Symposium international sur l'avenir de la zone Franc
Symposium international sur l'avenir de la Zone Franc

Avec l'avènement de l'Euro

CODESRIA - Dakar, 4-6 novembre 1996

Quelques commentaires sur les objectifs poursuivis et résultats obtenus
préparés pour la Conférence débats de l'Association des Economistes du Niger
Niamey, le 20 novembre 1998

(Contribution de Djilali Benamrane économiste novembre 1998 )

  1. Le Symposium international organisé par le CODESRIA et appuyé notamment par la CEA et par le PNUD, a réuni, trois jours durant à Dakar, quelques trois cents cinquante universitaires chercheurs, opérateurs, experts et autres spécialistes, représentant les institutions internationales (Banque Mondiale, Fonds Monétaire International, Programme des Nations-Unies pour le Développement), régionales (Communauté Economique Africaine) ou nationales, publiques et privées, pour débattre des avantages et inconvénients de l'arrimage prochain du Franc CFA à l'Euro. Les participants étaient dans leur grande majorité des ressortissants des pays africains de la Zone Franc (pays de l'UEMOA, de la CEMAC ainsi que les Comores). Quelques-uns venaient de pays africains hors Zone Franc pour exposer des expériences monétaires développées dans leurs pays respectifs (cas de l'Angola, de Gambie, du Ghana, de la Guinée ou de la Tunisie). D'autres enfin sont venus des pays du Nord, spécialement de l'Europe, exposer leurs visions des conséquences possibles du rattachement du FCFA à l'Euro.
  2. Les travaux ont eu lieu en anglais et en français, en séances plénières pour ce qui concerne les débats sur les problématiques générales du bilan de la Zone Franc et de la dévaluation du FCFA, et en ateliers pour les exposés, par thèmes ou par pays, portant sur des études de cas. Une trentaine de documents portant communications substantives ont été distribuées aux participants pour appuyer les interventions introductives et alimenter les débats.

  3. Les objectifs de la rencontre et l'organisation conséquente des travaux :

  4. Les présentations contradictoires et les riches discussions sur les bilans de la Zone Franc et de la dévaluation du FCFA devaient permettre aux participants d'évaluer les effets de la Zone franc dans les pays membres, notamment au regard : i) de la stabilité de leur monnaie ; ii) de la dynamique relative de leur croissance et de leur développement ; iii) de leur éventuelle contribution aux objectifs d'intégration sous régionale et régionale ; iv) des résultats obtenus en matière de compétitivité après la dévaluation de janvier 1994 ; v) ainsi que de la pertinence des théories et pratiques monétaires et de leur applicabilité au contexte africain. Les présentations et discussions sur les bilans ont permis de poursuivre les débats, illustrations à l'appui, sur les scénarios et perspectives d'évolution globale, sectorielles et sociales de la Zone Franc dans l'optique du rattachement du FCFA à l'Euro.
  5. Les travaux en ateliers ont permis aux participants, sur la base de présentation des cas de Côte d'ivoire, du Gabon, du Cameroun et du Sénégal, d'approfondir l'examen des effets socio-économiques et financiers de la dévaluation. Durant les travaux, un panel auquel ont participé les hommes d'affaires, journalistes, syndicalistes et représentants des organisations non gouvernementales (ONGs) a permis de débattre des conditions d'une plus grande implication de la société civile aux réflexions et propositions sur la situation et sur le devenir de la Zone Franc.
  6. Un dernier volet des travaux du Symposium a consisté en des présentations suivies de riches discussions autour d'expériences monétaires africaines hors Zone Franc : en Angola, en Gambie, au Ghana, en Guinée et en Tunisie.
Les résultats obtenus
  1. un consensus pour l'exclusion des mythes et pour la renonciation aux faux débats
  1. La plupart des communications se sont inscrites explicitement ou implicitement, selon les cas, dans des logiques de globalisation, de régionalisation, voire de déconnexion pour des constructions économiques nationales autonomes, pour cadrer et/ou légitimer leurs analyses et propositions. En la matière, les débats ont permis de convenir que même si les tendances lourdes de la pensée unique, poussent inexorablement à la globalisation de l'économie mondiale, au sein d'un monde réduit à la dimension d'un village planétaire, cette globalisation s'appuiera sans doute sur une base plutôt tri-polaire : les Amériques du Nord, du Centre et du Sud d'une part, l'Asie autour du Japon, de la Chine et de l'Inde d'autre part, enfin, le reste du monde autour de l'Union Européenne et des pays d'Afrique, des Caraïbes, du Pacifique et du Moyen Orient. Globalisation et Régionalisation visent le renforcement de processus d'intégration et d'interdépendance qui concerneront longtemps encore des ensembles humains attachés à des identités nationales pour ce qui concerne leurs motivations de production, de consommation et d'échanges. Le processus historique en cours est bien lancé. A chercher à mieux comprendre sa logique et ses motivations et le cas échéant à tenter d'en corriger la trajectoire, la chose semble bien plus aisée à mener de l'intérieur du processus plutôt que de se situer à sa marge ou de s'exclure volontairement.
  2. Un autre débat stérile a été évacué, celui consistant à opposer continuellement les tenants des monopoles du marché ou de la planification. Les économies à l'échelle globale, régionale, nationale ou locale sont et resteront mixtes combinant en des formes variées et plus ou moins durables, les dynamiques évolutives des lois des marchés et des mécanismes de régulation, peu ou prou autoritaires, fondées au regard des circonstances et des opportunités.
  3. Enfin, un autre débat non moins inutile a été délaissé, celui portant sur des problèmes de terminologie et de sémantique. Progrès, développement ou croissance, développement économique et social ou développement humain durable, concepts ou paradigmes, puissantes constructions intellectuels il est vrai, brandies selon la mode du moment, pouvant conduire aux extrêmes, à la concorde non fondée comme à la discorde injustifiée. Les batailles passionnées autour de la suprématie de tels concepts ou de tels paradigmes relèvent de l'absurde dès lors que pour se targuer de pertinence, tous sont sensés lutter contre les mêmes fléaux dont souffre l'humanité, la pauvreté, l'injustice, l'inégalité, l'iniquité et l'exclusion.

  4.  

     

    ii) focalisation sur les thèmes pouvant faire avancer les débats et convenir de propositions constructives

  5. Les principes de l'économie monétaire et les débats savants sur la dévaluation, la convertibilité, les régimes de changes, les zones monétaires homogènes etc, n'ont de signification pertinente que resitués dans leur contexte d'économie politique.
  6. Les théories du développement ont montré leurs limites pour une évaluation pertinentes des causes et des effets du sous développement. Il y a matière et urgence pour une relecture en profondeur des dites théories et pour des propositions novatrices en matière d'impératifs de mise à niveau accélérée des économies retardataires afin de les rendre capables de sauvegarder leurs intérêts, spécialement dans les conditions d'une application obligatoire et inconditionnelle des lois impitoyables du marché et de la libre concurrence.
  7. Les aspects institutionnels restent déterminants pour assurer aux politiques monétaires, aussi judicieuses soient-elles, une faisabilité adéquate et une acceptabilité suffisante de la part des populations d'application.
  1. quelques conclusions et recommandations du Symposium
  1. Les bilans de la Zone Franc et de la dévaluation de janvier 1994 sont loin d'être probants. Des débats passionnants et passionnés ont permis d'ébranler les fondements de quelques mythes qui paraissaient au départ comme inébranlables. Le Franc CFA (franc des colonies françaises d'Afrique devenu Franc de la communauté financière de l'Afrique) de par les conditions historiques de sa création en 1939, en pleine période coloniale, et nonobstant les arrangements des années 1972 et 1973 entre l'ex Métropole et les ex colonies membres de la Zone Franc, ne peut être considéré comme une monnaie africaine mais comme une monnaie française.
  2. Le Franc FCFA, longtemps considéré comme monnaie convertible sans limite, fait l'objet depuis août 1993 de restriction de change. De plus, la garantie du FCFA par le Trésor français qui assure sa convertibilité fait l'objet depuis toujours de mécanismes de contrôle de la part de la partie française qui joue à la fois sur le dépôt obligatoire de 65 % des avoirs en devises des pays membres de la Zone, sur la rémunération des avances consenties ainsi que sur une certaine solidarité entre les pays membres, leurs dépôts en devises étant versés sur un compte commun.
  3. Les règles de plafonnement des avances consenties par les banques centrales de la Zone Franc aux Etats membres ont engendré des effets reconnus, notamment au regard de la stabilité macro-économique et de la maîtrise des pressions inflationnistes. Cependant, des interrogations persistent quant à la pertinence : i) du fondement idéologique faisant dépendre la croissance et le développement des seuls impératifs de stabilité macro-économique et d'absence d'inflation ; ii) de l'avantage donné dans les faits par ce système aux économies fortes par rapport aux économies faibles des Etats membres de la Zone ; iii) enfin des méthodes de fixation du niveau optimale de la parité de change du FCFA à l'égard du Franc Français, de l'Euro ou de toutes autres monnaies de change.
  4. Le FCFA et la Zone Franc auraient dû favoriser l'intégration économique entre les Etats membres et au-delà au niveau sous régional et continental. L'évaluation des échanges au sein de la Zone et entre la Zone et les autres pays africains non-membres n'a pas permis de conclure, tant s'en faut, que la Zone ait pu constituer un facteur significatif d'intégration. Bien au contraire l'arrimage du FCFA à l'Euro semble poser de nouveaux problèmes et receler des potentialités de désarticulation dans l'ensemble Union Européenne/Pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (UE/ACP), ensemble dont la relative homogénéité semble sérieusement menacée par le nouveau statut européen des pays africains de la Zone Franc.
  5. les scénarios et perspectives du devenir de la Zone Franc restent ouverts. Lors des présentations et des débats, plusieurs scénarios ont été passés en revue et ont donné lieu à des évaluations sur les avantages et inconvénients de chacune des options : i) l'arrimage pur et simple du FCFA à l'Euro avec pour conséquence qu'au 1er janvier 1999, le FCFA sera lié à l'Euro sur la base de la parité qu'il aura au 31 décembre 1998 avec le Franc français et ce dernier avec l'Euro. Dans ce cas, le Trésor français continuerait à garantir la convertibilité du FCFA selon les arrangements existants et les débats futurs porteront sur les conséquences possibles pour les économies de l'ex Zone Franc à maintenir et à renforcer la compétitivité de leurs économies dans le contexte d'un Euro fort comme monnaie de référence. Les avantages potentiels liés aux facilités d'accès des pays membres de la Zone au grand marché européen ne seront pas plus effectifs que ne l'ont été les effets vainement attendus de la dévaluation de janvier 1994. En outre, l'aggravation de l'incapacité des Etats membres de la Zone à disposer du moindre pouvoir de développer des politiques monétaires souveraines ne peut être sous estimée ; ii) le maintien de la Zone FCFA déconnectée de l'Euro avec une rupture conséquente avec le compte d'opération du Trésor français et la perte non moins conséquente de la garantie française de convertibilité du FCFA. Cette approche recèle de redoutables interrogations sur la capacité des Etats membres à prendre de façon concertée et équilibrée les mesures indispensables au plan de la convergence des politiques économiques, financières et sociales dans le nouvel espace monétaire ; iii) l'éclatement de la Zone du FCFA avec le retour à des politiques nationales monétaires, les Etats concernés renouant avec les avantages et les inconvénients de la pratique de la politique monétaire, telle qu'exercée par les grands tout comme par les petits Etats indépendants africains non-membres de la Zone, avec plus ou moins de difficultés, avec plus ou moins de bonheur ; iv) l'intégration de la Zone FCFA à des zones monétaires sous régionales plus larges en prélude à la création d'une Zone monétaire africaine unique. C'est de loin l'option la plus attrayante au plan politique et la plus complexe au plan économique et financier, mais qui aurait un indiscutable avantage de permettre de renouer avec les aspirations post coloniales d'intégration continentale. Une option faisable et porteuse d'espérance qui n'est pas incompatible, tant s'en faut, avec les impératifs d'une globalisation fondée sur une approche tripolaire au sein de laquelle le Continent africain solidaire, défendrait bien mieux ses intérêts dans le pôle Euro - Afrique - Moyen Orient -Caraïbe - Pacifique.
  6. Les enseignements des expériences des pays africains hors Zone Franc sont utiles et instructifs. Les communications et les débats autours de telles expériences ont rassuré ceux des participants hostiles à l'idée d'une déconnexion des pays de la Zone Franc à l'égard de du Franc Français ou de l'Euro. Les outrances des politiques monétaires nationales menées dans le temps en Angola ou en Guinée ont été considérées comme aussi utiles et instructives que l'expérience exemplaire tunisienne d'une gestion monétaire indépendante. La multiplication de rencontres pour confronter les expériences menées dans les pays de la Zone Franc avec ceux des pays maghrébins, des pays d'Afrique de l'Est et du Sud ou des pays d'Afrique de l'Ouest et du Centre, non-membres de la Zone Franc comme le Nigeria, le Ghana ou le Congo Démocratique a été considérées comme fortement souhaitable par les participants.
  7. Le Continent africain a un réel et urgent besoin de renforcer sa capacité de production autonome de ses données statistiques et de ses analyses socio-économiques. Tant que les chercheurs, les universitaires, les décideurs, les opérateurs et les partenaires au développement de l'Afrique n'ont pour unique alternative pour étayer leurs analyses que le recours aux bases de données conçues, élaborées et gérées hors du Continent et sans contribution, ni évaluation ni suivi par les Africains, la vision africaine restera dépendante et biaisée. La maîtrise des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication (NTICS) constitue une impérieuse nécessité de prise en compte si le Continent africain voulait pour une fois éviter de rater le énième train de la croissance et du développement et montrer sa velléité à profiter des opportunités qu'offre le processus de la globalisation en cours pour participer à la construction du village planétaire.
  8. La poursuite de la réflexion et la mise en place d'un dispositif d'information, de concertation et de mobilisation ont constitué des impératifs consensuels. Le Symposium international de Dakar aura constitué un moment magique qui a permis à des centaines d'Africains de démontrer leurs capacités de réflexion, de dialogue et de propositions, sur un thème d'une extrême sensibilité et d'une grande complexité. Les débats ont été des plus ouverts avec des éclairages fondés sur de nombreuses théories et pratiques. Ils ont été d'un haut niveau scientifique et professionnel donnant lieu à des échanges savants, basés sur la maîtrise d'instruments conceptuels et méthodologiques performants (discussions sur les limites des taux de changes réels et des taux de change d'équilibre, de la méthode des parités des pouvoirs d'achat, des théories des zones monétaires optimales, etc…. ). Ils ont été audacieux en s'attaquant, lorsque nécessaire, à des dogmes de la pensée unique, sans pour autant montrer de complaisance à l'égard des insuffisances ou outrances des théories alternatives. Enfin, ils ont été courageux dans la mesure où ils ont ouvert des interrogations opportunes sur la pertinence de l'arrimage du FCFA à l'Euro, alors même que sur le plan politique des décisions d'ancrage ont été déjà prises.
  9. Doit-on considérer ces débats comme des batailles stériles et d'arrière garde ? Bien au contraire, les participants ont considéré unanimement que la réflexion qu'il convient de poursuivre et que les propositions qu'il convient d'affiner sont des plus opportunes et des plus impératives pour créer et développer des espaces d'expression utiles pour appuyer, dans les nombreuses futures négociations, les positions politiques et économiques africaines. Pour ce qui concerne plus spécifiquement le devenir de la Zone Franc, d'ici l'An 2002, il a été retenu le principe d'organiser annuellement des Symposiums internationaux pour poursuivre et intensifier les travaux sur l'évaluation de la situation dans la Zone et tirer des enseignements concertés sur les aspects positifs ou négatifs de l'évolution des choses. Entre les Symposiums internationaux annuels, des rencontres seront organisées au niveau national pour animer des débats sur la question et les ouvrir à la société civile. Enfin, d'autres rencontres pourraient le cas échéant être initiées entre pays voisins membres ou non-membres de la Zone Franc dans l'optique d'impératifs d'intégration économique sous régionale et continentale. Le CODESRIA, la CEA, le PNUD et son programme des économistes du Bureau Régional pour l'Afrique, les centres de recherches, les universités, les opérateurs publics et privés ainsi que les autres partenaires au développement seront partie prenante à l'animation de ces rencontres.