Jean-François Martos
Sur l’interdiction
de ma « Correspondance avec Guy
Debord »
Le fin mot de
l’Histoire, Paris, décembre 1999
« Dire à voix haute ce qui
est. »
(ROSA
LUXEMBOURG)
À LA FIN
SEPTEMBRE 1998, j’ai publié ma
correspondance avec Guy Debord. L’éditeur Fayard, en
parfaite complicité avec Alice Debord,
déclencha aussitôt un procès pour
interdire mon livre. Cet éditeur venait d’acheter,
par une avance sur droits de 480.000 francs, une « Correspondance complète
de Guy Debord ».
Un premier « référé
d’heure à heure », réclamant la
saisie et de copieux dommages et intérêts, fut
refusé par le juge, ce qui permit au livre de
circuler quelque temps librement. Puis, Fayard et Alice
Debord ayant fait appel de cette décision,
l’interdiction fut ordonnée le
16 décembre 1998, et confirmée par
le jugement au fond du 13 janvier de l’année
suivante.
Pour mieux saisir le sens d’une telle mesure, il faut
d’abord rappeler la pratique de Guy Debord, et des
situationnistes, en matière d’anti-copyright :
« Tous les textes publiés dans “Internationale Situationniste”
peuvent être librement reproduits, traduits ou
adaptés, même sans indication
d’origine. » Cette mention figure en tête de
chacun des douze numéros de la revue dont Guy Debord
fut directeur de publication. Elle signifie aussi que la
propriété intellectuelle ou artistique est
dénuée de fondement dans un mouvement qui
avait d’emblée épousé la cause de la
dévaluation de l’art (la peinture industrielle fut
par exemple ce procédé par lequel les
situationnistes ont cherché à
dévaloriser l’usage traditionnel de la
peinture : l’inflation quantitative de ces
interminables rouleaux de toile peints à l’aide de
machines visait à détruire la valeur marchande
de l’art). Cette position fut évidemment maintenue
tout au long de sa vie par Guy Debord : « Je
ne défends certes pas le principe de la
propriété littéraire. Comme disait
Brecht, “toute chose appartient à qui
l’améliore.” » (Correspondance avec Guy Debord)
Même lorsqu’il s’agissait d’ennemis, c’est une
semblable cohérence qui doit être
soulignée. Dans une réponse publique à
une lettre adressée à Guy Debord par un
éditeur stalinien, l’I.S. a ainsi pu affirmer :
« Les révolutionnaires, quant à eux,
ont toujours pu reproduire tout ce qu’ils voulaient des
textes de l’I.S. : et nous ne nous sommes jamais
opposés en aucune façon aux multiples
éditions-pirates, faites dans dix pays, de nos textes
et de nos livres. Mais la maison d’édition
Feltrinelli n’est même pas digne de
l’édition-pirate. Et même vous, par ailleurs,
si vous passiez outre à notre refus, vous pouvez
être assurés que nous ne nous y opposerions par
aucune voie juridique et bourgeoise. » (Correspondance avec un
éditeur) Une lettre de l’I.S.
cosignée par Guy Debord, et s’attaquant cette fois
aux falsifications de l’éditeur De Donato,
déclare pareillement : « Il est
sûr que l’organisation révolutionnaire au nom
de laquelle nous parlons ne s’abaissera pas à engager
contre toi une quelconque poursuite devant la justice
bourgeoise. » (Les faux de De Donato,
publié dans Internazionale
Situazionista n° 1). Lorsque Guy Debord
dut faire une unique exception à la règle
qu’il s’était fixée (quelques journaux l’ayant
accusé d’avoir assassiné, ou fait assassiner,
son ami Gérard Lebovici), c’est néanmoins en
ces termes qu’il s’exprima : « J’ai toujours
négligé la presse. Jamais je n’ai tenté
d’y exercer un droit de réponse, et moins encore
aurais-je voulu intenter une action en justice contre des
gens qui n’ont pas cessé de me diffamer, aussi loin
que ma mémoire remonte. » (Considérations sur l’assassinat de
Gérard Lebovici) Ou encore, et il s’en
prenait là au mauvais traitement infligé
à La Société du
spectacle par une kyrielle de traducteurs
spécialement indélicats : « Ce
traitement n’est pas non plus particulièrement
réservé aux ouvrages subversifs, parce que
dans ce cas les falsificateurs au moins n’ont pas à
craindre d’être assignés par l’auteur devant
les tribunaux. »
(Préface à la quatrième
édition italienne de « La
Société du spectacle »)
L’anti-copyright ne se conçoit pas sans le rejet
de la justice bourgeoise. Aux misérables conventions
de la propriété littéraire, qui
voudraient réduire toute expression, et donc la
théorie critique, à une simple valeur
d’échange, les situationnistes ont toujours
opposé la seule appropriation qui vaille, celle de la
valeur d’usage de cette théorie, par ceux qui
seuls peuvent en vérifier l’effectivité en
la pratiquant.
L’ensemble de ce qui précède montre
déjà suffisamment que l’interdiction de mon
livre s’inscrit en contradiction totale avec l’esprit
même et la pensée de Guy Debord. Mais ce n’est
pas tout, puisque celui-ci a également affirmé
(je venais alors de terminer l’Histoire de l’I.S., qu’il m’avait
demandé d’écrire) : « Comme il
est bien possible que tu deviennes l’historien qui “fait
autorité” sur ces questions, et comme les menteurs
persisteront sûrement dans des inventions
imprévisibles, je te fais maintenant une liste rapide
de la totalité de [mes] pseudonymes :
c’est-à-dire que tout autre serait
ultérieurement inventé (…) » (lettre
de Guy Debord à Jean-François Martos du
27 juillet 1988, publiée dans Correspondance avec Guy Debord).
Ou encore, et il faut noter qu’il s’agit là de la
dernière lettre qu’il m’a écrite :
« Je te remercie, encore une fois, pour les
documents que tu me transmets. Et je n’oublie pas plusieurs
années, durant lesquelles je n’avais
réellement gardé de contact avec personne
d’autre ; et combien a été
précieuse alors cette seule aide. (…) Comme tu es,
par excellence, mon historien (car je me méfie
beaucoup des autres, on le sait bien), je te communique un
texte semi-confidentiel (…) » (lettre de Guy
Debord à Jean-François Martos du
26 décembre 1990, publiée dans
Correspondance avec Guy
Debord). Il est clair que de fréquentes
informations, ou des documents, m’étaient
communiqués par Guy Debord pour que je les rende
publics ultérieurement. La justice peut interdire
l’historien, elle n’interdira pas le jugement de l’Histoire.
Si la volonté de ne pas prendre en
considération les notions de propriété
littéraire ou de copyright émerge très
tôt (le détournement, « se heurtant
de front à toutes les conventions mondaines et
juridiques », est ainsi caractérisé
en 1956, dans le n° 8 de Les Lèvres nues :
« Dans son ensemble, l’héritage
littéraire et artistique de l’humanité doit
être utilisé à des fins de propagande
partisane (…) À vrai dire, il faut en finir avec
toute notion de propriété personnelle en cette
matière. ») chez Guy Debord, on a vu que
cette même volonté s’est affirmée sans
aucune exception pendant près de quarante ans, et ce
par conséquent bien au-delà de la date
à laquelle il avait rédigé son
testament (1973). Cette volonté était si forte
chez lui qu’elle était également devenue celle
de son principal éditeur et ami, Gérard
Lebovici. En 1980 par exemple, ce dernier écrivait
aux Éditions Nautilus : « Nous
laissons toute liberté à tous les
éditeurs-pirates pour faire toutes leurs
bêtises, qui ne nous engagent en rien. »
(Correspondance de Champ
Libre Vol. I). Aucune édition-pirate d’un livre
de Debord n’a jamais été contestée ni
poursuivie ; certaines furent seulement
critiquées, lorsqu’il le fallait. La critique est une
arme de révolutionnaires, la poursuite judiciaire est
une arme de possédants. Les termes du testament de
1973, invoqué lors du procès, n’entrent
aucunement en contradiction avec tout ce qui
précède : la cession de droits que Guy
Debord possédait lui-même de son vivant
n’implique en aucune manière la modification de
l’usage que Debord en faisait lui-même de son vivant.
Personne ne conteste qu’Alice Debord ait
hérité de droits : ce qui est
contesté c’est l’usage qu’elle en fait.
Présumant qu’Alice Debord défendait
toujours nos positions communes antérieures, je ne
pouvais certes imaginer un tel retournement, où elle
prendrait le rôle de « l’intervenante
volontaire » dans un procès contre moi.
C’est dans un tel contexte qu’il faut goûter
pleinement cette bouffonnerie venant se pavaner dans un
journal : « Dans les couloirs de
l’édition, on entend évoquer depuis peu, pour
des raisons commerciales mal dissimulées, des
questions d’héritages et de légitimité
autour de Debord et de son œuvre. Il n’y a pas de
problème d’héritage Debord. Il n’y a qu’un
problème Debord. (…) il n’y a rien à faire
fructifier (…) Il n’y a pas d’héritiers. C’est Debord
qui doit hériter de Debord. » (Alice Debord
et Patrick Mosconi, Le Monde du 1er novembre 1996).
L’assignation en référé d’heure
à heure affirme : « Fin
septembre 1998, Madame Alice Debord a eu la surprise de
découvrir en librairie un ouvrage de
Jean-François Martos intitulé “Correspondance avec Guy Debord”
(…) ». N’est-ce pas feindre l’étonnement
que de se prétendre surpris par la publication
de ma correspondance ? Je ne parle pas seulement
là du fait que la publication de correspondances ait
été une constante, chez les situationnistes et
autres radicaux, comme arme d’intervention critique dans les
débats du moment (il suffit par exemple de parcourir
les volumes de la Correspondance des
Éditions Champ Libre, comme diverses publications
situationnistes, ou encore le Débat d’orientation de
l’ex-Internationale situationniste, d’ailleurs
spontanément édité par d’autres). Mais
aussi, tout simplement, je dirai qu’il n’y a rien
d’étonnant à ce que je fasse ce que j’ai
toujours fait. J’ai ainsi publié, en 1971, Les ouvriers italiens et la révolte
de Reggio de Calabre, traduction d’une brochure
de la section italienne de l’I.S. J’ai
réédité en 1972 le Rapport sur la construction des situations
et sur les conditions de l’organisation et de l’action de la
tendance situationniste internationale, texte de
Guy Debord de 1957 ; et ensuite, vers 1976, Pour la forme, livre d’AsgerJorn
à l’origine édité par l’Internationale
situationniste en 1958. Ces textes étaient
joyeusement édités à perte, ayant pour
seul but de répandre des vérités
critiques. Lorsque je l’ai rencontré, Guy Debord se
montra naturellement heureux de voir pratiqué ce
qu’il avait toujours encouragé. Je ne crois
d’ailleurs pas avoir eu là de grand mérite,
car nous étions alors nombreux à assurer la
reproduction et la distribution d’écrits subversifs.
Plus généralement l’état d’esprit
était tel, en matière d’édition
révolutionnaire, que personne ne s’avisait de venir
chicaner sur des questions de copyright ou de
propriété littéraire, sous peine
d’être la risée générale ou
d’essuyer des insultes. Il est vrai qu’à
l’époque, la restauration qui suivit Mai 68
n’avait pas encore parachevé sa glaciation, aussi les
marchands n’osaient-ils pas trop la ramener.
Toujours dans le domaine de l’édition
contestataire ou radicale d’alors, j’ajouterai un exemple
encore plus frappant de cet état d’esprit. En 1976,
lorsque Mustapha Khayati voulut s’opposer à la
réédition par Champ Libre de La Misère en milieu
étudiant, Gérard Lebovici lui
répondit : « J’ai en effet
décidé de rééditer La Misère en milieu
étudiant, sans demander votre avis, pas
plus que celui de son premier éditeur, l’U.n.e.f. Si
vous aviez été, en toute indépendance,
le seul auteur de cet opuscule, je vous aurais tout de
même répondu (…) que toutes ces tentatives de
censure obscurantistes seront toujours à traiter avec
le même mépris. (…) Votre nostalgique
prétention est vaine envers un document qui
appartient à l’histoire (…) ». Cette
lettre, publiée dans le Volume I de la Correspondance des
Éditions Champ Libre, était ainsi
commentée par Guy Debord dans ce même
volume : « Tu as très justement
reconnu mon style (…) dans la lettre aux ratgebistes
signée de Lebovici, qui n’est pas sous cette forme
écrite par moi, mais où il a placé
nombre d’éléments de réponse que je lui
avais fournis. » Que penserait Guy
Debord2 des censeurs
obscurantistes d’aujourd’hui, qui n’ont même pas
écrit ce qu’ils interdisent ? Quel
au-delà du mépris leur
réserverait-il ?
Alice Debord n’a donc pas à se déclarer
surprise de la publication de ma correspondance. C’est bien
plutôt moi qui suis surpris de son revirement.
Entre autres arguments l’éditeur Fayard,
défendant son bout de gras, a mis en avant le
préjudice commercial qu’il aurait subi. Bien
qu’étant totalement indifférent aux querelles
d’épiciers, je répondrai à ce propos,
puisque l’on m’attaque, que mon édition n’avait
aucunement la possibilité, ni même d’ailleurs
l’intention, de nuire à celle de Fayard ; et pas
seulement parce que ma Correspondance avec Guy Debord
est un projet bien distinct, dans la forme, la disposition
du contenu, les visées, d’une Correspondance complète de Guy
Debord en six volumes. Mais aussi parce que seul
un fragment, présenté, ordonné et
annoté différemment, peut être commun
à mon édition et au tome VI de celle
à venir de Fayard, lequel tome, aux dires du contrat,
ne devrait pas paraître avant 2004 au plus tôt.
C’est pourquoi tout lecteur intéressé par la
correspondance de Guy Debord en général (ce
qu’il pourra y trouver est une autre question, que
j’évoque plus loin) se procurera ce sixième
volume, qu’il ait ou non lu ma propre édition. Plus
encore, une lecture de mon livre ne peut que contribuer
à aiguiser positivement l’intérêt du
lecteur pour une correspondance plus élargie, ce qui
rend encore plus absurdes les angoisses commerciales de
Fayard se lamentant que « les lecteurs potentiels
ne sont pas si nombreux ». Voilà qui
traduit plutôt l’étrange manque de confiance de
cet éditeur dans sa publication à venir.
J’ai d’ailleurs toujours pensé qu’en ces domaines
diversité ne nuit pas. Je me souviens par exemple
qu’en 1980, lorsque j’ai publié ma traduction de
Du terrorisme et de
l’État, de Gianfranco Sanguinetti,
paraissait simultanément une édition
grenobloise. Chacune des deux publications sut trouver son
chemin parmi ses lecteurs (une notable partie s’étant
même procuré les deux éditions pour les
comparer), et je me suis dit tranquillement que la meilleure
gagnerait.
Pour en revenir à ce Goliath de l’édition
qui veut me faire passer pour le David qui vient l’abattre,
menaçant son réseau de distribution avec un
livre différent auto-édité
à trois mille exemplaires et auto-diffusé
principalement dans quelques librairies parisiennes, je dois
dire que, sans mésestimer mes capacités,
j’aurais trouvé parfaitement risible une si
époustouflante accusation s’il ne s’était agi
d’une affaire si sinistrement sérieuse.
Quant à
« l’exclusivité » d’Alice Debord
et de Fayard que je n’aurai pas respecté par ma
« publication intempestive » (ai-je
jamais cherché à être
convenable ?), je rappellerai simplement que la
critique radicale ne raisonne pas en termes
d’exclusivité mais de nécessité
historique. C’est naturellement là une
nécessité qui exclut l’exclusivité.
J’ai également été accusé de
« contrefaçon », et là je
dois avouer que je trouve cette accusation résolument
swiftienne. En publiant simplement ma correspondance
à ma façon, j’ai donc réussi à
« contrefaire » des années
à l’avance un livre non encore publié et, je
le répète, forcément autre
(« L’Éditeur confie à Madame Alice
Debord et Monsieur Patrick Mosconi, qui acceptent, le soin
d’écrire le texte original d’un livre
(…) », affirme le contrat). On pourra
peut-être bientôt, selon une conception si
remarquablement avancée de la contrefaçon,
interdire n’importe lequel des livres qui paraissent, sous
prétexte que les suivants seront eux aussi
composés de lettres de l’alphabet. Et pourquoi pas,
puisque l’on voit aujourd’hui des producteurs de
cinéma acheter à l’avance des paysages
pour des films qu’ils envisagent de faire tourner,
déniant le droit à d’autres d’y filmer quoi
que ce soit sous peine d’être traîné
devant un tribunal.
Un autre grief qui m’est reproché mérite
une attention particulière : je n’ai
« pas hésité à publier (…)
plusieurs photographies de Guy Debord, dont une où il
est représenté avec Madame Alice Debord dans
une scène d’intimité familiale, les seins nus.
Cette reproduction constitue une atteinte intolérable
à l’intimité de la vie privée de Madame
Debord et à son droit à l’image. »
(Assignation à jour fixe) Je remarquerai
d’abord que l’utilisation de photographies de personnes
privées est constante à travers toute la vie
de Guy Debord, et qu’elle ne s’est jamais souciée de
notions telles que la propriété artistique ou
intellectuelle. La désinvolture
délibérée avec laquelle les
photographies ont été publiées dans les
diverses publications situationnistes traduit notamment le
refus d’une distinction entre vie publique et vie
privée, distinction qui n’a jamais eu cours en milieu
radical. Nombre d’individus ont été exclus
d’organisations et leur exclusion annoncée comme
telle en raison de faits relevant de ce que le Droit
considère comme étant la « vie
privée ». Les situationnistes ont
résumé leur point de vue en définissant
la vie privée comme « une vie privée
de tout ». Si donc cette distinction n’avait pas
cours, ce n’est pas par négligence mais bien d’une
façon consciente et
délibérée : et il est tout
à fait surprenant et insolite de voir Madame Debord
invoquer à présent publiquement, pour les
besoins de sa mauvaise cause, une distinction qu’elle avait
auparavant toujours traitée avec le plus grand
mépris. Il en va de même de la notion
« d’intimité familiale »,
invoquée à présent et passant il n’y a
pas si longtemps pour parfaitement risible. Enfin, alors
qu’elle apparaît publiquement nue et dans des
positions « suggestives » dans le film
La société du
spectacle, Alice Debord est malvenue de venir
s’offusquer pudibondement des photographies, sous cet angle
parfaitement anodines d’ailleurs, que j’ai publiées.
Mais l’essentiel n’est bien sûr pas là :
si j’ai publié ces photographies, c’est d’abord, tout
simplement, parce qu’elles font partie intégrante de
la correspondance, et qu’elles y sont commentées.
Mais c’est aussi parce que ce type de document
présente en même temps une signification bien
particulière, clairement exprimée par Guy
Debord : « Le tome second [du Panégyrique] contient une
série de preuves iconographiques. Les tromperies
dominantes de l’époque sont en passe de faire oublier
que la vérité peut se voir aussi dans les
images. L’image qui n’a pas été
intentionnellement séparée de sa signification
ajoute beaucoup de précision et de certitude au
savoir. (…) L’illustration authentique éclaire le
discours vrai (…) On saura donc enfin quelle était
mon apparence à différents âges ;
et quel genre de visages m’a toujours entouré ;
et quels lieux j’ai habités. Ces circonstances
rassemblées et considérées pourront
parfaire le jugement. » Lorsque cette
vérité, ce savoir, le jugement sont rendus
impossibles par un usage abusif et aberrant du
« droit à l’image », c’est la
nécessité du témoignage authentique et
de l’information vraie, et donc finalement l’histoire, qui
passent à la trappe.
À propos du refus par Guy Debord des notions de
copyright et de propriété littéraire,
le jugement du 13 janvier 1999
décrète : « de son vivant Guy
Debord a adopté une position davantage philosophique
— relevant de sa manière d’appréhender son
vécu —, que juridique ». Dans cette logique
du séparé, qui oppose un Debord philosophique
à un Debord juridique, je vois surtout qu’il importe
d’affirmer un Debord amuseur pour la galerie, dont les
positions publiquement proclamées sa vie durant ne
devraient aucunement être prises au sérieux.
Quand on sait que la cohérence entre la
théorie et la pratique fut au centre de
l’activité révolutionnaire de Guy
Debord, je vois aussi à quoi sert une telle
affirmation, et quels intérêts, pas seulement
économiques, elle exprime.
Dans la même décision du 13 janvier,
les juges considèrent que la qualité de
destinataire d’une lettre ne rend pas celui-ci
propriétaire du contenu intellectuel de ladite
lettre, dont il ne possède que l’entité
matérielle. Voilà qui est aller bien vite en
besogne : outre le fait que ces lettres appartiennent
à l’histoire, c’est à nouveau la logique de la
séparation qui est ici à l’œuvre. En effet, le
destinataire d’une lettre n’est pas seulement le
détenteur de son support matériel : en
tant que destinataire, il est très souvent
l’inspirateur de la lettre, soit au sens où son
correspondant lui répond et se situe sur le terrain
qu’il avait lui-même défini, soit au sens
où son correspondant loue par exemple ses
qualités personnelles, ou encore le critique (ou
toute autre interaction qui constitue la dynamique
même d’une correspondance). Dès lors, le
destinataire d’une lettre est, à ce titre comme aussi
au titre d’auteur des lettres qu’il adresse en retour,
à considérer comme coauteur d’une
correspondance qui est, elle, à considérer
comme un tout. La séparation artificielle d’une
correspondance, qui est par définition une
réalité vivante et intersubjective, afin de
constituer des fragments de réalité auxquels
on peut dès lors trouver de légitimes
propriétaires pouvant user et abuser de leurs droits,
est la violation flagrante d’une telle
réalité, et doit être
considérée comme destruction volontaire du
contenu réel de cette correspondance.
Mon édition est manifestement, jusqu’à
nouvel ordre, la seule que l’on puisse qualifier de
rigoureusement « complète » (ce
qui n’a pu être publié, on imagine assez
aisément pourquoi, représentant une part
infime), à l’intérieur du cadre qu’elle s’est
fixé comme dans la période qu’il parcourt.
Cette édition livre au lecteur tout ce qui est
disponible pour lire les lettres, c’est-à-dire
pour les comprendre, à savoir notamment toutes les
lettres de et à Guy Debord. L’édition
prévue par Fayard (l’Assignation devant la Cour
d’Appel affirme : « la correspondance de
Guy Debord est très volumineuse, et ne pourrait
être publiée telle quelle sans
sélection (…) » ; c’est moi qui
souligne) est manifestement une édition qui se veut
intégrale, au sens de la chronologie, mais
incomplète par principe même,
puisqu’elle ne contiendra, très vraisemblablement,
que les lettres écrites par Guy Debord, et ni celles
auxquelles il répond ni celles qui répondent
aux siennes : nous aurions alors l’illustration d’une
conception parfaitement falsifiante de toute correspondance.
Le lecteur ne pourrait plus lire c’est-à-dire
comprendre les lettres qu’il tiendra entre ses mains, et
celles-ci, devenues simple objet de collection, perdraient
une grande partie de leur lisibilité (la succession
incompréhensible et unilatérale qu’est une
non-correspondance s’intitulant fallacieusement
Correspondance
complète). Est-ce ainsi que l’ennemi du
fétichisme finirait en fétiche ?
En 1972, les Éditions Champ libre ont
publié un livre dont la couverture est
constituée par l’inscription suivante, au recto et en
pleine page : La
véritable scission dans l’Internationale, circulaire
publique de l’Internationale situationniste, Paris,
1972. Il s’agit du détournement, y compris
dans le graphisme, de la couverture d’une brochure de la
première Internationale, reproduite
symétriquement au verso de ce même livre de
Champ Libre, et toujours en pleine page : Les
prétendues scissions dans l’Internationale,
circulaire privée du Conseil général de
l’Association Internationale des Travailleurs,
Genève, 1872. Ce détournement de
couverture fut, naturellement, reproduit tel quel lors de la
deuxième édition de ce livre par Champ Libre,
en 1981, et de même ensuite lors d’une
troisième édition, pirate cette fois. Quelle
ne fut pas ma stupéfaction en tombant sur
l’édition de 1998, par Fayard, du même
livre : le détournement avait
complètement disparu, et le titre, amputé,
transformé en La Veritable
Scission (ce qui n’empêche pas cette
édition d’affirmer : « Le texte qu’on
lira ici est celui de l’édition
originale »). Ce qui est déjà
parfaitement intolérable pour un texte historique
prend toute son ampleur quand on connaît l’importance
centrale du concept de détournement chez Guy Debord
(comme sa volonté clairement exprimée ici dans
l’Avertissement pour la troisième
édition française de « La
Société du
Spectacle » : « Le
livre, auquel je n’ai jamais changé un seul mot, a
été réédité dès
1971 (…) La présente édition, elle aussi, est
restée rigoureusement identique à celle de
1967. La même règle commandera d’ailleurs, tout
naturellement, la réédition de l’ensemble de
mes livres chez Gallimard. Je ne suis pas quelqu’un qui se
corrige. »).
Dans la préface à mon livre interdit, j’ai
donné quelques exemples de trucage ou de
falsification : à propos de la correspondance de
Madame de Sévigné ; puis au sujet d’une
fausse lettre introduite dans les archives d’un peintre en
renom ; ou encore concernant de surprenants documents
opportunément extraits des archives du KGB afin de
discréditer certains. Considérant que l’on
n’est jamais si bien servi que par soi-même,
j’affirmais, à propos de ma correspondance et
à l’adresse du lecteur : « Comme je
m’en suis occupé, il peut être sûr de son
contenu : les aléas de l’écriture
virtuelle, comme ses rectificatifs bien réels,
n’auront aucune prise en la matière. En outre,
l’état actuel de délabrement de
l’édition fait que les éditeurs sont de moins
en moins adéquats, quand ils ne sont pas franchement
douteux ; aussi est-il souvent judicieux de
s’auto-éditer chaque fois que cela est
possible. » J’évoquais là clairement
l’extension des trucages que permet l’informatisation
accélérée, d’où l’utilité
d’une autogestion bien comprise en matière
d’édition. Je pensais alors à d’autres et
à de futures publications (par exemple, mais pas
seulement, à de possibles faux, prétendument
écrits par Guy Debord, qu’il m’avait demandé
de dénoncer le cas échéant — Correspondance avec Guy Debord,
page 112) et non pas à celle prévue par
Alice Debord, projet bien différent du mien ; et
je n’aurais jamais voulu nuire en quoi que ce soit à
une véritable correspondance complète
de Guy Debord, dont l’importance et la
nécessité ne peuvent échapper à
aucun lecteur sérieux. Mais aujourd’hui, quand je
vois pointer à l’horizon une correspondance
fayardisée de Guy Debord (c’est-à-dire
unilatérale), comme après la
maspérisation de La
véritable scission dans l’Internationale,
il est piquant, si l’on peut dire, de constater à
quel point ce que j’affirmais ci-dessus dans Comme de
l’huile sur le feu doit concerner aussi
maintenant l’édition Alice Debord-Fayard.
L’opération « correspondance »
n’était évidemment pas innocente.
Préface, notes, disposition, documents ont
contribué ensemble à faire de mon livre une
intervention critique à chaud
(« Éviter une édition tardive (…) ne
pas se borner au nécessaire témoignage
historique (…) attiser plusieurs sujets encore
brûlants », amener des informations utiles,
des éclaircissements notables), laquelle eut le temps
de créer quelque effet avant l’interdiction et
malgré l’omertà
généralisée de la presse sur sa
possibilité imminente, à la quasi-exception
d’Hélène Hazera dans Libération.
« Jamais censure n’a été plus
parfaite. » (Commentaires
sur la société du spectacle) Jamais
autant de livres n’ont été interdits ou sous
le coup de procédures judiciaires. Le
procédé a atteint une telle perfection qu’un
livre peut être interdit avant même qu’il ne
soit écrit, comme ce fut le cas en octobre 1998
(à propos de la biographie d’un acteur de
cinéma). Avec cet habit neuf qui sied si bien au
spectaculaire intégré, voici revenu le temps
des autodafés.
Le procès « commercial » qui
m’a été intenté n’aboutit pas seulement
à nier ma liberté d’expression, il
débouche immédiatement sur une censure
politique. À quoi sert cette interdiction, son enjeu
comme ses effets, qui elle réjouit ou qui en est
soulagé, voilà qui n’est que trop clair.
Il me semble que l’interdiction d’un livre doit faire
horreur à tout libertaire authentique. Parmi les
correspondants de Guy Debord, plusieurs se
considèrent aujourd’hui encore comme libertaires. Et
n’exigeront-ils pas, à juste titre, une
correspondance réellement complète ?
Il est une chanson qui vient d’être
rééditée, d’Alice Becker-Ho justement.
Elle fut écrite en 1968, et dit notamment :
« Le vieux monde et ses
séquelles,
Nous voulons les balayer.
Il s’agit d’être cruels,
Mort aux flics et aux curés. »
Et en voici une autre, de Boby Lapointe cette fois, et
qui dit :
« Ton cœur n’a plus la
chaleur
Que j’aimais
Il bat au rythme du fric
Il vit à l’ombre des flics. »
Elle s’appelle Ça va… ça vient, et
elle est extraite d’un disque intitulé :
Comprend qui peut.
¡Anda jaleo!
(septembre 1999)
JEAN-FRANÇOIS
MARTOS
2. Que
penserait-il aussi de sa biographie autorisée,
réalisée par Philippe Sollers ? À
propos de l’émission télévisuelle Un
siècle d’écrivains, consacrée
à Guy Debord, je lis en effet, dans Le Figaro
du 22 juillet 1999 : « Philippe
Sollers a obtenu l’autorisation de la veuve de Guy Debord
pour réaliser ce document ». Ça
promet du spectacle. [Note de J.-F.M.]