DEVELOPPEMENT DES FILIERES COMME STRATEGIE

DEVELOPPEMENT DES FILIERES COMME STRATEGIE

D’AMELIORATION DE LA COMPETITIVITE

Application à une économie nationale en formation : le cas du Burkina Faso

(Document élaboré par Djilali Benamrane, économiste, version du 25 juin 1999)

Sommaire :

DEVELOPPEMENT DES FILIERES COMME STRATEGIE *

D’AMELIORATION DE LA COMPETITIVITE *

Application à une économie nationale en formation : le cas du Burkina Faso *

Introduction : *

1… Essai de délimitation du contenu du concept de filière *

2… Eléments pour une opérationnalisation du concept de filière *

3… Essai d’application à une économie de type burkinabé *

 

Introduction :

  1. N’en déplaise à tous ceux qui pour des motifs divers défendent avec passion, en cette fin de siècle et de millénaire, un afro-optimisme soporifique, force est de constater que le Continent africain dans sa globalité s’est laissé progressivement installé, depuis la fin des années 1970, dans le confort virtuel de la pensée unique triomphante qui lui a conféré un statut mineur d’appoint dans le " Village planétaire en construction ", un village où règne sans partage l’ère de la globalisation avec ses effets dévastateurs de domination et d’exploitation. Depuis la chute du Mur de Berlin et l’effondrement du bloc communiste, le monde est mené par un seul maître : les Etats Unis d’Amérique, même si ce pouvoir exclusif peut être relativisé pour tenir compte du rôle dévolu pour la circonstance au Groupe du G(7+1), à ce Club fermé des pays puissants, riches et industrialisés. Par ailleurs, grâce à un processus sans précédent de concentration tous azimuts, un rôle économique opérationnel prédominant est confié aux sociétés transnationales dont le pouvoir ignore les frontières et dont la puissance économique et financière de chacune d’entre elles peut excéder celui de la plupart des Etats des pays en développement. Enfin, un rôle de rationalisation et de légitimation du fonctionnement injuste de l’économie mondiale est confié aux institutions internationales, " onusiennes " ou non, notamment le Fonds Monétaire International (FMI), la Banque Mondiale et l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), toutes institutions assujetties aux intérêts des pays dominants, ceux du G(7+1), puisque la prise de décision s’y fait en fonction du poids économique des Etats qui les composent.
  2. L’Afrique est le Contient des pays dits en développement puisque par le hasard de l’Histoire, tous les pays africains sans exception appartiennent à cette catégorie. La majorité des pays dits les moins avancés (PMA) comme ceux dits pays pauvres très endettés (PPTE) s’y trouve. Exception faite des deux décennies des années 60 et 70 où des tentatives de construction de bases économiques nationales indépendantes ont été menées sans succès, le Continent naguère colonisé dans sa quasi totalité se trouve aujourd’hui fortement encadré par des stratégies, programmes et politiques sévèrement surveillés par les institutions internationales citées plus haut.
  3. Il y a bien longtemps que les références aux legs de la période coloniale pour expliquer les fondements historiques du sous développement sont considérées comme hérésie. On a vite fait de transférer l’essentiel de la responsabilité de l’état actuel du sous-développement aux seules expériences, socialisantes ou non, menées dans les années 60 et 70 sous la conduite des partis uniques. La décennie des années 80 aura été celle de la dévalorisation systématique de la fonction de planification et de la déstabilisation profonde des institutions en charge de la conception, de la mise en œuvre et du suivi des plans de développement. On ne parle plus aujourd’hui que des " bienfaits ", virtuels puisque non observables, des programmes de stabilisation et d’ajustement. La pratique des programmes triennaux glissants se généralise : programmes d’ajustement structurels (PAS), programmes d’ajustement sectoriels (PAS/secteurs concernés), facilités d’ajustement structurel (FAS), facilités d’ajustement structurel renforcées (FASR). Si les institutions internationales coordonnent leurs actions quand elles ne disposent pas de mécanismes communs d’orientation et de programmation (Conseil d’Administration commun au FMI et à la Banque Mondiale), sur le terrain on est loin d’une harmonisation opérationnelle des horizons, des objectifs, des modalités et procédures de mises en œuvre. Les missions de programmation et de suivi peuvent être organisées conjointement mais chaque institution à sa propre grille de conditionnalité qui est suivie sur le terrain ou à partir des capitales respectives, sur la base annuelle, semestrielle voire mensuelle. L’on ne peut ne pas avoir une pensée émue pour le statut et l’implication réelle de ces cadres nationaux des présidences de la république, des primatures, des banques centrales et des Ministères des finances, de l’économie ou du développement, sensés personnifier l’internalisation du processus. Il faut rappeler que les programmes sont présentés comme étant conçus, élaborés, validés et adoptés par les autorités nationales avant leur présentation à l’adoption formelle (on se demanderait pourquoi ?) des conseils d’administration des institutions internationales partenaires.
  4. Que peut apporter dans pareil contexte l’approche filières comme stratégie novatrice d’amélioration de la compétitivité des économies africaines, comme alternative et/ou comme consolidation des multiples approches du développement ? Ces approches ne sont pas nécessairement ni totalement inclusives ni totalement exclusives. En vérité, les politiques économiques intègrent toujours des éléments de certaines de ces approches en donnant priorité à l’une d’elle mais avec mandat de s’articuler et de se coordonner à d’autres. On distingue en général trois types principaux d’approches dominantes avec une multitude de variantes : i) le développement fondé sur la planification globale, ii) l’approche de valorisation des secteurs ou développement sectoriel (type développement entraîné par des secteurs moteurs), et iii) l’approche du développement par projets. Cette dernière approche est de loin la plus appréciées des partenaires au développement, lesquels en apprécient l’autonomie de gestion, la multiplicité des formes juridiques, des tailles et statuts, la flexibilité et le dynamisme.
  5. L’approche du développement par une multitudes de projets conforte davantage que les deux précédentes la suprématie du marché et par voie de conséquence de ses instruments privilégiés d’animation que sont les opérateurs privés qui ont mission de structurer les secteurs économiques et l’économie globale, sur la base des conseils qui leur sont prodigués quant aux domaines susceptibles de répondre à l’avantage comparatif et au plus grand profit. Le dialogue avec des opérateurs privés se fait par l’entremise des institutions internationales, généralement au service des intérêts de multinationales savamment servies par des personnages nationaux autant que faire se peut haut en couleur (pour la cause, on recycle volontiers d’anciens officiers supérieurs et de très hauts fonctionnaires, décriés tant qu’ils relevaient de la fonction publique, réhabilités et considérés une fois devenus des acteurs défenseurs des intérêts des multinationales).
  6. Quel est l’avantage comparatif attendu de l’approche dite du développement par filières ? S’agit-il d’une approche alternative aux trois précédentes ? est-ce plutôt une variante de l’une ou l’autre d’entre elles ? Ne s’agit-il pas en fin de compte d’un simple effort méthodologique de re-classification des activités économiques en dehors des secteurs classiques, dans une démarche trans-sectorielle au service de l’impératif de la recherche de la plus forte productivité possible dans un environnement de compétitivité exacerbé ? Mais, dans un tel questionnement des théories et des pratiques économiques, quid des branches d’activités qui constituent normalement un concept répondant à cette préoccupation de mise en œuvre et de suivi d’une activité ou d’un produit sans tenir compte uniquement de la vocation première de l’entreprise ou du secteur d’application ?
  7. 1… Essai de délimitation du contenu du concept de filière

  8. Dans la littérature économique, le concept de filière est généralement assimilé aux autres vocables définissant certaines classifications des catégories économiques tel les secteurs, sous-secteurs ou branches couvrant les activités de production et/ou d’échange de biens et de services. Dans cette contribution, une priorité est accordée à la fonction technico-économique et organisationnelle de la production, celles de l’échange, de la mobilisation des acteurs ou du développement institutionnel devenant des fonctions induites. Quelques exemples de filières pour éclairer le débat :

  1. Tenant compte de l’approche consistant à donner une priorité à la fonction de production, le concept de filière constitue sur le plan méthodologique un apport utile qui peut aider à sélectionner parmi des produits concurrentiels développés par différents types organisationnels et recourant à divers process technologiques, celui ou ceux susceptibles de générer le maximum de valeur ajoutée, sur un éventail d’activités aussi nombreuses et diversifiées que possible. L’idée ici est de suivre le " fil " conducteur de la filière afin d’identifier et de promouvoir une multitude d’activités qui contribuent à la finalisation du produit, avec une hiérarchisation des mesures à prendre pour optimiser la dynamique du processus.
  2. 2… Eléments pour une opérationnalisation du concept de filière

  3. Les exemples cités précédemment montrent bien la difficulté à distinguer le concept de filière des autres outils de catégorisation et de classement des activités économiques tels le secteur ou la branche. En se situant à un niveau transectoriel, la filière peut apporter un avantage si elle permet d’identifier, de planifier et de suivre les différentes étapes de réalisation d’un produit au-delà des possibilités qu’offrent les analyses classiques sectorielles ou de branche. La démarche filière n’est pertinente que si la méthodologie retenue peut s’appliquer de façon systématique à tous produits, biens ou services, et autoriser des comparaisons pertinentes entre ces produits, quelque soit les secteurs ou branches d’activité impliqués. L’idée est d’explorer toutes les possibilités à chaque étape de transformation du produit pour en rallonger au maximum le cycle de production, avec l’objectif de créer la plus grande valeur ajoutée possible dans l’économie nationale.
  4. Il convient dès lors de mener de front plusieurs analyses interactives, relatives aux six indicateurs principaux d’évaluation de la pertinence de la filière : i) à la connaissance de l’état actuel et des potentialités du marché national, sous régional, régional et international pour ce qui concerne le produit considéré ; ii) à la connaissance des processus technologiques de réalisation du produit et de ses effets sur des préoccupations de lutte contre la pauvreté et de création d’emplois, d’aménagement du territoire ou de sauvegarde de l’environnement ; iii) aux capacités nationales disponibles ou mobilisables, organisationnelles et de maîtrise technologique des processus de production et de commercialisation du produit ; iv) à l’identification des principaux acteurs concernés, définir les contours de leurs missions respectives et les meilleurs conditions de leur mobilisation conjointe autour de l’objectif commun, celui de réussir la filière cible ; v) à l’identification des filières alternatives pouvant présenter des effets similaires à ceux attendus de la filière sous examen ; vi) enfin, à la justification de la priorité donnée à la filière retenue et dans le discours de politique économique et dans les priorités d’allocation des ressources (programme d’investissement public, dotation budgétaire, mobilisation de partenaires, etc…).
  5. En transcendant les limites des secteurs et branches d’activité, l’approche filière dépasse aussi les contours des mandats dévolus aux découpages administratifs et territorial. A cet égard, il convient de monter pour chaque filière une équipe multidisciplinaire de spécialistes relevant des différents départements ministériels concernés, travaillant en partenariat actif avec les représentants des opérateurs publics et privés, ceux des partenaires au développement intéressés ainsi que ceux de la société civile, appelés à participer aux opérations de sensibilisation et de mobilisation.
  6. 3… Essai d’application à une économie de type burkinabé

  7. Au Burkina Faso, le concept de filière n’est pas une nouveauté au regard des instruments de planification et de gestion du développement pratiqués dans le pays. Dans les années 80, plusieurs filières étaient identifiées comme telles et dans la mouvance " révolutionnaire " d’alors des expériences ont été montées par des décideurs politiques et des planificateurs lesquels, après avoir évalué les objectifs de production de la filière ont en confié la réalisation à des catégories d’opérateurs.
  8. Dans le contexte de l’économie burkinabé d’aujourd’hui, si le concept de filière reste pertinent pour stimuler la croissance et le développement autour de produits identifiables, les modalités de son application doivent être revues à la lumière du développement libéral qui prévaut. Il s’agit davantage de mobilisation dans un esprit de partenariat sur des objectifs concertés au regard de l’organisation d’une filière acceptée que d’injonctions pour la réalisation volontariste d’objectifs unilatéralement décidés.
  9. On peut distinguer deux catégories de filières selon qu’il s’agisse d’une part de produits pour lesquels le pays a déjà montré des aptitudes à réaliser des performances sans pour autant avoir exploité toutes les possibilités qu’offre la démarche filière et d’autre part de produits nouveaux réalisables à des conditions satisfaisantes dans le pays.