SACRIFIONS NOS VIES À l'ÉCONOMIE!

CHÔMEURS HEUREUX

BULLETIN D'INACTIVITE N°1:

SOMMAIRE:

LE CHÔMAGE : PAS UN PROBLEME, PEUT-ÊTRE UNE SOLUTION

L'ARGENT EST LE PROBLÈME

LE CIMETIÈRE DE LA MORALE

DE L'AVANTAGE D'ÊTRE EXCLU

NOTES

AUX CLASSES MOYENNES HONTEUSES

NOUVEAU SIGNE D'INACTIVITÉ


UNION DES SERFS VOLONTAIRES

CONTRE LE CHOMAGE ET L'EXCLUSION, EXPLOITATION ÉGALE POUR TOUS


DE ET SUR L'ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DE JUSSIEU

JUSSIEU, UNE ASSEMBLÉE EXTRAORDINAIRE

APPEL DES CHÔMEURS, PRÉCAIRES ET DE LEURS CAMARADES POUR LA CONTINUATION ET L'EXTENSION DU MOUVEMENT

APPEL À L'UNIFICATION DES LUTTES: LE CAS DU MAIS TRANSGÉNIQUE


ADRESSE A CEUX QUI NE VEULENT PAS GERER LA MISERE MAIS LA SUPPRIMER



CHÔMEURS HEUREUX

BULLETIN D'INACTIVITE N°1

BERLIN 1996

" ET QU'EST-CE QUE VOUS FAITES DANS LA VIE ? "

Ce qui suit est une entorse aux principes que les Chômeurs Heureux s'étaient donnés jusqu'ici, eux qui ne prennent pas volontiers les choses par la théorie. Ils lui préfèrent de beaucoup la propagande par le fait, le méfait et surtout le non-fait. D'ailleurs, la recherche dans le domaine du chômage heureux n'a pas encore abouti à des résultats décisifs et susceptibles d'être présentés ici. Mais quelques explications sont pourtant nécessaires, car la rumeur, qui a déjà assuré aux Chômeurs Heureux une sorte de notoriété secrète, n'est pas exempte de malentendus. Et ceci sur des points d'importance, à savoir le bonheur, et aussi le chômage.

Déjà parce qu'il est question de bonheur, la question devient immédiatement suspecte. Le bonheur est irresponsable. Le bonheur est bourgeois. Le bonheur est antiallemand. Et d'ailleurs, comment peut-on se dire heureux, en présence de la misère, de la violence, et des petits pains qui coûtent 67 Pfennigs alors que ce ne sont plus que d'insipides poches gonflées d'air ? !

Paul Watzlawick a déjà traité de ce genre d'arguments dans Faites vous-même votre malheur : " Et si nous étions absolument innocents de l'événement originel ? Si personne ne pouvait nous reprocher d'y avoir contribué ? Il ne fait aucun doute dans ce cas que je demeure une pure et innocente victime. Qu'on ose alors remettre en cause mon statut de sacrifié ! Qu'on ose même me demander de remédier à mon malheur ! Ce qui fut infligé par Dieu, les chromosomes et les hormones, la société ; les parents, la police, les maîtres et les médecins, les patrons et, pire que tout, par les amis, est si injuste et cause une telle douleur qu'insinuer seulement que je pourrais peut-être y faire quelque chose, c'est ajouter l'insulte à l'outrage. Sans compter que ce n'est pas une attitude scientifique, non mais ! "

Pour nous étendre sur ce sujet, il aurait fallu nous enfoncer dans les marécages de la psychologie, ce dont nous nous garderons bien. Mais on peut y trouver encore d'autres arguments contre la poursuite du bonheur. Il se dit par exemple que le totalitarisme, c'est de vouloir faire le bonheur des gens contre leur gré. A ce sujet, les travailleurs et demandeurs d'emploi malheureux n'ont pas de souci supplémentaire à se faire : les Chômeurs Heureux n'ont pas l'intention de leur imposer quelque forme de bonheur que ce soit. Il est certain que le bonheur est un argument de vente typique pour toutes sortes de charlatans qui cherchent à fourguer leur remède miracle. Mais les Chômeurs Heureux n'ont pas de remède miracle à vendre. Sur le plan programmatique, nous voyons la chose telle que Lautréamont l'avait formulée pour lui-même en 1869 : " Jusqu'à présent, l'on a décrit le malheur pour inspirer la terreur et la pitié, je décrirai le bonheur pour inspirer leurs contraires ".

Et maintenant, venons-en au fait.

LE CHÔMAGE : PAS UN PROBLEME, PEUT-ÊTRE UNE SOLUTION

Nous savons tous que le chômage ne sera jamais supprimé. La boîte va mal ? on licencie. La boîte va bien ? on investit dans l'automation, et on licencie. Jadis, il fallait des travailleurs parce " qu'il y avait du travail, aujourd'hui, il faut du travail parce qu'il y a des travailleurs, et nul ne sait qu'en faire, parce que les machines travaillent plus vite, mieux et pour moins cher. L'automatisation avait toujours été un vieux rêve de l'humanité. Le Chômeur Heureux Aristote, il y a 2300 ans : " Si chaque outil pouvait exécuter de lui même sa fonction propre, si par exemple les navettes de tisserands tissaient d'elles mêmes, le chef d'atelier n'aurait plus besoin d'aides, ni le maître d'esclaves. " Aujourd'hui le rêve s'est réalisé, mais en cauchemar pour tous, parce que les relations sociales n'ont pas évolué aussi vite que la technique. Et ce processus est irréversible : jamais plus des travailleurs ne viendront remplacer les robots et automates. De plus, là où du travail " humain " est encore indispensable, on le délocalise vers les pays aux bas salaires, ou on importe des immigrés sous-payés pour le faire, dans une spirale descendante que seul le rétablissement de l'esclavage pourrait arrêter ;

Tout le monde sait cela, mais personne ne peut le dire. Officiellement, c'est toujours " la lutte contre le chômage ", en fait contre les chômeurs. On trafique les statistiques, on " occupe " les chômeurs au sens militaire du mot, on multiplie les contrôles tracassiers. Et comme malgré tout, de telles mesures ne peuvent suffire, on rajoute une louche de morale, en affirmant que les chômeurs seraient responsables de leur sort, en exigeant des preuves de " recherche active d'un emploi ". Le tout pour forcer la réalité à entrer dans le moule de la propagande. Le Chômeur Heureux ne fait que dire tout haut ce que tout le monde sait déjà.

" Chômage est un mauvais mot, une idée négative, le revers de la médaille du travail. Un chômeur n'est qu'un travailleur sans travail. Ce qui ne dit rien de la personne comme poète, comme flâneur, comme chercheur, comme respirateur. En public, on n'a le droit de parler que du manque de travail. Ce n'est qu'en privé, à l'abri des journalistes, sociologues et autres renifle-merde que l'on se permet de dire ce que l'on a sur le cœur : " Je vient d'être licencié, super ! " " Enfin je vais pouvoir faire la fête tous les soirs, bouffer autre chose que du micro-ondes, câliner sans limites. "

Faut-il abolir cette séparation entre vertus privées et vices publics ? On nous dit que ce n'est pas le moment, que ça tournerait à la provocation, que ça ferait le jeu des beaufs. Il y a encore vingt ans, les travailleurs pouvaient remettre leur travail, et le travail en question. Aujourd'hui, ils doivent se dire heureux pour la seule raison qu'ils ne sont pas au chômage, et les chômeurs doivent se dire malheureux pour la seule raison qu'ils n'ont pas de travail. Le Chômeur Heureux se rit d'un tel chantage.

Lorsque l'éthique du_ travail s'est perdue, la peur du chômage reste le meilleur fouet pour augmenter la servilité. Un certain Schmilinsky, conseiller d'entreprises pour l'élimination des tireurs au flanc le dit on ne peut plus clairement : " Dans une écurie, vous décidez aussi que l cheval doit avoir une récompense et lequel ne reçoit rien. Les entreprises qui veulent survivre aujourd'hui doivent être par moments impitoyables. Trop de bonté peut leur casser les reins. Je conseille à mes clients d'agir avec une poigne de fer dans un gant e velours. A notre époque, les travailleurs regardent autour d'eux et voient partout des postes de travail supprimés. Nul n'a vraiment envie de se faire remarquer par un comportement désagréable. Les entreprises tendent à utiliser toujours plus ce sentiment d'insécurité, afin de réduire notablement les heures de travail perdues. " (Der Spiegel 3/2/1996)

La création d'un biotope propice aux Chômeurs Heureux pourrait également améliorer la condition des travailleurs : leur peur de se retrouver au chômage diminuerait, en même temps que le courage de dire non pourrait plus librement s'exprimer. Un jour peut-être, le rapport de forces serait à nouveau retourné au profit des salariés : "Quoi ? Vous prétendez contrôler si je suis vraiment malade ou non ? Si c'est comme ça, je préfère encore être un Chômeur Heureux ! "

Le travail est une question de survie. On ne peut qu'être d'accord avec cet avis. Voici ce qu'en écrit des USA Bob Black : " Le travail est un meurtre en série, un génocide. Le travail tuera, directement ou indirectement, tous ceux qui lisent ces lignes. Dans ce pays, le travail fait chaque année entre 14000 et 25000 morts, plus de deux millions d'handicapés, 20 à 25 millions de blessés. Et encore, ce chiffre ne prend-il pas en compte le demi-million de maladies professionnelles. Il ne gratte que la superficie. Ce que les statistiques ne montrent pas, ce sont tous les gens dont la durée de vie est raccourcie par le travail. C'est bien ce qui s'appelle du meurtre ! Pensez à tous ces toubibs qui crèvent à 50 ans, pensez à tous les " workaholics " ! Et même si vous ne mourrez pas pendant votre travail, vous pouvez mourir en vous rendant au travail, ou en en revenant, ou en en cherchant, ou en cherchant à ne plus y penser. Naturellement, il ne faut pas oublier de compter les victimes de la pollution, de l'alcoolisme et de la consommation de drogues liées au travail. Là, on atteint un nombre de victimes multiplié par 6, seulement pour pouvoir vendre des big macs et des cadillacs aux survivants ! "

Le bottier ou l'ébéniste étaient fiers de leur art. Et naguère encore, les travailleurs des chantiers navals écrasaient une larme au coin de l'œil en voyant partir au loin le navire qu'ils avaient construit. Mais ce sentiment d'être utile à la communauté a disparu de 95% des jobs. Le secteur des " services " n'emploie que des domestiques et des appendices d'ordinateurs qui n'ont aucune raison d'être fiers. Du vigile au technicien des systèmes d'alarme, une foule de chiens de garde ne sont payés que pour surveiller que l'on paye ce qui sans eux pourrait être gratuit. Et même un médecin n'est plus en vérité qu'un représentant de commerce des trusts pharmaceutiques. Qui peut encore se dire utile aux autres ? La question n'est plus : à quoi ça sert, mais : combien ça rapporte. Le seul but de chaque travail particulier est d'augmenter les bénéfices de l'entreprise, et de même le seul rapport du travailleur à son travail est son salaire.

L'ARGENT EST LE PROBLÈME

C'est justement parce que l'argent, et non l'utilité sociale, est le but, que le chômage existe. Le plein emploi c'est la crise économique, le chômage c'est la santé du marché. Que se passe-t-il, dès qu'une entreprise annonce une charrette de licenciements ? Les actionnaires sautent de joie, les spéculateurs la félicitent pour sa stratégie d'assainissement, les actions grimpent, et le prochain bilan témoigne des bénéfices ainsi engrangés. De la sorte, on peut dire que les chômeurs créent plus de profits que leurs ex-collègues. Il serait donc logique de les récompenser pour leur contribution sans égal à la croissance. Au lieu de cela, ils n'en touchent pas un rogaton. Le Chômeur Heureux veut être rétribué pour son non-travail.

Nous pouvons ici nous en référer à Kasimir Malevitch, le courageux créateur du Carré Blanc sur Fond Blanc. En 1921, il écrivit dans un livre qui n'a été publié que voici deux ans en Russie, La paresse : véritable but de l'humanité : « L'argent n’est rien d'autre qu'un petit morceau de paresse. Plus on en a, plus on peut goûter en abondance aux délices de la paresse. [...] Le capitalisme organise le travail de telle sorte que l'accès à la paresse n'est pas le même pour tous. Seul peut y goûter celui qui détient du capital. Ainsi, la classe des capitalistes s'est-elle libérée de ce travail dont toute l'humanité doit maintenant se libérer. »

Si le chômeur est malheureux, ce n'est pas parce qu'il n'a pas de travail, mais parce qu'il n'a pas d'argent. Ne disons donc plus demandeur d'emploi mais : « demandeur d'argent », plus « recherche active d'un emploi », mais : « recherche active d'argent ». Les choses seront plus claires. Comme on va le voir, le Chômeur Heureux cherche à combler ce manque par la recherche de ressources obscures.

Comptez au total combien d'argent les contribuables et les entreprises consacrent officiellement « au chômage », et divisez par le nombre de chômeurs : Hein ? Ca fait sacrément plus que nos chèques de fin de mois, pas vrai ? Cet argent n'est pas principalement investi dans le bien-être des chômeurs, mais dans leur contrôle chicanier, au moyen de convocations sans objet, de soi-disant stages de formation-insertion- perfectionnement qui viennent d'on ne sait où et ne mènent nulle part, de pseudo-travaux pour de pseudo- salaires, simplement afin de baisser artificiellement le taux de chômage. Simplement donc, pour maintenir l'apparence d’une chimère économique. Notre première proposition est immédiatement applicable : suppression de toutes les mesures de contrôle contre les chômeurs, fermeture de toutes les agences et officines de flicage, manipulation statistique et propagande (ce serait notre contribution aux restrictions budgétaires en cours), et versement automatique et inconditionnel des allocations augmentées des sommes ainsi épargnées.

Le nouveau délire conservateur reproche aux chômeurs de se complaire dans l'assistance, de vivre aux crochets de l'état et patati et patata. Bon, pour autant que l’on sache, l'état existe toujours, et encaisse les impôts, c'est pourquoi nous ne voyons pas en quel honneur nous devrions renoncer à son soutien financier. Mais nous ne sommes pas polarisés sur l'état. Nous ne verrions aucun inconvénient à un financement venant du secteur privé, que ce soit sous la forme du sponsoring, de l'adoption, d'une taxe sur les revenus du capital, ou du racket. On n'est pas regardants.

Si le chômeur est malheureux, c'est aussi parce que le travail est la seule valeur sociale qu'il connaisse. Il n'a plus rien à faire, il s'ennuie, il ne connaît plus personne, parce que le travail est souvent le seul lien social disponible. La chose vaut aussi pour les retraités d'ailleurs. Il est bien clair que la cause d'une telle misère existentielle est à chercher dans le travail, et non dans le chômage en lui-même. Même lorsqu’il ne fait rien de spécial le Chômeur Heureux crée de nouvelles valeurs sociales. Il développe des contacts avec tout un tas de gens sympathiques. Il est même prêt à animer des stages de resocialisation pour travailleurs licenciés. Car tous les chômeurs disposent en tout cas d'une chose inestimable : du temps. Voilà qui pourrait constituer une chance historique, la possibilité de mener une vie pleine de sens, de joie et de raison. On peut définir notre but comme une reconquête du temps. Nous sommes donc tout sauf inactifs, alors que la soi-disant « population active » ne peut qu'obéir passivement au destin et aux ordres de supérieurs hiérarchiques. Et c’est bien parce que nous sommes actifs que nous n'avons pas le temps de travailler.

« Je ne voulais pas que ma vie soit réglée d'avance ou décidée par d'autres. Si, à six heures du matin, j'avais envie de faire l'amour, je voulais prendre le temps de le faire sans regarder ma montre. Je voulais vivre sans heure, considérant que la première contrainte de l'homme a vu le jour à l'instant où il s'est mis à calculer le temps. Toutes les phrases usuelles de la vie courante me résonnaient dans la tête : Pas le temps de... ! Arriver à temps... ! Gagner du temps... ! Perdre son temps... ! Moi, je voulais avoir « le temps de vivre » et la seule façon d'y arriver était de ne pas en être l'esclave. Je savais l'irrationalisme de ma théorie, qui était inapplicable pour fonder une société. Mais qu'était-elle, cette société, avec ses beaux principes et ses lois ? » Ces mots sont de Jacques Mesrine.

LE CIMETIÈRE DE LA MORALE

On nous a aussi rétorqué que le Chômeur Heureux n'est sans-travail qu'au sens actuel du mot " travail ", c'est à dire " travail salarié ". Il nous faut ici expressément indiquer que si le Chômeur Heureux ne cherche pas de travail salarié, il ne cherche pas non plus de travail d'esclave. Et pour autant que l'on sache , il n'existe que deux modes de travail : le salariat et l'esclavage. Certes, il existe aussi des étudiants, des artistes et autres fanfarons qui ne peuvent écrire le moindre papier ou laper la moindre écuelle sans prétendre se livrer là à un important " travail ". Même les soi-disant " autonomes " ne peuvent organiser de " séminaires " anticapitalistes sans mener des " débats productifs " au sein de " groupes de travail " ; Misérables mots, misérables pensées. Ce n'est pas d'aujourd'hui que " travail " est un mot empreint de malheur. " Arbeit " est probablement formé sur un verbe germanique disparu qui avait pour sens " être orphelin, être un enfant utilisé pour une tâche corporelle rude ", verbe lui-même issu de l'Indo Européen " Orbhos ", orphelin. Jusqu'au haut-Allemand moderne, " Arbeit " signifiait " peine, tourment, activité indigne " (dans ce sens, Chômeur Heureux est donc un pléonasme). Dans les langues romanes, la chose est encore plus claire, puisque " travail ", " trabajo ", etc., vient du latin " tripalium ", un instrument de torture à trois piques qui était utilisé contre les esclaves. C'est Luther qui le premier a promu le mot " Arbeit " comme valeur spirituelle, prédestination de l'homme dans le monde. Citation : " L'homme est né pour travailler comme l'oiseau est né pour voler. " On pourrait nous répondre que cette querelle de mots est sans importance. Mais le fait de confondre " boisson " avec " coca-cola ", " culture " avec " Bernard Henry Gluckskraut " ou " activité " avec " travail " ne saurait rester sans conséquences graves.

Dès qu'il est question de travail ou de chômage, on a affaire à des catégories morales. Et la tendance va en s'accentuant, il suffit d'ouvrir un journal pour s'en rendre compte : " Une conception du monde l'a emporté sur une autre " déclaré un expert de Washington. " Au lieu de considérer que la pauvreté a des causes économiques, la nouvelle école de pensée qui domine à présent voit dans la pauvreté le résultat d'un comportement moral mauvais. " Comme du temps ou les curés voyaient leur monopole sur les âmes en danger, la morale est ici une tentative de combler la fissure grandissante entre la réalité et son image idéologique. Qui dit au chômeur " tu as péché " attend de celui-ci ou bien qu'il fasse pénitence, ou bien qu'il justifie de sa vertu. Dans les deux cas, il aura reconnu l'existence du péché. Les tentatives pleurnichardes de certains chômeurs pour provoquer la pitié de ce monde ne peuvent aboutir, au mieux, qu'à provoquer la pitié. Ce n'est que le rire sublime qui peut désarmer la morale pour de bon.

Il est clair que Paul Lafargue, l'auteur du Droit à la paresse, est un des inspirateurs historiques des Chômeurs Heureux : " Les économistes s'en vont répéter aux ouvriers : travaillez, pour augmenter la richesse nationale ! Et cependant, un économiste, Destutt de Tracy, répond : les nations pauvres, c'est là où le peuple est à son aise ; les nations riches, c'est là où il est ordinairement pauvre. Mais assourdis et idiotisés par leurs propres hurlements, les économistes de répondre : Travaillez, travaillez toujours pour créer votre bien-être ![..] Travaillez pour que, devenant plus pauvres, vous ayez plus de raisons de travailler et d'être misérables ". Pourtant, nous ne faisons pas nôtre la revendication d'un droit à la paresse. La paresse n'est que le contraire de l'assiduité. Là où le travail n'est pas reconnu, la paresse ne peut pas l'être non plus. Pas de vice sans vertu (et vice versa). Depuis l'époque de Lafargue, il est devenu clair que le soi-disant " temps libre " accordé aux travailleurs est la plupart du temps plus ennuyeux encore que le travail lui-même. Qui voudrait vivre de télé, de jeux interpassifs et de Club Merd ? La question n'est pas simplement, comme pouvait encore le croire Lafargue, de réduire le temps de travail pour augmenter " le temps libre " ; Ceci dit, nous nous solidarisons totalement avecces travailleurs espagnols à qui l'on avait voulu interdire la sieste sous prétexte d'adaptation au marché européen, et qui avaient répondu qu'au contraire, c'était à l'Union Européenne d'adopter " l'Euro-sieste ". Que ceci soit clair : le Chômeur Heureux ne soutient pas les partisans du partage du temps de travail, pour lesquels tout serait pour le mieux si chacun travaillait, mais 5, 3, ou même 2 heures par jour. Qu'est-ce que c'est que ce saucissonnage ? Est-ce que je regarde le temps que je mets à préparer un repas pour mes amis ? Est-ce que je limite le temps que je passe à écrire ce putain de texte ? Est-ce que l'on compte, quand on aime ?

Mais le Chômage Heureux ne représente pas pour autant une nouvelle utopie. Utopie veut dire : " lieu qui n'existe pas " ; L'utopiste dresse au millimètre les plans d'une construction supposée idéale, et attend que le monde vienne se couler dans ce moule. Le Chômeur Heureux, lui, serait plutôt un " topiste ", il bricole, et expérimente à partir de lieux et d'objets qui sont à portée de main. Il ne construit pas de système, mais cherche toutes les occasions et possibilités d'aménagement de son envirronnement. Un honorable correspondant nous écrit : " S'agit-il pour les chômeurs Heureux de gagner une reconnaissance sociale avec le financement sans conditions qui va avec, ou bien est-il question de subvertir le système au moyen d'actions illégales, comme ne pas payer l'électricité ?1 Le lien entre ces deux stratégies ne paraît pas vraiment logique. Je peux difficilement chercher à être accepté socialement et en même temps prôner l'illégalité. " Bon. Le Chômeur Heureux n'est pas un fanatique de l'illégalité. Dans ses efforts pour faire le Bien, il est même prêt, s'il le faut, à recourir à des moyens légaux. D'ailleurs, les crimes de jadis sont les droits d'aujourd'hui (que l'on pense au droit de grève), et peuvent redevenir des crimes. Mais surtout : nous cherchons la reconnaissance sociale. Nous ne nous adressons pas à l'état ni aux organismes officiels, mais à Monsieur Tout-le monde.

Nous entendons d'ici le choeur des théoriciens de la lutte des classes : " Ceci n'est qu'une soupape pour le système, par laquelle des sédiments prolétariens sans travail sont maintenus dans une niche illusoire afin d'utiliser les fonctions vitales qui leur restent pour atténuer les contradictions du capitalisme. Les Chômeurs Heureux s'amusent, et pendant ce temps la bourgeoisie extrait la plus-value sans rencontrer de résistance. Trahison ! Trahison ! " Chaque pas concret, et même le simple fait de respirer, peut être dénigré comme tentative d'adaptation à ce monde (et c'est bien de la possibilité de respirer dont il est question ici). La critique sociale la plus acerbe ne peut être d'un grand secours, tant que sa conclusion pratique se limite à un wait and see. Nous savons bien que notre tentative peut échouer de diverses façons. Ca peut par exemple tourner à la gaudriole, une plaisanterie sans conséquences. L'idée de départ peut aussi se trouver ensevelie sous des tonnes de sérieux bétonné. Il pourrait aussi arriver qu'un groupe de Chômeurs Heureux rencontre tant de succès qu'ils se trouveraient transformés en Businessmen Heureux, sans plus de liens avec leur milieu d'origine. Ce sont des risques, ce n'est pas une fatalité. Nous nous chargeons du coup d'envoi, il ne dépend pas de nous que la balle arrive au but.

DE L'AVANTAGE D'ÊTRE EXCLU

Il existe en ce moment divers mouvements et initiatives contre les mesures d'austérité, contre le chômage, contre le néo-libéralisme, etc. Mais la question est aussi : pour quoi doit-on se prononcer ? En tout cas, pas pour l'état Providence et le plein-emploi de naguère, qui ont de toute façon autant de chance d'être réintroduits que la locomotive à vapeur. Mais ce qui nous pend au nez pourrait être bien pire encore. Il n'est pas inimaginable que soit concédée aux chômeurs la possibilité de cultiver leurs légumes et d'improviser leurs relations sociales sur les terrains vagues et dépotoirs de la postmodernité, surveillés à distance par la police électronique et livrés à quelque mafia, pendant que la minorité aise pourrait continuer de fonctionner sans ennuis. Les Chômeurs Heureux cherchent un passage pour sortir de cette alternative de la terreur. C'est une question de principe.

Un autre mot galvaudé par la propagande est le mot " exclusion ". Les chômeurs seraient exclus de la société, et les bonnes âmes plaident pour leur réintégration. Exclus de quoi exactement ? Un humaniste de l'Unesco en donna la réponse sans équivoque au " sommet social " de Copenhague : " Le premier pas de l'intégration sociale consiste à se faire exploiter ". Merci pour l'invitation ! Il y a trois siècles, les croquants levaient les yeux avec envie vers le château du seigneur ; c'est avec raison qu'ils se sentaient exclus de ses richesses, ses nobles loisirs, ses artistes de cour et courtisanes. Mais qui aujourd'hui voudrait vivre comme un cadre sup stressé, qui aurait envie de se bourrer le crâne de ses rangées de chiffres sans esprit, de baiser ses secrétaires blondasses, de boire son bordeaux falsifié, de crever de son infarctus ? C'est de bon cœur que nous nous excluons de l'abstraction dominante ; c'est une autre sorte d'intégration que nous recherchons. Dans les pays pauvres, des millions de gens vivent en marge des circuits de l'économie de marché. Chaque jour, les journaux rapportent la misère du dit " tiers-monde ", une série déprimante de guerres, famines, dictatures et épidémies. Il ne faut pas perdre de vue pour autant que, conjointement à cette misère (essentiellement importée), existe une autre réalité : une vie sociale intense soutenue par des traditions et coutumes précapitalistes, en comparaison de laquelle les société riches ont l'air moribondes. Dans ces pays, le travail de l'homme blanc est méprisé " parce qu'il ne finit jamais ", à la différence, par exemple, de ces artisans somalis qui claquent les bénéfices de leur activité d'un coup, dans une grande fête annuelle. C'est une formule connue : l'aptitude des gens à la fête est inversement proportionnelle au Produit National Brut par tête. " L'informel fait déjà la preuve que la solidarité est une forme de la richesse authentique. Mettre sa pauvreté en commun dans l'espoir d'obtenir l'abondance n'est pas irréaliste [...] Les pauvres sont beaucoup plus riches qu'on no le dit, et qu'ils ne le croient eux-mêmes. L'incroyable joie de vivre qui frappe beaucoup d'observateurs des banlieues africaines trompe moins que les déprimantes évaluations objectives des appareils statistiques, qui ne cernent que la part occidentalisée de la richesse et de la pauvreté. " (S.Latouche. La planète des naufragés)

Il y a bien sûr le danger, pour un Européen, de verser dans un exotisme facile. Toutefois, il suffit d'écouter ce que disent des immigrés eux-mêmes de la question, eux qui connaissent d'expérience les deux mondes, pour se convaincre de l'avantage qu'a le Sud pauvre en matière de liens sociaux. Citons encore l'Egyptien Albert Cossery : " Il avait l'air en ce moment de porter tous les chagrins de la terre. Mais ce n'était qu'un état qu'il s'imposait de temps en temps pour croire à sa dignité. Car El Kordi croyait que la dignité était seulement l'apanage du malheur et du désespoir. C'était ses lectures occidentales qui lui avaient ainsi troublé l'esprit. " (Mendiants et orgueilleux)

Les Chômeurs Heureux ont beaucoup à apprendre et à désapprendre de l'Afrique et des autres cultures non-occidentales. Il ne s'agit évidemment pas de singer ces pratiques ancestrales, comme les hippies de jadis, mais bien, sans vouloir copier l'original, d'y trouver une source d'inspiration rafraîchissante, un peu à la manière dont Picasso et les dadaïstes s'étaient inspirés en leur temps de l'Art nègre. Nous ne mentionneront ici qu'un exemple. Il y a quelques années, des sociologues s'étaient penchés sur la manière de vivre des habitants du Grand Yoff, une des banlieues les plus déshéritées de Dakar. Ils établirent que les revenus d'une famille moyenne de douze personnes étaient sept fois supérieurs à leurs ressources officielles. Non que ces gens aient trouvé la formule miracle pour multiplier les billets de banque, mais ils savent augmenter l'effectivité des finances précaires, en en organisant la circulation intensive. Il est impossible de vivre en Afrique sans appartenir à une ethnie, un clan, une famille élargie, un cercle d'amis. A l'intérieur de chacun de ces réseaux, l'argent circule méthodiquement par un système précis, élaboré et impératif de cadeaux, dons, emprunts-remboursements, placements, droits à diverses tontines. Le fait que ces possiblités de tirage soient accumulées au sein de chaque famille permet à celle-ci d'avoir à tout moment accès à une somme d'argent sans commune mesure avec ses ressources officielles. Encore ces flux monétaires ne sont-ils qu'un aspect de " l'économie de la réciprocité ", laquelle consiste aussi en échange de services de réparation, entretien et installation, fabrication de chaussures et vêtements, préparation collective de repas, travail des métaux et d'ébénisterie, services de santé et d'éducation, sans oublier l'organisation de fêtes qui maintiennent la cohésion du groupe, toutes choses dans lesquelles l'argent ne joue aucun rôle. C'est la raison pour laquelle il est impossible de mesurer le " niveau de vie " de ces populations avec les critères et instruments de l'occident. Imaginons un instant que ce système soit transposable ici : un RMIste disposerait alors de 11 000 francs par mois, ce qui certes ne résoudrait pas tous les problèmes, mais mettrait du beurre dans les épinards ! Sans compter toutes les choses dont il profiterait, que l'argent ne peut acheter. La question classique, combien d'argent me faudrait-il pour bien vivre, est mal posée. Qui vit complètement isolé, en état d'apesanteur sociale, n'aura jamais assez de fric pour combler sa misère existentielle. Les RMIstes ici ont bien sûr ce gros handicap, qu'ils ne peuvent s'appuyer sur aucun clan, aucune coutume qui serait déjà là. Il nous faut repartir de zéro. Mais nous avons tout de même cet avantage, que nos conditions de vie ne sont pas (encore) si dramatiques et rudes qu'en Afrique. Pour les Chômeurs Heureux s'ouvre ici un vaste champ expérimental, ce que nous nommons : la recherche de ressources obscures. Comme vous l'aurez maintenant peut-être compris, notre loisir est ambitieux, théorique et pratique, sérieux et ludique, local et international, (rien qu'en Europe, il y a déjà plus de 20 millions de Chômeurs Heureux virtuels !). Un jour, vous pourrez dire avec fierté : j'étais là dès le début.

NOTES

[1] Il est fait probablement ici allusion au " frein bloquant TELZA pour compteurs électriques ", une des inventions expérimentées par notre bureau d'études.

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CHÔMEURS HEUREUX

AUX CLASSES MOYENNES HONTEUSES

Vous avez donné pour l'Ethiopie et la Bosnie, le Rwanda et la Tchétchénie,

Voici une nouvelle bonne cause à défendre, tout près de chez vous !

Vous avez une bonne place, un salaire confortable ? Vous êtes d'avis que vous payez trop d'impôts ?

NOUS AVONS UNE SOLUTION A VOTRE PROBLÈME !

ADOPTEZ UN CHÔMEUR HEUREUX

Ca en vaut la peine !

Vous avez l'argent, nous avons le temps.

Engagez formellement un chômeur à des tâches ménagères (femme de ménage, jardinier, nettoyeur de disque dur ou autre), déduisez ses gages officiels de votre déclaration d'impôts, et versez lui l'abattement fiscal ainsi obtenu, afin de lui permettre d'utiliser son temps à la recherche de ressources obscures.

FORMULAIRE D'ADOPTION

Je soussigné................... adopte M./Mme...

Et m'engage à lui verser la somme mensuelle de ...... francs, à compter du ......

Signature de l'adopteur

Signature de l'adopté

N.B. Les deux parties se seront renseignées au préalable auprès d'un conseiller sur le droit fiscal en vigueur dans le pays d'adoption.

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CHÔMEURS HEUREUX

NOUVEAU SIGNE D'INACTIVITE

Le 3 mai 1997 arrivait à Berlin une " marche européenne contre le chômage, l'exclusion et la précarité " qui, partie deux jours plus tôt de la frontière polonaise, se rendait à Amsterdam ( !). A cette occasion, les Chômeurs Heureux avaient annoncé une contre-performance sur le thème : " nous restons couchés ". Sur une pelouse jouxtant le lieu du rassemblement, nous avons installé chaises longues et couvertures, planté des pancartes indiquant nos intentions, et dégusté quelques bouteilles de Chômeur Brut bien frais en devisant gaiement. Bien que le soleil fût au rendez-vous, peu d'entre nous avaient consenti à un tel effort, mais les manifestants venus soutenir les dix marcheurs étaient à peine plus (et n'étaient pas chômeurs, à part un qui est venu tout de suite se joindre à nous, mais syndicalistes, étudiants et politiciens toujours prêts à soutenir la noble cause du travail). De sorte que sans rien faire de plus, nous avons attiré les attentions désoeuvrées, quelques témoignages de sympathie, et des sollicitations saugrenues. Il nous a fallu ainsi refuser : d'être interviewés, de prendre la parole dans le meeting, de prendre part à une " caravane des esclaves ", de distribuer le paquet de tracts que nous avions posé par terre (et que devant notre mauvaise volonté, les gens se sont distribués eux-même). Une fois la pauvre marche partie vers d'autres contrées inacueillantes, nous sommes restés encore un moment allongés, goûtant la perplexité des passants. Voilà. Mis à part un article dans le " Neues Deutschland ", notre inaction est restée aussi inaperçue du grand public que la marche qui lui en avait fourni le prétexte, mais nous, nous ne nous plaignons pas. On a passé un agréable moment, et fait quelques nouvelles connaissances. Ce sont les petites rivières qui font les grands fleuves, et dans le mitan du lit la rivière est profonde.

Il est désormais possible de contacter les Chômeurs Heureux de Berlin à l'adresse suivante :

Die Glücklichen Arbeitslosen,
c/o im Stall,
Kastanienallee 84,
10435 BERLIN

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CONTRE LE CHÔMAGE ET L'EXCLUSION EXPLOITATION EGALE POUR TOUS !

Nous voulons travailler. Oui, nous voulons travailler, à n'importe quel prix. Il n'en va pas tant de l'argent que de notre prestige social, de notre confiance en nous et dans le futur, et finalement de notre liberté, puisque de grands sociologues l'ont affirmé avant nous : le travail rend libre. Trop longtemps, nous avons été exclus et livrés à nous-mêmes, ce qui a suscité des habitudes asociales. Chaque matin, nous avons pris le petit-dèj au lit, avons câliné et nous sommes rendormis. Pendant que les élites se font tant de soucis avec l'union monétaire, les Japonais et tout ça, pendant que les citoyens intégrés triment dans le stress, nous avons pris notre temps et - aussi dur soit-il de le confesser - nous nous sommes parfois vraiment amusés. Et tout ça aux dépens de l'état, alors même que l'état a tant de mal à subventionner les chefs d'entreprise. Oui, nous ne pourrons jamais assez expier cette faute, c'est clair.

C'est pourquoi nous voulons marcher jusqu'à Amsterdam, où se rencontrent ces chefs de gouvernements dont nous attendons tant. Il est vrai qu'Helmut Kohl a promis de réduire le chômage de moitié, et les anglais y sont déjà presque parvenus, en inventant de beaux métiers comme " dogsitter ", en payant des salaires plus bas qu'en Corée (ha ha, enfin on leur a mis, aux Coréens) et en coupant les vivres à tous les tire-au-flanc ; mais tout cela est loin de nous suffire. Le chômage doit être supprimé.

POUR LE PLEIN-EMPLOI, NOUS PROPOSONS :

-Le nivellement des montagnes de l'Erz et autres collines inutiles à coups de pelles et pioches, le transport des pierres à dos d'homme/femme et à pied, jusque dans les déserts industriels de l'Est, afin d'y ériger des pyramides géantes à la gloire du chancelier, du président de la banque mondiale et autres pharaons du Saint-Marché. Ces pyramides attireront le tourisme mondial, ce qui créera des emplois supplémentaires de domestiques et, pour les diplômés, de services spécialisés tels que : conversations érotiques ou " appelle moi, et je rirai à tes blagues en te laçant les pompes ".

-Afin de vaincre la concurrence étrangère, nous réclamons l'instauration d'un salaire maximal qui ne devra pas excéder le salaire moyen du pays le plus pauvre, disons 100 marks par mois, puis moins.

-L'embauche de tous les chômeurs compatibles avec l'ordinateur dans des entreprises virtuelles pour produire des services virtuels payés avec de l'argent virtuel. Il y a pour cela suffisamment de tours de bureaux vides à Berlin.

-La privatisation immédiate de l'air. Pourquoi ? D'abord, parce qu'il est contre-productif que quelque chose reste gratuit sur cette planète. Ensuite, parce qu'il est immoral que des feignants et des bons à rien s'arrogent le même droit à respirer que les travailleurs consciencieux. Mais surtout, parce que cette mesure apporterait la solution finale à la question du chômage. Elle créerait des emplois tels que : mesureur de capacité pulmonaire, collecteur des tarifs d'oxygène, contrôleur de la respiration. Et tous les tire-au-flanc ne pourraient bientôt plus se payer la moindre inspiration, et disparaîtraient enfin de notre vue. Il reste à examiner si les conventions européennes permettent de créer encore plus d'emplois grâce à la transformation en savon, abats-jours et autres articles de nécessité, des chômeurs ainsi supprimés.

Oui, pour une telle cause, nous sommes prêts à marcher jusqu'à Tokyo et plus loin s'il le faut, pieds nus, enchaînés, en zigzag, trois pas en avant et deux en arrière. En chemin nous voulons nous fouetter mutuellement, et nous jeter aux pieds de tous les porteurs de cravates intégrés que nous croiserons en criant : " Pitié ! Pitié ! "

Union des Serfs Volontaires

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JUSSIEU, UNE ASSEMBLEE EXTRAORDINAIRE...

Voilà maintenant deux semaines que se tient quotidiennement une assemblée générale à l'université de Jussieu. Née du " mouvement des chômeurs ", elle est le lieu et le lien d'une tendance de ce mouvement qui s'adresse ici à celles et ceux qui s'y reconnaîtront... Comment s'est-elle formée, qu'a-t-elle commencé à construire, quels problèmes rencontre-t-elle et comment cherche-t-elle à les résoudre, quelles perspectives se donne-t-elle, par quels moyens et dans quel esprit... C'est ce que nous, participants de cette assemblée, voulons communiquer.

Le samedi 17 janvier, à l'occasion de la manifestation des chômeurs, plusieurs centaines de personnes se retrouvèrent autour de la banderole : "On veut un travail de merde, payé avec des miettes ", se reconnaissant dans l'ironie des slogans du joyeux cortège de flagellants qui l'accompagnait. Parmi ces gens qui se rencontraient sur une commune insatisfaction, tant vis-à-vis de l'ennui du train-train des manifestations, que vis-à-vis de revendications souvent misérables (c'est nous minimiser nous-mêmes que de réclamer des minimas sociaux), se mélangeaient jeunes et moins jeunes, salariés et sans emploi. Parmi eux également, nombre d'individus et de petites bandes ayant participé aux occupations des semaines précédentes, et notamment à celle de l'ENS rue d'Ulm. L'idée s'est alors propagée de maintenir un lien entre nous, de creuser ensemble ce sur quoi nous nous étions reconnus, de réfléchir à notre existence dans ce mouvement... Pour cela, il nous fallait un lieu. La police ayant empêché toute occupation le soir même, rendez-vous fut pris pour le lundi 19 dans un amphithéâtre de l'université de Jussieu. C'était bien faute de mieux, l'endroit ne nous plaisait guère, mais l'absence de lieu à notre disposition, ainsi que l'occupation policière de Paris ne nous laissaient pas d'autre choix...

Qui entend le vocable d'assemblée générale voit une sorte de réunion impossible, entend un brouhaha infernal et respire une atmosphère étouffante. Notre assemblée a réussi à dépasser un certain nombre de tares, ce qui lui donne un caractère agréable, parce que les gens s'y écoutent. Elle porte en son sein les germes d'une entente intelligente. Dès les premiers jours, les 19 et 20 janvier, on a vu des présidents de séance s'improviser. Leur rôle s'est avéré plus néfaste que le débat à bâtons rompus : chacun s'adresse à tous, et peut répondre. Le débat ne suit pas un ordre de parole, mais le fil de son propos. Il s'est posé la question du vote. Nous l'avons repoussé comme ersatz de traditions démocratiques, inadéquat à nos besoins du moment : cette forme décisionnelle évacue souvent les débats, les caricature en termes de pour ou contre. Notre position n'est pas un principe, certaines circonstances pourraient nous conduire à voter. Notre assemblée n'est générale que parce qu'elle invite chacun à y participer, elle n'est pas une réunion de délégués. Nous n'avons pour l'instant de comptes à rendre qu'à nous mêmes, c'est à dire à ceux qui participent à l'élaboration de cette intelligence collective. Notre nombre varie entre 80 et 400 personnes. Les propositions d'action annoncées à l'assemblée ne sont pas nécessairement ratifiées par celle-ci : on tente d'en discuter l'esprit plutôt que d'imposer ou d'empêcher tel ou tel de mener une initiative de son goût. Un style s'ébauche donc au travers d'actions originales (voir les récits des comités de balade) et de l'autocritique qui les suit. Nous avons choisi d'aussi bien nous passer de l'appareil de la démocratie représentative que d'essayer de nous passer d'un certain nombre de machines. Certains de nos tracts sont manuscrits parce que nombre d'entre nous n'aiment pas les ordinateurs. Nous tentons également de nous débarrasser du tic pénible des applaudissements, cette machine comptable du succès, chère aux démagogues.

La conscience que quelque chose d'exceptionnel est en train de se produire nous est venue peu à peu, quand l'assemblée commença à vouloir maîtriser ses moyens d'expression, ainsi que la signification de ses actes. Au delà de la nécessité de nous protéger des éventuelles retombées policières, la présence des journalistes et des autres regardants extérieurs nous a semblé en contradiction avec notre désir d'être une assemblée permettant à chacun de renouer avec l'espoir d'une cohérence collective, qui avait disparu, englouti par la médiatisation des rapports sociaux. C'est à la suite d'un débat agité, où peut -être tout le monde ne fut pas convaincu, que nous avons conclu à l'évictiondes médiatiques. Leurs défenseurs arguaient de notre dépendance vis à vis de l'information. Nous avons conclu que si nous voulions nous faire entendre, il fallait d'abord avoir quelque chose d'essentiel à dire; et que pour le dire, personne mieux que nous autres ne pourrait le faire. Cet essentiel est la volonté de transformer les rapports sociaux, de supprimer le parasitage des relations individuelles et collectives, de renouer des liens simples et directs.

Nous avons donc mis dehors des photographes, des cameramen, des gens qui faisaient des études sur le mouvement des chômeurs. Enrevanche sont bienvenus tous les individus qui rompent avec leur fonction sociale, y compris le journaliste qui cesserait de faire le voyeur pour redevenir une personne sensée, l'artiste qui abandonnerait ses performances exhibitionnistes, le syndicaliste qui cesserait de s'en remettre à sa bureaucratie. la personne de la CGT qui est venue le 27 janvier, suite à la manifestation, nous dire que nous lui avions réchauffé le coeur par notre présence et notre humour, nous est plus précieuse que n'importe quel contestataire professionnel, n'importe quel spécialiste de la radicalité.

Nous étions 800 personnes à s'amuser derrière une banderole: "Sacrifions nos vies à l'économie", à boire et offrir du vin chaud. Au retour vers Jussieu, la pagaille dans le métro suite à la décision d'en faire descendre une fliqueuse, et la bêtise qui a été commise à cette occasion , ne nous ont pourtant pas empêché de nous retrouver le soir à l'assemblée, où nous étions 400. Ce soir là, les amoureux de la castagne ont perçu l'importance d'un enjeu collectif, promesse d'un plus grand plaisir que celui, immédiat, de l'affrontement direct. Nous commençons à peine à prendre notre temps.

Il est aussi important de savoir agir que de savoir ne pas agir. Notre but n'est pas de manifester àl'extérieur notre existence, pour peser dans la balance des enjeux politiques. et si certaines sphères de la société veulent nous ignorer, cela nous est parfaitement égal: nous ne cherchons pas à nous y placer.

Une sorte de doux mélange entre anciennes et nouvelles amitiés, entre des groupes qui existaient auparavant et des individus qui découvrent la possibilité de s'associer, explique peut-être à la fois la rapidité que nous avons eu pour prendre certaines orientations, comme également certaines h'esitations. les voyous ne sont plus seulement des casseurs, et les amoureux de la palabre ne sont plus seulement des parleurs, nous commençons à être mieux que toutes ces catégories,encore séparés dans les mouvements d'hier. Nous sommes bien obligés de constater que nous n'avons plus le choix, il nous faut organiser notre accord.

Au cours de nos différentes actions et manifestations, un certain nombre de problèmes n'ont pas encore été résolus. Nous avons des difficultés à nous présenter, à faire comprendre que nous ne sommes pas un groupe de mercenaires interventionnistes, ni un comité de soutien. Comment faire aussi comprendre que nous ne sommes pas les gentils organisateurs d'un militantisme fétide, celui qui s'adresse à l'autre comme à un objet, qui ne voit en l'autre qu'une adhésion supplémentaire. Il n'est pas question pour nous de "ratisser large", de "mobiliser" (comme les troupes sont mobilisées), mais de créer des conditions favorables à la reconnaissance et à la rencontre. Cewtte intelligence collective que l'assemblée à commencé à construire vient aussi du fait qu'elle ne se détermine plus seulement par rapport à ses ennemis, non plus par rapport à une ligne, une idée placée au dessus de nous, mais par rapport à ce qu'elle est, c'est à dire les personnes qui la composent, et à l'état du débat entre elles. Nous avons su jusqu'ici discuter de tout, y compris de ce qui pour certains relève de l'évidence. C'est une des qualités de cette assemblée, que d'avoir su revenir en arrière pour aller de l'avant. Nous rêvons que se multiplient des assemblées comme la nôtre, afin que cesse le sentiment de l'inéluctabilité du cours ds choses.

Nous sommes une assemblée de déclassés, qui espère faire exister le meilleur de chacun, qui prend conscience que la force d'un mouvement collectif dépend de sa capacité à éradiquer des peurs et à renforcer les individus. Nos actions, nos jeux, nos débats, nos fêtes élaborent la confiance nécessaire à la mise en pratique de nos idées.

Aujourd'hui. alors que le silence a succédé à la sumédiatisation, certains ont reposé le problème de notre existence publique. Nous estimons que le retrait des médias nous est avantageux, puisque leurs mensonges et leur confusion ne parasitent plus notre propre expression, et en même temps puisqu'il ne faut compter que sur nous-mêmes, il est important de clarifier et d'étendre la question que nous voulons poser. C'est à dire le problème du travail salarié, du système économique qui le produit, et de l'argent qui lui est associé. Il nous semble que la seule manière de faire reculer la confusion qui règne à ce sujet, y compris parmi nous, est de creuser cette perspective: comment transformer une société basée sur le travail, qui supprime elle-même le travail, tout en le maintenant comme valeur suprême, en une société basée sur l'acttivité humaine?

Pour 'epondre à cette question centrale, nous voulons conserver le style et l'esprit qu'a inventé cette assemblée: ce mélange de sérieux et de jeu que nous expérimentons à travers des manifestations dans lesquelles nous nous sommes connus et fait apercevoir. Nous ne pouvons pas nous contenter de revendique, ce serait laisser entendre que ceux à qui l'on s'adresse peuvent nous indemniser pour tout ce qu'ils nous prennent.

Il y aura d'autres journées du comité balade, d'autres jeux dans la rue, d'autres tracts, des affiches, un journal... A la recherche de complices et d'expériences à partager, nous avons aussi décidé de communiquer nos idées, nos réalisations, nos projets, à ceux qui se manifestent en sympathie, afin d'ébaucher un réseau...


APPEL DES CHÔMEURS, PRÉCAIRES ET DE LEURS CAMARADES POUR LA CONTINUATION ET L'EXTENSION DU MOUVEMENT

Il y a encore des gens aujourd'hui pour ignorer, ou feindre d'ignorer, ce que signifie la misère de la vie quotidienne dans toute son étendue. Le problème du chômage dans sa formulation présente, est aussi bien celui du Travail et plus encore celui de l'emploi de la vie même. C'est par là que notre lutte en vient à concerner CHACUN

Parce que l'écart entre ce que certains s'autorisent à exiger de nous (par la force il faut bien le dire) et ce que nous sommes prêts à supporter n'a cessé de s'accroître, nous sommes parvenus à un point de rupture.

Un mouvement social conscient et réaliste ne peut guère se contenter de revendiquer; ce serait laisser entendre que ceux à qui l'on s'adresse peuvent nous indemniser pour tout ce qu'ils nous prennent.

Ce qui est en jeu, c'est la réappropriation de tous nos moyens, en commençant par être maitre du moyen d'expression de notre lutte En assemblée générale, nous ne tolérons pas la présence d'aucun journaliste.

Le chômage n'est pas le contraire du travail. C'est un moment du travail.

Nous savons quel profit le cap[italisme tire de l'ampleur du ch6omage comme menace permanente pesant sur chaque travailleur.

Croire que le chômage est le grand méchant loup, c'est sous-estimer les instruments de pression dont le capitalisme est capable de se doter. Quand bien même il serait capable d'abolir le ch6omage, ce ne serait que pour se maintenir.

Mais la meilleur façon d'abolir le chômage, c'est d'abolir le travail et l'argent qui lui sont associés.

Supprimer le travail en le transformant en une activité utile, et se réapproprier la vie sont une seule et même chose.

Nous convions chacun à se joindre à l'assemblée générale qui se tient tous les jours à JUSSIEU - 18 heures.

(A SUIVRE... )


APPEL A L'UNIFICATION DES LUTTES
Le cas du maïs transgénique

Jeudi 8 janvier 1998, 200 militants de la Confédération paysanne ont investi des installations de stockage de maïs transgénique appartenant à la société Novartis. " Là, ils ont abondamment arrosé les graines à la lance à incendie pour alerter l'opinion sur les dangers que feraient peser sur la santé de l'être humain les manipulations génétiques appliquées aux plantes. Selon la Confédération paysanne, le maïs transgénique pourrait transmettre à l'homme une résistance à l'effet de certains antibiotiques. " (Le Monde, Dimanche-Lundi 19 janvier). Il s'agissait pour eux de s'insurger contre la décision du gouvernement français d'autoriser la mise en culture de ces produits.

Le mal-nommé " mouvement des chômeurs et précaires " n'a pas manqué de retrouver dans cette action exemplaire une puissante fraternité avec sa propre action. Ce sont en effet les mêmes rapports marchands qui tendent à exclure une majorité ds hommes de toute emprise sur leur propre vie, de toute existence sociale et de la prise des décisions collectives, et qui engagent une dégradation de la nature et un empoisonnement généralisé de la population. L'autorisation accordée à la culture du maïs transgénique constitue un nouveau palier dans la falsification de notre alimentation, puisque l'on désignera désormais sous ce vocable de maïs ce qui a cessé d'en être. On a pu prétendre par le passé que " l'on est ce que l'on mange ", il faut dès lors considérer la dégradation de notre alimentation comme une dégradation de notre être même.

Cette décision n'est naturellement guidée que par l'obsession délirante et quantitative de la productivité et du profit - au mépris de toute considération pour la santé et pour la vie, dont la société marchande n'a que faire. Dans la version désormais suicidaire du capitalisme, chaque pas fait dans le sens du " Progrès " n'est qu'un pas vers la catastrophe. L'ampleur du désastre, et la menace de son aggravation, mettent en cause la nature même d'une société dominée par les rapports marchands, de façon vitale. C'est désormais CHACUN qui se trouve acculé par la simple nécessité de survivre à une transformation radicale de la société, et des modes de vie qui lui correspondent.

Aussi, l'assemblée générale de Jussieu du 21 janvier tient à saluer le passage à l'acte des membres de la Confédération paysanne, qui prend tout naturellement place dans le présent mouvement de contestation pratique de la société marchande. Trois représentants de la Confédération paysanne ont été, suite à cette action, mis en examen et placés sous contrôle judiciaire avec interdiction de quitter leur département et de se rencontrer. Tous les moyens dont nous disposons seront mis en œuvre pour les soutenir, à commencer par notre participation à la grande manifestation de solidarité et de protestation devant le tribunal d'Agen le 3 février 1998, jour du procès de ces trois syndicalistes.

Proposition à l'Assemblée Générale du 21 janvier 1998

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