Communication sociale

COMMUNICATION SOCIALE EN MILIEU RURAL

LE CHAINON MANQUANT POUR UN DEVELOPPEMENT AUTHENTIQUE, AUTONOME, EFFICACE

(La radio communautaire instrument de conscientisation et de mobilisation des masses - l’expérience nigérienne)

(D. Benamrane, économiste - Paris 26, avril 2003)

 

Le contexte :

Il devient courant, lors de rencontres de spécialistes traitant de l’évolution de la pauvreté de par le monde, de constater des débats de plus en plus passionnés, argumentés et documentés sur l’échec des théories et des pratiques de développement dans les pays pauvres en général et dans les pays les moins avancés (PMA) en particulier. Le fossé largement décrié depuis des décennies qui sépare les sociétés vivant dans les pays riches et pauvres ne cesse de s’élargir. L’Afrique occupe une place privilégiée dans ces débats, tant la situation s’y dégrade avec une rapidité et dans des conditions préoccupantes, avec des risques sérieux de remise en cause des propositions à la mode de construction d’un monde meilleur grâce à la globalisation en cours, celui d’un monde décrit comme un « Village planétaire » où il fait bon vivre sans discrimination aucune.

Les programmes d’ajustement structurel préconisés par les institutions de Bretton Woods en fin des années 70, dans le vent du libéralisme triomphant qui ont dénoncé les pratiques de gestion planifiée du développement expérimentées au lendemain des indépendances dans certains pays en développement, ont montré à leur tour leur limite et deux décennies plus tard ont donné lieu à une autre mode aussi incertaine qu’éphémère, celle des stratégies de réduction de la pauvreté.

Les institutions onusiennes en pleine crise d’inefficacité, continuent en attendant leur hypothétique refondation et leur impérative adaptation aux nouveaux rapports de force, à encadrer tant bien que mal, la communauté internationale. Ce faisant, elles campent dans un rôle peu flatteur d’instrument de rationalisation des fondements de la pensée unique, support de l’ultralibéralisme dominant, au service des Etats riches et puissants et du réseau des entreprises à rayonnement mondial que ces Etats protègent et contrôlent. Autant elles montrent un certain zèle à imposer des solutions pour des opérations de maintien de la paix ou de promotion de concepts pompeux et inutiles, autant leurs performances sont nulles dans la résolution des situations de grande pauvreté et de développement.

Pour l’heure, nous vivons impuissants sinon complaisants, l’un des paradoxes des plus absurdes : alors que le pouvoir devient de plus en plus global, mondial, concentré sinon unilatéral, les Etats en charge des pays pauvres sont intentionnellement, individuellement et ou collectivement, pillés, disqualifiés, décriés, culpabilisés, déresponsabilisés quant à leurs budgets, vidés de leur expertise, dégraissés de leurs effectifs, démunis de leurs moyens bradés et de leurs prérogatives confiées aux bailleurs de fonds, aux ONG et opérateurs privés. Jamais la démarche irréfléchie et suicidaire des chefs d’Etats africains n’aura été aussi outrancière que dans leur dernière et énième initiative dite « Nouveau partenariat pour le Développement de l’Afrique » (NEPAD) tendant à légitimer la baisse de l’aide au développement au profit du partenariat avec les opérateurs privés, la première étant d’essence publique, le second à caractère principalement privé, dictature de la pensée unique oblige !

Les pays riches ne pouvaient espérer meilleur plaidoyer que celui véhiculé par les promoteurs du NEPAD, pour cacher le scandale du siècle : malgré des engagements souscrits et réitérés par la communauté internationale lors de nombreux sommets mondiaux coûteux et inutiles, l’aide publique au développement (APD), poursuit son fléchissement tendanciel en termes relatifs et absolus et les Etats donateurs avec l’appui du Système des Nations Unies se déchargent allègrement sur les organisations dites non gouvernementales (ONG) et les sociétés, entreprises et fondations multinationales intervenant à leur guise et selon leurs propres critères géostratégiques, géopolitiques, religieux, linguistiques, ethniques, voire de simple rentabilité de l’aumône liée au retour démultiplié sur l’aide considérée comme investissement, voire comme vulgaire placement.

Une nouvelle conditionnalité déterminante parmi d’autres pour légitimer la sélectivité de l’allocation des aides à tel pays pauvre, telle société nécessiteuse, ou telle communauté dans la détresse, c’est celle dite de la bonne gouvernance, concept dont le contenu relève de la discrétion du donateur qu’il soit de statut bilatéral, multilatéral, fondations de multilatérales ou ONG. Ce concept intègre pêle-mêle et dans l’immédiat les normes relatives entre autres à l’impératif démocratique, au respect des droits de l’homme, à l’équité au regard du genre, au bon fonctionnement des administrations, à la sauvegarde de l’environnement, au bon niveau d’accès des populations aux besoins essentiels d’éducation, de santé, de travail, d’habitat, de culture et de loisirs. Les sociétés et pays mendiant l’aide devraient aussi ne pas abriter de voyous ou d’escrocs, faute de capacité de produire des terroristes pour qu’on puise enfin s’occuper d’eux et avoir droit de citer, ne pas brimer les minorités surtout étrangères et ou riches, ne pas gêner les investisseurs surtout étrangers et représentant les intérêts des multinationales. C’est à se demander si de telles conditions pouvaient être réunies pourquoi est-ce que le pays serait-il quémandeur d’un acte de charité soumis à des conditionnalités aussi humiliantes, aussi subjectives ? Comment dans un tel contexte d’injustice et de désespérance, les populations éprouvées peuvent-elles croire en des lendemains meilleurs et se mobiliser pour participer à la croissance et au développement pour la construction du fameux « village planétaire » ?

Les enjeux de la communication :

Le projet social mondial de demain, les règles de production des rapports de forces et de fonctionnement des relations sociales dans le « village planétaire en construction», les normes d’équité, de progrès, de bonheur, sont conçues, dessinées, produites et inoculées dans la conscience humaine par les moyens incontournables de l’information et de la communication qui investissement, de plus en plus, tous les niveaux de l’éducation, de la culture, de la science et de l’environnement social.

Tout semble irrémédiablement verrouillé pour que les progrès spectaculaires des initiatives de facilitation de satisfaction des besoins d’information et de communication se fassent au seul profit des Etats riches et développés, de leurs entreprises toujours plus compétitives et de plus grande taille et de leurs populations gagnées par le modèle de consommation de masse, propre aux sociétés de l’opulence et du gaspillage.

A la pensée unique qui régit le processus de globalisation correspond une stratégie de communication unique, globalisante, unificatrice des voies et des moyens, des contenus et des résultats attendus en ce domaine. Le phénomène de privatisation et de concentration à l’échelle mondiale des moyens d’information et de communication constitue un moteur d’entraînement des autres secteurs d’activités concernés par les processus de globalisation. Les progrès accomplis en ce domaine, ont été salués comme les domaines stratégiques fondateurs de la nouvelle économie en progression spectaculaire en ce début du vingt et unième siècle.

Dépendant des ressources dont ils disposent, les hommes n’ont jamais eu accès à des moyens aussi efficaces d’échanger, de se lire, de se voir de s’écouter, de s’informer, de communiquer. Tous les supports d’information et de communication ont bénéficié de ces progrès, notamment avec les apports multiples de la miniaturisation, du numérique et du satellitaire qui ont démultiplié les possibilités offertes par les infrastructures traditionnelles et nouvelles de support aux communications et télécommunications et qui permettent de jouer à la fois sur la massification et la sélectivité de la production et de la diffusion. La circulation de l’information et de la communication se fait sans contrainte d’espace, de temps, sans restriction liée aux frontière ou aux réglementations, sans respect des légalités nationales ou internationales.

Dépendant des objectifs qu’elles poursuivent et des profits qu’elles recherchent, les entreprises de production de biens et de services disposent aujourd’hui de moyens indescriptibles d’actions d’information et de communication pour convaincre, formater, fidéliser et discipliner les consommateurs dans leur fonction première de sujet de la société mondiale de consommation. De là découle cette revendication première affichée de faire de l’information et de la communication des armes redoutables et redoutées de défense de la civilisation occidentale dans sa vocation d’essence capitaliste et à finalité de stimulation de la consommation de masse, base d’une économie de l’abondance. Malgré le récent éclatement de la bulle boursière, dû en grande partie aux effets spéculatifs développés par la nouvelle économie, celle justement de l’information et de la communication, les activités en ce secteur constituent certainement et encore de puissant vecteurs de la croissance et restent de ce fait porteuses d’espoirs de réalisation de surprofits.

Pourtant, dans son expansion spectaculaire, le développement du secteur de l’information et de la communication s’est traduit par la banalisation conséquente des médias grands publics, médias de masse et autres savoirs faire, technologies, équipements, matériels, devenus à leur tour des marchandises à la recherche de consommateurs séduits et dépendants. Or, les facilités d’accès et la généralisation de l’appropriation de ces moyens de production et de consommation de l’information et de la communication, génèrent des retombées inattendues de pratiques d’interactivité, non seulement entre producteurs et consommateurs mais aussi et surtout entre utilisateurs de ces biens et services.

Dans les pays développés, les Nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTICs) bouleversent les relations humaines, grâce notamment à l’Internet et au téléphone cellulaire, accessibles à tous en tout lieux et à tout moment dans les institutions d’éducation et de formation, dans les mondes de la recherche et de la création, mais aussi sur les lieux de travail et jusque dans les cadres de vie politique, sociale, culturelle, familiale, sociale, voire individuelle. L’information et la communication restent principalement descendantes, aliénantes, outrancières, écrasantes comme elles l’étaient à l’apogée des régimes socialistes et de la propagande des partis uniques, mais comme elles le demeurent au service de l’envahissement de la pensée unique dans le processus de globalisation en cours. Cependant, les NTICs ouvrent aujourd’hui des créneaux, exploitées ça et là, par des mouvements associatifs, des militants de d’initiatives de décentralisation et de participation, des leaders d’opinions alternatives qui développent, à partir de pôles de production et de diffusion de proximité, des réseaux d’information et de communication montantes. Ces processus se poursuivront pour atteindre une étape ultérieure de synthèse, celle où l’interactivité atteindra un tel niveau qu’elle ré-équibrera les échanges dans une vision plus équitable et plus juste au sein d’un village planétaire avec plus de d’équité, de convivialité, moins de différentiation sociale, moins d’exclusion.

Dans les pays en développement, dans les pays les moins avancés et sur le continent africain, les NTICs se sont traduits jusqu’à présent par davantage d’arriération qualifiée et quantifiée par les données et analyses rendant compte de l’approfondissement du fossé numérique, plus significatif encore que le fossé entre développés et sous développés. Cela ne signifie aucunement que les sociétés de ces pays soient totalement exclues de moyens d’accès à l’information et à la communication qu’il s’agisse du livre, de la presse, de la radio, de la télévision, du téléphone ou d’autres instruments modernes de communication. Mais ces moyens sont davantage accessibles aux couches sociales privilégiées et, en moyenne, les normes dans les pays nantis restent des dizaines voire des centaines de fois supérieures à celles prévalant ou supposées dans les pays africains.

En Afrique, les biens et services de l’information et de la communication sont dans leur ensemble importés ou au mieux rassemblés et reconditionnés dans des unités défiscalisées, implantées le plus souvent en zones franches pour mieux exploiter une main d’œuvre sacrifiée. Une fois dotées de ces biens et services, les populations peuvent satisfaire leurs besoins en la matière avec des contenus pour l’essentiel produits dans les pays riches par des multinationales en situation de quasi monopole. Le savoir-faire en matière d’information et de communication traditionnelles, orales, familiales, communautaires qui tentait tant bien que mal de préserver les valeurs éthiques, morales, religieuses, politiques ou culturelles, disparaît au profit d’une consommation facile, inadaptée, voire abrutissante et envahissante de ces contenus déversés sans évaluation des effets, sans retenue ni respect, aux moindres coûts, grâce aux NTICs.

Une initiative heureuse au Niger, une autre voie d’espoir et de développement

A l’origine de cette initiative, née incidemment sans théoriciens ni praticiens du développement et encore moins d’experts, spécialistes et autres gourous, des femmes courageuses et décidées et une petite équipe de bonne volonté.

Tout commença comme un conte de fées, un été 1998 dans un village dénommé Bankilaré, un village des plus pauvres au Niger, dernier pays dans la classification de l’indice du développement humain du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Situé à 240 Km de la capitale Niamey, une piste y mène à partir de Téra, le Chef-lieu d’Arrondissement. Bourg de 2.000 habitants environ sans électricité, ni téléphone ni service postal, avec un habitat précaire sans réseau d’eau potable et/ou d’assainissement, sans station d’essence, ni commerce, ni marché, ni hôtel, ni restaurant, ni antenne bancaire ou d’assurance. Sa seule notoriété était que sa population vivait une situation alarmante de famine dont se préoccupaient les bailleurs de fonds et les experts commis à cette mission humanitaire, celle d’essayer d’empêcher les femmes et des hommes de mourir de faim en cette fin du vingtième siècle.

Une visite organisée à l’instigation d’un modeste projet de lutte contre la pauvreté sur financement PNUD, pour vérifier la gravité de la situation et proposer des remèdes, traditionnellement de l’aide alimentaire prodiguée pat le Programme Mondial Alimentaire (PAM), a permis contre toute attente, d’identifier chez les femmes de Bankilaré le déficit d’information et de communication comme un besoin principal, primordial, des populations, au même titre que l’alimentation, l’éducation ou la santé. Situées dans une zone d’ombre, ces populations éprouvaient les plus grandes difficultés à capter la radio nationale, à de très rares exceptions, elles n’avaient pas de récepteurs radio performants ni des moyens d’acheter des piles pour les faire fonctionner. De plus, rares étaient les programmes de l’Office public de la Radio et de la Télévision Nigérienne (ORTN) diffusés en langues compréhensibles à Bankilaré : tamashek, songhaï, peulh ou arabe.

La petite équipe de bonne volonté s’est trouvée alors confrontée à un défi insurmontable : trouvez des solutions adaptées à la requête des femmes de Bankilaré, des solutions capables de répondre aux besoins des populations, à leurs propres conditions pour assurer la durabilité, qui tiennent compte de l’insignifiance des revenus, de l’absence des infrastructures et moyens de communication et d’énergies classiques et qui plus est en mesure de développer une communication de proximité, produite par la population pour répondre à ses besoins en langues locales.

Après d’intenses recherches à partir du Niger, facilitées il est vrai par INTERNET, et grâce à la pression des femmes de Bankilaré, plus décidées que jamais de relever le défi, une stratégie fut échafaudée, des solutions inédites et audacieuses préconisées et un plan d’actions convenu, avec la participation la plus large de toutes les couches de la population. Il fallait décidé collectivement et d’agir avec force et détermination aux fins : i) de créer une association pour gérer une unité de radio rurale communautaire, fonctionnant par et pour le village ; ii) cette radio devait fonctionner à la seule énergie gratuite et abondante, celle du solaire ; iii) construire grâce au volontariat un local modeste d’exploitation selon la technologie dite sans bois ; iv) mobiliser une équipe locale d’animateurs, des jeunes filles et jeunes gens du village, capables de redoubler d’effort dans l’esprit du bénévolat, du volontariat au service de la communauté ; v) obtenir toutes les autorisations d’émettre pour être en règle avec les lois et règlements du pays en la matière ; vi) distribuer gratuitement des récepteurs FM à énergie manuelle et solaire et à écoute collective afin que les émissions produites puissent être écoutées dans les écoles, les associations, les centres de santé et autres lieux de la vie communautaire ; vii) et participer à un réseau de radios rurales autogérées partageant la même approche pour pouvoir bénéficier des initiatives de formation professionnelle et des applications des NTICs.

L’originalité principale de la démarche a été de convenir dès le départ de tout faire pour préserver le caractère communautaire de l’initiative et combattre toutes tendance susceptibles de déboucher sur une main mise de l’Etat et de ses représentants régionaux ou locaux, des bailleurs de fonds et leurs projets de développement ruineux ou des opérateurs privés avides de profits et d’engraissement sur la misère des pauvres.

Un impératif pour garantir la faisabilité et la durabilité du projet : maîtriser les coûts de réalisation et de démarrage, en recherchant des équipements peu coûteux mais efficaces et adaptés aux besoins spécifiques, en réduisant les coûts de construction du local d’exploitation, de formation et de fonctionnement par la mobilisation générale de l’ensemble des ressources du village. Rapidement, il s’est avéré possible, en rompant avec les pratiques courantes d’appel d’offre, de recherches des équipements les plus chers et les plus sophistiqués et d’option pour le secteur privé, le salariat, le fonctionnariat et pire encore les projets traditionnels de coopération technique ruineuse, de parvenir à un coût invraisemblablement bas : 15.000 à 20.000 dollars américains, comprenant : i) une console d’émission, l’antenne, les panneaux solaires, les batteries, le mât, etc. pour 10.000 $ US ; ii) les équipements complémentaires d’enregistrement et supports multimédias (notamment des radios numériques World Space) : 3.000 $ US ; iii) contribution à la construction d’un bâtiment d’exploitation, usant d’une technologie sans bois : 3.000 $. US ; iv) distribution aux communautés de récepteurs FM robustes, à énergie manuelle et solaire et à écoute collective (FreePlay) : 2.000 $ US ; v) enfin, la formation de base pour la gestion, l’animation, la maintenance et les menues dépenses de démarrage : 2.000 $ US.

Au plan institutionnel l’association de la radio communautaire de Bankilaré qui est devenue depuis l’exemple du genre, a consisté en : un bureau exécutif de trois membres : un président, un secrétaire et un trésorier, un comité de gestion de sept membres et un comité de contrôle de sept membres qui veillent sur la qualité des programmes diffusés et leur conformité à la grille de programmes, déposée au près de l’Observatoire National de la Communication (ONC). Sur les 17 membres dirigeants de l’association dans sa première composition, 6 étaient des femmes, et sept animateurs bénévoles dont trois femmes animaient les émissions en Songhaïa, Tamashek et en Peulh. Leur nombre s’est depuis accru et leur statut de bénévolat s’est modifié grâce à des gratifications octroyées aux animateurs et animatrices en fonction de la capacité de la radio à collecter des revenus auprès des auditeurs ou des partenaires finançant des programmes radiophoniques de développement. Conformément à la déontologie des radios communautaires, la publicité commerciale, politique et ou religieuse est interdite sur l’ensemble du réseau des radios communautaires, dans le cadre de la spécialisation et de la complémentarité entre la radio nationale publique et ses antennes régionales, les radios privées, les radios confessionnelles des églises chrétiennes ou assimilées lorsqu’elles existent comme dans d’autres pays africains.

En quelques mois à peine et à l’étonnement de tous, particulièrement des spécialistes qui ne pouvaient croire que la radiodiffusion puisse être une affaire de non professionnels formés à cet effet et strictement encadrée pour éviter tout dérapage, la radio communautaire de Bankilaré s’est mise à émettre. Elle est depuis devenue la doyenne d’un réseau de radios communautaires autogérées fonctionnant à travers le Niger et situées dans les localités les plus enclavées, les plus pauvres, les moins pourvues de ressources humaines ou autres. Aujourd’hui, la radio de Bankilaré poursuit la consolidation du bon fonctionnement de la station : programme de formation des responsables et des animateurs et animatrices, intégration dans la programmation les inputs de la radio numérique Wordspace « Canal Africa Learning Channel » et « Canal Afristar/francophonie », expérimentant les applications multimédia, réception des données et des images, création des conditions pour la mise en place du Centre d’information pour le développement (CID).

Une fois créées les conditions pour la mise en place d’un tel Centre d’information pour le développement de façon progressive et en fonction des besoins vérifiés et des possibilités d’appropriation des populations, Bankilaré disposera de locaux et d’équipes de gestion d’une télévision solaire, d’un centre de documentation, d’un poste de téléphonie solaire BLU, d’un local d’applications multimédia (micro-ordinateur solaire, etc…). Cette liste n’est pas exhaustive et il reste possible de développer d’autres activités génératrices de revenus en relation avec la communication et avec l’usage de l’énergie solaire (fours, pompes à eau, voire moulins solaires).

La radio de Bankilaré qui fonctionne depuis plus de quatre ans à la grande satisfaction des villageois, tout comme la soixantaine de radios communautaires déjà opérationnelles et la centaine de radios de même nature à la recherche de sources de financement pour leur mise en place, bénéficie des appuis du Comité mixte de pilotage des Radios de Proximité (CPRP) et de comités régionaux (en voie d’installation) en charge de consolider et de promouvoir le réseau. Le CPRP a été créé en novembre 1999 et comprend des représentants de la société civile (l’Association Nigérienne de Défense des Droits de l’Homme - ANDDH - le Préside), des ONGs, des bailleurs de fonds, des opérateurs publics et privés du secteur et du Gouvernement). Au sein du CPRP fonctionnent des commissions au nombre de 3, en charge de : la programmation et la formation (SNV/UNICEF), la mobilisation des ressources (Ministère du développement Rural), la promotion des NTICs (l’opérateur des télécommunication - SONITEL) et des équipements (le Centre Africain de Météorologie Appliquée au Développement - ACMAD).

Conclusion :

Avec un très faible investissement, l’équivalent de deux hommes mois de consultation internationale ou du quart du coût d’un de ces nombreux véhicules tous terrains dont usent et abusent les experts des agences onusiennes et des bailleurs de fonds, la radio communautaire de Bankilaré constitue déjà un exemple remarquable de la communication au seul service des populations pauvres et excentrées de ce village. Cette initiative sert déjà de centre de promotion et de formation aux associations et promoteurs de radios rurales solaires autogérées (réseau de 60 radios sur les 160 radios prévues, 20 par région). Cette réalisation a été présentée avec succès à l’atelier d’Addis en avril 2000, à l’UICD de La Hayes aux Pays Bas et au Concours des meilleures réalisations en NTICs (SCA Stockholm). Des professionnels de la communication comme des visiteurs intéressés continuent à s’étonner qu’on puisse réaliser d’aussi grands projets avec peu d’investissements et beaucoup de bonne volonté et d’engagements des populations.

Il ressort des évaluations que les populations de Bankilaré, fières de leur réalisation ont changé, grâce aux effets heureux de leur radio communautaire, dans leur comportement et leurs rapports à la vie politique, économique, sociale et culturelle. Leur capacité d’expression au travers de leur radio dont elles revendiquent la propriété, la liberté et la gratuité d’usage au service de la communauté, les aide à comprendre les enjeux des grands problèmes de l’heure qu’il s’agisse de la pauvreté ou du développement. C’est cet instrument qui leur a permis d’être connu non seulement au Niger mais bien au-delà et qui les leur sert d’arme redoutable pour les combats d’aujourd’hui et de demain, dans les domaines aussi complexes que ceux de la pratique de la démocratie ou de l’évaluation et du suivi des progrès en matière de bonne gouvernance locale, régionale, nationale, voire internationale.

Exemple insignifiant que cette initiative de Bankilaré, vite dupliquée au Niger et suscitant de l’intérêt dans les pays voisins. Petit investissement avec de grands effets sur une population dans sa quasi-totalité analphabète et sans ressources mais qui a décidé d’accéder à ses conditions, au monde complexe et moderne des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Les femmes de ce village auront assurément joué un rôle déterminant.