Extrait du Journal : La Gazette de l’Indre (article non daté remis au Musée)
L’écrivain du Mois
Henry de Monfreid, après avoir bourlingué et vécu de passionnantes aventures, s'est retiré dans sa calme propriété d'Ingrandes, aux confins de notre département. Là, au milieu d'une nature moins tourmentée et plus souriante que les arides contrées du Yemen et des rivages de la Mer Rouge où cet intrépide voyageur a passé une grande partie de sa vie, l'auteur de " L'homme sorti de la mer " (i) se retourne vers son passé et nous livre les secrets de sa vie d'aventurier. Il a su faire passer sur les jeunes générations le souffle de l'Aventure.
Nombreux sont ceux qui ont lu ses tout derniers ouvrages : " Le serpent rouge " - " Le naufrageur " - " Le cimetière des éléphants " - " Le roi des Abeilles " - " La vocation de Caroline " , tous aussi remarquables les uns que les autres.
Ils nous a paru intéressant de demander à ce grand écrivain d'ouvrir les pages que nous allons consacrer régulièrement à une célébrité littéraire ayant attaches à notre région.
Le style de Monfreid convient particulièrement au genre si délicat de la nouvelle -. il est, vivant, sobre et concis.
La nouvelle que nous vous présentons ce mois-ci et que nous soumettons au plaisir du Lecteur a été spécialement conçue pour notre revue. Nous irons même jusqu'à, dire qu'elle est comme la synthèse du talent de Henry de Monfreid et de son art de conteur si souple et si varié. Mieux que tout autre il sait nous ménager l'instant dramatique, nous transporter aux limites du merveilleux exotique et nous conduire, avec une rare maîtrise, jusqu'au dénouement.
Une nouvelle inédite : le chien désespéré
Un vieux berger somali qui a pu sauver quelques chèvres boit avec recueillement le thé sirupeux des doubats et donne les nouvelles de la brousse.
Mon jeune ami le lieutenant sait un peu de somali et avec l'aide d'un gradé il interroge le vieil homme sur le combat de Lammachilindi, ou plus exactement sur ses conséquences.
Le chef de l'avant garde, le Dedjaz Barahé, nous raconte le somali, a disparu, Le lendemain du combat, sa mule était arrivée au camp où les restes de l'avant garde s'étaient regroupés. Elle navait que le mors. En suivant les traces on retrouva la selle probablement arrachée au passage par des branches basses, ce qui donne la conviction que la bête avait pris la fuite sans cavalier. On essaya de continuer à suivre les traces, mais les marais rendirent la tàche impossible. Il fallut renoncer.
D'ailleurs cette plaine dangereuse est hantée de mauvais esprits, les plus dangereux qui soient : les Djinns des fleuves. Depuis cette bataille, où tant de corps sont restés sans sépulture, les âmes errantes ont longtemps tournoyé sur les fanges des marais. On les voyait comme de grosses lucioles se trainer en lueurs livides, la nuit sur les fentes de la terre humide, mais maintenant la lune les a emportées dans sa lumière.
Cependant ou entend, chaque nuit quand elle se lève, un chien aboyer au loin dans cette solitude où les hommes ne doivent pas aller.
Les doubats attentifs et tout pénétrés du mystère de cette histoire, sont immobiles assis en cercle autour des braises du foyer qui, peu à peu, s'endorment sous la cendre. Moi aussi, je suis pris par le conte merveilleux et la nuit autour de moi se peuple de fantômes . nous attendons la clarté de la lune : elle va se lever vers les neuf heures. Entendrons nous aboyer l'être mystérieux qui hante le marais desséché ? Peut-être allons nous voir son spectre ?...
Le ciel blanchit ; pas un de nous ne bouge, chacun retient son souffle … une bûche consommée se brise et le foyer jette une lueur rouge sur nos figures qui semblent brusquement sortir de l’ombre… La brousse s’éclaire, le globe lumineux émerge.
Alors monte de la terre un hurlement, le hurlement à la mort du chien perdu, déchirant, désespéré, sinistre et ce cri de détresse passe sur nous comme un frisson car il exprime l’éternelle souffrance…
Puis c’est l’aboiement d’un chien et toutes les nuits la bête fantastique semble tenir tête à des agresseurs ; elle mêle sa voix à celle des hyènes et ne se tait qu’à l’aube.
Le retour du soleil balaie de nos esprits tous les fantômes : le lieutenant et moi nous nous regardons en riant, un peu confus de nous être laissés aller à toutes les imaginations des contes de nourrice du vieux berger.
Reste un fait, celui des aboiements d’un chien. Il faut aller voir si vraiment cet animal existe, et comment et pourquoi il vit en cette brousse solitaire.
Les doubats hésitent à nous suivre, mais l’exemple de leur lieutenant les décide. Nous avançons en ligne déployée sur un front de 150 à 200 mètres, pour augmenter les chances de trouver ce que nous cherchons.
La fange noire du marais desséché est maintenant durcie par le soleil et fendue profondément de larges crevasses où le pied risque de s'engager. Dans les parties les plus basses une odeur marécageuse monte encore de cette terre entr'ouverte une sorte de jonc à feuilles plates et tranchantes fait partout de grosses touffes qu'il faut contourner.
Enfin, le terrain se relève, nous arrivons à une sorte d'ilot que l'inondation ne parait pas avoir recouvert. Là, les mimosas nains et quelques autres arbres de moyenne hauteur font une brousse assez dense.
Un aboiement furieux sur ma droite, derrière un bouquet de cactus me fait sursauter. Je ne jurerai pas n'avoir pas eu un mouvement d'effroi, une sorte de terreur fugitive, souvenir sans doute des contes fantastiques de la veillée précédente. Quelques pas encore et nous nous trouvons devant un chien jaune, un chien très ordinaire de cette race d'Afrique, matinée de chacal. La bête est extrêmement maigre et telle quelle pourrait très bien faire figure de fantôme.
Elle a reconnu des hommes, elle hésite entre la fureur et l'accueil amical. Sa queue se relève et s'agite ce qui dénote une excellente disposition, mais brusquement, au premier pas que nous faisons en avant, la voix se fait hargneuse, les babines se retroussent laissant voir les crocs.
J'essaye de l'apaiser de la voix, mais tout est vain l'animal recule peu à peu vers un mimosa et je vois alors contre le tronc une forme étendue, un homme... un cadavre.
Le chien est maintenant tout près et résolu, f arouche il défend ce mort, car c'est son maître, c'est le Dedjaz Barabé.
Le corps est caché par les vêtements, mais la face momifiée desséchée par le soleil est effrayante. Les orbites sont vides. La bouche béante laisse voir toutes les dents; les fourmis ont dévoré les lèvres et une partie des joues, il en résulte un rictus atroce, comme si cette tête hurlait encore un rire insultant à ce ciel qu'elle ne voit plus.
Sans doute arrivé sur cet ilot le blessé n'a pas eu la force d'affronter encore le marécage; vaincu par la souffrance, épuisé par l'effort il s'est couché là pour mourir ; son fusil est près de lui, il est mort avec toutes ses armes comme un preux.
Depuis vingt jours, son chien monte la garde, le défendant des vautours pendant la journée, des chacals et des hyènes, la nuit. De quoi cette pauvre bête a-t-elle vécu ? Sans doute des vautours trop audacieux qu'elle a saisis, car plusieurs dépouilles de ces sinistres oiseaux jonchent le sol.
Nous voudrions approcher, mais le chien devient féroce ; un doubat se fait mordre cruellement à la cuisse.
Je fais alors retirer tous les Somalis et je reste seul avec le lieutenant. Nous nous asseyons par terre et nous cherchons à apaiser ce terrible cerbère. Il se calme en effet en ne voyant plus les somalis qui semblaient l'exaspérer. Je tends vers lui la main, très doucement, il flaire, recule, avance à nouveau et finit par prendre confiance. Avec infiniment de prudence pour ne pas l’effrayer, je lui pose la main sur la tête ; alors il me lèche, se couche, on dirait qu'il pleure... Il a compris que nous ne voulions pas de mal à celui qu'il garde.
Nous pouvons alors identifier le cadavre, ou plutôt le squelette, car si le fidèle chien a sauvé le corps des bêtes de proie, il n'a rien pu contre les fourmis et les termites.
J'appelle les doubats ; à nous maintenant de rendre un dernier devoir à cet homme en lui donnant une sépulture puisque la fidélité d'une humble bête a protégé son cadavre.
Le lieutenant fait creuser une fosse à quelque distance dans une partie de terrain assez meuble. Le travail est long car les doubats n'ont que les baïonnettes en guise de pioche et leurs mains comme pelles.
Le chien est étendu près du corps ; on dirait qu’il attend sa résurrection, et il nous regarde d'un oeil joyeux…Nous allons peut-être lui rendre son maître ! il a confiance .
J’ai le cœur serré. Le lieutenant ne dit rien ; ce serait si bête de pleurer. Quant aux doubats, ils chantent selon leur habitude pour accompagner leur travail.
Enfin, la fosse est suffisante. Mais le plus difficile est de prendre et de porter cette momie qui va se briser, car les vêtements sont dévorés en dessous par les termites.
Au premier geste pour toucher à ces restes, le chien reprend sa fureur, jamais nous ne pourrons en finir cependant je ne puis me décider à rudoyer ce pauvre chien squelettique qui nous tient tète courageusement, croyant que nous voulons du mal à celui pour lequel il n'a cessé de lutter depuis vingt jours...
Le lieutenant me regarde de ses yeux bleus très doux, j'y vois perler une larme tandis que sa main lentement se pose sur son révolver ; J'ai compris ; il a raison : nous ne pouvons séparer ce chien de ce cadavre. Il hurlera, désespéré, à la place où il n’y aura plus rien à garder, plus rien à aimer… Non, la pauvre bête ne mérite pas cet abandon. Me blâme qui voudra, j'ai fait celà, je l'ai fait comme un devoir sacré envers l’amitié fidèle, la plus belle vertu qui rende l'homme digne d'avoir un Dieu.
Maintenant la nuit le chien désespéré ne hurle plus. Il est couché pour l'éternité à côté de son maître et la solitude de la terre africaine gardera le secret de la tombe où dorment deux amis.