Déjà Mort - Entretien avec Olivier DAHAN

Entretien avec Olivier DAHAN :

D'où est venue l'idée de ce scénario ?
Olivier Dahan :
Lorsque je montrais Frères, le film que j'ai réalisé dans le cadre de la série " Tous les garçons et les filles" pour Arte, on me disait que c'était un film sur les cités. Mais les cités n'étaient pas le sujet du film, c'était seulement le contexte. Je pensais qu'on pouvait transposer les mêmes thèmes dans un milieu beaucoup plus aisé: le vide existentiel de certains jeunes, leur difficulté à passer à l'âge adulte, la désertion-démission des parents... Parallèlement, j'ai eu l'occasion de rencontrer des actrices de films porno. Très vite, quelques-unes m'ont ému par le décalage entre leurs attentes et la réalité de leur métier. J'ai articulé ces deux points de départ en faisant de Laure le véhicule de la fiction. L'état des lieux passe par sa voix off. C'est dans cette voix que j'ai essayé de faire passer mon propre discours.

Avez-vous côtoyé directement le jeunesse dorée incarnée par David ?
Olivier Dahan :
J'habitais à La Ciotat quand j'étais petit, j'avais de la famille à Nice, j'ai traîné avec ce genre de types. Je restais dans un coin sans trop l'ouvrir, mais je gardais les yeux grands ouverts. Sur ce plan-là, je me retrouve dans le personnage d'Andréa qui fait rentrer le spectateur dans cet univers. Au départ, on sent qu'il est mal à l'aise, qu'il ne trouve pas ses marques.

Le cynisme et la violence du milieu X sont très réalistes dans le film: outre les rencontres avec des actrices, est-ce qu'il y a eu un travail d'approche documentaire ?
Olivier Dahan :
Dans le film, on est très en dessous de la réalité sur la manière dont les producteurs parlent des filles. Si on avait été vraiment réaliste, je ne suis pas sûr qu'on nous aurait crus. Mais j'ai surtout essayé de comprendre comment dans leur parcours, à un moment, il y a un déclic et elles se disent: " OK, je peux le faire ". La plupart du temps, elles ont un rapport biaisé avec leur corps, souvent à cause d'un traumatisme d'enfance comme l'inceste. D'ailleurs, au départ, le scénario justifiait la bascule de Laure par un inceste avec son père. Mais, finalement, j'ai préféré qu'elle reste opaque: c'était juste, mais ce n'était pas le sujet. Le film n'est ni un documentaire sur la jeunesse dorée de la Côte d'Azur, ni sur le milieu porno. Je me suis servi de ces milieux un peu extrêmes uniquement pour rendre les personnages emblématiques.


Pour le spectateur, c'est plus facile de s'apitoyer sur le destin de mômes de banlieues que sur celui de jeunes vivant dans des villas avec piscine. Mon propos est de dire que quand ca se passe mal, c'est la même chose partout.

J'avais vraiment envie de raconter une histoire, et de passer en contrebande les idées qui me tiennent à cœur. D'où le recours aux voix off...

Avez-vous lu le romancier américain Brett Easton Ellis ? Dans ses romans, en particulier le premier, Moins que zéro, il décrit la jeunesse dorée de Los Angeles, mais on retrouve l'idée que l'abondance de fric génère une sorte de désœuvrement fatal, avec son cortège de sexe et de défonce...
Olivier Dahan :
Je connaissais ce livre pour l'avoir lu plus jeune, je l'ai relu après avoir commencé à travailler sur Déjà Mort et ça a fait écho, bien sûr. D'autant qu'en France, il n'y a pas grand chose sur ce thème-là. Ou alors il faut remonter aux Tricheurs, ce n'est pas la même époque ! C'est quand j'ai commencé à travailler avec la styliste que j'ai réalisé l'absence de références en France. Pour en revenir à Brett Easton Ellis, j'ai surtout apprécié sa description du vide. Dans un film, c'est difficile de faire passer l'ennui sans ennuyer le spectateur ! C'est pourquoi avec Olivier Massart, nous nous sommes servis de certains codes propres aux films noirs. J'avais vraiment envie de raconter une histoire, et de passer en contrebande les idées qui me tiennent à cœur. D'où le recours aux voix off dont on parlait tout à l'heure: elles ne servent pas à raconter l'histoire, mais à donner un point de vue plus global sur ce qui arrive à cette "génération". Un point de vue qui peut paraître assez noir...

Cette noirceur est contenue dans le titre prémonitoire du film. Déjà Mort: c'est presque une malédiction.
Olivier Dahan :
Pendant le tournage, le film s'appelait La Vie Promise, mais je trouvais ça trop mou, trop abstrait. Mais Déjà Mort n'est pas à prendre au pied de la lettre, c'est peut-être juste la fin de l'enfance, pas de la vie... Ceci dit, j'assume tout à fait le pessimisme du film.

Cette impression de fatalité est renforcée par la présence, dès le pré-générique, d'images de la fin du film avec, par exemple, Andréa blessé dans la voiture. Est-ce que ça ne tue pas le suspens ?
Olivier Dahan :
On voit quelques éclats de violence mais on ne les voit pas morts: j'ai essayé de jouer avec le désir inconscient du spectateur qu'ils s'en sortent. Cette introduction permet de savoir où on met les pieds: c'est un drame. Du coup, toutes les scènes qui vont venir derrière, même les plus anecdotiques, seront mises dans cette perspective dramatique. Comme dit Laure: "Le propre du destin n'est-il pas d'affirmer que tout est déjà joué ?"


"Le propre du destin n'est-il pas d'affirmer que tout est déjà joué ?"

Ce procédé de l'image déjà vue par le spectateur avant qu'elle soit vécue par le personnage n'est pas très courant ici, mais on le retrouve souvent dans le cinéma hong-kongais, en particulier chez Wong Kar-wai.
Olivier Dahan :
Je ne suis pas très cinéphile, j'ai beaucoup de lacunes en la matière, mais j'aime les films hong-kongais pour leur fausse naïveté, leur manière de traduire en actions la psychologie des personnages. J'ai beaucoup pensé aux films de Nicholas Ray également, sa façon de rester sur le fil du rasoir. La Fureur de Vivre m'a impressionné quand j'étais gamin. La fin de Déjà Mort est très influencée par ces films. Dans les dernières scènes, il n'y a plus de dialogue, il ne reste que les gestes et la musique. J'ai essayé de "chorégraphier" la mort des personnages...

J'ai confiance dans ce que raconte une image, un bout de décor, un geste...

De l'idée à la mise en scène, on sent que vous aviez beaucoup de choses en tête dès le départ: que vous a apporté Olivier Massart, le coscénariste ?
Olivier Dahan :
Nous avons écrit l'histoire ensemble. Plus précisément, il a beaucoup apporté aux rapports sentimentaux croisés entre Laure, Andréa et David. Rien n'est jamais dit, mais au sein de ce trio, tous les couples sont possibles: Laure-Andréa, Laure-David ou même David-Andréa. Tout en respectant le non-dit, il fallait intégrer cette dimension dans chaque scène. Les personnages ne font que se mentir. Non seulement les uns aux autres, mais aussi à eux-mêmes. Le film parle beaucoup de ces masques, et de ce manque de communication.

Autant l'origine sociale de David est claire dans le film, autant celle d'Andréa et de Laure est assez floue. On ne voit quasiment pas leurs parents...
Olivier Dahan :
Le parti-pris a été de couper dans les scènes réalistes pour privilégier mon point de vue.
J'ai tourné les scènes où Laure travaille dans un salon de coiffure, où on voit Andréa chez lui, se disputant avec son père, travaillant dans un camion de pizzas, etc. Je ne les ai finalement pas gardées.
Je pense qu'il y a d'autres moyens de faire passer ces données. Par exemple, l'attitude d'Andréa quand il débarque chez David: on sent bien qu'il est impressionné, qu'il n'a pas l'habitude. Pour moi, ça suffit à faire passer le décalage social. C'est comme la maison où Andréa va chercher Laure au début du film: je n'insiste pas, mais on sent bien qu'elle ne roule pas sur l'or. Elle habite quasiment des ruines. J'ai confiance dans ce que raconte une image, un bout de décor, un geste...
Quant aux parents, leur démission était l'un des sujets du film. Alors, quand il a fallu couper, j'ai choisi de carrément les enlever. Pour souligner leur vide, j'ai stylisé le contexte des personnages.

Par rapport à Frères, dans lequel il y avait un mélange assez binaire entre, d'un côté, un réalisme presque documentaire, et de l'autre, une fiction ultrastylisée, vous avez donc choisi de privilégier le style...
Olivier Dahan :
Je ne réfléchis pas comme ça, ce n'est pas une question de style, c'est plus intuitif. Je ne choisis pas, je fais ce que je peux. Je me sens pour l'instant plus à l'aise avec les images qu'avec les mots.
Dans Frères, le réalisme m'avait rattrapé parce que j'avais tourné dans des cités Là, en choisissant de montrer que ce n'est pas facile non plus pour la jeunesse qui a de l'argent, je peux me permettre d'être moins réaliste. C'est un vrai risque. D'autant que pour le spectateur, c'est plus facile de s'apitoyer sur le destin de mômes de banlieues que sur celui de jeunes vivant dans des villas avec piscine. Mon propos est de dire que quand ,ca se passe mal, c'est la même chose partout. Pour moi, les problèmes ne sont jamais en priorité d'ordre social. II y a surtout des problèmes d'ordre affectif. J'ai le sentiment que le problème vient de la désertion des parents, du manque de repères affectifs. Tous les gens sont égaux face à ça.


J'écoute plus de musique que je ne vais au cinéma. Certaines chansons touchent à des choses plus essentielles en quatre minutes, que bien des films en deux heures.

Quelles limites vous êtes-vous données pour filmer le tournage du film porno ?
Olivier Dahan :
Le fait que Laure devienne actrice porno n'est qu'un emblème de son malaise. Je ne voulais pas insister pour éviter qu'on ne me parle que de ça à l'arrivée. On ne voit donc vraiment que le minimum. C'est une image. De même pour la drogue: je ne m'en suis servie que comme moteur narratif, pour accélérer l'histoire, pour faire sauter plus vite les verrous des personnages.

Comme dans Frères, le choix des titres de la B.O. est très important: comment procédez-vous ?
Olivier Dahan :
Certains titres se sont imposés à l'écriture. Pour le reste, j'ai écouté beaucoup de disques.
Pendant l'écriture, j'écoutais beaucoup Radiohead, Lou Reed, et Nina Simone, j'écrivais quelquefois avec un casque sur les oreilles. Lors du tournage, deux disques tournaient sur la platine de la chambre d'hôtel: " Astral weeks" de Van Morrisson et l'album solo de Wyclef. J'écoute plus de musique que je ne vais au cinéma. Certaines chansons touchent à des choses plus essentielles en quatre minutes, que bien des films en deux heures.

Le son est très fort: pourquoi ?
Olivier Dahan :
C'est ce qui peut faire rentrer le spectateur dans l'image. C'est la troisième dimension, c'est ce qui recrée l'espace. Pour la scène où ils entrent dans la boîte de nuit, j'ai choisi un titre d'Archive parce qu'il avait une basse tournante qui étais pour moi la pulsation des personnages à ce moment-là. Elle n'est pas décorative, elle parle des sentiments des personnages.

On a déjà vu Romain Duris et Benoît Magimel, mais on découvre Clément Sibony et Zoé Félix: d'où viennent-ils ?
Olivier Dahan :
On s'est rencontrés pendant le casting. Clément avait déjà tourné mais je ne le connaissais pas, je ne connaissais pas Zoé non plus, elle n'avait jamais tourné. II y avait une évidence chez eux. Déjà Mort est un film de groupe. Il y a beaucoup de scènes à 4 ou 5 personnages, quelquefois plus, ce qui peut vite compliquer la mise en scène. Mais l'osmose a bien fonctionné. Tous les comédiens ont apporté énormément à leurs personnages. Ils sont le cœur du film.


© Mudar NOUFAL
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