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C'est mieux qu'une simple colonie... C'est, tout ensemble, le grand miracle de l'Energie et de la Ténacité françaises, et l'héroïque épopée de quelques-uns de ces hommes que Kipling appelle, d'un mot émouvant, des. Bâtisseurs de monde ". Jugez-en !
Au-dessus des sables qui flambent au soleil, le drapeau français flotte, garde par un vieux Somali pouilleux. 1884. - Au moment de la guerre de Chine et du Tonkin, gâce à " l'Enlistment act " par lequel, sous prétexte de neutralité, l'Angleterre nous refusait tout ravitaillement dans ses ports, c'est-à-dire nous fermait la route de l'Extrême Orient, le gouvernement se souvient, tout à coup, de l'escale que des Français lui ont assurée sur cette route. Elle lui nomme un commandant, M. Léonce Lagarde, qui vient aussitôt s'y installer. Je veux dire qu'il plante une tente sur le sol brûlant et nu. Sa colonie se résume à Obock, du sable, des coteaux rocailleux et quelques mimosas épineux; à Tadjourah : trente cases autour d'une mosquée ; à Ambado : quinze cahutes à l'ombre de quelques palmiers; et à Djibouti: une plage où un gommier rachitique agonise lentement; cent kilomètres d'hinterland le long de cent kilomètres de côtes, du raz (cap) Doumeïrah, au nord, au puits d'Hadon, au sud de la baie de Tadjourah : au total, dix mille kilomètres carres de sables, de rocailles, de madrépores - et d'aridité. Le Gouverneur a vite fait, au reste, de s apercevoir que, de toute cette côte pelée, Obock était le dernier emplacement que l'on élit dû choisir. Là-bas, en face, Djibouti, avec son unique gommier, offre autrement plus d'avenir et de possibilités ,grâce à ses vallées sinuant vers l'Ethiopie. 1888. - L 'homme qui devait venir, celui qui, en France, surgit toujours au moment où il doit surgir, M. Léonce Lagarde, aujourd'hui ministre plénipotentiaire. traverse la baie de Tadjourah et plante sa tente auprès du gommier, à Djibouti. Et, durant huit ans, isole parmi la désolation de cette nature sans grâce et sans pitié, n'ayant avec lui qu'une humble mais héroïque poignée de collaborateurs, rudes aux autres comme à eux-mêmes; luttant contre le climat, contre les tribus pillardes, contre le gouvernement central, il s'accroche au sol calciné, entre la double fournaise du ciel et des sables. 1890. - Autour des baraquements qui ont succédé aux tentes, cinq cents Danâkil et Somalis ont éparpillé leurs gourbis de branchages et de peaux.
Sur le morceau de désert qui arde et flambe, l'Homme et ses hommes, à force de ténacité, de volonté, de courage continu et de labeur quotidien, sont en train de créer la grande, l'unique escale que nous ayons vers notre empire d'Extrême-Orient et nos possessions sud-africaines, et d'élever la seule et monumentale porte vers laquelle l'Empire d'Ethiopie, s'il ne veut point s'étioler et mourir d'étouffement, devra canaliser toute sa vie économique.Et le " monde " qu'ils viennent de créer reçoit son acte de reconnaissance, son extrait de naissance :un décret proclame la constitution de la Côte Française des Somalis. 1907. – Dix autres années de géhenne et de travail. Djibouti a champignonné. Les Somalis pillards, grêles et nerveux, au long corps de bronze, au visage ardent, à la chevelure ébouriffée et décolorée par la chaux ont cessé peu à peu leurs courses à travers le grand désert brûlé. Le mirage de la ville qui s'étale ,monte et s'épanouit - fleur blanche qui s'obstine à lever d'entre les sables jaunes, d'entre les rocailles brunes et les madrépores couleur de porcelaine - ce mirage les envoûte, les attire et les fixe. En outre, traversant la Mer Rouge, de la presqu'île arabique sont survenus, sur leurs boutres la proue relevée et au château arrière évocateurs des moyenâgeuses caravelles, les Arabes ambrés et fins. L'agglomération érige maintenant, au-dessus du désert blond, des centaines de bâtisses pâles en pierres solides, durables. Dix mille âmes la peuplent.Et l'Homme, ayant accompli oeuvre, rentre en France. 1925. - D'autres sont venus qui ont poursuivi la tâche nécessaire. Les trafiquants sont arrivés à leur tour - des Grecs, des Arméniens, des Anglais, des Allemands, - des Français aussi, plus rares, car ils n'ont jamais été plus de deux cents.Le sable, les madrépores,les rocailles sont toujours là, et la mer aveuglante et les lépreuses montagnes de la lointaine Ethiopie. Mais au milieu de cette aridité, il y a Djibouti,Djibouti-la-Française et la trinité de ses villes :l'Européenne, l'Arabe et la Somalie - confondues en une seule cité: Notre-Dame-des-Sables. JEAN D'ESME - LA FRANCE LOINTAINE - 1929
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