31 ECRIVAINS FACE A LA HAINE  
Samedi 28 mars 1998

Une Grande Fête française 

par Marie Darrieussecq 

POUR la Grande Fête française, ils avaient eu le droit de quitter l'école un peu plus tôt. Les hymnes expédiés, le serment au président avalé à la course, ils avaient formé la file et marché en direction de l'hôtel de région. Sur le chemin, des groupes folkloriques convoqués de tous les coins de France faisaient danser et chanter les spectateurs. On allait pendre les avortées, éventrer les avorteuses, égorger les professeurs traîtres, brûler vifs les journalistes vendus, empaler les bougnouls, électrocuter les avortons métèques dans le ventre des salopes, écarteler les pédés et faire rendre gorge aux derniers mauvais Français.

Sur les écrans géants, retransmis en direct de partout, on voyait les jupes rouges, vertes ou jaunes tournoyant au son des musiques locales, les coiffes traditionnelles, les arceaux décorés, les géants de papier mâché, les fritures et les berlingots, les chevaux de bois, les grandes roues, et les figurines des mauvais Français, que de grosses dames hilares renversaient à coups de tomates. Toutes les fêtes de France réunies pour un seul jour, le Jour de la Grande Fête française, une atmosphère joviale et bon enfant : le discours du président commençait sur tous les écrans.

Pour les petits écoliers d'élite du groupe scolaire Jean-Marie-Le-Pen, de la capitale, le président était là pour de vrai, sur une haute estrade barrée de flammes bleu blanc rouge, entouré de gardes du corps, beau comme un Dieu et droit comme la justice, et la maîtresse leur soufflait, la voix tremblante et la larme à l'oeil, d'écouter, en plus de la vérité qui lui sortait de la bouche, la tournure grammaticale parfaite de son beau français, le style noble et impérissable de ses périodes, les imparfaits du subjonctif et les passés simples à la première personne : avec un tel président notre langue éternelle resterait à l'abri des charabias macaques, tout en se nourrissant de nos impérissables chansons patoisantes.

Mi-Oreille n'avait jamais tout à fait maîtrisé les imparfaits du subjonctif, ni les chansons patoisantes, mais se débrouillait assez bien en anglo-saxon et même en mauvais français, grâce à la collection de disques réprouvés que lui avait léguée son père avant de disparaître, et qu'il écoutait au casque tard le soir. Il s'intéressait pour le moment aux autocars grillagés qui se garaient lentement sur la place. Il essayait de lire, à travers les grillages, la terreur de tous ces gens que l'on allait réduire en charpie. Les échafauds étaient dressés à soixante mètres exactement des manèges ; un long débat avait eu lieu entre une ligue de vertu et un groupe de députés sur la distance à mettre entre les yeux des enfants et les supplices. Une file de moins-de-douze-ans s'était formée à la base de la grande roue, ils attendaient leur tour pour une vue plongeante. Mi-Oreille dédaignait de tels mouvements, de loin on voyait suffisamment, il comptait rester pour le début puis échapper au groupe et profiter du couvre-feu exceptionnellement retardé. Il en avait assez de rentrer chez sa grand-mère, elle radotait, cent fois elle lui avait raconté l'histoire de ses parents, et combien c'était mieux avant. Sa grand-mère, il le savait, était une réactionnaire. En plus de sa collection de disques, elle avait réussi à sauver quelques numéros d' Ecnarf, la petite revue de ses parents ; Ecnarf, lui avait dit sa grand-mère, c'est la France à l'envers, parce qu'on n'est plus en France aujourd'hui, on est dans l'envers de la France. Mi-Oreille écoutait puis repartait à l'école, il trouvait que tout ça sentait le roussi.

La seule chose qu'il savait pour le moment, c'est que les Jeunesses frontistes, qu'il devait rejoindre cet été pour le jour de ses dix ans, ça ne lui disait pas trop. Avec son lobe d'oreille en moins, c'était toujours un combat pour lui, de parvenir à s'intégrer. Il lui fallait des mois pour convaincre les autres qu'il était exactement comme eux. Au groupe scolaire Jean-Marie-Le-Pen, il avait à peu près réussi son coup. Mais aux Jeunesses, tout deviendrait beaucoup plus dur.

Il resta pour les avortées, pour les avorteuses, puis demanda à la maîtresse de l'excuser pour vomir. Un peu plus loin on dressait un grand bûcher, d'aspect assez grotesque puisque les bûches étaient remplacées par des livres, des quantités de livres, plus que Mi-Oreille n'en avait jamais vus. Il s'approcha prudemment. Sa grand-mère avait disparu plusieurs fois à cause de livres ; elle était toujours revenue, mais très fatiguée, et souvent il s'était dit qu'il resterait tout seul à cause de la bibliothèque qu'elle s'obstinait à conserver. Mi-Oreille saisit entre deux doigts un titre qui l'avait fasciné, c'était Ecnarf, un numéro qui manquait à sa grand-mère, datant de 2038, à l'époque où ce type des statues s'était fait momifier : on le voyait sur la couverture et tout bizarrement dessiné, Bruno Mégret. Des cris venus des échafauds fendaient les musiques joyeuses, Mi-Oreille contemplait sa trouvaille, 2038 c'était l'année de sa naissance, sa grand-mère serait contente. Un vigile lui arracha la revue et le jeta à terre d'un coup de matraque, il eut le temps d'esquiver les énormes godillots et se mit à ramper - rejoindre vite les jambes des gens, les pieds sautillants des groupes folkloriques et disparaître dans la foule - là.

Il s'était éloigné vers la Seine, il avait trouvé un banc. Son oreille cuisait, le coup de matraque sur sa vilaine cicatrice - sa mère, accouchant en prison, l'avait marqué d'un coup de dents pour le rendre inadoptable. Souvent Mi-Oreille se demandait si sa vie n'aurait pas été plus tranquille, loin des livres et de toutes ces vieilles histoires, s'il avait pu être adopté par une famille de miliciens comme tous les fils de disparus. Il aurait eu une maison agréable, un bon matériel hi-fi, un ordinateur, des tas d'avantages à l'école et une tenue de sport complète. Il aurait été comme tout le monde, comme tout le monde en mieux. Il aurait eu les idées claires. Jamais ce bizarre sentiment d'inquiétude ne l'aurait abattu, comme de plus en plus souvent, et il se serait senti l'héritier légitime d'une famille de bons Français.

L'air se faisait plus doux, mais ce n'était pas l'été qui approchait, l'été redoutable qui l'emporterait, lui Mi-Oreille, dans les casernes des Frontistes ; c'était le bûcher qui flambait, et qui soufflait de longues lames d'air chaud. L'odeur du papier brûlé dévalait jusqu'à la Seine, caramélisait l'atmosphère, les gens dansaient et chantaient en rond, Mi-Oreille percevait jusqu'au trépignement de leurs talons. Il pleurait bêtement maintenant, comme une fille, tout seul sur ce banc, il aurait voulu que quelqu'un lui prenne la main et l'emmène très loin.

Il n'y avait presque plus de bruit. On entendait seulement crépiter, siffler et crachoter les dernières feuilles des livres qui se tordaient sur elles-mêmes. Mi-Oreille ne se rappelait plus si le couvre-feu avait sonné. Un dernier bus passait sur la voie rapide, lumières éteintes. L'atmosphère cotonneuse des soirs vides retombait sur la capitale. Les lampadaires en mode économique rougeoyaient sur les vitrines vides, les tas d'ordures pourrissaient et les chiens maigres filaient au ras des murs, le macadam fendu ne résonnait que du pas des vigiles. C'était la première fois que Mi-Oreille restait dehors si tard. Il s'allongea et décida d'attendre, qu'un milicien le ramasse, ou que le jour se lève.