André HENRY
(in « Bourgogne Côté Livre » - Janvier 1997)
Si je me fiais aux propos des gardiens du domaine, qu'alarme et irrite tout franchissement de clôture, que vexe un chapardage de cerises, le signe le plus manifeste de mésestime de la poésie, - partant, de décadence d'une civilisation qui se détourne de ses plus hautes valeurs (j'exagère, vous croyez ?) - serait que le mot « poésie », et aussi bien celui de « poète », est utilisé présentement à tort et à travers, pour désigner tout et rien. Je ne l'entends pas de cette oreille (c'est bien d'une question d'oreille qu'il s'agit) : si les mots « poésie » et « poète » ne renvoient pas comme peut-être il serait préférable - il m'arrive aussi de le penser - au seul domaine artistique, les débordements qui nous sont familiers ne sont ni incohérents ni ineptes ; ils s'écartent moins qu'on cherche à en imposer l'idée de l'acception stricte où nous désirerions circonscrire nos très-chers vocables. Leur utilisation la plus cavalière, loin d'être atterrante ou simpliste, pour peu qu'on l'accueille avec sympathie, ou peut-être simplement dans la mesure où l'on sait écouter parler ses contemporains, est riche de significations, devrait particulièrement toucher les poètes comme un appel secret - si on veut bien l'entendre - à demeurer ou à devenir eux-mêmes, malgré tout.
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« Déjà que je n'ai rien, voilà qu'on me prend tout ! » ... Poète criant misère, mentalité de petit possédant.
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Qu'un mot, quel qu'il soit, ne demeure figé en une stricte étroite signification, qu'il migre hors d'une acceptation unique et stable, voilà une observation élémentaire, à la portée de toute utilisateur d'une langue. On attendra donc du poète, que l'artisan qu'il revendique être ne soit mystifié par les pouvoirs de ses propres outils. Que le domaine d'un mot s'élargisse ou au contraire se restreigne, que le sens figuré déborde le sens premier au point parfois de le recouvrir, que coexistent au risque de brouiller les messages deux acceptions concurrentes d'un même vocable, sont des phénomènes ordinaires, nullement ressentis comme obstacles à communiquer mais qui plutôt stimulent, dont on ne se prive pas de jouer, parfois sciemment, d'user comme ressources expressives, de tirer profit pour un enrichissement des échanges. Par quel stupéfiant privilège le mot même de poésie échapperait-il à une commune loi ? Ou le mot poésie serait-il le moins apte à une utilisation poétique ?
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Notre indulgence cependant pour celui qui s'offusque de l'emploi outrancier, machinal, du mot « poésie » quand une fois de plus il s'agira de valoriser à moindre frais un quelconque nouveau produit. Sa déploration nous touche par sa sincérité ; l'amour de la poésie comme tout autre je crois est volontiers exclusif et jaloux. Il est vrai que l'impudence de la sphère marchande est sans limite, mais c'est toute valeur qui donne son prix à la vie humaine qui est ainsi en danger d'être dévoyée, mise au service du profit. Pourtant l'amateur de poésie aurait tort de s'en tenir à une condamnation de la plasticité de la langue et des dérives qu'elle rend possibles : il lui doit l'émergence de nouveaux continents dont l'exploration a fait l'histoire de la modernité, et nous n'avons certainement pas mis à jour toutes les merveilles de l'héritage. A moins que d'accepter que légitimement une fois pour toute, contre une évolution funeste, soit définie la poésie comme un discours en vers.
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