ARITHMETIQUE

L’ARITHMETIQUE DU FRANC CFA ET DE L’EURO.

UN KILOGRAMME DE FER PESE-T-IL PLUS LOURD QU’UN KILOGRAMME DE COTON ?

Par Charles Konan Banny

Gouverneur de la Banque Centrale

Des Etats de l’Afrique de l’Ouest.

A la lecture de récents articles parus dans des journaux de la sous région et à l’examen de déclarations et d’affirmations de certains économistes et parfois même d’hommes politiques, il nous est apparu qu’il se pose, pour les uns et les autres, et d’une manière générale pour une bonne partie du grand publics, un problème de compréhension de l’arithmétique du rattachement du franc de la communauté financière africaine, le F.CFA, à la monnaie unique européenne, l’Euro. La question qui se pose est de savoir si le franc CFA va perdre de la valeur par le fait de son rattachement, non plus au franc français, mais à la monnaie unique européenne, l’Europ.

Le problème peut être énoncé comme suit :

Peut-on en déduire que le Franc CFA aura perdu de la valeur ?

En d’autres termes, si 1 Euro = 6,50 FF = 650 FCFA à compter du 1er janvier 1999, peut-on dire à partir de cette conversion arithmétique que le franc CFA a perdu de sa valeur ou a été dévalué ? La réponse est évidemment non !

Illustrons cette démonstration par un exemple de la vie courante. " Doudou Kanté, plutôt que de rechercher des produits fabriqués par nos artisans locaux et vendus au marché Dantokpa de Cotonou, au Marché Sandaga de Dakar ou au marché Treichville d’Abidjan, préfère acheter des chaussures italiennes à Paris.

S’il dépense d’habitude 65.000 FCFA soit 650 FF pour une paire de chaussures, à partir du 1er janvier 1999, la même paire de chaussures continuera de lui coûter 650 FF c’est-à-dire 65.000 FCFA qui, exprimés en la monnaie européenne, se chiffreraient à 100 Euros et non 650 Euros ".

L’erreur à ne pas commettre est de penser qu’à partir du 1er janvier 1999, un (1) Euro sera égal à un (1) Franc français.

En effet, 1 Euro vaudra 6,50 FF. Et comme un FF est égal à 100 FCFA, alors un Euro vaudra mécaniquement 650 FCFA.

Par conséquent, le ressortissant d’un pays membre de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (Bénin, Burkina, Côte d’Ivoire, Guinée Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo) continuera de débourser la même somme d’argent en FCFA que par le passé, pour acquérir un bien en France. Voilà pourquoi, rien ne changera !

Si une telle conclusion qui résulte de la raison arithmétique est enfin reconnue et partagée, il conviendra alors d’examiner les autres raisons plus substantielles qui militent elles aussi en faveur du maintien de la valeur du Francs CFA qui sera issue de l’avènement de l’Euro. Pour cela, examinons maintenant les fondamentaux des économies des pays membres de l’UEMOA.

Le Franc CFA, monnaie commune des Etats de l’Union, est soutenu actuellement par un cadre macro-économique sain et performant, qui lui permettra de conserver, sans équivoque, sa valeur avant et après son arrimage à l’Euro.

En effet, les économies des pays de l’Union ne sont plus dans la situation qui avait prévalu pendant les années 80 et jusqu’en 1993, époque marquée notamment par :

Qui ne se souvient des longues files d’attente à l’entrée des banques pour le retrait de modique somme d’argent ?

Ainsi, les économies de l’Union produisaient de moins en moins de richesse et la pauvreté gagnait de plus en plus de terrain. Les politiques d’ajustement interne mise en œuvre par les Etats avaient atteint leurs limites, justifiant ainsi la mesure de dévaluation.

Aujourd’hui, la situation est tout à fait différente. En effet, la modification de la parité du Franc CFA par rapport Franc français, intervenue en janvier 1994, a restauré la compétitivité des économies. La conduite de politiques économiques vertueuses et la mise en œuvre de réformes structurelles indispensables on permis de conserver, dans une très large mesure, les marges de compétitivité gagnées à la suite de la dévaluation.

Sur ce point, la marge de compétitivité, récupérée après le changement de parité, existe toujours par rapport aux pays européens et surtout par rapport aux concurrents africains immédiats. Cette situation s’explique notamment par les performances enregistrées en matière de prix.

Alors que l’inflation est revenue à un chiffre depuis 1995 dans les pays de l’union, en s’établissant en moyenne entre 3% et 4% par an, les économies environnantes sont installées par contre dans une situation d’inflation à deux chiffres, les hausses de prix allant de 10 à 20% dans les pas limitrophes.

Cette marge de compétitivité dont l’Union se prévaut aujourd’hui se situe, selon les hypothèses, entre 20% et 25%, si l’on en juge par l’évolution du taux de change effectif réel (instrument de mesure utilisé en général en la matière).

Au facteur relatif à la compétitivité, s’ajoute l’évolution favorable des autres éléments fondamentaux des économies, reflétée notamment par :

De cette analyse économique, on peut déduire que les problèmes fondamentaux de l’Union ont été maîtrisés et l’avenir est plutôt prometteur.

Mais, comme dans tous les pays du monde qui ont opté pour les forces du marché, des positions spéculatives sont toujours possibles. A cet égard, il importe de rappeler qu’en avril 1998, le gouvernement de la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest avait déclaré "que ceux qui vont spéculer contre le Franc CFA, perdront ".

Si l’on se réfère à un passé récent, singulièrement au début de l’année 1998, des agents économiques ont en effet spéculé contre le Franc CFA, anticipant une dévaluation après la réunion de mai 1998 du Conseil Européen, devant décider des pays éligibles à l’Euro. Notons au passage qu’il ne s’est rien passé de ce genre.

Ceux qui avaient placé leurs ressources en Europe, dans des valeurs mobilières (actions, obligations et autres titres négociables), auront perdu effectivement au regard des rendements enregistrés sur les places boursières depuis lors en Europe, comparativement aux rendements escomptés et aux revenus que des investissements dans l’Union leur auraient procurés (placements dans l’Union leur auraient procurés (placements à terme, placements immobiliers, investissements dans le domaine des productions vivrières à cycle court…)

Ceux d’entre eux qui ont voulu se protéger davantage, en parcourant une plus grande distance, pour atteindre des rivages plus cléments outre-Atlantique, ont également perdu : le dollar des Etats-Unis n’a cessé depuis lors de se déprécier. Enfin, pour les plus téméraires qui ont choisi de partir encore plus loin, jusqu’en Asie, en quête de placements mirobolants sur des marchés émergents, ils auront également perdu, plus que tout autre, dans la tourmente financière qui a secoué ces contrées éloignées, objet de tant de satisfecit auparavant.

C’est pourquoi, il faut savoir garder sa sérénité et avoir confiance en soi et en la monnaie commune. Nous ne devons point douter de notre capacité à conduire des politiques économiques vertueuses et des réformes structurelles appropriées, de nature à pérenniser la croissance économique retrouvée, préserver voir renforcer la marge de compétitivité gagnée et réformer nos économies en cours de transformation.

Pour le long terme, le degré de réussite dépendra de l’intensité et de la permanence des efforts actuellement déployés.

Seul le travail paie et tant que nous satisferons l’essentiel de nos besoins par une production interne de plus en plus diversifiée et dégagerons des surplus pour l’exportation, tant que nous maintiendrons la viabilité financière de l’Etat et consoliderons le dynamisme du secteur privé, la valeur externe de notre monnaie sera préservée.

Nous en sommes capables et, au-delà, nous avons l’obligation. La réussite de ce pari est à notre portée et nous devons la saisir, pour assurer une croissance durable de nos économies, afin d’éradiquer à jamais la pauvreté.

 

 

 

Charles Konan Banny

Gouverneur de la Banque Centrale

Des Etats de l’Afrique de l’Ouest.

 

( Article de presse largement diffusé dans les organes de presse ouest-africains en novembre 1998 )