La société mondiale de l’information et de la communication : Les enjeux des rapports de force Nord - Sud
(Djilali BENAMRANE, Economiste, Chercheur-analyste, animateur du groupe «Communication» de l’association Biens publics à l’échelle mondiale BPEM)
Le Sommet mondial de la société de l’information (SMSI), organisé en deux phases, à Genève en décembre 2003 puis à Tunis en 2005, intervient dans un monde dominé par la pensée unique, fondée sur un néolibéralisme triomphateur et intransigeant. Les principales caractéristiques de ce monde consistent en : i) une contradiction entre les ensembles Nord et Sud, avec une domination encore plus flagrante du premier ensemble, depuis la chute du Mur de Berlin et le rapprochement de ses composantes Est – Ouest ; ii) une hégémonie géopolitique des USA, campant dans un unilatéralisme sourcilleux ; iii) un système onusien totalement incapable de jouer un rôle d’autorité mondiale au service d’une société globale.
Cela donne l’image d’un monde composé d’un Nord super puissant, articulé autour de trois pôles : Europe, Japon et Amérique du Nord, sous le leadership des USA, et un Sud dépendant, éclaté dans ses multiples divisions dont celles du Groupe des 21 comprenant les géants dont la Chine l’Inde, le Brésil ou l’Afrique du Sud et le reste, une centaine de pays du Mouvement dit des 77. Traversant le clivage Nord Sud, le phénomène récent de l’altermondialisme semble s’imposer comme mouvement transversal porteur d’une lueur d’espérance pour les pauvres, les affamés, les malades, les sans voix, sans ressources, sans emploi, sans logis, sans réponse aux raisons de la malédiction qui les frappe.
Cette image de l’état d’un monde déchiré entre une volonté de globalisation et d’une réalité d’aggravation de la fracture Nord Sud, est le résultat d’un processus historique de consolidation du capitalisme mondial dont les dominantes durant le vingtième siècle comporte trois périodes distinctes. i) une période de mûrissement des mouvements de décolonisation, appuyés par des mouvements ouvriers puissants, du début du siècle à la Seconde Guerre mondiale, avec un moment fort représenté par l’alliance des forces de libérations nationales et ouvriers. ii) Une période de 1945 à 1980, marquée par l’avènement des indépendances nationales et des velléités de construction d’états, d’économies et de sociétés au Sud ; iii) et depuis, une période de mondialisation néolibérale.
Tout au long du 20eme siècle, le capitalisme a fait montre d’une capacité remarquable d’adaptation pour surmonter les crises, qu’elles soient liées à des questions nationales (mouvements de libération), sociales (mouvements ouvriers), technologiques (choix technologiques stratégiques) ou d’aménagement et d’organisation de l’espace (gestion des flux humains résultant de phénomènes d’exode rurale ou d’émigration), crises qui auraient pu le déstabiliser et l’anéantir.
Le capitalisme de façon générale et sa forme d’aujourd’hui qu’est le néolibéralisme mondial, montre une aptitude remarquable à saisir toutes occasions pour consolider son hégémonie dans la conduite des affaires mondiales. La crise pétrolière des années 1970 sera exploitée pour diviser le Sud et pour renforcer sa dépendance, en utilisant savamment le recyclage des pétrodollars pour financer la production et les exportations du Nord par un endettement massif des pays importateurs du Sud. Dans les années 80 et 90, les Gouvernements du Sud, culpabilisés par le déficit régnant en bonne gouvernance, ne pouvaient plus compter sur la solidarité des pays de l’Est en pleine déconfiture. Les Etats au Nord comme au Sud sont invités à se désengager et à réduire leurs interventions au profit des lois du marché et à promouvoir des politiques de dérégulation et de privatisation afin de faciliter l’implantation et l’épanouissement des opérateurs multilatéraux.
Dans ce processus continu de contradictions surgissant dans le développement social global, générant des crises suivies de fronts de résistance, puis de contestation, puis de propositions alternatives, le mouvement altermondialiste constitue une réponse prometteuse à la puissance conquérante du néolibéralisme. La victoire des injonctions du G8, opérationnalisées par la Banque Mondiale, le FMI et l’OMC, avec des initiatives de promotion, de gestion et de sanction des manquements aux accords financiers et commerciaux dont l’accord multilatéral sur les investissements (AMI), est totale. Pourtant, la résistance se généralise contre ces accords qui prennent fait et cause pour la défense des intérêts des multinationales plutôt que de s’intéresser aux préoccupations de développement durable, d’emploi, de culture ou d’environnement.
Depuis des décennies, le discours du Nord est moral et rassurant : la communauté internationale ne peut se permettre de laisser une partie de l’humanité dans la pauvreté, la faim, la maladie, l’ignorance, la désespérance. Les pays riches du Nord, s’engagent solennellement à mobiliser une partie, aussi symbolique soit-elle (0,7%) de leur richesse, à l’aide publique au développement. Des programmes et projets seront mis en place avec l’aide des agences spécialisées du système onusien et des initiatives conséquentes de coopération interétatiques. Et depuis des décennies, le Sud, assommé, avale couleuvre sur couleuvre et reste sourd et aveugle devant la manipulation et l’escroquerie du Nord, décidé plus que jamais à tout faire pour conserver le Sud dans une situation de totale dépendance sur tous les plans : insécurité alimentaire, d’éducation, de santé, de technologie, de culture, de sécurité, d’information ou de communication.
Dernière preuve en date, en décembre 2003 à Genève, le Sommet mondial sur l’information et la communication, devant l’agitation effrénée d’un président africain excité, qui plus est, s’exprimant au nom du Continent africain et au delà, puisque mandaté pour ce faire par le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), a fini par accepter la mise en place d’un fonds de solidarité numérique. Un dispositif conçu au Sud par des excellences hyperactifs, bizarroïdes et farfelus, devant être alimenté par des contributions volontaires, de fabricants d’ordinateurs, d’opérateurs de télécommunications, d’équipementiers de réseaux et ou de créateurs de logiciels, le tout devant se traduire en dernier ressort par une aumône mendiée aux consommateurs de biens et de services informatiques.
L’Afrique a besoin de quelques milliards de dollars pour mettre à niveau ses infrastructures des télécommunications, équiper et connecter les institutions d’administration, d’éducation, de santé, former les utilisateurs aux technologies en question et espérer voir le gouffre Nord Sud des TIC un tant soi peu résorbé. Les premières contributions à ce fonds de solidarité numérique, dont le principe a fini par être retenu au Sommet de Genève, ont consisté en une somme symbolique d’un seul et petit million de dollars, versé généreusement par les villes de Lyon et de Genève et par le Gouvernement sénégalais. Aucun gouvernement riche du Nord ou pétrolier du Sud n’a déposé la moindre aumône dans le bassinet. Pourtant, le Sommet s’est enorgueilli de délégations africaines officielles fortes de cent participants et plus ! Pas plus de générosité volontaire parmi les nombreuses multinationales présentes à Genève et pas le moindre geste symbolique de solidarité ou de compassion. Peut être que certains attendent davantage de précision sur l’administration du fonds dont les propositions du conseil portent sur une représentation à l’exemple douteux du NEPAD, des cinq sous-régions du continent et des parties impliquées : Etats, secteur privée, société civile. Peut être que d’autres, de bonne foi, ont tenté d’imaginer la complexité et le coût pour gérer la mobilisation des ressources attendues des milliers d’équipement de réseaux, des millions d’ordinateurs personnels à acheter par des consommateurs charitables et des milliards de communications téléphoniques internationales, repérables et obéissant à des systèmes de taxation volontaire. Pour ce qui concerne l’allocation des ressources pas de problèmes majeurs : il y a des bons et des mauvais opérateurs privés qui en bénéficieront pour réaliser de bons et de moins bons programmes situés dans de bons et de moins bons pays. Il n’y a qu’à faire confiance à la sagesse, à l’expérience et au discernement des responsables de la composante TIC du NEPAD, leurs performances ne sont plus à démontrer si l’on juge par la douce somnolence des autres composantes du NEPAD, un somnifère sans égal !
(version 30 décembre 2004)