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Genèse et figures du caudillo

M.-D. Demélas

Article paru dans Social Anthropology, Journal of the European Association of Social Anthropologists, Paris-Cambridge, 2, 1, p. 19-41.


D
ans la mythologie politique hispanique, le caudillo représenterait l’équivalent de l’homme providentiel français, que les aléas de notre histoire ont fait parfois surgir [1]. Particulièrement fécond au XIXe siècle, quand les républiques sud-américaines ont créé le mot caudillaje pour désigner leur mode de gouvernement, le type s'est maintenu jusqu'à une date récente dans l’univers hispanique : à sa mort, en novembre 1975, Francisco Franco portait encore le titre de Caudillo de España y de la Cruzada. Caudillo d'Espagne et de la Croisade.

Le type du caudillo, populaire mais négligé par les sciences sociales, a été déconsidéré en partie par l’intérêt romanesque qu’il a suscité, et les romanciers — français et hispano-américains — s’y sont intéressés bien davantage que les historiens ou les politologues. La littérature, la pire et la meilleure, a puisé dans ce stock tout un lot de personnages et d’histoires vraies qu’elle s’est efforcée de rendre vraisemblables.

Il est sûr que le destin de ceux qu’on peut désigner sous ce vocable adopta bien souvent des formes théâtrales. En Bolivie, en 1863, le général Melgarejo — qui inspira à Pierre Drieu La Rochelle le héros de son Homme à cheval — se débarrassa du général Belzu, son rival, lors d'un duel au pistolet dans l’une des salles du palais présidentiel. Sous les balcons, les partisans de l'un et de l'autre attendaient l'issue d'un combat qui leur donnerait des prébendes, ou les destituerait.

L'archétype est donc apparu aussitôt nimbé d'une étrange auréole. Car l'être qui dirige ne devient caudillo qu'une fois créé le mythe sur lequel se fonde son autorité. Le dit et l’écrit, anecdotes fabuleuses, chansons, récits anciens, tout ce matériau — un terreau de croyances et de représentations s’appliquant à certaine forme de pouvoir — qui modèle une place unique que plusieurs occuperont à leur tour, voilà ce qui permet l’existence de caudillos. Mais comment transformer de telles créatures en objets d’étude ?

Quand on s’y est intéressé, on a interprété souvent la raison d'être du caudillo comme une survivance et comme un archaïsme ; en quelque sorte, le prix que devaient payer au passé des sociétés modernisées trop vite, impréparées. L'adoption de la modernité politique dans l'univers hispanique se serait accompagnée de troubles et d’aberrations manifestant comme un regret de l'ancien régime récemment détruit. Les formes politiques d'un monde proche du nôtre (et d'autant plus déroutant) hésitaient ainsi entre des temps différents, certaines tirant vers l'avenir, d'autres tournées vers le passé parfois lointain. Et l’on n'a pas manqué de rapprocher le personnage du caudillo des chefs de guerre de la Reconquista, au risque d’en faire un avatar du Cid. Au bout du compte, condamné à disparaître par l’inéluctable domination du système démocratique, le caudillo ne valait guère la peine d’être étudié.

Il n’en va pas de même si l’on observe que, jusqu’aux guerres d’indépendance [2] , l'Amérique espagnole, soumise de plus ou moins bon gré à trois siècles de paix, avait relégué les militaires au rang de gendarmes, de gardes-côtes et de troupes de garnison, pour fonder une société imprégnée de valeurs civiles et administratives [3]. À l’âge classique, c’est à la France, non à l’Espagne, que l’on attribuait le besoin d’un chef emblématique pour se battre, comme le soulignait le cardinal de Richelieu [4].

Le caudillo ne serait-il pas un être nouveau, une créature apparue au début du XIXe siècle, un type issu du monde moderne, non pas surgi du moyen âge ? Dans l’univers hispanique, le passé récent et l’époque contemporaine offrent ainsi des exemples du type de domination charismatique que Weber a forgé en songeant à des hommes de son temps — Lénine et, explicitement, Kurt Eisner. Destin exceptionnel, force héroïque d’un homme qui sait inspirer à ceux qui l’entourent un dévouement hors du commun, succession difficile : le caudillo devra répondre à ce type idéal.

Un document d’une qualité exceptionnelle, témoignage d’un guérillero qui s’était engagé afin d’obéir à une vocation littéraire [5], permet d’apporter des éléments nouveaux à ce dossier trop vite classé. Il remet en cause du même coup la séparation des genres à laquelle l’historien procède généralement au cours de l’élaboration de ses méta-sources, classant, d’un côté le témoignage brut auquel on peut se fier au bout d’une sévère critique, et de l’autre l’ œuvre littéraire, également questionnée, mais avec quelles précautions ! Dès lors, que faire d’un ouvrage comme celui-ci, qui crée le mythe en même temps qu’il en décrit l’action ?

Le Journal du tambour-major et commandant José Santos Vargas a connu un étrange destin. Ce manuscrit de 326 folios fut retrouvé voici quelque quarante ans dans les archives nationales de Bolivie, à Sucre. À force de persévérance, le directeur des archives en obtint une publication inespérée par une grande maison d’édition, en 1982. Et depuis, nul écho dans le public hispano-américain ni dans le monde des historiens, dont les polémiques sur le sens des guerres et des révolutions d’indépendance continuent cependant. Silence qui ne reflète peut-être qu’une grande perplexité : quel statut accorder à ce texte, qui se prétend simple chronique et se révèle plus que cela ?

1. Témoignage, fiction et création du caudillo

Son auteur s’est défendu d’avoir fait œuvre littéraire — il n’avait pas d’instruction, son ouvrage était plein de fautes ; il ne cherchait qu’à livrer au public un document destiné à éclairer l’épopée de l’indépendance. Il lui fallait payer ce prix s’il voulait faire entrer son ouvrage dans le genre historique. Pour que l’on accorde à son livre une mission de mémoire — enjeu essentiel pour les États qui étaient nés de l’effondrement de l’empire espagnol et s’étaient fondés en abolissant le souvenir du passé colonial —, José Santos Vargas acceptait cette dichotomie aristotélicienne — le vrai/la fable —, dont nous ne nous sommes toujours pas sortis.

Dire d’un témoignage qu’il est une création littéraire jette bientôt le discrédit sur sa valeur : le prétendu témoin rapporterait des fables… Suspicion naïve, qui écarte l’idée que la forme pourrait traduire une vision du monde. C’est précisément parce que certains textes historiques sont des œuvres littéraires qu’ils livrent la meilleure information qui soit sur ce qui fonde le pouvoir d’un caudillo, pouvoir inscrit dans un cadre nouveau, celui de la démocratie qui implique le recours au discours, la référence à l’opinion, et qui ne peut se concevoir sans parole. Aucun besoin de discourir ne préoccupait les dirigeants d’ancien régime qui abandonnaient le verbe aux universitaires, aux poètes et aux prêtres.

On ne peut entreprendre l’étude socio-historique du Journal de Vargas que si l’on refuse cette condamnation pour considérer que le travail littéraire dont il a été l’objet en enrichit la signification : la chronique ne rapporte pas seulement des faits et des actions dont l’auteur a été témoin oculaire ou auriculaire ; elle transcrit et met en scène une vision du monde, celle du chroniqueur, celle de ses compagnons et de tout un microcosme, la société des Vallées [6], dont il s’est voulu l’interprète, en livrant à la fois le récit de l’événement et la glose qu’en donnaient les acteurs. Et les artifices littéraires auxquels il recourt ne faussent pas davantage la réalité que — pour reprendre une théorie de Baudelaire — le maquillage ne masquerait la beauté naturelle [7]. Ces fards sont la réalité du combat et constituent son histoire, une histoire dont le sens n’apparaît qu’à travers l’éclairage qu’ils lui dispensent. Il convient, dès lors, d’accorder la même attention à la forme qu’à l’information qu’elle donne, et d’appliquer à ce document tant les méthodes de l’analyse littéraire et lexicographique que celles de la critique historique.

Il est d’autant plus impératif de considérer cette chronique comme une œuvre littéraire que son auteur, à l’inverse de la plupart des chroniqueurs qui ne s'intéressent à l'écriture qu'après avoir fait un choix partisan, prétend s’être enrôlé dans les troupes de guérilla afin de tenir un journal. Ce fut l’œuvre d’une vie : engagé à dix-huit ans, José Santos Vargas datait le point final de son Journal du 28 janvier 1853. Il avait alors cinquante-sept ans. Sa trace, ensuite, se perd.

Exceptionnelle, l’œuvre de Vargas prend cependant sa place dans un ensemble et dans une tradition qui s’était établie pendant la guerre d’indépendance : on connaît d’autres guérilleros écrivains, poètes frustes et gratteurs de guitare qui composaient des décimas et des chansons sur les hauts faits de la troupe à laquelle ils appartenaient. Au cours d’une lutte qui dura quinze ans, chaque guérilla compta un homme (au moins un), qui se battait aussi, sans doute, et transformait le combat en vers faciles. Il en subsiste quelques noms : celui du “Muto” (le manchot), le colonel Eustaquio Méndez, qui opérait dans la région de Tarija, devenu lui aussi un personnage légendaire dont on rapporte encore qu’il se brûla le bras pour se châtier d’avoir menti à sa mère, ou encore celui de Cañoto, guérillero de la province de Santa Cruz-de-la-Sierra, dont il reste des vers composés en hommage à son chef, Ignacio Warnès, qui fut décapité par le brigadier Aguilera, en 1816. 

Vargas était connu, parmi ses compagnons, comme le tambour-major mais aussi comme le chroniqueur et le secrétaire de la guérilla. Il rédigeait le courrier du commandant et ses proclamations, tenait le compte des revenus et des dépenses, des blessés et des morts, des pertes et du butin… Toutes tâches qui faisaient de lui l’ordonnateur de la guérilla qui transformait la cause patriotique en tableaux et en listes. Parallèlement, il en bâtissait l’histoire. Ce dont il n’avait pu être témoin, il l’apprenait en interrogeant d’autres acteurs, et se vantait d’avoir mené son enquête de la façon la plus précise. C’était le matériau dont il fit son journal, un matériau qu’il avait déjà infléchi de diverses manières, avant même de se l’approprier.

L’écriture de Vargas exerçait une influence sur les guérilleros et leur chef autant que ces derniers pesaient sur le chroniqueur. À la troupe, il donnait une cohésion, une identité : c’est lui qui, en tenant la chronique d’une guérilla, attribuait une unité à des forces disparates, pas toujours solidaires — les sources royalistes, qui évoquent une nébuleuse de bandes armées, ne parlent jamais des compagnons de Vargas comme d'une seule force. En outre, il représentait comme un reflet écrit du commandant auprès duquel l'attachaient ses fonctions [8], médiateur entre l’univers de l’action et celui du discours en un moment où la guerre imposait l’action, où la légitimité nouvelle dont se réclamaient les révolutionnaires se fondait sur l’opinion.

Des arguments stylistiques suggèrent que le secrétaire José Santos Vargas a contribué à forger la rhétorique et le vocabulaire politique dont usait le commandement [9]. Plus généralement, il reflétait le caudillo, lui renvoyant son image, et la montrant à ses hommes en usant des expressions les plus fortes qui structuraient sa culture chrétienne et métisse.

On est en droit de se demander quelle part de théâtralisation les guérilleros ajoutaient à leurs actes afin qu’ils fussent consignés dans la chronique que tenait leur tambour-major. Œuvre littéraire à laquelle son auteur avait voué sa vie, le Journal modifia peut-être la façon d’être des guérilleros, et sûrement leur façon d’interpréter leur combat. Les guérillas menées par leurs caudillos, chacune agissant sous le regard de son poète ou de son chroniqueur, sont nées en relation avec une forme littéraire, dans la conscience que leur aventure était non seulement vécue mais aussi écrite.

L’écriture faisait que leurs escarmouches étaient dignes d’être rapportées et qu’un récit leur survivrait. Le chroniqueur leur était garant d’une immortalité patriotique. Et les techniques littéraires auxquelles il avait recours — puisées en grande part à des sources ecclésiastiques — servaient à mettre en scène et transformer en images le sens d’un combat qui dépassait les limites humaines.

Quelle croyance justifiait donc qu’un homme risquât dix ans sa vie pour écrire un livre, pour rapporter une histoire vraie ? Quelle conviction incitait ses compagnons à lui livrer des confidences et des récits d’actions pas toujours édifiantes ? La certitude de bâtir autre chose qu’une chronique [10], celle de rapporter une histoire inouïe. La guerre d’indépendance, première guerre idéologique, annonçait une rupture radicale d’avec le passé. Les peuples ne se battaient plus pour obéir à l’ordre d’un prince, mais pour conquérir leur liberté, et le fait de se battre manifestait qu’ils étaient déjà libres. C’était une aventure sans exemple (on ne parlait pas de l’Amérique protestante).

Vargas aurait pu faire sienne cette déclaration d’un journaliste, son contemporain, qui niait qu’il existât quelque chose digne d’être sauvé de l’oubli des trois siècles séparant la conquête de la guerre d’indépendance : « L’esclavage n’a pas d’histoire. » La chronique rapportant comment et par qui avait été aboli le passé formerait la base de toute histoire future.

Et comme le chroniqueur ne concevait pas autrement le récit qu’il avait entrepris d’écrire que la chronique de « ce qui s’était passé au temps du commandant Lira, de celui de Fajardo, de Chinchilla et du colonel Lanza[11] », c’est en fonction de leur chef que s’ordonnait l’histoire de ces hommes. Ceux qui s’étaient d’eux-mêmes nommés capitaines, avaient levé des troupes, désigné des lieutenants et commandé l’action, avaient bâti l’histoire de la guerre. La geste des caudillos fondait ainsi toute histoire de l’indépendance et des nouvelles nations.

2. Naissance d’un archétype

La guérilla connut trois commandants, tous trois conformes au modèle du caudillo que Vargas élabora à partir du premier d’entre eux, Eusebio Lira, auquel nous consacrerons l’essentiel de cette étude.

Comment et quand Vargas emploie-t-il le terme caudillo ? Dans l’ensemble du Journal, on en compte 24 occurrences (ce qui est peu), 20 formes caudillo/caudillos, et 4 du verbe acaudillar sous sa forme active et adjectivée. Caudillo, comme acaudillar étaient employés couramment dans l’univers hispanique, le dictionnaire de Covarrubias Orozco [1611] en témoigne [12], comme celui, hispano-français, de César Oudin [1675] qui traduit caudillo par chef, capitaine.

Intelligence, audace, don du commandement, dévouement à ses hommes : toutes les connotations du vocable étaient positives, dans la langue classique comme dans l’usage qu’en firent les Espagnols au cours de leur lutte contre l’armée napoléonienne, qui s’achevait à peine lorsque Vargas s’enrôla sous les ordres de Lira.

Qu’en est-il dans le Journal ? Caudillo/acaudillar servent à désigner principalement les dirigeants de guérillas (19 occurrences). Au pluriel — los caudillos —, il ne désigne qu’eux ; mais, au singulier, Vargas l’emploie aussi à propos de capitaines royalistes, placés à la tête de troupes uniquement formées d’Indiens.

D’autre part, Vargas n’utilise pas ce mot comme un vocable neutre, encore moins pour exprimer la valeur des dirigeants patriotes. Il semble que l’épithète, revendiqué plus tard par bien des “présidentiables”, était alors considéré par tous comme dépréciatif. Vargas en attribue l’invention et l’usage aux troupes de pacification, comme synonyme de chef de rebelles [13]. Le mot employé par leur adversaire commençait d’être repris, comme un défi, par les patriotes ; cette appropriation, qui pointe déjà dans le Journal [14], en élimina rapidement toute la charge négative qu’il portait.

Mais, entre 1814 et 1825, le terme ne désignait alors, dans les Andes, qu’un dirigeant de troupes principalement formées d’Indiens, quelle que fût la cause pour laquelle il se battait, le Roi ou la Patrie. Et il est probable que la forte composante indigène de cette guerre civile donnait au qualificatif une coloration péjorative qu'il n'avait pas en Espagne où des caudillos avaient conduit leurs hommes contre l’occupant français. Dans les Andes, les officiers royalistes qui gardaient en mémoire les grandes révoltes indiennes qui avaient, naguère, fait vaciller le pouvoir espagnol, avaient spontanément rapproché les révolutionnaires des jacques [15]. Vargas ne nommait certes pas Lira un caudillo, mais « le commandant don Eusebio Lira ».

Il existe 374 occurrences du nom de Lira [16], pour une écrasante majorité en position de sujet, qui tracent le portrait le plus fouillé que l’on possède d’un dirigeant andin du XIXe siècle, élaboré par un auteur appliqué à dégager les lignes de force d’un destin dont dépendait le sort de la patrie.

Lira y apparaît d’abord comme un chef de guerre dans ses fonctions de commandement. Il reçoit des messages de ses agents, et envoie des espions reconnaître les mouvements de l’adversaire ; il rassemble ses troupes, se déplace avec elles vers les lieux d’embuscade, dispose ses forces pour la bataille, transmet ses ordres à ses lieutenants et participe au combat — au premier rang. Il ordonne le repli, reçoit les armes prises à l’adversaire [17] et prend soin des blessés ; il promeut soldats et officiers, sanctionne l’indiscipline, exerce une justice sommaire et sanglante. Il fait réparer l’armement, achète des armes et des munitions, fait fondre un canon.

Il agit aussi en dirigeant révolutionnaire, prononce des harangues sur le sens de la guerre et veille à l’instruction politique de la troupe et de ses alliés indiens ; il manipule les élections qui le portent au commandement général de la guérilla.

Il administre la région libérée : il envoie son second récolter la coca qui fournit l’essentiel des ressources monétaires de la guérilla [18], impose des réquisitions forcées, confisque les biens des ennemis de la patrie, fait lever des impôts révolutionnaires sur les propriétaires et les curés des provinces qu’il contrôle.

C’est aussi l’homme d’une famille et d’un terroir. Il est originaire d’un bourg, Mohosa, compatriote d’individus qui croisent le chemin de la guérilla ; 27 occurrences renvoient à son père, sa mère, sa sœur, ses deux frères, ses oncles et tantes, ainsi qu’à des parents dont le degré de proximité n’est pas toujours précisé.

En lui s’incarnent l’essentiel des valeurs héroïques que soulignent la camaraderie militaire et l’attachement indéfectible du cercle des fidèles : l’audace, la bravoure aveugle et la fureur guerrière, suivies de brusques dépressions et de retours au calme.

S’ajoutent des ombres du tableau, sur lesquelles le chroniqueur ne porte aucun jugement : cruauté, duplicité, cynisme.

En filigrane des activités récurrentes de ce chef de guerre d’un genre nouveau, qui partage son énergie entre le maniement des armes et la lutte idéologique, se profile un destin surnaturel que Vargas met en images. Destin d’un homme qui succède à son père à la tête d’un bourg rebelle, puis de deux provinces ; qui dit avoir choisi de verser son sang pour libérer la Patrie et venger la mort de son père, mais qui, en un moment de faiblesse de la cause patriotique, tente de passer au roi et négocie sa promotion au sein de troupes régulières. Rétabli à la tête de la guérilla grâce à l’intervention directe de la Providence, il se trouve dès lors en butte à la suspicion de ses officiers. C’est alors qu’il intègre dans sa troupe un capitaine inconnu — un certain Moreno [19]  — contre lequel, par trois fois, un de ses sergents le met en garde, vainement. Alors que la guérilla remporte des succès inespérés, miraculeux, Lira s’enfonce dans des agissements meurtriers et suicidaires, jusqu’à ce qu’un complot se trame contre lui. Aveuglé, incapable d’entendre les avertissements qui lui sont encore prodigués, il est arrêté, un soir, à minuit, par Moreno, sur ordre de ses officiers qui ont rédigé une fausse lettre pour prouver ses accointances avec l’ennemi. Il est blessé d’une balle dans le dos par l’un des conjurés et meurt de façon à la fois édifiante et sordide, après une nuit d’agonie solitaire, au matin de la fête de son saint patron. Il ne lui sera pas rendu d’honneurs funèbres, et son nom n’apparaîtra pas dans les manuels scolaires. Mais il sera vengé par l’un de ses lieutenants qui s’appuiera sur les Indiens pour lui succéder à la tête de la guérilla. Ce lieutenant mourra, et son successeur également, mais l’Amérique deviendra libre. La chronique s’achève par ces mots : « El 9 de febrero del año primero de la indepenedencia 1825 pasaron las tropas de la Patria a la ciudad de Oruro bajo las órdenes del coronel Castro y no se han visto más tropas españolas en estas Américas [20]. »

Exceptionnel et marqué de signes, le destin du caudillo dominait l’histoire, mais il s’achevait sans entraîner la fin de la chronique : les interventions surnaturelles dont il était l’objet s’appliquaient au dirigeant d’une cause, non à l’individu qui l’incarnait. On ne peut donc saisir la nature du pouvoir du caudillo si on ne le fonde sur le sens du combat au service duquel il avait pris les armes.

Caudillos alzados, ainsi les désignent les sources royalistes. Les guérilleros étaient des rebelles qui refusaient d’être nommés ainsi, car ils soutenaient que leur cause était juste. Ils avaient puisé cette conviction dans le fonds ancien, mais encore familier, de la culture politique et religieuse de l’Espagne, ce courant transmis depuis saint Augustin par saint Thomas d’Aquin et la néo-scolastique des XVIe et XVIIe siècles.

La guerre que menaient les patriotes était toutefois d’un genre sur lequel les casuistes et les théologiens n’avaient eu l’occasion de se pencher : tous leurs traités présupposaient un État dirigé par un prince (ce qui n’impliquait pas nécessairement un régime monarchique). Comment utiliser des doctrines anciennes pour penser des réalités nouvelles ? Comment appliquer à la cause de l’indépendance qui, dans les Andes, ressemblait fort à une jacquerie indienne, ce qui ne revenait qu’à un pouvoir constitué ?

Dans un premier temps, les guérilleros devaient — ou plutôt le devaient les clercs qui gravitaient autour d’eux [21]  — se disculper de l’accusation d’avoir pris les armes hors la loi et d’avoir troublé la paix. « Qui aura pris le glaive périra par le glaive. » L’adage évangélique ne visait pas l’ensemble des guerriers, mais ceux qui se battaient sans légitimité. « Celui-là prend le glaive qui s’arme contre la vie d’un autre sans en avoir reçu l’ordre ou la permission d’un prince légitime placé au-dessus de lui. » (Saint Augustin, Contra Faustum, XXII, 70.) Voilà qui pouvait embarrasser la guérilla, si l’on interprétait l’énoncé de façon littérale ; mais il lui était possible de se réclamer d’un maître plus haut placé que le roi d’Espagne… En outre, la doctrine classique distinguait la paix réelle de la « mauvaise paix, la paix d’injustice » (Thomas d’Aquin, Summa, 2.2. qu. XL, art. 1), contre laquelle on pouvait légitimement s’insurger.

José Santos Vargas cherchait donc démontrer que le roi d’Espagne n’était pas le prince légitime de l’Amérique, et que la paix espagnole était fallacieuse.

«  Me platicaba mucho a que yo abrace siempre el partido de la Patria y de la libertad de América :

« — Esa es causa justa y justísima, la que van defendiendo los porteños (que conociendo bien todos sus derechos había él abrazado este sistema), que Dios los ha de proteger siempre porque el rey de España no era nuestro legítimo soberano : Así es que se puede defender a toda costa la libertad de la Patria del gobierno español, porque estamos impuestos por Dios y la misma naturaleza a defender nuestra libertad porque a la fuerza nomás estamos gobernados por un partido que no tiene la más mínima acción para ello [22]. »

D’autres indépendantistes défendirent que les seuls princes légitimes de l’Amérique du Sud étaient les Incas ; ainsi le congrès de Tucumán (1816), où fut proclamé l’indépendance de l’Argentine, agita l’idée de nommer un de leurs descendants à la tête du nouvel État. Mais les guérilleros ne parlaient pas de tels projets : la prépondérance numérique de leurs alliés indiens leur inspirait plus de prudence. Plutôt que de chercher à se donner un prince, ils s’en tenaient à la doctrine classique qui attribuait le pouvoir a deo per populum. Si le roi faisait défaut, le pouvoir revenait au peuple. Le caudillo était donc placé à la tête d’une troupe qui se battait au nom du pouvoir que Dieu a conféré aux communautés humaines pour qu’elles se gouvernent, et qui prenait les armes au nom de la justice contre une paix d’injustice. Cependant l’intervention de guerriers porteurs de violence n’allait pas de soi.

L’irruption du désordre pour que fût rétabli un ordre rompu par l’injustice, figure d’école et point de doctrine, il convenait de la mettre en scène de façon dramatique afin de l'intégrer à la chronique, et de l'attribuer à son héros. Vargas transforme donc un argument de dispute théologique en un événement dont il aurait été témoin. Sur le plan des principes, c’est tout le peuple américain qui est en droit de prendre les armes ; pour la chronique, ce sont sept cavaliers, menés par Lira, qui surgissent dans un village en paix.

« En esos días y ese tiempo no se decía nada ni se oiya nada. Estaban los pueblos del Valle muy serenos de uno y otro partido de Sicasica y Hayopaya. […] El 9 de noviembre de 1814 a las 2 de la tarde repentinamente llegaron siete hombres armados y a caballo (que mucho después los conocí a éstos), siendo don Eusebio Lira, don Pedro Zerda, don Pedro Graneros, don Andrés Simón, don Miguel Mamani, don Julián Tangara, y un moreno [23]»

Ils commirent un meurtre, puis disparurent. Quelques semaines plus tard, Vargas s’engagea parmi eux, sans chercher à disculper ses nouveaux compagnons. « Lorsque, d’un côté, on tire l’épée pour le droit, on combat de l’autre côté pour l’iniquité » (Saint Augustin, De Civitate Dei, XIX, 15). Malgré le sang qu’ils versaient, les guérilleros étaient du côté du droit.

3. Les fondements du charisme

Assuré de la justesse de sa cause grâce à quoi il sera un homme protégé (l’expression est de Vargas), le caudillo disposait aussi de solides éléments personnels pour asseoir son autorité : une base régionale indispensable dans l’univers américain, le don de la parole propre au dirigeant d’une démocratie débutante, et les vertus d’un chef de guerre.

  • Une base régionale, un héritage

Eusebio Lira, comme José Miguel Lanza — seul dirigeant de guérilla dont les manuels se souviennent— , était entré dans la guerre en héritant des siens d’importants appuis. La famille Lanza, à la fortune, la culture, les réseaux de parentèle et de clientèle, considérablement plus puissants que ceux des Lira, disposait de deux solides bases : la ville de La Paz, que deux frères de José Miguel avaient dirigée en tant que membres de la junte révolutionnaire, formée en 1809 ; et les vallées des Yungas[24] où les Lanza disposaient de plantations de coca dont ils avaient défendu les intérêts contre la couronne qui tentait d’imposer des conditions plus favorables aux péons indiens.

Les Lira ne semblent pas avoir étendu leurs réseaux au-delà de la région des Vallées. Ils n’étaient notables qu’à l’échelle de bourgades peuplées de quelques milliers d’habitants [25]. Leurs liens avec la société indienne n’en étaient que plus étroits. Ils s’étaient établis dans le bourg de Mohosa, dont un oncle par alliance du commandant était cacique gouverneur, et où ils possédaient, sans doute, une ou plusieurs haciendas [26]. Cela signifiait non seulement la possession de terres et de ressources variées — les hacendados comme les communautés indiennes veillaient à disposer d’accès à différents paliers écologiques —, et le contrôle d’un petit circuit de distribution, peut-être aussi quelques mines [27], mais aussi un pouvoir sur des hommes, journaliers de l’hacienda et Indiens de communautés tombées dans sa mouvance… Des alliances matrimoniales renforçaient ce réseau de clientèle et de liens de toutes sortes qui permit au père du commandant Eusebio, le capitaine Dionisio Lira, de prendre la tête de la première troupe de guérilla de la région, en 1811. Sa force principale résidait dans l’appui des communautés indiennes des environs, qui représentait la possibilité de mobiliser, lors d’une rencontre, plusieurs centaines (voire milliers) d’hommes.

La façon dont s’était nouée cette alliance reste obscure. Les rares témoignages dont on dispose laissent croire qu’elle se fondait sur des liens directs et personnels établis entre le chef de guérilla et les dirigeants de communautés qui, souvent, adoptaient la forme de parenté symbolique (le compérage, compadrazgo). De culture hispanique, mais aussi métisse, partageant la langue (aymara) et quelques croyances de ses alliés indiens, le caudillo apparaît comme un médiateur qui, à travers sa personne, unifiait les composantes hétéroclites de la guérilla.

Lorsque José Miguel Lanza survint dans la région des Vallées, il sortait du collège de Córdoba — un établissement réputé —, et n’avait d’autre titre à devenir un dirigeant de guérilla que celui d’être recommandé par les révolutionnaires argentins, et d’avoir eu pour frères deux martyrs de l’indépendance. Cela suffit pour le placer à la tête des troupes.

Quant à Lira, à peine plus âgé — tous ces dirigeants ont moins de trente ans —, sa légitimité provenait de la mission sacrée dont il s’était investi : simple caporal dans les armées argentines, il revient à Mohosa peu après l’exécution de son père, et jure de le venger. Cela lui permet de disposer à son tour de la force des communautés. Il en fait sa base pour s’imposer à tous ceux qui étaient tentés de prendre, comme lui, la tête d’une troupe [28], et il parvient à les fédérer en proclamant sa fidélité aux principes défendus par Buenos Aires.

Lira affectait ainsi sa dépendance à l’égard de l’Argentine quand celle-ci ne disposait plus d’aucun moyen de contrôler ses actions. Et il pouvait user sans risque d’un argument d’autorité contre toute opposition : si la personne de leur commandant était critiquable, les guérilleros ne pouvaient envisager de mettre en doute l’infaillibilité de la capitale de la révolution [29].

  • « Muy bárbaro valiente »

Produit d’un terroir et d’un lignage, le caudillo se devait d’apparaître comme un individu d’exception dont le charisme se fondait sur le courage. Une forme particulière du courage : la fureur guerrière du héros qui lui fait oublier le risque de la mort, mais le rend aussi dangereux à son entourage.( Le successeur de Lira, le commandant Chinchilla, aveuglé par la rage, se révélera capable de tuer à coups de sabre un jeune garçon, pour un message transmis en retard.) Il affectait l’imprudence et s’exposait aux balles. Des précautions auraient déprécié sa valeur.

Bravo, le mot le plus souvent employé pour désigner le capitaine courageux, relève d’un registre inhumain : il s’applique aux fauves — un toro bravo. Dans un registre proche, l’épitaphe que Vargas rédige pour Lira est presque intraduisible : « Defendió con mucho heroísmo molestándolo demasiado a los españoles porque era muy bárbaro valiente [30]. » De toutes les caractéristiques qui lui avaient permis de diriger la guerre, survivait seul le souvenir de sa vaillance. Au combat, se jouait son pouvoir sur les hommes.

  • Le don de la parole

La vaillance sauvage du caudillo devait s’accompagner d'un art du discours. José Miguel Lanza était « muy lenguaraz », très beau parleur, et Lira capable de se tirer d’affaire dans toute assemblée.

L’image prétendument archaïque du chef de guerre s’inscrit ainsi dans un cadre moderne : le caudillo est, à sa façon, l’homme de la démocratie, une démocratie qu’il sait plier à ses projets, discoureur, manipulateur d’élections, technicien de la machine démocratique… Il préfigure en cela l’attitude de bien des chefs d’État hispano-américains : si la société américaine n’était pas prête pour le nouveau régime issu des révolutions d’indépendance, l’agent de l’histoire, l’homme fort, le lui imposerait en réinterprétant, à sa façon, les formes de la démocratie. Un civil, Vicente Rocafuerte disait que la république — celle d’Équateur dont il fut l’un des premiers présidents (1835-1839) — se ferait « à coups de bâton et à coups de fouet ». En utilisant toutes les possibilités que lui offrait le suffrage, le guerrier Eusebio Lira se montrait plus subtil.

Alors qu’un complot se trame pour le déposer, en novembre 1816, il fait encercler par ses fidèles le bâtiment où s’étaient réunis les officiers et — afin de soigner la mise en scène — il fait pointer un canon devant la porte. Se mêlant à l’assemblée, il entreprend un long discours : fier de voir en ce jour tous les patriotes assemblés, il déplore de les voir divisés, alors qu’ils sont si peu nombreux, que l’ennemi approche et que toute l’Amérique révolutionnaire suit avec anxiété leur action. À ces dangers, un seul remède : donner une unité à la guérilla en nommant un chef qui rallierait tous les suffrages.

Il lance donc l'idée de recourir à des élections, et les officiers qui le contestaient s'inclinent devant le principe démocratique que leur avaient inculqué l'armée et la presse de Buenos Aires. Son idée approuvée, il impose des élections sur le champ, sachant qu'il ne retrouverait pas meilleure occasion de l'emporter. Reste à désigner un bureau de vote docile. Lira le constitue sur mesure. Le résultat est sans surprise.

« Siguieron nombrando al jefe que los ha de gobernar y salió con nueve votos más el comandante don Eusebio Lira. Bajo de su palabra de honor y bajo de sus firmas reconocieron de comandante en jefe al comandante Lira [31]. »

Comme si le procès-verbal de l'élection ne suffisait pas… Il est vrai que les rites de la démocratie nouvellement adoptée ne solennisaient guère la désignation du chef : il manquait, pour satisfaire Lira, un serment d'allégeance. Cette pratique révèle la survie de pratiques électorales d’ancien régime qui visaient à l’unanimité. Le caudillo, l’homme d’une démocratie en ses commencements, savait tirer parti de ses hésitations mêmes ; le serment d’allégeance, qui fut accepté parce qu’il rappelait à tous des usages familiers, lui servit un peu plus tard à museler son opposition en l’accusant de parjure.

Le jour où Lira était parvenu à se faire élire, la force seule ne serait pas venue à bout de la discorde et des ambitions de ses subordonnés. Il était sorti vainqueur de l'épreuve parce qu'il avait su trouver les mots qui faisaient éclater le cadre étouffant dans lequel il avait enclos ses opposants : au fil de son discours, apparaissait la collectivité immense des patriotes, les dirigeants de Buenos Aires et toute “l’opinion” américaine — Lira se plaçait évidemment dans un contexte politique moderne dont l’opinion publique représente l’une des instances de légitimation. Et le rappel obsédant de la proximité de l’ennemi visait à provoquer un sursaut unanime qui ne pouvait que jouer en faveur du seul homme capable d’inspirer confiance à la troupe.

Le pouvoir de Lira, charisme s’appuyant sur une légitimation démocratique, dépendait autant de la puissance du verbe que de sa bravoure et de sa science du combat. Mais il dépassait sa personne. Lira ne le fondait pas, il en héritait. Et tandis qu’il l’exerçait, des forces surnaturelles étaient à l’œuvre.

  • Protections surnaturelles

À l’origine du commandement de Lira, était la mort de son père. C'est elle qui instaure la guérilla. En 1813, alors que le jeune caporal Eusebio Lira se bat dans l’armée argentine, le capitaine Dionisio Lira dirige une troupe de guérilleros dans la région de Mohosa. Trahi par des Indiens à l’instigation d’un religieux dominicain et du frère de ce dernier, il meurt fusillé sur la grand-place d’Oruro. Eusebio rentre chez lui, jure de venger sa mort et rassemble des hommes, premier noyau des patriotes qui tiendront les Vallées pendant douze ans. Le devoir de vengeance offrait la première source de légitimité au pouvoir du caudillo.

Le sang versé fonde donc la guérilla. Un sang qui appelle vengeance, exige que soit versé le sang des meurtriers ; un sang qui appelle aussi, par un mécanisme sacrificiel sur lequel je reviendrai, le sang des vengeurs, gagnés par son exemple.

Le microcosme des Vallées entendait la dimension sacrée de cette vengeance fondatrice, puisque c’est au ciel qu’il en attribuait le premier acte. La foudre et l'imbécillité accablant les coupables espagnols [32], Eusebio Lira se chargera d'exécuter, l'un après l'autre, les Indiens complices.

« Quedó el religioso más fresco que un tamarindo. Pero por esta in triga que hizo no lo hizo el rey obispo ni canónigo siquiera ni prior de su religión, antes se volvió lelo- pasando imensos trabajos y enfermedades, babeando que daba asco, y casi perece por necesidad ; a no tener algunos hermanos de mediana comodidad seguramente perece porque no le alcanzaba la congrua alimentación que le daban en la caja otal vez ni aun eso le darían. Así castiga el cielo a un vil intrigante aunque sea su ministro, para experiencia de otros de semejante proceder y sentimientos. No sólo él tuvo esta lamentable tragedia sino un hermano suyo don José Claderas, pues este caballero se venía de una hacienda que tenía en arrendamiento una tarde y lo mató la centella. Murió en el campo sin ningún auxilio. Tal vez — dijieron en Oruro — que había consultado este religioso como a hermano, tal vez le animaría a que haga la intriga y por eso murió como se dice en el campo [33]. »

Quelle force avait donc lancé la foudre sur le judas ? Dans les Andes, la figure de saint Jacques le Majeur, protecteur des chrétiens contre les Maures, s’était surimposée à celle d’Illapa, une divinité associée à l’éclair qui survivait ainsi sous l’effigie d’un cavalier muni d’une arme à feu (l’image même de Lira au combat) [34]. Grâce aux attributs de Santiago-Illapa, le manieur d'éclairs, saint patron de Mohosa, lieu d’origine du caudillo et centre stratégique de la guérilla, la protection dont bénéficiait Lira adoptait des formes sensibles enracinées dans le terroir qu’il dirigeait.

Lira, et son chroniqueur, attribuaient ainsi à l’action de la guérilla des protections qui répondaient à un syncrétisme christiano-andin. Un épisode dramatique le met à l’œuvre :

En un moment où Lira ne dispose plus d’autre troupe que le cercle de ses fidèles, réfugiés sur les hauteurs de Mohosa, les soldats du roi poussent ce qui reste de rebelles au bord d'un promontoire, ne leur laissant d'autre choix qu'un suicide collectif ou une reddition sans quartier. Un homme se jette dans le ravin, et tous s'apprêtent à le suivre ; Lira demande déjà à ses hommes de se tenir par la main en se proposant de sauter le premier ; mais l’un d’eux, saisi d'une inspiration, suggère de mettre le feu aux chaumes. Lira , aussitôt, enflamme la poudre d’une cartouche qu’il lance en direction de l’adversaire. Le coteau s’embrase, l'ennemi s'enfuit, la guérilla est sauve. Le commandant remercie Dieu pour ce miracle. C'était le 21 juin 1816 [35].

À cette date, nulle autre guérilla du Haut-Pérou n'existait plus. Au solstice d'hiver (l'hiver austral), proche du jour de la Saint-Jean mais aussi du Villca cuti, la troupe de Lira avait failli basculer, elle aussi, dans la mort. Sauvée par les flammes, elle avait renversé le sort qui la condamnait, combinant en sa faveur les feux de la Saint-Jean et le changement de destin qu'entraîne le Villca cuti qui désigne, dans les Andes, le moment où le cycle solaire s'inverse, une période dangereuse où il faut conjurer les morts de rester sous terre, tandis que les vivants risquent de prendre leur place [36].

  • La conversion de Lira

Il est bien d’autres exemples de ces emprunts à des croyances andines ; toutefois, la cause patriotique dépendait d’une glose chrétienne, et lorsque l’avenir de celle-là était en jeu, la Providence elle-même intervenait.

À la fin de l’année 1815, Lira, démoralisé par ses défaites, entreprend des négociations en vue de passer au roi, et réclame, pour se décider, le grade de colonel dans l’armée régulière. Cette exigence exorbitante révèle la manipulation que Vargas fait subir à l’épisode pour le rendre édifiant : Lira était simple caporal avant de s’auto-promouvoir commandant de la guérilla ; si le récit de cette trahison manquée repose peut-être sur une base réelle, les détails en sont invraisemblables. Vargas sort du cadre de la chronique pour conter un artificium Dei — comment la Providence intervint pour sauver la cause patriotique que menaçait la perte de son chef. La séquence narrative commence de la sorte :

«Hallándose ya en sus últimos períodos o agonías el sistema patriótico del interior de los Valles de Sicasica y Hayopaya, la divina providencia que vela sobre sus oprimidos permite se trasluzga por medio de un caso impensado el total trastorno que se iba a hacer a favor de la causa opresora [37].»

Les voies de la Providence étant complexes — et, dans le cas qui nous occupe, particulièrement tortueuses —, Lira revient dans le droit chemin après avoir causé la mort de deux innocents, et après avoir été trompé par sa maîtresse, séduite et enlevée par don Julián Oblitas, l’officier royaliste avec lequel il traitait.

« He aquí por dónde se disuelven los vínculos de la alianza de estos dos amigos [Lira et Oblitas] permitiendo Dios de este modo la conversión de un desleal a su Patria [38]. »

Cela se passait au temps de carnaval, quand les diables reviennent sur terre et que s’achève une période pour qu’une autre commence [39]

La complexité de cet épisode, dont tous les détails sont présentés parle narrateur comme des signes providentiels, révèle la volonté du chroniqueur d’attribuer à la guérilla, à travers la personne de son commandant, un statut d’élection. Toutefois, la protection ne va pas sans compensation. Il aura fallu immoler deux hommes pour que la guérilla retrouve son chef. La cause patriotique ne pouvait exister sans caudillo ni sacrifice.

La Providence qui, selon Vargas, avait mené toute l'affaire, devait aimer le sang. Elle avait rassemblé trois patriotes sincères, leur avait inspiré d’écrire une proclamation contre les traîtres et, pour la diffuser, leur avait envoyé l'Indien Aguilar qui brûlait de se sacrifier pour la Patrie [40] . Elle avait mis celui-ci en présence de la mère de Lira, lui avait laissé trouver une mort atroce qui sanctifiait sa promesse de sacrifice ; puis elle avait éloigné Lira, organisé une nuit d'amour entre sa maîtresse et le subdélégué royaliste, et protégé ce dernier, son instrument, de la fureur du caudillo en jetant sur lui une chape de brume.

Le mécanisme sacrificiel que décrit Vargas lui était si familier qu'il ne trouvait pas absurde que la Providence, œuvrant en faveur de la cause patriotique, acceptât la mort de deux patriotes en épargnant la vie de l'officier royaliste. En somme, les guérilleros, dont la cause était juste, devaient cependant mourir, alors que survivraient les royalistes coupables de mener un injuste combat. Essayons d’analyser ces curieuses prémisses

4. Charisme et sacrifice

Dans l’exigence sacrificielle que doit satisfaire sa mission, le caudillo quitte son rang pour confondre son destin avec celui des autres guérilleros. Primus inter pares, il énonce et théâtralise le sens de leur fin volontaire : verser leur sang pour la Patrie.

Éliminons d’emblée l’idée que la mort à laquelle étaient voués ces hommes pourrait être celle du héros qui s’affirme dans le mépris de la mort et s’accomplit par elle, ou qu’aux épreuves subies répondrait la promesse de récompenses futures [41] : Vargas le répète à l’envi, la mort du guérillero est un sacrifice librement consenti [42], et ce sacrifice est d’une générosité telle qu’il lui faut envisager de mourir pour que l’ennemi présent en tire bénéfice dans le futur [43].

Soldats voués à la mort, non par la volonté de leur prince, mais de leur propre choix, les guérilleros participent d’un dessein providentiel dont ils sont les exécutants, et qui s'accomplit sur deux plans : celui des rencontres guerrières et celui du sacrifice consenti, car il ne suffit pas de risquer la mort, encore faut-il se sacrifier.

  • Voué à la mort

Châtiment du manque de foi en la cause patriotique, la mort de Lira est aussi plus que cela, une mort appelée, invoquée, promise. Et ici le destin de Lira ressemble à celui de ses meilleurs lieutenants, qui avaient hérité de leur père, comme lui, à la fois une vengeance et un destin mortel, et qui tous annonçaient leur mort comme l’aboutissement nécessaire de leur engagement au service de la patrie. Ce que montre la fin du capitaine Gandarillas qui mourut en léguant à ses fils le destin qu’il avait reçu de son père.

« La misma suerte que su padre tuvo y muy conforme dicen que salió al patíbulo con mucha energía dando gracias a Dios por haber permitido la misma suerte que de su padre, y que decía que por la libertad de su Patria, de su nación y del hemisferio americano [44] derramaba su sangre ; que él dejaba hijos varones para que sigan con la demanda y que muy gustoso darán su vida por su Patria, de forma que dejó un ejemplo para los americanos y defensores suyos. Así acabó su existencia. Como siempre pronosticaba que él había de morir por la Patria si no en una guerrilla en un patíbulo fusilado por sus enemigos, así nomás ocurrió [45]. »

Le capitaine indien Mateo Quispe avait pareillement annoncé sa fin :

« Como siempre se pronosticaba en que su cabeza se la cortarían los enemigos, que desde el momento que había abrazado el partido de la libertad ofrecía en su sacrificio, llegó al fin el momento de ser víctima [46]. »

Parler de sa mort et la prédire pourrait servir de conjuration, conjuration qui se placerait cependant encore dans un cadre sacrificiel. Mais il semble bien, ici, qu'à l'inverse ce sont les mots qui commandent le destin, et qui appellent la mort. Citons pour exemple la mort du capitaine indien Julián Gallegos dont les paroles annoncent la chute de l’épisode. Gallegos, qui va payer le prix de son obstination, se sépare ironiquement du messager d’un danger qu’il refuse de voir : « Veante mis ojos, blanca paloma [47]  ». La proximité des deux mots ojos (les yeux) et blanca (blanche) commande dès lors l’expression d’argot militaire par laquelle Vargas énonce la mort de Gallegos, une mort qu’il a lui-même cherchée : il pénètre dans le village où campent les royalistes qui le font prisonnier ; trois jours plus tard, le subdélégué Oblitas lui fait blanquear los ojos (blanchir les yeux) en le fusillant sur la grand-place [48].

Dans une guerre aussi meurtrière que le fut celle d’indépendance, le guerrier qui envisageait sa mort prochaine faisait preuve de raison. Mais Lira et ses compagnons allaient au-delà de cette résignation ; ils appelaient la mort. Et ce n’était pas en vertu d’un marchandage banal, sur le mode do ut des (la liberté de la Patrie serait acquise si des victimes consentantes se dévouaient) ; il s’agissait d’acquitter une sorte de dette jamais éteinte. Parce que la guerre était sainte — entendons parce qu’elle était voulue et protégée par Dieu —, le caudillo et ses hommes devaient s’offrir à la mort.

  • La devotio de Lira

L’acceptation du sacrifice prit pour Lira une forme particulièrement solennelle. Alors que, désarmé par ses officiers, il risquait de perdre son commandement, il se résolut à prêter un serment de fidélité à la Patrie (juramento sagrado). Au cours d'une sorte de célébration à la fois civique et religieuse, il répéta ce qu'il avait annoncé maintes fois, qu'il donnerait son sang, qu'il s'offrirait en victime consentante pour la cause de la Patrie.

« Cruzando las dos espadas Lira la besó arrodillándose, por tres veces, espresándose según previene el derecho que lo hacía por Dios nuestro Señor y la cruz de estas espadas y por las cenizas de su padre morir primero que traycionar a la Patria. […] Que se constituye desde este momento ya víctima por la causa de la Patria; que la consagraba su sangre y todo su ser por ella [49]. »

Le souvenir de la mort du père et les deux épées croisées qui rappelaient la mort du Christ étaient garantes du serment du fils et de sa mort promise. Dans quel fonds Lira avait-il puisé ce cérémonial ? Il ne semble pas qu’il l’ait improvisé. En avait-il trouvé l'exemple dans l'armée argentine ? L'idée d'un sacrifice volontaire sacralisé par un serment public lui venait-elle de traditions anciennes ?

On connaît le goût des officiers indépendantistes pour les sociétés secrètes. Comme en Europe où les loges de carbonari se multipliaient, les Américains luttant pour leur liberté se liaient entre eux par des serments et des cérémonies initiatiques. Le vœu de Lira devait peut-être quelque chose à ces rites.

Cependant, malgré la distance considérable qui les sépare, il est tentant de rapprocher aussi le serment du guérillero d'un texte célèbre de Tite-Live, la devotio du consul Decius, à la bataille de Sentinum (295 av. J. C.), analysée par Georges Dumezil. Alors que ses troupes faiblissent devant un adversaire redoutable, Decius se voue aux forces surnaturelles « pour l’armée du peuple romain des “quirites” » [50].

Comme le consul romain, le commandant Lira s'offrait en sacrifice pour sauver la patrie, suivant en cela l'exemple de son père dont il invoquait la mémoire. Dans les deux cas, les chefs de guerre se livraient à une cérémonie religieuse, au rituel établi, respectant une formule consacrée (Decius : cum secundum sollemnes precationes, Lira : por tres veces, espresándose según previene el derecho). Le guérillero partageait la croyance du consul en l'efficacité du sacrifice et pratiquait le même hardi marché avec l'invisible (selon les termes de Dumezil). Mais le juridisme du serment de Lira se plaçait dans un cadre référentiel chrétien, et, comme par contagion, entraînait une communion des guérilleros dans l’offrande sacrificielle.

Au discours qu’adressa Lira à la troupe en conclusion de la cérémonie :

« — Amados compañeros : Vosotros sois testigos cómo hoy he renovado mis más sagrados votos al Dios de los ejércitos para derramar la última gota de mi sangre en defensa de nuestra Patria y libertad […] [51]. »

les hommes lui firent répondre, par leur porte-parole :

« que ellos desde el momento que tomaron las armas para defender la Patria ha sido con intención de morir por ella en cualquier destino […] [52]. »

Lira ignorait certainement le sacrifice de Decius, consommé deux mille ans avant le sien [53] ; mais son initiative, au service d'une cause moderne, obéissait encore aux conceptions que les Anciens se faisaient des rapports entre les hommes et les dieux. La guérilla, menacée de discorde, ressoudait son unité à travers l’énonciation collective d’un destin pour la mort dont le caudillo donnait l’exemple.

  • La mort du miles Christi

La faute commise par Lira — ses négociations avec les royalistes étaient peut-être moins coupables que l’absence de foi dans une cause sacrée dont elles témoignaient — ajoute à sa devotio solennelle et à sa mort promise l’idée d’un châtiment nécessaire. Le destin du caudillo alourdit de culpabilité la dette sacrificielle sur laquelle semble fondé le combat des guérilleros.

Lira n’est pas mort au combat ou fusillé sur la grand-place — la mort qu’avait subie son père et à laquelle il aspirait [54] —, et Vargas dut transfigurer sa fin misérable en lui prêtant un discours chrétien et lui faisant brandir, au lieu du sabre, le crucifix. Lira s’était promis à la mort en tenant une croix formée par deux épées, il meurt en arborant le même symbole.

« Entré ande el herido: había estado en cama con un crucifijo en la mano, sentado, casi en las últimas horas.
« No me contestaba nada, me hacía seña únicamente al santo Cristo […].
« En esto nomás le acometió un desmayo, calló un corto rato, después volvió en sí, a poco sácase unos pedazos de hueso de las costillas de la herida y le estaba alcanzando al doctor Valencia y exclama en voz alta y dice :
« —Muero inocente, muero inocente. Falsamente han procedido. Muero patriota, muero como cristiano católico.
« A a unas cuantas palabras que le hacía rezar el doctor don Manuel de la Borda (que era el párroco que a ese momento entró) expiró abrazándose fuertemente al crucifijo con ambas manos, a las 11 y media del día 15 de diciembre, día de San Eusebio, lunes, a manos de dos sacerdotes, bien auxiliado, en sus cinco sentidos
[55]. »

Lira fut tué en 1817, alors que le type du caudillo venait d’apparaître. Se multiplièrent dès lors ces vies exemplaires et ces morts théâtrales que les études qui furent consacrées au caudillisme négligèrent pour ne s’intéresser qu’à la fonction sociale exercée par ces hommes et leur rapport difficile à la loi, se privant ainsi des moyens de comprendre certains fondements de la culture politique hispanique.

Conclusions

Au lieu d’une image de la virilité et de l’exercice du pouvoir solitaire (comme les écrivains ont contribué à la répandre), le caudillo se révèle être un archétype du soldat chrétien, une variante américaine du miles christi évoqué par saint Bernard, dans le cadre d’une lutte pour l’indépendance qui passait par l’adoption des formes politiques modernes. Curieux mélange, certes.

Pour reprendre la terminologie de Tocqueville, la démocratie hispano-américaine, au lieu du pouvoir tranquille de la société sur elle-même, aboutit à l’affrontement de groupes structurés autour d’un chef, dirigeant d’un nouveau type de combat, dans un univers où il n’existe plus d’instance supérieure aux affrontements entre partis. Dès la guerre d’indépendance, les combattants abandonnent le cri encore lancé quelques années auparavant — “Vive le roi, à bas le mauvais gouvernement !” — pour se réclamer de “ceux de la Patrie” contre “les soldats du roi”, les verts contre les rouges [56].

Le chef de ces factions n’est pas soldat sorti du rang : il est fils de notables — gros ou petits —, ancré dans un terroir, et, dans l’Amérique indienne des Andes et du Mexique, il partage avec ses troupes un fond de culture métisse.

Parfait connaisseur des rouages pratiques, politiciens, de la démocratie et de ses manipulations, le caudillo sait comment organiser des élections en vue de les gagner, comment neutraliser un adversaire dangereux lors d’un débat (pas forcément en appuyant sur la gâchette). Surtout : c’est l’homme de la parole. L’indispensable éloquence du caudillo.

Mais son pouvoir sur les hommes ne s’exerce pas comme le prescrivent les constitutions modernes. Il correspond à ce que Max Weber décrivait sous le terme de domination charismatique, un pouvoir qui n’a d’autre légitimité qu’une dimension mythique incarnée en un homme.

Le caudillo doit savoir prononcer les maîtres-mots de la démocratie : Liberté, Peuple, Justice, mort aux tyrans… Mais c’est de la mise en scène dont s’accompagnent ses harangues, de sa présence au combat et de sa détermination, de la confiance qu’il sait inspirer à ses hommes, du mépris de la mort qu’il affiche et des protections surnaturelles dont il se réclame, que dépend l’efficace de sa parole.

Il conviendrait d’ajouter un complément au type idéal weberien : dirigeant charismatique, le caudillo n’existe que par un combat permanent. Créature d’un univers moderne qui incarne la promesse d’un avenir meilleur, un futur toujours perçu dans une perspective agonistique, le caudillo est un chef de bande dont le rôle ne se justifie que par l’existence d’un adversaire à vaincre. Ses chances de mourir dans un lit sont dès lors limitées. Mais la mort violente n’est jamais envisagée pour ce qu’elle est — comme une hypothèse probable. Elle est voulue comme un sacrifice qu’exigerait la dette contractée par la cause patriotique à l’égard des protections providentielles dont elle bénéficie. Il resterait à chercher par quel infléchissement, ou quelle contagion indigène, peut-être, la culture chrétienne des guérilleros avait été orientée en ce sens. Soulignons au passage la permanence du thème sacrificiel et l’importance qu’il occupe dans les écrits théoriques et le Journal de Bolivie du caudillo Ernesto “Che” Guevara [57].

Pour interpréter et décrire un phénomène nouveau — l'apparition du chef politique d'un univers démocratique de combat — son chroniqueur et inventeur retravaille des matériaux anciens, ceux qui lui sont fournis par sa culture métisse, disparate, archaïque. Culture chrétienne, formée de strates diverses, savantes autant que “populaires“ et enrichie d'apports indigènes, dont il resterait à analyser les composantes et leur combinatoire. Une certitude : le poids de l’Église, tant par l’écrit (l’abondance des ouvrages de piété) que la parole (les prêches prononcés sur la tribune dominant la place d’arme) ; Vargas avait en outre bénéficié des leçons et de la bibliothèque de son frère, docteur en théologie, ainsi que de la fréquentation du cercle de prêtres qui entourait le caudillo. Séduit comme un adolescent l'est par le chef de la bande à laquelle il appartient, le chroniqueur fit d'un homme, le commandant Lira, un archétype promis au plus bel avenir, dont le charisme se fondait sur le sacrifice.

Et son succès traduirait l’une des conséquences de l’adoption du régime démocratique par les nouveaux États issus de l’Amérique espagnole. Filiation paradoxale dans la mesure où le caudillo réintroduisait des valeurs héroïques dans un système qui menait à les ignorer.

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Notes

 [1] R. Girardet [1986], passim.

 [2] Celle que suscite en Espagne l’occupation française (1808-1813), et celles que mènent, dans des provinces fort différentes les unes des autres, les Américains contre la métropole espagnole (1810-1825).

 [3] L. G. Campbell [1978].

 [4] « Il n’appartient qu’aux Ennemis [les Espagnols] de cet État [le royaume de France] de faire la guerre, avec succès, par de simples Lieutenants. Le flegme de leur nation leur donne cet avantage. Mais la France est moins propre qu’aucune autre à en user ainsi, parce que l’ardeur, qui leur donne le Courage et le désir de combattre, leur donne aussi l’impatience qui ne peut être vaincue que par la présence de leur Roi. » Testament politique ou les Maximes d’État de Monsieur le Cardinal de Richelieu, Bruxelles, Complexe, 1990, p. 90.

 [5] J. S. Vargas [1982]. Dans la suite Diario.

 [6] Ses habitants désignaient ainsi cette région accidentée, voie de passage entre le haut plateau où se situent, vers 4000 m d’altitude, les principales villes du Haut-Pérou — Potosí, La Paz, Oruro —, et les riches bassins agricoles de Cochabamba et de Chuquisaca, vers 2500 m.

 [7] La métaphore du maquillage semble avoir été chère aux chroniqueurs, spéculant sur la naïveté du lecteur pour se défendre d’avoir produit autre chose qu’une ¦uvre brute. Ainsi, Monluc affirme que ses Commentaires « n'ont point de polisseure qui soit fardée, d'artifice qui soit exquis, d'ornement qui soit estranger, de beauté qui soit empruntée ; c'est la simple vérité qui vous est nuement représentée » (Bibl. de la Pléiade, p. 5).

 [8] Celles de tambour-major, fonctions essentielles : toujours aux côtés du commandant, c’est lui qui transmet ses ordres à toutes les formations, pendant le combat. De même la clique qu’il dirige représente-t-elle une des prérogatives et l’un des symboles du commandement. Pas de manifestation publique du pouvoir du caudillo sans musique militaire, à la fois service de transmission et élément de mise en scène.

 [9] De façon plus ou moins directe : avant de s’engager, Vargas avait reçu des leçons de son frère, chapelain de guérilla qui avait rédigé des harangues comme il avait appris à bâtir des sermons ; en outre, comme ses compagnons, Vargas lisait la presse révolutionnaire de Buenos Aires dans laquelle il trouvait des modèles.

 [10] J’ai décrit précédemment cet aspect essentiel de l’ouvrage de Vargas [1991]. L’interprétation providentialiste de la guerre d’indépendance n’était pas propre à l’univers catholique, hispanique. Plus de trente ans auparavant, les États-Unis en guerre contre le Royaume-Uni avaient pensé se donner pour emblème (sur proposition de Jefferson) le franchissement de la Mer Rouge par les Hébreux accompagné de la devise : « La rébellion contre les tyrans est un devoir d’obéissance envers Dieu. » (Cité et analysé par A. Boureau [1985], p. 146.)

 [11] Diario, p. 10.

 [12] « Caudillo sinifica el guiador de la hueste, quasi capdillo, a capite, de donde también se dixo capitán, que sinifica lo mesmo ; vel caudillo, quasi cavens alium, porque ha de cuidar de toda su gente. De las cualidades del que ha de ser cabdillo habla la ley 4, tít. 23, par. 2, y dize allí la glossa de Montalvo, verbo cabdillo : Assumatur talis in ducem guerrae, qui scientiam et intellectum habeat, hoc officium exercendi. Acaudillar, capitanear gente de guerra. »

 [13] Diario, p. 362.

 [14] Id., p. 332.

 [15] J’ai traité ailleurs de l’absence de solution de continuité entre la plus grande jacquerie connue dans les Andes — celle dirigée au Pérou par Tupac Amaru, et par Tupac Catari dans le Haut-Pérou (1780-1782) — et certains aspects des luttes indépendantistes ([1992], chap. I). Pour ne citer qu’un trait : dans le Haut-Pérou, la dernière poche de résistance des Indiens rebelles en 1782 correspondait au rayon d’action de la guérilla d’Eusebio Lira, trente ans plus tard (M. E. del Valle de Siles [1990], p. 389-412).

 [16] Sans craindre de se répéter d’une phrase à l’autre, Vargas employait de préférence le nom de Lira que le pronom qu’il aurait pu lui substituer. Façon de souligner l’importance qu’acquiert le patronyme — qui sert de mot de ralliement — dans la constitution du pouvoir du caudillo. À partir de l’indépendance, les partis politiques se définirent principalement par le nom du dirigeant dont chacun se réclamait. La troupe de Lira avait agi ainsi la première, en se divisant, après l’assassinat de son chef, en liristas qui voulaient le venger, et en fajardistas qui soutenaient son successeur, le commandant Fajardo (Diario, p. 208.)

 [17] Dans la guérilla, les armes saisies reviennent au commandant qui les attribue ensuite à ses soldats, mais en s’en réservant toujours la propriété.

 [18] La coca constitue déjà la principale richesse de la contrée.

 [19] Moreno signifie "brun" ; le mot est généralement employé pour désigner un mulâtre. Dans le cours du Journal, un jeu de mot révèle l’intention de suggérer que le capitaine Moreno avait l’âme sombre.

 [20] Diario, p. 383. « Le 9 février de l'an I de l'indépendance, en 1825, les troupes de la Patrie s'en allèrent à Oruro sous les ordres du colonel Castro, et plus jamais on ne vit de troupes espagnoles en cette partie de l’Amérique. »

 [21] Dans la guérilla des Vallées, comme dans le cas d’autres insurrections plus limitées qui éclatèrent alors dans les Andes, les dirigeants militaires s’entouraient d’une camarilla de prêtres.

 [22] Diario, p. 9. « Mon frère me parlait souvent pour m'inciter à embrasser la cause de la Patrie et de la liberté américaine :

« — C'est une cause juste, très juste, celle que défendent les Porteños (bien informé de ses droits, il avait embrassé leur système) et que Dieu doit protéger, car le roi d'Espagne n'est pas notre souverain légitime. Aussi l'on doit se battre contre le gouvernement espagnol parce que Dieu, et la nature elle-même, nous imposent de défendre notre liberté. C'est par la force, et rien d'autre, que nous sommes gouvernés par un parti qui n'a pas le moindre droit d'agir ainsi. »

 [23] Id., p. 20-21. « En ce temps-là, on ne disait et on n'entendait rien. Les villages des Vallées semblaient fort calmes […]. Le 9 novembre 1814, à deux heures de l'après-midi, surgirent sept cavaliers armés (plus tard, je les connus bien, ceux-là), qui étaient don Eusebio Lira, don Pedro Zerda, don Pedro Graneros, don Andrés Simón, don Miguel Mamani, don Julián Tangara et un mulâtre. »

 [24] De hautes vallées tropicales, à une ou deux journées de marche de La Paz.

 [25] En 1810-1820, les capitales des provinces d'Ayopaya et de Sicasica comprenaient :

nbre %
Indiens 5620 64,83
Métis 1493 17,22
Blancs 1277 14,74
Mulâtres 277 3,19
Noirs 2 0,02
Total 8669 100

(G. Mendoza [1951], p. 205.)

 [26] Vargas, qui était lui-même orphelin et déclassé, reste étonnamment discret sur ce point.

 [27] La zone des Vallées était riche de minerais (étain, cuivre, argent, plomb).

 [28] Diario, p. 405.

 [29] Les guérilleros du Haut-Pérou ne découvrirent l’existence de Bolívar et de ses armées qu’en mars 1819. Jusqu’à cette date, ils ne connaissaient d’autre lutte pour l’indépendance que celle de Buenos Aires.

 [30] Diario, p. 405. « Il défendit [la Patrie] avec beaucoup d'héroïsme, en gênant terriblement les Espagnols, car il était très courageux et téméraire. »

 [31] Id., p. 104 (souligné par moi). « Ils procédèrent à l'élection du chef qui devait les diriger et, avec neuf voix d'avance, Lira fut élu. Les officiers le reconnurent alors pour commandant en chef en engageant leur parole d’honneur par écrit. »

 [32] J’emploie le terme dans le sens qu’il avait alors : il désignait à la fois les métropolitains et les créoles, “Espagnols européens” et “Espagnols américains”.

 [33] Diario, p. 36-37. « Le religieux [qui avait livré Dionisio Lira] sortit de l'aventure plus frais qu'un tamarin. Mais, en récompense de sa traîtrise, le roi ne le fit ni évêque, ni chanoine, ni prieur de son ordre. Il devint gaga, et fut accablé d'infirmités et de douleurs sans nombre ; il bavait que c'en était dégoûtant, et il mourut presque de misère […]. Ainsi le ciel châtia un traître vil, bien que ce fût son ministre, afin de servir d'exemple à ceux qui seraient tentés d'agir comme lui. Et non seulement ce religieux connut une fin lamentable, mais également l'un de ses frères, don José Claderas : un soir que ce dernier revenait d'une hacienda, la foudre le tua. Il mourut en plein champ, sans aucune assistance. On dit, à Oruro, que le religieux avait consulté son frère avant d'agir et que celui-ci l'avait incité à la trahison, et que c'est pour cela qu'il était mort ainsi. »

 [34] Voir les travaux de T. Abercrombie, T. Bouysse-Cassagne, T. Gisbert, O. Harris et T. Platt, pour les Andes du Sud ; en ce qui concerne la région du Cuzco, avec lesquelles les vallées entretenaient d’étroites relations, G. Urton et T. Zuidema.

L’identification de Santiago à Illapa pose de nombreux problèmes qui n’ont pas été résolus. L’un d’entre eux concerne la proximité existant entre deux divinités du Collao, Illapa-Santiago et Tunupa (dont les évangélisateurs favorisèrent une assimilation à saint Bartolomé), toutes deux liées aux manifestations de la foudre. Des recherches en cours, de T. Bouysse-Cassagne, démontreraient la spécificité de Tunupa, tandis que N. Wachtel présente Tunupa et Illapa comme une seule « divinité polymorphe dont les pouvoirs se déploient sous des formes changeantes selon le contexte : à la fois maître de l’eau terrestre (il ouvre l’axe aquatique) et maître du feu céleste (il envoie ou arrête la foudre). Chez les Aymaras actuels Tunapa est vénéré, précisément, comme un dieu de la foudre et du tonnerre, en quoi il se confond avec le dieu appelé, dans la tradition inca, Illapa, maître aussi de l’eau céleste (pluie, neigne ou grêle). » ([1990], p. 534.)

Dans le cas des Vallées, le bourg de Mohosa, rebelle de façon récurrente contre l’État espagnol, puis républicain, s’est donné pour patron Santiago-Illapa, tandis que la capitale de la province, Sicasica, pôle royaliste, a choisi la protection de Bartholomé-Tunupa dont la statue orne l’église (T. Gisbert, J. Mesa [1970], pl. 11-12). Cette opposition plaiderait en faveur d’une différenciation entre les deux puissances. Cependant, il semble bien que le chroniqueur, qui percevait le caudillo comme un être doté de protections nombreuses, ne s’embarrassait pas d’analyses mythologiques. Lira, qui lui apparut la première fois sous la forme d’un cavalier armé, appelait l’image de Santiago, comme l’aventure qu’il avait connue avec ses compagnons sur les hauteurs embrasées de Mohosa (Diario, p. 85-87) rappelait un épisode du mythe de Tunupa (H. Urbano [1981], p. 12, 21-22).

 [35] Diario, p. 85-87.

 [36] T. Bouysse-Cassagne [1987], p. 201.

 [37] Diario, p. 64. « La cause patriotique se trouvait alors à la dernière extrémité, en agonie, pourrait-on dire. La divine Providence qui veille sur les opprimés empêcha alors, à travers un accident auquel nul n'aurait pensé, le revirement total qui allait se produire en faveur de la cause des oppresseurs. » La causa opresora : c’est bien dans le cadre d’une juste guerre que l’épisode prend son sens.

 [38] Id., p. 68 (souligné par moi). « Voilà comment se dénouèrent les liens d'alliance de ces deux amis, Dieu permettant ainsi la conversion d'un déloyal à sa patrie. » Il faut entendre le mot conversión dans le sens que l’Église catholique lui a donné pour parler du soudain retour à Dieu qu’éprouvèrent des saints égarés dans le monde. On parle ainsi de la conversion de François d’Assise, d’Ignace de Loyola ou de René de Rancé.

 [39] « La fiesta del Carnaval es el momento del año en que los diablos de abajo salen a la superficie ; no es solo la fiesta de los diablos, sino que la forma en que se manifiestan es tambien el momento de ‘guerra’ (kira en aymara). Recordando la definición antigua del pachacuti como ‘tiempo de guerra’ podemos postular que la fiesta de Carnaval es un ‘pachacuti’ anual ; y no es casual que para los ayllus aymara-hablantes Carnaval es el año nuevo, el momento en que se acaba un periodo y se inaugura otro. » O. Harris [1990], p. 33.

 [40] L’indien Aguilar, soldat patriote, s’est proposé pour une mission dangereuse. « [Selon la volonté de] Dieu tout-puissant qui commande au destin, apparut à l'improviste un soldat du commandant Lanza, qui s'était séparé de son groupe aux abords de Potosí, un Indien nommé José María Aguilar [;…]. » L'envoyé providentiel accepte la mission et, mieux encore, il s'offre en sacrifice — ce qu’on ne lui demandait pas. « Plein d'un ardent désir de sacrifier son sang pour la Patrie, Aguilar accepta de remplir fidèlement sa mission et prononça un serment solennel […]. » Puis il part en « prenant pour guide Dieu tout-puissant et Notre très Sainte Mère de la Merci ». On retrouve ici l’acceptation du sacrifice par la victime, propre au mécanisme sacrificiel de la guérilla.

 [41] Il s’agit de récompenses en ce monde — Vargas n’évoque jamais de rétribution dans l’au-delà. Les meurtriers de Lira, ou les complices du meurtre, trouveront la mort l’un après l’autre ; afin de souligner la vanité des récompenses, Vargas prend bien soin de préciser, chaque fois, qu’ils venaient d’être promus quand la mort les a saisis.

 [42] Comme le rappelait à ses hommes, au moment de se battre, le colonel Lanza : « Muchachos : Este es el día feliz por todos modos para nosotros : si Dios nos da valor para alcanzar la victoria somos felices ; si al contrario por castigarnos salen los enemigos triunfantes somos felices cumpliendo el deber a que nos hemos comprometido con el sagrado juramento de derramar nuestra sangre por nuestra Patria y Libertad. » (« Muchachos : quoiqu'il advienne aujourd'hui, nous serons heureux. Heureux si Dieu nous donne la force et le courage de la victoire, heureux si, pour notre châtiment, l'ennemi l'emporte, car nous aurons fait le devoir auquel nous nous sommes engagés en prêtant serment de verser notre sang pour la patrie et pour la liberté. ») (Diario, p. 318.) Les guérilleros ne se sont pas engagés à se battre pour la Patrie au risque de mourir : ils ont juré de verser leur sang. La volonté de sacrifice l’emporte sur l’objectif de la guerre.

 [43] Voir notamment Diario, p. 189.

 [44] Gandarillas énumère la pyramide des communautés auxquelles il appartient, la hiérarchie des fidélités auxquelles il est tenu : la patrie, c’est la patria chica, le terroir dont il est originaire ; la nation, c’est celle des Espagnols américains ; l’hémisphère américain, la terre de la liberté.

 [45] Diario, p. 288. « Il connut le même sort que son père, et l'on rapporte qu'il marcha plein d'énergie à l'échafaud, acceptant la mort et rendant grâce à Dieu pour lui avoir accordé le même destin que son père ; il dit que c'était pour la liberté de sa Patrie, de sa nation et de tout l'hémisphère américain qu'il allait verser son sang ; il laissait des fils qui suivraient ses traces et qui donneraient avec joie leur vie pour la Patrie, de sorte qu'il mourait en laissant un exemple pour les Américains et des héritiers, défenseurs de sa cause. Ainsi prit fin son existence. Il avait toujours annoncé qu'il mourrait pour la Patrie, lors d'une rencontre ou fusillé par ses ennemis, et il en fut ainsi. »

 [46] Id., p. 330. « Comme il le prédisait toujours, sa tête, les ennemis la lui couperaient, car depuis le moment où il avait embrassé le parti de la liberté, il s’était offert pour elle en sacrifice. Vint enfin l’heure d’être victime. »

 [47] Adresse bizarre (peut-être s’agit-il du vers d’une chanson), qu’on pourrait traduire par : Et à la revoyure, ma blanche colombe !

 [48] Diario, p. 130-131.

 [49] .Id., p. 96. « Croisant deux épées, Lira, à genoux, baisa cette croix par trois fois en disant, comme le prescrit le droit, qu'il jurait au nom de Dieu Notre-Seigneur, et par la croix de ces épées, et par les cendres de son père, de mourir plutôt que de trahir la Patrie. […] À compter de ce moment, il se constituait en victime pour la cause de la Patrie, et lui vouait son sang et tout son être. »

 [50] G. Dumezil [1969], p. 186-187.

 [51] Diario, p. 96. « — Mes chers compagnons : aujourd'hui vous avez été témoins du renouvellement de mes v¦ux sacrés au Dieu des armées ; j'ai juré de verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour la défense de notre Patrie et pour la liberté […]. »

 [52] Id., p. 97. « […] À partir du moment où ils avaient pris les armes pour défendre la Patrie, ils avaient eu l'intention de mourir pour elle de quelque façon que ce fût […]. »

 [53] Quoique celui de Curtius, diffusé par l’enseignement classique que dispensait l’Église, fût encore familier au public espagnol cultivé.

 [54] C’est bien ainsi qu’il décrit la bonne mort, dans les dernières paroles qu’il échange avec le tambour-major (Diario, p. 195.)

 [55] Id., p. 195-196. « J'entrai dans la pièce où était le blessé ; il était assis dans le lit, un crucifix à la main, à ses derniers instants.
« Il ne me répondait rien, et simplement me montrait le Saint Christ. […]
« Il perdit alors connaissance, se tut un moment, puis il revint à lui, retira quelques morceaux d'os de sa blessure et, alors que le prêtre Valencia s'approchait de lui, il dit à voix haute :
« — Je meurs innocent, je meurs innocent. On m'a trahi. Je meurs en patriote, je meurs en chrétien catholique.
« Et après quelques mots que lui fit répéter Don Manuel de la Borda (le curé qui venait d'arriver), il expira en serrant le crucifix très fort entre ses mains. Il était 11 heures et demi, le 15 décembre, jour de la Saint-Eusèbe, un lundi. »

 [56] Diario, p. 143 : les patriotes portent une cocarde de paille verte, les royalistes une marque rouge au chapeau.

 [57] E. Guevara [196?], p. 6-8, et [1969].

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