Les cinq nains et l'extinction du lepénismepar Dominique Noguez
SUCCOMBER en pleine paix, quand rien ne menaçait et qu'il ne fallait que renoncer quelque temps à quelques hochets ! On imagine ce que ces cinq nains auraient fait en 1940, quand la foudroyante catastrophe, la débâcle d'un peuple, la terrible pression des armes ennemies donnaient une sorte d'excuse à l'affolement. Ces cinq-là n'ont pas d'excuse. Au moins ils ne pourront plus jamais se réclamer de De Gaulle. Surtout pas le nain de la région de Lyon, naguère haute terre de Résistance. La première urgence, pour les écrivains comme pour les autres, est d'organiser un cordon sanitaire autour d'eux. Il faut leur rendre la vie politiquement impossible. Jusqu'à ce qu'ils démissionnent (ce que certains auront peut-être déjà eu le bon goût de faire au moment où paraîtront ces lignes) et retournent définitivement à leurs chères études. En attendant : plus un honneur, plus une invitation, plus une commande, plus même une poignée de main de ces cinq nains-là ! Cela dit, nous ne sommes pas en 1940. Ni même en 1933 ou 1934, n'en déplaise à nos amis de La Stampa (1). Globalement, depuis les précédents scrutins, le nombre d'électeurs lepénistes n'a guère augmenté. Il se pourrait même que les réactions nombreuses, immédiates, énergiques qu'a provoquées ce vendredi noir sonnent pour longtemps le glas de leurs espoirs. Enfin promise de tout côté, la modification du système électoral qui a permis ce sinistre épisode réglera sans doute bientôt le problème. Mais un moment seulement. Car ce qu'on aura rendu impossible aux élections régionales risquera de se reproduire d'une façon ou d'une autre aux élections législatives ou, pis, à l'élection présidentielle. Aussi longtemps, du moins, qu'on n'aura pas réglé le problème de fond. Qui ne le sera sans doute que de deux façons. L'une par l'action, l'autre dans la parole. Elles concernent directement toutes les deux écrivains et intellectuels. Elles consistent toutes les deux à faire réellement le contraire du Front national. L'action, premièrement, c'est la politique de la ville et des banlieues cent fois annoncée et jamais vraiment menée qui, notamment par l'école et l'urbanisme, assurera l'intégration harmonieuse de ceux qui, autrement, sont destinés à servir éternellement d'épouvantails à l'extrême droite avant de lui servir de victimes. C'est une tâche énorme. Il y faudra le concours de toutes les forces innovantes de l'éducation nationale, de la santé publique, de la police, de la justice. Il y faudra des philosophes et des psy, des éducateurs et des sportifs. Il y faudra autant de moyens, de temps et de volonté qu'il en a fallu à la République pour construire son école. Il y faudra des Jules Ferry. Leur succès privera le Front national de son principal réservoir à fantasmes. La parole, deuxièmement. Celle du Front national, qui ne l'a vu en lisant les tracts des dernières campagnes ? est un ramassis d'à-peu-près, de ragots, d'assimilations indues, de mensonges fieffés. C'est, au sens marxien d'image inversée de la réalité, l'" idéologie " dans toute sa dégoulinante splendeur - le Café du Commerce à la puissance dix. Bien entendu, comme le réclamait ici même Michel Samson, il faut " déconstruire le discours du FN " (2), répliquer sur chaque point en argumentant rationnellement. Mais il faut aussi s'interdire les deux figures principales de sa rhétorique confusionniste : l'amalgame et l'antiphrase. Il ne faut plus qu'on puisse trouver, comme récemment dans un grand journal du soir, sous prétexte d'inventaire des causes du " séisme ", un honteux rapprochement entre Le Pen et tel authentique homme de gauche qui n'a jamais eu que le tort de parler de la nation (au sens universaliste de Valmy et de la Résistance) comme du meilleur rempart contre le nationalisme. Personnellement, j'ai voté " oui " à Maastricht, mais je ne considère pas pour autant tout anti-maastrichtien comme un crypto-lepéniste. Et précisément, en matière d'Europe comme ailleurs, il ne faut pas faire comme les lepénistes : se dire " populaire " et " contre la corruption " et voter pour un milliardaire capteur d'héritages, se dire " chrétien " et être pour la peine de mort, se dire " français " et aller contre tout ce qui a fait de la France un pays point trop méprisable, une terre d'accueil et de synthèse, d'immigration et de métissage. Il ne faut pas, comme certains des nôtres, animés de bonnes intentions mais de mauvais principes, se dire pour la liberté de la presse et tenter de faire interdire le journal Présent à la Bibliothèque de France. Il ne faut pas parler de francophonie et d'ouverture sur le monde tandis qu'on prépare en tapinois l'anglophonisation obligatoire des petits Français dès la maternelle (au lieu d'encourager l'apprentissage de toutes les grandes langues avec lesquelles nous sommes traditionnellement en contact - espagnol, allemand, arabe, russe, chinois, etc.). Il ne faut pas se dire pour les droits de l'homme et laisser les gendarmes de Nouvelle-Calédonie tirer des balles, même de caoutchouc, sur des immigrants chinois privés de tout. Alors que l' " une des grandes justifications de l'Europe, comme le rappelait Jean Daniel, a été de constituer un ensemble doté d'une forte autonomie face au condominium des deux superpuissances (...) et d'échapper à la logique d'hégémonie des alliés américains (3) ", il ne faut pas se dire européen et préparer en fait, sous couvert de libre-échange, d'AMI, de NTM ou de tout autre directive au sigle aussi engageant, l'uniformisation ultralibérale et américanocentriste du monde. Bref, il faut dire clairement ce qu'on fait et ce qu'on veut. Le déclin du Front national et de ses supplétifs ne se fera ni par des incantations, ni par des amalgames, ni même seulement par des tours de passe-passe électoraux, mais par un énorme, persistant et lucide travail en profondeur de cette société sur elle-même : non par plus de rouerie, de bluff ou d'idéologie, mais par plus de pensée et plus de volonté. Si les turpitudes des cinq nains pouvaient nous amener, malgré eux, à cet examen de conscience, l'extinction du lepénisme ne serait plus un rêve lointain. (1) Allusion à l'éditorial du 21 mars de ce journal " libéral " transalpin où Barbara Spinelli, jugeant la société française " malade ", " incapable de connaître les ouvertures internationales italiennes, incapable d'être optimiste, de nourrir l'esprit de conquête " de l'Italie, en fait une société potentiellement prête à succomber à un nouveau Hitler, oubliant peut-être que c'est l'Italie, non la France, qui est devenue " réellement " fasciste en temps de paix et l'est restée plus de vingt ans. (2) Le Monde daté 22-23 mars 1998.
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