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Article paru dans Social Anthropology, Journal of the European Association of Social Anthropologists, Paris-Cambridge, 2, 1, p. 19-41.
Dans la mythologie politique hispanique, le caudillo représenterait léquivalent de lhomme providentiel français, que les aléas de notre histoire ont fait parfois surgir [1]. Particulièrement fécond au XIXe siècle, quand les républiques sud-américaines ont créé le mot caudillaje pour désigner leur mode de gouvernement, le type s'est maintenu jusqu'à une date récente dans lunivers hispanique : à sa mort, en novembre 1975, Francisco Franco portait encore le titre de Caudillo de España y de la Cruzada. Caudillo d'Espagne et de la Croisade.Le type du caudillo, populaire mais négligé par les sciences sociales, a été déconsidéré en partie par lintérêt romanesque quil a suscité, et les romanciers français et hispano-américains sy sont intéressés bien davantage que les historiens ou les politologues. La littérature, la pire et la meilleure, a puisé dans ce stock tout un lot de personnages et dhistoires vraies quelle sest efforcée de rendre vraisemblables.
Il est sûr que le destin de ceux quon peut désigner sous ce vocable adopta bien souvent des formes théâtrales. En Bolivie, en 1863, le général Melgarejo qui inspira à Pierre Drieu La Rochelle le héros de son Homme à cheval se débarrassa du général Belzu, son rival, lors d'un duel au pistolet dans lune des salles du palais présidentiel. Sous les balcons, les partisans de l'un et de l'autre attendaient l'issue d'un combat qui leur donnerait des prébendes, ou les destituerait.
L'archétype est donc apparu aussitôt nimbé d'une étrange auréole. Car l'être qui dirige ne devient caudillo qu'une fois créé le mythe sur lequel se fonde son autorité. Le dit et lécrit, anecdotes fabuleuses, chansons, récits anciens, tout ce matériau un terreau de croyances et de représentations sappliquant à certaine forme de pouvoir qui modèle une place unique que plusieurs occuperont à leur tour, voilà ce qui permet lexistence de caudillos. Mais comment transformer de telles créatures en objets détude ?
Quand on sy est intéressé, on a interprété souvent la raison d'être du caudillo comme une survivance et comme un archaïsme ; en quelque sorte, le prix que devaient payer au passé des sociétés modernisées trop vite, impréparées. L'adoption de la modernité politique dans l'univers hispanique se serait accompagnée de troubles et daberrations manifestant comme un regret de l'ancien régime récemment détruit. Les formes politiques d'un monde proche du nôtre (et d'autant plus déroutant) hésitaient ainsi entre des temps différents, certaines tirant vers l'avenir, d'autres tournées vers le passé parfois lointain. Et lon n'a pas manqué de rapprocher le personnage du caudillo des chefs de guerre de la Reconquista, au risque den faire un avatar du Cid. Au bout du compte, condamné à disparaître par linéluctable domination du système démocratique, le caudillo ne valait guère la peine dêtre étudié.
Il nen va pas de même si lon observe que, jusquaux guerres dindépendance [2] , l'Amérique espagnole, soumise de plus ou moins bon gré à trois siècles de paix, avait relégué les militaires au rang de gendarmes, de gardes-côtes et de troupes de garnison, pour fonder une société imprégnée de valeurs civiles et administratives [3]. À lâge classique, cest à la France, non à lEspagne, que lon attribuait le besoin dun chef emblématique pour se battre, comme le soulignait le cardinal de Richelieu [4].
Le caudillo ne serait-il pas un être nouveau, une créature apparue au début du XIXe siècle, un type issu du monde moderne, non pas surgi du moyen âge ? Dans lunivers hispanique, le passé récent et lépoque contemporaine offrent ainsi des exemples du type de domination charismatique que Weber a forgé en songeant à des hommes de son temps Lénine et, explicitement, Kurt Eisner. Destin exceptionnel, force héroïque dun homme qui sait inspirer à ceux qui lentourent un dévouement hors du commun, succession difficile : le caudillo devra répondre à ce type idéal.
Un document dune qualité exceptionnelle, témoignage dun guérillero qui sétait engagé afin dobéir à une vocation littéraire [5], permet dapporter des éléments nouveaux à ce dossier trop vite classé. Il remet en cause du même coup la séparation des genres à laquelle lhistorien procède généralement au cours de lélaboration de ses méta-sources, classant, dun côté le témoignage brut auquel on peut se fier au bout dune sévère critique, et de lautre l uvre littéraire, également questionnée, mais avec quelles précautions ! Dès lors, que faire dun ouvrage comme celui-ci, qui crée le mythe en même temps quil en décrit laction ?
Le Journal du tambour-major et commandant José Santos Vargas a connu un étrange destin. Ce manuscrit de 326 folios fut retrouvé voici quelque quarante ans dans les archives nationales de Bolivie, à Sucre. À force de persévérance, le directeur des archives en obtint une publication inespérée par une grande maison dédition, en 1982. Et depuis, nul écho dans le public hispano-américain ni dans le monde des historiens, dont les polémiques sur le sens des guerres et des révolutions dindépendance continuent cependant. Silence qui ne reflète peut-être quune grande perplexité : quel statut accorder à ce texte, qui se prétend simple chronique et se révèle plus que cela ?
1. Témoignage, fiction et création du caudillo
Son auteur sest défendu davoir fait uvre littéraire il navait pas dinstruction, son ouvrage était plein de fautes ; il ne cherchait quà livrer au public un document destiné à éclairer lépopée de lindépendance. Il lui fallait payer ce prix sil voulait faire entrer son ouvrage dans le genre historique. Pour que lon accorde à son livre une mission de mémoire enjeu essentiel pour les États qui étaient nés de leffondrement de lempire espagnol et sétaient fondés en abolissant le souvenir du passé colonial , José Santos Vargas acceptait cette dichotomie aristotélicienne le vrai/la fable , dont nous ne nous sommes toujours pas sortis.
Dire dun témoignage quil est une création littéraire jette bientôt le discrédit sur sa valeur : le prétendu témoin rapporterait des fables Suspicion naïve, qui écarte lidée que la forme pourrait traduire une vision du monde. Cest précisément parce que certains textes historiques sont des uvres littéraires quils livrent la meilleure information qui soit sur ce qui fonde le pouvoir dun caudillo, pouvoir inscrit dans un cadre nouveau, celui de la démocratie qui implique le recours au discours, la référence à lopinion, et qui ne peut se concevoir sans parole. Aucun besoin de discourir ne préoccupait les dirigeants dancien régime qui abandonnaient le verbe aux universitaires, aux poètes et aux prêtres.
On ne peut entreprendre létude socio-historique du Journal de Vargas que si lon refuse cette condamnation pour considérer que le travail littéraire dont il a été lobjet en enrichit la signification : la chronique ne rapporte pas seulement des faits et des actions dont lauteur a été témoin oculaire ou auriculaire ; elle transcrit et met en scène une vision du monde, celle du chroniqueur, celle de ses compagnons et de tout un microcosme, la société des Vallées [6], dont il sest voulu linterprète, en livrant à la fois le récit de lévénement et la glose quen donnaient les acteurs. Et les artifices littéraires auxquels il recourt ne faussent pas davantage la réalité que pour reprendre une théorie de Baudelaire le maquillage ne masquerait la beauté naturelle [7]. Ces fards sont la réalité du combat et constituent son histoire, une histoire dont le sens napparaît quà travers léclairage quils lui dispensent. Il convient, dès lors, daccorder la même attention à la forme quà linformation quelle donne, et dappliquer à ce document tant les méthodes de lanalyse littéraire et lexicographique que celles de la critique historique.
Il est dautant plus impératif de considérer cette chronique comme une uvre littéraire que son auteur, à linverse de la plupart des chroniqueurs qui ne s'intéressent à l'écriture qu'après avoir fait un choix partisan, prétend sêtre enrôlé dans les troupes de guérilla afin de tenir un journal. Ce fut luvre dune vie : engagé à dix-huit ans, José Santos Vargas datait le point final de son Journal du 28 janvier 1853. Il avait alors cinquante-sept ans. Sa trace, ensuite, se perd.
Exceptionnelle, luvre de Vargas prend cependant sa place dans un ensemble et dans une tradition qui sétait établie pendant la guerre dindépendance : on connaît dautres guérilleros écrivains, poètes frustes et gratteurs de guitare qui composaient des décimas et des chansons sur les hauts faits de la troupe à laquelle ils appartenaient. Au cours dune lutte qui dura quinze ans, chaque guérilla compta un homme (au moins un), qui se battait aussi, sans doute, et transformait le combat en vers faciles. Il en subsiste quelques noms : celui du Muto (le manchot), le colonel Eustaquio Méndez, qui opérait dans la région de Tarija, devenu lui aussi un personnage légendaire dont on rapporte encore quil se brûla le bras pour se châtier davoir menti à sa mère, ou encore celui de Cañoto, guérillero de la province de Santa Cruz-de-la-Sierra, dont il reste des vers composés en hommage à son chef, Ignacio Warnès, qui fut décapité par le brigadier Aguilera, en 1816.
Vargas était connu, parmi ses compagnons, comme le tambour-major mais aussi comme le chroniqueur et le secrétaire de la guérilla. Il rédigeait le courrier du commandant et ses proclamations, tenait le compte des revenus et des dépenses, des blessés et des morts, des pertes et du butin Toutes tâches qui faisaient de lui lordonnateur de la guérilla qui transformait la cause patriotique en tableaux et en listes. Parallèlement, il en bâtissait lhistoire. Ce dont il navait pu être témoin, il lapprenait en interrogeant dautres acteurs, et se vantait davoir mené son enquête de la façon la plus précise. Cétait le matériau dont il fit son journal, un matériau quil avait déjà infléchi de diverses manières, avant même de se lapproprier.
Lécriture de Vargas exerçait une influence sur les guérilleros et leur chef autant que ces derniers pesaient sur le chroniqueur. À la troupe, il donnait une cohésion, une identité : cest lui qui, en tenant la chronique dune guérilla, attribuait une unité à des forces disparates, pas toujours solidaires les sources royalistes, qui évoquent une nébuleuse de bandes armées, ne parlent jamais des compagnons de Vargas comme d'une seule force. En outre, il représentait comme un reflet écrit du commandant auprès duquel l'attachaient ses fonctions [8], médiateur entre lunivers de laction et celui du discours en un moment où la guerre imposait laction, où la légitimité nouvelle dont se réclamaient les révolutionnaires se fondait sur lopinion.
Des arguments stylistiques suggèrent que le secrétaire José Santos Vargas a contribué à forger la rhétorique et le vocabulaire politique dont usait le commandement [9]. Plus généralement, il reflétait le caudillo, lui renvoyant son image, et la montrant à ses hommes en usant des expressions les plus fortes qui structuraient sa culture chrétienne et métisse.
On est en droit de se demander quelle part de théâtralisation les guérilleros ajoutaient à leurs actes afin quils fussent consignés dans la chronique que tenait leur tambour-major. uvre littéraire à laquelle son auteur avait voué sa vie, le Journal modifia peut-être la façon dêtre des guérilleros, et sûrement leur façon dinterpréter leur combat. Les guérillas menées par leurs caudillos, chacune agissant sous le regard de son poète ou de son chroniqueur, sont nées en relation avec une forme littéraire, dans la conscience que leur aventure était non seulement vécue mais aussi écrite.
Lécriture faisait que leurs escarmouches étaient dignes dêtre rapportées et quun récit leur survivrait. Le chroniqueur leur était garant dune immortalité patriotique. Et les techniques littéraires auxquelles il avait recours puisées en grande part à des sources ecclésiastiques servaient à mettre en scène et transformer en images le sens dun combat qui dépassait les limites humaines.
Quelle croyance justifiait donc quun homme risquât dix ans sa vie pour écrire un livre, pour rapporter une histoire vraie ? Quelle conviction incitait ses compagnons à lui livrer des confidences et des récits dactions pas toujours édifiantes ? La certitude de bâtir autre chose quune chronique [10], celle de rapporter une histoire inouïe. La guerre dindépendance, première guerre idéologique, annonçait une rupture radicale davec le passé. Les peuples ne se battaient plus pour obéir à lordre dun prince, mais pour conquérir leur liberté, et le fait de se battre manifestait quils étaient déjà libres. Cétait une aventure sans exemple (on ne parlait pas de lAmérique protestante).
Vargas aurait pu faire sienne cette déclaration dun journaliste, son contemporain, qui niait quil existât quelque chose digne dêtre sauvé de loubli des trois siècles séparant la conquête de la guerre dindépendance : « Lesclavage na pas dhistoire. » La chronique rapportant comment et par qui avait été aboli le passé formerait la base de toute histoire future.
Et comme le chroniqueur ne concevait pas autrement le récit quil avait entrepris décrire que la chronique de « ce qui sétait passé au temps du commandant Lira, de celui de Fajardo, de Chinchilla et du colonel Lanza[11] », cest en fonction de leur chef que sordonnait lhistoire de ces hommes. Ceux qui sétaient deux-mêmes nommés capitaines, avaient levé des troupes, désigné des lieutenants et commandé laction, avaient bâti lhistoire de la guerre. La geste des caudillos fondait ainsi toute histoire de lindépendance et des nouvelles nations.
2. Naissance dun archétype
La guérilla connut trois commandants, tous trois conformes au modèle du caudillo que Vargas élabora à partir du premier dentre eux, Eusebio Lira, auquel nous consacrerons lessentiel de cette étude.
Le mot
Comment et quand Vargas emploie-t-il le terme caudillo ? Dans lensemble du Journal, on en compte 24 occurrences (ce qui est peu), 20 formes caudillo/caudillos, et 4 du verbe acaudillar sous sa forme active et adjectivée. Caudillo, comme acaudillar étaient employés couramment dans lunivers hispanique, le dictionnaire de Covarrubias Orozco [1611] en témoigne [12], comme celui, hispano-français, de César Oudin [1675] qui traduit caudillo par chef, capitaine.
Intelligence, audace, don du commandement, dévouement à ses hommes : toutes les connotations du vocable étaient positives, dans la langue classique comme dans lusage quen firent les Espagnols au cours de leur lutte contre larmée napoléonienne, qui sachevait à peine lorsque Vargas senrôla sous les ordres de Lira.
Quen est-il dans le Journal ? Caudillo/acaudillar servent à désigner principalement les dirigeants de guérillas (19 occurrences). Au pluriel los caudillos , il ne désigne queux ; mais, au singulier, Vargas lemploie aussi à propos de capitaines royalistes, placés à la tête de troupes uniquement formées dIndiens.
Dautre part, Vargas nutilise pas ce mot comme un vocable neutre, encore moins pour exprimer la valeur des dirigeants patriotes. Il semble que lépithète, revendiqué plus tard par bien des présidentiables, était alors considéré par tous comme dépréciatif. Vargas en attribue linvention et lusage aux troupes de pacification, comme synonyme de chef de rebelles [13]. Le mot employé par leur adversaire commençait dêtre repris, comme un défi, par les patriotes ; cette appropriation, qui pointe déjà dans le Journal [14], en élimina rapidement toute la charge négative quil portait.
Mais, entre 1814 et 1825, le terme ne désignait alors, dans les Andes, quun dirigeant de troupes principalement formées dIndiens, quelle que fût la cause pour laquelle il se battait, le Roi ou la Patrie. Et il est probable que la forte composante indigène de cette guerre civile donnait au qualificatif une coloration péjorative qu'il n'avait pas en Espagne où des caudillos avaient conduit leurs hommes contre loccupant français. Dans les Andes, les officiers royalistes qui gardaient en mémoire les grandes révoltes indiennes qui avaient, naguère, fait vaciller le pouvoir espagnol, avaient spontanément rapproché les révolutionnaires des jacques [15]. Vargas ne nommait certes pas Lira un caudillo, mais « le commandant don Eusebio Lira ».
Le personnage
Il existe 374 occurrences du nom de Lira [16], pour une écrasante majorité en position de sujet, qui tracent le portrait le plus fouillé que lon possède dun dirigeant andin du XIXe siècle, élaboré par un auteur appliqué à dégager les lignes de force dun destin dont dépendait le sort de la patrie.
Lira y apparaît dabord comme un chef de guerre dans ses fonctions de commandement. Il reçoit des messages de ses agents, et envoie des espions reconnaître les mouvements de ladversaire ; il rassemble ses troupes, se déplace avec elles vers les lieux dembuscade, dispose ses forces pour la bataille, transmet ses ordres à ses lieutenants et participe au combat au premier rang. Il ordonne le repli, reçoit les armes prises à ladversaire [17] et prend soin des blessés ; il promeut soldats et officiers, sanctionne lindiscipline, exerce une justice sommaire et sanglante. Il fait réparer larmement, achète des armes et des munitions, fait fondre un canon.
Il agit aussi en dirigeant révolutionnaire, prononce des harangues sur le sens de la guerre et veille à linstruction politique de la troupe et de ses alliés indiens ; il manipule les élections qui le portent au commandement général de la guérilla.
Il administre la région libérée : il envoie son second récolter la coca qui fournit lessentiel des ressources monétaires de la guérilla [18], impose des réquisitions forcées, confisque les biens des ennemis de la patrie, fait lever des impôts révolutionnaires sur les propriétaires et les curés des provinces quil contrôle.
Cest aussi lhomme dune famille et dun terroir. Il est originaire dun bourg, Mohosa, compatriote dindividus qui croisent le chemin de la guérilla ; 27 occurrences renvoient à son père, sa mère, sa sur, ses deux frères, ses oncles et tantes, ainsi quà des parents dont le degré de proximité nest pas toujours précisé.
En lui sincarnent lessentiel des valeurs héroïques que soulignent la camaraderie militaire et lattachement indéfectible du cercle des fidèles : laudace, la bravoure aveugle et la fureur guerrière, suivies de brusques dépressions et de retours au calme.
Sajoutent des ombres du tableau, sur lesquelles le chroniqueur ne porte aucun jugement : cruauté, duplicité, cynisme.
En filigrane des activités récurrentes de ce chef de guerre dun genre nouveau, qui partage son énergie entre le maniement des armes et la lutte idéologique, se profile un destin surnaturel que Vargas met en images. Destin dun homme qui succède à son père à la tête dun bourg rebelle, puis de deux provinces ; qui dit avoir choisi de verser son sang pour libérer la Patrie et venger la mort de son père, mais qui, en un moment de faiblesse de la cause patriotique, tente de passer au roi et négocie sa promotion au sein de troupes régulières. Rétabli à la tête de la guérilla grâce à lintervention directe de la Providence, il se trouve dès lors en butte à la suspicion de ses officiers. Cest alors quil intègre dans sa troupe un capitaine inconnu un certain Moreno [19] contre lequel, par trois fois, un de ses sergents le met en garde, vainement. Alors que la guérilla remporte des succès inespérés, miraculeux, Lira senfonce dans des agissements meurtriers et suicidaires, jusquà ce quun complot se trame contre lui. Aveuglé, incapable dentendre les avertissements qui lui sont encore prodigués, il est arrêté, un soir, à minuit, par Moreno, sur ordre de ses officiers qui ont rédigé une fausse lettre pour prouver ses accointances avec lennemi. Il est blessé dune balle dans le dos par lun des conjurés et meurt de façon à la fois édifiante et sordide, après une nuit dagonie solitaire, au matin de la fête de son saint patron. Il ne lui sera pas rendu dhonneurs funèbres, et son nom napparaîtra pas dans les manuels scolaires. Mais il sera vengé par lun de ses lieutenants qui sappuiera sur les Indiens pour lui succéder à la tête de la guérilla. Ce lieutenant mourra, et son successeur également, mais lAmérique deviendra libre. La chronique sachève par ces mots : « El 9 de febrero del año primero de la indepenedencia 1825 pasaron las tropas de la Patria a la ciudad de Oruro bajo las órdenes del coronel Castro y no se han visto más tropas españolas en estas Américas [20]. »
Exceptionnel et marqué de signes, le destin du caudillo dominait lhistoire, mais il sachevait sans entraîner la fin de la chronique : les interventions surnaturelles dont il était lobjet sappliquaient au dirigeant dune cause, non à lindividu qui lincarnait. On ne peut donc saisir la nature du pouvoir du caudillo si on ne le fonde sur le sens du combat au service duquel il avait pris les armes.
Une guerre juste
Caudillos alzados, ainsi les désignent les sources royalistes. Les guérilleros étaient des rebelles qui refusaient dêtre nommés ainsi, car ils soutenaient que leur cause était juste. Ils avaient puisé cette conviction dans le fonds ancien, mais encore familier, de la culture politique et religieuse de lEspagne, ce courant transmis depuis saint Augustin par saint Thomas dAquin et la néo-scolastique des XVIe et XVIIe siècles.
La guerre que menaient les patriotes était toutefois dun genre sur lequel les casuistes et les théologiens navaient eu loccasion de se pencher : tous leurs traités présupposaient un État dirigé par un prince (ce qui nimpliquait pas nécessairement un régime monarchique). Comment utiliser des doctrines anciennes pour penser des réalités nouvelles ? Comment appliquer à la cause de lindépendance qui, dans les Andes, ressemblait fort à une jacquerie indienne, ce qui ne revenait quà un pouvoir constitué ?
Dans un premier temps, les guérilleros devaient ou plutôt le devaient les clercs qui gravitaient autour deux [21] se disculper de laccusation davoir pris les armes hors la loi et davoir troublé la paix. « Qui aura pris le glaive périra par le glaive. » Ladage évangélique ne visait pas lensemble des guerriers, mais ceux qui se battaient sans légitimité. « Celui-là prend le glaive qui sarme contre la vie dun autre sans en avoir reçu lordre ou la permission dun prince légitime placé au-dessus de lui. » (Saint Augustin, Contra Faustum, XXII, 70.) Voilà qui pouvait embarrasser la guérilla, si lon interprétait lénoncé de façon littérale ; mais il lui était possible de se réclamer dun maître plus haut placé que le roi dEspagne En outre, la doctrine classique distinguait la paix réelle de la « mauvaise paix, la paix dinjustice » (Thomas dAquin, Summa, 2.2. qu. XL, art. 1), contre laquelle on pouvait légitimement sinsurger.
José Santos Vargas cherchait donc démontrer que le roi dEspagne nétait pas le prince légitime de lAmérique, et que la paix espagnole était fallacieuse.
« Me platicaba mucho a que yo abrace siempre el partido de la Patria y de la libertad de América :
« Esa es causa justa y justísima, la que van defendiendo los porteños (que conociendo bien todos sus derechos había él abrazado este sistema), que Dios los ha de proteger siempre porque el rey de España no era nuestro legítimo soberano : Así es que se puede defender a toda costa la libertad de la Patria del gobierno español, porque estamos impuestos por Dios y la misma naturaleza a defender nuestra libertad porque a la fuerza nomás estamos gobernados por un partido que no tiene la más mínima acción para ello [22]. »
Dautres indépendantistes défendirent que les seuls princes légitimes de lAmérique du Sud étaient les Incas ; ainsi le congrès de Tucumán (1816), où fut proclamé lindépendance de lArgentine, agita lidée de nommer un de leurs descendants à la tête du nouvel État. Mais les guérilleros ne parlaient pas de tels projets : la prépondérance numérique de leurs alliés indiens leur inspirait plus de prudence. Plutôt que de chercher à se donner un prince, ils sen tenaient à la doctrine classique qui attribuait le pouvoir a deo per populum. Si le roi faisait défaut, le pouvoir revenait au peuple. Le caudillo était donc placé à la tête dune troupe qui se battait au nom du pouvoir que Dieu a conféré aux communautés humaines pour quelles se gouvernent, et qui prenait les armes au nom de la justice contre une paix dinjustice. Cependant lintervention de guerriers porteurs de violence nallait pas de soi.
Lirruption du désordre pour que fût rétabli un ordre rompu par linjustice, figure décole et point de doctrine, il convenait de la mettre en scène de façon dramatique afin de l'intégrer à la chronique, et de l'attribuer à son héros. Vargas transforme donc un argument de dispute théologique en un événement dont il aurait été témoin. Sur le plan des principes, cest tout le peuple américain qui est en droit de prendre les armes ; pour la chronique, ce sont sept cavaliers, menés par Lira, qui surgissent dans un village en paix.
« En esos días y ese tiempo no se decía nada ni se oiya nada. Estaban los pueblos del Valle muy serenos de uno y otro partido de Sicasica y Hayopaya. [ ] El 9 de noviembre de 1814 a las 2 de la tarde repentinamente llegaron siete hombres armados y a caballo (que mucho después los conocí a éstos), siendo don Eusebio Lira, don Pedro Zerda, don Pedro Graneros, don Andrés Simón, don Miguel Mamani, don Julián Tangara, y un moreno [23]. »
Ils commirent un meurtre, puis disparurent. Quelques semaines plus tard, Vargas sengagea parmi eux, sans chercher à disculper ses nouveaux compagnons. « Lorsque, dun côté, on tire lépée pour le droit, on combat de lautre côté pour liniquité » (Saint Augustin, De Civitate Dei, XIX, 15). Malgré le sang quils versaient, les guérilleros étaient du côté du droit.
3. Les fondements du charisme
Assuré de la justesse de sa cause grâce à quoi il sera un homme protégé (lexpression est de Vargas), le caudillo disposait aussi de solides éléments personnels pour asseoir son autorité : une base régionale indispensable dans lunivers américain, le don de la parole propre au dirigeant dune démocratie débutante, et les vertus dun chef de guerre.
Une base régionale, un héritage
Eusebio Lira, comme José Miguel Lanza seul dirigeant de guérilla dont les manuels se souviennent , était entré dans la guerre en héritant des siens dimportants appuis. La famille Lanza, à la fortune, la culture, les réseaux de parentèle et de clientèle, considérablement plus puissants que ceux des Lira, disposait de deux solides bases : la ville de La Paz, que deux frères de José Miguel avaient dirigée en tant que membres de la junte révolutionnaire, formée en 1809 ; et les vallées des Yungas[24] où les Lanza disposaient de plantations de coca dont ils avaient défendu les intérêts contre la couronne qui tentait dimposer des conditions plus favorables aux péons indiens.
Les Lira ne semblent pas avoir étendu leurs réseaux au-delà de la région des Vallées. Ils nétaient notables quà léchelle de bourgades peuplées de quelques milliers dhabitants [25]. Leurs liens avec la société indienne nen étaient que plus étroits. Ils sétaient établis dans le bourg de Mohosa, dont un oncle par alliance du commandant était cacique gouverneur, et où ils possédaient, sans doute, une ou plusieurs haciendas [26]. Cela signifiait non seulement la possession de terres et de ressources variées les hacendados comme les communautés indiennes veillaient à disposer daccès à différents paliers écologiques , et le contrôle dun petit circuit de distribution, peut-être aussi quelques mines [27], mais aussi un pouvoir sur des hommes, journaliers de lhacienda et Indiens de communautés tombées dans sa mouvance Des alliances matrimoniales renforçaient ce réseau de clientèle et de liens de toutes sortes qui permit au père du commandant Eusebio, le capitaine Dionisio Lira, de prendre la tête de la première troupe de guérilla de la région, en 1811. Sa force principale résidait dans lappui des communautés indiennes des environs, qui représentait la possibilité de mobiliser, lors dune rencontre, plusieurs centaines (voire milliers) dhommes.
La façon dont sétait nouée cette alliance reste obscure. Les rares témoignages dont on dispose laissent croire quelle se fondait sur des liens directs et personnels établis entre le chef de guérilla et les dirigeants de communautés qui, souvent, adoptaient la forme de parenté symbolique (le compérage, compadrazgo). De culture hispanique, mais aussi métisse, partageant la langue (aymara) et quelques croyances de ses alliés indiens, le caudillo apparaît comme un médiateur qui, à travers sa personne, unifiait les composantes hétéroclites de la guérilla.
Lorsque José Miguel Lanza survint dans la région des Vallées, il sortait du collège de Córdoba un établissement réputé , et navait dautre titre à devenir un dirigeant de guérilla que celui dêtre recommandé par les révolutionnaires argentins, et davoir eu pour frères deux martyrs de lindépendance. Cela suffit pour le placer à la tête des troupes.
Quant à Lira, à peine plus âgé tous ces dirigeants ont moins de trente ans , sa légitimité provenait de la mission sacrée dont il sétait investi : simple caporal dans les armées argentines, il revient à Mohosa peu après lexécution de son père, et jure de le venger. Cela lui permet de disposer à son tour de la force des communautés. Il en fait sa base pour simposer à tous ceux qui étaient tentés de prendre, comme lui, la tête dune troupe [28], et il parvient à les fédérer en proclamant sa fidélité aux principes défendus par Buenos Aires.
Lira affectait ainsi sa dépendance à légard de lArgentine quand celle-ci ne disposait plus daucun moyen de contrôler ses actions. Et il pouvait user sans risque dun argument dautorité contre toute opposition : si la personne de leur commandant était critiquable, les guérilleros ne pouvaient envisager de mettre en doute linfaillibilité de la capitale de la révolution [29].
« Muy bárbaro valiente »
Produit dun terroir et dun lignage, le caudillo se devait dapparaître comme un individu dexception dont le charisme se fondait sur le courage. Une forme particulière du courage : la fureur guerrière du héros qui lui fait oublier le risque de la mort, mais le rend aussi dangereux à son entourage.( Le successeur de Lira, le commandant Chinchilla, aveuglé par la rage, se révélera capable de tuer à coups de sabre un jeune garçon, pour un message transmis en retard.) Il affectait limprudence et sexposait aux balles. Des précautions auraient déprécié sa valeur.
Bravo, le mot le plus souvent employé pour désigner le capitaine courageux, relève dun registre inhumain : il sapplique aux fauves un toro bravo. Dans un registre proche, lépitaphe que Vargas rédige pour Lira est presque intraduisible : « Defendió con mucho heroísmo molestándolo demasiado a los españoles porque era muy bárbaro valiente [30]. » De toutes les caractéristiques qui lui avaient permis de diriger la guerre, survivait seul le souvenir de sa vaillance. Au combat, se jouait son pouvoir sur les hommes.
Le don de la parole
La vaillance sauvage du caudillo devait saccompagner d'un art du discours. José Miguel Lanza était « muy lenguaraz », très beau parleur, et Lira capable de se tirer daffaire dans toute assemblée.
Limage prétendument archaïque du chef de guerre sinscrit ainsi dans un cadre moderne : le caudillo est, à sa façon, lhomme de la démocratie, une démocratie quil sait plier à ses projets, discoureur, manipulateur délections, technicien de la machine démocratique Il préfigure en cela lattitude de bien des chefs dÉtat hispano-américains : si la société américaine nétait pas prête pour le nouveau régime issu des révolutions dindépendance, lagent de lhistoire, lhomme fort, le lui imposerait en réinterprétant, à sa façon, les formes de la démocratie. Un civil, Vicente Rocafuerte disait que la république celle dÉquateur dont il fut lun des premiers présidents (1835-1839) se ferait « à coups de bâton et à coups de fouet ». En utilisant toutes les possibilités que lui offrait le suffrage, le guerrier Eusebio Lira se montrait plus subtil.
Alors quun complot se trame pour le déposer, en novembre 1816, il fait encercler par ses fidèles le bâtiment où sétaient réunis les officiers et afin de soigner la mise en scène il fait pointer un canon devant la porte. Se mêlant à lassemblée, il entreprend un long discours : fier de voir en ce jour tous les patriotes assemblés, il déplore de les voir divisés, alors quils sont si peu nombreux, que lennemi approche et que toute lAmérique révolutionnaire suit avec anxiété leur action. À ces dangers, un seul remède : donner une unité à la guérilla en nommant un chef qui rallierait tous les suffrages.
Il lance donc l'idée de recourir à des élections, et les officiers qui le contestaient s'inclinent devant le principe démocratique que leur avaient inculqué l'armée et la presse de Buenos Aires. Son idée approuvée, il impose des élections sur le champ, sachant qu'il ne retrouverait pas meilleure occasion de l'emporter. Reste à désigner un bureau de vote docile. Lira le constitue sur mesure. Le résultat est sans surprise.
« Siguieron nombrando al jefe que los ha de gobernar y salió con nueve votos más el comandante don Eusebio Lira. Bajo de su palabra de honor y bajo de sus firmas reconocieron de comandante en jefe al comandante Lira [31]. »
Comme si le procès-verbal de l'élection ne suffisait pas Il est vrai que les rites de la démocratie nouvellement adoptée ne solennisaient guère la désignation du chef : il manquait, pour satisfaire Lira, un serment d'allégeance. Cette pratique révèle la survie de pratiques électorales dancien régime qui visaient à lunanimité. Le caudillo, lhomme dune démocratie en ses commencements, savait tirer parti de ses hésitations mêmes ; le serment dallégeance, qui fut accepté parce quil rappelait à tous des usages familiers, lui servit un peu plus tard à museler son opposition en laccusant de parjure.
Le jour où Lira était parvenu à se faire élire, la force seule ne serait pas venue à bout de la discorde et des ambitions de ses subordonnés. Il était sorti vainqueur de l'épreuve parce qu'il avait su trouver les mots qui faisaient éclater le cadre étouffant dans lequel il avait enclos ses opposants : au fil de son discours, apparaissait la collectivité immense des patriotes, les dirigeants de Buenos Aires et toute lopinion américaine Lira se plaçait évidemment dans un contexte politique moderne dont lopinion publique représente lune des instances de légitimation. Et le rappel obsédant de la proximité de lennemi visait à provoquer un sursaut unanime qui ne pouvait que jouer en faveur du seul homme capable dinspirer confiance à la troupe.
Le pouvoir de Lira, charisme sappuyant sur une légitimation démocratique, dépendait autant de la puissance du verbe que de sa bravoure et de sa science du combat. Mais il dépassait sa personne. Lira ne le fondait pas, il en héritait. Et tandis quil lexerçait, des forces surnaturelles étaient à luvre.
Protections surnaturelles
À lorigine du commandement de Lira, était la mort de son père. C'est elle qui instaure la guérilla. En 1813, alors que le jeune caporal Eusebio Lira se bat dans larmée argentine, le capitaine Dionisio Lira dirige une troupe de guérilleros dans la région de Mohosa. Trahi par des Indiens à linstigation dun religieux dominicain et du frère de ce dernier, il meurt fusillé sur la grand-place dOruro. Eusebio rentre chez lui, jure de venger sa mort et rassemble des hommes, premier noyau des patriotes qui tiendront les Vallées pendant douze ans. Le devoir de vengeance offrait la première source de légitimité au pouvoir du caudillo.
Le sang versé fonde donc la guérilla. Un sang qui appelle vengeance, exige que soit versé le sang des meurtriers ; un sang qui appelle aussi, par un mécanisme sacrificiel sur lequel je reviendrai, le sang des vengeurs, gagnés par son exemple.
Le microcosme des Vallées entendait la dimension sacrée de cette vengeance fondatrice, puisque cest au ciel quil en attribuait le premier acte. La foudre et l'imbécillité accablant les coupables espagnols [32], Eusebio Lira se chargera d'exécuter, l'un après l'autre, les Indiens complices.
« Quedó el religioso más fresco que un tamarindo. Pero por esta in triga que hizo no lo hizo el rey obispo ni canónigo siquiera ni prior de su religión, antes se volvió lelo- pasando imensos trabajos y enfermedades, babeando que daba asco, y casi perece por necesidad ; a no tener algunos hermanos de mediana comodidad seguramente perece porque no le alcanzaba la congrua alimentación que le daban en la caja otal vez ni aun eso le darían. Así castiga el cielo a un vil intrigante aunque sea su ministro, para experiencia de otros de semejante proceder y sentimientos. No sólo él tuvo esta lamentable tragedia sino un hermano suyo don José Claderas, pues este caballero se venía de una hacienda que tenía en arrendamiento una tarde y lo mató la centella. Murió en el campo sin ningún auxilio. Tal vez dijieron en Oruro que había consultado este religioso como a hermano, tal vez le animaría a que haga la intriga y por eso murió como se dice en el campo [33]. »
Quelle force avait donc lancé la foudre sur le judas ? Dans les Andes, la figure de saint Jacques le Majeur, protecteur des chrétiens contre les Maures, sétait surimposée à celle dIllapa, une divinité associée à léclair qui survivait ainsi sous leffigie dun cavalier muni dune arme à feu (limage même de Lira au combat) [34]. Grâce aux attributs de Santiago-Illapa, le manieur d'éclairs, saint patron de Mohosa, lieu dorigine du caudillo et centre stratégique de la guérilla, la protection dont bénéficiait Lira adoptait des formes sensibles enracinées dans le terroir quil dirigeait.
Lira, et son chroniqueur, attribuaient ainsi à laction de la guérilla des protections qui répondaient à un syncrétisme christiano-andin. Un épisode dramatique le met à luvre :
En un moment où Lira ne dispose plus dautre troupe que le cercle de ses fidèles, réfugiés sur les hauteurs de Mohosa, les soldats du roi poussent ce qui reste de rebelles au bord d'un promontoire, ne leur laissant d'autre choix qu'un suicide collectif ou une reddition sans quartier. Un homme se jette dans le ravin, et tous s'apprêtent à le suivre ; Lira demande déjà à ses hommes de se tenir par la main en se proposant de sauter le premier ; mais lun deux, saisi d'une inspiration, suggère de mettre le feu aux chaumes. Lira , aussitôt, enflamme la poudre dune cartouche quil lance en direction de ladversaire. Le coteau sembrase, l'ennemi s'enfuit, la guérilla est sauve. Le commandant remercie Dieu pour ce miracle. C'était le 21 juin 1816 [35].
À cette date, nulle autre guérilla du Haut-Pérou n'existait plus. Au solstice d'hiver (l'hiver austral), proche du jour de la Saint-Jean mais aussi du Villca cuti, la troupe de Lira avait failli basculer, elle aussi, dans la mort. Sauvée par les flammes, elle avait renversé le sort qui la condamnait, combinant en sa faveur les feux de la Saint-Jean et le changement de destin qu'entraîne le Villca cuti qui désigne, dans les Andes, le moment où le cycle solaire s'inverse, une période dangereuse où il faut conjurer les morts de rester sous terre, tandis que les vivants risquent de prendre leur place [36].
La conversion de Lira
Il est bien dautres exemples de ces emprunts à des croyances andines ; toutefois, la cause patriotique dépendait dune glose chrétienne, et lorsque lavenir de celle-là était en jeu, la Providence elle-même intervenait.
À la fin de lannée 1815, Lira, démoralisé par ses défaites, entreprend des négociations en vue de passer au roi, et réclame, pour se décider, le grade de colonel dans larmée régulière. Cette exigence exorbitante révèle la manipulation que Vargas fait subir à lépisode pour le rendre édifiant : Lira était simple caporal avant de sauto-promouvoir commandant de la guérilla ; si le récit de cette trahison manquée repose peut-être sur une base réelle, les détails en sont invraisemblables. Vargas sort du cadre de la chronique pour conter un artificium Dei comment la Providence intervint pour sauver la cause patriotique que menaçait la perte de son chef. La séquence narrative commence de la sorte :
«Hallándose ya en sus últimos períodos o agonías el sistema patriótico del interior de los Valles de Sicasica y Hayopaya, la divina providencia que vela sobre sus oprimidos permite se trasluzga por medio de un caso impensado el total trastorno que se iba a hacer a favor de la causa opresora [37].»
Les voies de la Providence étant complexes et, dans le cas qui nous occupe, particulièrement tortueuses , Lira revient dans le droit chemin après avoir causé la mort de deux innocents, et après avoir été trompé par sa maîtresse, séduite et enlevée par don Julián Oblitas, lofficier royaliste avec lequel il traitait.
« He aquí por dónde se disuelven los vínculos de la alianza de estos dos amigos [Lira et Oblitas] permitiendo Dios de este modo la conversión de un desleal a su Patria [38]. »
Cela se passait au temps de carnaval, quand les diables reviennent sur terre et que sachève une période pour quune autre commence [39] .
La complexité de cet épisode, dont tous les détails sont présentés parle narrateur comme des signes providentiels, révèle la volonté du chroniqueur dattribuer à la guérilla, à travers la personne de son commandant, un statut délection. Toutefois, la protection ne va pas sans compensation. Il aura fallu immoler deux hommes pour que la guérilla retrouve son chef. La cause patriotique ne pouvait exister sans caudillo ni sacrifice.
La Providence qui, selon Vargas, avait mené toute l'affaire, devait aimer le sang. Elle avait rassemblé trois patriotes sincères, leur avait inspiré décrire une proclamation contre les traîtres et, pour la diffuser, leur avait envoyé l'Indien Aguilar qui brûlait de se sacrifier pour la Patrie [40] . Elle avait mis celui-ci en présence de la mère de Lira, lui avait laissé trouver une mort atroce qui sanctifiait sa promesse de sacrifice ; puis elle avait éloigné Lira, organisé une nuit d'amour entre sa maîtresse et le subdélégué royaliste, et protégé ce dernier, son instrument, de la fureur du caudillo en jetant sur lui une chape de brume.
Le mécanisme sacrificiel que décrit Vargas lui était si familier qu'il ne trouvait pas absurde que la Providence, uvrant en faveur de la cause patriotique, acceptât la mort de deux patriotes en épargnant la vie de l'officier royaliste. En somme, les guérilleros, dont la cause était juste, devaient cependant mourir, alors que survivraient les royalistes coupables de mener un injuste combat. Essayons danalyser ces curieuses prémisses
4. Charisme et sacrifice
Dans lexigence sacrificielle que doit satisfaire sa mission, le caudillo quitte son rang pour confondre son destin avec celui des autres guérilleros. Primus inter pares, il énonce et théâtralise le sens de leur fin volontaire : verser leur sang pour la Patrie.
Éliminons demblée lidée que la mort à laquelle étaient voués ces hommes pourrait être celle du héros qui saffirme dans le mépris de la mort et saccomplit par elle, ou quaux épreuves subies répondrait la promesse de récompenses futures [41] : Vargas le répète à lenvi, la mort du guérillero est un sacrifice librement consenti [42], et ce sacrifice est dune générosité telle quil lui faut envisager de mourir pour que lennemi présent en tire bénéfice dans le futur [43].
Soldats voués à la mort, non par la volonté de leur prince, mais de leur propre choix, les guérilleros participent dun dessein providentiel dont ils sont les exécutants, et qui s'accomplit sur deux plans : celui des rencontres guerrières et celui du sacrifice consenti, car il ne suffit pas de risquer la mort, encore faut-il se sacrifier.
Voué à la mort
Châtiment du manque de foi en la cause patriotique, la mort de Lira est aussi plus que cela, une mort appelée, invoquée, promise. Et ici le destin de Lira ressemble à celui de ses meilleurs lieutenants, qui avaient hérité de leur père, comme lui, à la fois une vengeance et un destin mortel, et qui tous annonçaient leur mort comme laboutissement nécessaire de leur engagement au service de la patrie. Ce que montre la fin du capitaine Gandarillas qui mourut en léguant à ses fils le destin quil avait reçu de son père.
« La misma suerte que su padre tuvo y muy conforme dicen que salió al patíbulo con mucha energía dando gracias a Dios por haber permitido la misma suerte que de su padre, y que decía que por la libertad de su Patria, de su nación y del hemisferio americano [44] derramaba su sangre ; que él dejaba hijos varones para que sigan con la demanda y que muy gustoso darán su vida por su Patria, de forma que dejó un ejemplo para los americanos y defensores suyos. Así acabó su existencia. Como siempre pronosticaba que él había de morir por la Patria si no en una guerrilla en un patíbulo fusilado por sus enemigos, así nomás ocurrió [45]. »
Le capitaine indien Mateo Quispe avait pareillement annoncé sa fin :
« Como siempre se pronosticaba en que su cabeza se la cortarían los enemigos, que desde el momento que había abrazado el partido de la libertad ofrecía en su sacrificio, llegó al fin el momento de ser víctima [46]. »
Parler de sa mort et la prédire pourrait servir de conjuration, conjuration qui se placerait cependant encore dans un cadre sacrificiel. Mais il semble bien, ici, qu'à l'inverse ce sont les mots qui commandent le destin, et qui appellent la mort. Citons pour exemple la mort du capitaine indien Julián Gallegos dont les paroles annoncent la chute de lépisode. Gallegos, qui va payer le prix de son obstination, se sépare ironiquement du messager dun danger quil refuse de voir : « Veante mis ojos, blanca paloma [47] ». La proximité des deux mots ojos (les yeux) et blanca (blanche) commande dès lors lexpression dargot militaire par laquelle Vargas énonce la mort de Gallegos, une mort quil a lui-même cherchée : il pénètre dans le village où campent les royalistes qui le font prisonnier ; trois jours plus tard, le subdélégué Oblitas lui fait blanquear los ojos (blanchir les yeux) en le fusillant sur la grand-place [48].
Dans une guerre aussi meurtrière que le fut celle dindépendance, le guerrier qui envisageait sa mort prochaine faisait preuve de raison. Mais Lira et ses compagnons allaient au-delà de cette résignation ; ils appelaient la mort. Et ce nétait pas en vertu dun marchandage banal, sur le mode do ut des (la liberté de la Patrie serait acquise si des victimes consentantes se dévouaient) ; il sagissait dacquitter une sorte de dette jamais éteinte. Parce que la guerre était sainte entendons parce quelle était voulue et protégée par Dieu , le caudillo et ses hommes devaient soffrir à la mort.
La devotio de Lira
Lacceptation du sacrifice prit pour Lira une forme particulièrement solennelle. Alors que, désarmé par ses officiers, il risquait de perdre son commandement, il se résolut à prêter un serment de fidélité à la Patrie (juramento sagrado). Au cours d'une sorte de célébration à la fois civique et religieuse, il répéta ce qu'il avait annoncé maintes fois, qu'il donnerait son sang, qu'il s'offrirait en victime consentante pour la cause de la Patrie.
« Cruzando las dos espadas Lira la besó arrodillándose, por tres veces, espresándose según previene el derecho que lo hacía por Dios nuestro Señor y la cruz de estas espadas y por las cenizas de su padre morir primero que traycionar a la Patria. [ ] Que se constituye desde este momento ya víctima por la causa de la Patria; que la consagraba su sangre y todo su ser por ella [49]. »
Le souvenir de la mort du père et les deux épées croisées qui rappelaient la mort du Christ étaient garantes du serment du fils et de sa mort promise. Dans quel fonds Lira avait-il puisé ce cérémonial ? Il ne semble pas quil lait improvisé. En avait-il trouvé l'exemple dans l'armée argentine ? L'idée d'un sacrifice volontaire sacralisé par un serment public lui venait-elle de traditions anciennes ?
On connaît le goût des officiers indépendantistes pour les sociétés secrètes. Comme en Europe où les loges de carbonari se multipliaient, les Américains luttant pour leur liberté se liaient entre eux par des serments et des cérémonies initiatiques. Le vu de Lira devait peut-être quelque chose à ces rites.
Cependant, malgré la distance considérable qui les sépare, il est tentant de rapprocher aussi le serment du guérillero d'un texte célèbre de Tite-Live, la devotio du consul Decius, à la bataille de Sentinum (295 av. J. C.), analysée par Georges Dumezil. Alors que ses troupes faiblissent devant un adversaire redoutable, Decius se voue aux forces surnaturelles « pour larmée du peuple romain des quirites » [50].
Comme le consul romain, le commandant Lira s'offrait en sacrifice pour sauver la patrie, suivant en cela l'exemple de son père dont il invoquait la mémoire. Dans les deux cas, les chefs de guerre se livraient à une cérémonie religieuse, au rituel établi, respectant une formule consacrée (Decius : cum secundum sollemnes precationes, Lira : por tres veces, espresándose según previene el derecho). Le guérillero partageait la croyance du consul en l'efficacité du sacrifice et pratiquait le même hardi marché avec l'invisible (selon les termes de Dumezil). Mais le juridisme du serment de Lira se plaçait dans un cadre référentiel chrétien, et, comme par contagion, entraînait une communion des guérilleros dans loffrande sacrificielle.
Au discours quadressa Lira à la troupe en conclusion de la cérémonie :
« Amados compañeros : Vosotros sois testigos cómo hoy he renovado mis más sagrados votos al Dios de los ejércitos para derramar la última gota de mi sangre en defensa de nuestra Patria y libertad [ ] [51]. »
les hommes lui firent répondre, par leur porte-parole :
« que ellos desde el momento que tomaron las armas para defender la Patria ha sido con intención de morir por ella en cualquier destino [ ] [52]. »
Lira ignorait certainement le sacrifice de Decius, consommé deux mille ans avant le sien [53] ; mais son initiative, au service d'une cause moderne, obéissait encore aux conceptions que les Anciens se faisaient des rapports entre les hommes et les dieux. La guérilla, menacée de discorde, ressoudait son unité à travers lénonciation collective dun destin pour la mort dont le caudillo donnait lexemple.
La mort du miles Christi
La faute commise par Lira ses négociations avec les royalistes étaient peut-être moins coupables que labsence de foi dans une cause sacrée dont elles témoignaient ajoute à sa devotio solennelle et à sa mort promise lidée dun châtiment nécessaire. Le destin du caudillo alourdit de culpabilité la dette sacrificielle sur laquelle semble fondé le combat des guérilleros.
Lira nest pas mort au combat ou fusillé sur la grand-place la mort quavait subie son père et à laquelle il aspirait [54] , et Vargas dut transfigurer sa fin misérable en lui prêtant un discours chrétien et lui faisant brandir, au lieu du sabre, le crucifix. Lira sétait promis à la mort en tenant une croix formée par deux épées, il meurt en arborant le même symbole.
« Entré ande el herido: había estado en cama con un crucifijo en la mano, sentado, casi en las últimas horas.
« No me contestaba nada, me hacía seña únicamente al santo Cristo [ ].
« En esto nomás le acometió un desmayo, calló un corto rato, después volvió en sí, a poco sácase unos pedazos de hueso de las costillas de la herida y le estaba alcanzando al doctor Valencia y exclama en voz alta y dice :
« Muero inocente, muero inocente. Falsamente han procedido. Muero patriota, muero como cristiano católico.
« A a unas cuantas palabras que le hacía rezar el doctor don Manuel de la Borda (que era el párroco que a ese momento entró) expiró abrazándose fuertemente al crucifijo con ambas manos, a las 11 y media del día 15 de diciembre, día de San Eusebio, lunes, a manos de dos sacerdotes, bien auxiliado, en sus cinco sentidos [55]. »Lira fut tué en 1817, alors que le type du caudillo venait dapparaître. Se multiplièrent dès lors ces vies exemplaires et ces morts théâtrales que les études qui furent consacrées au caudillisme négligèrent pour ne sintéresser quà la fonction sociale exercée par ces hommes et leur rapport difficile à la loi, se privant ainsi des moyens de comprendre certains fondements de la culture politique hispanique.
Conclusions
Au lieu dune image de la virilité et de lexercice du pouvoir solitaire (comme les écrivains ont contribué à la répandre), le caudillo se révèle être un archétype du soldat chrétien, une variante américaine du miles christi évoqué par saint Bernard, dans le cadre dune lutte pour lindépendance qui passait par ladoption des formes politiques modernes. Curieux mélange, certes.
Pour reprendre la terminologie de Tocqueville, la démocratie hispano-américaine, au lieu du pouvoir tranquille de la société sur elle-même, aboutit à laffrontement de groupes structurés autour dun chef, dirigeant dun nouveau type de combat, dans un univers où il nexiste plus dinstance supérieure aux affrontements entre partis. Dès la guerre dindépendance, les combattants abandonnent le cri encore lancé quelques années auparavant Vive le roi, à bas le mauvais gouvernement ! pour se réclamer de ceux de la Patrie contre les soldats du roi, les verts contre les rouges [56].
Le chef de ces factions nest pas soldat sorti du rang : il est fils de notables gros ou petits , ancré dans un terroir, et, dans lAmérique indienne des Andes et du Mexique, il partage avec ses troupes un fond de culture métisse.
Parfait connaisseur des rouages pratiques, politiciens, de la démocratie et de ses manipulations, le caudillo sait comment organiser des élections en vue de les gagner, comment neutraliser un adversaire dangereux lors dun débat (pas forcément en appuyant sur la gâchette). Surtout : cest lhomme de la parole. Lindispensable éloquence du caudillo.
Mais son pouvoir sur les hommes ne sexerce pas comme le prescrivent les constitutions modernes. Il correspond à ce que Max Weber décrivait sous le terme de domination charismatique, un pouvoir qui na dautre légitimité quune dimension mythique incarnée en un homme.
Le caudillo doit savoir prononcer les maîtres-mots de la démocratie : Liberté, Peuple, Justice, mort aux tyrans Mais cest de la mise en scène dont saccompagnent ses harangues, de sa présence au combat et de sa détermination, de la confiance quil sait inspirer à ses hommes, du mépris de la mort quil affiche et des protections surnaturelles dont il se réclame, que dépend lefficace de sa parole.
Il conviendrait dajouter un complément au type idéal weberien : dirigeant charismatique, le caudillo nexiste que par un combat permanent. Créature dun univers moderne qui incarne la promesse dun avenir meilleur, un futur toujours perçu dans une perspective agonistique, le caudillo est un chef de bande dont le rôle ne se justifie que par lexistence dun adversaire à vaincre. Ses chances de mourir dans un lit sont dès lors limitées. Mais la mort violente nest jamais envisagée pour ce quelle est comme une hypothèse probable. Elle est voulue comme un sacrifice quexigerait la dette contractée par la cause patriotique à légard des protections providentielles dont elle bénéficie. Il resterait à chercher par quel infléchissement, ou quelle contagion indigène, peut-être, la culture chrétienne des guérilleros avait été orientée en ce sens. Soulignons au passage la permanence du thème sacrificiel et limportance quil occupe dans les écrits théoriques et le Journal de Bolivie du caudillo Ernesto Che Guevara [57].
Pour interpréter et décrire un phénomène nouveau l'apparition du chef politique d'un univers démocratique de combat son chroniqueur et inventeur retravaille des matériaux anciens, ceux qui lui sont fournis par sa culture métisse, disparate, archaïque. Culture chrétienne, formée de strates diverses, savantes autant que populaires et enrichie d'apports indigènes, dont il resterait à analyser les composantes et leur combinatoire. Une certitude : le poids de lÉglise, tant par lécrit (labondance des ouvrages de piété) que la parole (les prêches prononcés sur la tribune dominant la place darme) ; Vargas avait en outre bénéficié des leçons et de la bibliothèque de son frère, docteur en théologie, ainsi que de la fréquentation du cercle de prêtres qui entourait le caudillo. Séduit comme un adolescent l'est par le chef de la bande à laquelle il appartient, le chroniqueur fit d'un homme, le commandant Lira, un archétype promis au plus bel avenir, dont le charisme se fondait sur le sacrifice.
Et son succès traduirait lune des conséquences de ladoption du régime démocratique par les nouveaux États issus de lAmérique espagnole. Filiation paradoxale dans la mesure où le caudillo réintroduisait des valeurs héroïques dans un système qui menait à les ignorer.
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Notes
[1] R. Girardet [1986], passim.
[2] Celle que suscite en Espagne loccupation française (1808-1813), et celles que mènent, dans des provinces fort différentes les unes des autres, les Américains contre la métropole espagnole (1810-1825).
[3] L. G. Campbell [1978].
[4] « Il nappartient quaux Ennemis [les Espagnols] de cet État [le royaume de France] de faire la guerre, avec succès, par de simples Lieutenants. Le flegme de leur nation leur donne cet avantage. Mais la France est moins propre quaucune autre à en user ainsi, parce que lardeur, qui leur donne le Courage et le désir de combattre, leur donne aussi limpatience qui ne peut être vaincue que par la présence de leur Roi. » Testament politique ou les Maximes dÉtat de Monsieur le Cardinal de Richelieu, Bruxelles, Complexe, 1990, p. 90.
[5] J. S. Vargas [1982]. Dans la suite Diario.
[6] Ses habitants désignaient ainsi cette région accidentée, voie de passage entre le haut plateau où se situent, vers 4000 m daltitude, les principales villes du Haut-Pérou Potosí, La Paz, Oruro , et les riches bassins agricoles de Cochabamba et de Chuquisaca, vers 2500 m.
[7] La métaphore du maquillage semble avoir été chère aux chroniqueurs, spéculant sur la naïveté du lecteur pour se défendre davoir produit autre chose quune ¦uvre brute. Ainsi, Monluc affirme que ses Commentaires « n'ont point de polisseure qui soit fardée, d'artifice qui soit exquis, d'ornement qui soit estranger, de beauté qui soit empruntée ; c'est la simple vérité qui vous est nuement représentée » (Bibl. de la Pléiade, p. 5).
[8] Celles de tambour-major, fonctions essentielles : toujours aux côtés du commandant, cest lui qui transmet ses ordres à toutes les formations, pendant le combat. De même la clique quil dirige représente-t-elle une des prérogatives et lun des symboles du commandement. Pas de manifestation publique du pouvoir du caudillo sans musique militaire, à la fois service de transmission et élément de mise en scène.
[9] De façon plus ou moins directe : avant de sengager, Vargas avait reçu des leçons de son frère, chapelain de guérilla qui avait rédigé des harangues comme il avait appris à bâtir des sermons ; en outre, comme ses compagnons, Vargas lisait la presse révolutionnaire de Buenos Aires dans laquelle il trouvait des modèles.
[10] Jai décrit précédemment cet aspect essentiel de louvrage de Vargas [1991]. Linterprétation providentialiste de la guerre dindépendance nétait pas propre à lunivers catholique, hispanique. Plus de trente ans auparavant, les États-Unis en guerre contre le Royaume-Uni avaient pensé se donner pour emblème (sur proposition de Jefferson) le franchissement de la Mer Rouge par les Hébreux accompagné de la devise : « La rébellion contre les tyrans est un devoir dobéissance envers Dieu. » (Cité et analysé par A. Boureau [1985], p. 146.)
[11] Diario, p. 10.
[12] « Caudillo sinifica el guiador de la hueste, quasi capdillo, a capite, de donde también se dixo capitán, que sinifica lo mesmo ; vel caudillo, quasi cavens alium, porque ha de cuidar de toda su gente. De las cualidades del que ha de ser cabdillo habla la ley 4, tít. 23, par. 2, y dize allí la glossa de Montalvo, verbo cabdillo : Assumatur talis in ducem guerrae, qui scientiam et intellectum habeat, hoc officium exercendi. Acaudillar, capitanear gente de guerra. »
[13] Diario, p. 362.
[14] Id., p. 332.
[15] Jai traité ailleurs de labsence de solution de continuité entre la plus grande jacquerie connue dans les Andes celle dirigée au Pérou par Tupac Amaru, et par Tupac Catari dans le Haut-Pérou (1780-1782) et certains aspects des luttes indépendantistes ([1992], chap. I). Pour ne citer quun trait : dans le Haut-Pérou, la dernière poche de résistance des Indiens rebelles en 1782 correspondait au rayon daction de la guérilla dEusebio Lira, trente ans plus tard (M. E. del Valle de Siles [1990], p. 389-412).
[16] Sans craindre de se répéter dune phrase à lautre, Vargas employait de préférence le nom de Lira que le pronom quil aurait pu lui substituer. Façon de souligner limportance quacquiert le patronyme qui sert de mot de ralliement dans la constitution du pouvoir du caudillo. À partir de lindépendance, les partis politiques se définirent principalement par le nom du dirigeant dont chacun se réclamait. La troupe de Lira avait agi ainsi la première, en se divisant, après lassassinat de son chef, en liristas qui voulaient le venger, et en fajardistas qui soutenaient son successeur, le commandant Fajardo (Diario, p. 208.)
[17] Dans la guérilla, les armes saisies reviennent au commandant qui les attribue ensuite à ses soldats, mais en sen réservant toujours la propriété.
[18] La coca constitue déjà la principale richesse de la contrée.
[19] Moreno signifie "brun" ; le mot est généralement employé pour désigner un mulâtre. Dans le cours du Journal, un jeu de mot révèle lintention de suggérer que le capitaine Moreno avait lâme sombre.
[20] Diario, p. 383. « Le 9 février de l'an I de l'indépendance, en 1825, les troupes de la Patrie s'en allèrent à Oruro sous les ordres du colonel Castro, et plus jamais on ne vit de troupes espagnoles en cette partie de lAmérique. »
[21] Dans la guérilla des Vallées, comme dans le cas dautres insurrections plus limitées qui éclatèrent alors dans les Andes, les dirigeants militaires sentouraient dune camarilla de prêtres.
[22] Diario, p. 9. « Mon frère me parlait souvent pour m'inciter à embrasser la cause de la Patrie et de la liberté américaine :
« C'est une cause juste, très juste, celle que défendent les Porteños (bien informé de ses droits, il avait embrassé leur système) et que Dieu doit protéger, car le roi d'Espagne n'est pas notre souverain légitime. Aussi l'on doit se battre contre le gouvernement espagnol parce que Dieu, et la nature elle-même, nous imposent de défendre notre liberté. C'est par la force, et rien d'autre, que nous sommes gouvernés par un parti qui n'a pas le moindre droit d'agir ainsi. »
[23] Id., p. 20-21. « En ce temps-là, on ne disait et on n'entendait rien. Les villages des Vallées semblaient fort calmes [ ]. Le 9 novembre 1814, à deux heures de l'après-midi, surgirent sept cavaliers armés (plus tard, je les connus bien, ceux-là), qui étaient don Eusebio Lira, don Pedro Zerda, don Pedro Graneros, don Andrés Simón, don Miguel Mamani, don Julián Tangara et un mulâtre. »
[24] De hautes vallées tropicales, à une ou deux journées de marche de La Paz.
[25] En 1810-1820, les capitales des provinces d'Ayopaya et de Sicasica comprenaient :
nbre % Indiens 5620 64,83 Métis 1493 17,22 Blancs 1277 14,74 Mulâtres 277 3,19 Noirs 2 0,02 Total 8669 100
(G. Mendoza [1951], p. 205.)
[26] Vargas, qui était lui-même orphelin et déclassé, reste étonnamment discret sur ce point.
[27] La zone des Vallées était riche de minerais (étain, cuivre, argent, plomb).
[28] Diario, p. 405.
[29] Les guérilleros du Haut-Pérou ne découvrirent lexistence de Bolívar et de ses armées quen mars 1819. Jusquà cette date, ils ne connaissaient dautre lutte pour lindépendance que celle de Buenos Aires.
[30] Diario, p. 405. « Il défendit [la Patrie] avec beaucoup d'héroïsme, en gênant terriblement les Espagnols, car il était très courageux et téméraire. »
[31] Id., p. 104 (souligné par moi). « Ils procédèrent à l'élection du chef qui devait les diriger et, avec neuf voix d'avance, Lira fut élu. Les officiers le reconnurent alors pour commandant en chef en engageant leur parole dhonneur par écrit. »
[32] Jemploie le terme dans le sens quil avait alors : il désignait à la fois les métropolitains et les créoles, Espagnols européens et Espagnols américains.
[33] Diario, p. 36-37. « Le religieux [qui avait livré Dionisio Lira] sortit de l'aventure plus frais qu'un tamarin. Mais, en récompense de sa traîtrise, le roi ne le fit ni évêque, ni chanoine, ni prieur de son ordre. Il devint gaga, et fut accablé d'infirmités et de douleurs sans nombre ; il bavait que c'en était dégoûtant, et il mourut presque de misère [ ]. Ainsi le ciel châtia un traître vil, bien que ce fût son ministre, afin de servir d'exemple à ceux qui seraient tentés d'agir comme lui. Et non seulement ce religieux connut une fin lamentable, mais également l'un de ses frères, don José Claderas : un soir que ce dernier revenait d'une hacienda, la foudre le tua. Il mourut en plein champ, sans aucune assistance. On dit, à Oruro, que le religieux avait consulté son frère avant d'agir et que celui-ci l'avait incité à la trahison, et que c'est pour cela qu'il était mort ainsi. »
[34] Voir les travaux de T. Abercrombie, T. Bouysse-Cassagne, T. Gisbert, O. Harris et T. Platt, pour les Andes du Sud ; en ce qui concerne la région du Cuzco, avec lesquelles les vallées entretenaient détroites relations, G. Urton et T. Zuidema.
Lidentification de Santiago à Illapa pose de nombreux problèmes qui nont pas été résolus. Lun dentre eux concerne la proximité existant entre deux divinités du Collao, Illapa-Santiago et Tunupa (dont les évangélisateurs favorisèrent une assimilation à saint Bartolomé), toutes deux liées aux manifestations de la foudre. Des recherches en cours, de T. Bouysse-Cassagne, démontreraient la spécificité de Tunupa, tandis que N. Wachtel présente Tunupa et Illapa comme une seule « divinité polymorphe dont les pouvoirs se déploient sous des formes changeantes selon le contexte : à la fois maître de leau terrestre (il ouvre laxe aquatique) et maître du feu céleste (il envoie ou arrête la foudre). Chez les Aymaras actuels Tunapa est vénéré, précisément, comme un dieu de la foudre et du tonnerre, en quoi il se confond avec le dieu appelé, dans la tradition inca, Illapa, maître aussi de leau céleste (pluie, neigne ou grêle). » ([1990], p. 534.)
Dans le cas des Vallées, le bourg de Mohosa, rebelle de façon récurrente contre lÉtat espagnol, puis républicain, sest donné pour patron Santiago-Illapa, tandis que la capitale de la province, Sicasica, pôle royaliste, a choisi la protection de Bartholomé-Tunupa dont la statue orne léglise (T. Gisbert, J. Mesa [1970], pl. 11-12). Cette opposition plaiderait en faveur dune différenciation entre les deux puissances. Cependant, il semble bien que le chroniqueur, qui percevait le caudillo comme un être doté de protections nombreuses, ne sembarrassait pas danalyses mythologiques. Lira, qui lui apparut la première fois sous la forme dun cavalier armé, appelait limage de Santiago, comme laventure quil avait connue avec ses compagnons sur les hauteurs embrasées de Mohosa (Diario, p. 85-87) rappelait un épisode du mythe de Tunupa (H. Urbano [1981], p. 12, 21-22).
[35] Diario, p. 85-87.
[36] T. Bouysse-Cassagne [1987], p. 201.
[37] Diario, p. 64. « La cause patriotique se trouvait alors à la dernière extrémité, en agonie, pourrait-on dire. La divine Providence qui veille sur les opprimés empêcha alors, à travers un accident auquel nul n'aurait pensé, le revirement total qui allait se produire en faveur de la cause des oppresseurs. » La causa opresora : cest bien dans le cadre dune juste guerre que lépisode prend son sens.
[38] Id., p. 68 (souligné par moi). « Voilà comment se dénouèrent les liens d'alliance de ces deux amis, Dieu permettant ainsi la conversion d'un déloyal à sa patrie. » Il faut entendre le mot conversión dans le sens que lÉglise catholique lui a donné pour parler du soudain retour à Dieu quéprouvèrent des saints égarés dans le monde. On parle ainsi de la conversion de François dAssise, dIgnace de Loyola ou de René de Rancé.
[39] « La fiesta del Carnaval es el momento del año en que los diablos de abajo salen a la superficie ; no es solo la fiesta de los diablos, sino que la forma en que se manifiestan es tambien el momento de guerra (kira en aymara). Recordando la definición antigua del pachacuti como tiempo de guerra podemos postular que la fiesta de Carnaval es un pachacuti anual ; y no es casual que para los ayllus aymara-hablantes Carnaval es el año nuevo, el momento en que se acaba un periodo y se inaugura otro. » O. Harris [1990], p. 33.
[40] Lindien Aguilar, soldat patriote, sest proposé pour une mission dangereuse. « [Selon la volonté de] Dieu tout-puissant qui commande au destin, apparut à l'improviste un soldat du commandant Lanza, qui s'était séparé de son groupe aux abords de Potosí, un Indien nommé José María Aguilar [; ]. » L'envoyé providentiel accepte la mission et, mieux encore, il s'offre en sacrifice ce quon ne lui demandait pas. « Plein d'un ardent désir de sacrifier son sang pour la Patrie, Aguilar accepta de remplir fidèlement sa mission et prononça un serment solennel [ ]. » Puis il part en « prenant pour guide Dieu tout-puissant et Notre très Sainte Mère de la Merci ». On retrouve ici lacceptation du sacrifice par la victime, propre au mécanisme sacrificiel de la guérilla.
[41] Il sagit de récompenses en ce monde Vargas névoque jamais de rétribution dans lau-delà. Les meurtriers de Lira, ou les complices du meurtre, trouveront la mort lun après lautre ; afin de souligner la vanité des récompenses, Vargas prend bien soin de préciser, chaque fois, quils venaient dêtre promus quand la mort les a saisis.
[42] Comme le rappelait à ses hommes, au moment de se battre, le colonel Lanza : « Muchachos : Este es el día feliz por todos modos para nosotros : si Dios nos da valor para alcanzar la victoria somos felices ; si al contrario por castigarnos salen los enemigos triunfantes somos felices cumpliendo el deber a que nos hemos comprometido con el sagrado juramento de derramar nuestra sangre por nuestra Patria y Libertad. » (« Muchachos : quoiqu'il advienne aujourd'hui, nous serons heureux. Heureux si Dieu nous donne la force et le courage de la victoire, heureux si, pour notre châtiment, l'ennemi l'emporte, car nous aurons fait le devoir auquel nous nous sommes engagés en prêtant serment de verser notre sang pour la patrie et pour la liberté. ») (Diario, p. 318.) Les guérilleros ne se sont pas engagés à se battre pour la Patrie au risque de mourir : ils ont juré de verser leur sang. La volonté de sacrifice lemporte sur lobjectif de la guerre.
[43] Voir notamment Diario, p. 189.
[44] Gandarillas énumère la pyramide des communautés auxquelles il appartient, la hiérarchie des fidélités auxquelles il est tenu : la patrie, cest la patria chica, le terroir dont il est originaire ; la nation, cest celle des Espagnols américains ; lhémisphère américain, la terre de la liberté.
[45] Diario, p. 288. « Il connut le même sort que son père, et l'on rapporte qu'il marcha plein d'énergie à l'échafaud, acceptant la mort et rendant grâce à Dieu pour lui avoir accordé le même destin que son père ; il dit que c'était pour la liberté de sa Patrie, de sa nation et de tout l'hémisphère américain qu'il allait verser son sang ; il laissait des fils qui suivraient ses traces et qui donneraient avec joie leur vie pour la Patrie, de sorte qu'il mourait en laissant un exemple pour les Américains et des héritiers, défenseurs de sa cause. Ainsi prit fin son existence. Il avait toujours annoncé qu'il mourrait pour la Patrie, lors d'une rencontre ou fusillé par ses ennemis, et il en fut ainsi. »
[46] Id., p. 330. « Comme il le prédisait toujours, sa tête, les ennemis la lui couperaient, car depuis le moment où il avait embrassé le parti de la liberté, il sétait offert pour elle en sacrifice. Vint enfin lheure dêtre victime. »
[47] Adresse bizarre (peut-être sagit-il du vers dune chanson), quon pourrait traduire par : Et à la revoyure, ma blanche colombe !
[48] Diario, p. 130-131.
[49] .Id., p. 96. « Croisant deux épées, Lira, à genoux, baisa cette croix par trois fois en disant, comme le prescrit le droit, qu'il jurait au nom de Dieu Notre-Seigneur, et par la croix de ces épées, et par les cendres de son père, de mourir plutôt que de trahir la Patrie. [ ] À compter de ce moment, il se constituait en victime pour la cause de la Patrie, et lui vouait son sang et tout son être. »
[50] G. Dumezil [1969], p. 186-187.
[51] Diario, p. 96. « Mes chers compagnons : aujourd'hui vous avez été témoins du renouvellement de mes v¦ux sacrés au Dieu des armées ; j'ai juré de verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour la défense de notre Patrie et pour la liberté [ ]. »
[52] Id., p. 97. « [ ] À partir du moment où ils avaient pris les armes pour défendre la Patrie, ils avaient eu l'intention de mourir pour elle de quelque façon que ce fût [ ]. »
[53] Quoique celui de Curtius, diffusé par lenseignement classique que dispensait lÉglise, fût encore familier au public espagnol cultivé.
[54] Cest bien ainsi quil décrit la bonne mort, dans les dernières paroles quil échange avec le tambour-major (Diario, p. 195.)
[55] Id., p. 195-196. « J'entrai dans la pièce où était le blessé ; il était assis dans le lit, un crucifix à la main, à ses derniers instants.
« Il ne me répondait rien, et simplement me montrait le Saint Christ. [ ]
« Il perdit alors connaissance, se tut un moment, puis il revint à lui, retira quelques morceaux d'os de sa blessure et, alors que le prêtre Valencia s'approchait de lui, il dit à voix haute :
« Je meurs innocent, je meurs innocent. On m'a trahi. Je meurs en patriote, je meurs en chrétien catholique.
« Et après quelques mots que lui fit répéter Don Manuel de la Borda (le curé qui venait d'arriver), il expira en serrant le crucifix très fort entre ses mains. Il était 11 heures et demi, le 15 décembre, jour de la Saint-Eusèbe, un lundi. »[56] Diario, p. 143 : les patriotes portent une cocarde de paille verte, les royalistes une marque rouge au chapeau.
[57] E. Guevara [196?], p. 6-8, et [1969].
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