Violences des "jeunes"
et
perplexité des "vieux".Extraits tirés de la revue 'Lien social' No 393 Avril 97 (1)
Pour certains sujets, la violence peut être le seul moyen d'expression, parfois tellement poussé au désespoir que le dernier sursaut avant de se détruire eux-mêmes ou de se laisser dissoudre est encore de frapper, dans un sursaut qui serait encore du côté de la vie. Certaines violences seraient-elles alors de la proto-parole, de la pré-pensée ?
Richard Hellbrunn psychanalyste tente de dégager une "pensée pensante" à partir de la question de la violence, il ouvre quelques pistes : la violence met la parole en échec, tant auprès de ceux qui passent à l'acte que des victimes qui butent elles aussi sur l'indicible d'une partie de leur traumatisme; pour être dans la violence, il faut ue économie de pensée : l'acte soulage de la pensée, est là pour tout simplifier.Faire, donc, circuler de la parole autour de la violence est essentiel, même si c'est difficile.
Faut il dire pour autant que les mots nous en protègent, ou bien au contraire admettre que le langage, la parole émise, certains effets de discours en portent aussi ? Les mots tuent aussi, directement ou indirectement, voir certains suicides d'adolescents, résultats probables, parfois, de graves maltraitances psychiques. Comment la manipulation (quelqu'un est amené à tuer pour le compte d'un autre, sans le savoir), ou la sorcellerie, et ses dérives métaphoriques - parmi lesquelles le chercheur range "les propagandes de haine" - tuent-elles à distance ?
La violence se résumerait-elle à un excès d'agressivité ? Voyons du côté des définitions les plus courantes : on se réfère généralement à deux notions centrales dont l'une - dans le champ du collectif - est la force légitime, l'autre la violence subversive. On parlera des vitrines qui volent en éclats, mais pas des "violences" de l'ordre (on parlera des forces de l'ordre; en allemand, par exemple, existe a contrario, la notion de "violence publique"). D'autre part, une branche de la sociologie spécialisée dans l'étude des crises et des conflits, la polémologie, nous apprend que les manifestations violentes ont parfois un rôle structurant; lorsque nous sommes en crise, notre pensée est confuse : il peut arriver que seule la violence rassemble et contienne, permettant à des groupes de se maintenir ou de se former. En cas d'échec d la parole, le tissus social peut faire rupture brutalement et, nous l'avons souvent vu, quand la négociation échoue, peut apparaître la violence.
Les travailleurs sociaux se font agresser et injurier; dans les écoles, dans les transports en commun, monte quelque chose de l'ordre de l'injure, qui n'est pas contenu : tout cela peut conduire à l'acte (le ministère a d'ailleurs rappeleé sa fonction d'appui technique envers les travailleurs sociaux).
L'articulation entre les acteurs qui n'ont pas la même distance par rapport à une même situation, par exemple ceux qui se situent en première ligne, souvent soumis à des actes très intenses ou des névroses d'usure etceux qui leur poseront des questions sur leurs compétences en face de la violence, est essentielle. En prévention spécialisée par exemple, illustre l'analyste, "les pouvoirs publics nous posent facilement la questions de ce que font "nos" jeunes, nous faisant devenir ipso facto leurs parents..." et rendent ainsi utile la fonction de bouc émissaire !
Vraies et faussent réponses : les gands frères, les emplois-ville, la médiation dans les transports en commun...
"Vous savez, ce n'est pas tellement que ça va péter, c'est que ça pète déjà", commente crûment le sénateur-maire des Ulis (Essonnes), dont le gymnase vient d'être incendié (avril 97) et qui pose la question du Pourquoi. L'acte définit l'existence de celui qui le commet et peut lui permettre de se présenter à l'autre ("Le nom du père est-il suffisament inscripteur?"); des lieux d'écoute des parents sont, pour certains, à inventer, hors l'Éducation Nationale, hors les circuits sociaux ou psychologiques traditionnels, mais plutôt expérimentalement dans le registre PMI, lieu connoté positivement pa toutes les couches sociales.
"N ous devons institutionnaliser le fait de travailler ensemble" sur ces questions, en identifiant les travailleurs sociaux, les élus, les relais d'information et tous les acteurs locaux, indique un responsable d'association, avec des logiques d'observation participative (observatoires sociaux, par exemple). "Les acteurs de la sécurité civile doivent apprendre à se connaître, à se respecter, à s'estimer pour être plus efficaces ensemble", confirme le directeur de l'Institut Nationale d'Études de la sécurité civile et maire-adjoint de Corbeil-Essonnes, dont le quartier des Tarterêts ("un km2, 12000 habitants, des tours de 80 appartements, un boucher, un épicier, un marché qui ressemble à un souk, une ligne de bus N°402 qui reçoit des cailloux de plus en plus gros..." a recemment défrayer la chronique. Le CCPD, recréé à Corbeil-Essonnes en mai 1996 avec cinq commissions, s'est alors réuni en cellule de crise : la police et les jeunes s'y sont dit des choses à peu près courtoisement, un pas a donc été franchi, estime l'élu. C'est un début...
La violence est indicateur de souffrances, sociales et individuelles. C'est un désordre quin'arrive pas à s'articuler, c'est "du dire qui ne se formule pas" et renvoie au désordre profond dans lequel la personne violente se trouve. La fonction de l'État est bien de préserver la cohésion sociale, et la violence interpelle les politiques socilaes en termes de "repenser les architectures sociales des ensembles", pour redonner du sens davantage que pour l'éradiquer. Des regards critiques ont été portés sur les limites des nombreux dispositifs mis en place pour cimenter la paix sociale, telles que les effets pervers des dispositifs de politique de la Ville.
Il est nécessaire de repenser la question de la violence en termes de complémentarité d'acteurs et d'ouverture de l'intervention sociale, traiter par exemple des questions telles que le renfermement, la confrontation entre certains groupes sociaux, ou encore la cristallisation que peuvent représenter des détenteurs d'une mission de service public par rapport aux groupes qui les affrontent. En termes de désenclavement, de sécurité, d'ouverture, la fonctionpublique va avoir besoin d'intervenants sociaux.
Joël Plantet
Grands frères, les limites
Revendiquant leur intervention, de nouveaux opérateurs sont apparus, tels que les Grands frères. Mais il y a risque, avec ces animateurs supplétifs, de "harkisation" (harki signifiant traître...) de l'intervention sociale, et la notion de grand frère - notion subjective s'apparentant à l'affectif, voire au culturel - s'oppose à celle de professionnel, notion d'ordre plus objectif. "Quand nous ne parvenons pas à faire alliance avec leurs parents, indique un responsable d'un club de prévention à Nanterre, nous faisons alliance avec des intermédiaires, ces grands frères, et nous passons probablement à côté de la question fondamentale de la parentalité". "Il s'agit d'instrumentalisation à portée de main pour dire qu'on va résoudre les problèmes de sécurité", renchérit un professionnel de l'association ARC 75, qui s'est engagé dans un partenariat SNCF/Équipes de prévention et entreprises d'insertion : il s'agissait initialement de proposer a des jeunes, dans le cadre des emplois-ville, de devenir agents d'ambiance et de prévention, chargés d'assurer sur les quais de banlieue à la fois le renseignement et la prévention des incivilités. Autant il peut être parlé d'emploi de proximité sur la dimension informative, solidarité, aide au voyageur, fonction valorisant les jeunes dans sa dimension de socialité et d'altérité, autant on ne pouvait demander à ces mêmes jeunes de se situer dans une dimension de préventions des incivilités, actes par rapport auxquels ils sont encore trop fragiles eux-mêmes. Cette dernière notion a donc finalement été supprimée du poste...
Quand, il y a vingt ans, les équipes de rues dégageaient du "leadership positif", pour que les jeunes puissent se précoccuper des autres, c'étit dans une logique de solidarité et d'éducation. Mais actuellement, la recherche "terroriste" de la sécurité obscurcit totalement le champ de la réflexion. Les grands frères ne portent-ils d'ailleurs as en germe la disqualification de le relation jeune/adulte ?