La société mondiale de l’information et de la communication : les enjeux de l’approche des Biens Publics a l’Echelle Mondiale (BPEM)
(Djilali BENAMRANE, Economiste, Chercheur-analyste animateur du groupe « Communication » de l’association Biens publics à l’échelle mondiale)
La communauté internationale semble s’être condamnée à poursuivre et à consolider le processus de globalisation sensé servir la transformation d’un monde insoutenable, inéquitable et fragile à convertir en un «Village Planétaire» ou régneraient durablement et pour le bien être de tous, tolérance, paix, progrès, solidarité et bienfaits d’un développement partagé et soutenable. Une vision séduisante mais qui peut cacher bien des surprises et des désillusions. L’architecture de ce nouveau monde global, modelée par une superpuissance hégémonique, prend ses racines dans des phénomènes récents qui bouleversent les règles de fonctionnement de la société mondiale et notamment : i) la chute du Mur de Berlin avec l’effondrement du monde bipolaire de compétition Est-Ouest et l’approfondissement de la fracture Nord Sud ; ii) le développement spectaculaire des technologies de l’information et de la communication (TIC) et leur concentration entre les mains de quelques opérateurs transnationaux équipementiers, fournisseurs de contenus et ou distributeurs par satellites et par câbles, dont les activités transcendent les frontières et affectent les relations humaines avec des conséquences significatives sur les rapports de forces prévalant aux plans politique, économique, social et culturel ; iii) et l’inadéquation croissante du système onusien conçu dans les conditions historiques de la Seconde guerre mondiale, devenues désuètes. L’interdépendance de ces trois phénomènes déterminants illustre le paradoxe reflété par une ambition de globalisation devant se réaliser dans un contexte de division explosive entre les composantes Nord-Sud. A cet égard, malgré les nombreux engagements souscrits solennellement depuis des décennies par la communauté internationale, pour mobiliser l’aide publique au développement et combler rapidement le fossé entre pays riches et pays pauvres, l’écart ne fait que s’amplifier. La fracture numérique générée récemment par les technologies de l’information, sous le regard complaisant sinon complice d’un système onusien impuissant, ne fait qu’aggraver les clivages.
La communauté internationale consciente du rôle majeur que jouent les TIC dans la restructuration de la société mondiale et acquise au diktat de la pensée unique et de l’unilatéralisme triomphant, a trouvé dans l’organisation de sommets mondiaux, shows d’un semblant de dialogue, de concertation et de négociation, un leurre utile pour la rationalisation et l’acceptation de la vision et des choix de la globalisation. La dernière application a consisté en l’organisation d’un sommet mondial de la société de l’information (SMSI), devant apporter des innovations opportunes : i) un sommet en deux phases, l’une dans une capitale du Nord, Genève en décembre 2003, l’autre dans une capitale du Sud, Tunis en novembre 2005 ; ii) un sommet dont la préparation est confiée à l’Union internationale des télécommunications (UIT), pour les aspects techniques concernant le développement des moyens et supports de l’information, avec l’appui attendu d’autres institutions comme l’UNESCO qui a compétence pour l’information et la culture ; iii) un sommet qui élargit le dialogue en ouvrant un partenariat entre les délégations gouvernementales et les représentations des institutions internationales et intergouvernementales et celles des opérateurs privés, essentiellement les transnationales qui dominent le secteur et de la société civile.
La première phase du SMSI vient de s’achever à Genève avec l’adoption d’une Déclaration de principe et d’un Plan d’action. Si la pertinence et la faisabilité des propositions du Plan d’action ne peuvent être évaluées qu’à posteriori, à Tunis en 2005 peut-être, la Déclaration porte déjà les marques indélébiles des inconséquences de ce sommet. En effet, la société civile, déconsidérée, humiliée, invitée pour être confinée dans un rôle de partenaire alibi pour cacher la mainmise des transnationales dominantes, promotrices d’un secteur privé incontournable, s’est rebiffée et a formulé sa propre Déclaration.
Un sommet – deux déclarations, est-il meilleure preuve de la faillite d’une telle démarche prouvant l’incompatibilité entre les préoccupations mercantiles des Gouvernements, des institutions onusiennes et des multinationales - labellisées opérateurs privés -, et celles de la société civile ? Cette dernière, armée des seules ardeurs et détermination de ses animateurs, a entrepris, deux années durant, au sein de multiples rencontres dites Régionales, Precom, Caucus, Familles, Groupes de travail, une bataille gigantesque pour faire valoir sa vision. Elle a consisté à situer les besoins de satisfaction des populations en information et en communication en perspective avec les exigences de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH) et les conclusions et recommandations onusiennes des Objectifs de développement du millénaire (ODM). La vigilance a payé et les tentatives de remise en cause des conquêtes de l’humanité en matière de respect, de protection et de promotion de la liberté, de la démocratie et de la dignité des personnes et des peuples, qu’ils vivent dans le monde de l’opulence ou dans celui de l’extrême pauvreté, ont été déjouées.
Autre insuffisance dénoncée par plusieurs délégations gouvernementales, en séance de clôture du sommet de Genève, fut l’écrasante domination de l’Anglais et le mépris à l’égard des autres langues.
Les objectifs affichés par les Gouvernements des pays riches, leurs serviteurs que sont les institutions onusiennes et leur bras armé que sont les transnationales, de confiner le sommet dans un cadre techniciste et économiciste de consolidation des conditions de croissance, de rentabilité et de contrôle sécuritaire des biens, des services et des contenus de l’information, ont été dénoncés par la société civile. Les enjeux du sommet ne pouvaient se limiter à cautionner les politiques de dérégulation et de privatisation, de défense des droits de la propriété intellectuelle et de légitimation des tendances sécuritaires et liberticides du marché des TIC. La société civile a plaidé pour un accès plus équitable, voire plus égalitaire à l’information et à la communication au service du développement durable, de la liberté d’opinion et d’expression et de l’exercice d’une démocratie réelle, au service des hommes et des femmes, des jeunes et des moins jeunes, des citadins et des ruraux, des handicapés, des démunis et des minorités opprimées.
La société civile entend poursuivre et intensifier son combat pour faire du droit d’accès à l’information et à la communication un bien public à l’échelle mondiale (BPEM), tant il est vrai que la satisfaction de ce besoin est fondamentale pour le respect de la DUDH qui combat les excès des pratiques à la mode de dérégulation, de privatisation et de la marchandisation de ce secteur pourtant essentiel pour le développement social. Sans attendre Tunis en 2005, les occasions ne manqueront pas, notamment lors de fora sociaux mondiaux, régionaux, sous-régionaux, voire nationaux qu’animent avec succès les mouvements altermondialiste pour approfondir la pertinence de l’approche de BPEM dont les justifications sont des plus aisées dans les applications des TIC dans la science, l’éducation, la santé, la culture ou le renforcement de la paix, de la démocratie et des libertés d’expression. L’espace, les océans de même que les continents qui supportent satellites, câbles et bandes de fréquences, sont des BPEM par excellence. La science, le savoir, la santé ou l’éducation, secteurs gros utilisateurs potentiels des TIC ont vocation à relever des BPEM au même titre que ceux concernant les moyens d’exercice de la paix, de la liberté et de la démocratie.
(version du 30 décembre 2004)