L'enfant et la mort


L'enfant et la mort (1)

Tiré de la revue 'Lien social' No 349 (2)


Il n'y a pas d'âge où l'on doive cacher une disparition qui s'annonce. L'adulte et son jeune interlocuteur sont dans la même situation face à la fin de la vie : ils savent à la fois beaucoup de choses et rien du tout. Une raison suffisante pour ne pas se taire..

On peut converser philosophiquement des heures durant sur le thème de la mort. Religions, gourous, écoles de sagesse en ont même fait leur fonds de commerce. Mais tout un chacun a à faire face à un moment ou à un autre de sa existence, à cette réalité douloureuse pour les autres d'abord puis pour soi-même. Les professionnels de santé côtoient cette dimension parfois au quotidien : souffrance physique et soulagement, aggravation et rémission, guérison et décès font partie de leur univers. Les travailleurs sociaux y sont eux aussi confrontés professionnellement. Mais c'est le plus souvent l'accompagnement de l'avant et de l'après qu'ils ont à gérer. Maladies génétiques, cancer, sida, mais aussi accidennts brutaux frappent parfois des familles qu'il faut alors aider dans l'accomplissement du deuil à l'égard de l'être disparu.

La mort hier et aujourd'hui

Auparavant, la mort était acceptée comme une fatalité. Elle était ritualisée et intégrée. On finissait ses jours chez soi entouré par sa famille qui veillait le corps de longues heures durant. Les progrès fantastiques de la médecine moderne ont fait franchir des bonds gigantesques à l'espérance de vie. Effet pervers, l'institution hospitalière, a confisqué la mort, dépossédant les familles de sa gestion. Ce n'est plus chez soi que l'on disparaît aujourd'hui, mais dans sa chambre d'hôpital. Le corps du défunt, lui, est souvent caché aux yeux des enfants considérés comme trop jeunes pour un tel spectacle.

Si la mort d'un adulte soulève bien plus de souffrances qu'autrefois, celle d'un enfant est devenue insupportable. pourtant, pendant très longtemps, la forte mortalité infantile provoquait une sorte de détachement: on évitait de s'attacher de trop à l'enfant car on considérait que c'était un être trop fragile, résistant mal aux maladies et aux famines. On acceptait cette disparition comme partie intégrante d'un destin auquel on ne pouvait rien : il est vrai que jusqu'au XVIII siècle, c'est la moitié d'une génération qui disparaissait avant 10 ans. Aujourd'hui, le décès en bas âge provoque une profonde révolte. On n'accepte plus ce que l'on considère comme une inversion de la lignée.

Parler de la mort aux enfants

On peut et on doit parler de la mort aux enfants, à tout âge. Avant 5 ans, l'enfant est encore largement imprégné de pensée magique. Lui présenter la disparition d'un proche comme un long sommeil, un départ de voyage, ou une présence dans les étoiles, c'est prendre le risque de lui faire ressentir de grosses difficultés pour s'endormir, pour faire le moindre périple ou encore attendre du Père Noël qu'il ramène avec lui l'être disparu. Entre 6 et 9 ans, l'enfant apprendà se situer dans le temps. Il prend conscience progressivement de son devenir. Toutefois, le couple vie/mort n'est pas antinomique et la mythologie enfantine des fantômes sert alors de phénomène transitionnel entre le déjà mort et le toujours vivant.

C'est à partir de 9 ans que l'enfant assimile les notions d'irréversabilité de la mort (c'est à dire plus jamais), d'universalité(c'est à dire tout le monde) et d'auto-implication (c'est à dire pour moi aussi un jour). Même si stupeur, effroi et tristesse touchent autant l'adulte que l'enfant, ce dernier ressent cette douleur avec d'autant plus d'impact peut-être que sa sensibilité affective n'est pas recouverte par le savoir cognitif.

Mais comment dans ces conditions, parler de la mort aux enfants? La plupart du temps, on répond à leurs questions en se plaçant non sur le pourquoi mais sur le comment ("C'est quand le coeur s'arrête?", "c'est quand on dort pour toujours",..). Cela n'a rien d'étonnant, tant il est vrai que mis à part les mythes religieux ("aller au paradis") ou laïques (se reposer après une vie de travail"),on peut difficilement dire grand chose de ce que l'on ne sait pas. Et dire à l'enfant qu'on n'àa pas de réponse, c'est aussi lui répondre et d'une façon honnête et sincère.

La disparition d'un être aimé crée la même sidération chez l'adulte que chez l'enfant. À la différence peut-être que chez ce dernier, l'impression d'être au centre du monde induit la sensation d'être responsable des phénomènes qu'il observe. Le mettre à l'écart en entourant de silence ces circonstances, ne peut qu'accroître son désarroi. "Il suffit d'expliquer simplement l'évènement à l'enfant, dit Winnicott, pour qu'il puisse faire un travail de deuil au lieu d'être en proie à la confusion". Le travail qui s'impose alors à l'intervenant social, c'est une écoute attentive en fonction de là où en est l'enfant, c'est la reconnaissance de sa souffrance, c'est enfin l'encouragement à ce qu'il puisse parler afin que son chemin de deuil s'accomplisse, du déni à l'acceptation.

La mort de l'enfant

Parler à l'enfant de "la" mort, est une chose. Lui parler de "sa" mort prochaine est une question bien plus compliquée. L'enfant qui va mourir en prend très vite conscience. Nier la réalité est la pire des solutions. Si l'adulte est capable d'échanger avec lui sr ce qui l'attend, cela va le calmer. Lui montrer qu'il est au courant, qu'il l'accepte et qu'il n'a pas peur, représente la meilleure façon d'apaiser l'enfant et de l'amener à une plus grande sérénité. Au contraire, si l'adulte lui ment ou pire, se montre paniqué, l'enfant va prendre peur, sattendant à une épreuve terrible et terrifiante. L'enfant qui va mourir est comme l'adulte : il sait beaucoup de chose et rien du tout! Il n'attend pas de nous qu'on pleure sur son cas mais qu'on l'écoute et qu'on soit capable de répondre à ses questions. ne pas le faire, c'est lui faire vivre ses derniers jours comme un vide angoissant.

L'entrée de l'enfant en phase terminale (qui peut durer de quelques heures à quelques années) doit entraîner la préparation de ce passage. Le premier impératif, c'est bien de préserver la qualité de vie de ces derniers instants : il faut s'assurer que la mort se fasse d'une manière qui soit la plus douce possible (en veillant à soulager la douleur). L'enfant va progressivement désinvestir tout ce qui l'entoure. Il commence par se désintéresser de ses copains, puis d'une partie de sa famille, parfois de sa fratrie, voire d'un parent. Cela arrive qu'une mère perçue comme trop fragile et trop désespérée soit l'objet d'un tel désinvestissement, comme si par cet acte, l'enfant cherchait à la protéger. Lorsqu'intervient le terrible moment, les gestes auront été préparés : qui sera là pour accompagner, comment habillerle corps, où le mettre... C'est là un moment intense de symbiose qu'il faut préserver et respecter. Il faut laisser le temps à la famille de profiter de cet intense et ultime moment de communication.

La mort de l'enfant est et reste une profonde injustice. Mais elle constitue une réalité qui doit être affrontée. Gérer l'insupportable est à la fois impossible et nécessaire. En tant que professionnel, nous devons tenter de ne pas nous laisser submerger par la vague d'angoisse qui, inévitablement, nous menace. Rester en contact avec le climat affectife qui baigne cette terrible épreuve, tout en gardant la distance comme seul moyen de proposer efficacement aide et soutien, telle est la gageure qu'il nous faut essyer de tenir?

Jacques Trémintin


(1) la rédaction de cet article s'est appuyé sur l'enseignement de Michel Meigner, consultant douleur dans les hôpitaux de nantes, et sur la communication de bernard Golse "Pourquoi on meurt?" à la 21ème journée du Centre de Guidance Infantile (les questions incontournables des enfants..., ESF, 1994, 173 p., 165 F)

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