
Au cours de l'Histoire, de nombreux écrivains s'essayèrent à la littérature fantastique que, jusqu'à notre époque, les "adultes" étaient aimablement conviés à considérer avec condescendance : Jules Verne bien-sûr, H.G. Wells, mais aussi Lord Byron, R.L. Stevenson, sir Conan Doyle, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Charles Baudelaire, Prosper Mérimée, Guy de Maupassant, Théophile Gautier, Goethe, etc. Mais le père du récit fantastique et notamment de l'heroic fantasy fut Homère avec les fabuleux textes Iliade et L'Odysée qui mettaient déjà en scènes exploits héroïques, dieux, démons, etc. On peut considérer que la littérature fantastique se divise en deux genres majeurs : l'Heroic fantasy, et la Dark fantasy. Mais de nombreux récits empruntent à l'un et l'autre genre, et parfois également à la science-fiction, comme par exemple le roman Le cas étrange du Dr Jekyll et de M. Hyde de R.L. Stevenson ou Frankenstein de Mary Shelley qui se situent à la fois dans la dark fantasy et dans la science-fiction. R.E. Howard réunissait très souvent l'heroïc et la dark fantasy dans ses récits, notamment ceux de Conan.
"<<C'était une pièce de vastes dimensions et richement décorée, garnie de tapisseries somptueuses recouvrant des murs lambrissés, cirés ; des tapis épais étaient placés sur le sol d'ivoire et le plafond élevé était orné de sculptures d'une grande finesse et d'arabesques d'argent. Derrière une table d'ivoire incrustée d'or, un homme était assis ; un homme aux larges épaules et la peau tannée par le soleil, qui semblait étrangement déplacé dans cet environnement luxueux. On aurait dit qu'il appartenait davantage au soleil et aux vents des hautes plaines. Ses plus infimes mouvements trahissaient des muscles pareils à des ressorts d'acier reliés à un cerveau perpétuellement en alerte, avec toute la coordination d'un homme né pour le combat.>> Robert E. Howard
La genèse du récit de Sword and Sorcery se trouve dans ces quatre phrases concises. Tout l'apparat de l'exotisme d'un monde archaïque, mêlé à une glorification de la virilité spartiate, toute animale, telle fut pour les lecteurs de Weird Tales la première apparition de Conan Le Barbare dans le Phénix sur l'épée, publié en décembre 1932. Mercenaire, voleur, pirate, roi, Conan fut le héros de 21 histoires complètes écrites par Howard, mais ne connut qu'un succès modéré jusqu'à sa résurrection en livre de poche en 1966.
Récits héroïques évoqués à grands traits, mêlant le sang, la foudre, la magie et l'horreur, la sauvagerie simpliste des aventures de Conan fit à une nouvelle génération de lecteurs l'effet d'une décharge électrique. Des couvertures dues au pinceau évocateur de Frank Frazetta rendaient à la perfection la sombre aura de violence. (...)"
Ce début d'article de Ken Bruzenak dans l'écran FANTASTIQUE n°23, mars 1982, à l'occasion de la sortie du film Conan Le Barbare résume assez bien ce qu'est ce genre de la littérature fantastique appelé sword and sorcery ou encore heroic fantasy. "Il s'agit de récits d'action et d'aventures qui se déroulent dans un monde imaginaire, où la magie a cours et où la science et la technologie modernes n'ont pas encore été découvertes. L'heroic-fantasy allie la couleur locale et la fougue du récit fantastique aux émotions ataviques et surnaturelles du conte étrange et occulte, ou de l'histoire de fantômes." écrivait L. Sprague de Camp.
Le pionnier de l'heroic fantasy tel que nous la connaissons maintenant fut l'Anglais William Morris, vers 1880. Le genre fut ensuite exploité, dans les premières années du siècle, par Lord Dunsany et Eric Eddison. Dans les années trente, la création des magazines Weird Tales en 1923 et Unknow Worlds en 1939, fournit des débouchés pour ce type de contes, et de nombreux récits mémorables de sword and sorcery virent alors le jour. Citons notamment les aventures de Conan, Kull et Turlogh, de Howard ; les contes macabres d'Ashton Smith ; les histoires du nécromant Elrick de Moorcock ; etc. Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, le marché des revues pour ce genre d'histoires connut une réduction sensible, et l'on put croire quelque temps que le fantastique avait été un simple "accident" de l'ère des machines. Mais avec la publication de la trilogie de J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux, et la réimpression de plusieurs oeuvres antérieures dans ce domaine, ce genre connaît à présent un très grand engouement.
Mais parmi les centaines, pour ne pas dire les milliers, d'écrivains d'heroic fantasy, nul n'a atteint le génie de Robert Ervin Howard et aucun héros n'est parvenu à atteindre la popularité du personnage de Conan le Cimmérien. Dans les récits de R.E.H., point d'elfes ou d'orques à tous les coins de rues, point de fées, de dragons crachant du feu ou de lutins espiègles. La magie n'est pas féérique ni courante, elle est obscure, terrifiante et ne se manifeste pas à chaque page ce qui donne un impact extraordinaire quand elle apparaît. Les récits d'Howard sont le plus réaliste possible, ce qui les rend crédibles, et servis par un style lyrique sans précédent, ils deviennent des chef-oeuvres extraordinaires et inégalés. Devant l'engouement du personnage de Conan, de nombreuses adaptations furent proposées au public. Il y eu tout d'abord les bandes dessinées. Certaines furent remarquables comme les toutes premières dessinées par le duo Buscema/Alcala, ainsi que celles de Neal Adams et que certaines d'Ernie Chan. Puis vint le film Conan Le Barbare de John Millius qui, mis à part quelques faiblesses, était assez remarquable. Le deuxième film Conan le Destructeur, à but uniquement commercial, était carrément nul. Je ne m'étendrai pas sur le dessin animé qui surpassait encore le deuxième film en nullité. Quand à la littérature concernant Conan, je ne vous recommande que les histoires écrites par Howard et les nouvelles "détournées" par Sprague de Camp pour en faire des aventures de Conan. François Truchaud écrivait à ce sujet : "Tout en reconnaissant le travail habile de Sprague de Camp, il est aisé de faire la différence avec le texte original de Howard qui se situe à cent coudées plus haut ! (...) c'est toute la différence entre un bon artisan et un créateur de génie !" Tous les autres récits de Conan écrits par d'autres auteurs, dans un but purement commercial, n'ont aucun intérêt.
Le conte d'épouvante ou le récit fantastique d'horreur, que j'appelle la Dark fantasy, s'est inspiré des mythes, légendes et superstitions qui hantent l'esprit des enfants comme des adultes depuis toujours. Car, contrairement à ce que pensent ceux qui ne le connaissent pas, ce genre littéraire n'a pas seulement pour but de faire éprouver aux lecteurs des frissons de peur, mais, quand il est servi par un conteur de talent, plonge au plus profond de notre inconscient, là où se cachent les mystères et les peurs qui ont toujours existé en l'homme et qui l'ont toujours fasciné, comme la mort, le sens de l'existence, dans un univers où apparaissent et agissent tous ces monstres qui ne sont que les manifestations de nos peurs, de nos angoisses, de nos souffrances, de nos rêves aussi. Si tant de contes pour enfants baignent dans l'angoisse, c'est parce qu'ils permettent à ces jeunes esprits de cristalliser leurs peurs sous la forme d'un monstre, d'un ogre, d'une sorcière, etc, et ainsi s'en exorciser. De fait, les meilleurs contes de dark fantasy sont bien plus que de simples histoires effrayantes, mais ils sont aussi des contes philosophiques. Le cas du Dr Jekyll et de M. Hyde est le mythe éternel de la dualité de l'homme entre le bien et le mal. Frankenstein met en scène non seulement la création de la science qui échappe à tout contrôle mais surtout pose le thème de l'identité de l'individu. Ce monstre hideux, créé avec des morceaux prélevés sur des cadavres, ce mort à qui l'on a donné la vie artificiellement, n'a-t-il pas cependant une identité ? N'est-il pas plus humain que ceux qui le pourchassent impitoyablement ? Les deux auteurs actuels qui remportent le plus de succès dans ce genre sont Stephen King et Anne Rice ; et pourtant, pour tous les véritables amateurs de dark fantasy, qui ne se sont pas contentés de lire les livres qu'on mettait devant leurs nez et qui ont fait une recherche personnelle pour découvrir les divers auteurs, ces deux écrivains contemporains sont bien médiocres face aux deux maîtres du genre : Edgar Allan Poe et Howard Phillips Lovecraft, qui ne se sont pas abaissés à employer les recettes habituelles du genre pour faire frissonner les lecteurs ! Certains de leurs contes sont de purs chef-d'œuvre philosophiques et poétiques.