L'enfant et la mort


Enfance et violence
à travers l'histoire

Tiré de la revue 'Lien social' No 386 (1)


Considéré au début de l'ère chrétienne, respecté pendant le renaissance, exploité avec l'apparition du capitalisme, réhabilité ces dernières décennies, l'enfant n'a en fait jamais été à l'abri des violences d'adultes. Hier comme aujourd'hui.

Un Moyen-Âge protecteur et une Renaissance vengeresse

Dans la période historique qui s'étend sur 1000 ans, de la chure de Rome à l'avènement de la Renaissance, la protection de l'enfance, explique Danièlle Alexandre.Bidon, est assurée sous la haute autorité de l'Église. L'enfant est alors considéré comme héritié de l'innocence de Jésus-Christ. C'est à ce titre qu'il doit être respecté. Celui ou celle qui lui porte atteinte est damné. La société vit alors en petites communautés au sein desquelles l'auto-surveillance règne. peu de choses échappent au voisinage et aux autorité locales. Ainsi, l'infanticide est très gravement puni. Par contre, l'abandon est préconisé: la mère laisse son enfant en un endroit où elle sait qu'il sera recueilli. Des recommandations sont données quand aux tuteurs qui devront être désignés (avec comme précision étonnante, le fait d'exclure les sourds, les muets et les débiles). La violence exercée à l'encontre des enfants n'estguère plus admise. Des traités préconisent une éducation par la douceur excluant les châtiments corporels. Un adulte responsable de la mort d'un enfant sera autant puni s'il s'agit d'un accident que s'il y a eu volonté délibérée. Il semble ne pas y avoir alors plus de tolérance à l'égard des dérives violentes qu'aujourd'hui. Qui de plus est, le droit de l'enfant est à ce point considéré que certaines peines d'emprisonnement d'adultes ne sont pas exécutées dans le cas où celles-ci priveraient l'enfant de son parent.

André Zouzi s'est élevé, quand à lui, contre l'identification systématique de la violence des mineurs à des carences familiales. Il affirme que ces phénomènes sont tout au contraire constitutifs de l'enfance elle-même et directement liés aux civilisations dans lesquelles ils se développent. À l'appui de sa thèse, il a longuement développé l'exemple du sud de la France et du nord de l'Italie à l'époque de la Renaissance. La violence des mineurs y était alors codifiée selon un rituel très précis. L'enfant était conçu comme pur et innocent, intermédaire entre les hommes et les manifestations du divin, et naturellement chargés des médiations avec les morts. En conséquence de quoi, les enfants étaient chargés - plus particulièrement entre 7 et 14 ans - des actes de brutalité et des sévices à l'égard des proscrits de la communauté. Immunisés par leur ingénité, l'âme vengeresse des morts ne pouvait venir les harceler. Il leut revenait donc la charge de procéder aux lynchages, aux lapidations et aux tortures des condamnés, voire au dépeçage des pendus. La justice divine s'exprime à travers eux, leur violence étant considéré comme sacrée. Il s'agit là d'une forme d'expression et de canalisation de la violence urbaine pour le moins insolite.

XIXe & XXe siècles :
la lente remontée des droits de l'enfant

Les débuts du capitalisme coïncident avec une terrible régression du sort des enfants. Il n'y a plus d'innocence ni de pureté qui vaillent. Un travail harassant les attend dès leur 6-7 ans, avec son lot de mortalité et de dégénéressence dues à la maladie et à l'épuisement physique.
Il faut attendre la fin du XIXe siècle pour que commencent à émerger les droits de l'enfant à la dignité. Anne-marie Sohn a étudié les dossiers pénaus entre 1870 et 1914 consacrés aux parents maltraitants. L'historienne explique le sort réservé alors aux membres les plus jeunes de la société. La punition est non seulement un droit des parents mais aussi et surtout un devoir garant de bonne éducation. Le châtiment corporel est préconisé dans la mesure où il est proportionnel à la faute (notamment pour réagir face aux enfants têtus et 'sales' - en fait énurétiques). Mais il ne doit pas atteindre l'intégrité corporelle de l'enfant. En fait, il y a condamnation de la violence uniquement lorsqu'apparaît une volonté délibérée de donner la mort (par les coups, l'absence de soins, la sous-nutrition). C'est en 1889 qu'est voté la première loi rendant possible la déchéance de la puissance parentale. Une autre loi suivra 9 ans plus tard, prévoyant le placement du mineur victime au cours de l'enquête. Mais jusqu'en 1914, juges et jurés feront preuve d'une étonnante clémence face aux parents meurtriers. On reste encore, pour l'essentiel, dans la logiqe du droit de correction paternelle (abolie définitivement en 1935). La conflagration de 1914-1918 expliquera Stéphen Audoin-Rouzeau, constitue un épisode particulièrement marquant de la conception que la société d'alors a de la guerre. Celle-ci doit remplir une mission éminemment civilisatrice. Le conflit armé est éducateur en ce qu'il forge une génération d'élite. École, Églises, loisirs sont les vecteurs du conditionnement des jeunes esprits. L'embrigadement des enfants est tot à fait valorisé. C'est le passage obligé de la régénération de la société.

Un combat de tous les instants

Cette remontée à travers le temps a permis de montrer qu'il n'y avait pas dans l'Histoire de progression linéaire du pire vers le meilleur.
L'intervention de Catherine Bonnet concernant les viols systématiques de femmes tant en Bosnie qu'au Rwanda au cours des années récentes, a montré qu'aucune époque n'a malheureusement le monopole de la barbarie. Aucun groupe humain ni aucune période historique n'est en particulier porteur de violence ni ne peut en être exempt. La civilisation apparaît tout a contraire comme comme une coche bien superficielle qui disparaît très vite dans les périodes de troubles politique important ou de guerre. L'humanisation est un processus en gestation permanente. L'éducation qui permet de refouler les pulsions les plus violentes toujours présentes est un combat de tous les instants. Comme le dira Dominique Desjeux, sociologue de son état, c'est une action éternellement recommencée à l'image d'un Sysyphe condamné à pousser son rocher en haut de la colline, celi-ci dévalant la pente dès le sommet atteint.

 

Jacques Trémintin


(1) LIEN SOCIAL, 5 rue du Moulin Bayard - 31015 Toulouse cedex 6
Tél 05 62 73 34 40
Fax 05 62 73 00 29
www.lien-social.com

Home Page