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EDUCATION ET GLOBALISATION : LE  DEFI MAJEUR DU DEVENIR DE L’AFRIQUE DANS UN MONDE EN CONSTRUCTION

(Djilali Benamrane, économiste, Niger – mai 2002)

 

Le contexte historique :

En ce début du vingt et unième siècle, le devenir de l’Afrique est au centre des débats mondiaux autour de la recomposition d’un monde au sein duquel ce continent se présente comme le quartier ghetto, de déchéance et de misère, la périphérie pouilleuse et menaçante au sein du village planétaire en construction, base de vie d’une humanité en paix, en progrès et en prospérité. Les avancées géantes des nouvelles technologies de l’information et de la communication créent une situation inédite et inattendue d’exacerbation de situations conflictuelles permanentes entre des riches condescendants, jaloux et fiers de leur opulence et des pauvres et des exclus, de plus en plus conscients de l’inacceptabilité du statut de rebus de la société mondiale qui leur est dévolu. Ces pauvres et ces exclus sont dans les pays riches où ils vivent des existences abominables au cœur même des quartiers nantis du village planétaire ; ils sont aussi dans le Tiers Monde et plus encore en Afrique dans les ghettos qui encerclent les beaux quartiers du dit village planétaire dans lequel l’humanité de demain entend vivre dans la convivialité et l’épanouissement.

Au sein même de ces débats mondiaux, strictement pilotés et savamment encadrés par le Groupe des huit pays les plus industrialisés et les plus riches (G8) et par les organes onusiens en charge de rationaliser les choix souverains du dit G8, des voix de plus en plus nombreuses et de plus en plus fortes, s’élèvent ici et là pour rappeler que malgré des promesses et engagements souscrits depuis des décennies par la communauté internationale, le gouffre qui sépare les mondes des riches et des pauvres ne cessent de s’approfondir. En termes diplomatiques, inlassablement, elles attirent l’attention des maîtres du monde que cette dynamique présente les germes d’une déflagration mondiale, sans précédent, qui n’épargnera pas les sanctuaires des nantis. Se situant en marge du politiquement correcte, certains ont la témérité d’oser discrètement relever que les criminels et condamnables événements du 11 septembre qui ont affecté les symboles affichés de la première superpuissance mondiale, peuvent et doivent être considérés comme des indices annonciateurs de la révolte des gueux, des sans logis, des sans pain, des sans droit, ni voix, ni loi. S’il est un domaine et un seul susceptible de transformer durablement les sous hommes révoltés en hommes à part entière, c’est celui de l’éducation, celui de doter la partie de l’humanité abandonnée, en armes non de destruction mais de capacité de comprendre, de communiquer, de proposer et de participer effectivement à la construction des infrastructures, des superstructures et des règles de jeux, à la base de la vision de la société mondiale à promouvoir, une société non d’exclusion mais d’intégration, de solidarité et de partage.     

Or, ne voilà-t-il pas que l’éducation, ce besoin essentiel d’accéder au savoir lire, écrire et compter pour pouvoir communiquer et se situer par rapport aux autres, est appelée soudainement à être considérée comme un produit de consommation comme tous les autres, un produit à valeur marchande, et comme tel, sacro-saintes lois de l’ultra libéralisme dominant et de la pensée unique triomphante obligent, relevant en priorité et dans les meilleurs délais des prérogatives de la seule initiative privée.

 

Les statuts de l’éducation

Au cœur du débat, une question fondamentale : l’éducation doit elle être considérée comme un banal service marchand relevant de la confrontation de l’offre et de la demande, régulées par les seules lois du marché ou comme un service public à l’accès gratuit et obligatoire, pour offrir les mêmes chances aux femmes et aux hommes, indépendamment de la richesse de la société à laquelle ils appartiennent, de la couleur de la peau, de la langue de communication, de la croyance religieuse ou du statut socioprofessionnel des populations astreintes aux mêmes devoirs d’en consommer sans modération.

Le débat fait rage au Nord, dans la partie du village planétaire réservé aux nantis. En périphérie dans les ghettos, les chefs d’Etat et de Gouvernement, confortables dans leur statut de perroquets, revendiquent leur droit souverain à chanter les couplets rédigés par les experts des Institutions de Bretton Woods, dans des partitions verrouillées à l’identique, des programmes, plans ou projets pluriannuels  d’éducation qui préparent un désengagement progressif de l’Etat des pans entiers des enseignements supérieurs, secondaires, techniques et professionnels, voire de l’enseignement primaire, à confier selon les cas et les circonstances à des opérateurs privés, des communautés villageoises ou à des collectivités locales sans ressource.      

’’Non, l’éducation n’est pas à vendre !’’ Répètent inlassablement ceux qui considèrent que l’accès à l’éducation pour tous est un droit fondamental et prioritaire reconnu à tout être humain. En Espagne qui assure la présidence de l’Union Européenne, les actions se multiplient tels le Forum de l’éducation et de la culture et les manifestations conséquentes à Salamanque en mars 2002 ou  le Forum de l’éducation, le regroupement international d’étudiants et les manifestations programmées à Séville en juin prochain. Processus de mobilisation multiforme et de manifestations attendues tout au long du deuxième semestre dans une Europe où l’on dénonce dérégulation et réduction des budgets, privatisation des enseignements publics, recul de pratiques démocratiques et syndicales, augmentation des frais de scolarité. Ces réformes sont savamment enveloppées dans des concepts porteurs et mobilisateurs qui rendent opaque tout analyse objective, tout discernement des objectifs lointains inavoués, ceux d’une privatisation progressive de l’éducation publique. La décentralisation, concept d’avenir et de progrès par excellence, est affichée pour légitimer les processus d’autonomisation des services éducatifs invités à s’émanciper de la tutelle de l’Etat et à prospecter des voies nouvelles de financement : celles des parents utilisateurs, celles des entreprises clientes ou sponsors intéressés, - l’éducation devenant un moyen de valorisation des ressources humaines pour répondre en priorité aux besoins des opérateurs économiques -, ou tout simplement celles des bailleurs de fonds au service d’une politique sélective de catégories d’élèves et d’étudiants éligibles.

 

L’Afrique absente du débat

Si l’Afrique est absente du débat, n’en déplaise à ses dirigeants, elle le subit frontalement et dans le sens qui n'est pas nécessairement souhaitable, spécialement dans une perspective de réduction de la pauvreté et de rattrapage économique, social et culturel. Le nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), cette nouvelle supercherie sans précédent, redonne la main aux chefs d’Etat et de gouvernement africains pour s’auto culpabiliser des errements du passé post colonial. Ce faisant, ils amnistient la communauté internationale pour le non respect de ses engagements, notamment un niveau minimal d’aide publique au développement. Oubliés le Sommet de Jomtiem et les recommandations d’une communauté internationale unanime pour l’éducation pour tous avant l’An 2000. Effacés des mémoires les engagements souscrits en faveur des Pays les moins avancés (PMA). L’Afrique, entend-t-on claironner par les plus prestigieux de ces dirigeants, n’a besoin ni d’aumône ni d’aide, elle a besoin d’investissements privés étrangers parce qu’il y a de l’argent à gagner, il y a des profits à faire, il y a des ressources à prélever sur la pauvreté du Sud pour les drainer vers le Nord, il y a des femmes, des hommes, des enfants et des bébés déjà nés ou à naître, à exploiter !

Dans les domaines sensibles de l’éducation, de la science et de la culture, de façon générale et à de rares exceptions, la recherche scientifique est asphyxiée, l’université est moribonde, les enseignements secondaires, techniques et professionnels en décrépitude, l’enseignements primaire et l’alphabétisation des adultes en recul qualitatif et le préscolaire quasi inexistant.

Dans une pénurie avérée d’enseignants qualifiés, quel sens peut-il être donné aux options prises dans des stratégies de réduction de la pauvreté (SRP), promues par des gouvernements sur conseil ou conditionnalités des Institutions de Bretton Woods et prônant, au nom de la rigueur budgétaire et des équilibres macroéconomiques, le départ anticipé à la retraite des enseignants les plus qualifiés, dès lors qu’ils ont atteint l’âge de la retraite, ramené à 60 ans et même avant dès lors qu’ils ont accompli trente années de service !  Comment peut-on accorder la moindre crédibilité aux politiques d’économie suicidaire tendant à remplacer pour un même salaire un enseignant qualifié et expérimenté, la cinquantaine à peine dépassée, par une dizaine de jeunes enseignants volontaires, stagiaires, sans formation sérieuse et suffisante, payés un salaire de misère (équivalent inférieur à 50 dollars par mois, nettement insuffisant pour la simple alimentation des membres de la famille).

Comment considérer les conseils et conditionnalités tendant à massifier artificiellement les effectifs scolarisés pour donner bonne conscience, en valorisant l’éducation informelle, anarchique et au rabais, parfois libellée communautaire, où des enseignants volontaires, stagiaires, sous payés, sans moyens, ni expérience, exerçant en réalité des fonctions de garderie d’enfants, entassés dans des classes multigrades et multi-flux, dans des locaux sous équipés, sommaires et/ou insalubres.   

La tragédie de la dégradation de la situation de l’éducation sur le Continent n’a d’égal que la dynamique de sa distanciation par le reste du monde en général et par les pays du G8 en particulier. Ils ne sont pas rares en Afrique des pays où deux enfants sur trois n’ont pas droit à l’éducation, avec une pénalisation relative des filles et des zones rurales et où, dans pareille situation minimale, les besoins en ressources humaines d’éducation et d’encadrement, en infrastructures, en matériels didactiques, sont indescriptibles.

Il est vrai à la décharge de nos dirigeants africains et de leur proche clientèle,  ce système éducatif ne les concerne guère, eux dont les enfants sont scolarisés soit à l’étranger, dans les pays du Nord, soit dans les établissements privés performants, réservés aux familles nantis, celles des élites et où les coûts de scolarité peuvent excéder les salaires distribués aux cadres de la fonction publique.

 

Eléments de conclusion et de recommandations

L’Afrique devrait avoir les ambitions de son devenir, du projet social mondial qui la concerne et à la définition duquel elle devrait s’impliquer. A de très rares exceptions, les Plans de développement, les programmes de stabilisation et d’ajustement (PAS), de même que les stratégies de réduction de la pauvreté (SRP), accusent une complaisance inexplicable au regard d’une dynamique tragique d’approfondissement de la pauvreté et de la misère et de détérioration tendancielle des systèmes éducatifs. Elites et dirigeants africains sont frappés d’un mal profond, celui magnifié dans les comédies et tragédies traitant de la trahison des clercs. Elites et gouvernants africains ont pris leur distance à l’égard de la pauvreté et ont enchaîné  leurs populations et leurs pays  à la remorque de l’ultra libéralisme dont ils tirent avantage.

Droits à l’éducation, à la santé, au travail, à l’eau potable, à l’assainissement, à la sécurité, à l’information ou à la communication ne sont qu’illusion pour les populations pauvres du Continent. Ces droits sont aujourd’hui sous tutelle des institutions de Bretton Woods et de l’Organisation Mondiale du Commerce, notamment l’Accord Général sur les Commerces et les Services, (AGCS) qui considère les services publics comme de simples produits marchands devant être régulés par le marché et pour ce faire confiés au secteur privé.      

L’AGCS, mû par des multinationales intéressées, instrument puissant au service du G8, redouble d’intelligence, d’efforts et de pressions afin que les quelques 150 pays membres de l’OMC s’engagent  à finaliser les négociations sur la privatisation des services avant la fin de l’année 2004. Cet Accord auquel les dirigeants africains vont vraisemblablement adhérer unanimement, se traduira malheureusement par la consolidation et l’accélération du désengagement progressif de l’Etat des services incriminés.

Dans les rencontres passées des réunions ministérielles de l’OMC, l’Afrique à brillé par ses positions molles et inconsistantes : soit l’absence de propositions spécifiques pour bénéficier du droit à l’exception durant la période de rattrapage des économies développées, soit l’alignement pur et simple aux thèses ultra libérales.

Si l’on devait considérer que le NEPAD n’est qu’une supercherie de plus et que ni l’ex Organisation de l’Unité Africaine sacrifiée, ni la nouvelle Union Africaine non encore opérationnelle, ni la Commission Economique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA) n’ont de capacités d’expression avérées, l’Afrique devrait réinvestir d’autres institutions onusiennes compétentes, plus attentives à son sort ou à celui de l’éducation, de la science et de la culture telle l’UNESCO, ou d’autres mécanismes plus novateurs telle la Conférence mondiale décennale de coopération afro-japonaise (TICAD), pour trouver des appuis pour la promotion d’initiatives alternatives qui rompent avec les pratiques conventionnelles et stériles de relations paternalistes et de dépendance, tel les sommets franco-africains, EU/ACP, PMA, de la Francophonie et autres.

Quelle difficulté y aurait-il  à traduire l’objectif du Sommet du Millénaire en matière d’éducation qui stipule : «que d’ici 2015 les enfants, partout dans le monde, garçons et filles, seront en mesure d’achever un cycle complet d’études primaires et que les filles et les garçons auront à égalité accès à tous les niveaux d’éducation », en un plan d’action précisant les ressources financières exorbitantes nécessaires pour couvrir les coûts des effectifs concernés en élèves, en enseignants, en agents d’encadrement, en manuels et fournitures scolaires, en classes et en équipements pédagogiques. Les besoins quantifiés permettront de démontrer les conditions quasi impossibles de faisabilité de la chose, dans des pays où la réalisation d’un tel objectif nécessiterait la multiplication par dix des ressources allouées au secteur !