
"Voilà bien un paradoxe - et non des moindres - de l'Amérique, où la renommée la plus légère devient tonitruante et universelle quand résonnent les trompettes des médias. Ce même pays a ignoré de son vivant, et à un moment où elle n'en possédait pourtant pas beaucoup, un de ses plus grands écrivains. Au nom d'une morale fanatique et rétrograde elle a calomnié sa vie et chicané sa gloire posthume. Jusqu'au moment où l'intelligence européenne, entraînée par Baudelaire, ayant consacré Poe comme un écrivain mondial, son pays d'origine s'est résigné à le reconnaître pour tel."
(Francis Lacassin - 1991)
Edgar Allan Poe naquit à Boston le 19 janvier 1809. Il ne connut pas son père, David Poe, homme élégant mais piètre acteur et alcoolique, qui disparut pendant un engagement à New-York et mourrut assez vite de la tuberculose. Sa mère, Elizabeth Hopkins, fille d'acteurs londoniens, malade, apparut au théâtre de façon intermitente. Le jeune Edgar, qui n'avait pas encore trois ans vit sa mère morte, emportée par une tuberculose pulmonaire à l'âge de vingt-quatre ans. Il fut receuilli par les Allan ; il ne sera jamais adopté officiellement, mais portera toujours le nom d'Allan après son prénom. Il découvrit d'abord la vieille Angleterre : négociant en tabacs, mais aussi en d'autres marchandises, des esclaves entre autres, Mr Allan devait traiter des affaires en Ecosse, puis à Londres. Revenu à Richmond en 1820, Edgar fut l'exemple de l'élève doué, brillant, choyé : prouesses sportives, succès scolaires (français, latin, grec). L'orgueil et une certaine angoisse existencielle marquaient son caractère. Refusant d'être employé dans le négoce paternel, il devint acteur à Boston puis soldat en 1827, s'engageant sous le nom d'Edgar Allan Perry.
Il écrivit son premier conte, Metzengerstein, dans lequel déjà on peut constater qu'il sait transférer la terreur du monde des fantômes à celui des consciences. En février 1829 mourrut Mrs Allan, très aimée du jeune homme, et en avril se terminait son temps d'engagement. Il fut admis à West Point en 1830. On venait de publier son poème religieux et métaphysique Al Aaraaf, dont le héros est médiateur entre le ciel et l'enfer. Un an plus tard, il passait en cour martiale pour "graves négligences" et "indiscipline" et fut expulsé de West Point. Il se mit à boire. Ses amis, puis ses biographes s'accordèrent à penser qu'il n'aimait pas la boisson pour elle-même, mais pour ses effets d'exaltation et son pouvoir d'apaiser l'angoisse. Il parvint à publier certains écrits. Il se marie avec sa cousine Virginia grâce à un ami qui affirma sous serment qu'elle avait vingt et un an : elle n'en avait que quatorze. Il continua à publier ses contes et poêmes et collabora à plusieurs journeaux. Roi de la mystification, il fit paraître certaines histoires qu'il avait écrites qu'il fit passer pour des faits authentiques. Le soin qu'il donnait à ces récits, écrits à la première personne, les nombreux détails anodins et les dates précises donnèrent à ses histoires des accents de vérité si incroyables, que de nombreux lecteurs furent persuadés qu'il s'agissait d'histoires authentiques.
Il entra en 1841 dans le comité de rédaction de Graham's Magazine auquel il donna une impulsion nouvelle qui fit passer la revue de 5500 à 25000 abonnés. Ce fut l'année également où il créa Dupin, le détective infaillible dans ses raisonnements, père spirituel du Sherlock Holmes de sir Arthur Conan Doyle. 1842, premiers prémices de la tuberculose pulmonaire de son épouse. Poe continua d'écrire et de s'enivrer dans les tavernes. Il écrivit Le Corbeau qui parut dans plusieurs journeaux à la fois dès l'année suivante, établissant sa réputation dans son propre pays et même en Angleterre. Bien que sa femme fut mourante, il noua quelques liaisons platoniques avec plusieurs de ses admiratrices, en particulier avec Frances Osgood, une poétesse qui mourra quatre ans plus tard de la tuberculose pulmonaire : destin qui s'acharnait contre Poe, ou secret penchant morbide ? Les contes qu'il écrivit furent plus sombres que jamais. Virginia mourut en 1847. Il continua toujours à écrire, à faire des lectures de ses poêmes et des conférences. Sa santé s'altérait, il buvait de plus en plus, se droguait, avait des crises de désespoir. On le trouva inanimé dans une rue, le 3 octobre 1849. Il mourut le 7 octobre sans avoir repris connaissance.