La société mondiale de l’information et de la communication : le handicap majeur des réformes des institutions internationales désespérément attendues
(Djilali BENAMRANE, Economiste, Chercheur-analyste, animateur du groupe «Communication» de l’association Biens publics à l’échelle mondiale BPEM)
Lorsque la pensée unique néolibérale, conquérante et méprisante, triomphe, elle le fait forte de la puissance de ses principaux concepteurs et défenseurs que sont les Etats Unis d’Amérique, ces derniers confortés dans leur hégémonisme et leur unilatéralisme sans précédant par de puissants alliés que sont les états du Nord, les transnationales et les institutions onusiennes et autres organisations intergouvernementales militantes, comme la Chambre internationales du Commerce. Ce faisant, la pensée unique consolide la légitimation d’un projet social qu’elle entend imposer à la communauté internationale : la construction d’un monde globalement géré ou plus exactement maîtrisé, à l’image d’un village planétaire idyllique ou il est promis aux hommes et aux femmes de vivre dans la convivialité, la paix, le progrès et le bonheur partagé. A priori, cela semble d’autant plus plausible que la révolution opérée dans les domaines de l’information et de la communication, rend aujourd’hui, techniquement possible, plus de transparence, de concertation et de partage dans les activités humaines.
La construction d’un monde global suppose la mise en place et l’opérationnalité d’une superstructure pour répondre, dans les conditions optimales, aux défis à complexité et à urgence croissantes. A cet égard, la communauté internationale, a déjà expérimenté avec succès par le passé pareil exercice de mise en place, d’adaptation et le cas échéant de transformation profonde de la superstructure compétente pour une gestion concertée du devenir de l’humanité. A Ainsi, la Société des Nations (SDN) avait été mise en place pour veiller à la paix et à la sécurité et garantir le nouvel ordre politique, convenu au lendemain de la Première guerre mondiale (1914-18). Depuis sa première réunion à Genève en novembre 1920, en présence des représentants de 42 pays, elle gérera tant bien que mal, durant deux décennies seulement, son mandat de promotion de la coopération pacifique entre les peuples. En effet, les bouleversements dans les rapports de force, apportés par la Seconde guerre mondiale (1939-45) ont justifié son remplacement en 1945 par l’Organisation des Nations Unies (ONU), une organisation se voulant plus efficace que la SDN, dont le siège sera New York et qui comptera à ses débuts 52 pays membres.
Depuis, des transformations majeures ont modifié les rapports de force sans pour autant réussir à affecter conséquemment les structures et modalités de fonctionnement de l’ONU. Premier événement historique, il a consisté en l’émergence dans les années 60, sur la scène internationale de dizaines de pays, libérés du joug colonial et avides d’exister et de s’exprimer dans un esprit de non alignement ni sur l’Est ni sur l’Ouest. L’ONU aujourd’hui compte près de 200 membres dont la majorité sont dans la sphère de la pauvreté et du sous développement et entendent contester l’ordre international qu’ils trouvent injuste. Ils essaient désespérément de s’exprimer dans les institutions onusiennes, pesant de leur poids et de leur fragile solidarité, la ou la règle un pays une voix prévaut. En d’autres lieux, au sein d’autres institutions, ils essaient sans résultat probant de marquer leur différence comme au FMI, à la Banque Mondiale ou à l’OMC ou les poids de pays est fonction de leur puissance économique. Dans les années 70, des tentatives des pays du Tiers Monde ont failli imposer un nouvel ordre économique international (NOEI) et un nouvel ordre de l’information (NOI). Cet échec du monde en sous développement marquera pour longtemps son incapacité congénitale à réaliser durablement une unité et une solidarité face à l’arrogance et au mépris de la puissance des pays riches, concentrés dans le Nord, sous domination américaine, même si beaucoup de décisions d’importance sont prises au sein d’un club dit G8. Deuxième événement majeur, plus que les effets d’une troisième guerre mondiale, la chute du Mur de Berlin à la fin des années 80, aura ébranlé l’équilibre Est Ouest et aggravé le déséquilibre Nord Sud. Cela a donné naissance aux conditions d’un nouvel ordre international, unipolaire, sous contrôle absolu des Etats Unis. Troisième événement remarquable, survenu plus récemment, en milieu des années 1990, lorsqu’un mouvement citoyen dit «altermondialiste», s’est fait entendre de par le monde pour dénoncer, non sans succès, l’incapacité des états, des partis politiques, organisations professionnelles, patronales ou syndicales, et des organisations internationales à leur service, pour relever les grands défis majeurs de l’humanité dont la pauvreté, l’injustice, l’insécurité politique, économique, sociale et culturelle ou l’arrogance des puissants et des nantis. Au sein de forum mondiaux, régionaux et nationaux, ils multiplient leurs efforts de conscientisation des citoyens du monde, ils étendent leur champ d’investigation et d’intervention, ils redoublent d’intelligence pour transformer leurs protestations en propositions pertinentes, que les gouvernements et les institutions onusiennes sont obligés de prendre en considération, ne serait-ce que pour mieux les récupérer et en différer, voire en bloquer l’opérationnalité. Dans les trois cas, le Nord tout puissant a plié sans rompre et a fini par récupérer ces tentatives et les vider de tout contenu.
L’organisation de la première phase du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), à la mi décembre 2003 à Genève, constitue un exemple probant de la capacité de récupération des tenants de la pensée unique et du néolibéralisme dominateur et outrancier. Conçu en deux étapes : à Genève en décembre 2003 puis à Tunis en novembre 2005, comme pour prendre le temps d’amortir et de corriger si besoin est, les insuffisances et frustrations craintes au cours du processus, la rencontre de Genève en fut une illustration convainquante. l’Union internationale des télécommunications (UIT) devait faire montre d’innovations dignes des enjeux du Sommet : construire un partenariat quadripartite et faire dialoguer les Etats, les institutions onusiennes, le secteur privé et la société civile. Faire mieux que l’Organisation internationale du travail (OIT) qui pratique depuis des décennies un tripartisme fragile : états, patronat et syndicat. Pour ce qui concerne le SMSI, n’en déplaise aux organisateurs, cela fut à la fois un coup de maître par la récupération en douceur des aspirations de la société civile et un échec puisqu’il en a résulté deux déclarations distinctes, l’une de la société civile traitée avec condescendance et mépris, l’autre, de la sainte alliance, constituée des états, de l’ONU et d’un secteur privé, représentant pour l’essentiel, les intérêts des transnationales dominant le secteur. Le Sommet devait traiter de justice, d’équité et de droit d’accès de toutes et de tous aux moyens modernes de l’information et de la communication, promus au statuts de biens publics à l’échelle mondiale et considérés comme condition requise pour un meilleur respect de l’exercice des droits convenus dans la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH). Il s’est davantage focalisé sur la libéralisation et la sécurisation du marché de l’Internet au service de tous les secteurs d’activité marchande de l’économie mondiale . Les impératifs liés à protection de l’administration privée de l’Internet, des droits d’auteurs et des brevets l’ont emporté sur ceux, à logique non exclusivement marchande, de la coopération internationale, de la solidarité numérique ou de l’usage démocratique de l’Internet pour des fins d’éducation, de formation, de santé, de participation citoyenne ou de lutte contre la pauvreté et l’exclusion.
A Genève la frustration fut grande, notamment au sein de la représentation de la société civile et pour l’avenir, la solution se trouve moins dans les attentes incertaines de la deuxième phase du sommet à Tunis, que du démarrage tant attendu d’une réforme conséquente de toutes les composantes du monstre onusien, disqualifié à tout jamais.
(version du 30 décembre 2003)