après avoir ordonné à son fils, par le signal convenu du rayon de l'éther, de venir le rejoindre. Mais à ce sujet, puisse Héraclès nous être propice, à vous et à moi !" (Discours, VII, 219a-220a)

 

 

VII

FAITES A AUTRUI

 

"Il appartient à un homme bon et magnanime de supporter qu'on dise dû mal de lui, sans dire du mal lui-même. Ce qu'on lance contre un mur solide et bien fait, ne s'y installe pas, ne l'abat pas et n'y pénètre pas, mais rebondit avec bien plus de force vers celui qui le lance. il en est de même pour toute forme de calomnie, de médisance et d'insolence dépourvue de justice. Déversée sur un homme bon, elle ne l'atteint d'aucune façon, mais se retourne contre celui qui la déverse." (Lettres, XXIX)

"Qui est jamais devenu pauvre pour avoir donné à ses prochains ? En ce qui me concerne, il m'est arrivé souvent d'acquérir, de leur part, le multiple de ce que je leur avais abandonné quand ils en avaient besoin, et cela bien que je sois un mauvais homme d'aflfiaires. Jamais, je n'ai regretté ces abandons. Je ne parlerai pas de ma situation actuelle, puisqu'il serait bien absurde de vouloir comparer les frais d'un particulier avec ceux d'un Emperevr. Mais à l'époque où j'étais encore un particulier, la chose m'est souvent arrivée, et j'en suis bien conscient. Bien que d'autres s'en fussent emparé avec violence, j'ai su garder intact l'héritage de ma grand-mère, parce que le peu que j'avais, je le dépensais pour en donner à ceux qui en avaient besoin. " (Lettre à un prêtre, 290c-d)

 

 

VIII

SECRET ET DISCRETION

 

Il existe un culte extérieur, ouvert à tous; il y a un culte intérieur, qui se célèbre à l'écart :

"Quant à Batnae, c'est un nom barbare, mais la région même est grecque, tout d'abord parce que dans tout le pays environnant, les fumées d'encens montaient de partout, et que partout nous voyions des victimes prêtes pour le sacrifice. La chose me réjouissait beaucoup. Néanmoins, elle me paraissait témoigner d'un zèle trop ardent et étranger à la piété envers les dieux. En effet, les choses sacrées et saintes, celles qui se rapportent aux dieux, se trouvent nécessairement en dehors des chemins battus et doivent se faire dans le silence de la solitude, si c'est bien vers ce but qu'on se dirige, et qu'on ne s'achemine pas vers un autre." (Lettres, LVIII, 400c-d)

Les mythes, contrairement à ce qu'en pensent les Modemes, ne sont pas d'origine "populaire". Des hommes instruits y ont caché un enseignement profond :

"Les Anciens recherchaient constamment les causes de tout ce qui est, soit sous la conduite des dieux soit de leurs propres efforts, bien qu'il soit peut-être plus correct de dire qu'ils les cherchaient sous la conduite des dieux. Ensuite, quand ils les avaient trouvées, ils les cachaient dans des mythes remplis de paradoxes. Ainsi, par son caractère paradoxal et absurde, cette fiction, saisie comme un voleur en flagrant délit, devait nous pousser à rechercher la vérité. Il est vrai que pour les hommes ordinaires, l'utilité des seuls symboles, dépourvus de leur explication, suffit sans doute. Mais pour les hommes d'âne intelligence supérieure, la vérité au sujet des dieux ne sera profitable qu'à condition de l'examiner, de la trouver et saisir sous la conduite des dieux. Les énigmes avertissent un tel homme de la nécessité de faire une enquête à leur sujet. Quand grâce à sa recherche il aura trouvé, il passera à l'accomplissement et, pour ainsi dire, au sommet de l'affaire, non en respectant et en se fiant à l'opinion d'autrui, mais plutôt par sa propre énergie en accord avec le sens." (Discours, V, 170a-c)

"Il faut admettre que ce qui a une signification absurde, se fait dans un but utile. Il faut que, sans faire appel à quelque commentaire extérieur, mais plutôt en se laissant instruire par ce qui est dit dans le mythe même, les hommes aient le désir de rechercher et de s'enquérir, sous la conduite des dieux, de ce qui est caché." (Discours, VII, 219a)

Bref, pour celui qui instruit, la discrétion est de mise :

"Il ne faut pas tout dire, et il me semble que même parmi les choses dont il est permis de parler, il vaut mieux en taire certaines devant la foule." (Discours, VII, 239a)

Julien lui-même obéit à cette règle :

"Selon Jamblique, ce qui dans les mythes est absurde, ouvre la voie qui conduit à la vérité. Car plus l'énigme est paradoxale et prodigieuse, plus elle semble témoigner de la nécessité de ne pas se fier à ce qui y est dit, mais de rechercher avec un soin excessif les choses cachées, et de ne pas se lasser avant que, sous la conduite des dieux, elles ne soient devenues évidentes et qu'elles n'aient initié, ou plutôt accompli, le sens en nous. Je veux parler de l'intellect ou de ce que nous avons de meilleur que l'intellect, c'est-à-dire d'une petite partie de l'Un et du Bien même, qui contient indivisiblement tout le complément de l'âme, qui renferme toute l'âme dans l'Un et le Bien au moyen de sa présence supérieure, séparée et exclusive. Mais d'où m'est-il arrivé ce transport bachique qui m'a fait délirer sur le grand Dionysos ? Je mets un boeuf sur ma langue (17). Il ne faut pas parler de ce qui est secret. Puissent plutôt les dieux nous faire profiter de ces choses, moi et le grand nombre d'entre vous qui n'y est pas encore initié !" (Discours, VII, 217c-218a)

"Ceux qui cherchaient à savoir quel dieu était Dionysos, ont arrangé la vérité, comme je l'ai dit, sous forme de mythe. ils y font allusion à l'essence du dieu, à sa conception dans le monde intelli- gible auprès de son père, à sa naissance sans engendrement dans le monde.., et à toutes ces autres choses qu'il vaudrait la peine d'examiner, mais que je ne trouve pas faciles à dire. En effet, peut-être suis-je encore ignorant de ce qu'il en est exactement de ces choses ; peut-être aussi ne suis-je pas disposé à faire comme au théâtre et à profaner le dieu caché et en même temps évident, en le confiant à des oreilles non éprouvées et à des intelligences attentives à tout plutôt qu'à la philosophie." (Discours, VII, 221c-d)

"Devons-nous parler également sur ce sujet ? Ecrirons-nous sur les secrets ? Exprimerons-nous ce qui ne peut être divulgué ni exprimé ?" (Discours, V, 158d)

"Ces lettres sont remplies de beaucoup de fumée et de beaucoup de bavardage, et je me fais moi-même souvent le reproche de les rendre trop longues et d'être trop bavard, alors qu'il m'est possible d'imposer à ma langue la discipline pythagoricienne (18)." (Lettres, XXX)

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Le lecteur l'aura compris : Julien n'est pas le prenùer venu. Fera-t-il preuve de la même sagacité et de la même éloquence face à ces Chrétiens "insensés" ? Nous vous invitons à le découvrir dans notre prochain article.

 

A. Lynxe

 

NOTES

 

  1. L'historien Edward Gibbon demeure perplexe devant ce passage et en donne le commentaire suivant : "Quand l'esprit du fanatisme (?), à la fois si crédule et si artificieux, s'est introduit dans une âme généreuse, il y détruit insensiblement le germe de la vérité et de toutes les vertus." (Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain, traduit de l'anglais par M.F. Guizot, Robert Lafont, Paris, 1983, p. 613). En termes clairs, cela veut dire que Julien est un imposteur, et Gibbon un homme éclairé.
  2. Gibbon, op. cit., p. 613.
  3. Gibbon, op. cit., p. 625.
  4. Gibbon, op. cit., p. 628.
  5. Voir notamment l'éloge de Jamblique dans Discours, IV, 257c-d. Jamblique aurait quitté ce monde vers 325-330 après J.-C. C'est pourquoi, les Modemes regardent les lettres LXXIV - LXXIX adressées par Julien à Jamblique, comme apocryphes. Mais cf. la curieuse conclusion de la lettre LXXIX, et notamment l'application d'un vers homérique au cas de l'illustre philosophe : "Un seul est encore vivant quelque part, retenu dans le grand monde" (Odyssée, IV, 498), à propos d'Ulysse que tous croient mort... ).
  6. Nous avons fait la traduction des extraits sur base de l'édition Loeb, The works of the Emperor Julian, en tois volumes, Londres, 1990.
  7. Le vieux Nestor, cf. Odyssée, III, 174.
  8. Julien joue probablement sur le sens du nom de Socrate : "qui a la force sauve, qui sauve la force".
  9. Penthée fut déchiré par les bacchantes dont il épiait les mystères.
  10. Les adorateurs de Cybéle, la Mère des dieux, avaient coutume de se priver de leur virilité.
  11. Odyssée, IV, 379.
  12. Homère, Iliade, XIII, 355.
  13. Cf. Virgile, Enéide, VI, 136 ss. Dans les commentaires de Servius, une note en marge, sur le vers 137, dit : "Certains donnent une interprétation en accord avec les Mystères : le rameau signifierait la science, et l'or, la clarté de la sagesse. C'est ainsi qu'on pénètre aux enfers, c'est-à-dire qu'on scrute les secrets de la science." Pour être vrai Romain, il faut donc faire comme Enée.
  14. Ou : "il trouva là une petite pierre et se reposa". Le discours VII contient la description mythologique de l'extraordinaire expérience initiatique de Julien.
  15. Nous ne savons pas à quels passages Julien pense. "Eau d'argent", en grec "hydrargyre", est un terme désignant le mercure, ou vif-argent.
  16. Julien donne à cette dernière recommandation l'explication suivante : il faut mépriser les vaines opinions et dépister la vérité.
  17. Vieille expression, pour dire : "Je me tais."
  18. C'est-à-dire la discipline du silence et du secret.