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LE COUNTRY BLUES
En travaux !
©1999, Nicolas CLEMENT
Au XVI ème siècle, en Angleterre, le Bleu aurait
été la couleur du diable. On attribuait aussi les états dépressifs aux "diables
bleus".
Il faut attendre le début du XIX ème siècle pour que
la formule "I am blue" ou "I have the blues" soit adoptée pour
traduire une impression de cafard ou de spleen.
Sans chercher à donner une définition musicologique
du blues, on peut faire un rapprochement entre l'étymologie du terme et l'évocation
expressive qu'instaure la gamme du blues. Cette gamme qui traversera plus tard toute la
tradition du jazz américain, et plus encore toute la musique negro-américaine
authentique, est la gamme dite majeure additionnée de tierces et de septièmes mineures.
Ce sont ces "blue note" qui font constamment hésiter la gamme du blues entre le
mode majeur et le mode mineur engendrant ainsi ce climat expressif si caractéristique du
blues.
Sans plonger plus encore dans un tentative de
définition technique des traits du blues, on peut simplement souligner que l'interaction
entre le chant et la partie instrumentale est une autre caractéristique du genre défini
comme "feeling".
En effet, le blues, musique relativement rigide et limitée (12 mesures selon le schéma
AAB) s'il donne souvent l'impression à l'auditeur non averti d'être souvent le même,
diffère par son interprétation : la singularité du blues réside moins dans
l'exactitude métrique de l'interprétation (dans les notes jouées justes ou sur la
mélodie d'ensemble) qu'à travers l'intensité de l'émotion du musicien au moment où il
joue. Le blues c'est finalement communiquer ses sentiments. Le bluesman ne s'accompagne
pas de son instrument il le fait répondre à sa voix.
Musique d'origine africaine, le blues a de toute
évidence pris la place laissée libre par le griot en Afrique. La communauté noire
américaine, rejetée dans l'isolement et le désespoir a chargé de toute son émotion la
seule forme d'art qui lui fût véritablement offerte : la musique. Le bluesman, bien loin
d'être un simple compositeur, improvisateur, poète, collecteur et arrangeur de thèmes
traditionnels, chanteur, virtuose, amuseur public, était surtout jugé par l'étendue de
ses talents dans tous les domaines. Plus encore, il devait trouver à la communauté qui
était la sienne un effet cathartique à ses tourments.
C'est replacé dans son contexte réel que le blues, musique ethnique, devient
compréhensible : le blues reste l'expression privilégiée de l'itinéraire historique,
psychologique et sociologique du peuple noir en terre américaine parce qu'il en a suivi
l'évolution et épousé les contours.
Extension du peuple noir, "feeling", style
musical, le blues est multiple et est devenu universellement le synonyme du sentiment de
"cafard".
Attachons-nous à en tracer les prémices, la longue maturation et les caractéristiques
au sein de la communauté noire américaine. Mais surtout au travers d'un de ses styles
les plus authentiquement profond : le country blues.
La naissance et la formation du blues
I. Le panorama des styles musicaux dans la communauté
noire américaine (1985-1920)
A. Les worksongs
B. Les minstrels shows
C. Les medecine shows
D. Le songster, le premier des bluesmen
II. Le contexte musical avant l'émergence du blues
rural d'avant-guerre (1920-1940)
A. L'avènement des Race records
B. Les grandes Dames du "Classic Blues"
C. L'émergence du bluesman
La maturation
III. Les différents styles régionaux du country blues
A. Les caractéristiques du "Blues Rural" ou "Country
Blues"
B. Le blues du delta
C. Le blues texan et des états du sud-ouest
D. Le blues de la côte est
E. La première vague de blues urbain : l'exemple de Memphis
IV. La renaissance du country blues durant les années
60 : le "Blues Revival"
V. Labels et rééditions : état des lieux
VI. Discographie sélective
VII. Bibliographie sélective
La naissance et la formation du blues
I. Le panorama des styles musicaux dans la communauté noire américaine
(19850-1920)
Les origines du blues se perdent entre la guerre de Sécession et le
début du siècle; Comme le souligne Robert Spinger dans son ouvrage intitulé : "Le
blues authentique", malgré tous les progrès de la recherche au cours de ces
dernières décennies, c'est sans doute le problème qui demeure en suspens et dont la
solution semble définitivement hors de notre portée, nous privant ainsi d'une meilleure
compréhension du phénomène en son entier.
Constatons simplement d'après ce que nous en savons que le blues tel qu'on ne le
connaîtra jamais serait né aux alentours de la fin du siècle dernier. Ses origines sont
multiples et suivent l'évolution des styles de musiques en vogue chez les noirs durant
cette période où la séparation des genres n'était pas contraignante puisque la musique
était folklorique et pas encore commercialisée sous le terme blues.
A. Les worksongs ou fieldhollers
Les fieldhollers, littéralement les beuglements des chants, étaient les
chants des esclaves durant le travail. Sortes de psalmodies improvisées durant la
travail, c'est un synthèse de diverses influences. L'héritage musical africain assimilé
avec la musique blanche locale (essentiellement irlandaise à cette époque) donna
naissance à ces chants destinés à rythmer et à soutenir le travailleur de force -
poseur de voies de chemin de fer ou ouvrier de carrière, bagnard aussi - ou le paysan, le
cueilleur de coton. Ces chants étaient donc des questions et des réponses et se
caractérisaient par des "shouts", c'est à dire par des cris. C'étaient en
fait de courtes phrases musicales que le paysan, l'ouvrier agricole, le petit artisan
chantaient à tue-tête, criaient pour se faire reconnaître. Toutes ces phrases étaient
porteuses de mélodies qui, adaptées, transformées, élargies, prirent plus tard
facilement place dans des blues ou des chansons plus élaborées.
Ce chant sans accompagnement instrumental ou rythmique peut donc être considéré comme
le pendant individuel des chants de travail collectifs. Les noirs exilés vont donc créer
une nouvelle sensibilité musicale, assimilant et créant une musique sans le moindre
rapport avec ses modèles. Leadbelly symbolisa des années plus tard ce folklore naissant.
Après le travail, les esclaves se rassemblaient souvent pour faire
de la musique. Avec les violons ou les banjos lorsque leurs maîtres les leur
prêtaient, à défaut avec leur corps pour faire des percussions, tapant sur leur cuisses
avec les mains ou frappant le sol avec les pieds Texas Alexander reste le seul
représentant de ce style très mal connu dont nous avons un témoignage musical.
B. Les minstrels shows
Lorsque les esclaves décidèrent d'adopter une structure musicale plus
précise, aux alentours de 1890, en transformant le schéma harmonique, on peut
considérer que le blues est né à ce moment là.
La situation qui s'offrait aux noirs nouvellement émancipés était la survie. La
solution était alors celle du métayage : en théorie, après plusieurs années de
travail, les noirs pouvaient s'acheter la ferme dans laquelle ils travaillaient.
Sous-payés, ils s'endettaient chaque année, condamnés à travailler éternellement pour
leur patron blanc.
C'est à cette époque que pendant les week-end et les fêtes, de petits orchestres noirs
faisaient la tournée des plantations pour divertir la population et se faire un peu
d'argent afin d'arrondir leur salaire.
L'origine de ces minstrels shows date de la guerre de Sécession. Des musiciens blancs se
barbouillaient de suie et singeaient la vie des noirs pour la plus grande joie du public
blanc.
L'équivalent noir apparut pour la première fois en 1885. L'émancipation
de la communauté noire permit son succès et atteint son paroxysme entre 1875 et 1895
devenant une véritable institution pour les gens de couleur.
Lorsqu'en 1909 les musiciens obtiennent la possibilité d'avoir un emploi régulier (bien
que mal payé) ce fut une date importante. On créa un circuit de salles de spectacles
pour noirs (Theatre Booking Agency).
C'est dans ces Minstrel Shows, au cours de "midnight ramblers" frénétiques que
se sont formées les plus grandes chanteuses de blues : Bessie Smith, Ida Cox, Ma
Rayney ainsi que bon nombre de célèbres bluesmen.
C. Les medecine shows
A la même époque (fin XIXème / début XXème siècle) l'autre lieu de
rencontre entre le public et les musiciens furent les medecine shows.
Ils étaient le fruit de marchands noirs itinérants, voyageant dans les campagnes pour
vendre des produits miracles. Pour attirer le client, des musiciens et des comédiens
servaient d'appâts.
Les medecine shows, moins élaborés que les minstrel shows, étaient plutôt des
spectacles de clowns axés sur la crédulité du public. Ces spectacles permirent
toutefois la diffusion du folklore musical dans les campagnes.
D. Le songster ou le premier bluesman
Une tradition s'opéra avec l'avènement du disque, de la radio et du
cinéma. Peu à peu, minstrel shows et medecine shows disparurent pour laisser la place à
une nouvelle génération de musiciens : les songsters.
Ceux-ci sont à mi-chemin entre la tradition des plantations (fieldhollers, medecine shows
et minstrel shows) et celle du blues. "Chantre" rural sollicité par deux
groupes raciaux pour les fêtes, bals et sorties en tout genre, le songster voit son
répertoire s'étendre à de nombreux genres musicaux selon les exigences des publics
qu'il rencontre. Il doit jouer des airs à danser, des "spirituals" ou des
ballades. il agrémente son show d'histoires pour divertir son auditoire.
Les minstrels shows disparaissent peu à peu, le banjo et la mandoline sont remplacés par
la guitare. Elle est moins onéreuse, plus facilement transportable et résistante. Elle
devient l'instrument favori des bluesmen. Son apprentissage est rapide parce qu'elle est
souvent accordée en "open". Elle donne à son propriétaire une source de
revenus facile et agréable.
En cela, les songsters seront les premiers à répandre l'utilisation de la guitare à
laquelle ils adjoignent fréquemment l'usage d'un goulot de bouteille ou d'une lame de
couteau (s'inspirant de la musique hawaiienne).
Les deux plus grands interprètes de cette tradition désormais disparue sont Mississippi
John Hurt et Mance Lipscomb.
II. LE CONTEXTE MUSICAL AVANT L'EMERGENCE DU BLUES RURAL D'AVANT-GUERRE
(1920-1940)
A. L'avènement des race records
L'histoire du blues est inséparable de l'enregistrement phonographique
qui joua un rôle crucial dans la diffusion de cette musique au cours de ce siècle.
Jusqu'en 1920, l'industrie du disque était pour ainsi dire fermée aux musiciens noirs
américains, à l'exception d'une poignée d'artistes tels que le comique Bert Williams,
du coon-shooter ou "crieur nègre" George W. Johnson, des orchestre
"mondains" de Jim Europe et Ford Dabney et de quelques chanteurs de spirituals,
qui étaient tous parvenus à se faire une place dans le monde du spectacle blanc dès le
début du siècle. Curieusement, les maisons de disques pionnières telles que Victor,
Columbia et Edison n'avaient en revanche aucun scrupule à enregistrer des artistes noirs
tant en Amérique centrale qu'en Amérique du Sud. Il subsiste des enregistrements
d'artistes noirs de Cuba, de Porto Rico, du Brésil et d'Argentine, datant de 1910 ou
antérieurs à cette date, réalisés lors des nombreuses expéditions sur le terrain que
lançaient ces compagnies afin de produire et de distribuer des disques de musique
indigène originaire de ces pays et d'autres territoires d'Amérique.
Aux Etats-Unis, la musique et le style musical noirs étaient usurpés et
"polis" par les interprètes blancs du music-hall tels que Mary Cahill, Eddie
Cantor..., accompagnés par les orchestres des maisons de disques. D'ailleurs, de nombreux
artistes blancs puisèrent abondamment dans les compositions d'auteurs noirs, pour les
interpréter dans un patois grossier ou leur accoler des éléments stylistique
délibérément avilissants.
B. Les grandes dames du blues classique
Dans de telles conditions, l'apparition des disques de Mamie Smith en 1920
fut un véritable événement historique. Elle était à l'époque âgée de trente sept
ans et avait passé des années à bourlinguer de tournée en tournée, tour à tour
danseuse, girl ou chanteuse de cabaret. Ses premiers disques, en particulier "Crazy
blues", obtinrent un succès exceptionnel, ouvrant la voie à d'autres dames noires
du music-hall de grand talent et qui purent ainsi arrondir leurs fins de mois en gravant
des disques.
A l'exception de quelques incursions dans les villes étapes du Sud, la quasi-totalité
des enregistrements des années 20 furent effectués à New-York où l'élite noire de
Harlem ne s'intéressait guère au blues. Les esprits commencèrent à évoluer quand les
succès du même genre que celui de "Crazy blues" se mirent à faire des petits.
De nouvelles chanteuses apparurent alors, mais ce qui fur récurrent, c'est que toutes les
chansons écrites par des auteurs et par des éditeurs de Broadway dans le but avoué
"d'améliorer" le blues furent des échecs auprès du public noir.
Les années vingt naissantes représentent donc à la fois l'ère des
grandes chanteuses de blues et, partant, l'émergence des fameux "race records"
dont le genre de production se limite pendant un temps à cette forme musicale stricte.
Nous savons que dans les années vingt, entre dix et vingt pour cent des noirs
possédaient un phonographe. Ce chiffre est sans doute très inférieur à celui des
acheteurs de disques car il était fréquent que l'on apporte ses 78-tours lors de
pique-niques ou de soirées entre amis pour les écouter. Il est certain que les noirs qui
décidaient d'acheter disques et phonographes le faisaient au détriment d'autres
éléments du budget familial; l'importance de la musique dans leur vie quotidienne ainsi
que la valeur symbolique de ces disques de blues et du fait qu'ils aient été
enregistrés par des frères de couleur compensaient aisément ces privations. La
présence de sa musique sur ces enregistrements était une reconnaissance implicite de son
droit à l'existence et à la différence. D'où les ventes faramineuses allant parfois
jusqu'au million d'exemplaires.
Les grandes figures de cette période, Bessie Smith, Ma Rayney, Victoria Spivey et Ida Cox
restent dans nos mémoires comme les grandes figures du blues et l'on peut finalement
s'accorder le droit de dire que le blues, enregistré, fut avant tout féminin. C'est là
aussi, dans ces blues vocaux féminins accompagnés des instruments solistes, que le jazz
puisa pour donner naissance à la polyphonie qui fut la sienne à sa naissance.
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